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F&#233;dor Mikha&#239;lovitch Dosto&#239;evski


Les Fr&#232;res Karamazov


Traduit du russe par Henri Mongault



Dosto&#239;evski et le parricide

Le roman le plus imposant quon ait jamais &#233;crit.

Sigmund Freud.



Dans la riche personnalit&#233; de Dosto&#239;evski, on pourrait distinguer quatre aspects: l&#233;crivain, le n&#233;vros&#233;, le moraliste et le p&#233;cheur. Comment sorienter dans cette d&#233;routante complexit&#233;?


L&#233;crivain est ce quil y a de plus incontestable: il a sa place non loin derri&#232;re Shakespeare. Les Fr&#232;res Karamazov sont le roman le plus imposant qui ait jamais &#233;t&#233; &#233;crit et on ne saurait surestimer l&#233;pisode du Grand Inquisiteur, une des plus hautes performances de la litt&#233;rature mondiale. Mais lanalyse ne peut malheureusement que d&#233;poser les armes devant le probl&#232;me du cr&#233;ateur litt&#233;raire.


Le moraliste, chez Dosto&#239;evski, est ce quil y a de plus ais&#233;ment attaquable. Si lon pr&#233;tend le placer tr&#232;s haut en tant quhomme moral, en invoquant le motif que seul atteint le degr&#233; le plus &#233;lev&#233; de la moralit&#233; celui qui a profond&#233;ment connu l&#233;tat de p&#233;ch&#233;, on proc&#232;de h&#226;tivement; une question se pose en effet. Est moral celui qui r&#233;agit &#224; la tentation d&#232;s quil la ressent en lui, sans y c&#233;der. Mais celui qui, tour &#224; tour, p&#232;che puis, dans son repentir, met en avant des exigences hautement morales, sexpose au reproche de s&#234;tre rendu la t&#226;che trop facile. Il na pas accompli lessentiel de la moralit&#233;, qui est le renoncement  la conduite de vie morale &#233;tant un int&#233;r&#234;t pratique de lhumanit&#233;. Il nous fait penser aux barbares des invasions qui tuaient puis faisaient p&#233;nitence, la p&#233;nitence devenant du coup une technique qui permettait le meurtre. Ivan le Terrible ne se comportait pas autrement; en fait, cet accommodement avec la moralit&#233; est un trait caract&#233;ristique des Russes. Le r&#233;sultat final des luttes morales de Dosto&#239;evski na rien non plus de glorieux. Apr&#232;s avoir men&#233; les plus violents combats pour r&#233;concilier les revendications pulsionnelles de lindividu avec les exigences de la communaut&#233; humaine, il aboutit &#224; une position de repli, faite de soumission &#224; lautorit&#233; temporelle aussi bien que spirituelle, de respect craintif envers le Tsar et le Dieu des chr&#233;tiens, dun nationalisme russe &#233;troit, position que des esprits de moindre valeur ont rejointe &#224; moindres frais. Cest l&#224; le point faible de cette grande personnalit&#233;. Dosto&#239;evski na pas su &#234;tre un &#233;ducateur et un lib&#233;rateur des hommes, il sest associ&#233; &#224; ses ge&#244;liers; lavenir culturel de lhumanit&#233; lui devra peu de chose. Quil ait &#233;t&#233; condamn&#233; &#224; un tel &#233;chec du fait de sa n&#233;vrose, voil&#224; qui para&#238;t vraisemblable. Sa haute intelligence et la force de son amour pour lhumanit&#233; auraient pu lui ouvrir une autre voie, apostolique, de vie.


Consid&#233;rer Dosto&#239;evski comme un p&#233;cheur ou comme un criminel ne va pas sans susciter en nous une vive r&#233;pugnance, qui nest pas n&#233;cessairement fond&#233;e sur une appr&#233;ciation philistine du criminel. Le motif r&#233;el en appara&#238;t bient&#244;t; deux traits sont essentiels chez le criminel: un &#233;gocentrisme illimit&#233; et une forte tendance destructrice. Ce quils ont entre eux de commun et ce qui conditionne leur expression, cest labsence damour, le manque de valorisation affective des objets (humains). On pense imm&#233;diatement &#224; ce qui, chez Dosto&#239;evski, contraste avec ce tableau, &#224; son grand besoin damour et &#224; son &#233;norme capacit&#233; daimer, qui sexpriment dans des manifestations dexcessive bont&#233; et qui le font aimer et porter secours l&#224; o&#249; il e&#251;t eu droit de ha&#239;r et de se venger, par exemple dans sa relation avec sa premi&#232;re femme et avec lamant de celle-ci. On est alors enclin &#224; se demander do&#249; vient la tentation de ranger Dosto&#239;evski parmi les criminels. R&#233;ponse: cela vient du choix que l&#233;crivain a fait de son mat&#233;riel, en privil&#233;giant, parmi tous les autres, des caract&#232;res violents, meurtriers, &#233;gocentriques; cela vient aussi de lexistence de telles tendances au sein de lui-m&#234;me et de certains faits dans sa propre vie, comme sa passion du jeu et, peut-&#234;tre, lattentat sexuel commis sur une fillette (aveu [[1]: #_ftnref1 Voir la discussion &#224; ce sujet dans Der Unbekannte Dostojewski [Dosto&#239;evski inconnu] de R. F&#252;l&#246;p-Miller et F. Eckstein, Munich, 1926  Stefan Zweig &#233;crit: Il ne fut pas arr&#234;t&#233; par les barri&#232;res de la morale bourgeoise et personne ne peut dire exactement jusquo&#249; il a transgress&#233; dans sa vie les limites juridiques ni combien des instincts criminels de ses h&#233;ros il a r&#233;alis&#233;s en lui-m&#234;me (Trois ma&#238;tres, 1920). Sur les relations &#233;troites entre les personnages de Dosto&#239;evski et ses propres exp&#233;riences v&#233;cues, voir les remarques de Ren&#233; F&#252;l&#246;p-Miller dans son introduction &#224; Dosto&#239;evski &#224; la roulette, qui sappuient sur une &#233;tude de Nikola&#239; Strachoff.]). La contradiction se r&#233;sout avec lid&#233;e que la tr&#232;s forte pulsion de destruction de Dosto&#239;evski, pulsion qui e&#251;t pu ais&#233;ment faire de lui un criminel, est, dans sa vie, dirig&#233;e principalement contre sa propre personne (vers lint&#233;rieur au lieu de l&#234;tre vers lext&#233;rieur), et sexprime ainsi sous forme de masochisme et de sentiment de culpabilit&#233;. Il reste n&#233;anmoins dans sa personne suffisamment de traits sadiques qui sext&#233;riorisent dans sa susceptibilit&#233;, sa passion de tourmenter, son intol&#233;rance, m&#234;me envers les personnes aim&#233;es, et se manifestent aussi dans la mani&#232;re dont, en tant quauteur, il traite son lecteur. Ainsi, dans les petites choses, il &#233;tait un sadique envers lui-m&#234;me, donc un masochiste, autrement dit le plus tendre, le meilleur et le plus secourable des hommes.


De la complexit&#233; de la personne de Dosto&#239;evski, nous avons extrait trois facteurs, un quantitatif et deux qualitatifs: lintensit&#233; extraordinaire de son affectivit&#233;, le fond pulsionnel pervers qui devait le pr&#233;disposer &#224; &#234;tre un sado-masochiste ou un criminel, et, ce qui est inanalysable, le don artistique. Cet ensemble pourrait tr&#232;s bien exister sans n&#233;vrose; il existe en effet de complets masochistes non n&#233;vros&#233;s. &#201;tant donn&#233; le rapport de force entre, dune part, les revendications pulsionnelles et, dautre part, les inhibitions sy opposant (sans compter les voies de sublimation disponibles), Dosto&#239;evski devrait &#234;tre class&#233; comme ce quon appelle un caract&#232;re pulsionnel. Mais la situation est obscurcie du fait de linterf&#233;rence de la n&#233;vrose qui, comme nous lavons dit, ne serait pas, dans ces conditions, in&#233;vitable mais qui se constitue dautant plus facilement quest plus forte la complication que doit ma&#238;triser le moi. La n&#233;vrose nest en effet quun signe que le moi na pas r&#233;ussi une telle synth&#232;se et que dans cette tentative il a perdu son unit&#233;.


Par quoi alors la n&#233;vrose, au sens strict du terme, se r&#233;v&#232;le-t-elle? Dosto&#239;evski se qualifiait lui-m&#234;me d&#233;pileptique et passait pour tel aux yeux des autres, ceci sur la base de ses s&#233;v&#232;res attaques accompagn&#233;es de perte de conscience, de contractions musculaires et dun abattement cons&#233;cutif. Il est des plus vraisemblables que cette pr&#233;tendue &#233;pilepsie n&#233;tait quun sympt&#244;me de sa n&#233;vrose, quil faudrait alors classer comme hyst&#233;ro&#233;pilepsie, cest-&#224;-dire comme hyst&#233;rie grave. Une totale certitude ne peut pas &#234;tre atteinte pour deux raisons: premi&#232;rement, parce que les donn&#233;es danamn&#232;se concernant ce quon appelle l&#233;pilepsie de Dosto&#239;evski sont lacunaires et douteuses, deuxi&#232;mement, parce que nous ne sommes pas au clair en ce qui concerne la compr&#233;hension des &#233;tats pathologiques li&#233;s &#224; des attaques &#233;pilepto&#239;des.


Commen&#231;ons par le second point. Il nest pas n&#233;cessaire de r&#233;p&#233;ter ici toute la pathologie de l&#233;pilepsie, qui napporterait dailleurs rien de d&#233;cisif. Du moins, peut-on dire ceci: cest toujours lancien Morbus sacer qui se manifeste l&#224; comme unit&#233; clinique apparente, cette &#233;trange maladie avec ses attaques convulsives impr&#233;visibles et apparemment non provoqu&#233;es, avec sa modification de caract&#232;re en irritabilit&#233; et en agressivit&#233;, avec sa progressive diminution des capacit&#233;s mentales. Mais tous les traits de ce tableau restent flous et ind&#233;termin&#233;s. Les attaques, qui se d&#233;clenchent brutalement, avec morsure de langue et incontinence durine, pouvant aller jusquau dangereux Status epilepticus, qui occasionne de s&#233;rieuses blessures, peuvent aussi se r&#233;duire &#224; de courtes absences, &#224; de simples vertiges passagers, et &#234;tre remplac&#233;es par de courtes p&#233;riodes de temps au cours desquelles le malade, comme sil &#233;tait sous la domination de linconscient, fait quelque chose qui lui est &#233;tranger. Ordinairement provoqu&#233;es par des conditions purement corporelles mais de fa&#231;on incompr&#233;hensible, elles peuvent n&#233;anmoins devoir leur premi&#232;re formation &#224; une influence purement psychique (effroi) ou encore r&#233;agir &#224; des excitations psychiques. Si caract&#233;ristique que soit laffaiblissement intellectuel dans la tr&#232;s grande majorit&#233; des cas, du moins connaissons-nous un cas dans lequel laffection ne perturba pas une haute capacit&#233; intellectuelle (celui dHelmholtz). (Dautres cas, au sujet desquels on a pr&#233;tendu la m&#234;me chose, sont aussi incertains ou suscitent les m&#234;mes doutes que celui de Dosto&#239;evski.) Les personnes qui sont atteintes d&#233;pilepsie peuvent donner une impression dh&#233;b&#233;tude, dun d&#233;veloppement inhib&#233;, de m&#234;me que la maladie accompagne souvent lidiotie la plus tangible et les d&#233;ficiences c&#233;r&#233;brales les plus importantes, m&#234;me si ce nest pas l&#224; une composante n&#233;cessaire du tableau clinique; mais ces attaques se rencontrent aussi, avec toutes leurs variations, chez dautres personnes qui pr&#233;sentent un d&#233;veloppement psychique complet et g&#233;n&#233;ralement une affectivit&#233; excessive et insuffisamment contr&#244;l&#233;e. On ne s&#233;tonnera pas quon tienne pour impossible, dans ces conditions, de maintenir lunit&#233; de laffection clinique dite &#233;pilepsie. La similitude que nous trouvons dans les sympt&#244;mes manifestes appelle une conception fonctionnelle: cest comme si un m&#233;canisme de d&#233;charge pulsionnelle anormale &#233;tait pr&#233;form&#233; organiquement, m&#233;canisme auquel on a recours dans des conditions et des circonstances tr&#232;s diff&#233;rentes: dans le cas de perturbations de lactivit&#233; c&#233;r&#233;brale dues &#224; de graves affections tissulaires et toxiques et aussi dans le cas dune domination insuffisante de l&#233;conomie psychique, le fonctionnement de l&#233;nergie &#224; l&#339;uvre dans la psych&#233; atteignant alors un point critique. Sous cette bipartition, on pressent lidentit&#233; du m&#233;canisme sous-jacent de la d&#233;charge pulsionnelle. Celui-ci ne peut pas non plus &#234;tre tr&#232;s &#233;loign&#233; des processus sexuels qui, fondamentalement, sont dorigine toxique. Les plus anciens m&#233;decins appelaient d&#233;j&#224; le co&#239;t une petite &#233;pilepsie et reconnaissaient ainsi dans lacte sexuel une att&#233;nuation et une adaptation de la d&#233;charge dexcitation &#233;pileptique.


La r&#233;action &#233;pileptique, comme on peut appeler cet &#233;l&#233;ment commun, se tient sans aucun doute &#224; la disposition de la n&#233;vrose dont lessence consiste en ceci: liquider par des moyens somatiques les masses dexcitation dont elle ne vient pas &#224; bout psychiquement. Ainsi lattaque &#233;pileptique devient un sympt&#244;me de lhyst&#233;rie et est adapt&#233;e et modifi&#233;e par celle-ci, tout comme elle lest dans le d&#233;roulement sexuel normal. On a donc tout &#224; fait le droit de diff&#233;rencier une &#233;pilepsie organique dune &#233;pilepsie affective. La signification pratique est la suivante: celui qui est atteint de la premi&#232;re souffre dune affection c&#233;r&#233;brale, celui qui a la seconde est un n&#233;vros&#233;. Dans le premier cas, la vie psychique est soumise &#224; une perturbation &#233;trang&#232;re venue du dehors; dans le second cas, la perturbation est une expression de la vie psychique elle-m&#234;me.


Il est on ne peut plus probable que l&#233;pilepsie de Dosto&#239;evski soit de la seconde sorte. On ne peut pas le prouver absolument; il faudrait pour ce faire &#234;tre &#224; m&#234;me dins&#233;rer la premi&#232;re apparition des attaques et leurs fluctuations ult&#233;rieures dans lensemble de sa vie psychique, et nous en savons trop peu pour cela. Les descriptions des attaques elles-m&#234;mes ne nous apprennent rien, les informations touchant les relations entre les attaques et les exp&#233;riences v&#233;cues sont lacunaires et souvent contradictoires. Lhypoth&#232;se la plus vraisemblable est que les attaques remontent loin dans lenfance de Dosto&#239;evski, quelles ont &#233;t&#233; remplac&#233;es tr&#232;s t&#244;t par des sympt&#244;mes assez l&#233;gers et quelles nont pas pris une forme &#233;pileptique avant le bouleversant &#233;v&#233;nement de sa dix-huiti&#232;me ann&#233;e, lassassinat de son p&#232;re [[2]: #_ftnref2 Cf. lessai de Ren&#233; F&#252;l&#246;p-Miller. Dostojewskis Heilige Krankheit Le mal sacr&#233; de Dosto&#239;evski, in Wissen und Leben (Savoir et vivre), 1924, n 19-20. Dun particulier int&#233;r&#234;t est linformation selon laquelle dans lenfance de l&#233;crivain quelque chose deffroyable, dinoubliable et de torturant survint, &#224; quoi il faudrait ramener les premiers signes de sa maladie (dapr&#232;s un article de Souvorine dans Novo&#239;e Vremia, 1881, cit&#233; dans lintroduction &#224; Dosto&#239;evski &#224; la roulette). Ferner Orest Miller, dans &#201;crits autobiographiques de Dosto&#239;evski, &#233;crit: Il existe sur la maladie de F&#233;dor Mikha&#239;lovitch un autre t&#233;moignage qui est en rapport avec sa prime jeunesse et qui met en connexion la maladie avec un &#233;v&#233;nement tragique de la vie familiale des parents de Dosto&#239;evski. Mais, bien que ce t&#233;moignage mait &#233;t&#233; donn&#233; oralement par un homme qui &#233;tait tr&#232;s proche de F&#233;dor Mikha&#239;lovitch, je ne puis me r&#233;soudre &#224; le reproduire compl&#232;tement et exactement car je nai pas eu confirmation de cette rumeur par personne dautre. Ceux qui sint&#233;ressent aux biographies et aux n&#233;vroses ne peuvent &#234;tre reconnaissants de cette discr&#233;tion).]. Cela nous arrangerait bien si lon pouvait &#233;tablir quelles ont cess&#233; compl&#232;tement durant le temps de sa d&#233;tention en Sib&#233;rie, mais dautres donn&#233;es contredisent cette hypoth&#232;se [[3]: #_ftnref2 La plupart des donn&#233;es, y compris celles fournies par Dosto&#239;evski lui-m&#234;me, montrent au contraire que la maladie ne rev&#234;tit son caract&#232;re final, &#233;pileptique, que durant le s&#233;jour en Sib&#233;rie. On est malheureusement fond&#233; &#224; se m&#233;fier des informations autobiographiques des n&#233;vros&#233;s. Lexp&#233;rience montre que leur m&#233;moire entreprend des falsifications qui sont destin&#233;es &#224; rompre une connexion causale d&#233;plaisante. Il appara&#238;t n&#233;anmoins comme certain que la d&#233;tention dans la prison sib&#233;rienne a modifi&#233; de fa&#231;on marquante l&#233;tat pathologique de Dosto&#239;evski.]. La relation &#233;vidente entre le parricide dans Les Fr&#232;res Karamazov et le destin du p&#232;re de Dosto&#239;evski a frapp&#233; plus dun de ses biographes et les a conduits &#224; faire r&#233;f&#233;rence &#224; un certain courant psychologique moderne. Le point de vue psychanalytique, car cest lui qui est ici vis&#233;, est enclin &#224; reconna&#238;tre dans cet &#233;v&#233;nement le traumatisme le plus s&#233;v&#232;re et dans la r&#233;action cons&#233;cutive de Dosto&#239;evski la pierre angulaire de sa n&#233;vrose.


Mais si jentreprends de fonder psychanalytiquement cette conception, je risque d&#234;tre incompr&#233;hensible &#224; ceux qui ne sont pas familiers avec les modes dexpression et les enseignements de la psychanalyse.


Nous avons un point de d&#233;part assur&#233;. Nous connaissons le sens des premi&#232;res attaques de Dosto&#239;evski dans ses ann&#233;es de jeunesse, bien avant lentr&#233;e en sc&#232;ne de l &#233;pilepsie. Ces attaques avaient une signification de mort; elles &#233;taient annonc&#233;es par langoisse de la mort et consistaient en des &#233;tats de sommeil l&#233;thargique. La maladie le toucha dabord sous la forme dune m&#233;lancolie soudaine et sans fondement alors quil n&#233;tait encore quun petit gar&#231;on; comme il le dit plus tard &#224; son ami Solovieff, il avait alors le sentiment quil allait mourir sur-le-champ; et, de fait, il sensuivait un &#233;tat en tout point semblable &#224; la mort r&#233;elle Son fr&#232;re Andr&#233; a racont&#233; que F&#233;dor, d&#233;j&#224; dans ses jeunes ann&#233;es, avant de sendormir, prenait soin de disposer des petits bouts de papier pr&#232;s de lui: il craignait de tomber, la nuit, dans un sommeil semblable &#224; la mort, et demandait quon ne lenterr&#226;t quapr&#232;s un d&#233;lai de cinq jours. (Dosto&#239;evski &#224; la roulette, Introduction, page LX.)


Nous connaissons le sens et lintention de telles attaques de mort. Elles signifient une identification avec un mort, une personne effectivement morte ou encore vivante, mais dont on souhaite la mort. Le second cas est le plus significatif. Lattaque a alors la valeur dune punition. On a souhait&#233; la mort dun autre, maintenant on est cet autre, et on est mort soi-m&#234;me. La th&#233;orie psychanalytique affirme ici que, pour le petit gar&#231;on, cet autre est, en principe, le p&#232;re et quainsi lattaque  appel&#233;e hyst&#233;rique  est une autopunition pour le souhait de mort contre le p&#232;re ha&#239;.


Le meurtre du p&#232;re est, selon une conception bien connue, le crime majeur et originaire de lhumanit&#233; aussi bien que de lindividu [[4]: #_ftnref4 Voir de lauteur, Totem et tabou.]. Cest l&#224; en tout cas la source principale du sentiment de culpabilit&#233;; nous ne savons pas si cest la seule; l&#233;tat des recherches ne permet pas d&#233;tablir lorigine psychique de la culpabilit&#233; et du besoin dexpiation. Mais il nest pas n&#233;cessaire quelle soit unique. La situation psychologique en cause est compliqu&#233;e et demande une &#233;lucidation. La relation du petit gar&#231;on &#224; son p&#232;re est, comme nous disons, une relation ambivalente. &#192; c&#244;t&#233; de la haine qui pousse &#224; &#233;liminer le p&#232;re en tant que rival, un certain degr&#233; de tendresse envers lui est, en r&#232;gle g&#233;n&#233;rale, pr&#233;sent. Les deux attitudes conduisent conjointement &#224; lidentification au p&#232;re; on voudrait &#234;tre &#224; la place du p&#232;re parce quon ladmire et quon souhaiterait &#234;tre comme lui et aussi parce quon veut l&#233;loigner. Tout ce d&#233;veloppement va alors se heurter &#224; un obstacle puissant: &#224; un certain moment, lenfant en vient &#224; comprendre que la tentative d&#233;liminer le p&#232;re en tant que rival serait punie de castration par celui-ci. Sous leffet de langoisse de castration, donc dans lint&#233;r&#234;t de pr&#233;server sa masculinit&#233;, il va renoncer au d&#233;sir de poss&#233;der la m&#232;re et d&#233;liminer le p&#232;re. Pour autant que ce d&#233;sir demeure dans linconscient, il forme la base du sentiment de culpabilit&#233;. Nous croyons que nous avons d&#233;crit l&#224; des processus normaux, le destin normal de ce qui est appel&#233; complexe d&#338;dipe; nous devons n&#233;anmoins y apporter un important compl&#233;ment.


Une autre complication survient quand chez lenfant le facteur constitutionnel que nous appelons la bisexualit&#233; se trouve &#234;tre plus fortement d&#233;velopp&#233;. Alors la menace que la castration fait peser sur la masculinit&#233; renforce linclination du gar&#231;on &#224; se replier dans la direction de la f&#233;minit&#233;, &#224; se mettre &#224; la place de la m&#232;re et &#224; tenir le r&#244;le de lobjet damour pour le p&#232;re. Seulement langoisse de castration rend &#233;galement cette solution impossible. On comprend que lon doit aussi assumer la castration si lon veut &#234;tre aim&#233; de son p&#232;re comme une femme. Ainsi les deux motions, la haine du p&#232;re et lamour pour le p&#232;re, tombent sous le coup du refoulement. Il y a pourtant une diff&#233;rence psychologique: la haine du p&#232;re est abandonn&#233;e sous leffet de langoisse dun danger ext&#233;rieur (la castration), tandis que lamour pour le p&#232;re est trait&#233; comme un danger pulsionnel interne qui n&#233;anmoins, dans son fond, se ram&#232;ne au m&#234;me danger ext&#233;rieur.


Ce qui rend la haine pour le p&#232;re inacceptable, cest langoisse devant le p&#232;re; la castration est effroyable, aussi bien comme punition que comme prix de lamour. Des deux facteurs qui refoulent la haine du p&#232;re, cest le premier, langoisse directe de punition et de castration, que nous appelons normal; le renforcement pathog&#232;ne semble survenir seulement avec lautre facteur: langoisse devant la position f&#233;minine. Une forte pr&#233;disposition bisexuelle vient ainsi conditionner ou renforcer la n&#233;vrose. Une telle pr&#233;disposition doit assur&#233;ment &#234;tre suppos&#233;e chez Dosto&#239;evski; elle se r&#233;v&#232;le sous une forme virtuelle (homosexualit&#233; latente) dans limportance de ses amiti&#233;s masculines au cours de sa vie, dans son comportement, marqu&#233; dune &#233;trange tendresse, avec ses rivaux en amour et dans sa compr&#233;hension remarquable pour des situations qui ne sexpliquent que par une homosexualit&#233; refoul&#233;e, comme le montrent de nombreux exemples de ses nouvelles.


Je regrette, mais sans y pouvoir rien changer, que ces d&#233;veloppements sur les attitudes de haine et damour envers le p&#232;re et sur la transformation quelles subissent sous linfluence de la menace de castration, paraissent au lecteur, non familier avec la psychanalyse, manquer &#224; la fois de saveur et de cr&#233;dibilit&#233;. Je ne puis que mattendre &#224; ce que le complexe de castration ne manque pas de susciter la r&#233;pugnance la plus g&#233;n&#233;rale. Mais quon me permette daffirmer que lexp&#233;rience psychanalytique a plac&#233; pr&#233;cis&#233;ment ces rapports au-del&#224; de tout doute et nous a appris &#224; y reconna&#238;tre la clef de toute n&#233;vrose. Il nous faut donc tenter de lappliquer aussi &#224; ce quon appelle l&#233;pilepsie de notre auteur. Mais elles sont si &#233;loign&#233;es de notre conscience, ces choses par lesquelles notre vie psychique inconsciente est gouvern&#233;e! Ce que jai dit jusquici n&#233;puise pas les cons&#233;quences, quant au complexe d&#338;dipe, du refoulement de la haine pour le p&#232;re. Quelque chose de nouveau vient sajouter, &#224; savoir que lidentification avec le p&#232;re, finalement, se taille une place permanente dans le moi: elle est re&#231;ue dans le moi, elle sy installe mais comme une instance particuli&#232;re sopposant &#224; lautre contenu du moi. Nous lui donnons alors le nom de surmoi et nous lui assignons, en tant quil est lh&#233;ritier de linfluence des parents, les fonctions les plus importantes.


Si le p&#232;re &#233;tait dur, violent, cruel, alors le surmoi recueille de lui ces attributs et, dans sa relation avec le moi, la passivit&#233;, qui pr&#233;cis&#233;ment devait avoir &#233;t&#233; refoul&#233;e, s&#233;tablit de nouveau. Le surmoi est devenu sadique, le moi devient masochique, cest-&#224;-dire, au fond, f&#233;minin passif. Un grand besoin de punition sinstitue alors dans le moi qui, pour une part, soffre comme victime au destin et, pour une autre part, trouve satisfaction dans le mauvais traitement inflig&#233; par le surmoi (conscience de culpabilit&#233;). Toute punition est bien dans son fond la castration et, comme telle, satisfaction de la vieille attitude passive envers le p&#232;re. Le destin lui-m&#234;me nest en d&#233;finitive quune projection ult&#233;rieure du p&#232;re.


Les processus normaux dans la formation de la conscience morale doivent &#234;tre semblables aux processus anormaux d&#233;crits ici. Nous navons pas encore r&#233;ussi &#224; d&#233;terminer la fronti&#232;re entre les deux. On remarque quici le r&#244;le majeur dans le d&#233;nouement revient &#224; la composante passive de la f&#233;minit&#233; refoul&#233;e. En outre, il importe, au moins comme facteur accidentel, que le p&#232;re,  qui est craint dans tous les cas  soit ou non particuli&#232;rement violent dans la r&#233;alit&#233;. Il l&#233;tait dans le cas de Dosto&#239;evski, et nous pouvons faire remonter son extraordinaire sentiment de culpabilit&#233; et son comportement masochique &#224; une composante f&#233;minine singuli&#232;rement forte. Ainsi la formule pour Dosto&#239;evski est la suivante: une pr&#233;disposition bisexuelle particuli&#232;rement forte, et une capacit&#233; de se d&#233;fendre avec une particuli&#232;re intensit&#233; contre la d&#233;pendance envers un p&#232;re particuli&#232;rement s&#233;v&#232;re. Nous ajoutons cette caract&#233;ristique de bisexualit&#233; aux composantes de son &#234;tre d&#233;j&#224; reconnues. Le sympt&#244;me pr&#233;coce d attaques de mort peut alors se comprendre comme une identification du p&#232;re au niveau du moi, identification qui est autoris&#233;e par le surmoi comme punition. Tu voulais tuer le p&#232;re afin d&#234;tre toi-m&#234;me le p&#232;re. Maintenant tu es le p&#232;re mais le p&#232;re mort. Cest l&#224; le m&#233;canisme habituel du sympt&#244;me hyst&#233;rique. Et en outre: Maintenant le p&#232;re est en train de te tuer. Pour le moi, le sympt&#244;me de mort est, dans le fantasme, une satisfaction du d&#233;sir masculin et en m&#234;me temps une satisfaction masochique; pour le surmoi, cest une satisfaction punitive, &#224; savoir une satisfaction sadique. Les deux instances, le moi et le surmoi, tiennent &#224; nouveau le r&#244;le du p&#232;re.


Pour nous r&#233;sumer, la relation entre la personne et lobjet-p&#232;re, tout en conservant son contenu, sest transform&#233;e en une relation entre le moi et le surmoi: une nouvelle mise en sc&#232;ne sur une seconde sc&#232;ne. De telles r&#233;actions infantiles provenant du complexe d&#338;dipe peuvent dispara&#238;tre si la r&#233;alit&#233; ne leur apporte aucun aliment. Mais le caract&#232;re du p&#232;re demeura le m&#234;me; bien plus, il se d&#233;t&#233;riora avec les ann&#233;es, de sorte que la haine de Dosto&#239;evski envers son p&#232;re et son v&#339;u de mort contre ce mauvais p&#232;re demeur&#232;rent aussi les m&#234;mes. Or, il est dangereux que la r&#233;alit&#233; accomplisse de tels d&#233;sirs refoul&#233;s. Le fantasme est devenu r&#233;alit&#233; et toutes les mesures d&#233;fensives se trouvent alors renforc&#233;es. Les attaques de Dosto&#239;evski rev&#234;tent maintenant un caract&#232;re &#233;pileptique; elles ont toujours le sens dune identification avec le p&#232;re comme punition mais elles sont devenues terribles, comme le fut la mort, effrayante, de son propre p&#232;re. Quel contenu ont-elles re&#231;u plus tard, et particuli&#232;rement quel contenu sexuel? Il est impossible de le deviner.


Une chose est remarquable: &#224; laura de lattaque, un moment de b&#233;atitude supr&#234;me est &#233;prouv&#233;, moment qui peut tr&#232;s bien avoir fix&#233; le triomphe et le sentiment de lib&#233;ration ressentis &#224; la nouvelle de la mort du p&#232;re, imm&#233;diatement suivie par une punition dautant plus cruelle. Une telle s&#233;quence de triomphe et de deuil, de f&#234;te joyeuse et de deuil, nous lavons aussi d&#233;voil&#233;e chez les fr&#232;res de la horde primitive qui avaient tu&#233; le p&#232;re et nous la trouvons r&#233;p&#233;t&#233;e dans la c&#233;r&#233;monie du repas tot&#233;mique [[5]: #_ftnref5 Voir Totem et tabou.]. Sil sav&#233;rait que Dosto&#239;evski ne souffr&#238;t pas dattaques en Sib&#233;rie, cela authentifierait simplement lid&#233;e que ses attaques &#233;taient sa punition. Il nen avait plus besoin d&#232;s linstant quil &#233;tait puni autrement. Mais ceci ne peut pas &#234;tre prouv&#233;. Du moins, cette n&#233;cessit&#233; dune punition pour l&#233;conomie psychique de Dosto&#239;evski explique-t-elle le fait quil r&#233;ussit &#224; passer sans &#234;tre bris&#233; &#224; travers ces ann&#233;es de mis&#232;re et dhumiliation. La condamnation de Dosto&#239;evski comme prisonnier politique &#233;tait injuste et il ne lignorait pas, mais il accepta la punition imm&#233;rit&#233;e inflig&#233;e par le Tsar, le Petit P&#232;re, comme un substitut de la punition quil m&#233;ritait pour son p&#233;ch&#233; envers le p&#232;re r&#233;el. Au lieu de se punir lui-m&#234;me, il se laissa punir par un rempla&#231;ant du p&#232;re. On a ici un aper&#231;u de la justification psychologique des punitions inflig&#233;es par la Soci&#233;t&#233;. C est un fait que de tr&#232;s nombreux criminels demandent &#224; &#234;tre punis. Leur surmoi lexige, et s&#233;pargne ainsi davoir &#224; infliger lui-m&#234;me la punition.


Quiconque conna&#238;t la transformation compliqu&#233;e de signification que subit le sympt&#244;me hyst&#233;rique, comprendra quil ne saurait &#234;tre question ici de chercher &#224; approfondir le sens des attaques de Dosto&#239;evski au-del&#224; dun tel commencement [[6]: #_ftnref6 Nul mieux que Dosto&#239;evski lui-m&#234;me na rendu compte du sens et du contenu de ses attaques quand il confiait &#224; son ami Strachoff que son irritation et sa d&#233;pression, apr&#232;s une attaque &#233;pileptique, &#233;taient dues au fait quil sapparaissait &#224; lui-m&#234;me comme un criminel et quil ne pouvait se d&#233;livrer du sentiment quun poids de culpabilit&#233; inconnue pesait sur lui, quil avait commis une tr&#232;s mauvaise action qui loppressait (F&#252;l&#246;p-Miller, Le mal sacr&#233; de Dosto&#239;evski). Dans de telles auto-accusations, la psychanalyse voit une marque de reconnaissance de la r&#233;alit&#233; psychique et elle tente de rendre connue &#224; la conscience la culpabilit&#233; inconnue.]. Il nous suffit de supposer que leur signification originaire demeura inchang&#233;e sous tout ce qui vint ensuite sy superposer. Nous avons le droit daffirmer que Dosto&#239;evski ne se lib&#233;ra jamais du poids que lintention de tuer son p&#232;re laissa sur sa conscience. Cest l&#224; ce qui d&#233;termina aussi son comportement dans les deux autres domaines o&#249; la relation au p&#232;re est d&#233;cisive: son comportement envers lautorit&#233; de l&#201;tat et envers la croyance en Dieu. Dans le premier de ces domaines, il en vint &#224; une soumission compl&#232;te au Tsar, le Petit P&#232;re, qui avait une fois jou&#233; avec lui, dans la r&#233;alit&#233;, la com&#233;die de la mise &#224; mort, que son attaque avait si souvent repr&#233;sent&#233;e en jeu. Ici la p&#233;nitence lemporta. Dans le domaine religieux, il garda plus de libert&#233;. Dapr&#232;s certains t&#233;moignages, apparemment dignes de confiance, il oscilla jusquau dernier moment de sa vie entre la foi et lath&#233;isme. Sa grande intelligence lui interdisait de passer outre les difficult&#233;s intellectuelles &#224; quoi conduit la foi. Par une r&#233;p&#233;tition individuelle dun d&#233;veloppement accompli dans lhistoire du monde, il esp&#233;rait trouver dans lid&#233;al du Christ une issue et une lib&#233;ration de la culpabilit&#233; et m&#234;me utiliser ses souffrances pour revendiquer un r&#244;le de Christ. Si, tout compte fait, il ne parvint pas &#224; la libert&#233; et devint un r&#233;actionnaire, ce fut parce que la culpabilit&#233; filiale, qui est pr&#233;sente en tout &#234;tre humain et sur quoi s&#233;tablit le sentiment religieux, avait en lui atteint une force supra-individuelle et &#233;tait insurmontable, m&#234;me pour sa grande intelligence. Nous nous exposons ici au reproche dabandonner limpartialit&#233; de lanalyse et de soumettre Dosto&#239;evski &#224; des jugements que pourrait seul justifier le point de vue partisan dune conception du monde d&#233;termin&#233;e. Un conservateur prendrait le parti du Grand Inquisiteur et jugerait Dosto&#239;evski autrement. Lobjection est fond&#233;e et lon peut seulement dire, pour latt&#233;nuer, que la d&#233;cision de Dosto&#239;evski para&#238;t bien avoir &#233;t&#233; d&#233;termin&#233;e par une inhibition de pens&#233;e due &#224; sa n&#233;vrose.


Ce nest gu&#232;re un hasard si trois des chefs-d&#339;uvre de la litt&#233;rature de tous les temps, l&#338;dipe Roi de Sophocle, le Hamlet de Shakespeare et Les Fr&#232;res Karamazov de Dosto&#239;evski, traitent tous du m&#234;me th&#232;me, le meurtre du p&#232;re. Dans les trois &#339;uvres, le motif de lacte  la rivalit&#233; sexuelle pour une femme  est aussi r&#233;v&#233;l&#233;. La repr&#233;sentation la plus franche est certainement celle du drame, qui suit la l&#233;gende grecque. L&#224;, cest encore le h&#233;ros lui-m&#234;me qui accomplit lacte. Mais l&#233;laboration po&#233;tique est impossible sans adoucissement et sans voiles. Laveu sans d&#233;tours de lintention de parricide, &#224; quoi nous parvenons dans lanalyse, para&#238;t intol&#233;rable en labsence de pr&#233;paration analytique. Le drame grec introduit lindispensable att&#233;nuation des faits de fa&#231;on magistrale en projetant le motif inconscient du h&#233;ros dans le r&#233;el sous la forme dune contrainte du destin qui lui est &#233;trang&#232;re. Le h&#233;ros commet lacte involontairement et apparemment sans &#234;tre influenc&#233; par la femme, cette connexion &#233;tant cependant prise en consid&#233;ration, car le h&#233;ros ne peut conqu&#233;rir la m&#232;re reine que sil a r&#233;p&#233;t&#233; son action contre le monstre qui symbolise le p&#232;re. Apr&#232;s que sa faute a &#233;t&#233; r&#233;v&#233;l&#233;e et rendue consciente, le h&#233;ros ne tente pas de se disculper en faisant appel &#224; lid&#233;e auxiliaire dune contrainte du destin. Son crime est reconnu et puni tout comme si c&#233;tait un crime pleinement conscient, ce qui peut appara&#238;tre injuste &#224; notre r&#233;flexion mais ce qui est psychologiquement parfaitement correct. Dans la pi&#232;ce anglaise, la pr&#233;sentation est plus indirecte; le h&#233;ros ne commet pas lui-m&#234;me laction: elle est accomplie par quelquun dautre, pour lequel il ne sagit pas de parricide. Le motif inconvenant de rivalit&#233; sexuelle vis-&#224;-vis de la femme na pas besoin par cons&#233;quent d&#234;tre d&#233;guis&#233;. Bien plus, nous voyons le complexe d&#338;dipe du h&#233;ros, pour ainsi dire dans une lumi&#232;re r&#233;fl&#233;chie, en apprenant leffet sur lui du crime de lautre. Il devrait venger lacte commis mais se trouve &#233;trangement incapable de le faire. Nous savons que cest son sentiment de culpabilit&#233; qui le paralyse; dune fa&#231;on absolument conforme aux processus n&#233;vrotiques, le sentiment de culpabilit&#233; est d&#233;plac&#233; sur la perception de son incapacit&#233; &#224; accomplir cette t&#226;che. Certains signes montrent que le h&#233;ros ressent sa culpabilit&#233; comme supra-individuelle. Il m&#233;prise les autres non moins que lui-m&#234;me: Si lon traite chacun selon son m&#233;rite, qui pourra &#233;chapper au fouet?


Le roman du Russe fait un pas de plus dans cette direction. L&#224; aussi, le meurtre est commis par quelquun dautre, mais cet autre est, vis-&#224;-vis de lhomme tu&#233;, dans la m&#234;me relation filiale que le h&#233;ros Dimitri et, chez lui, le motif de rivalit&#233; sexuelle est ouvertement admis. Cest un fr&#232;re du h&#233;ros et il est remarquable que Dosto&#239;evski lui ait attribu&#233; sa propre maladie, la pr&#233;tendue &#233;pilepsie, comme sil cherchait &#224; avouer que l&#233;pileptique, le n&#233;vros&#233; en lui &#233;tait un parricide. Puis, dans la plaidoirie au cours du proc&#232;s, il y a la fameuse d&#233;rision de la psychologie  cest une arme &#224; deux tranchants [[7]: #_ftnref7 Litt&#233;ralement, en russe et en allemand: un b&#226;ton avec deux bouts.]. Magnifique d&#233;guisement, car il nous suffit de le retourner pour d&#233;couvrir le sens le plus profond de la fa&#231;on de voir de Dosto&#239;evski. Ce nest pas la psychologie qui m&#233;rite la d&#233;rision mais la proc&#233;dure denqu&#234;te judiciaire. Peu importe de savoir qui effectivement a accompli lacte. La psychologie se pr&#233;occupe seulement de savoir qui la voulu dans son c&#339;ur et qui la accueilli une fois accompli. Pour cette raison, tous les fr&#232;res, &#224; part la figure qui contraste avec les autres, Aliocha, sont &#233;galement coupables: le jouisseur soumis &#224; ses pulsions, le cynique sceptique et le criminel &#233;pileptique. Dans Les Fr&#232;res Karamazov, on rencontre une sc&#232;ne particuli&#232;rement r&#233;v&#233;latrice sur Dosto&#239;evski. Le Starets reconna&#238;t au cours de sa conversation avec Dimitri que celui-ci est pr&#234;t &#224; commettre le parricide, et il se prosterne devant lui. Il ne peut sagir l&#224; dune expression dadmiration; cela doit signifier que le saint rejette la tentation de m&#233;priser ou de d&#233;tester le meurtrier et, pour cela, shumilie devant lui. La sympathie de Dosto&#239;evski pour le criminel est en fait sans limite. Elle va bien au-del&#224; de la piti&#233; &#224; laquelle a droit le malheureux; elle nous rappelle la terreur sacr&#233;e avec laquelle, dans lantiquit&#233;, on consid&#233;rait les &#233;pileptiques et les fous. Le criminel est pour lui presque comme un r&#233;dempteur ayant pris sur lui la faute qui, sinon, aurait d&#251; &#234;tre support&#233;e par dautres. Il nest plus n&#233;cessaire de tuer puisquil a d&#233;j&#224; tu&#233;; et on doit lui &#234;tre reconnaissant puisque, sans lui, on aurait &#233;t&#233; oblig&#233; soi-m&#234;me de tuer. Il ne sagit pas seulement dune piti&#233; bienveillante mais dune identification, sur la base dimpulsions meurtri&#232;res semblables, en fait dun narcissisme l&#233;g&#232;rement d&#233;plac&#233;. La valeur &#233;thique de cette bont&#233; na pas pour autant &#224; &#234;tre contest&#233;e car peut-&#234;tre est-ce l&#224;, en r&#232;gle g&#233;n&#233;rale, le m&#233;canisme de ce qui nous fait compatir &#224; la vie des autres, m&#233;canisme qui se laisse facilement discerner dans le cas extr&#234;me de l&#233;crivain domin&#233; par la conscience de la culpabilit&#233;. Il ny a pas de doute que cette sympathie par identification a d&#233;termin&#233; de fa&#231;on d&#233;cisive le choix que Dosto&#239;evski a fait de ses sujets. Il a dabord trait&#233; du criminel commun (celui qui agit par &#233;go&#239;sme), du criminel politique et religieux, et ce nest qu&#224; la fin de sa vie quil remonta jusquau criminel originel, le parricide, et quil fit litt&#233;rairement &#224; travers lui sa confession.


La publication des &#233;crits posthumes de Dosto&#239;evski et des journaux intimes de sa femme a vivement &#233;clair&#233; un &#233;pisode de sa vie, &#224; savoir la p&#233;riode o&#249; Dosto&#239;evski, en Allemagne, &#233;tait obs&#233;d&#233; par la passion du jeu (Dosto&#239;evski &#224; la roulette). On ne peut voir l&#224; autre chose quun acc&#232;s indiscutable de passion pathologique. Les rationalisations ne manquaient pas pour cette conduite aussi singuli&#232;re quindigne. Le sentiment de culpabilit&#233;, ce qui nest pas rare chez les n&#233;vros&#233;s, s&#233;tait fait remplacer par quelque chose de tangible, le poids dune dette, et Dosto&#239;evski pouvait all&#233;guer quil tentait par ses gains au jeu de rendre possible son retour en Russie en &#233;chappant &#224; ses cr&#233;anciers. Mais ce n&#233;tait l&#224; quun pr&#233;texte. Dosto&#239;evski &#233;tait assez lucide pour sen apercevoir et assez honn&#234;te pour lavouer. Il savait que lessentiel &#233;tait le jeu en lui-m&#234;me, le jeu pour le jeu [[8]: #_ftnref8 En fran&#231;ais dans le texte.]. (Lessentiel est le jeu en lui-m&#234;me, &#233;crit-il dans une de ses lettres. Je vous jure que la cupidit&#233; na rien &#224; voir l&#224;-dedans, bien que jaie on ne peut plus besoin dargent). Tous les traits de son comportement irrationnel, marqu&#233; de lemprise des pulsions, le montrent, avec quelque chose de plus: il ne sarr&#234;tait pas avant davoir tout perdu. Le jeu &#233;tait pour lui aussi une voie vers lautopunition. Chaque fois il donnait &#224; sa jeune femme sa promesse ou sa parole dhonneur quil ne jouerait plus, ou quil ne jouerait plus ce jour-ci; et, comme elle le raconte, il rompait sa promesse presque toujours. Quand ses pertes les avaient conduits lun et lautre &#224; la plus grande mis&#232;re, il en tirait une seconde satisfaction pathologique. Il pouvait alors sinjurier, shumilier devant elle, linciter &#224; le m&#233;priser et &#224; regretter davoir &#233;pous&#233; un vieux p&#233;cheur comme lui; puis, la conscience ainsi soulag&#233;e, il se remettait &#224; jouer le jour suivant. La jeune femme shabituait &#224; ce cycle car elle avait remarqu&#233; que la seule chose dont en r&#233;alit&#233; on pouvait attendre le salut, la production litt&#233;raire, nallait jamais mieux que lorsquils avaient tout perdu et engag&#233; leurs derniers biens. Bien entendu, elle ne saisissait pas le rapport. Quand le sentiment de culpabilit&#233; de Dosto&#239;evski &#233;tait satisfait par les punitions quil s&#233;tait inflig&#233;es &#224; lui-m&#234;me, alors son inhibition au travail &#233;tait lev&#233;e et il sautorisait &#224; faire quelques pas sur la voie du succ&#232;s [[9]: #_ftnref8 Il restait &#224; la table de jeu jusqu&#224; ce quil ait tout perdu, jusqu&#224; ce quil soit totalement ruin&#233;. Cest seulement quand le d&#233;sastre &#233;tait tout &#224; fait accompli quenfin le d&#233;mon quittait son &#226;me et laissait la place au g&#233;nie cr&#233;ateur (F&#252;l&#246;p-Miller, Dosto&#239;evski &#224; la roulette).].


Quel fragment dune enfance longtemps enfouie surgit ainsi, se r&#233;p&#233;tant dans la compulsion au jeu? On le devine sans peine si lon sappuie sur une nouvelle dun &#233;crivain contemporain. Stefan Zweig, qui a consacr&#233; une &#233;tude &#224; Dosto&#239;evski lui-m&#234;me (Trois Ma&#238;tres), a inclus dans son recueil de trois nouvelles, La confusion des sentiments, une histoire quil intitule Vingt-quatre heures de la vie dune femme. Ce petit chef-d&#339;uvre ne pr&#233;tend que montrer &#224; quel point la femme est un &#234;tre irresponsable, &#224; quels exc&#232;s surprenants pour elle-m&#234;me elle peut &#234;tre conduite &#224; travers une exp&#233;rience inattendue. Mais la nouvelle dit en fait beaucoup plus. Elle montre, sans chercher dexcuses, quelque chose de tout &#224; fait autre, de g&#233;n&#233;ralement humain, ou plut&#244;t de masculin, une fois quon la soumet &#224; une interpr&#233;tation analytique. Une telle interpr&#233;tation est si manifestement &#233;vidente quon ne peut la refuser. Selon un trait propre &#224; la nature de la cr&#233;ation artistique, lauteur, qui est un de mes amis, a pu massurer que linterpr&#233;tation que je lui ai communiqu&#233;e avait &#233;t&#233; tout &#224; fait &#233;trang&#232;re &#224; sa connaissance et &#224; son intention, bien que maints d&#233;tails dans le r&#233;cit parussent express&#233;ment plac&#233;s pour nous indiquer la trace secr&#232;te. Dans la nouvelle de Zweig, une vieille dame distingu&#233;e raconte &#224; lauteur une exp&#233;rience quelle a v&#233;cue plus de vingt ans auparavant. Devenue pr&#233;cocement veuve, m&#232;re de deux fils nayant plus besoin delle, elle nattendait plus rien de la vie quand, dans sa quarante-deuxi&#232;me ann&#233;e, au cours dun de ses voyages sans but, elle se trouva dans la salle de jeu du Casino de Monaco et, parmi les singuli&#232;res impressions que fait na&#238;tre ce lieu, elle fut bient&#244;t fascin&#233;e par la vue de deux mains qui semblaient trahir toutes les sensations du joueur malheureux, avec une franchise et une intensit&#233; bouleversantes. Ces mains appartenaient &#224; un beau jeune homme  lauteur lui donne, comme sans le vouloir, l&#226;ge du fils a&#238;n&#233; de celle qui regarde  qui, apr&#232;s avoir tout perdu, quitte la salle dans le d&#233;sespoir le plus profond, avec lintention probable de mettre fin &#224; sa vie sans espoir dans les jardins du Casino. Une sympathie inexplicable la pousse &#224; le suivre et &#224; tout tenter pour le sauver. Il la prend pour une de ces femmes importunes qui fr&#233;quentent ce lieu et il essaie de sen d&#233;barrasser, mais elle reste avec lui et se voit, de la mani&#232;re la plus naturelle, dans lobligation de partager sa chambre &#224; lh&#244;tel et finalement son lit. Apr&#232;s cette nuit damour improvis&#233;e, elle obtient du jeune homme, apparemment calm&#233;, la promesse, faite solennellement, quil ne jouera plus jamais; elle lui donne de largent pour son voyage de retour et lui promet de le rencontrer &#224; la gare, avant le d&#233;part du train. Mais voici que s&#233;veille en elle une grande tendresse pour lui, quelle veut tout sacrifier pour le garder, et d&#233;cide de partir en voyage avec lui au lieu de prendre cong&#233; de lui. Diff&#233;rents hasards contraires len emp&#234;chent: elle manque le train. Dans sa nostalgie pour celui qui a disparu, elle retourne &#224; la salle de jeu et elle y d&#233;couvre &#224; nouveau, &#224; son horreur, les mains qui avaient dabord &#233;veill&#233; sa br&#251;lante sympathie. Loublieux du devoir &#233;tait retourn&#233; au jeu. Elle lui rappelle sa promesse mais, tout occup&#233; par sa passion, il la traite de trouble f&#234;te, lui demande de partir et lui jette &#224; la t&#234;te largent avec lequel elle avait voulu le sauver. Dans une profonde honte, il lui faut senfuir et, plus tard, elle peut apprendre quelle na pas r&#233;ussi &#224; le pr&#233;server du suicide.


Cette histoire brillamment cont&#233;e, dun encha&#238;nement sans faille, se suffit assur&#233;ment &#224; elle-m&#234;me et ne manque pas de produire un grand effet sur le lecteur. Mais lanalyse nous apprend que son invention provient dun fantasme de d&#233;sir de la p&#233;riode de la pubert&#233;, fantasme qui reste conscient comme souvenir chez de nombreuses personnes. Le fantasme tient en ceci: la m&#232;re pourrait elle-m&#234;me initier le jeune homme &#224; la vie sexuelle pour le pr&#233;server des dangers redout&#233;s de lonanisme. Les nombreuses &#339;uvres traitant dune r&#233;demption ont la m&#234;me origine. Le vice de lonanisme est remplac&#233; par la passion du jeu; laccent mis sur lactivit&#233; passionn&#233;e des mains trahit cette d&#233;rivation. Effectivement, la passion du jeu est un &#233;quivalent de lancienne compulsion &#224; lonanisme; cest le m&#234;me mot de jouer qui est utilis&#233; dans la chambre des enfants pour d&#233;signer lactivit&#233; des mains sur les organes g&#233;nitaux. Le caract&#232;re irr&#233;sistible de la tentation, la r&#233;solution solennelle et pourtant toujours d&#233;mentie de ne plus jamais le faire, l&#233;tourdissant plaisir et la mauvaise conscience  on se d&#233;truit (suicide) -, tout cela demeure inalt&#233;r&#233; dans la substitution. Il est vrai que la nouvelle de Zweig est racont&#233;e par la m&#232;re, non par le fils. Cela doit flatter le fils de penser: si la m&#232;re savait &#224; quels dangers lonanisme me conduit, elle men pr&#233;serverait certainement en mautorisant &#224; diriger toute ma tendresse sur son corps &#224; elle. L&#233;quivalence de la m&#232;re avec la putain, effectu&#233;e par le jeune homme dans la nouvelle de Zweig, est en connexion avec le m&#234;me fantasme. Elle rend ais&#233;ment abordable celle qui est inaccessible; la mauvaise conscience qui accompagne ce fantasme am&#232;ne lissue malheureuse du r&#233;cit. Il est aussi int&#233;ressant de remarquer comment la fa&#231;ade donn&#233;e &#224; la nouvelle par lauteur tente de dissimuler son sens analytique. Car il est tr&#232;s contestable que la vie amoureuse de la femme soit domin&#233;e par des impulsions soudaines et &#233;nigmatiques. Lanalyse d&#233;couvre au contraire une motivation ad&#233;quate pour le comportement surprenant de cette femme qui, jusque-l&#224;, sest d&#233;tourn&#233;e de lamour. Fid&#232;le &#224; la m&#233;moire de l&#233;poux disparu, elle s&#233;tait arm&#233;e contre toutes les demandes de cet ordre mais  et l&#224; le fantasme du fils na pas tort  elle navait pas &#233;chapp&#233; en tant que m&#232;re &#224; son transfert damour, tout &#224; fait inconscient, sur le fils; le destin put la saisir &#224; cette place non surveill&#233;e. Si la passion du jeu, avec les vaines luttes pour sen d&#233;tourner et les occasions quelle offre &#224; lautopunition, constitue une r&#233;p&#233;tition de la compulsion donanisme, alors nous ne serons pas surpris que, dans la vie de Dosto&#239;evski, elle occupe une si grande place. Nous ne trouvons en effet aucun cas de n&#233;vrose grave o&#249; la satisfaction auto-&#233;rotique de la prime enfance et de la pubert&#233; nait jou&#233; son r&#244;le et les relations entre les efforts pour la r&#233;primer et langoisse envers le p&#232;re sont trop bien connues pour quil soit n&#233;cessaire de faire plus que les mentionner [[10]: #_ftnref10 La plupart des vues ici exprim&#233;es figurent aussi dans lexcellent &#233;crit de Jolan Neufeld, Dosto&#239;evski, esquisse de sa psychanalyse, Imago-B&#252;cher, num&#233;ro IV, 1923.].


Sigmund Freud.


&#192; Anna Grigorievna Dosto&#239;evski.

En v&#233;rit&#233;, en v&#233;rit&#233;, je vous le dis, si le grain de bl&#233; tomb&#233; en terre ne meurt pas,

Il demeure seul; mais sil meurt, il porte beaucoup de fruit.

Jean, XII, 24, 25.

(Trad. Crampon.)





Pr&#233;face

En abordant la biographie de mon h&#233;ros, Alex&#233;i Fiodorovitch, j&#233;prouve une certaine perplexit&#233;. En effet, bien que je lappelle mon h&#233;ros, je sais quil nest pas un grand homme; aussi pr&#233;vois-je fatalement des questions de ce genre: En quoi Alex&#233;i Fiodorovitch est-il remarquable, pour avoir &#233;t&#233; choisi comme votre h&#233;ros? Qua-t-il fait? De qui est-il connu et pourquoi? Ai-je une raison, moi lecteur, de consacrer mon temps &#224; &#233;tudier sa vie?


La derni&#232;re question est la plus embarrassante, car je ne puis quy r&#233;pondre: Peut-&#234;tre; vous le verrez vous-m&#234;me dans le roman. Mais si on le lit sans trouver mon h&#233;ros remarquable? Je dis cela, malheureusement, car je pr&#233;vois la chose. &#192; mes yeux, il est remarquable, mais je doute fort de parvenir &#224; convaincre le lecteur. Le fait est quil agit, assur&#233;ment, mais dune fa&#231;on vague et obscure. Dailleurs, il serait &#233;trange, &#224; notre &#233;poque, dexiger des gens la clart&#233;! Une chose, n&#233;anmoins, est hors de doute: cest un homme &#233;trange, voire un original. Mais loin de conf&#233;rer un droit &#224; lattention, l&#233;tranget&#233; et loriginalit&#233; nuisent, surtout quand tout le monde sefforce de coordonner les individualit&#233;s et de d&#233;gager un sens g&#233;n&#233;ral de labsurdit&#233; collective. Loriginal, dans la plupart des cas, cest lindividu qui se met &#224; part. Nest-il pas vrai?


Au cas o&#249; quelquun me contredirait sur ce dernier point, disant: ce nest pas vrai ou ce nest pas toujours vrai, je reprends courage au sujet de la valeur de mon h&#233;ros. Car non seulement loriginal nest pas toujours lindividu qui se met &#224; part, mais il lui arrive de d&#233;tenir la quintessence du patrimoine commun, alors que ses contemporains lont r&#233;pudi&#233; pour un temps.


Dailleurs, au lieu de mengager dans ces explications confuses et d&#233;nu&#233;es dint&#233;r&#234;t, jaurais commenc&#233; tout simplement, sans pr&#233;face,  si mon &#339;uvre pla&#238;t, on la lira  mais le malheur est que, pour une biographie, jai deux romans. Le principal est le second: il retrace lactivit&#233; de mon h&#233;ros &#224; l&#233;poque pr&#233;sente. Le premier se d&#233;roule il y a treize ans; &#224; vrai dire ce nest quun moment de la premi&#232;re jeunesse du h&#233;ros; il est n&#233;anmoins indispensable, car, sans lui, bien des choses resteraient incompr&#233;hensibles dans le second. Mais cela ne fait quaccro&#238;tre mon embarras: si moi, biographe, je trouve quun roman e&#251;t suffi pour un h&#233;ros aussi modeste, aussi vague, comment me pr&#233;senter avec deux et justifier une telle pr&#233;tention?


D&#233;sesp&#233;rant de r&#233;soudre ces questions, je les laisse en suspens. Naturellement, le lecteur perspicace a d&#233;j&#224; devin&#233; que tel &#233;tait mon but d&#232;s le d&#233;but, et il men veut de perdre un temps pr&#233;cieux en paroles inutiles. &#192; quoi je r&#233;pondrai que je lai fait par politesse, et ensuite par ruse, afin quon soit pr&#233;venu. Au reste, je suis bien aise que mon roman se partage de lui-m&#234;me en deux &#233;crits tout en conservant son unit&#233; int&#233;grale; apr&#232;s avoir pris connaissance du premier, le lecteur verra lui-m&#234;me sil vaut la peine daborder le second. Sans doute, chacun est libre; on peut fermer le livre d&#232;s les premi&#232;res pages du premier r&#233;cit pour ne plus le rouvrir. Mais il y a des lecteurs d&#233;licats qui veulent aller jusquau bout, pour ne pas faillir &#224; limpartialit&#233;; tels sont, par exemple, tous les critiques russes. On se sent le c&#339;ur plus l&#233;ger vis-&#224;-vis deux. Malgr&#233; leur conscience m&#233;thodique, je leur fournis un argument des plus fond&#233;s pour abandonner le r&#233;cit au premier &#233;pisode du roman. Voil&#224; ma pr&#233;face finie. Je conviens quelle est superflue; mais, puisquelle est &#233;crite, gardons-la.


Et maintenant, commen&#231;ons.


LAuteur.



Premi&#232;re partie



Livre premier: Histoire dune famille



I. Fiodor Pavlovitch Karamazov

Alex&#233;i Fiodorovitch Karamazov &#233;tait le troisi&#232;me fils dun propri&#233;taire foncier de notre district, Fiodor Pavlovitch, dont la mort tragique, survenue il y a treize ans, fit beaucoup de bruit en son temps et nest point encore oubli&#233;e. Jen parlerai plus loin et me bornerai pour linstant &#224; dire quelques mots de ce propri&#233;taire, comme on lappelait, bien quil ne&#251;t presque jamais habit&#233; sa propri&#233;t&#233;. Fiodor Pavlovitch &#233;tait un de ces individus corrompus en m&#234;me temps quineptes  type &#233;trange mais assez fr&#233;quent  qui sentendent uniquement &#224; soigner leurs int&#233;r&#234;ts. Ce petit hobereau d&#233;buta avec presque rien et sacquit promptement la r&#233;putation de pique-assiette: mais &#224; sa mort il poss&#233;dait quelque cent mille roubles dargent liquide. Cela ne lemp&#234;cha pas d&#234;tre, sa vie durant, un des pires extravagants de notre district. Je dis extravagant et non point imb&#233;cile, car les gens de cette sorte sont pour la plupart intelligents et rus&#233;s: il sagit l&#224; dune ineptie sp&#233;cifique, nationale.


Il fut mari&#233; deux fois et eut trois fils; la&#238;n&#233;, Dmitri, du premier lit, et les deux autres, Ivan et Alex&#233;i [[11]: #_ftnref11 Jean et Alexis.], du second. Sa premi&#232;re femme appartenait &#224; une famille noble, les Mioussov, propri&#233;taires assez riches du m&#234;me district. Comment une jeune fille bien dot&#233;e, jolie, de plus vive, &#233;veill&#233;e, spirituelle, telle quon en trouve beaucoup parmi nos contemporaines, avait-elle pu &#233;pouser pareil &#233;cervel&#233;, comme on appelait ce triste personnage? Je crois inutile de lexpliquer trop longuement. Jai connu une jeune personne, de lavant-derni&#232;re g&#233;n&#233;ration romantique, qui, apr&#232;s plusieurs ann&#233;es dun amour myst&#233;rieux pour un monsieur quelle pouvait &#233;pouser en tout repos, finit par se forger des obstacles insurmontables &#224; cette union. Par une nuit dorage, elle se pr&#233;cipita du haut dune falaise dans une rivi&#232;re rapide et profonde, et p&#233;rit victime de son imagination, uniquement pour ressembler &#224; lOph&#233;lie de Shakespeare. Si cette falaise, quelle affectionnait particuli&#232;rement, e&#251;t &#233;t&#233; moins pittoresque ou remplac&#233;e par une rive plate et prosa&#239;que, elle ne se serait sans doute point suicid&#233;e. Le fait est authentique, et je crois que les deux ou trois derni&#232;res g&#233;n&#233;rations russes ont connu bien des cas analogues. Pareillement, la d&#233;cision que prit Ad&#233;la&#239;de Mioussov fut sans doute l&#233;cho dinfluences &#233;trang&#232;res, lexasp&#233;ration dune &#226;me captive. Elle voulait peut-&#234;tre affirmer son ind&#233;pendance, protester contre les conventions sociales, contre le despotisme de sa famille. Son imagination complaisante lui d&#233;peignit  pour un court moment  Fiodor Pavlovitch, malgr&#233; sa r&#233;putation de pique-assiette, comme un des personnages les plus hardis et les plus malicieux de cette &#233;poque en voie dam&#233;lioration, alors quil &#233;tait, en tout et pour tout, un m&#233;chant bouffon. Le piquant de laventure fut un enl&#232;vement qui ravit Ad&#233;la&#239;de Ivanovna. La situation de Fiodor Pavlovitch le disposait alors &#224; de semblables coups de main: br&#251;lant de faire son chemin &#224; tout prix, il trouva fort plaisant de sinsinuer dans une honn&#234;te famille et dempocher une jolie dot. Quant &#224; lamour, il nen &#233;tait question ni dun c&#244;t&#233; ni de lautre, malgr&#233; la beaut&#233; de la jeune fille. Cet &#233;pisode fut probablement unique dans la vie de Fiodor Pavlovitch, toujours grand amateur du beau sexe, toujours pr&#234;t &#224; saccrocher &#224; nimporte quelle jupe, pourvu quelle lui pl&#251;t: cette femme, en effet, nexer&#231;a sur lui aucun attrait sensuel.


Ad&#233;la&#239;de Ivanovna eut t&#244;t fait de constater quelle n&#233;prouvait que du m&#233;pris pour son mari. Dans ces conditions, les suites du mariage ne se firent pas attendre. Bien que la famille e&#251;t assez vite pris son parti de l&#233;v&#233;nement et remis sa dot &#224; la fugitive, une existence d&#233;sordonn&#233;e et des sc&#232;nes continuelles commenc&#232;rent. On rapporte que la jeune femme se montra beaucoup plus noble et plus digne que Fiodor Pavlovitch, qui lui escamota d&#232;s labord, comme on lapprit plus tard, tout son capital liquide, vingt-cinq mille roubles, dont elle nentendit plus jamais parler. Pendant longtemps il mit tout en &#339;uvre pour que sa femme lui transm&#238;t, par un acte en bonne et due forme, un petit village et une assez belle maison de ville, qui faisaient partie de sa dot. Il y serait certainement parvenu, tant ses extorsions et ses demandes effront&#233;es inspiraient de d&#233;go&#251;t &#224; la malheureuse que la lassitude e&#251;t pouss&#233;e &#224; dire oui. Par bonheur, la famille intervint et refr&#233;na la rapacit&#233; du mari. Il est notoire que les &#233;poux en venaient fr&#233;quemment aux coups, et on pr&#233;tend que ce nest pas Fiodor Pavlovitch qui les donnait, mais bien Ad&#233;la&#239;de Ivanovna, femme emport&#233;e, hardie, brune irascible, dou&#233;e dune &#233;tonnante vigueur. Elle finit par senfuir avec un s&#233;minariste qui crevait de mis&#232;re, laissant sur les bras, &#224; son mari, un enfant de trois ans, Mitia [[12]: #_ftnref12 Diminutif de Dmitri (D&#233;m&#233;trius).]. Le mari sempressa dinstaller un harem dans sa maison et dorganiser des so&#251;leries. Entre-temps, il parcourait la province, se lamentant &#224; tout venant de la d&#233;sertion dAd&#233;la&#239;de Ivanovna, avec des d&#233;tails choquants sur sa vie conjugale. On aurait dit quil prenait plaisir &#224; jouer devant tout le monde le r&#244;le ridicule de mari tromp&#233;, &#224; d&#233;peindre son infortune en chargeant les couleurs. On croirait que vous &#234;tes mont&#233; en grade, Fiodor Pavlovitch, tant vous paraissez content, malgr&#233; votre affliction, lui disaient les railleurs. Beaucoup ajoutaient quil &#233;tait heureux de se montrer dans sa nouvelle attitude de bouffon, et qu&#224; dessein, pour faire rire davantage, il feignait de ne pas remarquer sa situation comique. Qui sait, dailleurs, peut-&#234;tre &#233;tait-ce de sa part na&#239;vet&#233;? Enfin, il r&#233;ussit &#224; d&#233;couvrir les traces de la fugitive. La malheureuse se trouvait &#224; P&#233;tersbourg, o&#249; elle avait achev&#233; de s&#233;manciper. Fiodor Pavlovitch commen&#231;a &#224; sagiter et se pr&#233;para &#224; partir  dans quel dessein?  lui-m&#234;me nen savait rien. Peut-&#234;tre e&#251;t-il vraiment fait le voyage de P&#233;tersbourg, mais, cette d&#233;cision prise, il estima avoir le droit, pour se donner du c&#339;ur, de se so&#251;ler dans toutes les r&#232;gles. Sur ces entrefaites, la famille de sa femme apprit que la malheureuse &#233;tait morte subitement dans un taudis, de la fi&#232;vre typho&#239;de, disent les uns, de faim, pr&#233;tendent les autres. Fiodor Pavlovitch &#233;tait ivre lorsquon lui annon&#231;a la mort de sa femme; on raconte quil courut dans la rue et se mit &#224; crier, dans sa joie, les bras au ciel: Maintenant, Seigneur, tu laisses aller Ton serviteur [[13]: #_ftnref12 Luc, II, 29.]. Dautres pr&#233;tendent quil sanglotait comme un enfant, au point quil faisait peine &#224; voir, malgr&#233; le d&#233;go&#251;t quil inspirait. Il se peut fort bien que lune et lautre version soient vraies, cest-&#224;-dire quil se r&#233;jouit de sa lib&#233;ration, tout en pleurant sa lib&#233;ratrice. Bien souvent les gens, m&#234;me m&#233;chants, sont plus na&#239;fs, plus simples, que nous ne le pensons. Nous aussi, dailleurs.



II. Karamazov se d&#233;barrasse de son premier fils

On peut se figurer quel p&#232;re et quel &#233;ducateur pouvait &#234;tre un tel homme. Comme il &#233;tait &#224; pr&#233;voir, il d&#233;laissa compl&#232;tement lenfant quil avait eu dAd&#233;la&#239;de Ivanovna, non par animosit&#233; ou par rancune conjugale, mais simplement parce quil lavait tout &#224; fait oubli&#233;. Tandis quil exc&#233;dait tout le monde par ses larmes et ses plaintes et faisait de sa maison un mauvais lieu, le petit Mitia fut recueilli par Grigori [[14]: #_ftnref14 Gr&#233;goire.], un fid&#232;le serviteur; si celui-ci nen avait pas pris soin, lenfant naurait peut-&#234;tre eu personne pour le changer de linge. De plus, sa famille maternelle parut loublier. Son grand-p&#232;re &#233;tait mort, sa grand-m&#232;re, &#233;tablie &#224; Moscou, trop souffrante, ses tantes s&#233;taient mari&#233;es, de sorte que Mitia dut passer presque une ann&#233;e dans le pavillon o&#249; habitait Grigori. Dailleurs, si son p&#232;re s&#233;tait souvenu de lui (au fait il ne pouvait ignorer son existence), il e&#251;t renvoy&#233; lenfant au pavillon, pour n&#234;tre pas g&#234;n&#233; dans ses d&#233;bauches. Mais, sur ces entrefaites, arriva de Paris le cousin de feu Ad&#233;la&#239;de Ivanovna, Piotr [[15]: #_ftnref14 Pierre.] Alexandrovitch Mioussov, qui devait, par la suite, passer de nombreuses ann&#233;es &#224; l&#233;tranger. &#192; cette &#233;poque, il &#233;tait encore tout jeune et se distinguait de sa famille par sa culture, et ses belles mani&#232;res. Occidentaliste convaincu, il devait, vers la fin de sa vie, devenir un lib&#233;ral &#224; la fa&#231;on des ann&#233;es 40 et 50. Au cours de sa carri&#232;re, il fut en relation avec de nombreux ultra-lib&#233;raux, tant en Russie qu&#224; l&#233;tranger, et connut personnellement Proudhon et Bakounine. Il aimait &#224; &#233;voquer les trois journ&#233;es de f&#233;vrier 1848, &#224; Paris, donnant &#224; entendre quil avait failli prendre part aux barricades; c&#233;tait un des meilleurs souvenirs de sa jeunesse. Il poss&#233;dait une belle fortune, environ mille &#226;mes, pour compter &#224; la mode ancienne. Sa superbe propri&#233;t&#233; se trouvait aux abords de notre petite ville et touchait aux terres de notre fameux monast&#232;re. Sit&#244;t en possession de son h&#233;ritage, Piotr Alexandrovitch entama avec les moines un proc&#232;s interminable au sujet de certains droits de p&#234;che ou de coupe de bois, je ne sais plus au juste, mais il estima de son devoir, en tant que citoyen &#233;clair&#233;, de faire un proc&#232;s aux cl&#233;ricaux. Quand il apprit les malheurs dAd&#233;la&#239;de Ivanovna, dont il avait gard&#233; bon souvenir, ainsi que lexistence de Mitia, il prit &#224; c&#339;ur cette affaire, malgr&#233; lindignation juv&#233;nile et le m&#233;pris que lui inspirait Fiodor Pavlovitch. Cest alors quil vit celui-ci pour la premi&#232;re fois. Il lui d&#233;clara ouvertement son intention de se charger de lenfant. Longtemps apr&#232;s, il racontait, comme un trait caract&#233;ristique, que Fiodor Pavlovitch, lorsquil fut question de Mitia, parut un moment ne pas comprendre de quel enfant il sagissait, et m&#234;me s&#233;tonner davoir un jeune fils quelque part, dans sa maison. Pour exag&#233;r&#233; quil f&#251;t, le r&#233;cit de Piotr Alexandrovitch nen devait pas moins contenir une part de v&#233;rit&#233;. Effectivement, Fiodor Pavlovitch aima toute sa vie &#224; prendre des attitudes, &#224; jouer un r&#244;le, parfois sans n&#233;cessit&#233; aucune, et m&#234;me &#224; son d&#233;triment, comme dans le cas pr&#233;sent. Cest dailleurs l&#224; un trait sp&#233;cial &#224; beaucoup de gens, m&#234;me point sots. Piotr Alexandrovitch mena laffaire rondement et fut m&#234;me tuteur de lenfant (conjointement avec Fiodor Pavlovitch), sa m&#232;re ayant laiss&#233; une maison et des terres. Mitia alla demeurer chez ce petit-cousin, qui navait pas de famille. Press&#233; de retourner &#224; Paris, apr&#232;s avoir r&#233;gl&#233; ses affaires et assur&#233; la rentr&#233;e de ses fermages, il confia lenfant &#224; lune de ses tantes, qui habitait Moscou. Par la suite, s&#233;tant acclimat&#233; en France, il oublia lenfant, surtout lorsque &#233;clata la r&#233;volution de F&#233;vrier, qui frappa son imagination pour le reste de ses jours. La tante de Moscou &#233;tant morte, Mitia fut recueilli par une de ses filles mari&#233;es. Il changea, para&#238;t-il, une quatri&#232;me fois de foyer. Je ne m&#233;tends pas l&#224;-dessus pour le moment, dautant plus quil sera encore beaucoup question de ce premier rejeton de Fiodor Pavlovitch, et je me borne aux d&#233;tails indispensables, sans lesquels il mest impossible de commencer mon roman.


Et dabord, seul des trois fils de Fiodor Pavlovitch, Dmitri grandit dans lid&#233;e quil avait quelque fortune et serait ind&#233;pendant &#224; sa majorit&#233;. Son enfance et sa jeunesse furent mouvement&#233;es: il quitta le coll&#232;ge avant terme, entra ensuite dans une &#233;cole militaire, partit pour le Caucase, servit dans larm&#233;e, fut d&#233;grad&#233; pour s&#234;tre battu en duel, reprit du service, fit la f&#234;te, gaspilla pas mal dargent. Il nen re&#231;ut de son p&#232;re quune fois majeur et il avait, en attendant, contract&#233; pas mal de dettes. Il ne vit pour la premi&#232;re fois Fiodor Pavlovitch quapr&#232;s sa majorit&#233;, lorsquil arriva dans le pays sp&#233;cialement pour se renseigner sur sa fortune. Son p&#232;re, semble-t-il, lui d&#233;plut d&#232;s labord; il ne demeura que peu de temps chez lui et sempressa de repartir, en emportant une certaine somme, apr&#232;s avoir conclu un arrangement pour les revenus de sa propri&#233;t&#233;. Chose curieuse, il ne put rien tirer de son p&#232;re quant au rapport et &#224; la valeur du domaine. Fiodor Pavlovitch remarqua dembl&#233;e  il importe de le noter  que Mitia se faisait une id&#233;e fausse et exag&#233;r&#233;e de sa fortune. Il en fut tr&#232;s content, ayant en vue des int&#233;r&#234;ts particuliers: il en conclut que le jeune homme &#233;tait &#233;tourdi, emport&#233;, avec des passions vives, et quen donnant un os &#224; ronger &#224; ce f&#234;tard, on lapaiserait jusqu&#224; nouvel ordre. Il exploita donc la situation, se bornant &#224; l&#226;cher de temps en temps de faibles sommes, jusqu&#224; ce quun beau jour, quatre ans apr&#232;s, Mitia, &#224; bout de patience, repar&#251;t dans la localit&#233; pour exiger un r&#232;glement de comptes d&#233;finitif. &#192; sa stup&#233;faction, il apprit quil ne poss&#233;dait plus rien: il avait d&#233;j&#224; re&#231;u en esp&#232;ces, de Fiodor Pavlovitch, la valeur totale de son bien, peut-&#234;tre m&#234;me restait-il lui redevoir, tant les comptes &#233;taient embrouill&#233;s; dapr&#232;s tel et tel arrangement, conclu &#224; telle ou telle date, il navait pas le droit de r&#233;clamer davantage, etc. Le jeune homme fut constern&#233;; il soup&#231;onna la supercherie, se mit hors de lui, en perdit presque la raison. Cette circonstance provoqua la catastrophe dont le r&#233;cit fait lobjet de mon premier roman, ou plut&#244;t son cadre ext&#233;rieur. Mais avant daborder ledit roman, il faut encore parler des deux autres fils de Fiodor Pavlovitch et expliquer leur provenance.



III. Nouveau mariage et seconds enfants

Fiodor Pavlovitch, apr&#232;s s&#234;tre d&#233;fait du petit Mitia, contracta bient&#244;t un second mariage qui dura huit ans. Il prit sa seconde femme, &#233;galement fort jeune, dans une autre province, o&#249; il s&#233;tait rendu, en compagnie dun juif, pour traiter une affaire. Quoique f&#234;tard, ivrogne, d&#233;bauch&#233;, il surveillait sans cesse le placement de ses capitaux et faisait presque toujours de bonnes mais peu honn&#234;tes op&#233;rations. Fille dun diacre obscur et orpheline d&#232;s lenfance, Sophie Ivanovna avait grandi dans lopulente maison de sa bienfaitrice, la veuve haut plac&#233;e du g&#233;n&#233;ral Vorokhov, qui l&#233;levait et la rendait malheureuse. Jignore les d&#233;tails, jai seulement entendu dire que la jeune fille, douce, patiente et candide, avait tent&#233; de se pendre &#224; un clou dans la d&#233;pense, tant lexc&#233;daient les caprices et les &#233;ternels reproches de cette vieille, point m&#233;chante au fond, mais que son oisivet&#233; rendait insupportable. Fiodor Pavlovitch demanda sa main; on prit des renseignements sur lui et il fut &#233;conduit. Comme lors de son premier mariage, il proposa alors &#224; lorpheline de lenlever. Tr&#232;s probablement, elle e&#251;t refus&#233; de devenir sa femme, si elle avait &#233;t&#233; mieux renseign&#233;e sur son compte. Mais cela se passait dans une autre province; que pouvait dailleurs comprendre une jeune fille de seize ans, sinon quil valait mieux se jeter &#224; leau que de demeurer chez sa tutrice? La malheureuse rempla&#231;a donc sa bienfaitrice par un bienfaiteur. Cette fois-ci, Fiodor Pavlovitch ne re&#231;ut pas un sou, car la g&#233;n&#233;rale, furieuse, navait rien donn&#233;, &#224; part sa mal&#233;diction. Du reste, il ne comptait pas sur largent. La beaut&#233; remarquable de la jeune fille et surtout sa candeur lavaient enchant&#233;. Il en &#233;tait &#233;merveill&#233;, lui, le voluptueux, jusqualors &#233;pris seulement de charmes grossiers. Ces yeux innocents me transper&#231;aient l&#226;me, disait-il par la suite avec un vilain rire. Dailleurs, cet &#234;tre corrompu ne pouvait &#233;prouver quun attrait sensuel. Fiodor Pavlovitch ne se g&#234;na pas avec sa femme. Comme elle &#233;tait pour ainsi dire coupable envers lui, quil lavait presque sauv&#233;e de la corde, profitant, en outre, de sa douceur et de sa r&#233;signation inou&#239;es, il foula aux pieds la d&#233;cence conjugale la plus &#233;l&#233;mentaire. Sa maison devint le th&#233;&#226;tre dorgies auxquelles prenaient part de vilaines femmes. Un trait &#224; noter, cest que le domestique Grigori, &#234;tre morne, raisonneur stupide et ent&#234;t&#233;, qui d&#233;testait sa premi&#232;re ma&#238;tresse, prit le parti de la seconde, se querellant pour elle avec son ma&#238;tre dune fa&#231;on presque intol&#233;rable de la part dun domestique. Un jour, il alla jusqu&#224; mettre &#224; la porte des donzelles qui festoyaient chez Fiodor Pavlovitch. Plus tard, la malheureuse jeune femme, terroris&#233;e d&#232;s lenfance, fut en proie &#224; une maladie nerveuse fr&#233;quente parmi les villageoises et qui leur vaut le nom de poss&#233;d&#233;es. Parfois la malade, victime de terribles crises dhyst&#233;rie, en perdait la raison. Elle donna pourtant &#224; son mari deux fils: le premier, Ivan, apr&#232;s un an de mariage; le second, Alex&#233;i, trois ans plus tard. &#192; sa mort, le jeune Alex&#233;i &#233;tait dans sa quatri&#232;me ann&#233;e et, si &#233;trange que cela paraisse, il se rappela sa m&#232;re toute sa vie, mais comme &#224; travers un songe. Quand elle fut morte, les deux gar&#231;ons eurent le m&#234;me sort que le premier, leur p&#232;re les oublia, les d&#233;laissa totalement, et ils furent recueillis par le m&#234;me Grigori, dans son pavillon. Cest l&#224; que les trouva la vieille g&#233;n&#233;rale, la bienfaitrice qui avait &#233;lev&#233; leur m&#232;re. Elle vivait encore et, durant ces huit ann&#233;es, sa rancune navait pas d&#233;sarm&#233;. Parfaitement au courant de lexistence que menait sa Sophie, en apprenant sa maladie et les scandales quelle endurait, elle d&#233;clara deux ou trois fois aux parasites de son entourage: Cest bien fait, Dieu la punit de son ingratitude. Trois mois exactement apr&#232;s la mort de Sophie Ivanovna, la g&#233;n&#233;rale parut dans notre ville et se pr&#233;senta chez Fiodor Pavlovitch. Son s&#233;jour ne dura quune demi-heure, mais elle mit le temps &#224; profit. C&#233;tait le soir. Fiodor Pavlovitch, quelle navait pas vu depuis huit ans, se montra en &#233;tat divresse. On raconte que, d&#232;s labord, sans explication aucune, elle lui donna deux soufflets retentissants, puis le tira trois fois par son toupet de haut en bas. Sans ajouter un mot, elle alla droit au pavillon o&#249; se trouvaient les enfants. Ils n&#233;taient ni lav&#233;s ni tenus proprement; ce que voyant, lirascible vieille donna encore un soufflet &#224; Grigori et lui d&#233;clara quelle emmenait les gar&#231;ons. Tels quils &#233;taient, elle les enveloppa dans une couverture, les mit en voiture et repartit. Grigori encaissa le soufflet en bon serviteur et sabstint de toute insolence; en reconduisant la vieille dame &#224; sa voiture, il dit dun ton grave, apr&#232;s s&#234;tre inclin&#233; profond&#233;ment, que Dieu la r&#233;compenserait de sa bonne action. Tu nes quun nigaud, lui cria-t-elle en guise dadieu. Apr&#232;s examen de laffaire, Fiodor Pavlovitch se d&#233;clara satisfait et accorda par la suite son consentement formel &#224; l&#233;ducation des enfants chez la g&#233;n&#233;rale. Il alla en ville se vanter des soufflets re&#231;us.


Peu de temps apr&#232;s, la g&#233;n&#233;rale mourut; elle laissait, par testament, mille roubles &#224; chacun des deux petits pour leur instruction; cet argent devait &#234;tre d&#233;pens&#233; &#224; leur profit int&#233;gralement, mais suffire jusqu&#224; leur majorit&#233;, une telle somme &#233;tant d&#233;j&#224; beaucoup pour de pareils enfants; si dautres voulaient faire davantage, libre &#224; eux, etc.


Sans avoir lu le testament, je sais quil renfermait un passage bizarre, dans ce go&#251;t par trop original. Le principal h&#233;ritier de la vieille dame &#233;tait, par bonheur, un honn&#234;te homme, le mar&#233;chal de la noblesse de notre province, Euthyme P&#233;trovitch Poli&#233;nov. Il &#233;changea quelques lettres avec Fiodor Pavlovitch qui, sans refuser cat&#233;goriquement et tout en faisant du sentiment, tra&#238;nait les choses en longueur. Voyant quil ne tirerait jamais rien du personnage, Euthyme P&#233;trovitch sint&#233;ressa personnellement aux orphelins et con&#231;ut une affection particuli&#232;re pour le cadet, qui demeura longtemps dans sa famille. Jattire sur ce point lattention du lecteur: cest &#224; Euthyme P&#233;trovitch, un noble caract&#232;re comme on en rencontre peu, que les jeunes gens furent redevables de leur &#233;ducation. Il conserva intact aux enfants leur petit capital, qui, &#224; leur majorit&#233;, atteignait deux mille roubles avec les int&#233;r&#234;ts, les &#233;leva &#224; ses frais, en d&#233;pensant pour chacun deux bien plus de mille roubles. Je ne ferai pas maintenant un r&#233;cit d&#233;taill&#233; de leur enfance et de leur jeunesse, me bornant aux principales circonstances. La&#238;n&#233;, Ivan, devint un adolescent morose, renferm&#233;, mais nullement timide; il avait compris de bonne heure que son fr&#232;re et lui grandissaient chez des &#233;trangers, par gr&#226;ce, quils avaient pour p&#232;re un individu qui leur faisait honte, etc. Ce gar&#231;on montra d&#232;s sa plus tendre enfance (&#224; ce quon raconte, tout au moins) de brillantes capacit&#233;s pour l&#233;tude. &#192; l&#226;ge de treize ans environ, il quitta la famille dEuthyme P&#233;trovitch pour suivre les cours dun coll&#232;ge de Moscou, et prendre pension chez un fameux p&#233;dagogue, ami denfance de son bienfaiteur. Plus tard, Ivan racontait que celui-ci avait &#233;t&#233; inspir&#233; par son ardeur au bien et par lid&#233;e quun adolescent g&#233;nialement dou&#233; devait &#234;tre &#233;lev&#233; par un &#233;ducateur g&#233;nial. Au reste, ni son protecteur ni l&#233;ducateur de g&#233;nie n&#233;taient plus lorsque le jeune homme entra &#224; luniversit&#233;. Euthyme P&#233;trovitch ayant mal pris ses dispositions, le versement du legs de la g&#233;n&#233;rale tra&#238;na en longueur, par suite de diverses formalit&#233;s et de retards in&#233;vitables chez nous; le jeune homme se trouva donc fort g&#234;n&#233; pendant ses deux premi&#232;res ann&#233;es duniversit&#233;, et dut gagner sa vie tout en poursuivant ses &#233;tudes. Il faut noter qualors il nessaya nullement de correspondre avec son p&#232;re; peut-&#234;tre &#233;tait-ce par fiert&#233;, par d&#233;dain envers lui; peut-&#234;tre aussi le froid calcul de sa raison lui d&#233;montrait-il quil navait rien &#224; attendre du bonhomme. Quoi quil en f&#251;t, le jeune homme ne se troubla pas, trouva du travail, dabord des le&#231;ons &#224; vingt kopeks, ensuite des articles en dix lignes sur les sc&#232;nes de la rue sign&#233;s Un T&#233;moin oculaire, quil portait &#224; divers journaux. Ces articles, dit-on, &#233;taient toujours curieux et spirituels, ce qui assura leur succ&#232;s. De la sorte, le jeune reporter montra sa sup&#233;riorit&#233; pratique et intellectuelle sur les nombreux &#233;tudiants des deux sexes, toujours n&#233;cessiteux, qui, tant &#224; P&#233;tersbourg qu&#224; Moscou, assi&#232;gent du matin au soir les bureaux des journaux et des p&#233;riodiques, nimaginant rien de mieux que de r&#233;it&#233;rer leur &#233;ternelle demande de copie et de traductions du fran&#231;ais. Une fois introduit dans le monde des journaux, Ivan Fiodorovitch ne perdit pas le contact; durant ses derni&#232;res ann&#233;es duniversit&#233;, il donna avec beaucoup de talent des comptes rendus douvrages sp&#233;ciaux et se fit ainsi conna&#238;tre dans les milieux litt&#233;raires. Mais ce nest que vers la fin quil r&#233;ussit, par hasard, &#224; &#233;veiller une attention particuli&#232;re dans un cercle de lecteurs beaucoup plus &#233;tendu. &#192; sa sortie de luniversit&#233;, et alors quil se pr&#233;parait &#224; partir pour l&#233;tranger avec ses deux mille roubles, Ivan Fiodorovitch publia, dans un grand journal, un article &#233;trange, qui attira m&#234;me lattention des profanes. Le sujet lui &#233;tait apparemment inconnu, puisquil avait suivi les cours de la Facult&#233; des sciences, et que larticle traitait la question des tribunaux eccl&#233;siastiques, partout soulev&#233;e alors. Tout en examinant quelques opinions &#233;mises sur cette mati&#232;re, il exposait &#233;galement ses vues personnelles. Ce qui frappait, c&#233;tait le ton et linattendu de la conclusion. Or, tandis que beaucoup d eccl&#233;siastiques tenaient lauteur pour leur partisan, les la&#239;cs, aussi bien que les ath&#233;es, applaudissaient &#224; ses id&#233;es. En fin de compte, quelques personnes d&#233;cid&#232;rent que larticle entier n&#233;tait quune effront&#233;e mystification. Si je mentionne cet &#233;pisode, cest surtout parce que larticle en question parvint jusqu&#224; notre fameux monast&#232;re  o&#249; lon sint&#233;ressait &#224; la question des tribunaux eccl&#233;siastiques  et quil y provoqua une grande perplexit&#233;. Le nom de lauteur une fois connu, le fait quil &#233;tait originaire de notre ville et le fils de ce Fiodor Pavlovitch accrut lint&#233;r&#234;t. Vers la m&#234;me &#233;poque, lauteur en personne parut.


Pourquoi Ivan Fiodorovitch &#233;tait-il venu chez son p&#232;re? Il me souvient que je me posais d&#232;s alors cette question avec une certaine inqui&#233;tude. Cette arriv&#233;e si fatale, qui engendra de telles cons&#233;quences, demeura longtemps pour moi inexpliqu&#233;e. &#192; vrai dire, il &#233;tait &#233;trange quun homme aussi savant, dapparence si fi&#232;re et si r&#233;serv&#233;e, se montr&#226;t dans une maison aussi mal fam&#233;e. Fiodor Pavlovitch lavait ignor&#233; toute sa vie, et  bien quil ne&#251;t donn&#233; pour rien au monde de largent si on lui en avait demand&#233;  il craignait toujours que ses fils ne vinssent lui en r&#233;clamer. Et voil&#224; que le jeune homme sinstalle chez un tel p&#232;re, passe aupr&#232;s de lui un mois, puis deux, et quils sentendent on ne peut mieux. Je ne fus pas le seul &#224; m&#233;tonner de cet accord. Piotr Alexandrovitch Mioussov, dont il a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; question, et qui, &#224; cette &#233;poque, avait &#233;lu domicile &#224; Paris, s&#233;journait alors dans sa propri&#233;t&#233; suburbaine. Plus que tous, il se montrait surpris, ayant fait la connaissance du jeune homme qui lint&#233;ressait fort et avec lequel il rivalisait d&#233;rudition. Il est fier, nous disait-il, il se tirera toujours daffaire; d&#232;s maintenant, il a de quoi partir pour l&#233;tranger, que fait-il ici? Chacun sait quil nest pas venu trouver son p&#232;re pour de largent, que celui-ci lui refuserait dailleurs. Il naime ni boire ni courir les filles; pourtant le vieillard ne peut se passer de lui. C&#233;tait vrai; le jeune exer&#231;ait une influence visible sur le vieillard, qui, bien que fort ent&#234;t&#233; et capricieux, l&#233;coutait parfois; il commen&#231;a m&#234;me &#224; se comporter plus d&#233;cemment


On sut plus tard quIvan &#233;tait arriv&#233; en partie &#224; la demande et pour les int&#233;r&#234;ts de son fr&#232;re a&#238;n&#233;, Dmitri, quil vit pour la premi&#232;re fois &#224; cette occasion, mais avec lequel il correspondait d&#233;j&#224; au sujet dune affaire importante, dont il sera parl&#233; avec d&#233;tails en son temps. M&#234;me lorsque je fus au courant, Ivan Fiodorovitch me parut &#233;nigmatique et son arriv&#233;e parmi nous difficile &#224; expliquer.


Jajouterai quil tenait lieu darbitre et de r&#233;conciliateur entre son p&#232;re et son fr&#232;re a&#238;n&#233;, alors totalement brouill&#233;s, ce dernier ayant m&#234;me intent&#233; une action en justice.


Pour la premi&#232;re fois, je le r&#233;p&#232;te, cette famille, dont certains membres ne s&#233;taient jamais vus, se trouva r&#233;unie. Seul le cadet, Alex&#233;i, habitait le pays depuis un an d&#233;j&#224;. Il est malais&#233; de parler de lui dans ce pr&#233;ambule, avant de le mettre en sc&#232;ne dans le roman. Je dois pourtant m&#233;tendre &#224; son sujet pour &#233;lucider un point &#233;trange, &#224; savoir que mon h&#233;ros appara&#238;t, d&#232;s la premi&#232;re sc&#232;ne, sous lhabit dun novice. Depuis un an, en effet, il habitait notre monast&#232;re et se pr&#233;parait &#224; y passer le reste de ses jours.



IV. Le troisi&#232;me fils: Aliocha [[16]: #_Toc107246421 Diminutif dAlex&#233;i.]

Il avait vingt ans (ses fr&#232;res, Ivan et Dmitri, &#233;taient alors respectivement dans leur vingt-quatri&#232;me et leur vingt-huiti&#232;me ann&#233;e). Je dois pr&#233;venir que ce jeune Aliocha n&#233;tait nullement fanatique, ni m&#234;me, &#224; ce que je crois, mystique. &#192; mon sens, c&#233;tait simplement un philanthrope en avance sur son temps, et sil avait choisi la vie monastique, c&#233;tait parce qualors elle seule lattirait et repr&#233;sentait pour lui lascension id&#233;ale vers lamour radieux de son &#226;me d&#233;gag&#233;e des t&#233;n&#232;bres et des haines dici-bas. Elle lattirait, cette voie, uniquement parce quil y avait rencontr&#233; un &#234;tre exceptionnel &#224; ses yeux, notre fameux starets[[17]: #_ftnref17 Mot &#224; mot: lAncien. Le sens de ce mot sera expliqu&#233; plus loin par lauteur.] Zosime, auquel il s&#233;tait attach&#233; de toute la ferveur novice de son c&#339;ur inassouvi. Je conviens quil avait, d&#232;s le berceau, fait preuve d&#233;tranget&#233;. Jai d&#233;j&#224; racont&#233; quayant perdu sa m&#232;re &#224; quatre ans, il se rappela toute sa vie son visage, ses caresses comme sil la voyait vivante. De pareils souvenirs peuvent persister (chacun le sait), m&#234;me &#224; un &#226;ge plus tendre, mais ils ne demeurent que comme des points lumineux dans les t&#233;n&#232;bres, comme le fragment dun immense tableau qui aurait disparu. C&#233;tait le cas pour lui: il se rappelait une douce soir&#233;e d&#233;t&#233;, la fen&#234;tre ouverte aux rayons obliques du couchant; dans un coin de la chambre une image sainte avec la lampe allum&#233;e, et, devant limage, sa m&#232;re agenouill&#233;e, sanglotant avec force g&#233;missements comme dans une crise de nerfs. Elle lavait saisi dans ses bras, le serrant &#224; l&#233;touffer et implorait pour lui la sainte Vierge, rel&#226;chant son &#233;treinte pour le tendre vers limage, mais la nourrice &#233;tait accourue et lavait arrach&#233;, effray&#233;, des bras de la malheureuse. Aliocha se rappelait le visage de sa m&#232;re, exalt&#233;, sublime, mais il naimait gu&#232;re &#224; en parler. Dans son enfance et sa jeunesse, il se montra plut&#244;t concentr&#233; et m&#234;me taciturne, non par timidit&#233; ou sauvagerie, mais par une sorte de pr&#233;occupation int&#233;rieure si profonde quelle lui faisait oublier son entourage. Cependant il aimait ses semblables, et toute sa vie, sans passer jamais pour nigaud, il eut foi en eux. Quelque chose en lui r&#233;v&#233;lait quil ne voulait pas se faire le juge dautrui. Il paraissait m&#234;me tout admettre, sans r&#233;probation, quoique souvent avec une profonde m&#233;lancolie. Bien plus, il devint d&#232;s sa jeunesse inaccessible &#224; l&#233;tonnement et &#224; la frayeur. Arriv&#233; &#224; vingt ans chez son p&#232;re, dans un foyer de basse d&#233;bauche, lui, chaste et pur, il se retirait en silence quand la vie lui devenait intol&#233;rable, mais sans t&#233;moigner &#224; personne ni r&#233;probation ni m&#233;pris. Son p&#232;re, que sa qualit&#233; dancien parasite rendait fort sensible aux offenses, lui fit dabord mauvais accueil: il se tait, disait-il, et nen pense pas moins; mais il ne tarda pas &#224; lembrasser, &#224; le caresser; c&#233;taient, &#224; vrai dire, des larmes et un attendrissement divrogne, mais on voyait quil laimait de cet amour sinc&#232;re, profond, quil avait &#233;t&#233; jusque-l&#224; incapable de ressentir pour qui que ce f&#251;t Depuis son enfance, Aliocha avait toujours &#233;t&#233; aim&#233; de tout le monde. Dans la famille de son bienfaiteur, Euthyme P&#233;trovitch Poli&#233;nov, on s&#233;tait tellement attach&#233; &#224; lui que tous le consid&#233;raient comme lenfant de la maison. Or il &#233;tait entr&#233; chez eux &#224; un &#226;ge o&#249; lenfant est encore incapable de calcul et de ruse, o&#249; il ignore les intrigues qui attirent la faveur et lart de se faire aimer. Ce don d&#233;veiller la sympathie &#233;tait par cons&#233;quent chez lui naturel, spontan&#233;, sans artifice. Il en alla de m&#234;me &#224; l&#233;cole, o&#249; les enfants comme Aliocha sattirent dordinaire la m&#233;fiance, les railleries, voire la haine de leurs camarades. D&#232;s lenfance, il aimait par exemple &#224; sisoler pour r&#234;ver, &#224; lire dans un coin; n&#233;anmoins, il fut, durant ses ann&#233;es de coll&#232;ge, lobjet de laffection g&#233;n&#233;rale. Il n&#233;tait gu&#232;re fol&#226;tre, ni m&#234;me gai; &#224; le consid&#233;rer, on voyait vite que ce n&#233;tait pas de la morosit&#233;, mais, au contraire, une humeur &#233;gale et sereine. Il ne voulait jamais se mettre en avant; pour cette raison, peut-&#234;tre, il ne craignait jamais personne et ses condisciples remarquaient que, loin den tirer vanit&#233;, il paraissait ignorer sa hardiesse, son intr&#233;pidit&#233;. Il ignorait la rancune: une heure apr&#232;s avoir &#233;t&#233; offens&#233;, il r&#233;pondait &#224; loffenseur ou lui adressait lui-m&#234;me la parole, dun air confiant, tranquille, comme sil ne s&#233;tait rien pass&#233; entre eux. Loin de para&#238;tre avoir oubli&#233; loffense, ou r&#233;solu &#224; la pardonner, il ne se consid&#233;rait pas comme offens&#233;, et cela lui gagnait le c&#339;ur des enfants. Un seul trait de son caract&#232;re incitait fr&#233;quemment tous ses camarades &#224; se moquer de lui, non par m&#233;chancet&#233;, mais par divertissement: il &#233;tait dune pudeur, dune chastet&#233; exalt&#233;e, farouche. Il ne pouvait supporter certains mots et certaines conversations sur les femmes qui par malheur sont de tradition dans les &#233;coles. Des jeunes gens &#224; l&#226;me et au c&#339;ur purs, presque encore des enfants, aiment souvent &#224; sentretenir de sc&#232;nes et dimages qui parfois r&#233;pugnent aux soldats eux-m&#234;mes; dailleurs, ces derniers en savent moins sous ce rapport que les jeunes gar&#231;ons de notre soci&#233;t&#233; cultiv&#233;e. Il ny a pas l&#224; encore, je veux bien, de corruption morale, ni de r&#233;el cynisme, mais il y en a lapparence, et cela passe fr&#233;quemment &#224; leurs yeux pour quelque chose de d&#233;licat, de fin, digne d&#234;tre imit&#233;. Voyant Aliocha Karamazov se boucher rapidement les oreilles quand on parlait de cela, ils faisaient parfois cercle autour de lui, &#233;cartaient ses mains de force et lui criaient des obsc&#233;nit&#233;s. Alex&#233;i se d&#233;battait, se couchait par terre en se cachant le visage; il supportait loffense en silence et sans se f&#226;cher. &#192; la fin, on le laissa en repos, on cessa de le traiter de fillette, on &#233;prouva m&#234;me pour lui de la compassion. Il compta toujours parmi les meilleurs &#233;l&#232;ves, sans jamais pr&#233;tendre &#224; la premi&#232;re place.


Apr&#232;s la mort dEuthyme P&#233;trovitch, Aliocha passa encore deux ans au coll&#232;ge. La veuve partit bient&#244;t pour un long voyage en Italie, avec toute sa famille, qui se composait de femmes. Le jeune homme alla demeurer chez des parentes &#233;loign&#233;es du d&#233;funt, deux dames quil navait jamais vues. Il ignorait dans quelles conditions il s&#233;journait chez elles; c&#233;tait dailleurs un de ses traits caract&#233;ristiques de ne jamais sinqui&#233;ter aux frais de qui il vivait. &#192; cet &#233;gard, il &#233;tait tout le contraire de son a&#238;n&#233;, Ivan, qui avait connu la pauvret&#233; dans ses deux premi&#232;res ann&#233;es duniversit&#233;, et qui avait souffert, d&#232;s lenfance, de manger le pain dun bienfaiteur. Mais on ne pouvait juger s&#233;v&#232;rement cette particularit&#233; du caract&#232;re dAlex&#233;i, car il suffisait de le conna&#238;tre un peu pour se convaincre quil &#233;tait de ces innocents capables de donner toute leur fortune &#224; une bonne &#339;uvre, ou m&#234;me &#224; un chevalier dindustrie. En g&#233;n&#233;ral il ignorait la valeur de largent, au figur&#233; sentend. Quand on lui donnait de largent de poche, il ne savait quen faire durant des semaines ou le d&#233;pensait en un clin d&#339;il. Quand Piotr Alexandrovitch Mioussov, fort chatouilleux en ce qui concerne lhonn&#234;tet&#233; bourgeoise, eut plus tard loccasion dobserver Alex&#233;i, il le caract&#233;risa ainsi: Voil&#224; peut-&#234;tre le seul homme au monde qui, demeur&#233; sans ressources dans une grande ville inconnue, ne mourrait ni de faim ni de froid, car imm&#233;diatement on le nourrirait, on lui viendrait en aide, sinon lui-m&#234;me se tirerait aussit&#244;t daffaire, sans peine ni humiliation, et ce serait un plaisir pour les autres de lui rendre service.


Un an avant la fin de ses &#233;tudes, il d&#233;clara soudain &#224; ces dames quil partait chez son p&#232;re pour une affaire qui lui &#233;tait venue en t&#234;te. Celles-ci le regrett&#232;rent beaucoup; elles ne le laiss&#232;rent pas engager la montre que lui avait donn&#233;e la famille de son bienfaiteur avant de partir pour l&#233;tranger; elle le pourvurent dargent, de linge, de v&#234;tements, mais il leur rendit la moiti&#233; de la somme en d&#233;clarant quil tenait &#224; voyager en troisi&#232;me. Comme son p&#232;re lui demandait pourquoi il navait pas achev&#233; ses &#233;tudes, il ne r&#233;pondit rien, mais se montra plus pensif que dhabitude. Bient&#244;t on constata quil cherchait la tombe de sa m&#232;re. Il avoua m&#234;me n&#234;tre venu que pour cela. Mais ce n&#233;tait probablement pas la seule cause de son arriv&#233;e. Sans doute naurait-il pu expliquer &#224; quelle impulsion soudaine il avait ob&#233;i en se lan&#231;ant d&#233;lib&#233;r&#233;ment dans une voie nouvelle, inconnue. Fiodor Pavlovitch ne put lui indiquer la tombe de sa m&#232;re, car apr&#232;s tant dann&#233;es, il en avait totalement oubli&#233; la place.


Disons un mot de Fiodor Pavlovitch. Il &#233;tait demeur&#233; longtemps absent de notre ville. Trois ou quatre ans apr&#232;s la mort de sa seconde femme, il partit pour le midi de la Russie et s&#233;tablit &#224; Odessa, o&#249; il fit la connaissance, suivant ses propres paroles, de beaucoup de Juifs, Juives et Juivaillons de tout acabit et finit par &#234;tre re&#231;u non seulement chez les Juifs, mais aussi chez les Isra&#233;lites. Il faut croire que durant cette p&#233;riode il avait d&#233;velopp&#233; lart damasser et de soutirer de largent. Il reparut dans notre ville trois ans seulement avant larriv&#233;e dAliocha. Ses anciennes connaissances le trouv&#232;rent fort vieilli, bien quil ne f&#251;t pas tr&#232;s &#226;g&#233;. Il se montra plus effront&#233; que jamais: lancien bouffon &#233;prouvait maintenant le besoin de rire aux d&#233;pens dautrui. Il aimait &#224; courir la gueuse dune fa&#231;on plus r&#233;pugnante quauparavant et, gr&#226;ce &#224; lui, de nouveaux cabarets souvrirent dans notre district. On lui attribuait une fortune de cent mille roubles, ou peu sen faut, et bient&#244;t beaucoup de gens se trouv&#232;rent ses d&#233;biteurs, en &#233;change de solides garanties. Dans les derniers temps, il s&#233;tait ratatin&#233;, commen&#231;ait &#224; perdre l&#233;galit&#233; dhumeur et le contr&#244;le de soi-m&#234;me; incapable de se concentrer, il tomba dans une sorte dh&#233;b&#233;tude et senivra de plus en plus. Sans Grigori, qui avait aussi beaucoup vieilli et qui le surveillait parfois comme un mentor, lexistence de Fiodor Pavlovitch e&#251;t &#233;t&#233; h&#233;riss&#233;e de difficult&#233;s. Larriv&#233;e dAliocha influa sur son moral, et des souvenirs, qui dormaient depuis longtemps, se r&#233;veill&#232;rent dans l&#226;me de ce vieillard pr&#233;matur&#233;: Sais-tu, r&#233;p&#233;tait-il &#224; son fils en lobservant, que tu ressembles &#224; la poss&#233;d&#233;e? Cest ainsi quil appelait sa seconde femme. Ce fut Grigori qui indiqua &#224; Aliocha la tombe de la poss&#233;d&#233;e. Il le conduisit au cimeti&#232;re, lui montra dans un coin &#233;loign&#233; une dalle en fonte, modeste, mais d&#233;cente, o&#249; &#233;taient grav&#233;s le nom, la condition, l&#226;ge de la d&#233;funte, avec la date de sa mort; en bas figurait un quatrain, comme on en lit fr&#233;quemment sur la tombe des gens de classe moyenne. Chose &#233;tonnante, cette dalle &#233;tait l&#339;uvre de Grigori. Cest lui qui lavait plac&#233;e, &#224; ses frais, sur la tombe de la pauvre poss&#233;d&#233;e, apr&#232;s avoir souvent importun&#233; son ma&#238;tre par ses allusions; celui-ci &#233;tait enfin parti pour Odessa, en haussant les &#233;paules sur les tombes et sur tous ses souvenirs. Devant la tombe de sa m&#232;re, Aliocha ne montra aucune &#233;motion particuli&#232;re; il pr&#234;ta loreille au grave r&#233;cit que fit Grigori de l&#233;rection de la dalle, se recueillit quelques instants et se retira sans avoir prononc&#233; une parole. Depuis, de toute lann&#233;e peut-&#234;tre, il ne retourna pas au cimeti&#232;re. Mais cet &#233;pisode produisit sur Fiodor Pavlovitch un effet fort original. Il prit mille roubles et les porta au monast&#232;re pour le repos de l&#226;me de sa femme, non pas de la seconde, la poss&#233;d&#233;e, mais de la premi&#232;re, celle qui le rossait. Le m&#234;me soir, il senivra et d&#233;blat&#233;ra contre les moines en pr&#233;sence dAliocha. C&#233;tait en effet un esprit fort, qui navait peut-&#234;tre jamais mis le moindre cierge devant une image. Les sentiments et la pens&#233;e de pareils individus ont parfois des &#233;lans aussi brusques qu&#233;tranges.


Jai d&#233;j&#224; dit quil s&#233;tait fort ratatin&#233;. Sa physionomie portait alors les traces r&#233;v&#233;latrices de lexistence quil avait men&#233;e. Aux pochettes qui pendaient sous ses petits yeux toujours effront&#233;s, m&#233;fiants, malicieux, aux rides profondes qui sillonnaient son visage gras, venait sajouter, sous son menton pointu, une pomme dAdam charnue, qui lui donnait un air hideusement sensuel. Joignez-y une large bouche de carnassier, aux l&#232;vres bouffies, o&#249; apparaissaient les d&#233;bris noir&#226;tres de ses dents pourries, et qui r&#233;pandait de la salive chaque fois quil prenait la parole. Au reste, il aimait &#224; plaisanter sur sa figure, bien quelle lui pl&#251;t, surtout son nez, pas tr&#232;s grand, mais fort mince et recourb&#233;. Un vrai nez romain, disait-il; avec ma pomme dAdam, je ressemble &#224; un patricien de la d&#233;cadence. Il sen montrait fier.


Quelque temps apr&#232;s avoir d&#233;couvert la tombe de sa m&#232;re, Aliocha lui d&#233;clara tout &#224; coup quil voulait entrer au monast&#232;re o&#249; les moines &#233;taient dispos&#233;s &#224; ladmettre comme novice. Il ajouta que c&#233;tait son plus cher d&#233;sir et quil implorait son consentement paternel. Le vieillard savait d&#233;j&#224; que le starets Zosime avait produit sur son doux gar&#231;on une impression particuli&#232;re.


Ce starets est assur&#233;ment le plus honn&#234;te de nos moines, d&#233;clara-t-il apr&#232;s avoir &#233;cout&#233; Aliocha dans un silence pensif, mais sans se montrer surpris de sa demande. Hum! Voil&#224; o&#249; tu veux aller, mon doux gar&#231;on!  &#192; moiti&#233; ivre, il eut un sourire divrogne empreint de ruse et de finesse.  Hum! Je pr&#233;voyais que tu en arriverais l&#224;! Eh bien, soit! Tu as deux mille roubles, ce sera ta dot; quant &#224; moi, mon ange, je ne tabandonnerai jamais et je verserai pour toi ce quil faut si on le demande; sinon inutile nest-ce pas, de nous engager? Il ne te faut pas plus dargent que de grain &#224; un canari Hum! Je connais, sais-tu, aupr&#232;s dun certain monast&#232;re un hameau habit&#233; exclusivement par les &#233;pouses des moines, comme on les appelle, il y en a une trentaine, je crois Je lai visit&#233;, cest int&#233;ressant en son genre, &#231;a rompt la monotonie. Par malheur, on ny trouve que des Russes, pas une Fran&#231;aise. On pourrait en avoir, ce ne sont pas les fonds qui manquent. Quand elles le sauront, elles viendront. Ici, il ny a pas de femmes, mais deux cents moines. Ils je&#251;nent consciencieusement, jen conviens Hum! Ainsi, tu veux entrer en religion? Tu me fais de la peine, Aliocha, vraiment, je m&#233;tais attach&#233; &#224; toi Du reste, voil&#224; une bonne occasion: prie pour nous autres, p&#233;cheurs &#224; la conscience charg&#233;e. Je me suis souvent demand&#233;: qui priera un jour pour moi? Mon cher gar&#231;on, je suis tout &#224; fait stupide &#224; cet &#233;gard, tu en doutes, peut-&#234;tre? Tout &#224; fait. Vois-tu, malgr&#233; ma b&#234;tise, je r&#233;fl&#233;chis parfois; je pense que les diables me tra&#238;neront bien s&#251;r avec leurs crocs, apr&#232;s ma mort. Et je me dis: do&#249; viennent-ils, ces crocs? en quoi sont-ils? en fer? O&#249; les forge-t-on? Auraient-ils une fabrique? Les religieux, par exemple, sont persuad&#233;s que lenfer a un plafond. Je veux bien, quant &#224; moi, croire &#224; lenfer, mais &#224; un enfer sans plafond: cest plus d&#233;licat, plus &#233;clair&#233;, comme chez les luth&#233;riens. Au fond, me diras-tu, quimporte quil y ait ou non un plafond? Voil&#224; le hic! Sil ny a pas de plafond, il ny a pas de crocs; mais alors qui me tra&#238;nerait? et si lon ne me tra&#238;nait pas, o&#249; serait la justice, en ce monde? Il faudrait les inventer, ces crocs, pour moi sp&#233;cialement, pour moi seul. Si tu savais, Aliocha, quel &#233;hont&#233; je suis!


Il ny a pas de crocs l&#224;-bas, prof&#233;ra Aliocha &#224; voix basse, en regardant s&#233;rieusement son p&#232;re.


Ah! il ny a que des ombres de crocs. Je sais, je sais. Cest ainsi quun Fran&#231;ais d&#233;crivait lenfer:


Jai vu lombre dun cocher

Qui, avec lombre dune brosse,

Frottait lombre dun carrosse[[18]: #_ftnref18 En fran&#231;ais dans le texte russe. Ces vers sont tir&#233;s dune parodie du VI&#232;me chant de l&#201;n&#233;ide par les fr&#232;res Perrault (1643).].


Do&#249; sais-tu, mon cher, quil ny a pas de crocs? Une fois chez les moines, tu changeras de note. Au fait, pars, va d&#233;m&#234;ler la v&#233;rit&#233; et reviens me renseigner, je partirai plus tranquillement pour lautre monde quand je saurai ce qui sy passe. Ce sera plus convenable pour toi d&#234;tre chez les moines que chez moi, vieil ivrogne, avec des filles bien que tu sois, comme un ange, au-dessus de tout cela. Il en sera peut-&#234;tre de m&#234;me l&#224;-bas, et si je te laisse aller, cest que je compte l&#224;-dessus. Tu nes pas sot. Ton ardeur s&#233;teindra et tu reviendras gu&#233;ri. Pour moi, je tattendrai, car je sens que tu es le seul en ce monde qui ne me bl&#226;me point, mon cher gar&#231;on; je ne peux pas ne pas le sentir!


Et il se mit &#224; pleurnicher. Il &#233;tait sentimental. Oui, il &#233;tait m&#233;chant et sentimental.



V. Les startsy

Le lecteur se figure peut-&#234;tre mon h&#233;ros sous les traits dun p&#226;le r&#234;veur malingre et extatique. Au contraire, Aliocha &#233;tait un jeune homme de dix-neuf ans bien fait de sa personne et d&#233;bordant de sant&#233;. Il avait la taille &#233;lanc&#233;e, les cheveux ch&#226;tains, le visage r&#233;gulier quoique un peu allong&#233;, les joues vermeilles, les yeux gris fonc&#233;, brillants, grands ouverts, lair pensif et fort calme. On mobjectera que des joues rouges nemp&#234;chent pas d&#234;tre fanatique ou mystique; or, il me semble quAliocha &#233;tait plus que nimporte qui r&#233;aliste. Certes il croyait aux miracles, mais, &#224; mon sens, les miracles ne troubleront jamais le r&#233;aliste, car ce ne sont pas eux qui linclinent &#224; croire. Un v&#233;ritable r&#233;aliste, sil est incr&#233;dule, trouve toujours en lui la force et la facult&#233; de ne pas croire m&#234;me au miracle, et si ce dernier se pr&#233;sente comme un fait incontestable, il doutera de ses sens plut&#244;t que dadmettre le fait; sil ladmet, ce sera comme un fait naturel, mais inconnu de lui jusqualors. Chez le r&#233;aliste, ce nest pas la foi qui na&#238;t du miracle, cest le miracle qui na&#238;t de la foi. Si le r&#233;aliste acquiert la foi, il lui faut, en vertu de son r&#233;alisme, admettre aussi le miracle. Lap&#244;tre Thomas d&#233;clara quil ne croirait pas avant davoir vu; ensuite il dit: mon Seigneur et mon Dieu [[19]: #_ftnref19 Jean, XX, 28.]! &#201;tait-ce le miracle qui lavait oblig&#233; &#224; croire? Tr&#232;s probablement que non; il croyait parce quil d&#233;sirait croire et peut-&#234;tre avait-il d&#233;j&#224; la foi enti&#232;re dans les replis cach&#233;s de son c&#339;ur, m&#234;me lorsquil d&#233;clarait: je ne croirai pas avant davoir vu.


On dira sans doute quAliocha &#233;tait peu d&#233;velopp&#233;, quil navait pas achev&#233; ses &#233;tudes. Ce dernier fait est exact, mais il serait fort injuste den inf&#233;rer quil &#233;tait obtus ou stupide. Je r&#233;p&#232;te ce que jai d&#233;j&#224; dit: il avait choisi cette voie uniquement parce quelle seule lattirait alors et quelle repr&#233;sentait lascension id&#233;ale vers la lumi&#232;re de son &#226;me d&#233;gag&#233;e des t&#233;n&#232;bres. En outre, ce jeune homme &#233;tait bien de notre &#233;poque, cest-&#224;-dire loyal, avide de v&#233;rit&#233;, la cherchant avec foi, et une fois trouv&#233;e, voulant y participer de toute la force de son &#226;me, voulant des r&#233;alisations imm&#233;diates, et pr&#234;t &#224; tout sacrifier &#224; cette fin, m&#234;me sa vie. Par malheur, ces jeunes gens ne comprennent pas quil est souvent bien facile de sacrifier sa vie, tandis que consacrer, par exemple, cinq ou six ann&#233;es de sa belle jeunesse &#224; l&#233;tude et &#224; la science  ne f&#251;t-ce que pour d&#233;cupler ses forces afin de servir la v&#233;rit&#233; et datteindre le but quon sest assign&#233;  cest l&#224; un sacrifice qui les d&#233;passe. Aliocha navait fait que choisir la voie oppos&#233;e &#224; toutes les autres, mais avec la m&#234;me soif de r&#233;alisation imm&#233;diate. Aussit&#244;t quil se fut convaincu, apr&#232;s de s&#233;rieuses r&#233;flexions, que Dieu et limmortalit&#233; existent, il se dit naturellement: Je veux vivre pour limmortalit&#233;, je nadmets pas de compromis. Pareillement, sil avait conclu quil ny a ni Dieu ni immortalit&#233;, il serait devenu tout de suite ath&#233;e et socialiste (car le socialisme, ce nest pas seulement la question ouvri&#232;re ou celle du quatri&#232;me &#233;tat, mais cest surtout la question de lath&#233;isme, de son incarnation contemporaine, la question de la tour de Babel, qui se construit sans Dieu, non pour atteindre les cieux de la terre, mais pour abaisser les cieux jusqu&#224; la terre). Il paraissait &#233;trange et impossible &#224; Aliocha de vivre comme auparavant. Il est dit: Si tu veux &#234;tre parfait, donne tout ce que tu as et suis-moi. [[20]: #_ftnref20 Matthieu, XIX, 21.] Aliocha se disait: Je ne peux pas donner au lieu de tout deux roubles et au lieu de suis-moi aller seulement &#224; la messe. Parmi les souvenirs de sa petite enfance, il se rappelait peut-&#234;tre notre monast&#232;re, o&#249; sa m&#232;re avait pu le mener aux offices. Peut-&#234;tre y eut-il linfluence des rayons obliques du soleil couchant devant limage vers laquelle le tendait sa m&#232;re, la poss&#233;d&#233;e. Il arriva chez nous pensif, uniquement pour voir sil sagissait ici de tout ou seulement de deux roubles, et rencontra au monast&#232;re ce starets.


C&#233;tait le starets Zosime, comme je lai d&#233;j&#224; expliqu&#233; plus haut; il faudrait dire ici quelques mots du r&#244;le jou&#233; par les startsy dans nos monast&#232;res, et je regrette de navoir pas, dans ce domaine, toute la comp&#233;tence n&#233;cessaire. Jessaierai pourtant de le faire &#224; grands traits. Les sp&#233;cialistes comp&#233;tents assurent que linstitution des startsy fit son apparition dans les monast&#232;res russes &#224; une &#233;poque r&#233;cente, il y a moins dun si&#232;cle, alors que, dans tout lOrient orthodoxe, surtout au Sina&#239; et au mont Athos, elle existe depuis bien plus de mille ans. On pr&#233;tend que les startsy existaient en Russie dans des temps fort anciens, ou quils auraient d&#251; exister, mais que, par suite des calamit&#233;s qui survinrent, le joug tatar, les troubles, linterruption des anciennes relations avec lOrient, apr&#232;s la chute de Constantinople, cette institution se perdit parmi nous et les startsy disparurent. Elle fut ressuscit&#233;e par lun des plus grands asc&#232;tes, Pa&#239;sius V&#233;litchkovski, et par ses disciples, mais jusqu&#224; pr&#233;sent, apr&#232;s un si&#232;cle, elle existe dans fort peu de monast&#232;res, et a m&#234;me, ou peu sen faut, &#233;t&#233; en butte aux pers&#233;cutions, comme une innovation inconnue en Russie. Elle florissait surtout dans le fameux ermitage de Kozelska&#239;a Optyne [[21]: #_ftnref21 C&#233;l&#232;bre monast&#232;re, situ&#233; dans la province de Kalouga.]. Jignore quand et par qui elle fut implant&#233;e dans notre monast&#232;re, mais il sy &#233;tait succ&#233;d&#233; d&#233;j&#224; trois startsy, dont Zosime &#233;tait le dernier. Il succombait presque &#224; la faiblesse et aux maladies, et on ne savait par qui le remplacer. Pour notre monast&#232;re, c&#233;tait l&#224; une grave question, car, jusqu&#224; pr&#233;sent, rien ne lavait distingu&#233;; il ne poss&#233;dait ni reliques saintes ni ic&#244;nes miraculeuses; les traditions glorieuses se rattachant &#224; notre histoire, les hauts faits historiques et les services rendus &#224; la patrie lui manquaient &#233;galement. Il &#233;tait devenu florissant et fameux dans toute la Russie gr&#226;ce &#224; ses startsy, que les p&#232;lerins venaient en foule voir et &#233;couter de tous les points du pays, &#224; des milliers de verstes. Quest-ce quun starets? Le starets, cest celui qui absorbe votre &#226;me et votre volont&#233; dans les siennes. Ayant choisi un starets, vous abdiquez votre volont&#233; et vous la lui remettez en toute ob&#233;issance, avec une enti&#232;re r&#233;signation. Le p&#233;nitent subit volontairement cette &#233;preuve, ce dur apprentissage, dans lespoir, apr&#232;s un long stage, de se vaincre lui-m&#234;me, de se dominer au point datteindre enfin, apr&#232;s avoir ob&#233;i toute sa vie, &#224; la libert&#233; parfaite, cest-&#224;-dire &#224; la libert&#233; vis-&#224;-vis de soi-m&#234;me, et d&#233;viter le sort de ceux qui ont v&#233;cu sans se trouver en eux-m&#234;mes. Cette invention, cest-&#224;-dire linstitution des startsy, nest pas th&#233;orique, mais tir&#233;e, en Orient, dune pratique mill&#233;naire. Les obligations envers le starets sont bien autre chose que lob&#233;issance habituelle qui a toujours exist&#233; &#233;galement dans les monast&#232;res russes. L&#224;-bas, la confession de tous les militants au starets est perp&#233;tuelle, et le lien qui rattache le confesseur au confess&#233; indissoluble. On raconte que, dans les temps antiques du christianisme, un novice, apr&#232;s avoir manqu&#233; &#224; un devoir prescrit par son starets, quitta le monast&#232;re pour se rendre dans un autre pays, de Syrie en gypte. L&#224;, il accomplit des actes sublimes et fut enfin jug&#233; digne de subir le martyre pour la foi. Quand l&#201;glise allait lenterrer en le r&#233;v&#233;rant d&#233;j&#224; comme un saint, et lorsque le diacre pronon&#231;a: que les cat&#233;chum&#232;nes sortent! le cercueil qui contenait le corps du martyr fut enlev&#233; de sa place et projet&#233; hors du temple trois fois de suite. On apprit enfin que ce saint martyr avait enfreint lob&#233;dience et quitt&#233; son starets; que, par cons&#233;quent, il ne pouvait &#234;tre pardonn&#233; sans le consentement de ce dernier, malgr&#233; sa vie sublime. Mais lorsque le starets, appel&#233;, leut d&#233;li&#233; de lob&#233;dience, on put lenterrer sans difficult&#233;. Sans doute, ce nest quune ancienne l&#233;gende, mais voici un fait r&#233;cent: un religieux faisait son salut au mont Athos, quil ch&#233;rissait de toute son &#226;me, comme un sanctuaire et une paisible retraite, quand son starets lui ordonna soudain de partir pour aller dabord &#224; J&#233;rusalem saluer les Lieux Saints, puis retourner dans le Nord, en Sib&#233;rie. Cest l&#224;-bas quest ta place, et non ici. Le moine, constern&#233; et d&#233;sol&#233;, alla trouver le patriarche de Constantinople et le supplia de le relever de lob&#233;dience, mais le chef de l&#201;glise lui r&#233;pondit que, non seulement lui, patriarche, ne pouvait le d&#233;lier, mais quil ny avait aucun pouvoir au monde capable de le faire, except&#233; le starets dont il d&#233;pendait. On voit de la sorte que, dans certains cas, les startsy sont investis dune autorit&#233; sans bornes et incompr&#233;hensible. Voil&#224; pourquoi, dans beaucoup de nos monast&#232;res, cette institution fut dabord presque pers&#233;cut&#233;e. Pourtant le peuple t&#233;moigna tout de suite une grande v&#233;n&#233;ration aux startsy. Cest ainsi que les petites gens et les personnes les plus distingu&#233;es venaient en foule se prosterner devant les startsy de notre monast&#232;re et leur confessaient leurs doutes, leurs p&#233;ch&#233;s, leurs souffrances, implorant conseils et directives. Ce que voyant, les adversaires des startsy leur reprochaient, parmi dautres accusations, davilir arbitrairement le sacrement de la confession, bien que les confidences ininterrompues du novice ou dun la&#239;c au starets naient nullement le caract&#232;re dun sacrement. Quoi quil en soit, linstitution des startsy sest maintenue, et elle simplante peu &#224; peu dans les monast&#232;res russes. Il est vrai que ce moyen &#233;prouv&#233; et d&#233;j&#224; mill&#233;naire de r&#233;g&#233;n&#233;ration morale, qui fait passer lhomme de lesclavage &#224; la libert&#233;, en le perfectionnant, peut aussi devenir une arme &#224; deux tranchants: au lieu de lhumilit&#233; et de lempire sur soi-m&#234;me, il peut d&#233;velopper un orgueil satanique et faire un esclave au lieu dun homme libre.


Le starets Zosime avait soixante-cinq ans; il descendait dune famille de propri&#233;taires; dans sa jeunesse, il avait servi dans larm&#233;e comme officier au Caucase. Sans doute, Aliocha avait &#233;t&#233; frapp&#233; par un don particulier de son &#226;me; il habitait la cellule m&#234;me du starets, qui laimait fort et ladmettait aupr&#232;s de lui. Il faut noter quAliocha, vivant au monast&#232;re, ne s&#233;tait encore li&#233; par aucun v&#339;u; il pouvait aller o&#249; bon lui semblait des journ&#233;es enti&#232;res, et sil portait le froc, c&#233;tait volontairement, pour ne se distinguer de personne au monast&#232;re. Peut-&#234;tre limagination juv&#233;nile dAliocha avait-elle &#233;t&#233; tr&#232;s impressionn&#233;e par la force et la gloire qui entouraient son starets comme une aur&#233;ole. &#192; propos du starets Zosime, beaucoup racontaient qu&#224; force daccueillir depuis de nombreuses ann&#233;es tous ceux qui venaient &#233;pancher leur c&#339;ur, avides de ses conseils et de ses consolations, il avait, vers la fin, acquis une grande perspicacit&#233;. Au premier coup d&#339;il jet&#233; sur un inconnu, il devinait pourquoi il &#233;tait venu, ce quil lui fallait et m&#234;me ce qui tourmentait sa conscience. Le p&#233;nitent &#233;tait surpris, confondu, parfois m&#234;me effray&#233; de se sentir p&#233;n&#233;tr&#233; avant davoir prof&#233;r&#233; une parole. Aliocha avait remarqu&#233; que beaucoup de ceux qui venaient pour la premi&#232;re fois sentretenir en particulier avec le starets entraient chez lui avec crainte et inqui&#233;tude; presque tous en sortaient radieux et le visage le plus morne s&#233;clairait de satisfaction. Ce qui le surprenait aussi, cest que le starets, loin d&#234;tre s&#233;v&#232;re, paraissait m&#234;me enjou&#233;. Les moines disaient de lui quil sattachait aux plus grands p&#233;cheurs et les ch&#233;rissait en proportion de leurs p&#233;ch&#233;s. M&#234;me vers la fin de sa vie, le starets comptait parmi les moines des ennemis et des envieux, mais leur nombre diminuait, bien quil compr&#238;t des personnalit&#233;s importantes du couvent, notamment un des plus anciens religieux, grand taciturne et je&#251;neur extraordinaire. N&#233;anmoins, la grande majorit&#233; tenait le parti du starets Zosime, et beaucoup laimaient de tout leur c&#339;ur, quelques-uns lui &#233;taient m&#234;me attach&#233;s presque fanatiquement. Ceux-l&#224; disaient, mais &#224; voix basse, que c&#233;tait un saint, et, pr&#233;voyant sa fin prochaine, ils attendaient de prompts miracles qui r&#233;pandraient une grande gloire sur le monast&#232;re. Alex&#233;i croyait aveugl&#233;ment &#224; la force miraculeuse du starets, de m&#234;me quil croyait au r&#233;cit du cercueil projet&#233; hors de l&#233;glise. Parmi les gens qui amenaient au starets des enfants ou des parents malades pour quil leur impos&#226;t les mains ou d&#238;t une pri&#232;re &#224; leur intention, Aliocha en voyait beaucoup revenir bient&#244;t, parfois le lendemain, pour le remercier &#224; genoux davoir gu&#233;ri leurs malades. Y avait-il gu&#233;rison, ou seulement am&#233;lioration naturelle de leur &#233;tat? Aliocha ne se posait m&#234;me pas la question, car il croyait aveugl&#233;ment &#224; la force spirituelle de son ma&#238;tre et consid&#233;rait la gloire de celui-ci comme son propre triomphe. Son c&#339;ur battait, son visage rayonnait, surtout lorsque le starets sortait vers la foule des p&#232;lerins qui lattendaient aux portes de lermitage, gens du peuple venus de tous les points de la Russie pour le voir et recevoir sa b&#233;n&#233;diction. Ils se prosternaient devant lui, pleuraient, baisaient ses pieds et la place o&#249; il se tenait, en poussant des cris; les femmes lui tendaient leurs enfants, on amenait des poss&#233;d&#233;es. Le starets leur parlait, faisait une courte pri&#232;re, leur donnait sa b&#233;n&#233;diction, puis les cong&#233;diait. Dans les derniers temps, la maladie lavait tellement affaibli que cest &#224; peine sil pouvait quitter sa cellule, et les p&#232;lerins attendaient parfois sa sortie des journ&#233;es enti&#232;res. Aliocha ne se demandait nullement pourquoi ils laimaient tant, pourquoi ils se prosternaient devant lui avec des larmes dattendrissement. Il comprenait parfaitement que l&#226;me r&#233;sign&#233;e du simple peuple russe, ployant sous le travail et le chagrin, mais surtout sous linjustice et le p&#233;ch&#233; continuels  le sien et celui du monde  ne conna&#238;t pas de plus grand besoin, de plus douce consolation que de trouver un sanctuaire ou un saint, de tomber &#224; genoux, de ladorer: Si le p&#233;ch&#233;, le mensonge, la tentation sont notre partage, il y a pourtant quelque part au monde un &#234;tre saint et sublime; il poss&#232;de la v&#233;rit&#233;, il la conna&#238;t; donc, elle descendra un jour jusqu&#224; nous et r&#233;gnera sur la terre enti&#232;re, comme il a &#233;t&#233; promis. Aliocha savait que le peuple sent et m&#234;me raisonne ainsi et que le starets f&#251;t pr&#233;cis&#233;ment ce saint, ce d&#233;positaire de la v&#233;rit&#233; divine aux yeux du peuple, il en &#233;tait persuad&#233; autant que ces paysans et ces femmes malades qui lui tendaient leurs enfants. La conviction que le starets, apr&#232;s sa mort, procurerait une gloire extraordinaire au monast&#232;re r&#233;gnait dans son &#226;me plus forte peut-&#234;tre que chez les moines. Depuis quelque temps, son c&#339;ur s&#233;chauffait toujours davantage &#224; la flamme dun profond enthousiasme int&#233;rieur. Il n&#233;tait nullement troubl&#233; en voyant dans le starets un individu isol&#233;: Peu importe; il a dans son c&#339;ur le myst&#232;re de la r&#233;novation pour tous, cette puissance qui instaurera enfin la justice sur la terre; alors tous seront saints, tous saimeront les uns les autres; il ny aura plus ni riches, ni pauvres, ni &#233;lev&#233;s, ni humili&#233;s; tous seront comme les enfants de Dieu et ce sera lav&#232;nement du r&#232;gne du Christ. Voil&#224; ce dont r&#234;vait le c&#339;ur dAliocha.


Aliocha avait paru fortement impressionn&#233; par larriv&#233;e de ses deux fr&#232;res, quil ne connaissait pas du tout jusqualors. Il s&#233;tait li&#233; davantage avec Dmitri, bien que celui-ci f&#251;t arriv&#233; plus tard. Quant &#224; Ivan, il sint&#233;ressait beaucoup &#224; lui, mais les deux jeunes gens demeuraient &#233;trangers lun &#224; lautre, et pourtant deux mois s&#233;taient &#233;coul&#233;s pendant lesquels ils se voyaient assez souvent. Aliocha &#233;tait taciturne; de plus, il paraissait attendre on ne sait quoi, avoir honte de quelque chose; bien quil e&#251;t remarqu&#233; au d&#233;but les regards curieux que lui jetait son fr&#232;re, Ivan cessa bient&#244;t de faire attention &#224; lui. Aliocha en &#233;prouva quelque confusion. Il attribua lindiff&#233;rence de son fr&#232;re &#224; lin&#233;galit&#233; de leur &#226;ge et de leur instruction. Mais il avait une autre id&#233;e. Le peu dint&#233;r&#234;t que lui t&#233;moignait Ivan pouvait provenir dune cause quil ignorait. Celui-ci paraissait absorb&#233; par quelque chose dimportant, comme sil visait &#224; un but tr&#232;s difficile, ce qui e&#251;t expliqu&#233; sa distraction &#224; son &#233;gard. Alex&#233;i se demanda &#233;galement sil ny avait pas l&#224; le m&#233;pris dun ath&#233;e savant pour un pauvre novice. Il ne pouvait soffenser de ce m&#233;pris, sil existait, mais il attendait avec une vague alarme, que lui-m&#234;me ne sexpliquait pas, le moment o&#249; son fr&#232;re voudrait se rapprocher de lui. Dmitri parlait dIvan avec le plus profond respect, dun ton p&#233;n&#233;tr&#233;. Il raconta &#224; Aliocha les d&#233;tails de laffaire importante qui avait &#233;troitement rapproch&#233; les deux a&#238;n&#233;s. Lenthousiasme avec lequel Dmitri parlait dIvan impressionnait dautant plus Aliocha que, compar&#233; &#224; son fr&#232;re, Dmitri &#233;tait presque un ignorant; le contraste de leur personnalit&#233; et de leurs caract&#232;res &#233;tait si vif quon e&#251;t difficilement imagin&#233; deux &#234;tres aussi dissemblables.


Cest alors queut lieu lentrevue, ou plut&#244;t la r&#233;union, dans la cellule du starets, de tous les membres de cette famille mal assortie, r&#233;union qui exer&#231;a une influence extraordinaire sur Aliocha. Le pr&#233;texte qui la motiva &#233;tait en r&#233;alit&#233; mensonger. Le d&#233;saccord entre Dmitri et son p&#232;re au sujet de lh&#233;ritage de sa m&#232;re atteignait alors &#224; son comble. Les rapports s&#233;taient envenim&#233;s au point de devenir insupportables. Ce fut Fiodor Pavlovitch qui sugg&#233;ra, en plaisantant, de se r&#233;unir tous dans la cellule du starets Zosime; sans recourir &#224; son intervention, on pourrait sentendre plus d&#233;cemment, la dignit&#233; et la personne du starets &#233;tant capables dimposer la r&#233;conciliation. Dmitri, qui navait jamais &#233;t&#233; chez lui et ne lavait jamais vu, pensa quon voulait leffrayer de cette fa&#231;on; mais comme lui-m&#234;me se reprochait secr&#232;tement maintes sorties fort brusques dans sa querelle avec son p&#232;re, il accepta le d&#233;fi. Il faut noter quil ne demeurait pas, comme Ivan, chez son p&#232;re, mais &#224; lautre bout de la ville. Piotr Alexandrovitch Mioussov, qui s&#233;journait alors parmi nous, saccrocha &#224; cette id&#233;e. Lib&#233;ral &#224; la mode des ann&#233;es quarante et cinquante, libre penseur et ath&#233;e, il prit &#224; cette affaire une part extraordinaire, par ennui, peut-&#234;tre, ou pour se divertir. Il lui prit soudain fantaisie de voir le couvent et le saint. Comme son ancien proc&#232;s avec le monast&#232;re durait encore  le litige avait pour objet la d&#233;limitation de leurs terres et certains droits de p&#234;che et de coupe  il sempressa de profiter de cette occasion, sous le pr&#233;texte de sentendre avec le P&#232;re Abb&#233; pour terminer cette affaire &#224; lamiable. Un visiteur anim&#233; de si bonnes intentions pouvait &#234;tre re&#231;u au monast&#232;re avec plus d&#233;gards quun simple curieux. Ces consid&#233;rations firent quon insista aupr&#232;s du starets, qui, depuis quelque temps, ne quittait plus sa cellule et refusait m&#234;me, &#224; cause de sa maladie, de recevoir les simples visiteurs. Il donna son consentement et un jour fut fix&#233;: Qui ma charg&#233; de d&#233;cider entre eux? d&#233;clara-t-il seulement &#224; Aliocha avec un sourire.


&#192; lannonce de cette r&#233;union, Aliocha se montra tr&#232;s troubl&#233;. Si quelquun des adversaires aux prises pouvait prendre cette entrevue au s&#233;rieux, c&#233;tait assur&#233;ment son fr&#232;re Dmitri, et lui seul; les autres viendraient dans des intentions frivoles et peut-&#234;tre offensantes pour le starets. Aliocha le comprenait fort bien. Son fr&#232;re Ivan et Mioussov sy rendraient pouss&#233;s par la curiosit&#233;, et son p&#232;re pour faire le bouffon; tout en gardant le silence, il connaissait &#224; fond le personnage, car, je le r&#233;p&#232;te, ce gar&#231;on n&#233;tait pas aussi na&#239;f que tous le croyaient. Il attendait avec anxi&#233;t&#233; le jour fix&#233;. Sans doute, il avait fort &#224; c&#339;ur de voir cesser enfin le d&#233;saccord dans sa famille, mais il se pr&#233;occupait surtout du starets; il tremblait pour lui, pour sa gloire, redoutant les offenses, particuli&#232;rement les fines railleries de Mioussov et les r&#233;ticences de l&#233;rudit Ivan. Il voulait m&#234;me tenter de pr&#233;venir le starets, de lui parler au sujet de ces visiteurs &#233;ventuels, mais il r&#233;fl&#233;chit et se tut. &#192; la veille du jour fix&#233;, il fit dire &#224; Dmitri quil laimait beaucoup et attendait de lui lex&#233;cution de sa promesse. Dmitri, qui chercha en vain &#224; se souvenir davoir promis quelque chose, lui r&#233;pondit par lettre quil ferait tout pour &#233;viter une bassesse; quoique plein de respect pour le starets et pour Ivan, il voyait l&#224; un pi&#232;ge ou une indigne com&#233;die. Cependant, javalerai plut&#244;t ma langue que de manquer de respect au saint homme que tu v&#233;n&#232;res, disait Dmitri en terminant sa lettre. Aliocha nen fut gu&#232;re r&#233;confort&#233;.



Livre II: Une r&#233;union d&#233;plac&#233;e



I. Larriv&#233;e au monast&#232;re

Il faisait un beau temps de fin dao&#251;t, chaud et clair. Lentrevue avec le starets avait &#233;t&#233; fix&#233;e tout de suite apr&#232;s la derni&#232;re messe, &#224; onze heures et demie. Nos visiteurs arriv&#232;rent vers la fin de loffice, dans deux &#233;quipages. Le premier, une &#233;l&#233;gante cal&#232;che attel&#233;e de deux chevaux de prix, &#233;tait occup&#233; par Piotr Alexandrovitch Mioussov et un parent &#233;loign&#233;, Piotr Fomitch Kalganov. Ce jeune homme de vingt ans se pr&#233;parait &#224; entrer &#224; luniversit&#233;. Mioussov, dont il &#233;tait lh&#244;te, lui proposait de lemmener &#224; Zurich ou &#224; I&#233;na, pour y parfaire ses &#233;tudes; mais il navait pas encore pris de d&#233;cision. Pensif et distrait, il avait le visage agr&#233;able, une constitution robuste, la taille plut&#244;t &#233;lev&#233;e et le regard &#233;trangement fixe, ce qui est le propre des gens distraits; il vous regardait parfois longtemps sans vous voir. Taciturne et quelque peu emprunt&#233;, il lui arrivait  seulement en t&#234;te &#224; t&#234;te  de se montrer tout &#224; coup loquace, v&#233;h&#233;ment, joyeux, riant de Dieu sait quoi; mais son imagination n&#233;tait quun feu de paille, aussi vite allum&#233; qu&#233;teint. Il &#233;tait toujours bien mis et m&#234;me avec recherche. D&#233;j&#224; possesseur dune certaine fortune, il avait encore de belles esp&#233;rances. Il entretenait avec Aliocha des relations amicales.


Fiodor Pavlovitch et son fils avaient pris place dans un landau de louage fort d&#233;labr&#233;, mais spacieux, attel&#233; de deux vieux chevaux pommel&#233;s qui suivaient la cal&#232;che &#224; distance respectueuse. Dmitri avait &#233;t&#233; pr&#233;venu la veille de lheure du rendez-vous, mais il &#233;tait en retard. Les visiteurs laiss&#232;rent leurs voitures pr&#232;s de lenceinte, &#224; lh&#244;tellerie, et franchirent &#224; pied les portes du monast&#232;re. Sauf Fiodor Pavlovitch, aucun deux navait jamais vu de monast&#232;re, et Mioussov n&#233;tait pas entr&#233; dans une &#233;glise depuis trente ans. Il regardait avec une certaine curiosit&#233;, en prenant un air d&#233;gag&#233;. Mais &#224; part l&#233;glise et les d&#233;pendances, dailleurs fort banales, lint&#233;rieur du monast&#232;re noffrait rien &#224; son esprit observateur. Les derniers fid&#232;les sortis de l&#233;glise se d&#233;couvraient en se signant. Parmi le bas peuple se trouvaient des gens dun rang plus &#233;lev&#233;: deux ou trois dames, un vieux g&#233;n&#233;ral, tous descendus &#224; lh&#244;tellerie. Des mendiants entour&#232;rent nos visiteurs, mais personne ne leur fit laum&#244;ne. Seul Kalganov tira dix kopeks de son porte-monnaie et, g&#234;n&#233; Dieu sait pourquoi, les glissa rapidement &#224; une bonne femme, en murmurant: Partagez-les. Aucun de ses compagnons ne lui fit dobservation, ce qui eut pour r&#233;sultat daccro&#238;tre sa confusion.


Chose &#233;trange: on aurait vraiment d&#251; les attendre et m&#234;me leur t&#233;moigner quelques &#233;gards; lun deux venait de faire don de mille roubles, lautre &#233;tait un propri&#233;taire fort riche, qui tenait les moines plus ou moins sous sa d&#233;pendance en ce qui concerne la p&#234;che, suivant la tournure que prendrait le proc&#232;s; pourtant, aucune personnalit&#233; officielle ne se trouvait l&#224; pour les recevoir. Mioussov contemplait dun air distrait les pierres tombales diss&#233;min&#233;es autour de l&#233;glise et voulut faire la remarque que les occupants de ces tombes avaient d&#251; payer fort cher le droit d&#234;tre enterr&#233;s en un lieu aussi saint, mais il garda le silence: son ironie de lib&#233;ral faisait place &#224; lirritation.


&#192; qui diable sadresser, dans cette p&#233;taudi&#232;re? Il faudrait le savoir, car le temps passe, murmura-t-il comme &#224; part soi.


Soudain vint &#224; eux un personnage dune soixantaine dann&#233;es, en ample v&#234;tement d&#233;t&#233;, d&#233;pourvu de cheveux mais dou&#233; dun regard tendre. Le chapeau &#224; la main, il se pr&#233;senta en z&#233;zayant comme le propri&#233;taire foncier Maximov, de la province de Toula. Il prit &#224; c&#339;ur lembarras de ces messieurs.


Le starets Zosime habite lermitage &#224; l&#233;cart, &#224; quatre cents pas du monast&#232;re, il faut traverser le bosquet


Je le sais, r&#233;pondit Fiodor Pavlovitch, mais nous ne nous souvenons pas bien du chemin, depuis si longtemps.


Prenez cette porte, puis tout droit par le bosquet. Permettez-moi de vous accompagner moi-m&#234;me je par ici, par ici


Ils quitt&#232;rent lenceinte, sengag&#232;rent dans le bois. Le propri&#233;taire Maximov marchait, ou plut&#244;t courait &#224; leur c&#244;t&#233; en les examinant tous avec une curiosit&#233; g&#234;nante. Il &#233;carquillait les yeux.


Voyez-vous, nous allons chez ce starets pour une affaire personnelle, d&#233;clara froidement Mioussov; nous avons, pour ainsi dire, obtenu une audience de ce personnage; aussi, malgr&#233; notre gratitude, nous ne vous proposons pas dentrer avec nous.


Je lai d&#233;j&#224; vu Un chevalier parfait[[22]: #_ftnref22 En fran&#231;ais dans le texte russe.], r&#233;pondit le hobereau.


Qui est ce chevalier? demanda Mioussov.


Le starets, le fameux starets la gloire et lhonneur du monast&#232;re, Zosime. Ce starets-l&#224;, voyez-vous


Son bavardage fut interrompu par un moine en cuculle, de petite taille, p&#226;le et d&#233;fait, qui rejoignit le groupe. Fiodor Pavlovitch et Mioussov sarr&#234;t&#232;rent. Le moine les salua avec une grande politesse et leur dit:


Messieurs, le P&#232;re Abb&#233; vous invite tous &#224; d&#233;jeuner apr&#232;s votre visite &#224; lermitage. Cest pour une heure exactement. Vous aussi, fit-il &#224; Maximov.


Jirai, s&#233;cria Fiodor Pavlovitch, ravi de linvitation, je naurai garde dy manquer. Vous savez que nous avons tous promis de nous conduire d&#233;cemment Et vous, Piotr Alexandrovitch, viendrez-vous?


Certainement. Pourquoi suis-je ici, sinon pour observer leurs usages? Une seule chose membarrasse, Fiodor Pavlovitch, cest de me trouver en votre compagnie.


Oui, Dmitri Fiodorovitch nest pas encore l&#224;.


Il ferait bien de ne pas venir du tout; croyez-vous que cela mamuse, votre histoire et vous par-dessus le march&#233;? Nous viendrons d&#233;jeuner; remerciez le P&#232;re Abb&#233;, dit-il au moine.


Pardon, je dois vous conduire chez le starets, r&#233;pondit celui-ci.


Dans ce cas, je vais directement chez le P&#232;re Abb&#233;, oui, je men vais pendant ce temps chez le P&#232;re Abb&#233;, gazouilla Maximov.


Le P&#232;re Abb&#233; est tr&#232;s occup&#233; en ce moment, mais ce sera comme vous voudrez fit le moine, perplexe.


Quel crampon que ce vieux! observa Mioussov, lorsque Maximov fut retourn&#233; au monast&#232;re.


Il ressemble &#224; von Sohn [[23]: #_ftnref23 On verra plus loin de quel personnage il sagit.], pronon&#231;a tout &#224; coup Fiodor Pavlovitch.


Cest tout ce que vous trouvez &#224; dire En quoi ressemble-t-il &#224; von Sohn? Vous-m&#234;me, lavez-vous vu?


Jai vu sa photographie. Bien que les traits ne soient pas identiques, il y a quelque chose dind&#233;finissable. Cest tout &#224; fait le sosie de von Sohn. Je le reconnais rien qu&#224; la physionomie.


Cest possible, vous vous y connaissez. Toutefois, Fiodor Pavlovitch, vous venez de rappeler que nous avons promis de nous conduire d&#233;cemment; souvenez-vous-en. Je vous le dis, surveillez-vous. Si vous commencez &#224; faire le bouffon, je ne veux pas quon me mette dans le m&#234;me panier que vous. Voyez quel homme cest, dit-il en sadressant au moine; jai peur daller avec lui chez des gens convenables.


Un p&#226;le sourire, non d&#233;pourvu de ruse, apparut sur les l&#232;vres exsangues du moine, qui pourtant ne r&#233;pondit rien, laissant voir clairement quil se taisait par conscience de sa propre dignit&#233;. Mioussov fron&#231;a encore davantage le sourcil.


Oh! que le diable les emporte tous, ces gens &#224; lext&#233;rieur fa&#231;onn&#233; par les si&#232;cles, dont le fond nest que charlatanisme et absurdit&#233;! se disait-il en lui-m&#234;me.


Voici lermitage, nous sommes arriv&#233;s, cria Fiodor Pavlovitch qui se mit &#224; faire de grands signes de croix devant les saints, peints au-dessus et &#224; c&#244;t&#233; du portail. Chacun vit comme il lui pla&#238;t, insinua-t-il; et le proverbe russe dit avec raison: &#192; moine dun autre ordre, point nimpose ta r&#232;gle. Il y a ici vingt-cinq bons P&#232;res qui font leur salut en se contemplant les uns les autres et en mangeant des choux. Ce qui me surprend cest quaucune femme ne franchisse ce portail. Cependant, jai entendu dire que le starets recevait des dames; est-ce exact? demanda-t-il au moine.


Les femmes du peuple lattendent l&#224;-bas, pr&#232;s de la galerie; tenez, en voici dassises par terre. Pour les dames de la soci&#233;t&#233;, on a am&#233;nag&#233; deux chambres dans la galerie m&#234;me, mais en dehors de lenceinte; ce sont ces fen&#234;tres que vous voyez l&#224;; le starets sy rend par un passage int&#233;rieur, quand sa sant&#233; le lui permet. Il y a en ce moment une dame Khokhlakov, propri&#233;taire &#224; Kharkhov, qui veut le consulter pour sa fille atteinte de consomption. Il a d&#251; lui promettre de venir, bien que ces derniers temps il soit tr&#232;s faible et ne se montre gu&#232;re.


Il y a donc &#224; lermitage une porte entreb&#226;ill&#233;e du c&#244;t&#233; des dames. Honni soit qui mal y pense, mon p&#232;re! Au mont Athos, vous devez le savoir, non seulement les visites f&#233;minines ne sont pas admises, mais on ne tol&#232;re aucune femme ni femelle, ni poule, ni dinde, ni g&#233;nisse.


Fiodor Pavlovitch, je vous laisse, on va vous mettre &#224; la porte, cest moi qui vous le pr&#233;dis.


En quoi est-ce que je vous g&#234;ne, Piotr Alexandrovitch? Regardez donc, sexclama-t-il soudain, une fois lenceinte franchie, regardez dans quelle vall&#233;e de roses ils habitent.


Effectivement, bien quil ny e&#251;t pas alors de roses, on apercevait une profusion de fleurs dautomne, magnifiques et rares. Une main exp&#233;riment&#233;e devait en prendre soin. Il y avait des parterres autour des &#233;glises et entre les tombes. Des fleurs aussi entouraient la maisonnette en bois, un rez-de-chauss&#233;e pr&#233;c&#233;d&#233; dune galerie, o&#249; se trouvait la cellule du starets.


En &#233;tait-il de m&#234;me du temps du pr&#233;c&#233;dent starets, Barsanuphe? On dit quil naimait pas l&#233;l&#233;gance, quil semportait et battait m&#234;me les dames &#224; coups de canne? senquit Fiodor Pavlovitch en montant le perron.


Si le starets Barsanuphe paraissait parfois avoir perdu la raison, on raconte aussi bien des sottises sur son compte; il na jamais battu personne &#224; coups de canne, r&#233;pondit le moine Maintenant, messieurs, une minute, je vais vous annoncer.


Fiodor Pavlovitch, pour la derni&#232;re fois, rappelez-vous nos conditions. Comportez-vous bien, sinon gare &#224; vous! murmura encore une fois Mioussov.


Je voudrais bien savoir ce qui vous &#233;meut pareillement, insinua Fiodor Pavlovitch, railleur; ce sont vos p&#233;ch&#233;s qui vous effraient? On dit que rien quau regard il devine &#224; qui il a affaire. Mais comment pouvez-vous faire un tel cas de leur opinion, vous, un Parisien, un progressiste? Vous me stup&#233;fiez, vraiment!


Mioussov neut pas le loisir de r&#233;pondre &#224; ce sarcasme, car on les pria dentrer. Il &#233;prouva une l&#233;g&#232;re irritation. Eh bien! je le sais davance, &#233;nerv&#233; comme je suis, je vais discuter, m&#233;chauffer mabaisser, moi et mes id&#233;es, se dit-il.



II. Un vieux bouffon

Ils entr&#232;rent presque en m&#234;me temps que le starets qui, d&#232;s leur arriv&#233;e, &#233;tait sorti de sa chambre &#224; coucher. Ils avaient &#233;t&#233; pr&#233;c&#233;d&#233;s dans la cellule par deux religieux de lermitage; lun &#233;tait le P&#232;re biblioth&#233;caire, lautre le P&#232;re Pa&#239;sius, maladif, malgr&#233; son &#226;ge peu avanc&#233;, mais &#233;rudit, &#224; ce quon disait. Il sy trouvait encore un jeune homme en redingote, qui paraissait &#226;g&#233; de vingt-deux ans. C&#233;tait un ancien &#233;l&#232;ve du s&#233;minaire, futur th&#233;ologien, que prot&#233;geait le monast&#232;re. Il avait la taille assez &#233;lev&#233;e, le visage frais, les pommettes saillantes, de petits yeux bruns et vifs. Son visage exprimait la d&#233;f&#233;rence, mais sans obs&#233;quiosit&#233;. Il ne fit pas de salut aux visiteurs, se consid&#233;rant, non comme leur &#233;gal, mais comme un subalterne, et demeura debout pendant toute lentrevue.


Le starets Zosime parut, en compagnie dun novice et dAliocha. Les religieux se lev&#232;rent, lui firent une profonde r&#233;v&#233;rence, les doigts touchant la terre, re&#231;urent sa b&#233;n&#233;diction et lui bais&#232;rent la main. &#192; chacun deux, le starets r&#233;pondit par une r&#233;v&#233;rence pareille, les doigts touchant la terre, leur demandant &#224; son tour leur b&#233;n&#233;diction. Cette c&#233;r&#233;monie, empreinte dun grand s&#233;rieux et nayant rien de l&#233;tiquette banale, respirait une sorte d&#233;motion. Cependant Mioussov, qui se tenait en avant de ses compagnons, la crut pr&#233;m&#233;dit&#233;e. Quelles que fussent ses id&#233;es, la simple politesse exigeait quil sapproch&#226;t du starets pour recevoir sa b&#233;n&#233;diction, sinon pour lui baiser la main. Il sy &#233;tait d&#233;cid&#233; la veille, mais les r&#233;v&#233;rences et les baisers des moines chang&#232;rent sa r&#233;solution. Il fit une r&#233;v&#233;rence grave et digne, en homme du monde, et alla sasseoir. Fiodor Pavlovitch fit la m&#234;me chose, contrefaisant cette fois-ci Mioussov comme un singe. Le salut dIvan Fiodorovitch fut des plus courtois, mais lui aussi tint ses bras le long des hanches. Quant &#224; Kalganov, telle &#233;tait sa confusion quil oublia m&#234;me de saluer. Le starets laissa retomber sa main pr&#234;te &#224; les b&#233;nir et les invita tous &#224; sasseoir. Le sang vint aux joues dAliocha; il avait honte; ses mauvais pressentiments se r&#233;alisaient.


Le starets prit place sur un petit divan de cuir  meuble fort ancien  et fit asseoir ses h&#244;tes en face de lui, sur quatre chaises dacajou, recouvertes dun cuir fort us&#233;. Les religieux sinstall&#232;rent de c&#244;t&#233;, lun &#224; la porte, lautre &#224; la fen&#234;tre. Le s&#233;minariste, Aliocha et le novice rest&#232;rent debout. La cellule n&#233;tait gu&#232;re vaste et avait lair fan&#233;e. Elle ne contenait que quelques meubles et objets grossiers, pauvres, le strict n&#233;cessaire: deux pots de fleurs &#224; la fen&#234;tre; dans un angle, de nombreuses ic&#244;nes, dont lune repr&#233;sentait une Vierge de grandes dimensions, peinte probablement longtemps avant le Raskol[[24]: #_ftnref24 Schisme provoqu&#233; dans l&#233;glise russe, au milieu du XVII&#232;me si&#232;cle, par les r&#233;formes du patriarche Nicon.]; une lampe br&#251;lait devant elle. Non loin, deux autres ic&#244;nes aux rev&#234;tements &#233;tincelants, puis deux ch&#233;rubins sculpt&#233;s, de petits &#339;ufs en porcelaine, un crucifix en ivoire, avec une Mater dolorosa qui l&#233;treignait, et quelques gravures &#233;trang&#232;res, reproductions de grands peintres italiens des si&#232;cles pass&#233;s. Aupr&#232;s de ces &#339;uvres de prix s&#233;talaient des lithographies russes &#224; lusage du peuple, portraits de saints, de martyrs, de pr&#233;lats, qui se vendent quelques kopeks dans toutes les foires. Mioussov jeta un coup d&#339;il rapide sur cette imagerie, puis examina le starets. Il se croyait le regard p&#233;n&#233;trant, faiblesse excusable, si lon consid&#232;re quil avait d&#233;j&#224; cinquante ans, &#226;ge o&#249; un homme du monde intelligent et riche se prend davantage au s&#233;rieux, parfois m&#234;me &#224; son insu.


D&#232;s labord, le starets lui d&#233;plut. Il y avait effectivement dans sa figure quelque chose qui e&#251;t paru choquant &#224; bien dautres qu&#224; Mioussov. C&#233;tait un petit homme vo&#251;t&#233;, les jambes tr&#232;s faibles, &#226;g&#233; de soixante-cinq ans seulement, mais qui paraissait dix ans de plus, &#224; cause de sa maladie. Tout son visage, dailleurs fort sec, &#233;tait sillonn&#233; de petites rides, surtout autour des yeux, quil avait clairs, pas tr&#232;s grands, vifs et brillants comme deux points lumineux. Il ne lui restait que quelques touffes de cheveux gris sur les tempes; sa barbe, petite et clairsem&#233;e, finissait en pointe; les l&#232;vres, minces comme deux lani&#232;res, souriaient fr&#233;quemment; le nez aigu rappelait un oiseau.


Selon toute apparence, une &#226;me malveillante, mesquine, pr&#233;somptueuse, pensa Mioussov, qui se sentait fort m&#233;content de lui.


Une petite horloge &#224; poids frappa douze coups; cela rompit la glace.


Cest lheure exacte, s&#233;cria Fiodor Pavlovitch, et mon fils, Dmitri Fiodorovitch, qui nest pas encore l&#224;! Je mexcuse pour lui, saint starets! (Aliocha tressaillit &#224; ces mots de saint starets.) Je suis toujours ponctuel, &#224; une minute pr&#232;s, me rappelant que lexactitude est la politesse des rois.


Vous n&#234;tes pas roi, que je sache, marmotta Mioussov, incapable de se contenir.


Cest ma foi vrai. Et figurez-vous, Piotr Alexandrovitch, que je le savais, ma parole! Que voulez-vous, je parle toujours mal &#224; propos! Votre R&#233;v&#233;rence, sexclama-t-il soudain dun ton path&#233;tique, vous avez devant vous un v&#233;ritable bouffon. Cest ma fa&#231;on de me pr&#233;senter. Une vieille habitude, h&#233;las! Si je h&#226;ble parfois hors de saison, cest &#224; dessein, dans lintention de faire rire et d&#234;tre agr&#233;able. Il faut &#234;tre agr&#233;able, nest-il pas vrai? Il y a sept ans, jarrivai dans une petite ville pour de petites affaires, de compte &#224; demi avec de petits marchands. Nous allons chez lispravnik, &#224; qui nous avions quelque chose &#224; demander et que nous voulions inviter &#224; une collation. Lispravnik para&#238;t; c&#233;tait un homme de haute taille, gros, blond et morose, les individus les plus dangereux en pareil cas, car la bile les tourmente. Je laborde avec laisance dun homme du monde: Monsieur lispravnik[[25]: #_ftnref25 Commissaire de police de district.], fis-je, vous serez, pour ainsi dire, notre Napravnik[[26]: #_ftnref25 Compositeur et chef dorchestre, dorigine tch&#232;que.]!  Quel Napravnik? dit-il. Je vis imm&#233;diatement que &#231;a ne prenait pas, quil demeurait grave; je mobstinai: Jai voulu plaisanter, rendre tout le monde gai, car M. Napravnik est un chef dorchestre connu; or, pour lharmonie de notre entreprise, il nous faut justement une sorte de chef dorchestre. Lexplication et la comparaison &#233;taient raisonnables, nest-ce pas? Pardon, dit-il, je suis ispravnik et je ne permets pas quon fasse des calembours sur ma profession. Il nous tourna le dos. Je courus apr&#232;s lui en criant: Oui, oui, vous &#234;tes ispravnik et non Napravnik.  Non, r&#233;pliqua-t-il, vous lavez dit, je suis Napravnik. Figurez-vous que cela fit manquer notre affaire! Je nen fais jamais dautres. Je me cause du tort par mon amabilit&#233;!  Une fois, il y a bien des ann&#233;es, je disais &#224; un personnage important: Votre &#233;pouse est une femme chatouilleuse, dans le sens de lhonneur, des qualit&#233;s morales, pour ainsi dire, &#224; quoi il me r&#233;pliqua: Vous lavez chatouill&#233;e? Je ne pus y tenir; faisons laimable, pensai-je. Oui, dis-je, je lai chatouill&#233;e; mais alors ce fut lui qui me chatouilla Il y a longtemps que cest arriv&#233;, aussi nai-je pas honte de le raconter; cest toujours ainsi que je me fais du tort.


Vous vous en faites en ce moment, murmura Mioussov avec d&#233;go&#251;t.


Le starets les consid&#233;rait en silence lun et lautre.


Vraiment! Figurez-vous que je le savais, Piotr Alexandrovitch, et m&#234;me, apprenez que je le pressentais, ce que je fais, d&#232;s que jouvris la bouche, et m&#234;me, apprenez-le, je pressentais que vous men feriez le premier la remarque. &#192; ces moments, quand je vois que ma plaisanterie ne r&#233;ussit pas, Votre R&#233;v&#233;rence, mes joues commencent &#224; se dess&#233;cher vers les gencives, jai comme une convulsion; cela remonte &#224; ma jeunesse, alors que, parasite chez les nobles, je gagnais mon pain par cette industrie. Je suis un bouffon authentique, inn&#233;, Votre R&#233;v&#233;rence, la m&#234;me chose quun innocent; je ne nie pas quun esprit impur habite peut-&#234;tre en moi, bien modeste en tout cas; plus consid&#233;rable, il se f&#251;t log&#233; ailleurs, seulement pas chez vous, Piotr Alexandrovitch, car vous n&#234;tes pas consid&#233;rable. En revanche, je crois, je crois en Dieu. Ces derniers temps javais des doutes, mais maintenant jattends de sublimes paroles. Je ressemble au philosophe Diderot, Votre R&#233;v&#233;rence. Savez-vous, tr&#232;s saint p&#232;re, comme il se pr&#233;senta chez le m&#233;tropolite Platon [[27]: #_ftnref27 M&#233;tropolite de Moscou (1737-1812).], sous limp&#233;ratrice Catherine? Il entre et dit dembl&#233;e: Il ny a point de Dieu. &#192; quoi le grand pr&#233;lat r&#233;pond, le doigt lev&#233;: Linsens&#233; a dit en son c&#339;ur: il ny a point de Dieu! Aussit&#244;t Diderot de se jeter &#224; ses pieds: Je crois, s&#233;crie-t-il, et je veux &#234;tre baptis&#233;. On le baptisa sur-le-champ. La princesse Dachkov [[28]: #_ftnref27 Femme de lettres c&#233;l&#232;bre, amie de Catherine II, pr&#233;sidente de lAcad&#233;mie des Sciences (1743-1810).] fut la marraine, et Potemkine [[29]: #_ftnref27 C&#233;l&#232;bre prince de Tauride, favori de Catherine II (1739-1790).] le parrain


Fiodor Pavlovitch, cest intol&#233;rable! Vous savez fort bien que vous mentez et que cette stupide anecdote est fausse; pourquoi faire le malin? prof&#233;ra dune voix tremblante Mioussov, qui ne pouvait d&#233;j&#224; plus se contenir.


Jai pressenti toute ma vie que c&#233;tait un mensonge! sexclama Fiodor Pavlovitch en semballant. En revanche, messieurs, je vais vous dire toute la v&#233;rit&#233;. &#201;minent starets, pardonnez-moi, jai invent&#233; la fin, le bapt&#234;me de Diderot; cela ne m&#233;tait jamais venu &#224; lesprit auparavant, je lai invent&#233; pour donner du piquant. Si je fais le malin, Piotr Alexandrovitch, cest pour &#234;tre plus gentil. Au reste, parfois, je ne sais pas moi-m&#234;me pourquoi. Quant &#224; Diderot, jai entendu raconter cela: Linsens&#233; a dit, une vingtaine de fois dans ma jeunesse, par les propri&#233;taires fonciers du pays, quand jhabitais chez eux; je lai entendu dire, Piotr Alexandrovitch, &#224; votre tante, Mavra Fominichna. Jusqu&#224; maintenant, tous sont persuad&#233;s que limpie Diderot a fait visite au m&#233;tropolite Platon pour discuter de Dieu


Mioussov s&#233;tait lev&#233;, &#224; bout de patience, et comme hors de lui. Il &#233;tait furieux et comprenait que sa fureur le rendait ridicule. Ce qui se passait dans la cellule &#233;tait vraiment intol&#233;rable. Depuis quarante ou cinquante ans que des visiteurs sy r&#233;unissaient c&#233;tait toujours avec la plus profonde v&#233;n&#233;ration. Presque tous ceux qui y &#233;taient admis comprenaient quon leur accordait une insigne faveur. Beaucoup, parmi eux, se mettaient &#224; genoux et le demeuraient durant toute la visite. Des gens dun rang &#233;lev&#233;, des &#233;rudits et m&#234;me des libres penseurs, venus soit par curiosit&#233;, soit pour un autre motif, se faisaient un devoir de t&#233;moigner au starets une profonde d&#233;f&#233;rence et de grands &#233;gards durant tout lentretien  quil f&#251;t public ou priv&#233;  dautant plus quil n&#233;tait pas question dargent. Il ny avait que lamour et la bont&#233;, en pr&#233;sence du repentir et de la soif de r&#233;soudre un probl&#232;me moral compliqu&#233;, une crise de la vie du c&#339;ur. Aussi, les bouffonneries auxquelles s&#233;tait livr&#233; Fiodor Pavlovitch, choquantes en un tel lieu, avaient-elles provoqu&#233; lembarras et l&#233;tonnement des t&#233;moins, de plusieurs dentre eux, en tout cas. Les religieux, demeur&#233;s impassibles, fixaient leur attention sur ce quallait dire le starets, mais paraissaient d&#233;j&#224; pr&#234;ts &#224; se lever comme Mioussov. Aliocha avait envie de pleurer et courbait la t&#234;te. Tout son espoir reposait sur son fr&#232;re Ivan, le seul dont linfluence f&#251;t capable darr&#234;ter son p&#232;re, et il &#233;tait stup&#233;fait de le voir assis, immobile, les yeux baiss&#233;s, attendant avec curiosit&#233; le d&#233;nouement de cette sc&#232;ne, comme sil y &#233;tait compl&#232;tement &#233;tranger. Aliocha nosait pas regarder Rakitine (le s&#233;minariste), avec lequel il vivait presque sur un pied dintimit&#233;: il connaissait ses pens&#233;es (il &#233;tait dailleurs seul &#224; les conna&#238;tre dans tout le monast&#232;re).


Excusez-moi commen&#231;a Mioussov, en sadressant au starets, davoir lair de prendre part &#224; cette indigne plaisanterie. Jai eu tort de croire que m&#234;me un individu tel que Fiodor Pavlovitch saurait se tenir &#224; sa place chez un personnage aussi respectable Je ne pensais pas quil faudrait mexcuser d&#234;tre venu avec lui


Piotr Alexandrovitch nacheva pas et, tout confus, voulait d&#233;j&#224; sortir de la chambre.


Ne vous inqui&#233;tez pas, je vous en prie, dit le starets en se dressant sur ses pieds d&#233;biles; et, prenant Piotr Alexandrovitch par les deux mains, il lobligea &#224; se rasseoir. Calmez-vous, je vous en prie. Vous &#234;tes mon h&#244;te.


Cela dit, et apr&#232;s une r&#233;v&#233;rence, il retourna sasseoir sur le divan.


&#201;minent starets, dites-moi, est-ce que ma vivacit&#233; vous offense? sexclama soudain Fiodor Pavlovitch, en se cramponnant des deux mains aux bras du fauteuil, comme pr&#234;t &#224; en bondir suivant la r&#233;ponse qui lui serait faite.


Je vous supplie &#233;galement de ne pas vous inqui&#233;ter et de ne pas vous g&#234;ner, pronon&#231;a le starets avec majest&#233; Ne vous g&#234;nez pas, soyez tout &#224; fait comme chez vous. Surtout, nayez pas tant honte de vous-m&#234;me, car tout le mal vient de l&#224;.


Tout &#224; fait comme chez moi? Cest-&#224;-dire au naturel? Oh! cest trop, cest beaucoup trop, mais jaccepte avec attendrissement! Savez-vous, mon v&#233;n&#233;r&#233; P&#232;re, ne me poussez pas &#224; me montrer au naturel, cest trop risqu&#233; Je nirai pas moi-m&#234;me jusque-l&#224;; ce que je vous en dis, cest pour vous mettre en garde. La suite est encore enfouie dans les t&#233;n&#232;bres de linconnu, bien que certains voulussent d&#233;j&#224; me faire la le&#231;on; ceci est &#224; votre adresse, Piotr Alexandrovitch. &#192; vous, sainte cr&#233;ature, voici ce que je d&#233;clare: Je d&#233;borde denthousiasme! Il se leva et, les bras en lair, prof&#233;ra: B&#233;ni soit le ventre qui ta port&#233; et les mamelles qui tont allait&#233;, les mamelles surtout! Par votre remarque, tout &#224; lheure: Nayez pas tant honte de vous-m&#234;me, car tout le mal vient de l&#224;, vous mavez comme transperc&#233;, vous avez lu en moi. En effet, quand je vais vers les gens, il me semble que je suis le plus vil de tous, et que tout le monde me prend pour un bouffon; alors je me dis: Faisons le bouffon, je ne crains pas votre opinion, car vous &#234;tes tous, jusquau dernier, plus vils que moi! Voil&#224; pourquoi je suis bouffon, par honte, &#233;minent P&#232;re, par honte. Ce nest que par timidit&#233; que je fais le cr&#226;ne. Car si j&#233;tais s&#251;r, en entrant, que tous maccueillent comme un &#234;tre sympathique et raisonnable, Dieu, que je serais bon! Ma&#238;tre  il se mit soudain &#224; genoux  que faut-il faire pour gagner la vie &#233;ternelle?


M&#234;me alors, il &#233;tait difficile de savoir sil plaisantait ou c&#233;dait &#224; lattendrissement.


Le starets leva les yeux vers lui et pronon&#231;a en souriant:


Il y a longtemps que vous-m&#234;me savez ce quil faut faire, vous ne manquez pas de sens: ne vous adonnez pas &#224; la boisson et &#224; lintemp&#233;rance de langage, ne vous adonnez pas &#224; la sensualit&#233;, surtout &#224; lamour de largent, et fermez vos d&#233;bits de boisson, au moins deux ou trois, si vous ne pouvez pas les fermer tous. Mais surtout, avant tout, ne mentez pas.


Cest &#224; propos de Diderot que vous dites cela?


Non, ce nest pas &#224; propos de Diderot. Surtout ne vous mentez pas &#224; vous-m&#234;me. Celui qui se ment &#224; soi-m&#234;me et &#233;coute son propre mensonge va jusqu&#224; ne plus distinguer la v&#233;rit&#233; ni en soi ni autour de soi; il perd donc le respect de soi et des autres. Ne respectant personne, il cesse daimer, et pour soccuper et se distraire, en labsence damour, il sadonne aux passions et aux grossi&#232;res jouissances; il va jusqu&#224; la bestialit&#233; dans ses vices, et tout cela provient du mensonge continuel &#224; soi-m&#234;me et aux autres. Celui qui se ment &#224; soi-m&#234;me peut &#234;tre le premier &#224; soffenser. On &#233;prouve parfois du plaisir &#224; soffenser, nest-ce pas? Un individu sait que personne ne la offens&#233;, mais quil sest lui-m&#234;me forg&#233; une offense, noircissant &#224; plaisir le tableau, quil sest attach&#233; &#224; un mot et a fait dun monticule une montagne,  il le sait, pourtant il est le premier &#224; soffenser, jusqu&#224; en &#233;prouver une grande satisfaction; par l&#224; m&#234;me il parvient &#224; la v&#233;ritable haine Mais levez-vous, asseyez-vous, je vous en conjure; cela, cest aussi un geste faux


Bienheureux! Laissez-moi vous baiser la main.  Fiodor Pavlovitch se redressa et posa les l&#232;vres sur la main d&#233;charn&#233;e du starets.  Vous avez raison, &#231;a fait plaisir de soffenser. Je navais jamais si bien entendu exprimer cela. Oui, oui, jai pris plaisir toute ma vie aux offenses, pour lesth&#233;tique, car &#234;tre offens&#233;, non seulement &#231;a fait plaisir, mais parfois cest beau! Voil&#224; ce que vous avez oubli&#233;, &#233;minent starets: la beaut&#233;! je le noterai dans mon carnet. Quant &#224; mentir, je nai fait que cela toute ma vie, &#224; chaque jour et &#224; chaque heure. En v&#233;rit&#233;, je suis mensonge et p&#232;re du mensonge! Dailleurs, je crois que ce nest pas le p&#232;re du mensonge, je membrouille dans les textes, eh bien! disons le fils du mensonge, cela suffit. Seulement mon ange on peut parfois broder sur Diderot! Cela ne fait pas de mal, alors que certaines paroles peuvent faire du mal. &#201;minent starets, &#224; propos, je me rappelle, il y a trois ans, je m&#233;tais promis de venir ici me renseigner et d&#233;couvrir avec insistance la v&#233;rit&#233;; priez seulement Piotr Alexandrovitch de ne pas minterrompre. Voici de quoi il sagit: Est-ce vrai, mon r&#233;v&#233;rend P&#232;re, ce quon raconte quelque part, dans les Men&#233;es[[30]: #_ftnref30 Du grec m&#232;naion (mensuel), livre liturgique contenant les offices des f&#234;tes fixes qui tombent pendant lun des douze mois de lann&#233;e.], dun saint thaumaturge qui subit le martyre pour la foi et, apr&#232;s avoir &#233;t&#233; d&#233;capit&#233;, releva sa t&#234;te et en la baisant gentiment, la porta longtemps dans ses bras. Est-ce vrai ou non, mes P&#232;res?


Non, ce nest pas vrai, dit le starets.


Il ny a rien de semblable dans aucun Men&#233;e. &#192; propos de quel saint dites-vous que ce fait est rapport&#233;? demanda le P&#232;re biblioth&#233;caire.


Jignore lequel. Je nen ai pas connaissance. On ma induit en erreur. Je lai entendu dire et savez-vous par qui? par ce m&#234;me Piotr Alexandrovitch Mioussov, qui vient de se f&#226;cher &#224; propos de Diderot.


Je ne vous ai jamais racont&#233; cela, pour la bonne raison que je ne cause jamais avec vous.


Il est vrai que vous ne lavez pas racont&#233; &#224; moi personnellement, mais dans une soci&#233;t&#233; o&#249; je me trouvais, il y a quatre ans. Si jai rappel&#233; le fait, cest que vous avez &#233;branl&#233; ma foi par ce r&#233;cit comique, Piotr Alexandrovitch. Vous lignorez, mais je suis revenu chez moi la foi &#233;branl&#233;e, et depuis je chancelle toujours davantage. Oui, Piotr Alexandrovitch, vous avez &#233;t&#233; cause dune grande chute. Cest bien autre chose que Diderot!


Fiodor Pavlovitch s&#233;chauffait dune fa&#231;on path&#233;tique, bien quil f&#251;t &#233;vident pour tous quil se donnait de nouveau en spectacle. Mais Mioussov &#233;tait piqu&#233; au vif.


Quelle absurdit&#233;, comme tout le reste dailleurs! murmura-t-il. Si jai dit cela ce nest certes pas &#224; vous. En fait, jai entendu &#224; Paris un Fran&#231;ais raconter quon lit chez nous cet &#233;pisode &#224; la messe, dans les Men&#233;es. Cest un &#233;rudit, qui a sp&#233;cialement &#233;tudi&#233; la statistique de la Russie, o&#249; il a longtemps s&#233;journ&#233;. Quant &#224; moi, je nai pas lu les Men&#233;es et je ne les lirai pas Que ne dit-on pas &#224; table! Et nous d&#238;nions alors


Oui, vous d&#238;niez alors, et moi jai perdu la foi! dit pour le taquiner Fiodor Pavlovitch.


Que mimporte votre foi! allait crier Mioussov, mais il se contint et prof&#233;ra avec m&#233;pris: Vous souillez litt&#233;ralement tout ce que vous touchez.


Le starets se leva soudain.


Excusez-moi, messieurs, de vous laisser seuls quelques instants, dit-il en sadressant &#224; tous les visiteurs; mais on mattendait d&#232;s avant votre arriv&#233;e. Quant &#224; vous, abstenez-vous de mentir, ajouta-t-il dun ton plaisant &#224; ladresse de Fiodor Pavlovitch.


Il quitta la cellule. Aliocha et le novice s&#233;lanc&#232;rent pour laider &#224; descendre lescalier. Aliocha &#233;touffait; il &#233;tait heureux de sortir, heureux &#233;galement de voir le starets gai et non offens&#233;. Le starets se dirigeait vers la galerie pour b&#233;nir celles qui lattendaient, mais Fiodor Pavlovitch larr&#234;ta &#224; la porte de la cellule.


Bienheureux! sexclama-t-il avec sentiment, permettez-moi de vous baiser encore une fois la main! Avec vous, on peut causer, on peut vivre. Vous pensez peut-&#234;tre que je mens sans cesse et que je fais toujours le bouffon? C&#233;tait pour me rendre compte si lon peut vivre avec vous, sil y a place pour mon humilit&#233; &#224; c&#244;t&#233; de votre fiert&#233;. Je vous d&#233;livre un certificat de sociabilit&#233;! Maintenant, je ne soufflerai plus mot. Je vais masseoir et garder le silence. Maintenant, &#224; vous de parler, Piotr Alexandrovitch, vous demeurez le personnage principal pour dix minutes.



III. Les femmes croyantes

Au bas de la galerie en bois pratiqu&#233;e vers le mur ext&#233;rieur de lenceinte se pressaient une vingtaine de femmes du peuple. On les avait pr&#233;venues que le starets allait enfin sortir, et elles s&#233;taient group&#233;es en lattendant. Les dames Khokhlakov lattendaient &#233;galement, mais dans une chambre de la galerie, r&#233;serv&#233;e aux visiteuses de qualit&#233;. Elles &#233;taient deux: la m&#232;re et la fille. La premi&#232;re, riche propri&#233;taire, toujours habill&#233;e avec go&#251;t, &#233;tait encore assez jeune et dext&#233;rieur fort agr&#233;able, avec des yeux vifs et presque noirs. Elle navait que trente-trois ans et &#233;tait veuve depuis cinq ans. Sa fille, &#226;g&#233;e de quatorze ans, avait les jambes paralys&#233;es. La pauvre fillette ne marchait plus depuis six mois; on la transportait dans une chaise longue &#224; roulettes. Elle avait un d&#233;licieux visage, un peu amaigri par la maladie, mais gai; des lueurs fol&#226;tres brillaient dans ses grands yeux sombres, quombrageaient de longs cils. Depuis le printemps, la m&#232;re se disposait &#224; lemmener &#224; l&#233;tranger, mais des travaux entrepris dans leur domaine les avaient retard&#233;es. Elles s&#233;journaient depuis huit jours dans notre ville plus pour affaire que par d&#233;votion; n&#233;anmoins elles avaient d&#233;j&#224; rendu visite au starets, trois jours auparavant. Elles &#233;taient revenues encore une fois, et tout en sachant que le starets ne pouvait presque plus recevoir personne, elles suppliaient quon leur accord&#226;t le bonheur de voir le grand gu&#233;risseur. En attendant sa venue, la m&#232;re &#233;tait assise &#224; c&#244;t&#233; du fauteuil de sa fille; &#224; deux pas se tenait debout un vieux moine, venu dun lointain monast&#232;re du Nord et qui d&#233;sirait recevoir la b&#233;n&#233;diction du starets. Mais celui-ci, apparu sur la galerie, alla droit au peuple. La foule se pressait autour du perron de trois marches qui r&#233;unissait la galerie basse au sol. Le starets sarr&#234;ta sur la marche sup&#233;rieure, rev&#234;tit l&#233;tole et b&#233;nit les femmes qui lentouraient. On lui amena une poss&#233;d&#233;e quon tenait par les deux mains. D&#232;s quelle aper&#231;ut le starets, elle fut prise dun hoquet, poussant des g&#233;missements et secou&#233;e par des spasmes comme dans une crise &#233;clamptique. Lui ayant recouvert la t&#234;te de l&#233;tole, le starets pronon&#231;a sur elle une courte pri&#232;re, et elle sapaisa aussit&#244;t. Jignore ce qui se passe maintenant, mais dans mon enfance jeus souvent loccasion de voir et dentendre ces poss&#233;d&#233;es, dans les villages et les monast&#232;res. Amen&#233;es &#224; la messe, elles glapissaient et aboyaient dans l&#233;glise, mais quand on apportait le Saint-Sacrement et quelles sen approchaient, la crise d&#233;moniaque cessait aussit&#244;t et les malades sapaisaient toujours pour un certain temps. Encore enfant, cela m&#233;tonnait et me surprenait fort. Jentendais alors certains propri&#233;taires fonciers et surtout des instituteurs de la ville r&#233;pondre &#224; mes questions que c&#233;tait une simulation pour ne pas travailler, et que lon pouvait toujours la r&#233;primer en se montrant s&#233;v&#232;re; on citait &#224; lappui diverses anecdotes. Par la suite, jappris avec &#233;tonnement de m&#233;decins sp&#233;cialistes quil ny avait l&#224; aucune simulation, que c&#233;tait une terrible maladie des femmes, attestant, plus particuli&#232;rement en Russie, la dure condition de nos paysannes. Elle provenait de travaux accablants, ex&#233;cut&#233;s trop t&#244;t apr&#232;s des couches laborieuses, mal effectu&#233;es, sans aucune aide m&#233;dicale; en outre, du d&#233;sespoir, des mauvais traitements, etc., ce que certaines natures f&#233;minines ne peuvent endurer, malgr&#233; lexemple g&#233;n&#233;ral. La gu&#233;rison &#233;trange et subite dune poss&#233;d&#233;e en proie aux convulsions, d&#232;s quon lapprochait des saintes esp&#232;ces, gu&#233;rison attribu&#233;e alors &#224; la simulation et, de plus, &#224; un truc employ&#233; pour ainsi dire par les cl&#233;ricaux eux-m&#234;mes, seffectuait probablement aussi de la fa&#231;on la plus naturelle. Les femmes qui conduisaient la malade, et surtout elle-m&#234;me, &#233;taient persuad&#233;es, comme dune v&#233;rit&#233; &#233;vidente, que lesprit impur qui la poss&#233;dait ne pourrait jamais r&#233;sister &#224; la pr&#233;sence du Saint-Sacrement devant lequel on inclinait la malheureuse. Aussi, chez une femme nerveuse, atteinte dune affection psychique, il se produisait toujours (et cela devait &#234;tre) comme un &#233;branlement nerveux de tout lorganisme, &#233;branlement caus&#233; par lattente du miracle de la gu&#233;rison et par la foi absolue en son accomplissement. Et il saccomplissait, ne f&#251;t-ce que pour une minute. Cest ce qui eut lieu d&#232;s que le starets eut recouvert la malade de l&#233;tole.


Beaucoup des femmes qui se pressaient autour de lui versaient des larmes dattendrissement et denthousiasme; dautres s&#233;lan&#231;aient pour baiser ne f&#251;t-ce que le bord de son habit, quelques-unes se lamentaient. Il les b&#233;nissait toutes et conversait avec elles. Il connaissait d&#233;j&#224; la poss&#233;d&#233;e, qui habitait un village &#224; une lieue et demie du monast&#232;re; ce n&#233;tait pas la premi&#232;re fois quon la lui amenait.


En voil&#224; une qui vient de loin! dit-il en d&#233;signant une femme encore jeune, mais tr&#232;s maigre et d&#233;faite, le visage plut&#244;t noirci que h&#226;l&#233;. Elle &#233;tait &#224; genoux et fixait le starets dun regard immobile. Son regard avait quelque chose d&#233;gar&#233;.


Je viens de loin, mon P&#232;re, de loin, &#224; trois cents verstes dici. De loin, mon P&#232;re, de loin, r&#233;p&#233;ta la femme comme un refrain, balan&#231;ant la t&#234;te de droite &#224; gauche, la joue appuy&#233;e sur la paume de sa main. Elle parlait comme en se lamentant. Il y a dans le peuple une douleur silencieuse et patiente: elle rentre en elle-m&#234;me et se tait. Mais il y en a une autre qui &#233;clate: elle se manifeste par les larmes et se r&#233;pand en lamentations, surtout chez les femmes. Elle nest pas plus l&#233;g&#232;re que la douleur silencieuse. Les lamentations napaisent quen rongeant et en d&#233;chirant le c&#339;ur. Une pareille douleur ne veut pas de consolations, elle se repa&#238;t de lid&#233;e d&#234;tre inextinguible. Les lamentations ne sont que le besoin dirriter davantage la plaie.


Vous &#234;tes citadine, sans doute? continua le starets en la regardant avec curiosit&#233;.


Nous habitons la ville, mon P&#232;re; nous sommes de la campagne, mais nous demeurons en ville. Je suis venue pour te voir. Nous avons entendu parler de toi, mon P&#232;re. Jai enterr&#233; mon tout jeune fils, jallais prier Dieu, jai &#233;t&#233; dans trois monast&#232;res et on ma dit: Va aussi l&#224;-bas, Nastassiouchka [[31]: #_ftnref31 Diminutif tr&#232;s familier dAnastassia (Anastasie).], cest-&#224;-dire vers vous, mon P&#232;re, vers vous. Je suis venue, j&#233;tais hier soir &#224; l&#233;glise et me voil&#224;.


Pourquoi pleures-tu?


Je pleure mon fils, il &#233;tait dans sa troisi&#232;me ann&#233;e, il ne lui manquait que trois mois. Cest &#224; cause de lui que je me tourmente. C&#233;tait le dernier; Nikitouchka [[32]: #_ftnref32 Diminutif caressant de Nikita (Nic&#233;tas).] et moi, nous en avons eu quatre, mais les enfants ne restent pas chez nous, bien-aim&#233;, ils ne restent pas. Jai enterr&#233; les trois premiers, je navais pas tant de chagrin; mais ce dernier, je ne puis loublier. Cest comme sil &#233;tait l&#224; devant moi, il ne sen va pas. Jen ai l&#226;me dess&#233;ch&#233;e. Je regarde son linge, sa petite chemise, ses bottines, et je sanglote. J&#233;tale tout ce qui est rest&#233; apr&#232;s lui, chaque chose, je regarde et je pleure. Je dis &#224; Nikitouchka, mon mari: Eh! le ma&#238;tre, laisse-moi aller en p&#232;lerinage. Il est cocher, nous avons de quoi, mon p&#232;re, nous avons de quoi, nous sommes &#224; notre compte, tout est &#224; nous, les chevaux et les voitures. Mais &#224; quoi bon maintenant tout ce bien? Mon Nikitouchka a d&#251; se mettre &#224; boire sans moi, cest s&#251;r, et d&#233;j&#224; auparavant, d&#232;s que je m&#233;loignais, il faiblissait. Mais maintenant je ne pense plus &#224; lui, voil&#224; trois mois que jai quitt&#233; la maison. Jai tout oubli&#233;, je ne veux plus me rappeler; que ferais-je de lui maintenant? Jai fini avec lui et avec tous les autres. Et &#224; pr&#233;sent, je ne voudrais pas voir ma maison et mon bien, et je pr&#233;f&#233;rerais m&#234;me avoir perdu la vue.


&#201;coute, m&#232;re, prof&#233;ra le starets, un grand saint dautrefois aper&#231;ut dans le temple une m&#232;re qui pleurait comme toi, aussi &#224; cause de son fils unique que le Seigneur avait &#233;galement rappel&#233; &#224; lui. Ne sais-tu pas, lui dit le saint, comme ces enfantelets sont hardis devant le tr&#244;ne de Dieu? Il ny a m&#234;me personne de plus hardi, dans le royaume des cieux. Seigneur, Tu nous as donn&#233; la vie, disent-ils &#224; Dieu, mais &#224; peine avions-nous vu le jour que Tu nous las reprise. Ils demandent et r&#233;clament si hardiment que le Seigneur en fait aussit&#244;t des anges. Cest pourquoi, dit le saint, r&#233;jouis-toi et ne pleure pas, ton enfant est maintenant chez le Seigneur dans le ch&#339;ur des anges. Voil&#224; ce que dit, dans les temps anciens, le saint &#224; la femme qui pleurait. C&#233;tait un grand saint et il ne pouvait rien lui dire qui ne f&#251;t vrai. Sache donc, m&#232;re, que ton enfant aussi se tient certainement devant le tr&#244;ne du Seigneur, se r&#233;jouit, se divertit et prie Dieu pour toi. Tu peux pleurer, mais r&#233;jouis-toi.


La femme l&#233;coutait, la joue dans la main, inclin&#233;e. Elle soupira profond&#233;ment.


Cest de la m&#234;me mani&#232;re que Nikitouchka me consolait: Tu nes pas raisonnable, pourquoi pleurer? notre fils, bien s&#251;r, chante maintenant avec les anges aupr&#232;s du Seigneur. Et, tandis quil me disait cela, je le voyais pleurer. Et je lui disais &#224; mon tour: Eh oui, je le sais bien; o&#249; serait-il, sinon chez le Seigneur; seulement il nest plus ici avec nous en ce moment, tout pr&#232;s, comme il restait autrefois. Oh! si je pouvais le revoir une fois, rien quune fois, sans mapprocher de lui, sans parler, en me cachant dans un coin. Seulement le voir une minute, lentendre jouer dehors, venir, comme il le faisait parfois, crier de sa petite voix: Maman, o&#249; es-tu? Si je pouvais entendre ses petits pieds trotter dans la chambre; bien souvent, je me rappelle, il courait &#224; moi avec des cris et des rires, si seulement je lentendais! Mais il nest plus l&#224;, mon P&#232;re, et je ne lentendrai plus jamais! Voil&#224; sa ceinture, mais il nest plus l&#224;, et cest fini pour toujours!


Elle tira de son sein la petite ceinture en passementerie de son gar&#231;on; d&#232;s quelle leut regard&#233;e, elle fut secou&#233;e de sanglots, cachant ses yeux avec ses doigts &#224; travers lesquels coulaient des torrents de larmes.


Eh! prof&#233;ra le starets, cela cest lantique Rachel pleurant ses enfants sans pouvoir &#234;tre consol&#233;e, car ils ne sont plus [[33]: #_ftnref33 Matthieu, II, 18.]. Tel est le sort qui vous est assign&#233; en ce monde, &#244; m&#232;res! Ne te console pas, il ne faut pas te consoler, pleure, mais chaque fois que tu pleures, rappelle-toi que ton fils est un des anges de Dieu, que, de l&#224;-haut, il te regarde et te voit, quil se r&#233;jouit de tes larmes et les montre au Seigneur; longtemps encore tes pleurs maternels couleront, mais enfin ils deviendront une joie paisible, tes larmes am&#232;res seront des larmes dattendrissement et de purification, laquelle sauve du p&#233;ch&#233;. Je prierai pour le repos de l&#226;me de ton fils; comment sappelait-il?


Alex&#233;i, mon P&#232;re.


Cest un beau nom. Il avait pour saint patron Alex&#233;i, homme de Dieu?


Oui, mon P&#232;re, Alex&#233;i, homme de Dieu [[34]: #_ftnref34 La l&#233;gende de saint Alexis, lhomme de Dieu est encore aussi populaire en Russie quelle l&#233;tait en France au Moyen &#194;ge.].


Quel grand saint! Je prierai pour lui, m&#232;re, je noublierai pas ton affliction dans mes pri&#232;res; je prierai aussi pour la sant&#233; de ton mari; mais cest un p&#233;ch&#233; de labandonner, retourne vers lui, prends-en bien soin. De l&#224;-haut, ton fils voit que tu as abandonn&#233; son p&#232;re et pleure sur vous. Pourquoi troubler sa b&#233;atitude? Il vit, car l&#226;me vit &#233;ternellement, il nest pas dans la maison, mais il se trouve tout pr&#232;s de vous, invisible. Comment viendra-t-il, si tu dis que tu d&#233;testes ta demeure? Vers qui viendra-t-il, sil ne vous trouve pas &#224; la maison, sil ne vous trouve pas ensemble, le p&#232;re et la m&#232;re? Il tappara&#238;t maintenant et tu es tourment&#233;e; alors il tenverra de doux songes. Retourne vers ton mari, m&#232;re, et d&#232;s aujourdhui.


Jirai, bien-aim&#233;, selon ta parole, tu as lu dans mon c&#339;ur. Nikitouchka, tu mattends, mon ch&#233;ri, tu mattends, commen&#231;ait &#224; se lamenter la femme, mais le starets se tournait d&#233;j&#224; vers une petite vieille, habill&#233;e non en p&#233;r&#233;grine, mais en citadine. On voyait &#224; ses yeux quelle avait une communication &#224; faire. C&#233;tait la veuve dun sous-officier, habitante de notre ville. Son fils Vassili, employ&#233; dans un commissariat, &#233;tait parti pour Irkoutsk, en Sib&#233;rie. Il lui avait &#233;crit deux fois, mais depuis un an il ne donnait plus signe de vie; elle avait fait des d&#233;marches et ne savait o&#249; se renseigner.


Lautre jour, St&#233;phanie Ilinichna B&#233;driaguine, une riche marchande, ma dit: &#201;cris sur un billet le nom de ton fils, Prochorovna [[35]: #_ftnref35 Fille de Prochore. En sadressant aux personnes de condition inf&#233;rieure, on omet parfois le pr&#233;nom et on les d&#233;signe par le simple patronyme.], va &#224; l&#233;glise, et commande des pri&#232;res pour le repos de son &#226;me. Son &#226;me sera dans langoisse et il t&#233;crira. Cest un moyen s&#251;r et fr&#233;quemment &#233;prouv&#233;. Seulement, jai des doutes Toi qui es notre lumi&#232;re, dis-moi si cest bien ou mal?


Garde-ten bien. Tu devrais m&#234;me avoir honte de le demander. Comment peut-on prier pour le repos dune &#226;me vivante, et sa propre m&#232;re encore! Cest un grand p&#233;ch&#233;, comme la sorcellerie; seule ton ignorance te vaut le pardon. Prie plut&#244;t pour sa sant&#233; la Reine des Cieux, prompte M&#233;diatrice, Auxiliaire des p&#233;cheurs, afin quelle te pardonne ton erreur. Et alors, Prochorovna: ou bien ton fils reviendra bient&#244;t vers toi, ou il enverra s&#251;rement une lettre. Sache-le. Va en paix, ton fils est vivant, je te le dis.


Bien-aim&#233;, que Dieu te r&#233;compense, toi notre bienfaiteur, qui prie pour nous tous, pour le rachat de nos p&#233;ch&#233;s.


Mais le starets avait d&#233;j&#224; remarqu&#233; dans la foule le regard ardent, dirig&#233; vers lui, dune paysanne &#224; lair poitrinaire, accabl&#233;e bien quencore jeune. Elle gardait le silence, ses yeux imploraient, mais elle paraissait craindre de sapprocher.


Que veux-tu, ma ch&#232;re?


Soulage mon &#226;me, bien-aim&#233;, murmura-t-elle doucement. Sans h&#226;te, elle se mit &#224; genoux, se prosterna &#224; ses pieds. Jai p&#233;ch&#233;, mon bon p&#232;re, et je crains mon p&#233;ch&#233;.


Le starets sassit sur la derni&#232;re marche, la femme se rapprocha de lui, toujours agenouill&#233;e.


Je suis veuve depuis trois ans, commen&#231;a-t-elle &#224; mi-voix. La vie n&#233;tait pas gaie avec mon mari, il &#233;tait vieux et me battait durement. Une fois quil &#233;tait couch&#233;, malade, je songeai en le regardant: Mais sil se r&#233;tablit et se l&#232;ve de nouveau, alors quarrivera-t-il? Et cette id&#233;e ne me quitta plus


Attends, dit le starets, en approchant son oreille des l&#232;vres de la femme. Celle-ci continua dune voix quon entendait &#224; peine. Elle eut bient&#244;t fini.


Il y a trois ans? demanda le starets.


Trois ans. Dabord je ny pensais pas, mais la maladie est venue et je suis dans langoisse.


Tu viens de loin?


Jai fait cinq cents verstes.


Tes-tu confess&#233;e?


Oui, deux fois.


As-tu &#233;t&#233; admise &#224; la communion?


Oui. Jai peur; jai peur de mourir.


Ne crains rien et naie jamais peur, ne te chagrine pas. Pourvu que le repentir dure, Dieu pardonne tout. Il ny a pas de p&#233;ch&#233; sur la terre que Dieu ne pardonne &#224; celui qui se repent sinc&#232;rement. Lhomme ne peut pas commettre de p&#233;ch&#233; capable d&#233;puiser lamour infini de Dieu. Car peut-il y avoir un p&#233;ch&#233; qui d&#233;passe lamour de Dieu? Ne songe quau repentir et bannis toute crainte. Crois que Dieu taime comme tu ne peux te le figurer, bien quil taime dans ton p&#233;ch&#233; et avec ton p&#233;ch&#233;. Il y aura plus de joie dans les cieux pour un p&#233;cheur qui se repent que pour dix justes [[36]: #_ftnref36 Luc, XV, 7. Le texte exact de l&#201;vangile est: que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui nont pas besoin de p&#233;nitence.]. Ne tafflige pas au sujet des autres et ne tirrite pas des injures. Pardonne dans ton c&#339;ur au d&#233;funt toutes ses offenses envers toi, r&#233;concilie-toi avec lui en v&#233;rit&#233;. Si tu te repens, cest que tu aimes. Or, si tu aimes, tu es d&#233;j&#224; &#224; Dieu Lamour rach&#232;te tout, sauve tout. Si moi, un p&#233;cheur comme toi, je me suis attendri, &#224; plus forte raison le Seigneur aura piti&#233; de toi. Lamour est un tr&#233;sor si inestimable quen &#233;change tu peux acqu&#233;rir le monde entier et racheter non seulement tes p&#233;ch&#233;s, mais ceux des autres. Va et ne crains rien.


Il fit trois fois sur elle le signe de la croix, &#244;ta de son cou une petite image et la passa au cou de la p&#233;cheresse, qui se prosterna en silence jusqu&#224; terre. Il se leva et regarda gaiement une femme bien portante qui tenait un nourrisson sur les bras.


Je viens de Vych&#233;gori&#233;, bien-aim&#233;.


Tu as fait pr&#232;s de deux lieues avec cet enfant sur les bras! Que veux-tu?


Je suis venue te voir. Ce nest pas la premi&#232;re fois, las-tu d&#233;j&#224; oubli&#233;? Tu as peu de m&#233;moire si tu ne te souviens pas de moi. On disait chez nous que tu &#233;tais malade. Eh bien! pensai-je, je vais aller le voir! Je te vois et tu nas rien. Tu vivras encore vingt ans, ma parole. Comment pourrais-tu tomber malade quand il y a tant de gens qui prient pour toi!


Merci de tout c&#339;ur, ma ch&#232;re.


&#192; propos, jai une petite demande &#224; tadresser: voil&#224; soixante kopecks, donne-les &#224; une autre plus pauvre que moi. En venant je songeais: Mieux vaut les lui remettre; il saura &#224; qui les donner.


Merci, ma ch&#232;re, merci, ma bonne, je ny manquerai pas. Tu me plais. Cest une fillette que tu as dans les bras?


Une fillette, bien-aim&#233;, Elisabeth.


Que le Seigneur vous b&#233;nisse toutes les deux, toi et la petite Elisabeth. Tu as r&#233;joui mon c&#339;ur, m&#232;re. Adieu, mes ch&#232;res filles.


Il les b&#233;nit toutes et leur fit une profonde r&#233;v&#233;rence.



IV. Une dame de peu de foi

Pendant cette conversation avec les femmes du peuple, la dame de passage versait de douces larmes quelle essuyait avec son mouchoir. C&#233;tait une femme du monde fort sensible et aux penchants vertueux. Quand le starets laborda enfin, elle laccueillit avec enthousiasme.


Jai &#233;prouv&#233; une telle impression, en contemplant cette sc&#232;ne attendrissante.  L&#233;motion lui coupa la parole.  Oh! je comprends que le peuple vous aime; moi aussi jaime le peuple, comment naimerait-on pas notre excellent peuple russe, si na&#239;f dans sa grandeur!


Comment va votre fille? Vous mavez fait demander un nouvel entretien?


Oh! je lai instamment demand&#233;, jai suppli&#233;, j&#233;tais pr&#234;te &#224; me mettre &#224; genoux et &#224; rester trois jours devant vos fen&#234;tres, jusqu&#224; ce que vous me laissiez entrer. Nous sommes venues, grand gu&#233;risseur, vous exprimer notre reconnaissance enthousiaste. Car cest vous qui avez gu&#233;ri Lise  tout &#224; fait  jeudi, en priant devant elle et en lui imposant les mains. Nous avions h&#226;te de baiser ces mains, de vous t&#233;moigner nos sentiments et notre v&#233;n&#233;ration.


Je lai gu&#233;rie, dites-vous? Mais elle est encore couch&#233;e dans son fauteuil?


Les fi&#232;vres nocturnes ont compl&#232;tement disparu depuis deux jours, &#224; partir de jeudi, dit la dame avec un empressement nerveux. Ce nest pas tout: ses jambes se sont fortifi&#233;es. Ce matin, elle sest lev&#233;e en bonne sant&#233;; regardez ses couleurs et ses yeux qui brillent. Elle pleurait constamment; &#224; pr&#233;sent elle rit, elle est gaie, joyeuse. Aujourdhui, elle a exig&#233; quon la m&#238;t debout, et elle sest tenue une minute toute seule, sans aucun appui. Elle veut parier avec moi que dans quinze jours elle dansera un quadrille. Jai fait venir le docteur Herzenstube; il a hauss&#233; les &#233;paules et dit: Cela me surprend, je ny comprends rien. Et vous voudriez que nous ne vous d&#233;rangions pas, que nous naccourions pas ici, pour vous remercier. Lise, remercie donc!


Le petit visage de Lise devint soudain s&#233;rieux. Elle se souleva de son fauteuil autant quelle put et, regardant le starets, joignit les mains, mais elle ne put y tenir et se mit &#224; rire, malgr&#233; quelle en e&#251;t.


Cest de lui que je ris, dit-elle en d&#233;signant Aliocha.


En observant le jeune homme qui se tenait derri&#232;re le starets, on e&#251;t vu ses joues se couvrir dune rapide rougeur. Il baissa ses yeux o&#249; une flamme avait brill&#233;.


Elle a une commission pour vous, Alex&#233;i Fiodorovitch Comment allez-vous? continua la m&#232;re en sadressant &#224; Aliocha et en lui tendant une main d&#233;licieusement gant&#233;e.


Le starets se retourna et consid&#233;ra Aliocha. Celui-ci sapprocha de Lise et lui tendit la main en souriant gauchement. Lise prit un air grave.


Catherine Ivanovna ma pri&#233;e de vous remettre ceci, et elle lui tendit une petite lettre. Elle vous prie de venir la voir le plus t&#244;t possible, et sans faute.


Elle me prie de venir, moi, chez elle? Pourquoi? murmura Aliocha avec un profond &#233;tonnement. Son visage se fit soucieux.


Oh! cest &#224; propos de Dmitri Fiodorovitch et de tous ces derniers &#233;v&#233;nements, expliqua rapidement la m&#232;re. Catherine Ivanovna sest arr&#234;t&#233;e maintenant &#224; une d&#233;cision mais pour cela elle doit absolument vous voir pourquoi? Je lignore, bien s&#251;r, mais elle vous prie de venir le plus t&#244;t possible. Et vous ne manquerez pas dy aller; les sentiments chr&#233;tiens vous lordonnent.


Je ne lai vue quune fois, continua Aliocha toujours perplexe.


Oh! cest une cr&#233;ature si noble, si inaccessible! D&#233;j&#224; rien que par ses souffrances consid&#233;rez ce quelle a endur&#233;, ce quelle endure maintenant, et ce qui lattend tout cela est affreux, affreux!


Cest bien, jirai, d&#233;cida Alex&#233;i, apr&#232;s avoir parcouru le billet court et &#233;nigmatique, qui ne contenait aucune explication, &#224; part la pri&#232;re instante de venir.


Ah! comme cest gentil &#224; vous, sexclama Lise avec animation. Je disais &#224; maman: Jamais il nira, il fait son salut. Comme vous &#234;tes bon! Jai toujours pens&#233; que vous &#233;tiez bon, cest un plaisir de vous le dire maintenant!


Lise! fit gravement la m&#232;re qui, dailleurs, eut un sourire.


Vous nous avez oubli&#233;es, Alex&#233;i Fiodorovitch, vous ne voulez pas du tout nous rendre visite. Cependant Lise ma dit deux fois quelle ne se trouvait bien quavec vous.


Aliocha leva ses yeux baiss&#233;s, rougit de nouveau et sourit sans savoir pourquoi. Dailleurs, le starets ne lobservait plus. Il &#233;tait entr&#233; en conversation avec le moine qui attendait sa venue, comme nous lavons dit, &#224; c&#244;t&#233; du fauteuil de Lise. C&#233;tait, &#224; le voir, un moine dune condition des plus modestes, aux id&#233;es &#233;troites et arr&#234;t&#233;es, mais croyant et obstin&#233; en son genre. Il raconta quil habitait loin, dans le Nord, pr&#232;s dObdorsk [[37]: #_ftnref37 Petite ville situ&#233;e &#224; lextr&#233;mit&#233; nord de Tobolsk (Sib&#233;rie Occidentale).], Saint-Sylvestre, un pauvre monast&#232;re qui ne comptait que neuf moines. Le starets le b&#233;nit, linvita &#224; venir dans sa cellule quand bon lui semblerait.


Comment pouvez-vous tenter de telles choses? demanda le moine en montrant gravement Lise. Il faisait allusion &#224; sa gu&#233;rison.


Il est encore trop t&#244;t pour en parler. Un soulagement nest pas la gu&#233;rison compl&#232;te et peut avoir dautres causes. Mais ce qui a pu se passer est d&#251; uniquement &#224; la volont&#233; de Dieu. Tout vient de Lui. Venez me voir, mon P&#232;re, ajouta-t-il, je ne pourrai pas toujours vous recevoir, je suis souffrant et sais que mes jours sont compt&#233;s.


Oh! non, non, Dieu ne vous enl&#232;vera pas &#224; nous, vous vivrez encore longtemps, longtemps, s&#233;cria la m&#232;re. Comment seriez-vous malade? Vous paraissez si bien portant, gai et heureux.


Je me sens beaucoup mieux aujourdhui, mais je sais que ce nest pas pour longtemps. Je connais maintenant &#224; fond ma maladie. Si je vous semble si gai, rien ne peut me faire plus de plaisir que de vous lentendre dire. Car le bonheur est la fin de lhomme, et celui qui a &#233;t&#233; parfaitement heureux a le droit de se dire: Jai accompli la loi divine sur cette terre. Les justes, les saints, les martyrs ont tous &#233;t&#233; heureux.


Oh! les hardies, les sublimes paroles! sexclama la m&#232;re. Elles vous transpercent! Cependant, le bonheur, o&#249; est-il? Qui peut se dire heureux? Oh, puisque vous avez eu la bont&#233; de nous permettre de vous voir encore aujourdhui, &#233;coutez tout ce que je ne vous ai pas dit la derni&#232;re fois, ce que je nosais pas vous dire, ce dont je souffre depuis si longtemps! Car je souffre, excusez-moi, je souffre


Et, dans un &#233;lan de ferveur, elle joignit les mains devant lui.


De quoi souffrez-vous particuli&#232;rement?


Je souffre de ne pas croire


De ne pas croire en Dieu?


Oh, non, non, je nose pas penser &#224; cela; mais la vie future, quelle &#233;nigme: personne nen conna&#238;t le mot! &#201;coutez-moi, vous qui connaissez l&#226;me humaine et qui la gu&#233;rissez; sans doute, je nose pas vous demander de me croire absolument, mais je vous assure, de la fa&#231;on la plus solennelle, que ce nest pas par l&#233;g&#232;ret&#233; que je parle en ce moment: cette id&#233;e de la vie doutre-tombe m&#233;meut jusqu&#224; la souffrance, jusqu&#224; l&#233;pouvante Et je ne sais &#224; qui madresser, je nai jamais os&#233; durant toute ma vie Maintenant je me permets de madresser &#224; vous &#212; Dieu! pour qui allez-vous me prendre!


Elle frappa ses mains lune contre lautre.


Ne vous inqui&#233;tez pas de mon opinion, r&#233;pondit le starets; je crois parfaitement &#224; la sinc&#233;rit&#233; de votre angoisse.


Oh, comme je vous suis reconnaissante! Voyez: je ferme les yeux et je songe. Si tous croient, do&#249; cela vient-il? On assure que la religion a pour origine leffroi inspir&#233; par les ph&#233;nom&#232;nes angoissants de la nature, mais que rien de tout cela nexiste. Eh bien, me dis-je, jai cru toute ma vie; je mourrai et il ny aura rien, et seule lherbe poussera sur ma tombe, comme sexprime un &#233;crivain. Cest affreux! Comment recouvrer la foi? Dailleurs, je nai cru que dans ma petite enfance, m&#233;caniquement, sans penser &#224; rien Comment me convaincre? Je suis venue mincliner devant vous et vous prier de m&#233;clairer. Car si je laisse passer loccasion pr&#233;sente, plus jamais on ne me r&#233;pondra. Comment me persuader? Dapr&#232;s quelles preuves? Que je suis malheureuse! Autour de moi, personne ne se pr&#233;occupe de ces choses, et je ne saurais endurer cela toute seule. Cest accablant!


Assur&#233;ment; mais ces choses-l&#224; ne peuvent pas se prouver, on doit sen persuader.


Comment, de quelle mani&#232;re?


Par lexp&#233;rience de lamour qui agit. Efforcez-vous daimer votre prochain avec une ardeur incessante. &#192; mesure que vous progresserez dans lamour, vous vous convaincrez de lexistence de Dieu et de limmortalit&#233; de votre &#226;me. Si vous allez jusqu&#224; labn&#233;gation totale dans votre amour du prochain, alors vous croirez indubitablement, et aucun doute ne pourra m&#234;me effleurer votre &#226;me. Cest d&#233;montr&#233; par lexp&#233;rience.


Lamour qui agit? Voil&#224; encore une question, et quelle question! Voyez: jaime tant lhumanit&#233; que  le croiriez-vous  je r&#234;ve parfois dabandonner tout ce que jai, de quitter Lise et de me faire s&#339;ur de charit&#233;. Je ferme les yeux, je songe et je r&#234;ve; dans ces moments-l&#224;, je sens en moi une force invincible. Aucune blessure, aucune plaie purulente ne me ferait peur, je les panserais, les laverais de mes propres mains, je serais la garde-malade de ces patients, pr&#234;te &#224; baiser leurs ulc&#232;res


Cest d&#233;j&#224; beaucoup que vous ayez de telles pens&#233;es. Par hasard, il vous arrivera vraiment de faire une bonne action.


Oui, mais pourrais-je longtemps supporter une telle existence? continua la dame avec passion, dun air presque &#233;gar&#233;. Voil&#224; la question capitale, celle qui me tourmente le plus. Je ferme les yeux et je me demande: Persisterais-tu longtemps dans cette voie? Si le malade dont tu laves les ulc&#232;res te paie dingratitude, sil se met &#224; te tourmenter de ses caprices, sans appr&#233;cier ni remarquer ton d&#233;vouement, sil crie, se montre exigeant, se plaint m&#234;me &#224; la direction (comme il arrive souvent quand on souffre beaucoup), alors ton amour continuera-t-il? Figurez-vous, jai d&#233;j&#224; d&#233;cid&#233; avec un frisson: Sil y a quelque chose qui puisse refroidir sur-le-champ mon amour agissant pour lhumanit&#233;, cest uniquement lingratitude. En un mot, je travaille pour un salaire, je lexige imm&#233;diat, sous forme d&#233;loges et damour en &#233;change du mien. Autrement, je ne puis aimer personne.


Apr&#232;s s&#234;tre ainsi fustig&#233;e dans un acc&#232;s de sinc&#233;rit&#233;, elle regarda le starets avec une hardiesse provocante.


Cest exactement, r&#233;pliqua celui-ci, ce que me racontait, il y a longtemps du reste, un m&#233;decin de mes amis, homme d&#226;ge m&#251;r et de belle intelligence; il sexprimait aussi ouvertement que vous, bien quen plaisantant, mais avec tristesse. Jaime, me disait-il, lhumanit&#233;, mais, &#224; ma grande surprise, plus jaime lhumanit&#233; en g&#233;n&#233;ral, moins jaime les gens en particulier, comme individus. Jai plus dune fois r&#234;v&#233; passionn&#233;ment de servir lhumanit&#233;, et peut-&#234;tre fuss&#233;-je vraiment mont&#233; au calvaire pour mes semblables, sil lavait fallu, alors que je ne puis vivre avec personne deux jours de suite dans la m&#234;me chambre, je le sais par exp&#233;rience. D&#232;s que je sens quelquun pr&#232;s de moi, sa personnalit&#233; opprime mon amour-propre et g&#234;ne ma libert&#233;. En vingt-quatre heures je puis m&#234;me prendre en grippe les meilleures gens: lun parce quil reste longtemps &#224; table, un autre parce quil est enrhum&#233; et ne fait qu&#233;ternuer. Je deviens lennemi des hommes d&#232;s que je suis en contact avec eux. En revanche, invariablement, plus je d&#233;teste les gens en particulier, plus je br&#251;le damour pour lhumanit&#233; en g&#233;n&#233;ral.


Mais que faire? Que faire en pareil cas? Il y a de quoi d&#233;sesp&#233;rer.


Non, car il suffit que vous en soyez d&#233;sol&#233;e. Faites ce que vous pouvez et on vous en tiendra compte. Vous avez d&#233;j&#224; fait beaucoup pour &#234;tre capable de vous conna&#238;tre vous-m&#234;me, si profond&#233;ment, si sinc&#232;rement. Si vous ne mavez parl&#233; avec une telle franchise que pour mentendre la louer, vous natteindrez rien, assur&#233;ment, dans le domaine de lamour agissant; tout se bornera &#224; des r&#234;ves, et votre vie s&#233;coulera comme un songe. Alors, bien entendu, vous oublierez la vie future, et vers la fin vous vous tranquilliserez dune fa&#231;on ou dune autre.


Vous maccablez! Je comprends maintenant quen vous racontant mon horreur de lingratitude, jescomptais tout bonnement les &#233;loges que me vaudrait ma franchise. Vous mavez fait lire en moi-m&#234;me.


Vous parlez pour de bon? Eh bien, apr&#232;s un tel aveu, je crois que vous &#234;tes bonne et sinc&#232;re. Si vous natteignez pas au bonheur, rappelez-vous toujours que vous &#234;tes dans la bonne voie et t&#226;chez de nen pas sortir. Surtout, &#233;vitez tout mensonge, le mensonge vis-&#224;-vis de soi en particulier. Observez votre mensonge, examinez-le &#224; chaque instant. &#201;vitez aussi la r&#233;pugnance envers les autres et vous-m&#234;me: ce qui vous semble mauvais en vous est purifi&#233; par cela seul que vous lavez remarqu&#233;. &#201;vitez aussi la crainte, bien quelle soit seulement la cons&#233;quence de tout mensonge. Ne craignez jamais votre propre l&#226;chet&#233; dans la poursuite de lamour; ne soyez m&#234;me pas trop effray&#233;e de vos mauvaises actions &#224; ce propos. Je regrette de ne pouvoir rien vous dire de plus consolant, car lamour qui agit, compar&#233; &#224; lamour contemplatif, est quelque chose de cruel et deffrayant. Lamour contemplatif a soif de r&#233;alisation imm&#233;diate et de lattention g&#233;n&#233;rale. On va jusqu&#224; donner sa vie, &#224; condition que cela ne dure pas longtemps, que tout sach&#232;ve rapidement, comme sur la sc&#232;ne, sous les regards et les &#233;loges. Lamour agissant, cest le travail et la ma&#238;trise de soi, et pour certains, une vraie science. Or, je vous pr&#233;dis quau moment m&#234;me o&#249; vous verrez avec effroi que, malgr&#233; tous vos efforts, non seulement vous ne vous &#234;tes pas rapproch&#233;e du but, mais que vous vous en &#234;tes m&#234;me &#233;loign&#233;e,  &#224; ce moment, je vous le pr&#233;dis, vous atteindrez le but et verrez au-dessus de vous la force myst&#233;rieuse du Seigneur, qui, &#224; votre insu, vous aura guid&#233;e avec amour. Excusez-moi de ne pouvoir demeurer plus longtemps avec vous, on mattend; au revoir.


La dame pleurait.


Et Lise? B&#233;nissez-la, dit-elle avec &#233;lan.


Elle ne m&#233;rite pas d&#234;tre aim&#233;e, je lai vue fol&#226;trer tout le temps, plaisanta le starets. Pourquoi vous moquez-vous dAlex&#233;i?


Lise, en effet, s&#233;tait livr&#233;e tout le temps &#224; un curieux man&#232;ge. D&#232;s la visite pr&#233;c&#233;dente, elle avait remarqu&#233; quAliocha se troublait en sa pr&#233;sence, et cela lui parut fort divertissant. Elle prenait donc plaisir &#224; le fixer; incapable de r&#233;sister &#224; ce regard obstin&#233;ment pos&#233; sur lui, Aliocha, pouss&#233; par une force invincible, la d&#233;visageait &#224; son tour; aussit&#244;t elle s&#233;panouissait en un sourire triomphant, qui augmentait la confusion et le d&#233;pit dAliocha. Enfin, il se d&#233;tourna tout &#224; fait delle et se dissimula derri&#232;re le starets; mais, au bout de quelques minutes, comme hypnotis&#233;, il se retourna pour voir si elle le regardait. Lise, presque sortie de son fauteuil, lobservait &#224; la d&#233;rob&#233;e et attendait impatiemment quil lev&#226;t les yeux sur elle; en rencontrant de nouveau son regard, elle eut un tel &#233;clat de rire que le starets ne put y r&#233;sister.


Pourquoi, polissonne, le faites-vous ainsi rougir?


Lise devint cramoisie; ses yeux brill&#232;rent, son visage se fit s&#233;rieux, et dune voix plaintive, indign&#233;e, elle dit nerveusement:


Pourquoi a-t-il tout oubli&#233;? Quand j&#233;tais petite, il me portait dans ses bras, nous jouions ensemble; cest lui qui ma appris &#224; lire, vous savez. Il y a deux ans, en partant, il ma dit quil ne moublierait jamais, que nous &#233;tions amis pour toujours, pour toujours! Et le voil&#224; maintenant qui a peur de moi, comme si jallais le manger. Pourquoi ne sapproche-t-il pas, pourquoi ne veut-il pas me parler? Pour quelle raison ne vient-il pas nous voir? Ce nest pas vous qui le retenez, nous savons quil va partout. Les convenances ne me permettent pas de linviter, il devrait se souvenir le premier. Mais non, monsieur fait son salut! Pourquoi lavez-vous rev&#234;tu de ce froc &#224; longs pans, qui le fera tomber sil savise de courir?


Soudain, ny tenant plus, elle se cacha le visage de sa main et &#233;clata dun rire nerveux, prolong&#233;, silencieux, qui la secouait toute. Le starets, qui lavait &#233;cout&#233;e en souriant, la b&#233;nit avec tendresse; en lui baisant la main, elle la serra contre ses yeux et se mit &#224; pleurer.


Ne vous f&#226;chez pas contre moi, je suis une petite sotte, je ne vaux rien du tout Aliocha a peut-&#234;tre raison de ne pas vouloir faire visite &#224; une fille aussi ridicule.


Je vous lenverrai sans faute, trancha le starets.



V. Ainsi soit-il!

Labsence du starets avait dur&#233; environ vingt-cinq minutes. Il &#233;tait plus de midi et demi, et Dmitri Fiodorovitch, pour qui on avait convoqu&#233; la r&#233;union, n&#233;tait pas encore arriv&#233;. On lavait dailleurs presque oubli&#233;, et quand le starets reparut dans la cellule, il trouva ses h&#244;tes engag&#233;s dans une conversation fort anim&#233;e, &#224; laquelle prenaient surtout part Ivan Fiodorovitch et les deux religieux. Mioussov sy m&#234;lait avec ardeur, mais sans grand succ&#232;s; il restait au second plan et on ne lui r&#233;pondait gu&#232;re, ce qui ne faisait quaccro&#238;tre son irritabilit&#233;. Il avait d&#233;j&#224; fait auparavant assaut d&#233;rudition avec Ivan Fiodorovitch et ne pouvait supporter de sang-froid un certain manque d&#233;gards quil constatait chez le jeune homme. Jusqualors, tout au moins, j&#233;tais au niveau de tout ce quil y a de progressiste en Europe, mais cette nouvelle g&#233;n&#233;ration nous ignore totalement, pensait-il &#224; part lui. Fiodor Pavlovitch, qui avait jur&#233; de rester assis sans mot dire, garda quelque temps le silence, tout en observant avec un sourire railleur son voisin Piotr Alexandrovitch dont lirritation le r&#233;jouissait fort. Il se disposait depuis longtemps &#224; prendre sa revanche et ne voulait pas laisser passer loccasion. &#192; la fin, il ny tint plus, et se penchant vers l&#233;paule de son voisin il le taquina &#224; mi-voix.


Pourquoi n&#234;tes-vous pas parti apr&#232;s lanecdote du saint, et avez-vous consenti &#224; demeurer en si inconvenante compagnie? Cest que, vous sentant humili&#233; et offens&#233;, vous &#234;tes rest&#233; pour montrer votre esprit; et vous ne vous en irez pas sans lavoir montr&#233;.


Vous recommencez? Je men vais &#224; linstant.


Vous serez le dernier &#224; partir, lui lan&#231;a Fiodor Pavlovitch.


Le starets revint sur ces entrefaites.


La discussion sarr&#234;ta un instant, mais le starets, ayant regagn&#233; sa place, promena son regard sur les assistants comme pour les inviter &#224; continuer. Aliocha, qui connaissait chaque expression de son visage, comprit quil &#233;tait &#233;puis&#233;. Dans les derniers temps de sa maladie, il s&#233;vanouissait de faiblesse. La p&#226;leur qui en &#233;tait le sympt&#244;me se r&#233;pandait maintenant sur son visage, il avait les l&#232;vres exsangues. Mais il ne voulait &#233;videmment pas cong&#233;dier lassembl&#233;e; quelles raisons avait-il pour cela? Aliocha lobservait avec attention.


Nous commentons un article fort curieux de monsieur, expliqua le P&#232;re Joseph, le biblioth&#233;caire, en d&#233;signant Ivan Fiodorovitch. Il y a beaucoup daper&#231;us neufs, mais la th&#232;se para&#238;t &#224; deux fins. Cest un article en r&#233;ponse &#224; un pr&#234;tre, auteur dun ouvrage sur les tribunaux eccl&#233;siastiques et l&#233;tendue de leurs droits.


Malheureusement, je nai pas lu votre article, mais jen ai entendu parler, r&#233;pondit le starets en regardant attentivement Ivan Fiodorovitch.


Monsieur envisage la question dun point de vue fort curieux, continua le P&#232;re biblioth&#233;caire; il semble repousser toute s&#233;paration de l&#201;glise et de l&#201;tat sur ce terrain.


Cest en effet curieux, mais quels sont vos arguments? demanda le starets &#224; Ivan Fiodorovitch.


Celui-ci lui r&#233;pondit enfin, non dun air hautain, p&#233;dant, comme lappr&#233;hendait Aliocha la veille encore, mais dun ton modeste, discret, excluant toute arri&#232;re-pens&#233;e.


Je pars du principe que cette confusion des &#233;l&#233;ments essentiels de l&#201;glise et de l&#201;tat, pris s&#233;par&#233;ment, durera sans doute toujours, bien quelle soit impossible et quon ne puisse jamais lamener &#224; un &#233;tat non seulement normal, mais tant soit peu conciliable, car elle repose sur un mensonge. Un compromis entre l&#201;glise et l&#201;tat, dans des questions telles que celles de la justice, par exemple, est, &#224; mon avis, absolument impossible. Leccl&#233;siastique auquel je r&#233;plique soutient que l&#201;glise occupe dans l&#201;tat une place pr&#233;cise et d&#233;finie. Je lui objecte que l&#201;glise, au contraire, loin doccuper seulement un coin dans l&#201;tat, doit absorber l&#201;tat entier, et que si cela est actuellement impossible, ce devrait &#234;tre, par d&#233;finition, le but direct et principal de tout le d&#233;veloppement ult&#233;rieur de la soci&#233;t&#233; chr&#233;tienne.


Parfaitement juste, d&#233;clara dune voix ferme et nerveuse le P&#232;re Pa&#239;sius, religieux taciturne et &#233;rudit.


Cest de lultramontanisme tout pur! s&#233;cria Mioussov, croisant les jambes dans son impatience.


Il ny a pas de monts dans notre pays! sexclama le P&#232;re Joseph, qui continua en sadressant au starets: Monsieur r&#233;fute les principes fondamentaux et essentiels de son adversaire, un eccl&#233;siastique, remarquez-le. Les voici. Premi&#232;rement: Aucune association publique ne peut ni ne doit sattribuer le pouvoir, disposer des droits civils et politiques de ses membres. Secondement: Le pouvoir, en mati&#232;re civile et criminelle, ne doit pas appartenir &#224; l&#201;glise, car il est incompatible avec sa nature, en tant quinstitution divine et quassociation se proposant des buts religieux. Enfin, en troisi&#232;me lieu: L&#201;glise est un royaume qui nest pas de ce monde.


Cest l&#224; un jeu de mots tout &#224; fait indigne dun eccl&#233;siastique! interrompit de nouveau le P&#232;re Pa&#239;sius avec impatience. Jai lu louvrage que vous r&#233;futez, dit-il en se tournant vers Ivan Fiodorovitch, et jai &#233;t&#233; surpris des paroles de ce pr&#234;tre: L&#201;glise est un royaume qui nest pas de ce monde. Si elle nest pas de ce monde, elle ne saurait exister sur la terre. Dans le saint &#201;vangile, les mots pas de ce monde sont employ&#233;s dans un autre sens. Il est impossible de jouer avec de semblables paroles. Notre-Seigneur J&#233;sus-Christ est venu pr&#233;cis&#233;ment &#233;tablir l&#201;glise sur la terre. Le royaume des cieux, bien entendu, nest pas de ce monde, mais au ciel, et lon ny entre que par l&#201;glise, laquelle a &#233;t&#233; fond&#233;e et &#233;tablie sur la terre. Aussi les calembours mondains &#224; ce sujet sont-ils impossibles et indignes. L&#201;glise est vraiment un royaume, elle est destin&#233;e &#224; r&#233;gner, et finalement son r&#232;gne s&#233;tendra sur lunivers entier, nous en avons la promesse


Il se tut soudain, comme se contenant. Ivan Fiodorovitch, apr&#232;s lavoir &#233;cout&#233; avec d&#233;f&#233;rence et attention, dans le plus grand calme, continua avec la m&#234;me simplicit&#233;, en sadressant au starets.


Lid&#233;e ma&#238;tresse de mon article, cest que le christianisme, dans les trois premiers si&#232;cles de son existence, appara&#238;t sur la terre comme une &#233;glise et quil n&#233;tait pas autre chose. Lorsque l&#201;tat romain pa&#239;en eut adopt&#233; le christianisme, il arriva que, devenu chr&#233;tien, il sincorpora l&#201;glise, mais continua &#224; demeurer un &#201;tat pa&#239;en dans une foule dattributions. Au fond, cela &#233;tait in&#233;vitable. Rome, en tant qu&#201;tat, avait h&#233;rit&#233; trop de choses de la civilisation et de la sagesse pa&#239;ennes, comme, par exemple, les buts et les bases m&#234;mes de l&#201;tat. L&#201;glise du Christ, entr&#233;e dans l&#201;tat, ne pouvait &#233;videmment rien retrancher de ses bases, de la pierre sur laquelle elle reposait; elle ne pouvait que poursuivre ses buts, fermement &#233;tablis et indiqu&#233;s par le Seigneur lui-m&#234;me, entre autres: convertir en &#201;glise le monde entier et, par cons&#233;quent, l&#201;tat pa&#239;en antique. De la sorte (cest-&#224;-dire en vue de lavenir), ce nest pas l&#201;glise qui devait se chercher une place d&#233;finie dans l&#201;tat, comme toute association publique ou comme une association se proposant des buts religieux (pour employer les termes de lauteur que je r&#233;fute), mais au contraire, tout &#201;tat terrestre devait par la suite se convertir en &#201;glise, ne plus &#234;tre que cela, renoncer &#224; ses autres buts incompatibles avec ceux de l&#201;glise. Cela ne lhumilie nullement, ne diminue ni son honneur ni sa gloire, en tant que grand &#201;tat, ni la gloire de ses chefs, mais cela lui fait quitter la fausse voie, encore pa&#239;enne et erron&#233;e, pour la voie juste, la seule qui m&#232;ne aux buts &#233;ternels. Voil&#224; pourquoi lauteur du livre sur les Bases de la justice eccl&#233;siastique e&#251;t pens&#233; juste, si en recherchant et en proposant ces bases, il les e&#251;t uniquement consid&#233;r&#233;es comme un compromis provisoire, n&#233;cessaire encore &#224; notre &#233;poque p&#233;cheresse et imparfaite. Mais d&#232;s que lauteur ose d&#233;clarer que les bases quil propose maintenant, et dont le P&#232;re Joseph vient d&#233;num&#233;rer une partie, sont in&#233;branlables, primordiales, &#233;ternelles, il est en opposition directe avec l&#201;glise et sa pr&#233;destination sainte, immuable. Voil&#224; lexpos&#233; complet de mon article.


Autrement dit, insista le P&#232;re Pa&#239;sius, en appuyant sur chaque parole, certaines th&#233;ories, qui ne se sont que trop fait jour dans notre XIX si&#232;cle, pr&#233;tendent que l&#201;glise doit se r&#233;g&#233;n&#233;rer en &#201;tat, passer comme dun type inf&#233;rieur &#224; un type sup&#233;rieur, afin de sabsorber ensuite en lui, apr&#232;s avoir c&#233;d&#233; &#224; la science, &#224; lesprit du temps, &#224; la civilisation; si elle sy refuse on ne lui r&#233;serve dans l&#201;tat quune petite place en la surveillant, ce qui est partout le cas dans lEurope de nos jours. Au contraire, dapr&#232;s la conception et lesp&#233;rance russes, ce nest pas l&#201;glise qui doit se r&#233;g&#233;n&#233;rer en &#201;tat, passer dun type inf&#233;rieur &#224; un type sup&#233;rieur; cest, au contraire, l&#201;tat qui doit finalement se montrer digne d&#234;tre uniquement une &#201;glise et rien de plus. Ainsi soit-il! Ainsi soit-il!


Eh bien, je lavoue, vous me r&#233;confortez quelque peu, dit Mioussov en souriant et en croisant de nouveau les jambes. Autant que je le comprends, cest la r&#233;alisation dun id&#233;al infiniment lointain, lors du retour du Christ. Cest tout ce quon veut. Le r&#234;ve utopique de la disparition des guerres, des diplomates, des banques, etc. Quelque chose qui ressemble m&#234;me au socialisme. Or, je pensais que tout cela &#233;tait s&#233;rieux, que l&#201;glise allait maintenant, par exemple, juger les criminels, condamner au fouet, au bagne, et m&#234;me &#224; la peine de mort.


Sil y avait actuellement un seul tribunal eccl&#233;siastique, l&#201;glise nenverrait personne au bagne ou au supplice. Le crime et la mani&#232;re de lenvisager devraient alors assur&#233;ment se modifier, peu &#224; peu, pas tout dun coup, mais pourtant assez vite, d&#233;clara dun ton tranquille Ivan Fiodorovitch.


Vous parlez s&#233;rieusement? interrogea Mioussov en le d&#233;visageant.


Si l&#201;glise absorbait tout, elle excommunierait le criminel et le r&#233;fractaire, mais elle nabattrait pas les t&#234;tes, continua Ivan Fiodorovitch. Je vous le demande, o&#249; irait lexcommuni&#233;? Car il devrait alors non seulement se s&#233;parer des hommes, mais du Christ. Par son crime, il sinsurgerait non seulement contre les hommes, mais contre l&#201;glise du Christ. Cest le cas actuellement, sans doute, dans le sens strict; toutefois on ne le proclame pas, et la conscience du criminel daujourdhui transige souvent: Jai vol&#233;, dit-elle, mais je ne minsurge pas contre l&#201;glise, je ne suis point lennemi du Christ. Voil&#224; ce que se dit fr&#233;quemment le criminel d&#224; pr&#233;sent; eh bien, quand l&#201;glise aura remplac&#233; l&#201;tat, il lui sera difficile de parler ainsi, &#224; moins de nier l&#201;glise sur la terre enti&#232;re: Tous, dirait-il, sont dans lerreur, tous ont d&#233;vi&#233;, leur &#201;glise est fausse: moi seul, assassin et voleur, je suis la v&#233;ritable &#201;glise chr&#233;tienne. Cest l&#224; un langage difficile &#224; tenir, car il suppose des conditions extraordinaires, des circonstances qui existent rarement. Ny a-t-il pas dautre part un reste de paganisme dans le point de vue actuel de l&#201;glise vis-&#224;-vis du crime? Au lieu de vouloir pr&#233;server la soci&#233;t&#233; en retranchant un membre gangren&#233;, ne ferait-on pas mieux denvisager franchement la r&#233;g&#233;n&#233;ration et le salut du coupable?


Que veut dire cela? Je cesse de nouveau de comprendre, interrompit Mioussov. Voil&#224; encore un r&#234;ve, un r&#234;ve informe, incompr&#233;hensible. Quest-ce que cette excommunication? Je crois que vous vous divertissez tout simplement, Ivan Fiodorovitch.


Mais il en va de m&#234;me actuellement, d&#233;clara le starets, vers qui tout le monde se tourna. Si l&#201;glise du Christ nexistait pas, il ny aurait pour le criminel ni frein &#224; ses forfaits, ni v&#233;ritable ch&#226;timent, jentends non pas un ch&#226;timent m&#233;canique qui, comme monsieur vient de le dire, ne fait le plus souvent quirriter, mais un ch&#226;timent r&#233;el, le seul efficace, le seul qui effraie et apaise, celui qui consiste dans laveu de sa propre conscience


Comment cela se peut-il, permettez-moi de vous le demander? questionna Mioussov avec une vive curiosit&#233;.


Voici, poursuivit le starets. Ces envois aux travaux forc&#233;s, aggrav&#233;s autrefois de punitions corporelles, namendent personne, et surtout neffraient presque aucun criminel; plus nous avan&#231;ons, plus le nombre des crimes augmente, vous devez en convenir. Il en r&#233;sulte que, de cette fa&#231;on, la soci&#233;t&#233; nest nullement pr&#233;serv&#233;e, car, bien que le membre nuisible soit retranch&#233; m&#233;caniquement et envoy&#233; au loin, d&#233;rob&#233; &#224; la vue, un autre criminel surgit &#224; sa place, peut-&#234;tre m&#234;me deux. Si quelque chose prot&#232;ge encore la soci&#233;t&#233;, amende le criminel lui-m&#234;me et en fait un autre homme, cest uniquement la loi du Christ qui se manifeste par la voix de la conscience. Ce nest quapr&#232;s avoir reconnu sa faute comme fils de la soci&#233;t&#233; du Christ, cest-&#224;-dire l&#201;glise, que le criminel la reconna&#238;tra devant la soci&#233;t&#233; elle-m&#234;me, cest-&#224;-dire devant l&#201;glise; de la sorte, cest devant l&#201;glise seule quil est capable de reconna&#238;tre sa faute, et non devant l&#201;tat. Si la justice appartenait &#224; la soci&#233;t&#233; en tant qu&#201;glise, elle saurait alors qui relever de lexcommunication, qui admettre dans son sein. Comme actuellement l&#201;glise ne peut que condamner moralement, elle renonce &#224; ch&#226;tier effectivement le criminel. Elle ne lexcommunie pas, elle lentoure de son &#233;dification paternelle. Bien plus, elle sefforce m&#234;me de conserver avec le criminel toutes les relations de chr&#233;tien &#224; &#201;glise: elle ladmet aux offices, &#224; la communion, elle lui fait la charit&#233;, elle le traite plus en &#233;gar&#233; quen coupable. Et quadviendrait-il de lui, Seigneur, si la soci&#233;t&#233; chr&#233;tienne, cest-&#224;-dire l&#201;glise, le repoussait comme le repousse et le retranche la loi civile? Si l&#201;glise lexcommuniait chaque fois que le ch&#226;tie la loi de l&#201;tat? Il ne saurait y avoir de plus grand d&#233;sespoir, tout au moins pour les criminels russes, car ceux-ci ont encore la foi. Dailleurs, qui sait, il arriverait peut-&#234;tre une chose terrible: la perte de la foi dans le c&#339;ur ulc&#233;r&#233; du criminel? Mais l&#201;glise, telle une tendre m&#232;re, renonce au ch&#226;timent effectif, parce que, le coupable &#233;tant d&#233;j&#224; trop durement puni par le tribunal s&#233;culier, il faut bien que quelquun le prenne en piti&#233;. Elle y renonce surtout parce que la justice de l&#201;glise &#233;tant la seule &#224; poss&#233;der la v&#233;rit&#233;, elle ne peut se joindre ni essentiellement ni moralement &#224; aucune autre, m&#234;me sous forme de compromis provisoire. Il est impossible de transiger sur ce point. Le criminel &#233;tranger, dit-on, se repent rarement, car les doctrines contemporaines le confirment dans lid&#233;e que son crime nest pas un crime, mais une simple r&#233;volte contre la force qui lopprime injustement. La soci&#233;t&#233; le retranche delle-m&#234;me par une force qui triomphe de lui tout &#224; fait m&#233;caniquement et accompagne cette exclusion de haine (cest ainsi, du moins, quon le raconte en Europe)  de haine, dis-je, et dune indiff&#233;rence, dun oubli complets &#224; l&#233;gard de la destin&#233;e ult&#233;rieure de cet homme. De la sorte, tout se passe sans que l&#201;glise t&#233;moigne la moindre piti&#233;, car dans bien des cas il ny a d&#233;j&#224; plus d&#201;glise l&#224;-bas: il ne subsiste que des eccl&#233;siastiques et des &#233;difices magnifiques; les &#201;glises elles-m&#234;mes sefforcent depuis longtemps de passer du type inf&#233;rieur au type sup&#233;rieur, de devenir des &#201;tats. Il en est ainsi du moins, para&#238;t-il, dans les contr&#233;es luth&#233;riennes. &#192; Rome, il y a d&#233;j&#224; mille ans que l&#201;glise sest proclam&#233;e &#201;tat. Aussi le criminel lui-m&#234;me ne se reconna&#238;t-il pas pour membre de l&#201;glise; excommuni&#233;, il tombe dans le d&#233;sespoir. Sil retourne dans la soci&#233;t&#233;, cest fr&#233;quemment avec une telle haine que la soci&#233;t&#233; elle-m&#234;me le retranche spontan&#233;ment de son sein. Vous pouvez juger comment cela finit. Dans de nombreux cas, il semble quil en aille de m&#234;me chez nous; mais en fait, en plus des tribunaux &#233;tablis, nous avons l&#201;glise, et cette &#201;glise ne perd jamais le contact avec le criminel, qui demeure pour elle un fils toujours cher; de plus, il existe et subsiste, ne f&#251;t-ce quen id&#233;e, la justice de l&#201;glise, sinon effective maintenant, du moins vivante pour lavenir, et reconnue certainement par le criminel lui-m&#234;me, par linstinct de son &#226;me. Ce que lon vient de dire ici est juste, &#224; savoir que si la justice de l&#201;glise entrait en vigueur, cest-&#224;-dire si la soci&#233;t&#233; enti&#232;re se convertissait en &#201;glise, alors non seulement la justice de l&#201;glise influerait sur lamendement du criminel bien autrement qu&#224; lheure actuelle, mais les crimes eux-m&#234;mes diminueraient dans une proportion incalculable. Et l&#201;glise, &#224; nen pas douter, comprendrait &#224; lavenir, dans bien des cas, le crime et les criminels dune fa&#231;on toute diff&#233;rente d&#224; pr&#233;sent; elle saurait ramener &#224; elle lexcommuni&#233;, pr&#233;venir les intentions criminelles, r&#233;g&#233;n&#233;rer le d&#233;chu. Il est vrai, conclut le starets en souriant, que la soci&#233;t&#233; chr&#233;tienne nest pas encore pr&#234;te et ne repose que sur sept justes; mais comme ils ne faiblissent pas, elle demeure dans lattente de sa transformation compl&#232;te dassociation presque pa&#239;enne en &#201;glise unique, universelle et r&#233;gnante. Ainsi sera-t-il, ne f&#251;t-ce qu&#224; la fin des si&#232;cles, car cela seul est pr&#233;destin&#233; &#224; saccomplir! Il ny a pas &#224; se troubler &#224; propos des temps et des d&#233;lais, car leur myst&#232;re d&#233;pend de la sagesse de Dieu, de la prescience de son amour. Et ce qui, &#224; vues humaines, para&#238;t fort &#233;loign&#233;, est peut-&#234;tre, par la pr&#233;destination divine, &#224; la veille de saccomplir. Ainsi soit-il!


Ainsi soit-il, confirma respectueusement le P&#232;re Pa&#239;sius.


Cest &#233;trange, au plus haut degr&#233;! prof&#233;ra Mioussov sur un ton dindignation contenue.


Que trouvez-vous l&#224; de si &#233;trange? sinforma avec pr&#233;caution le P&#232;re Joseph.


Franchement, quest-ce que cela signifie? sexclama Mioussov, devenant soudain agressif. On &#233;limine l&#201;tat pour instaurer l&#201;glise &#224; sa place! Cest de lultramontanisme &#224; la deuxi&#232;me puissance: Gr&#233;goire VII lui-m&#234;me navait rien r&#234;v&#233; de semblable!


Votre interpr&#233;tation est le contraire de la v&#233;rit&#233;! fit s&#233;v&#232;rement observer le P&#232;re Pa&#239;sius. Ce nest pas l&#201;glise qui se convertit en &#201;tat, notez-le bien, cela cest Rome et son r&#234;ve, cest la troisi&#232;me tentation diabolique. Au contraire, cest l&#201;tat qui se convertit en &#201;glise, qui s&#233;l&#232;ve jusqu&#224; elle et devient une &#201;glise sur la terre enti&#232;re, ce qui est diam&#233;tralement oppos&#233; &#224; Rome, &#224; lultramontanisme, &#224; votre interpr&#233;tation, et nest que la mission sublime r&#233;serv&#233;e &#224; lorthodoxie dans le monde. Cest en Orient que cette &#233;toile commencera &#224; resplendir.


Mioussov eut un silence significatif. Toute sa personne refl&#233;tait une dignit&#233; extraordinaire. Un sourire de condescendance apparut sur ses l&#232;vres. Aliocha lobservait, le c&#339;ur palpitant. Toute cette conversation lavait fort &#233;mu. Il regarda par hasard Rakitine, immobile &#224; la m&#234;me place, qui &#233;coutait attentif, les yeux baiss&#233;s. &#192; sa rougeur, Aliocha devina quil &#233;tait aussi &#233;mu que lui; il savait pourquoi.


Permettez-moi, messieurs, une anecdote, commen&#231;a Mioussov, lair digne et imposant. Jeus loccasion &#224; Paris, apr&#232;s le coup d&#201;tat de d&#233;cembre, de rendre visite &#224; une de mes connaissances, personnage important, alors au pouvoir. Je rencontrai chez lui un individu fort curieux qui, sans &#234;tre tout &#224; fait policier, dirigeait une brigade de la police politique, poste assez influent. Profitant de loccasion, je causai avec lui par curiosit&#233;; re&#231;u en qualit&#233; de subalterne qui pr&#233;sente un rapport, et me voyant en bons termes avec son chef, il me t&#233;moigna une franchise relative, cest-&#224;-dire plus de politesse que de franchise, &#224; la mani&#232;re des Fran&#231;ais, dautant plus quil me savait &#233;tranger. Mais je le compris parfaitement. Il sagissait des socialistes r&#233;volutionnaires, que lon poursuivait alors. N&#233;gligeant le reste de la conversation, je me contenterai de vous soumettre une remarque fort int&#233;ressante qui &#233;chappa &#224; ce personnage: Nous ne craignons pas trop, me d&#233;clara-t-il, tous ces socialistes, anarchistes, ath&#233;es et r&#233;volutionnaires; nous les surveillons et sommes au courant de leurs faits et gestes. Mais il existe parmi eux une cat&#233;gorie particuli&#232;re, &#224; la v&#233;rit&#233; peu nombreuse: ce sont ceux qui croient en Dieu, tout en &#233;tant socialistes. Voil&#224; ceux que nous craignons plus que tous, cest une engeance redoutable! Le socialiste chr&#233;tien est plus dangereux que le socialiste ath&#233;e. Ces paroles mavaient frapp&#233; alors, et maintenant, messieurs, aupr&#232;s de vous elles me reviennent en m&#233;moire.


Cest-&#224;-dire que vous nous les appliquez et que vous voyez en nous des socialistes? demanda sans ambages le P&#232;re Pa&#239;sius.


Mais avant que Piotr Alexandrovitch e&#251;t trouv&#233; une r&#233;ponse, la porte souvrit et Dmitri Fiodorovitch entra, consid&#233;rablement en retard. &#192; vrai dire, on ne lattendait plus et son apparition subite causa dabord une certaine surprise.



VI. Pourquoi un tel homme existe-t-il?

Dmitri Fiodorovitch, jeune homme de vingt-huit ans, de taille moyenne et de figure agr&#233;able, paraissait notablement plus &#226;g&#233;. Il &#233;tait musculeux et lon devinait en lui une force physique consid&#233;rable; pourtant son visage maigre, aux joues affaiss&#233;es, au teint dun jaune malsain, avait une expression maladive. Ses yeux noirs, &#224; fleur de t&#234;te, avaient un regard vague, bien que paraissant obstin&#233;. M&#234;me lorsquil &#233;tait agit&#233; et parlait avec irritation, son regard ne correspondait pas &#224; son &#233;tat d&#226;me. Il est difficile de savoir &#224; quoi il pense, disaient parfois ses interlocuteurs. Certains jours, son rire subit, attestant des id&#233;es gaies et enjou&#233;e, surprenait ceux qui, dapr&#232;s ses yeux, le croyaient pensif et morose. Dailleurs, son expression un peu souffrante navait rien que de naturel; tout le monde &#233;tait au courant de sa vie agit&#233;e et des exc&#232;s auxquels il sadonnait ces derniers temps, de m&#234;me quon connaissait lexasp&#233;ration qui semparait de lui dans ses querelles avec son p&#232;re, pour des questions dargent. Il circulait en ville des anecdotes &#224; ce sujet. &#192; vrai dire, c&#233;tait une nature irascible, un esprit saccad&#233; et bizarre, comme le caract&#233;risa dans une r&#233;union notre juge de paix Simon Ivanovitch Katchalnikov. Il entra v&#234;tu dune fa&#231;on &#233;l&#233;gante et irr&#233;prochable, la redingote boutonn&#233;e, en gants noirs, le haut-de-forme &#224; la main. Comme officier depuis peu en retraite, il ne portait pour le moment que les moustaches. Ses cheveux ch&#226;tains &#233;taient coup&#233;s court et ramen&#233;s en avant. Il marchait &#224; grands pas, dun air d&#233;cid&#233;. Il sarr&#234;ta un instant sur le seuil, parcourut lassistance du regard et alla droit au starets, devinant en lui le ma&#238;tre de la maison. Il lui fit un profond salut et lui demanda sa b&#233;n&#233;diction. Le starets s&#233;tant lev&#233; pour la lui donner, Dmitri Fiodorovitch lui baisa la main avec respect et prof&#233;ra dun ton presque irrit&#233;:


Veuillez mexcusez de m&#234;tre fait tellement attendre. Mais comme jinsistais pour conna&#238;tre lheure de lentrevue, le domestique Smerdiakov, envoy&#233; par mon p&#232;re, ma r&#233;pondu deux fois cat&#233;goriquement quelle &#233;tait fix&#233;e &#224; une heure. Et maintenant japprends


Ne vous tourmentez pas, interrompit le starets, vous &#234;tes un peu en retard, mais cela na aucune importance.


Je vous suis tr&#232;s reconnaissant et nattendais pas moins de votre bont&#233;.


Apr&#232;s ces paroles laconiques, Dmitri Fiodorovitch sinclina de nouveau puis, se tournant du c&#244;t&#233; de son p&#232;re, lui fit le m&#234;me salut profond et respectueux. On voyait quil avait pr&#233;m&#233;dit&#233; ce salut, avec sinc&#233;rit&#233;, consid&#233;rant comme une obligation dexprimer ainsi sa d&#233;f&#233;rence et ses bonnes intentions. Fiodor Pavlovitch, bien que pris &#224; limproviste, sen tira &#224; sa fa&#231;on: en r&#233;ponse au salut de son fils, il se leva de son fauteuil et lui en rendit un pareil. Son visage se fit grave et imposant, ce qui ne laissait pas de lui donner lair mauvais. Apr&#232;s avoir r&#233;pondu en silence aux saluts des assistants, Dmitri Fiodorovitch se dirigea de son pas d&#233;cid&#233; vers la fen&#234;tre et occupa lunique si&#232;ge demeur&#233; libre, non loin du P&#232;re Pa&#239;sius; inclin&#233; sur sa chaise, il se pr&#233;para &#224; &#233;couter la suite de la conversation interrompue.


La venue de Dmitri Fiodorovitch navait pris que deux ou trois minutes, et lentretien se poursuivit. Mais cette fois Piotr Alexandrovitch ne crut pas n&#233;cessaire de r&#233;pondre &#224; la question pressante et presque irrit&#233;e du P&#232;re Pa&#239;sius.


Permettez-moi dabandonner ce sujet, il est par trop d&#233;licat, pronon&#231;a-t-il avec une certaine d&#233;sinvolture mondaine. Voyez Ivan Fiodorovitch qui sourit &#224; notre adresse; il a probablement quelque chose de curieux &#224; dire.


Rien de particulier, r&#233;pondit aussit&#244;t Ivan Fiodorovitch. Je ferai seulement remarquer que, depuis longtemps d&#233;j&#224;, le lib&#233;ralisme europ&#233;en en g&#233;n&#233;ral, et m&#234;me notre dilettantisme lib&#233;ral russe, confondent fr&#233;quemment les r&#233;sultats finals du socialisme avec ceux du christianisme. Cette conclusion extravagante est un trait caract&#233;ristique. Dailleurs, comme on le voit, il ny a pas que les lib&#233;raux et les dilettantes qui confondent dans bien des cas le socialisme et le christianisme, il y a aussi les gendarmes, &#224; l&#233;tranger bien entendu. Votre anecdote parisienne est assez caract&#233;ristique &#224; ce sujet, Piotr Alexandrovitch.


Je demande de nouveau la permission dabandonner ce th&#232;me, r&#233;p&#233;ta Piotr Alexandrovitch. Laissez-moi plut&#244;t vous raconter une autre anecdote fort int&#233;ressante et fort caract&#233;ristique, &#224; propos dIvan Fiodorovitch, celle-ci. Il y a cinq jours, dans une soci&#233;t&#233; o&#249; figuraient surtout des dames, il d&#233;clara solennellement, au cours dune discussion, que rien au monde nobligeait les gens &#224; aimer leurs semblables; quaucune loi naturelle nordonnait &#224; lhomme daimer lhumanit&#233;; que si lamour avait r&#233;gn&#233; jusqu&#224; pr&#233;sent sur la terre, cela &#233;tait d&#251; non &#224; la loi naturelle, mais uniquement &#224; la croyance en limmortalit&#233;. Ivan Fiodorovitch ajouta entre parenth&#232;ses que cest l&#224; toute la loi naturelle, de sorte que si vous d&#233;truisez dans lhomme la foi en son immortalit&#233;, non seulement lamour tarira en lui, mais aussi la force de continuer la vie dans le monde. Bien plus, il ny aura alors rien dimmoral; tout sera autoris&#233;, m&#234;me lanthropophagie. Ce nest pas tout: il termina en affirmant que pour tout individu qui ne croit ni en Dieu ni en sa propre immortalit&#233;, la loi morale de la nature devait imm&#233;diatement devenir linverse absolu de la pr&#233;c&#233;dente loi religieuse; que l&#233;go&#239;sme, m&#234;me pouss&#233; jusqu&#224; la sc&#233;l&#233;ratesse, devait non seulement &#234;tre autoris&#233;, mais reconnu pour une issue n&#233;cessaire, la plus raisonnable et presque la plus noble. Dapr&#232;s un tel paradoxe, jugez du reste, messieurs, jugez de ce que notre cher excentrique Ivan Fiodorovitch trouve bon de proclamer et de ses intentions &#233;ventuelles


Permettez, s&#233;cria soudain Dmitri Fiodorovitch, ai-je bien entendu: La sc&#233;l&#233;ratesse doit non seulement &#234;tre autoris&#233;e, mais reconnue pour lissue la plus n&#233;cessaire et la plus raisonnable de tout ath&#233;e! Est-ce bien cela?


Cest exactement cela, dit le P&#232;re Pa&#239;sius.


Je men souviendrai.


Cela dit, Dmitri Fiodorovitch se tut aussi subitement quil s&#233;tait m&#234;l&#233; &#224; la conversation. Tous le regard&#232;rent avec curiosit&#233;.


Est-il possible que vous envisagiez ainsi les cons&#233;quences de la disparition de la croyance &#224; limmortalit&#233; de l&#226;me? demanda soudain le starets &#224; Ivan Fiodorovitch.


Oui, je crois quil ny a pas de vertu sans immortalit&#233;.


Vous &#234;tes heureux si vous croyez ainsi; ou peut-&#234;tre fort malheureux!


Pourquoi malheureux? objecta Ivan Fiodorovitch en souriant.


Parce que, selon toute apparence, vous ne croyez vous-m&#234;me ni &#224; limmortalit&#233; de l&#226;me, ni m&#234;me &#224; ce que vous avez &#233;crit sur la question de l&#201;glise.


Peut-&#234;tre avez-vous raison! Pourtant je ne crois pas avoir plaisant&#233; tout &#224; fait, d&#233;clara Ivan Fiodorovitch, que cet aveu bizarre fit rougir.


Vous navez pas plaisant&#233; tout &#224; fait, cest vrai. Cette id&#233;e nest pas encore r&#233;solue dans votre c&#339;ur, et elle le torture. Mais le martyr aussi aime parfois &#224; se divertir de son d&#233;sespoir. Pour le moment, cest par d&#233;sespoir que vous vous divertissez &#224; des articles de revues et &#224; des discussions mondaines, sans croire &#224; votre dialectique et en la raillant douloureusement &#224; part vous. Cette question nest pas encore r&#233;solue en vous, cest ce qui cause votre tourment, car elle r&#233;clame imp&#233;rieusement une solution


Mais peut-elle &#234;tre r&#233;solue en moi, r&#233;solue dans le sens positif? demanda non moins bizarrement Ivan Fiodorovitch, en regardant le starets avec un sourire inexplicable.


Si elle ne peut &#234;tre r&#233;solue dans le sens positif, elle ne le sera jamais dans le sens n&#233;gatif; vous connaissez vous-m&#234;me cette propri&#233;t&#233; de votre c&#339;ur; cest l&#224; ce qui le torture. Mais remerciez le Cr&#233;ateur de vous avoir donn&#233; un c&#339;ur sublime, capable de se tourmenter ainsi, de m&#233;diter les choses c&#233;lestes et de les rechercher, car notre demeure est aux cieux. Que Dieu vous accorde de rencontrer la solution encore ici-bas, et quil b&#233;nisse vos voies!


Le starets leva la main et voulut de sa place faire le signe de la croix sur Ivan Fiodorovitch. Mais celui-ci se leva, alla &#224; lui, re&#231;ut sa b&#233;n&#233;diction et, lui ayant bais&#233; la main, regagna sa place sans mot dire. Il avait lair ferme et s&#233;rieux. Cette attitude et toute sa conversation pr&#233;c&#233;dente avec le starets, quon nattendait pas de lui, frapp&#232;rent tout le monde par je ne sais quoi d&#233;nigmatique et de solennel; de sorte quun silence g&#233;n&#233;ral r&#233;gna pour un instant, et que le visage dAliocha exprima presque leffroi. Mais Mioussov leva les &#233;paules en m&#234;me temps que Fiodor Pavlovitch se levait.


Divin et saint starets, sexclama-t-il en d&#233;signant Ivan Fiodorovitch, voil&#224; mon fils bien-aim&#233;, la chair de ma chair! Cest pour ainsi dire mon tr&#232;s r&#233;v&#233;rencieux Karl Moor, mais voici mon autre fils qui vient darriver, Dmitri Fiodorovitch, contre lequel je demande satisfaction aupr&#232;s de vous, cest le tr&#232;s irr&#233;v&#233;rencieux Franz Moor,  tous deux emprunt&#233;s aux Brigands de Schiller  et moi, dans la circonstance, je suis le Regierender Graf von Moor[[38]: #_ftnref38 Ce sont l&#224; les personnages principaux des Brigands de Schiller (1781). D&#232;s l&#226;ge de dix ans Dosto&#239;evski senthousiasma pour cette pi&#232;ce que son fr&#232;re Michel devait traduire en 1857. Les th&#232;mes schill&#233;riens sont fort nombreux dans Les fr&#232;res Karamazov. La question a &#233;t&#233; &#233;tudi&#233;e par M. Tchijevski dans la Zeitschriftf&#252;r slavische Philologie, 1929, VI: Schiller und Br&#252;der Karamazov. Cet article, tr&#232;s int&#233;ressant, n&#233;puise peut-&#234;tre pas le sujet: linfluence de Schiller, notamment du Schiller de la premi&#232;re p&#233;riode, se fait sentir non seulement dans les id&#233;es mais dans le style de notre auteur.]! Jugez-nous et sauvez-nous! Nous avons besoin non seulement de vos pri&#232;res, mais de vos pronostics.


Parlez dune mani&#232;re raisonnable et ne commencez pas par offenser vos proches, r&#233;pondit le starets dune voix ext&#233;nu&#233;e. Sa fatigue augmentait et ses forces d&#233;croissaient visiblement.


Cest une indigne com&#233;die, que je pr&#233;voyais en venant ici! s&#233;cria avec indignation Dmitri Fiodorovitch, qui s&#233;tait lev&#233;, lui aussi. Excusez-moi, mon R&#233;v&#233;rend P&#232;re, je suis peu instruit et jignore m&#234;me comment on vous appelle, mais votre bont&#233; a &#233;t&#233; tromp&#233;e, vous nauriez pas d&#251; nous accorder cette entrevue chez vous. Mon p&#232;re avait seulement besoin de scandale. Dans quel dessein? Je lignore, mais il nagit que par calcul. Dailleurs, je crois maintenant savoir pourquoi


Tout le monde maccuse, cria &#224; son tour Fiodor Pavlovitch, y compris Piotr Alexandrovitch! Oui, vous mavez accus&#233;, Piotr Alexandrovitch! reprit-il en se retournant vers Mioussov, bien que celui-ci ne songe&#226;t nullement &#224; linterrompre. On maccuse davoir cach&#233; largent de mon enfant et de ne lui avoir pas pay&#233; un rouge liard; mais, je vous le demande, ny a-t-il pas des tribunaux? L&#224;, Dmitri Fiodorovitch, dapr&#232;s vos quittances, dapr&#232;s les lettres et les conventions, on vous fera le compte de ce que vous poss&#233;diez, de vos d&#233;penses et de ce qui vous reste! Pourquoi Piotr Alexandrovitch &#233;vite-t-il de se prononcer? Dmitri Fiodorovitch ne lui est pas &#233;tranger. Cest parce que tous sont contre moi, que Dmitri Fiodorovitch demeure mon d&#233;biteur et non pour une petite somme, mais pour plusieurs milliers de roubles, ce dont je puis faire la preuve. Ses exc&#232;s d&#233;fraient les conversations de toute la ville. Dans ses anciennes garnisons, il a d&#233;pens&#233; plus dun millier de roubles pour s&#233;duire dhonn&#234;tes filles; nous le savons, Dmitri Fiodorovitch, de la fa&#231;on la plus circonstanci&#233;e, et je le d&#233;montrerai! Le croiriez-vous, mon R&#233;v&#233;rend, il a rendu amoureuse de lui une jeune personne des plus distingu&#233;es et fort &#224; son aise, la fille de son ancien chef, un brave colonel qui a bien m&#233;rit&#233; de la patrie, d&#233;cor&#233; du collier de Sainte-Anne avec glaives. Cette jeune orpheline, quil a compromise en lui offrant de l&#233;pouser, habite maintenant ici; cest sa fianc&#233;e, et sous ses yeux il fr&#233;quente une sir&#232;ne. Bien que cette derni&#232;re ait v&#233;cu en union libre avec un homme respectable, mais de caract&#232;re ind&#233;pendant, cest une forteresse imprenable pour tous, car elle est vertueuse, oui, mes R&#233;v&#233;rends, elle est vertueuse! Or, Dmitri Fiodorovitch veut ouvrir cette forteresse avec une clef dor; voil&#224; pourquoi il fait maintenant le brave avec moi, voil&#224; pourquoi il veut me soutirer de largent, car il a d&#233;j&#224; gaspill&#233; des milliers de roubles pour cette sir&#232;ne; aussi emprunte-t-il sans cesse, et &#224; qui? Dois-je le dire, Mitia?


Taisez-vous! s&#233;cria Dmitri Fiodorovitch. Attendez que je sois parti, gardez-vous de noircir en ma pr&#233;sence la plus noble des jeunes filles Je ne le tol&#233;rerai pas!


Il &#233;touffait.


Mitia, Mitia, cria Fiodor Pavlovitch, &#233;nerv&#233; et se contraignant &#224; pleurer, et la b&#233;n&#233;diction paternelle, quen fais-tu? Si je te maudis, quarrivera-t-il?


Tartufe sans vergogne! rugit Dmitri Fiodorovitch.


Cest son p&#232;re quil traite ainsi, son propre p&#232;re! Que sera-ce des autres? &#201;coutez, messieurs, il y a ici un homme pauvre mais honorable; un capitaine mis en disponibilit&#233; &#224; la suite dun malheur, mais non en vertu dun jugement, de r&#233;putation intacte, charg&#233; dune nombreuse famille. Il y a trois semaines, notre Dmitri Fiodorovitch la saisi par la barbe dans un cabaret, la tra&#238;n&#233; dans la rue et ross&#233; en public, pour la seule raison que cet homme est secr&#232;tement charg&#233; de mes int&#233;r&#234;ts dans une certaine affaire.


Mensonge que tout cela! Lapparence est v&#233;rit&#233;, le fond mensonge! dit Dmitri Fiodorovitch tremblant de col&#232;re. Mon p&#232;re, je ne justifie pas ma conduite; oui, jen conviens publiquement, jai &#233;t&#233; brutal envers ce capitaine, maintenant je le regrette et ma brutalit&#233; me fait horreur, mais ce capitaine, votre charg&#233; daffaires, est all&#233; trouver cette personne que vous traitez de sir&#232;ne, et lui a propos&#233; de votre part dendosser mes billets &#224; ordre, qui sont en votre possession, afin de me poursuivre et de me faire arr&#234;ter, au cas o&#249; je vous serrerais de trop pr&#232;s &#224; propos de notre r&#232;glement de comptes. Si vous voulez me jeter en prison, cest uniquement par jalousie vis-&#224;-vis delle, parce que vous-m&#234;me vous avez commenc&#233; &#224; tourner autour de cette femme  je suis au courant de tout -, elle na fait quen rire, vous entendez, et cest en se moquant de vous quelle la r&#233;p&#233;t&#233;. Tel est, mes R&#233;v&#233;rends P&#232;res, cet homme, ce p&#232;re qui reproche &#224; son fils son inconduite. Vous qui en &#234;tes t&#233;moins, pardonnez-moi ma col&#232;re, mais je pressentais que ce perfide vieillard nous avait tous convoqu&#233;s ici pour provoquer un esclandre. J&#233;tais venu dans lintention de lui pardonner, sil mavait tendu la main, de lui pardonner et de lui demander pardon! Mais comme il vient dinsulter non seulement moi, mais la jeune fille la plus noble, dont je nose prononcer le nom en vain, par respect pour elle, jai d&#233;cid&#233; de le d&#233;masquer publiquement, bien quil soit mon p&#232;re.


Il ne put continuer. Ses yeux &#233;tincelaient, il respirait avec difficult&#233;. Tous les assistants &#233;taient &#233;mus, except&#233; le starets; tous s&#233;taient lev&#233;s avec agitation. Les religieux avaient pris un air s&#233;v&#232;re, mais attendaient la volont&#233; de leur vieux ma&#238;tre. Ce dernier &#233;tait p&#226;le, non d&#233;motion, mais de faiblesse maladive. Un sourire suppliant se dessinait sur ses l&#232;vres  il levait parfois la main comme pour arr&#234;ter ces forcen&#233;s. Il e&#251;t pu, dun seul geste, mettre fin &#224; la sc&#232;ne; mais le regard fixe, il cherchait, semblait-il, &#224; comprendre un point qui lui &#233;chappait. Enfin, Piotr Alexandrovitch se sentit d&#233;finitivement atteint dans sa dignit&#233;.


Nous sommes tous coupables du scandale qui vient de se d&#233;rouler, d&#233;clara-t-il avec passion; mais je ne pr&#233;voyais pas tout cela en venant ici! Je savais pourtant &#224; qui javais affaire Il faut en finir sans plus tarder. Mon R&#233;v&#233;rend P&#232;re, soyez certain que je ne connaissais pas exactement tous les d&#233;tails r&#233;v&#233;l&#233;s ici; je ne voulais pas y croire. Le p&#232;re est jaloux de son fils &#224; cause dune femme de mauvaise vie et sentend avec cette cr&#233;ature pour le jeter en prison Et cest en cette compagnie que lon ma fait venir ici! On ma tromp&#233;, je d&#233;clare avoir &#233;t&#233; tromp&#233; autant que les autres.


Dmitri Fiodorovitch, glapit soudain Fiodor Pavlovitch dune voix qui n&#233;tait pas la sienne, si vous n&#233;tiez mon fils, je vous provoquerais sur-le-champ en duel au pistolet &#224; trois pas &#224; travers un mouchoir, &#224; travers un mouchoir, acheva-t-il en tr&#233;pignant.


Il y a, chez les vieux menteurs qui ont jou&#233; toute leur vie la com&#233;die, des moments o&#249; ils entrent tellement dans leur r&#244;le quils tremblent et pleurent vraiment d&#233;motion, bien quau m&#234;me instant ils puissent se dire (ou tout de suite apr&#232;s): Tu mens, vieil effront&#233;, tu continues &#224; jouer un r&#244;le, malgr&#233; ta sainte col&#232;re.


Dmitri Fiodorovitch consid&#233;ra son p&#232;re avec un m&#233;pris indicible.


Je pensais fit-il &#224; voix basse, je pensais revenir au pays natal avec cet ange, ma fianc&#233;e, pour ch&#233;rir sa vieillesse, et que vois-je? un d&#233;bauch&#233; crapuleux et un vil com&#233;dien!


En duel! glapit de nouveau le vieux, haletant et bavant &#224; chaque mot. Quant &#224; vous, Piotr Alexandrovitch Mioussov, sachez, monsieur, que dans toute votre lign&#233;e, il ny a peut-&#234;tre pas de femme plus noble, plus honn&#234;te  vous entendez, plus honn&#234;te  que cette cr&#233;ature, comme vous vous &#234;tes permis de lappeler! Pour vous, Dmitri Fiodorovitch, qui avez remplac&#233; votre fianc&#233;e par cette cr&#233;ature, vous avez jug&#233; vous-m&#234;me que votre fianc&#233;e ne valait pas la semelle de ses souliers!


Cest honteux! laissa &#233;chapper le P&#232;re Joseph.


Cest honteux et inf&#226;me! cria dune voix juv&#233;nile, tremblante d&#233;motion, Kalganov, qui avait jusqualors gard&#233; le silence et dont le visage soudain sempourpra.


Pourquoi un tel homme existe-t-il? rugit sourdement Dmitri Fiodorovitch, que la col&#232;re &#233;garait et qui leva les &#233;paules au point den para&#238;tre bossu Dites-moi, peut-on encore lui permettre de d&#233;shonorer la terre?


Il eut un regard circulaire et d&#233;signa le vieillard de la main. Il parlait sur un ton lent, mesur&#233;.


Lentendez-vous, moines, lentendez-vous, le parricide, s&#233;cria Fiodor Pavlovitch en sen prenant au P&#232;re Joseph. Voil&#224; la r&#233;ponse &#224; votre cest honteux! Quest-ce qui est honteux? Cette cr&#233;ature, cette femme de mauvaise vie est peut-&#234;tre plus sainte que vous tous, messieurs les religieux, qui faites votre salut! Elle est peut-&#234;tre tomb&#233;e dans sa jeunesse, victime de son milieu, mais elle a beaucoup aim&#233;; or le Christ aussi a pardonn&#233; &#224; celle qui avait beaucoup aim&#233; [[39]: #_ftnref39 Luc, VII, 47.]


Ce nest pas un amour de ce genre que le Christ a pardonn&#233; laissa &#233;chapper dans son impatience le doux P&#232;re Joseph.


Mais si, moines, mais si Parce que vous faites votre salut en mangeant des choux, vous vous croyez des sages. Vous mangez des goujons, un par jour, et vous pensez acheter Dieu par des goujons.


Cest intol&#233;rable, intol&#233;rable! s&#233;cria-t-on de tous c&#244;t&#233;s.


Mais cette sc&#232;ne scandaleuse cessa de la fa&#231;on la plus inattendue. Soudain, le starets se leva. Alex&#233;i, qui avait presque perdu la t&#234;te de frayeur pour lui et pour tout le monde, put cependant le soutenir par le bras. Le starets se dirigea du c&#244;t&#233; de Dmitri Fiodorovitch et, arriv&#233; tout pr&#232;s, sagenouilla devant lui. Aliocha le crut tomb&#233; de faiblesse, mais il nen &#233;tait rien. Une fois &#224; genoux le starets se prosterna aux pieds de Dmitri Fiodorovitch en un profond salut, pr&#233;cis et conscient, son front effleura m&#234;me la terre. Aliocha fut tellement stup&#233;fait quil ne laida m&#234;me pas &#224; se relever. Un faible sourire flottait sur ses l&#232;vres.


Pardonnez, pardonnez tous! prof&#233;ra-t-il en saluant ses h&#244;tes de tous les c&#244;t&#233;s.


Dmitri Fiodorovitch demeura quelques instants comme p&#233;trifi&#233;; se prosterner devant lui, que signifiait cela? Enfin, il s&#233;cria: &#244; mon Dieu!, se couvrit le visage de ses mains et s&#233;lan&#231;a hors de la chambre. Tous les h&#244;tes le suivirent &#224; la file, si troubl&#233;s quils en oubli&#232;rent de prendre cong&#233; du ma&#238;tre de la maison et de le saluer. Seuls les religieux sapproch&#232;rent pour recevoir sa b&#233;n&#233;diction.


Pourquoi sest-il prostern&#233;, est-ce un symbole quelconque? Fiodor Pavlovitch, soudain calm&#233;, essayait ainsi dentamer une conversation, nosant, dailleurs, sadresser &#224; personne en particulier. Ils franchissaient &#224; ce moment lenceinte de lermitage.


Je ne r&#233;ponds pas des ali&#233;n&#233;s, r&#233;pondit aussit&#244;t Piotr Alexandrovitch avec aigreur; en revanche, je me d&#233;barrasse de votre compagnie, Fiodor Pavlovitch, et croyez que cest pour toujours. O&#249; est ce moine de tant&#244;t?


Ce moine, cest-&#224;-dire celui qui les avait invit&#233;s &#224; d&#238;ner chez le P&#232;re Abb&#233;, ne s&#233;tait pas fait attendre. Il s&#233;tait joint aux h&#244;tes au moment o&#249; ceux-ci descendaient le perron, et semblait les avoir guett&#233;s tout le temps.


Ayez la bont&#233;, mon R&#233;v&#233;rend P&#232;re, dassurer le P&#232;re Abb&#233; de mon profond respect, et de lui pr&#233;senter mes excuses; par suite de circonstances impr&#233;vues, il mest impossible, malgr&#233; tout mon d&#233;sir, de me rendre &#224; son invitation, d&#233;clara Piotr Alexandrovitch au moine avec irritation.


La circonstance impr&#233;vue, cest moi! intervint aussit&#244;t Fiodor Pavlovitch. &#201;coutez, mon P&#232;re, Piotr Alexandrovitch ne veut pas rester avec moi, sinon il ne se serait pas fait prier. Allez-y, Piotr Alexandrovitch, et bon app&#233;tit! Cest moi qui me d&#233;robe, et non vous. Je retourne chez moi; l&#224;-bas je pourrai manger, ici je men sens incapable, mon bien-aim&#233; parent.


Je ne suis pas votre parent, je ne lai jamais &#233;t&#233;, vil individu.


Je lai dit expr&#232;s pour vous faire enrager, parce que vous r&#233;pudiez cette parent&#233;, bien que vous soyez mon parent, malgr&#233; vos grands airs, je vous le prouverai par lalmanach eccl&#233;siastique. Je tenverrai la voiture, Ivan, reste aussi, si tu veux. Piotr Alexandrovitch, les convenances vous ordonnent de vous pr&#233;senter chez le P&#232;re Abb&#233;; il faut sexcuser des sottises que nous avons faites l&#224;-bas.


Est-il vrai que vous partiez? Ne mentez-vous pas?


Piotr Alexandrovitch, comment loserais-je, apr&#232;s ce qui sest pass&#233;! Je me suis laiss&#233; entra&#238;ner, messieurs, pardonnez-moi! En outre, je suis boulevers&#233;! Et jai honte. Messieurs, on peut avoir le c&#339;ur dAlexandre de Mac&#233;doine ou celui dun petit chien. Je ressemble au petit chien Fid&#232;le. Je suis devenu timide. Eh bien, comment aller encore d&#238;ner apr&#232;s une telle escapade, ingurgiter les rago&#251;ts du monast&#232;re? Jai honte, je ne peux pas, excusez-moi!


Le diable sait de quoi il est capable! Na-t-il pas lintention de nous tromper? Mioussov sarr&#234;ta, irr&#233;solu, suivant dun regard perplexe le bouffon qui s&#233;loignait.


Celui-ci se retourna, et voyant que Piotr Alexandrovitch lobservait, lui envoya de la main un baiser.


Vous allez chez le P&#232;re Abb&#233;? demanda Mioussov &#224; Ivan Fiodorovitch dun ton saccad&#233;.


Pourquoi pas? il ma fait sp&#233;cialement inviter d&#232;s hier.


Par malheur, je me sens vraiment presque oblig&#233; de para&#238;tre &#224; ce maudit d&#238;ner, continua Mioussov sur le m&#234;me ton dirritation am&#232;re, sans m&#234;me prendre garde que le moinillon l&#233;coutait. Il faut au moins nous excuser de ce qui sest pass&#233; et expliquer que ce nest pas nous Quen pensez-vous?


Oui, il faut expliquer que ce nest pas nous. De plus, mon p&#232;re ny sera pas, observa Ivan Fiodorovitch.


Il ne manquerait plus que votre p&#232;re y f&#251;t! Le maudit d&#238;ner!


Pourtant tous sy rendaient. Le moinillon &#233;coutait en silence. En traversant le bois, il fit remarquer que le P&#232;re Abb&#233; attendait depuis longtemps et quon &#233;tait en retard de plus dune demi-heure. On ne lui r&#233;pondit pas. Mioussov consid&#233;ra Ivan Fiodorovitch dun air de haine:


Il va au d&#238;ner comme si rien ne s&#233;tait pass&#233;, songeait-il. Un front dairain et une conscience de Karamazov!



VII. Un s&#233;minariste ambitieux

Aliocha conduisit le starets dans sa chambre &#224; coucher et le fit asseoir sur le lit. C&#233;tait une tr&#232;s petite pi&#232;ce, avec le mobilier indispensable; le lit de fer &#233;troit navait quune couche de feutre en guise de matelas. Dans un coin, sur un lutrin, pr&#232;s des ic&#244;nes, reposaient la croix et l&#201;vangile. Le starets se laissa choir &#224; bout de forces; ses yeux brillaient, il haletait. Une fois assis, il regarda fixement Aliocha, comme sil m&#233;ditait quelque chose.


Va, mon cher, va, Porphyre me suffit, d&#233;p&#234;che-toi. On a besoin de toi chez le P&#232;re Abb&#233;; tu serviras &#224; table.


Permettez-moi de rester, prof&#233;ra Aliocha dune voix suppliante.


Tu es plus n&#233;cessaire l&#224;-bas. La paix ny r&#232;gne pas. Tu serviras et tu ty rendras utile. Viennent les mauvais esprits, r&#233;cite une pri&#232;re, sache, mon fils (le starets aimait &#224; lappeler ainsi), qu&#224; lavenir ta place ne sera pas ici. Rappelle-toi cela, jeune homme. D&#232;s que Dieu maura jug&#233; digne de para&#238;tre devant lui, quitte le monast&#232;re. Pars tout &#224; fait.


Aliocha tressaillit.


Quas-tu? Ta place nest pas ici pour le moment. Je te b&#233;nis en vue dune grande t&#226;che &#224; accomplir dans le monde. Tu p&#233;r&#233;grineras longtemps. Tu devras te marier, il le faut. Tu devras tout supporter jusqu&#224; ce que tu reviennes. Il y aura beaucoup &#224; faire. Mais je ne doute pas de toi, voil&#224; pourquoi je tenvoie. Que le Christ soit avec toi! Garde-Le et Il te gardera. Tu &#233;prouveras une grande douleur et en m&#234;me temps tu seras heureux. Telle est ta vocation: chercher le bonheur dans la douleur. Travaille, travaille sans cesse. Rappelle-toi mes paroles; je mentretiendrai encore avec toi, mais mes jours et m&#234;me mes heures sont compt&#233;s.


Une vive agitation se peignit sur le visage dAliocha. Ses l&#232;vres tremblaient.


Quas-tu de nouveau? sourit doucement le starets. Que les mondains pleurent leurs morts; ici nous nous r&#233;jouissons quand un P&#232;re agonise. Nous nous r&#233;jouissons et nous prions pour lui. Laisse-moi. Je dois prier. Va et d&#233;p&#234;che-toi. Demeure aupr&#232;s de tes fr&#232;res, et non pas seulement aupr&#232;s de lun, mais de tous les deux.


Le starets leva la main pour le b&#233;nir. Bien quil e&#251;t grande envie de rester, Aliocha nosa faire aucune objection, ni demander ce que signifiait ce prosternement devant son fr&#232;re Dmitri. Il savait que sil lavait pu, le starets le lui e&#251;t expliqu&#233; de lui-m&#234;me; sil se taisait, cest quil ne voulait rien dire. Or, ce salut jusqu&#224; terre avait stup&#233;fi&#233; Aliocha; il y voyait un sens myst&#233;rieux. Myst&#233;rieux et peut-&#234;tre terrible. Une fois hors de lenceinte de lermitage, son c&#339;ur se serra et il dut sarr&#234;ter: il lui semblait entendre de nouveau les paroles du starets pr&#233;disant sa fin prochaine. Ce quavait pr&#233;dit le starets avec une telle exactitude devait certainement saccomplir, Aliocha le croyait aveugl&#233;ment. Mais comment demeurerait-il sans lui, sans le voir ni lentendre? Et o&#249; irait-il? On lui ordonnait de ne pas pleurer et de quitter le monast&#232;re. Seigneur! Depuis longtemps Aliocha navait ressenti une pareille angoisse. Il traversa rapidement le bois qui s&#233;parait lermitage du monast&#232;re et, incapable de supporter les pens&#233;es qui laccablaient, il se mit &#224; contempler les pins s&#233;culaires qui bordaient le sentier. Le trajet n&#233;tait pas long, cinq cents pas au plus; on ne pouvait rencontrer personne &#224; cette heure, mais au premier tournant il aper&#231;ut Rakitine. Celui-ci attendait quelquun.


Serait-ce moi que tu attends? demanda Aliocha quand il leut rejoint.


Pr&#233;cis&#233;ment, dit Rakitine en souriant. Tu te d&#233;p&#234;ches daller chez le P&#232;re Abb&#233;. Je sais; il donne &#224; d&#238;ner. Depuis le jour o&#249; il a re&#231;u l&#233;v&#234;que et le g&#233;n&#233;ral Pakhatov, tu te rappelles, il ny avait pas eu un pareil festin. Je ny serai pas, mais toi, vas-y, tu serviras les plats. Dis-moi, Alex&#233;i, je voulais te demander ce que signifie ce songe.


Quel songe?


Mais ce prosternement devant ton fr&#232;re Dmitri. Et comme il sest cogn&#233; le front!


Tu parles du P&#232;re Zosime?


Oui.


Le front?


Ah! Je me suis exprim&#233; irr&#233;v&#233;rencieusement! &#199;a ne fait rien. Eh bien, que signifie ce songe?


Je lignore, Micha [[40]: #_ftnref40 Diminutif de Mikha&#239;l (Michel)].


J&#233;tais s&#251;r quil ne te lexpliquerait pas. &#199;a na rien d&#233;tonnant, ce sont toujours les m&#234;mes saintes balivernes. Mais le tour &#233;tait jou&#233; &#224; dessein. Maintenant les bigots vont en parler dans la ville et le colporter dans la province: Que signifie ce songe? &#192; mon avis, le vieillard est perspicace; il a flair&#233; un crime. Cela empeste, chez vous.


Quel crime?


Rakitine voulait &#233;videmment se d&#233;lier la langue.


Cest dans votre famille quil aura lieu, ce crime. Entre tes fr&#232;res et ton riche papa. Voil&#224; pourquoi le p&#232;re Zosime sest cogn&#233; le front &#224; tout hasard. Ensuite, quarrivera-t-il? Ah! cela avait &#233;t&#233; pr&#233;dit par le saint ermite; il a proph&#233;tis&#233;. Pourtant, quelle proph&#233;tie y a-t-il &#224; s&#234;tre cogn&#233; le front? Non dira-t-on, cest un symbole, une all&#233;gorie, Dieu sait quoi encore! Ce sera divulgu&#233; et rappel&#233;: il a devin&#233; le crime, d&#233;sign&#233; le criminel. Les innocents agissent toujours ainsi; ils font sur le cabaret le signe de la croix et lapident le temple. De m&#234;me ton starets: pour un sage des coups de b&#226;ton, mais devant un assassin, des courbettes.


Quel crime? Devant quel assassin? Quest-ce que tu racontes?


Aliocha resta comme clou&#233; sur place, Rakitine sarr&#234;ta &#233;galement.


Lequel? Comme si tu ne savais pas! Je parie que tu y as d&#233;j&#224; pens&#233;. &#192; propos, cest curieux; &#233;coute, Aliocha, tu dis toujours la v&#233;rit&#233; bien que tu tassoies toujours entre deux chaises; y as-tu pens&#233; ou non? r&#233;ponds.


Jy ai pens&#233;, r&#233;pondit Aliocha &#224; voix basse.


Rakitine se troubla.


Comment, toi aussi tu y as d&#233;j&#224; pens&#233;? s&#233;cria-t-il.


Je ce nest pas que jy aie pens&#233;, murmura Aliocha, mais tu viens de dire si &#224; propos des choses si &#233;tranges quil ma sembl&#233; lavoir pens&#233; moi-m&#234;me.


Tu vois, tu vois. Aujourdhui, en regardant ton p&#232;re et ton fr&#232;re Mitia, tu as song&#233; &#224; un crime. Donc, je ne me trompe pas?


Attends, attends un peu, linterrompit Aliocha troubl&#233;. &#192; quoi vois-tu tout cela? Et dabord, pourquoi cela tint&#233;resse-t-il tant?


Deux questions diff&#233;rentes, mais naturelles. Je r&#233;pondrai &#224; chacune s&#233;par&#233;ment. &#192; quoi je le vois? Je naurais rien vu, si je navais compris aujourdhui Dmitri Fiodorovitch, ton fr&#232;re, dun seul coup et en entier, tel quil est, dapr&#232;s une certaine ligne. Chez ces gens tr&#232;s honn&#234;tes, mais sensuels, il y a une ligne quil ne faut pas franchir. Autrement, il frappera m&#234;me son p&#232;re avec un couteau. Or, son p&#232;re est un ivrogne et un d&#233;bauch&#233; effr&#233;n&#233;, qui na jamais connu la mesure en rien; aucun des deux ne se contiendra, et vlan, tous les deux dans le foss&#233;.


Non, Micha, si ce nest que cela, tu me r&#233;confortes. Cela nira pas si loin.


Mais pourquoi trembles-tu tant? Sais-tu pourquoi? Pour honn&#234;te homme que soit ton Mitia (car il est b&#234;te, mais honn&#234;te), cest avant tout un sensuel. Voil&#224; le fond de sa nature. Son p&#232;re lui a transmis son abjecte sensualit&#233; Dis-moi, Aliocha, il y a une chose qui m&#233;tonne: comment se fait-il que tu sois vierge? Tu es pourtant un Karamazov! Dans votre famille, la sensualit&#233; va jusqu&#224; la fr&#233;n&#233;sie Or, ces trois &#234;tres sensuels s&#233;pient maintenant le couteau dans la poche. Trois se sont cogn&#233; le front pourquoi ne serais-tu pas le quatri&#232;me?


Tu te trompes au sujet de cette femme. Dmitri la m&#233;prise, prof&#233;ra Aliocha fr&#233;missant.


Grouchegnka [[41]: #_ftnref41 Diminutif tr&#232;s familier dAgraf&#233;na (Agrippine).]? Non, mon cher, il ne la m&#233;prise pas. Puisquil a abandonn&#233; publiquement sa fianc&#233;e pour elle, cest donc quil ne la m&#233;prise pas. Il y a l&#224;, mon cher, quelque chose que tu ne comprends pas encore. Quun homme s&#233;prenne du corps dune femme, m&#234;me seulement dune partie de ce corps (un voluptueux me comprendrait tout de suite), il livrera pour elle ses propres enfants, il vendra son p&#232;re, sa m&#232;re et sa patrie; honn&#234;te, il ira voler; doux, il assassinera; fid&#232;le, il trahira. Le chantre des pieds f&#233;minins, Pouchkine, les a c&#233;l&#233;br&#233;s en vers; dautres ne les chantent pas, mais ne peuvent les regarder de sang-froid. Mais il ny a pas que les pieds En pareil cas, le m&#233;pris est impuissant. Ton fr&#232;re m&#233;prise Grouchegnka, mais il ne peut sen d&#233;tacher.


Je comprends cela, lan&#231;a soudain Aliocha.


Vraiment? Et pour lavouer d&#232;s le premier mot, il faut absolument que tu le comprennes, d&#233;clara Rakitine avec une joie mauvaise. Cela ta &#233;chapp&#233; par hasard, laveu nen est que plus pr&#233;cieux. Par cons&#233;quent, la sensualit&#233; est pour toi un sujet connu, tu y as d&#233;j&#224; song&#233;! Ah! la sainte nitouche! Tu es un saint, Aliocha, jen conviens, mais tu es aussi une sainte nitouche, et le diable sait ce &#224; quoi tu nas pas d&#233;j&#224; song&#233;, le diable sait ce que tu connais d&#233;j&#224;! Tu es vierge, mais tu as d&#233;j&#224; p&#233;n&#233;tr&#233; bien des choses. Il y a longtemps que je tobserve: tu es un Karamazov, tu les tout &#224; fait; donc, la race et la s&#233;lection signifient quelque chose. Tu es sensuel par ton p&#232;re et innocent par ta m&#232;re. Pourquoi trembles-tu? Aurais-je raison? Sais-tu que Grouchegnka ma dit: Am&#232;ne-le (cest-&#224;-dire toi), je lui arracherai son froc. Et comme elle insistait, je me suis demand&#233; pourquoi elle &#233;tait si curieuse de toi. Sais-tu que cest aussi une femme extraordinaire?


Tu lui diras que je nirai pas, jure-le-moi, dit Aliocha avec un sourire contraint. Ach&#232;ve ton propos, Micha, je te dirai ensuite mon id&#233;e.


&#192; quoi bon achever, cest bien clair! Vieille chanson que tout cela, mon cher; si tu as un temp&#233;rament sensuel, que sera-ce de ton fr&#232;re Ivan, fils de la m&#234;me m&#232;re? Car lui aussi est un Karamazov. Or, tous les Karamazov sont de nature sensuels, &#226;pres au gain et d&#233;ments! Ton fr&#232;re Ivan samuse maintenant &#224; &#233;crire des articles de th&#233;ologie, calcul stupide, puisquil est ath&#233;e, et il avoue cette bassesse. En outre, il est en train de conqu&#233;rir la fianc&#233;e de son fr&#232;re Mitia et para&#238;t pr&#232;s du but. Comment cela? Avec le consentement de Mitia lui-m&#234;me, parce que celui-ci lui c&#232;de sa fianc&#233;e &#224; seule fin de se d&#233;barrasser delle pour rejoindre Grouchegnka. Et tout cela, note-le, nonobstant sa noblesse et son d&#233;sint&#233;ressement. Ces individus-l&#224; sont les plus fatals. Allez-vous y reconna&#238;tre apr&#232;s cela: tout en ayant conscience de sa bassesse, il se conduit bassement! Mais &#233;coute la suite: un vieillard barre la route &#224; Mitia, son propre p&#232;re. Car celui-ci est follement &#233;pris de Grouchegnka, leau lui vient &#224; la bouche rien qu&#224; la regarder. Cest uniquement &#224; cause delle, parce que Mioussov avait os&#233; la traiter de cr&#233;ature d&#233;prav&#233;e, quil vient de faire tout ce scandale. Il est plus amoureux quun chat. Auparavant, elle &#233;tait seulement &#224; son service pour certaines affaires louches; maintenant, apr&#232;s lavoir bien examin&#233;e, il sest aper&#231;u quelle lui plaisait, il sacharne apr&#232;s elle et lui fait des propositions, d&#233;shonn&#234;tes sentend. Eh bien, cest ici que le p&#232;re et le fils se heurtent. Mais Grouchegnka se r&#233;serve, elle h&#233;site encore et taquine les deux, examine lequel est le plus avantageux, car si on peut soutirer beaucoup dargent au p&#232;re, en revanche, il n&#233;pousera pas et finira peut-&#234;tre par fermer sa bourse, tandis que ce gueux de Mitia peut lui offrir sa main. Oui, il en est capable! Il abandonnera sa fianc&#233;e, une beaut&#233; incomparable, Catherine Ivanovna riche, noble et fille de colonel, pour se marier avec Grouchegnka, nagu&#232;re entretenue par Samsonov, un vieux marchand, moujik d&#233;prav&#233; et maire de la ville. De tout ceci, il peut vraiment r&#233;sulter un conflit et un crime. Cest ce quattend ton fr&#232;re Ivan; il fait ainsi coup double: il prend possession de Catherine Ivanovna, pour laquelle il se consume, et empoche une dot de soixante mille roubles. Pour un pauvre h&#232;re comme lui, ce nest pas &#224; d&#233;daigner. Et remarque bien! Non seulement, ce faisant, il noffensera pas Mitia, mais celui-ci lui en saura gr&#233; jusqu&#224; sa mort. Car je sais de bonne source que la semaine derni&#232;re Mitia, se trouvant ivre dans un restaurant avec des tziganes, sest &#233;cri&#233; quil &#233;tait indigne de Katineka [[42]: #_ftnref42 Diminutif tr&#232;s familier de I&#233;kat&#233;rina (Catherine).], sa fianc&#233;e, mais que son fr&#232;re Ivan en &#233;tait digne. Catherine Ivanovna elle-m&#234;me finira par ne pas repousser un charmeur comme Ivan Fiodorovitch; elle h&#233;site d&#233;j&#224; entre eux. Mais par quoi diantre cet Ivan a-t-il pu vous s&#233;duire, pour que vous soyez tous en extase devant lui? Il se rit de vous. Je suis aux anges, pr&#233;tend-il, et je festoie &#224; vos d&#233;pens.


Do&#249; sais-tu tout cela? Pourquoi parles-tu avec une telle assurance? demanda soudain Aliocha en fron&#231;ant le sourcil.


Et pourquoi minterroges-tu tout en craignant &#224; lavance ma r&#233;ponse? Cela signifie que tu reconnais que jai dit la v&#233;rit&#233;.


Tu naimes pas Ivan. Ivan ne se laisse pas s&#233;duire par largent.


Vraiment? Et la beaut&#233; de Catherine Ivanovna? Il ne sagit pas seulement dargent, bien que soixante mille roubles soient fort attrayants.


Ivan regarde plus haut. Des milliers de roubles ne l&#233;blouiraient pas. Ce nest ni largent, ni la tranquillit&#233; quil recherche. Ivan cherche peut-&#234;tre la souffrance.


Quest-ce encore que ce songe? Eh, vous autres nobliaux!


Micha, son &#226;me est imp&#233;tueuse, et son esprit captif. Il y a en lui une grande pens&#233;e dont il narrive pas &#224; trouver la clef. Il est de ceux qui nont pas besoin de millions, mais de r&#233;soudre leur pens&#233;e.


Cest un plagiat, Aliocha, tu paraphrases ton starets. Ivan vous a propos&#233; une &#233;nigme! cria avec une visible animosit&#233; Rakitine dont le visage salt&#233;ra et les l&#232;vres se contract&#232;rent. Et une &#233;nigme stupide, il ny a rien &#224; deviner. Fais un petit effort et tu comprendras. Son article est ridicule et inepte. Je viens de lentendre d&#233;velopper son absurde th&#233;orie: Pas dimmortalit&#233; de l&#226;me, donc pas de vertu, ce qui veut dire que tout est permis. Tu te rappelles que ton fr&#232;re Mitia sest &#233;cri&#233;: Je men souviendrai! Cest une th&#233;orie s&#233;duisante pour les gredins, non, pas les gredins, jai tort de memporter, mais les fanfarons de l&#233;cole dou&#233;s d une profondeur de pens&#233;e insoluble. Cest un h&#226;bleur, et sa sotte th&#233;orie nest pas autre chose que bonnet blanc et blanc bonnet. Dailleurs, sans croire &#224; limmortalit&#233; de l&#226;me, lhumanit&#233; trouve en elle-m&#234;me la force de vivre pour la vertu. Elle la puise dans son amour de la libert&#233;, de l&#233;galit&#233;, de la fraternit&#233;


Ratikine, qui s&#233;tait &#233;chauff&#233;, avait peine &#224; se contenir. Mais tout &#224; coup il sarr&#234;ta, comme sil se rappelait quelque chose.


Eh bien, en voil&#224; assez! fit-il avec un sourire encore plus contraint. Pourquoi ris-tu? Tu penses que je suis un pied plat?


Non, je ny songeais m&#234;me pas. Tu es intelligent, mais Laissons cela, jai souri par b&#234;tise. Je comprends que tu t&#233;chauffes, Micha. Jai devin&#233; &#224; ton emballement que Catherine Ivanovna te plaisait. Dailleurs, il y a longtemps que je men doutais. Voil&#224; pourquoi tu naimes pas Ivan. Tu es jaloux de lui?


Et aussi de son argent, &#224; elle? Va jusquau bout.


Non, je ne veux pas toffenser.


Je le crois, puisque tu le dis, mais que le diable vous emporte toi et ton fr&#232;re Ivan! Aucun de vous ne comprend que, Catherine Ivanovna mise &#224; part, il est fort peu sympathique. Quelle raison aurais-je de laimer, sapristi? Il me fait lhonneur de minjurier. Nai-je pas le droit de lui rendre la pareille?


Je ne lai jamais entendu dire ni bien ni mal de toi.


Eh bien, on ma rapport&#233; quavant-hier, chez Catherine Ivanovna, il ma arrang&#233; de la belle mani&#232;re, tant il sint&#233;ressait &#224; votre serviteur. Apr&#232;s cela, jignore, mon cher, lequel est jaloux de lautre. Il lui a plu dinsinuer que si je ne me r&#233;signe pas &#224; la carri&#232;re darchimandrite, si je ne prends pas le froc dans un avenir fort rapproch&#233;, je partirai pour P&#233;tersbourg, jentrerai dans une grande revue en qualit&#233; de critique, et finirai au bout dune dizaine dann&#233;es par devenir propri&#233;taire de la revue. Je lui imprimerai alors une tendance lib&#233;rale et ath&#233;e, voire un certain vernis de socialisme, mais en prenant mes pr&#233;cautions, cest-&#224;-dire en nageant entre deux eaux et en donnant le change aux imb&#233;ciles. Toujours dapr&#232;s ton fr&#232;re, malgr&#233; cette teinte de socialisme, je placerai mes b&#233;n&#233;fices &#224; la banque, sp&#233;culerai &#224; loccasion par lentremise dun juivaillon quelconque, et me ferai finalement b&#226;tir une maison de rapport o&#249; jinstallerai ma r&#233;daction. Il a m&#234;me d&#233;sign&#233; lemplacement de cet immeuble: ce sera pr&#232;s du nouveau pont de pierre que lon projette, para&#238;t-il, entre la Perspective Liteina&#239;a et le quartier de Wyborg


Ah! Micha, cela se r&#233;alisera peut-&#234;tre de point en point! s&#233;cria Aliocha, qui ne put retenir un rire joyeux.


Et vous aussi vous raillez, Alex&#233;i Fiodorovitch!


Non, non, je plaisante, excuse-moi. Je pensais &#224; tout autre chose. Mais, dis-moi, qui a pu te communiquer tous ces d&#233;tails? Tu n&#233;tais pas chez Catherine Ivanovna, quand il parlait de toi?


Non, mais Dmitri Fiodorovitch sy trouvait et je lai entendu le r&#233;p&#233;ter, cest-&#224;-dire que jai &#233;cout&#233; malgr&#233; moi, dissimul&#233; dans la chambre &#224; coucher de Grouchegnka, do&#249; je ne pouvais sortir en sa pr&#233;sence.


Ah! oui, joubliais, cest ta parente.


Ma parente? Cette Grouchegnka serait ma parente? s&#233;cria Rakitine tout rouge. As-tu perdu lesprit? Tu as le cerveau d&#233;rang&#233;.


Comment? Ce nest pas ta parente? Je lai entendu dire.


O&#249; cela? Ah! messieurs Karamazov, vous prenez des airs de haute et vieille noblesse, alors que ton p&#232;re faisait le bouffon &#224; la table dautrui et figurait par gr&#226;ce &#224; la cuisine. Je ne suis quun fils de pope, un vil roturier, &#224; c&#244;t&#233; de vous, soit, mais ne minsultez pas avec un si joyeux sans-g&#234;ne! Jai aussi mon honneur, Alex&#233;i Fiodorovitch. Je ne saurais &#234;tre le parent dune fille publique!


Ratikine &#233;tait violemment surexcit&#233;.


Excuse-moi, je ten supplie Je naurais jamais cru, dailleurs, quelle f&#251;t vraiment une fille, repartit Aliocha devenu cramoisi. Je te le r&#233;p&#232;te, on ma dit que c&#233;tait ta parente. Tu vas souvent chez elle et tu mas dit toi-m&#234;me quil ny avait rien entre vous Je naurais jamais cru que tu la m&#233;prisais tant! Le m&#233;rite-t-elle vraiment?


Si je la fr&#233;quente, cest que jai mes raisons pour cela, mais en voil&#224; assez. Quant &#224; la parent&#233;, cest plut&#244;t dans ta famille que ton fr&#232;re ou m&#234;me ton p&#232;re la feraient entrer. Mais nous voici arriv&#233;s. Va vite &#224; la cuisine Eh! quest-ce quil y a? Quarrive-t-il? Serions-nous en retard? Mais ils ne peuvent pas avoir d&#233;j&#224; fini! &#192; moins que les Karamazov naient encore fait des leurs? Ce doit &#234;tre cela. Voici ton p&#232;re, et Ivan Fiodorovitch qui le suit. Ils se sont sauv&#233;s de chez le P&#232;re Abb&#233;. Voil&#224; le P&#232;re Isidore sur le perron qui crie quelque chose dans leur direction. Et ton p&#232;re qui agite les bras en hurlant sans doute des injures. Voil&#224; Mioussov qui part en cal&#232;che; tu le vois filer. Maximov court comme un d&#233;rat&#233;. Cest un vrai scandale; le d&#238;ner na pas eu lieu! Auraient-ils battu le P&#232;re Abb&#233;? Les aurait-on ross&#233;s? Ils lauraient bien m&#233;rit&#233;!


Rakitine avait devin&#233; juste: un scandale inou&#239; s&#233;tait d&#233;roul&#233; comme par inspiration.



VIII. Un scandale

Lorsque Mioussov et Ivan Fiodorovitch arriv&#232;rent chez le P&#232;re Abb&#233;, Piotr Alexandrovitch  qui &#233;tait un galant homme  eut honte de sa r&#233;cente col&#232;re. Il comprit quau lieu de semporter, il aurait d&#251; estimer &#224; sa juste valeur le pitoyable Fiodor Pavlovitch, et conserver tout son sang-froid. Les moines nont rien &#224; se reprocher, d&#233;cida-t-il soudain sur le perron de lAbb&#233;; sil y a ici des gens comme il faut (le P&#232;re Nicolas, lAbb&#233;, appartient, para&#238;t-il, &#224; la noblesse), pourquoi ne me montrerais-je pas aimable avec eux? Je ne discuterai pas, je ferai m&#234;me chorus, je gagnerai leur sympathie enfin, je leur prouverai que je ne suis pas le comp&#232;re de cet &#201;sope, de ce bouffon, de ce saltimbanque, et que jai &#233;t&#233; tromp&#233; tout comme eux


Il r&#233;solut de leur c&#233;der d&#233;finitivement et sur lheure ses droits de coupe et de p&#234;che  et cela dautant plus volontiers quil sagissait en fait dune bagatelle.


Ces bonnes intentions saffirm&#232;rent encore lorsquils entr&#232;rent dans la salle &#224; manger du P&#232;re Abb&#233;. Ce nen &#233;tait pas une, &#224; vrai dire, car il navait en tout que deux pi&#232;ces &#224; lui, dailleurs beaucoup plus spacieuses et plus commodes que celles du starets. Lameublement ne brillait pas par le confort: les meubles &#233;taient dacajou et recouverts en cuir, &#224; lancienne mode de 1820, les planchers n&#233;taient m&#234;me pas peints; en revanche, tout reluisait de propret&#233;, il y avait aux fen&#234;tres beaucoup de fleurs ch&#232;res; mais la principale &#233;l&#233;gance r&#233;sidait en ce moment dans la table servie avec une somptuosit&#233; relative. La nappe &#233;tait immacul&#233;e, la vaisselle &#233;tincelait; sur la table reposaient trois sortes dun pain parfaitement cuit [[43]: #_ftnref43 Cest la coutume en Russie de servir trois sortes de pain: noir bis et blanc.], deux bouteilles de vin, deux pots de lexcellent hydromel du monast&#232;re et une grande carafe pleine dun kvass [[44]: #_ftnref43 Boisson ferment&#233;e &#224; base de malt et de pain noir.] r&#233;put&#233; aux environs; il ny avait pas de vodka [[45]: #_ftnref43 Eau-de-vie.]. Rakitine raconta par la suite que le d&#238;ner comprenait cette fois cinq plats: une soupe au sterlet avec des bouch&#233;es au poisson; un poisson au court-bouillon, accommod&#233; dapr&#232;s une recette sp&#233;ciale et d&#233;licieuse; des quenelles desturgeon; des glaces et de la compote; enfin du kissel[[46]: #_ftnref43 Sorte de bouillie &#224; la f&#233;cule de pommes de terre.] en mani&#232;re de blanc-manger.


Incapable de se contenir, Rakitine avait flair&#233; tout cela et jet&#233; un coup d&#339;il &#224; la cuisine du P&#232;re Abb&#233;, o&#249; il avait des relations. Il en poss&#233;dait dailleurs partout et apprenait ainsi tout ce quil voulait savoir. C&#233;tait un c&#339;ur tourment&#233;, envieux. Il avait pleine conscience de ses dons indiscutables, et sen faisait m&#234;me, dans sa pr&#233;somption, une id&#233;e exag&#233;r&#233;e. Il se savait destin&#233; &#224; jouer un r&#244;le; mais Aliocha, qui lui &#233;tait fort attach&#233;, saffligeait de le voir d&#233;pourvu de conscience, et cela sans que le malheureux sen rend&#238;t compte lui-m&#234;me; sachant en effet quil ne d&#233;roberait jamais de largent &#224; sa port&#233;e, Rakitine sestimait parfaitement honn&#234;te. &#192; cet &#233;gard, ni Aliocha ni personne nauraient pu lui ouvrir les yeux.


Rakitine &#233;tait un trop mince personnage pour figurer aux repas; en revanche, le P&#232;re Joseph et le P&#232;re Pa&#239;sius avaient &#233;t&#233; invit&#233;s, ainsi quun autre religieux. Ils attendaient d&#233;j&#224; dans la salle &#224; manger lorsque Piotr Alexandrovitch, Kalganov et Ivan Fiodorovitch firent leur entr&#233;e. Le propri&#233;taire Maximov se tenait &#224; l&#233;cart. Le P&#232;re Abb&#233; savan&#231;a au milieu de la pi&#232;ce pour accueillir ses invit&#233;s. C&#233;tait un grand vieillard maigre, mais encore vigoureux, aux cheveux noirs d&#233;j&#224; grisonnants, au long visage &#233;maci&#233; et grave. Il salua ses h&#244;tes en silence, et ceux-ci vinrent cette fois recevoir sa b&#233;n&#233;diction, Mioussov tenta m&#234;me de lui baiser la main, mais lAbb&#233; pr&#233;vint son geste en la retirant. Ivan Fiodorovitch et Kalganov all&#232;rent jusquau bout, faisant claquer leurs l&#232;vres &#224; la fa&#231;on des gens du peuple.


Nous devons vous faire toutes nos excuses, mon R&#233;v&#233;rend P&#232;re, commen&#231;a Piotr Alexandrovitch avec un gracieux sourire, mais dun ton grave et respectueux, car nous arrivons seuls, sans notre compagnon Fiodor Pavlovitch, que vous aviez invit&#233;; il a d&#251; renoncer &#224; nous accompagner et non sans cause. Dans la cellule du R&#233;v&#233;rend P&#232;re Zosime, emport&#233; par sa malheureuse querelle avec son fils, il a prononc&#233; quelques paroles fort d&#233;plac&#233;es fort inconvenantes ce dont Votre R&#233;v&#233;rence doit avoir d&#233;j&#224; connaissance, ajouta-t-il avec un regard du c&#244;t&#233; des religieux. Aussi, conscient de sa faute et la d&#233;plorant sinc&#232;rement, il a &#233;prouv&#233; une honte insurmontable et nous a pri&#233;s, son fils Ivan et moi, de vous exprimer son sinc&#232;re regret, sa contrition, son repentir Bref, il esp&#232;re tout r&#233;parer par la suite; pour le moment il implore votre b&#233;n&#233;diction et vous prie doublier ce qui sest pass&#233;


Mioussov se tut. Arriv&#233; vers la fin de sa tirade, il se sentit si parfaitement content de lui, quil en oublia sa r&#233;cente irritation. Il &#233;prouvait de nouveau un vif et sinc&#232;re amour pour lhumanit&#233;. Le P&#232;re Abb&#233;, qui lavait &#233;cout&#233; gravement, inclina la t&#234;te et r&#233;pondit:


Je regrette vivement son absence. Participant &#224; ce repas, peut-&#234;tre nous e&#251;t-il pris en affection, et nous de m&#234;me. Messieurs, veuillez prendre place.


Il se pla&#231;a devant limage et commen&#231;a une pri&#232;re. Tous sinclin&#232;rent respectueusement, et le propri&#233;taire Maximov se pla&#231;a m&#234;me en avant, les mains jointes, en signe de particuli&#232;re d&#233;votion.


Ce fut alors que Fiodor Pavlovitch vida son sac. Il faut noter quil avait eu vraiment lintention de partir et compris limpossibilit&#233;, apr&#232;s sa honteuse conduite chez le starets, daller d&#238;ner chez le P&#232;re Abb&#233; comme si de rien n&#233;tait. Ce nest pas quil e&#251;t grande honte et se f&#238;t damers reproches, tout bien au contraire; n&#233;anmoins il sentait linconvenance daller d&#238;ner. Mais &#224; peine sa cal&#232;che aux ressorts g&#233;missants fut-elle avanc&#233;e au perron de lh&#244;tellerie, quil sarr&#234;ta avant dy monter. Il se rappela ses propres paroles chez le starets. Quand je vais chez les gens, il me semble toujours que je suis le plus vil de tous et que tous me prennent pour un bouffon; alors je me dis: faisons vraiment le bouffon, car tous, jusquau dernier, vous &#234;tes plus b&#234;tes et plus vils que moi. Il voulait se venger sur tout le monde de ses propres vilenies. Il se rappela soudain quun beau jour, comme on lui demandait: Pourquoi d&#233;testez-vous tant telle personne? il avait r&#233;pondu dans un acc&#232;s deffronterie bouffonne: Elle ne ma rien fait, cest vrai; mais moi, je lui ai jou&#233; un vilain tour et aussit&#244;t apr&#232;s jai commenc&#233; &#224; la d&#233;tester. Ce souvenir lui arracha un mauvais rire silencieux. Les yeux &#233;tincelants, les l&#232;vres tremblantes, il eut une minute dh&#233;sitation. Mais soudain: Puisque jai commenc&#233;, il faut aller jusquau bout, d&#233;cida-t-il. Je ne saurais me r&#233;habiliter; narguons-les donc jusqu&#224; limpudence; je me fous de vous et basta!


Il ordonna au cocher dattendre et retourna &#224; grands pas au monast&#232;re, droit chez le P&#232;re Abb&#233;. Il ignorait encore ce quil ferait, mais il savait quil ne se poss&#233;dait plus, que la moindre impulsion lui ferait commettre quelque indigne sortie, sinon quelque d&#233;lit dont il aurait &#224; r&#233;pondre devant les tribunaux. En effet, il ne d&#233;passait jamais certaines limites, ce qui ne laissait pas de le surprendre.


Il parut dans la salle &#224; manger au moment o&#249;, la pri&#232;re finie, on allait se mettre &#224; table. Il sarr&#234;ta sur le seuil, examina la compagnie en fixant les gens bien en face et &#233;clata dun rire prolong&#233;, impudent.


Ils me croyaient parti, et me voil&#224;! cria-t-il dune voix retentissante.


Les assistants le consid&#233;r&#232;rent un instant en silence, et soudain tous sentirent quun scandale &#233;tait in&#233;vitable. Piotr Alexandrovitch passa brusquement de la qui&#233;tude &#224; la plus m&#233;chante humeur. Sa col&#232;re &#233;teinte se ralluma, son indignation apais&#233;e gronda tout dun coup.


Non, je ne puis supporter cela! hurla-t-il. Jen suis incapable, absolument incapable!


Le sang lui montait &#224; la t&#234;te. Il sembrouillait, mais ce n&#233;tait pas le moment de faire du style, et il prit son chapeau.


De quoi est-il incapable? s&#233;cria Fiodor Pavlovitch. Votre R&#233;v&#233;rence, dois-je entrer ou non? Macceptez-vous comme convive?


Nous vous en prions de tout c&#339;ur, r&#233;pondit lAbb&#233;. Messieurs, ajouta-t-il, je vous supplie de laisser en repos vos querelles fortuites, de vous r&#233;unir dans lamour et lentente fraternelle, en implorant le Seigneur &#224; notre paisible table.


Non, non, cest impossible, cria Piotr Alexandrovitch, hors de lui.


Ce qui est impossible &#224; Piotr Alexandrovitch lest &#233;galement &#224; moi: je ne resterai pas. Cest pourquoi je suis venu. Je ne vous quitte plus dune semelle, Piotr Alexandrovitch: si vous vous en allez, je men vais, si vous restez, je reste. Vous lavez piqu&#233; par-dessus tout en parlant dentente fraternelle, P&#232;re Abb&#233;; il ne veut pas savouer mon parent. Nest-ce pas, von Sohn? Tiens, voil&#224; von Sohn. Bonjour, von Sohn.


Cest &#224; moi que murmura Maximov stup&#233;fait.


&#192; toi, bien s&#251;r. Votre R&#233;v&#233;rence, savez-vous qui est von Sohn? Cest le h&#233;ros dune cause c&#233;l&#232;bre: on la tu&#233; dans un lupanar  cest ainsi, je crois, que vous appelez ces endroits -, tu&#233; et d&#233;pouill&#233;, puis, malgr&#233; son &#226;ge respectable, fourr&#233; dans une caisse et exp&#233;di&#233; de P&#233;tersbourg &#224; Moscou dans le fourgon aux bagages, avec une &#233;tiquette. Et pendant lop&#233;ration, les filles de joie chantaient des chansons et jouaient du tympanon, cest-&#224;-dire du piano. Eh bien, ce personnage nest autre que von Sohn, ressuscit&#233; dentre les morts; nest-ce pas, von Sohn?


Quest-ce &#224; dire? s&#233;cri&#232;rent plusieurs voix dans le groupe des religieux.


Allons-nous-en, jeta Piotr Alexandrovitch &#224; Kalganov.


Non, permettez, glapit Fiodor Pavlovitch, faisant encore un pas dans la chambre, laissez-moi terminer. L&#224;-bas, dans la cellule du starets, vous mavez bl&#226;m&#233; davoir soi-disant perdu le respect, et cela parce que javais parl&#233; de goujons. Piotr Alexandrovitch Mioussov, mon parent, aime quil y ait dans le discours plus de noblesse que de sinc&#233;rit&#233;[[47]: #_ftnref47 En fran&#231;ais dans le texte.]; moi, au contraire, jaime que mon discours ait plus de sinc&#233;rit&#233; que de noblesse, et tant pis pour la noblesse! Nest-ce pas, von Sohn? Permettez, P&#232;re Abb&#233;, bien que je sois un bouffon et que jen tienne le r&#244;le, je suis un chevalier de lhonneur, et je tiens &#224; mexpliquer. Oui, je suis un chevalier de lhonneur, tandis que chez Piotr Alexandrovitch il ny a que de lamour-propre offens&#233;. Je suis venu ici, voyez-vous, pour observer ce qui sy passe et vous dire ma fa&#231;on de penser. Mon fils Alex&#233;i fait son salut chez vous, je suis p&#232;re, je me pr&#233;occupe de son sort et cest mon devoir. Tandis que je me donnais en repr&#233;sentation, j&#233;coutais tout, je regardais sans avoir lair, et maintenant je veux vous offrir le dernier acte de la repr&#233;sentation. Dordinaire, chez nous, ce qui tombe reste &#233;tendu &#224; jamais. Mais MOI, je veux me relever. Mes P&#232;res, je suis indign&#233; de votre fa&#231;on dagir. La confession est un grand sacrement que je v&#233;n&#232;re, devant lequel je suis pr&#234;t &#224; me prosterner; or, l&#224;-bas, dans la cellule, tout le monde sagenouille et se confesse &#224; haute voix. Est-il permis de se confesser &#224; haute voix? De toute antiquit&#233; les saints P&#232;res ont institu&#233; la confession auriculaire et secr&#232;te. En effet, comment puis-je expliquer devant tout le monde que moi, par exemple, je ceci et cela, enfin, vous comprenez? Il est parfois ind&#233;cent de r&#233;v&#233;ler certaines choses. Nest-ce pas un scandale? Non, mes P&#232;res, avec vous on peut &#234;tre entra&#238;n&#233; dans la secte des Khlysty[[48]: #_ftnref47 La secte des Khrysty (christs), ou par d&#233;rision Khlysty (flagellants), est apparue en Russie au XVII&#232;me si&#232;cle; ces sectaires, qui se donnent le nom dhommes de Dieu, ont eu leurs proph&#232;tes en qui ils voient des incarnations divines. Leurs rites secrets, marqu&#233;s par des acc&#232;s fr&#233;n&#233;tiques assez analogues &#224; ceux des derviches tourneurs, ont provoqu&#233; le surnom donn&#233; &#224; la secte.] &#192; la premi&#232;re occasion, j&#233;crirai au Synode; en attendant je retire mon fils de chez vous..


Notez que Fiodor Pavlovitch avait entendu le son de certaines cloches. &#192; en croire des bruits malveillants, parvenus nagu&#232;re jusqu&#224; loreille des autorit&#233;s eccl&#233;siastiques, dans les monast&#232;res o&#249; subsistait cette institution on t&#233;moignait aux startsy un respect exag&#233;r&#233;, au pr&#233;judice de la dignit&#233; de lAbb&#233;; ils abusaient du sacrement de la confession; etc. Accusations ineptes, qui tomb&#232;rent delles-m&#234;mes, chez nous comme partout. Mais le d&#233;mon, qui s&#233;tait empar&#233; de Fiodor Pavlovitch et lemportait toujours plus loin dans un ab&#238;me de honte, lui avait souffl&#233; cette accusation, &#224; laquelle dailleurs il ne comprenait goutte. Il navait m&#234;me pas su la formuler convenablement, dautant plus que cette fois, dans la cellule du starets, personne ne s&#233;tait ni agenouill&#233; ni confess&#233; &#224; haute voix. Fiodor Pavlovitch navait donc rien pu voir de pareil et r&#233;&#233;ditait tout bonnement les anciens comm&#233;rages quil se rappelait tant bien que mal. Cette sottise &#224; peine d&#233;bit&#233;e, il en sentit labsurdit&#233; et voulut aussit&#244;t prouver &#224; ses auditeurs, et surtout &#224; lui-m&#234;me, quil navait rien dit dabsurde. Et, bien quil s&#251;t parfaitement que tout ce quil dirait ne ferait quaggraver cette absurdit&#233;, il ne put se contenir et glissa comme sur une pente.


Quelle vilenie! cria Piotr Alexandrovitch.


Excusez, dit soudain le P&#232;re Abb&#233;. Il a &#233;t&#233; dit autrefois: On a commenc&#233; &#224; parler beaucoup de moi, et m&#234;me &#224; en dire du mal. Apr&#232;s avoir tout &#233;cout&#233;, je me dis: cest un rem&#232;de envoy&#233; par J&#233;sus pour gu&#233;rir mon &#226;me vaniteuse. Aussi nous vous remercions humblement, tr&#232;s cher h&#244;te.


Et il fit un profond salut &#224; Fiodor Pavlovitch.


Ta, ta, ta. Bigoterie que tout cela. Vieilles phrases et vieux gestes. Vieux mensonges et formalisme des saluts jusqu&#224; terre! Nous les connaissons, ces saluts! Un baiser aux l&#232;vres et un poignard au c&#339;ur, comme dans les Brigands de Schiller. Je naime pas la fausset&#233;, mes P&#232;res; cest la v&#233;rit&#233; que je veux! Mais la v&#233;rit&#233; ne tient pas dans les goujons, et je lai proclam&#233;! Moines, pourquoi je&#251;nez-vous? Pourquoi en attendez-vous une r&#233;compense au ciel? Pour une telle r&#233;compense, moi aussi je suis pr&#234;t &#224; je&#251;ner! Non, saint moine, sois vertueux dans la vie, sers la soci&#233;t&#233; sans tenfermer dans un monast&#232;re o&#249; lon te d&#233;fraie de tout et sans attendre de r&#233;compense l&#224;-haut: ce qui sera plus m&#233;ritoire! Comme vous voyez, je sais aussi faire des phrases, P&#232;re Abb&#233; Quont-ils l&#224;? continua-t-il en sapprochant de la table. Du porto vieux de chez Fartori, du m&#233;doc de chez les Fr&#232;res I&#233;liss&#233;iev [[49]: #_ftnref49 Fameux magasin de comestibles.]! Eh, eh, mes bons P&#232;res, voil&#224; qui ne ressemble pas aux goujons! Regardez-moi ces bouteilles, h&#233;, h&#233;! Mais qui vous a procur&#233; tout cela? Cest le paysan russe, le travailleur qui vous apporte son offrande gagn&#233;e avec ses mains calleuses, enlev&#233;e &#224; sa famille et aux besoins de l&#201;tat! Vous exploitez le peuple, mes R&#233;v&#233;rends!


Cest vraiment indigne de votre part, prof&#233;ra le P&#232;re Joseph.


Le P&#232;re Pa&#239;sius gardait un silence obstin&#233;. Mioussov s&#233;lan&#231;a hors de la chambre, suivi de Kalganov.


Eh bien, mes P&#232;res, je vais suivre Piotr Alexandrovitch! Je ne reviendrai plus, dussiez-vous men prier &#224; genoux; non, plus jamais! Je vous ai envoy&#233; mille roubles et cela vous a fait ouvrir de grands yeux, h&#233;, h&#233;! Mais je najouterai rien. Je venge ma jeunesse pass&#233;e et les humiliations endur&#233;es!  Il frappa du poing sur la table, dans un acc&#232;s de feinte indignation.  Ce monast&#232;re a jou&#233; un grand r&#244;le dans ma vie. Que de larmes am&#232;res jai vers&#233;es &#224; cause de lui! Vous avez tourn&#233; contre moi ma femme, la poss&#233;d&#233;e. Vous mavez charg&#233; de mal&#233;dictions, d&#233;cri&#233; dans le voisinage! En voil&#224; assez, mes R&#233;v&#233;rends, nous vivons &#224; une &#233;poque lib&#233;rale, au si&#232;cle des bateaux &#224; vapeur et des chemins de fer. Vous naurez rien de moi, ni mille roubles, ni cent, m&#234;me pas un!


Notez encore que jamais notre monast&#232;re navait tenu une telle place dans sa vie, que jamais il ne lui avait fait verser de larmes am&#232;res. Mais Fiodor Pavlovitch s&#233;tait tellement emball&#233; &#224; propos de ces larmes imaginaires quil fut bien pr&#232;s dy croire; il en aurait pleur&#233; dattendrissement! Il sentit cependant quil &#233;tait temps de faire machine arri&#232;re. Pour toute r&#233;ponse &#224; son haineux mensonge, le P&#232;re Abb&#233; inclina la t&#234;te et pronon&#231;a de nouveau dun ton grave:


Il est encore &#233;crit: Supporte patiemment la calomnie dont tu es victime et ne te trouble pas, loin de d&#233;tester celui qui en est lauteur. Nous agirons en cons&#233;quence.


Ta, ta, ta, le beau galimatias! Continuez, mes P&#232;res, moi je men vais. Je reprendrai d&#233;finitivement mon fils Alex&#233;i en vertu de mon autorit&#233; paternelle. Ivan Fiodorovitch, mon tr&#232;s r&#233;v&#233;rencieux fils, permettez-moi de vous ordonner de me suivre! Von Sohn, &#224; quoi bon rester ici? Viens chez moi: ce nest qu&#224; une verste dici; on ne sy ennuie pas; au lieu dhuile de lin, je te donnerai un cochon de lait farci au sarrasin; je toffrirai du cognac, des liqueurs; il y aura m&#234;me une jolie fille H&#233;, von Sohn, ne laisse pas passer ton bonheur!


Il sortit en criant et en gesticulant. Cest &#224; ce moment que Rakitine laper&#231;ut et le d&#233;signa &#224; Aliocha.


Alex&#233;i, lui cria son p&#232;re de loin, viens tinstaller chez moi d&#232;s aujourdhui; prends ton oreiller, ton matelas, et quil ne reste rien de toi ici.


Aliocha sarr&#234;ta comme p&#233;trifi&#233;, observant attentivement cette sc&#232;ne, sans souffler mot. Fiodor Pavlovitch monta en cal&#232;che, suivi dIvan Fiodorovitch, silencieux et morne, qui ne se retourna m&#234;me pas pour saluer son fr&#232;re. Mais, pour couronner le tout, il se passa alors une sc&#232;ne de saltimbanque, presque invraisemblable. Maximov accourait, tout essouffl&#233;; dans son impatience, il risqua une jambe sur le marchepied o&#249; se trouvait encore celle dIvan Fiodorovitch, et, se cramponnant au coffre, il essaya de monter.


Moi aussi, je vous suis! cria-t-il en sautillant, avec un rire gai et un air de b&#233;atitude. Emmenez-moi!


Eh bien, navais-je pas raison de dire que c&#233;tait von Sohn! s&#233;cria Fiodor Pavlovitch enchant&#233;. Le v&#233;ritable von Sohn ressuscit&#233; dentre les morts! Comment tes-tu sorti de l&#224;? Quest-ce que tu y fabriquais et comment as-tu pu renoncer au d&#238;ner? Il faut avoir pour cela un front dairain! Jen ai un moi, mais je m&#233;tonne du tien, camarade. Saute, saute plus vite. Laisse-le monter, Ivan, on samusera. Il va s&#233;tendre &#224; nos pieds, nest-ce pas, von Sohn? Pr&#233;f&#232;res-tu tinstaller sur le si&#232;ge avec le cocher? Saute sur le si&#232;ge von Sohn.


Mais Ivan Fiodorovitch, qui avait d&#233;j&#224; pris place sans mot dire repoussa dune forte bourrade dans la poitrine Maximov qui recula dune toise; sil ne tomba pas, ce fut un pur hasard.


En route! cria dun ton hargneux Ivan au cocher.


Eh bien, que fais-tu, que fais-tu? Pourquoi le traiter ainsi? objecta Fiodor Pavlovitch.


La cal&#232;che &#233;tait d&#233;j&#224; partie. Ivan ne r&#233;pondit rien.


Voil&#224; comme tu es! reprit Fiodor Pavlovitch, apr&#232;s un silence de deux minutes, en regardant son fils de travers. Car cest toi qui as imagin&#233; cette visite au monast&#232;re, qui las provoqu&#233;e et approuv&#233;e. Pourquoi te f&#226;cher maintenant?


Tr&#234;ve dinsanit&#233;s! Reposez-vous donc un peu, r&#233;pliqua Ivan dun ton rude.


Fiodor Pavlovitch se tut encore deux minutes.


Un petit verre de cognac me ferait du bien, d&#233;clara-t-il alors dun ton sentencieux.


Ivan ne r&#233;pondit rien.


Eh! quand nous serons arriv&#233;s, tu en prendras bien aussi un verre!


Ivan ne soufflait toujours mot.


Fiodor Pavlovitch attendit encore deux minutes.


Bien que cela vous soit fort d&#233;sagr&#233;able, r&#233;v&#233;rencieux Karl von Moor, je retirerai pourtant Aliocha du monast&#232;re.


Ivan haussa d&#233;daigneusement les &#233;paules, se d&#233;tourna, se mit &#224; regarder la route. Ils n&#233;chang&#232;rent plus un mot jusqu&#224; la maison.



Livre III: Les sensuels



I. Dans lantichambre

Fiodor Pavlovitch habitait assez loin du centre une maison quelque peu d&#233;labr&#233;e, mais encore solide. Cet &#233;difice, peint en gris et prot&#233;g&#233; par un toit de t&#244;le rouge, &#233;tait spacieux et confortable; il comprenait un rez-de-chauss&#233;e, un entresol, ainsi que force resserres, recoins et escaliers d&#233;rob&#233;s. Les rats y pullulaient, mais Fiodor Pavlovitch ne leur en voulait pas trop. Avec eux, disait-il, les soir&#233;es ne sont pas si ennuyeuses, quand on reste seul! Il avait, en effet, lhabitude denvoyer les domestiques passer la nuit dans le pavillon et de senfermer dans la maison. Ce pavillon, situ&#233; dans la cour, &#233;tait vaste et solide. Fiodor Pavlovitch y avait install&#233; la cuisine: il naimait pas les odeurs de cuisine, et on apportait les plats &#224; travers la cour, hiver comme &#233;t&#233;. Cette demeure avait &#233;t&#233; b&#226;tie pour une grande famille, et on aurait pu y loger cinq fois plus de ma&#238;tres et de serviteurs. Mais, lors de notre r&#233;cit, le corps principal n&#233;tait habit&#233; que par Fiodor Pavlovitch et son fils Ivan, et le pavillon des gens, seulement par trois domestiques: le vieux Grigori, sa femme Marthe et le jeune valet Smerdiakov. Nous aurons &#224; parler plus en d&#233;tail de ces trois personnages. Il a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; question du vieux Grigori Vassili&#233;vitch Koutouzov. C&#233;tait un homme ferme et inflexible, allant &#224; son but avec une rectitude obstin&#233;e, pourvu que ce but soffr&#238;t &#224; lui, pour des raisons souvent &#233;tonnamment illogiques, comme une v&#233;rit&#233; infaillible. Bref, il &#233;tait honn&#234;te et incorruptible. Bien quaveugl&#233;ment soumise toute sa vie &#224; la volont&#233; de son mari, sa femme lavait tourment&#233;, aussit&#244;t apr&#232;s laffranchissement des serfs, pour quitter Fiodor Pavlovitch et aller entreprendre un petit commerce &#224; Moscou, car ils avaient des &#233;conomies; mais Grigori d&#233;cida, une fois pour toutes, que son &#233;pouse avait tort, toutes les femmes &#233;tant toujours d&#233;loyales. Ils ne devaient pas quitter leur ancien ma&#238;tre, quel quil f&#251;t, parce que cest leur devoir maintenant.


Comprends-tu ce quest le devoir? demanda-t-il &#224; Marthe Ignati&#232;vna.


Je le comprends, Grigori Vassili&#233;vitch; mais en quoi est-ce notre devoir de rester ici, voil&#224; ce que je ne comprends pas, r&#233;pondit fermement Marthe Ignati&#232;vna.


Que tu le comprennes ou non, cela sera! Dor&#233;navant, tais-toi.


Cest ce qui arriva; ils rest&#232;rent, et Fiodor Pavlovitch leur assigna de modestes gages pay&#233;s r&#233;guli&#232;rement. De plus, Grigori savait quil exer&#231;ait sur son ma&#238;tre une influence incontestable. Bouffon rus&#233; et obstin&#233;, Fiodor Pavlovitch, de caract&#232;re tr&#232;s ferme dans certaines choses de la vie, suivant son expression, &#233;tait, &#224; son propre &#233;tonnement, pusillanime dans quelques autres. Il savait lesquelles et &#233;prouvait bien des craintes. Dans certains cas, il lui fallait se tenir sur ses gardes, il ne pouvait se passer dun homme s&#251;r; or, Grigori &#233;tait dune fid&#233;lit&#233; &#224; toute &#233;preuve. &#192; maintes reprises, au cours de sa carri&#232;re, Fiodor Pavlovitch risqua d&#234;tre battu, et m&#234;me cruellement; ce fut toujours Grigori qui le tira daffaire, tout en lui faisant chaque fois des remontrances. Mais les coups seuls neussent pas effray&#233; Fiodor Pavlovitch; il y avait des cas plus relev&#233;s, parfois m&#234;me fort d&#233;licats, fort compliqu&#233;s, o&#249;, sans quil s&#251;t trop pourquoi, il &#233;prouvait le besoin davoir une personne s&#251;re &#224; ses c&#244;t&#233;s. C&#233;taient presque des cas pathologiques: fonci&#232;rement corrompu et souvent luxurieux jusqu&#224; la cruaut&#233;, tel un insecte malfaisant, Fiodor Pavlovitch, dans des minutes divresse, ressentait soudain une atroce angoisse. Il me semble alors que mon &#226;me palpite dans ma gorge, disait-il parfois. Et dans ces moments-l&#224;, il aimait avoir aupr&#232;s de lui, dans son entourage imm&#233;diat, un homme d&#233;vou&#233;, ferme, point corrompu, qui, bien que t&#233;moin de son inconduite et au courant de ses secrets, tol&#233;r&#226;t tout cela par d&#233;vouement, ne lui fit pas de reproches, ne le mena&#231;&#226;t daucun ch&#226;timent, soit dans ce monde, soit dans lautre, et qui le d&#233;fend&#238;t en cas de besoin. Contre qui? contre quelquun dinconnu, mais de redoutable. Il lui fallait &#224; tout prix, &#224; proximit&#233;, un autre homme, d&#233;vou&#233; de longue date, quil p&#251;t appeler dans ses minutes dangoisse, ne f&#251;t-ce que pour contempler son visage ou &#233;changer avec lui quelques mots, m&#234;me insignifiants; le voyait-il de bonne humeur, il se sentait soulag&#233;, tandis que dans le cas contraire sa tristesse augmentait. Il arrivait, fort rarement dailleurs, &#224; Fiodor Pavlovitch daller la nuit r&#233;veiller Grigori, pour quil v&#238;nt un moment aupr&#232;s de lui; celui-ci arrivait, son ma&#238;tre lui parlait de bagatelles et le renvoyait bient&#244;t, parfois m&#234;me en raillant et en plaisantant, puis il se mettait au lit et sendormait du sommeil du juste. Il se passa quelque chose danalogue lors de larriv&#233;e dAliocha. Le jeune homme voyait tout et ne bl&#226;mait rien; bien plus, loin de lui t&#233;moigner le moindre m&#233;pris, il faisait preuve envers son p&#232;re dune affabilit&#233; constante, dun attachement sinc&#232;re. Tout cela parut inou&#239; au vieux d&#233;bauch&#233; et lui transper&#231;a le c&#339;ur. Au d&#233;part dAliocha, il dut savouer quil avait compris quelque chose quil se refusait jusqualors &#224; comprendre.


Jai d&#233;j&#224; mentionn&#233;, au d&#233;but de mon r&#233;cit, que Grigori avait pris en grippe Ad&#233;la&#239;de Ivanovna, la premi&#232;re femme de Fiodor Pavlovitch et la m&#232;re de son premier fils Dmitri, et quau contraire, il avait d&#233;fendu la seconde &#233;pouse, la poss&#233;d&#233;e, Sophie Ivanovna, contre son ma&#238;tre lui-m&#234;me et contre quiconque pronon&#231;ait &#224; son &#233;gard une parole malveillante ou inconsid&#233;r&#233;e. Sa sympathie pour cette malheureuse &#233;tait devenue quelque chose de sacr&#233;, au point que vingt ans apr&#232;s il ne&#251;t support&#233; de personne la moindre allusion ironique &#224; ce sujet. Grigori &#233;tait un homme froid et grave, peu bavard, ne prof&#233;rant que des paroles probantes, exemptes de frivolit&#233;. Au premier abord, on ne pouvait deviner sil aimait ou non sa femme, alors quil aimait vraiment cette douce cr&#233;ature et que celle-ci sen rendait bien compte. Cette Marthe Ignati&#232;vna &#233;tait peut-&#234;tre plus intelligente que son mari, du moins plus judicieuse dans les affaires de la vie; cependant elle lui &#233;tait aveugl&#233;ment soumise, et le respectait sans contredit pour sa hauteur morale. Il faut remarquer quils n&#233;changeaient que les strictes paroles indispensables. Le grave et majestueux Grigori m&#233;ditant toujours seul ses affaires et ses soucis, Marthe Ignati&#232;vna avait depuis longtemps compris que ses conseils limportuneraient. Elle sentait que son mari appr&#233;ciait son silence et y voyait une preuve desprit. Il ne lavait jamais battue, sauf une fois, et pas s&#233;rieusement. La premi&#232;re ann&#233;e du mariage dAd&#233;la&#239;de Ivanovna et de Fiodor Pavlovitch, &#224; la campagne, les filles et les femmes du village, alors encore serves, s&#233;taient rassembl&#233;es dans la cour des ma&#238;tres pour danser et chanter. On entonna la chanson Dans ces pr&#233;s, dans ces beaux pr&#233;s verts[[50]: #_ftnref50 C&#233;l&#232;bre chanson populaire.], et soudain Marthe Ignati&#232;vna, qui &#233;tait jeune alors, vint se placer devant le ch&#339;ur et ex&#233;cuta la danse russe, non pas comme les autres, &#224; la mode rustique, mais ainsi quelle lex&#233;cutait lorsquelle &#233;tait fille de chambre chez les riches Mioussov, sur le th&#233;&#226;tre de leur propri&#233;t&#233; o&#249; un ma&#238;tre de danse venu de Moscou enseignait son art aux acteurs. Grigori avait vu le pas de sa femme, et une heure apr&#232;s, de retour au pavillon, il lui donna une le&#231;on en lui houspillant quelque peu les cheveux. Mais les coups se born&#232;rent &#224; cela et ne se renouvel&#232;rent jamais plus; du reste, Marthe Ignati&#232;vna se promit de ne plus danser d&#233;sormais.


Dieu ne leur avait pas donn&#233; denfants, sauf un qui mourut en bas &#226;ge. Grigori aimait les enfants et ne rougissait pas de le montrer. Lorsque Ad&#233;la&#239;de Ivanovna senfuit, il recueillit Dmitri, &#226;g&#233; de trois ans, et prit soin de lui presque une ann&#233;e enti&#232;re, le peignant et le lavant lui-m&#234;me. Plus tard, il soccupa aussi dIvan et dAlex&#233;i, ce qui lui valut un soufflet; mais jai d&#233;j&#224; narr&#233; tout cela. Son propre enfant ne lui donna que la joie de lattente durant la grossesse de Marthe Ignati&#232;vna; &#224; peine leut-il vu quil fut frapp&#233; de chagrin et dhorreur, car ce gar&#231;on avait six doigts. Grigori garda le silence jusquau jour du bapt&#234;me, et sen alla expr&#232;s se taire au jardin, o&#249; pendant trois jours il b&#234;cha des planches dans le potager. Lheure du bapt&#234;me arriv&#233;e, il avait enfin imagin&#233; quelque chose: entrant dans le pavillon o&#249; s&#233;taient rassembl&#233;s le clerg&#233;, les invit&#233;s et Fiodor Pavlovitch, venu en qualit&#233; de parrain, il annon&#231;a qu on ne devrait pas du tout baptiser lenfant; cela &#224; voix basse, en articulant &#224; peine un mot apr&#232;s lautre, et en fixant le pr&#234;tre dun air h&#233;b&#233;t&#233;.


Pourquoi cela? sinforma celui-ci avec une surprise amus&#233;e.


Parce que cest un dragon marmotta Grigori.


Comment cela, un dragon, quel dragon?


Grigori se tut quelque temps.


Il sest produit une confusion de la nature, murmura-t-il dune fa&#231;on fort confuse, mais tr&#232;s ferme, t&#233;moignant quil ne d&#233;sirait pas s&#233;tendre.


On rit, et, bien entendu, le pauvre enfant fut baptis&#233;. Grigori pria avec ferveur pr&#232;s des fonts baptismaux, mais persista dans son opinion sur le nouveau-n&#233;. Du reste, il ne sopposa &#224; rien; seulement, durant les deux semaines que v&#233;cut ce gar&#231;on maladif, il ne le regarda presque pas, affectant m&#234;me de ne pas le voir et demeurant le plus souvent dehors. Mais quand le b&#233;b&#233; mourut des aphtes, il le mit lui-m&#234;me au cercueil, le contempla avec une profonde angoisse et, la fosse une fois combl&#233;e, se mit &#224; genoux et se prosterna jusqu&#224; terre. Par la suite, il ne parla jamais de ce petit auquel, de son c&#244;t&#233;, Marthe Ignati&#232;vna ne faisait que rarement allusion, quand son mari &#233;tait absent et encore &#224; voix basse. Marthe Ignati&#232;vna remarqua quapr&#232;s cette mort, il sint&#233;ressa de pr&#233;f&#233;rence au divin, lisant les Men&#233;es, le plus souvent seul et en silence, &#224; laide de ses grandes besicles dargent. Il lisait rarement &#224; haute voix, tout au plus durant le car&#234;me. Il affectionnait le livre de Job, s&#233;tait procur&#233; un recueil des hom&#233;lies et sermons de notre saint P&#232;re Isaac le Syrien [[51]: #_ftnref51 P&#232;re du VI&#232;me si&#232;cle.] quil sobstina &#224; lire durant des ann&#233;es, presque sans y rien comprendre, mais que pour cette raison peut-&#234;tre il appr&#233;ciait par-dessus tout. Dans les derniers temps, il pr&#234;ta loreille &#224; la doctrine des Khlysty, ayant eu loccasion de lapprofondir dans le voisinage; il fut visiblement &#233;branl&#233;, mais ne se d&#233;cida pas &#224; adopter la foi nouvelle. Ces pieuses lectures rendaient naturellement sa physionomie encore plus grave.


Peut-&#234;tre &#233;tait-il enclin au mysticisme. Or, comme un fait expr&#232;s, la venue au monde et la mort de son enfant &#224; six doigts co&#239;ncid&#232;rent avec un autre cas fort &#233;trange, inattendu et original qui laissa dans son &#226;me une empreinte, comme il le dit une fois par la suite. Dans la nuit qui suivit lenterrement du b&#233;b&#233;, Marthe Ignati&#232;vna, s&#233;tant r&#233;veill&#233;e, crut entendre les pleurs dun nouveau-n&#233;. Elle prit peur et r&#233;veilla son mari. Celui-ci, pr&#234;tant loreille, insinua que c&#233;taient plut&#244;t des g&#233;missements de femme. Il se leva, shabilla; c&#233;tait une nuit de mai assez chaude. Il sortit sur le perron, reconnut que les g&#233;missements venaient du jardin. Mais, la nuit, le jardin &#233;tait ferm&#233; &#224; clef du c&#244;t&#233; de la cour, et on ne pouvait y entrer que par l&#224;, une haute et solide palissade en faisant le tour. Retournant &#224; la maison, Grigori alluma la lanterne, prit la clef, et, sans prendre garde &#224; leffroi hyst&#233;rique de son &#233;pouse, persuad&#233;e que son enfant lappelait, il entra en silence au jardin. L&#224;, il se rendit compte que les g&#233;missements partaient des &#233;tuves situ&#233;es non loin de lentr&#233;e. Il en ouvrit la porte et aper&#231;ut un spectacle devant lequel il demeura stup&#233;fait: une idiote de la ville, qui r&#244;dait par les rues et que tout le monde connaissait sous le surnom dElisabeth Smerdiachtcha&#239;a, venait daccoucher en cet endroit et se mourait &#224; c&#244;t&#233; de son enfant. Elle ne lui dit mot, pour la bonne raison quelle ne savait pas parler. Mais tout ceci demande des explications.



II. Elisabeth Smerdiachtcha&#239;a

Il y avait l&#224; une circonstance particuli&#232;re qui impressionna profond&#233;ment Grigori et acheva de fortifier en lui un soup&#231;on r&#233;pugnant. Cette Smerdiachtcha&#239;a &#233;tait une fille de fort petite taille, cinq pieds &#224; peine; ainsi se la rappelaient avec attendrissement apr&#232;s sa mort, de bonnes vieilles de notre ville. Son visage de vingt ans, sain, large, vermeil, &#233;tait compl&#232;tement idiot, avec un regard fixe et d&#233;sagr&#233;able, bien que placide. Hiver comme &#233;t&#233;, elle allait toujours pieds nus, nayant sur elle quune chemise de chanvre. Ses cheveux presque noirs, extraordinairement touffus, fris&#233;s comme une toison, tenaient sur sa t&#234;te &#224; la mani&#232;re dun &#233;norme bonnet. En outre, ils &#233;taient souvent souill&#233;s de terre, entrem&#234;l&#233;s de feuilles, de brindilles, de copeaux, car elle dormait toujours sur le sol et dans la boue. Son p&#232;re, Ilia [[52]: #_ftnref52 &#201;lie.], individu sans domicile, ruin&#233; et val&#233;tudinaire, fortement adonn&#233; &#224; la boisson, demeurait depuis de longues ann&#233;es, en qualit&#233; de man&#339;uvre, chez les m&#234;mes ma&#238;tres, riches bourgeois de notre ville. Sa m&#232;re &#233;tait morte depuis longtemps. Toujours maladif et aigri, Ilia battait sans piti&#233; sa fille, quand elle venait &#224; la maison. Mais elle y venait rarement, &#233;tant accueillie partout en ville comme une simple desprit sous la protection de Dieu. Les patrons dIlia, lui-m&#234;me, et beaucoup de personnes charitables, surtout parmi la classe marchande, avaient tent&#233; &#224; plusieurs reprises dhabiller Elisabeth dune fa&#231;on plus d&#233;cente, la rev&#234;tant en hiver dune pelisse de mouton et lui faisant chausser des bottes; dhabitude elle se laissait faire docilement, puis, quelque part, de pr&#233;f&#233;rence sous le porche de l&#233;glise, elle &#244;tait tout ce dont on lavait gratifi&#233;e  que ce f&#251;t un mouchoir, une jupe, une pelisse ou des bottes -, abandonnait tout sur place et sen allait nu-pieds, v&#234;tue de sa seule chemise comme auparavant. Il arriva quun nouveau gouverneur, inspectant notre ville, f&#251;t offusqu&#233; dans ses meilleurs sentiments &#224; la vue dElisabeth et, bien quil e&#251;t devin&#233; que c&#233;tait une innocente, comme dailleurs on le lui exposa, il fit pourtant remarquer quune jeune fille errant en chemise enfreignait la d&#233;cence, et que cela devait cesser &#224; lavenir. Mais, le gouverneur parti, on laissa Elisabeth comme elle &#233;tait. Enfin, son p&#232;re mourut et, en tant quorpheline, elle devint encore plus ch&#232;re &#224; toutes les personnes pieuses de la ville. En effet, tous semblaient laimer; les gamins eux-m&#234;mes, engeance chez nous fort agressive, surtout les &#233;coliers, ne la taquinaient ni ne la maltraitaient. Elle p&#233;n&#233;trait dans des maisons inconnues et personne ne la chassait; au contraire, chacun la cajolait et lui donnait un demi-kopek. Elle emportait aussit&#244;t ces pi&#233;cettes pour les glisser dans un tronc quelconque, &#224; l&#233;glise ou &#224; la prison. Recevait-elle au march&#233; un craquelin ou un petit pain, elle ne manquait pas den faire cadeau au premier enfant quelle rencontrait, ou bien elle arr&#234;tait une de nos dames les plus riches pour le lui offrir; et celle-ci lacceptait avec joie. Elle-m&#234;me ne se nourrissait que de pain noir et deau. Elle entrait parfois dans une riche boutique, sasseyait, ayant aupr&#232;s delle des marchandises de prix, de largent, jamais les patrons ne se d&#233;fiaient delle, sachant quelle ne prendrait pas un kopek, oubli&#226;t-on des milliers de roubles &#224; sa port&#233;e. Elle allait rarement &#224; l&#233;glise, couchait soit sous les porches, soit dans un potager quelconque, apr&#232;s en avoir franchi la haie, car chez nous beaucoup de haies tiennent encore lieu de palissades. Une fois par semaine en &#233;t&#233;, tous les jours en hiver, elle venait chez les ma&#238;tres de son d&#233;funt p&#232;re, mais seulement pour la nuit, quelle passait dans le vestibule ou dans l&#233;table. On s&#233;tonnait quelle p&#251;t supporter une telle existence, mais elle y &#233;tait accoutum&#233;e; bien que de petite taille, elle avait une constitution exceptionnellement robuste. Certaines personnes de la soci&#233;t&#233; pr&#233;tendaient quelle agissait par fiert&#233;, mais cela ne tenait pas debout: elle ne savait pas dire un mot, parfois seulement remuait la langue et mugissait; que venait faire ici la fiert&#233;? Or, par une nuit de septembre claire et chaude o&#249; la lune &#233;tait dans son plein, &#224; une heure d&#233;j&#224; fort tardive pour nos habitudes, une bande de cinq ou six f&#234;tards en &#233;tat divresse rentraient du club chez eux par le plus court. Des deux c&#244;t&#233;s, la ruelle quils suivaient &#233;tait bord&#233;e dune haie derri&#232;re laquelle s&#233;tendaient les potagers des maisons riveraines; elle aboutissait &#224; une passerelle jet&#233;e sur la longue mare infecte quon baptise parfois chez nous de rivi&#232;re. L&#224;, parmi les orties et les bardanes, notre compagnie aper&#231;ut Elisabeth endormie. Ces messieurs sarr&#234;t&#232;rent aupr&#232;s delle, &#233;clat&#232;rent de rire, plaisant&#232;rent de la fa&#231;on la plus cynique. Un fils de famille imagina soudain une question tout &#224; fait excentrique: Peut-on, demanda-t-il, tenir un tel monstre pour une femme? Tous d&#233;cid&#232;rent avec un noble d&#233;go&#251;t quon ne le pouvait pas. Mais, Fiodor Pavlovitch, qui faisait partie de la bande, d&#233;clara quon le pouvait parfaitement, quil y avait m&#234;me l&#224; quelque chose de piquant dans son genre, etc. &#192; cette &#233;poque, il se complaisait dans son r&#244;le de bouffon, aimait &#224; se donner en spectacle et &#224; divertir les riches, en v&#233;ritable pitre, malgr&#233; l&#233;galit&#233; apparente. Un cr&#234;pe &#224; son chapeau, car il venait dapprendre la mort de sa premi&#232;re femme, il menait une vie si crapuleuse que certains, m&#234;me des libertins endurcis, se sentaient g&#234;n&#233;s &#224; sa vue. Cette opinion paradoxale de Fiodor Pavlovitch provoqua lhilarit&#233; de la bande  lun deux commen&#231;a m&#234;me &#224; le provoquer, les autres montr&#232;rent encore plus de d&#233;go&#251;t, mais toujours avec une vive gaiet&#233;; enfin tous pass&#232;rent leur chemin. Par la suite, il jura quil s&#233;tait &#233;loign&#233; avec les autres; peut-&#234;tre disait-il vrai, personne na jamais su ce qui en &#233;tait. Mais cinq ou six mois plus tard, la grossesse dElisabeth excitait lindignation de toute la ville, et lon rechercha qui avait pu outrager la pauvre cr&#233;ature. Une rumeur terrible circula bient&#244;t, accusant Fiodor Pavlovitch. Do&#249; venait-elle? De la bande joyeuse il ne restait alors en ville quun homme d&#226;ge m&#251;r, respectable conseiller d&#201;tat, p&#232;re de grandes filles, lequel ne&#251;t rien racont&#233;, m&#234;me sil s&#233;tait pass&#233; quelque chose; les autres s&#233;taient dispers&#233;s. Mais la rumeur persistante continuait &#224; d&#233;signer Fiodor Pavlovitch. Il ne sen formalisa gu&#232;re et e&#251;t d&#233;daign&#233; de r&#233;pondre &#224; des boutiquiers et &#224; des bourgeois. Il &#233;tait fier, alors, et nadressait la parole qu&#224; sa compagnie de fonctionnaires et de nobles, quil divertissait tant. Cest alors que Grigori prit &#233;nergiquement le parti de son ma&#238;tre; non seulement il le d&#233;fendit contre toute insinuation, mais il se querella tr&#232;s fort &#224; ce sujet et retourna lopinion de beaucoup. Cest la faute de cette cr&#233;ature, affirmait-il, et son s&#233;ducteur n&#233;tait autre que Karp &#224; la vis (ainsi se nommait un d&#233;tenu fort dangereux, qui s&#233;tait &#233;vad&#233; de la prison du chef-lieu et cach&#233; dans notre ville). Cette conjecture parut plausible; on se rappela que Karp avait r&#244;d&#233; par ces m&#234;mes nuits dautomne et d&#233;valis&#233; trois personnes. Mais cette aventure et ces bruits, loin de d&#233;tourner les sympathies de la pauvre idiote, lui valurent un redoublement de sollicitude. Une boutiqui&#232;re assez riche, la veuve Kondratiev, d&#233;cida de la recueillir chez elle, &#224; la fin davril, pour y faire ses couches. On la surveillait &#233;troitement. Malgr&#233; tout, un soir, le jour m&#234;me de sa d&#233;livrance, Elisabeth se sauva de chez sa protectrice et vint &#233;chouer dans le jardin de Fiodor Pavlovitch. Comment avait-elle pu, dans son &#233;tat, franchir une si haute palissade? Cela demeura une &#233;nigme. Les uns assuraient quon lavait port&#233;e, dautres voyaient l&#224; une intervention surnaturelle. Il semble bien que cela seffectua dune mani&#232;re ing&#233;nieuse, mais naturelle et quElisabeth, habitu&#233;e &#224; p&#233;n&#233;trer &#224; travers les haies dans les potagers pour y passer la nuit, grimpa malgr&#233; son &#233;tat sur la palissade de Fiodor Pavlovitch, do&#249; elle sauta, en se blessant dans le jardin. Grigori courut chercher sa femme pour les premiers soins, puis alla qu&#233;rir une vieille sage-femme qui demeurait tout pr&#232;s. On sauva lenfant mais la m&#232;re mourut &#224; laube. Grigori prit le nouveau-n&#233;, le porta dans le pavillon, le d&#233;posa sur les genoux de sa femme: Voici un enfant de Dieu, un orphelin dont nous serons les parents. Cest le petit mort qui nous lenvoie. Il est n&#233; dun fils de Satan et dune juste. Nourris-le et ne pleure plus d&#233;sormais. Marthe &#233;leva donc lenfant. Il fut baptis&#233; sous le nom de Pavel [[53]: #_ftnref52 Paul.], auquel tout le monde, &#224; commencer par ses parents nourriciers, ajouta Fiodorovitch comme nom patronymique. Fiodor Pavlovitch ny contredit pas et trouva m&#234;me la chose plaisante tout en d&#233;savouant &#233;nergiquement cette paternit&#233;. On lapprouva davoir recueilli lorphelin, auquel, plus tard, il donna comme nom de famille celui de Smerdiakov, dapr&#232;s le surnom de sa m&#232;re. Il servait Fiodor Pavlovitch comme second domestique et vivait, au d&#233;but de notre r&#233;cit, dans le pavillon, aux c&#244;t&#233;s du vieux Grigori et de la vieille Marthe. Il tenait lemploi de cuisinier. Il faudrait lui consacrer un chapitre sp&#233;cial, mais je me fais scrupule darr&#234;ter si longtemps lattention du lecteur sur des valets et je continue, esp&#233;rant quil sera tout naturellement question de Smerdiakov au cours de mon r&#233;cit.



III. Confession dun c&#339;ur ardent. En vers

En entendant lordre que lui criait son p&#232;re de la cal&#232;che, &#224; son d&#233;part du monast&#232;re, Aliocha demeura quelque temps immobile et fort perplexe. Enfin, surmontant son trouble, il se rendit aussit&#244;t &#224; la cuisine du P&#232;re Abb&#233;, pour t&#226;cher dapprendre ce quavait fait Fiodor Pavlovitch. Puis il se mit en route, esp&#233;rant r&#233;soudre en chemin un probl&#232;me qui le tourmentait. Disons-le tout de suite: les cris de son p&#232;re et lordre de d&#233;m&#233;nager avec oreiller et matelas ne lui inspiraient aucune crainte. Il comprenait parfaitement que cet ordre, cri&#233; en gesticulant, avait &#233;t&#233; donn&#233; par emballement, pour ainsi dire, et m&#234;me pour la galerie. Cest ainsi que, quelque temps auparavant, un de nos citadins, ayant trop f&#234;t&#233; son anniversaire, et furieux de ce quon ne lui donnait plus de vodka, s&#233;tait mis, devant ses invit&#233;s, &#224; casser sa propre vaisselle, &#224; d&#233;chirer ses v&#234;tements et ceux de sa femme, &#224; briser les meubles et les carreaux  tout cela pour la galerie -, puis le lendemain, une fois d&#233;gris&#233;, avait am&#232;rement regrett&#233; les tasses et les assiettes cass&#233;es. Aliocha savait que son p&#232;re le laisserait s&#251;rement retourner au monast&#232;re, peut-&#234;tre d&#232;s le jour m&#234;me. De plus, il &#233;tait convaincu que le bonhomme ne voudrait jamais loffenser, que jamais personne au monde, non seulement ne le voudrait, mais ne le pourrait. C&#233;tait pour lui un axiome, admis une fois pour toutes, et au sujet duquel il navait pas le moindre doute.


Mais &#224; ce moment, une crainte dun tout autre ordre lagitait, dautant plus p&#233;nible que lui-m&#234;me ne&#251;t pu la d&#233;finir, la crainte dune femme, de cette Catherine Ivanovna, qui insistait tant, dans sa lettre remise le matin par Mme Khokhlakov, pour quil v&#238;nt la voir. Cette demande et la n&#233;cessit&#233; dy obtemp&#233;rer lui causaient une impression douloureuse qui, tout lapr&#232;s-midi, ne fit que saggraver, malgr&#233; les sc&#232;nes et les aventures qui s&#233;taient d&#233;roul&#233;es au monast&#232;re, etc. Sa crainte ne provenait pas de ce quil ignorait ce quelle pouvait bien lui vouloir. Ce n&#233;tait pas non plus la femme en g&#233;n&#233;ral quil redoutait en elle; certes, il connaissait peu les femmes, mais navait pourtant v&#233;cu quavec elles depuis sa tendre enfance jusqu&#224; son arriv&#233;e au monast&#232;re. Mais, d&#232;s leur premi&#232;re entrevue, il avait &#233;prouv&#233; pr&#233;cis&#233;ment pour cette femme-l&#224;, une sorte d&#233;pouvante. Il lavait rencontr&#233;e deux ou trois fois au plus, et navait &#233;chang&#233; que quelques mots avec elle. Il se la rappelait comme une belle jeune fille, fi&#232;re et imp&#233;rieuse. Ce n&#233;tait pas sa beaut&#233; qui le tourmentait, mais quelque chose dautre, et son impuissance &#224; expliquer la peur quelle lui inspirait augmentait cette peur. Le but que poursuivait la jeune fille &#233;tait &#224; coup s&#251;r des plus nobles: elle seffor&#231;ait de sauver Dmitri coupable envers elle, et cela par pure g&#233;n&#233;rosit&#233;. N&#233;anmoins, malgr&#233; son admiration pour ces nobles sentiments, un frisson le parcourait &#224; mesure quil approchait de chez elle.


Il savisa quil ne trouverait pas en sa compagnie Ivan, son intime, alors retenu certainement par leur p&#232;re. Dmitri ne pouvait pas davantage &#234;tre chez Catherine Ivanovna, et il en pressentait la raison. Leur conversation aurait donc lieu en t&#234;te &#224; t&#234;te; mais auparavant, Aliocha d&#233;sirait voir Dmitri et, sans lui montrer la lettre, &#233;changer avec lui quelques mots. Or, Dmitri demeurait loin et n&#233;tait sans doute pas chez lui en ce moment. Apr&#232;s une minute de r&#233;flexion et un signe de croix h&#226;tif, il eut un sourire myst&#233;rieux et se dirigea r&#233;solument vers la terrible personne.


Il connaissait sa maison. Mais en passant par la Grand-Rue, puis en traversant la place, etc., il e&#251;t mis un certain temps, &#224; latteindre. Sans &#234;tre grande, notre ville est fort dispers&#233;e et les distances consid&#233;rables. De plus, son p&#232;re se souvenait peut-&#234;tre de lordre quil lui avait donn&#233; et &#233;tait capable de faire des siennes. Il fallait donc se h&#226;ter. En vertu de ces consid&#233;rations, Aliocha r&#233;solut dabr&#233;ger, en prenant par les derri&#232;res; il connaissait tous ces passages comme sa poche. Par les derri&#232;res, cela signifiait longer des cl&#244;tures d&#233;sertes, franchir parfois des haies, traverser des cours o&#249; dailleurs chacun le connaissait et le saluait. Il pouvait ainsi atteindre la Grand-Rue en deux fois moins de temps. &#192; un certain endroit, il dut passer tout pr&#232;s de la maison paternelle, pr&#233;cis&#233;ment &#224; c&#244;t&#233; du jardin contigu au leur, qui d&#233;pendait dune petite maison &#224; quatre fen&#234;tres, d&#233;labr&#233;e et pench&#233;e de guingois. Cette masure appartenait &#224; une vieille femme impotente, qui vivait avec sa fille, ancienne femme de chambre dans la capitale, r&#233;cemment encore en service chez des gens hupp&#233;s, revenue &#224; la maison depuis un an &#224; cause de la maladie de sa m&#232;re, et paradant dans des robes &#233;l&#233;gantes. Ces deux femmes &#233;taient pourtant tomb&#233;es dans une profonde mis&#232;re et allaient m&#234;me chaque jour, en tant que voisines, chercher du pain et de la soupe &#224; la cuisine de Fiodor Pavlovitch. Marthe Ignati&#232;vna leur faisait bon accueil. Mais la fille, tout en venant chercher de la soupe, navait vendu aucune de ses robes; lune delles avait m&#234;me une tra&#238;ne fort longue. Aliocha tenait ce d&#233;tail de son ami Rakitine, auquel rien n&#233;chappait dans notre petite ville; bien entendu, il lavait oubli&#233; aussit&#244;t. Arriv&#233; devant le jardin de la voisine, il se rappela cette tra&#238;ne, releva rapidement sa t&#234;te courb&#233;e, pensive, et fit soudain la rencontre la plus inattendue.


Derri&#232;re la haie, debout sur un monticule et visible jusqu&#224; la poitrine, son fr&#232;re Dmitri lappelait &#224; grands gestes, tout en &#233;vitant, non seulement de crier, mais m&#234;me de dire un mot, de peur d&#234;tre entendu. Aliocha accourut vers la haie.


Par bonheur, tu as lev&#233; les yeux, sinon jaurais &#233;t&#233; oblig&#233; de crier, chuchota joyeusement Dmitri. Saute-moi cette haie, vivement! Comme tu arrives &#224; propos! je pensais &#224; toi


Aliocha n&#233;tait pas moins content, mais il ne savait trop comment franchir la haie. Dmitri, de sa main dathl&#232;te, le souleva par le coude et laida &#224; sauter, ce quil fit, le froc retrouss&#233;, avec lagilit&#233; dun gamin.


Et maintenant, en avant, marche! murmura Dmitri transport&#233; de joie.


Mais o&#249;? fit Aliocha, regardant de tous c&#244;t&#233;s et se voyant dans un jardin d&#233;sert, o&#249; il ny avait queux. Le jardin &#233;tait petit, mais la maison se trouvait au moins &#224; cinquante pas.  Il ny a personne ici, pourquoi parlons-nous &#224; voix basse?


Pourquoi? Et que le diable memporte si je le sais? sexclama soudain Dmitri &#224; pleine voix. Regarde comme on peut &#234;tre absurde. Je suis ici pour &#233;pier un secret. Les explications viendront apr&#232;s, mais, sous limpression du myst&#232;re, je me suis mis &#224; parler secr&#232;tement, &#224; chuchoter comme un sot, sans raison. Allons, viens et tais-toi. Mais je veux tembrasser.


Gloire &#224; l&#201;ternel sur la terre.

Gloire &#224; l&#201;ternel en moi


Voil&#224; ce que je r&#233;p&#233;tais tout &#224; lheure, assis &#224; cette place


Le jardin, grand denviron deux arpents, n&#233;tait plant&#233; darbres que sur le pourtour, le long des cl&#244;tures; il y avait l&#224; des pommiers, des &#233;rables, des tilleuls, des bouleaux, ainsi que des buissons de groseilliers et de framboisiers. Le centre formait comme une petite prairie o&#249; lon r&#233;coltait du foin, en &#233;t&#233;. La propri&#233;taire louait ce jardin, d&#232;s le printemps, pour quelques roubles. Le potager, cultiv&#233; depuis peu, se trouvait pr&#232;s de la maison. Dmitri conduisit son fr&#232;re dans le coin le plus recul&#233; du jardin. L&#224;, parmi les tilleuls fort rapproch&#233;s et danciens massifs de groseilliers, de sureau, de boules-de-neige et de lilas, on d&#233;couvrait comme les ruines dun antique pavillon vert, noirci et d&#233;jet&#233;, aux murs &#224; claire-voie, mais encore couvert et o&#249; lon pouvait sabriter de la pluie. Dapr&#232;s la tradition, ce pavillon avait &#233;t&#233; construit, il y a cinquante ans, par un ancien propri&#233;taire du domaine, Alexandre Karlovitch von Schmidt, lieutenant-colonel en retraite. Tout tombait en poussi&#232;re, le plancher &#233;tait pourri, les ais branlaient, le bois sentait lhumidit&#233;. Il y avait une table de bois peinte en vert, enfonc&#233;e en terre, entour&#233;e de bancs qui pouvaient encore servir. Aliocha avait remarqu&#233; lenthousiasme de son fr&#232;re; en entrant dans le pavillon, il aper&#231;ut sur la table une demi-bouteille et un petit verre.


Cest du cognac! dit Mitia avec un &#233;clat de rire. Tu vas penser: Il continue &#224; boire. Ne te fie pas aux apparences.


Ne crois pas la foule vaine et menteuse,

Renonce &#224; tes soup&#231;ons[[54]: #_ftnref54 Nekrassov: Quand des t&#233;n&#232;bres de lerreur, strophe VI.]


Je ne menivre pas, je sirote, comme dit ce cochon de Rakitine, ton ami, et il le dira encore, quand il sera devenu conseiller d&#201;tat. Assieds-toi, Aliocha; je voudrais te serrer dans mes bras, &#224; t&#233;craser, car, dans le monde entier, crois-moi, en v&#233;rit&#233;, en v&#233;-ri-t&#233;, je naime que toi!


Il pronon&#231;a les derniers mots dans une sorte de fr&#233;n&#233;sie.


Toi, et encore une coquine dont je me suis amourach&#233;, pour mon malheur. Mais samouracher, ce nest pas aimer. On peut samouracher et ha&#239;r. Rappelle-toi cela. Jusqu&#224; pr&#233;sent, je parle gaiement. Assieds-toi &#224; table, pr&#232;s de moi, que je te voie. Tu m&#233;couteras en silence, et je te dirai tout, car le moment de parler est arriv&#233;. Mais sais-tu, jai r&#233;fl&#233;chi, il faut vraiment parler bas parce quici il y a peut-&#234;tre des oreilles aux &#233;coutes. Tu sauras tout, jai dit: la suite viendra. Pourquoi, depuis cinq jours que je suis ici, avais-je une telle envie de te voir? Cest que tu mes n&#233;cessaire et qu&#224; toi seul je dirai tout cest que demain une vie finit pour moi, tandis quune autre commence. As-tu jamais &#233;prouv&#233; en r&#234;ve la sensation de rouler dans un pr&#233;cipice? Eh bien, moi jy tombe r&#233;ellement. Oh! inutile de teffrayer, je nai pas peur cest-&#224;-dire si, jai peur, mais cest une peur douce qui tient de livresse Et puis, je men fiche! Esprit fort, esprit faible, esprit de femme, quimporte? Louons la nature! Vois quel beau soleil, quel ciel pur, partout de verts feuillages; cest vraiment encore l&#233;t&#233;. Nous sommes &#224; quatre heures de lapr&#232;s-midi, il fait calme! O&#249; allais-tu?


Jallais chez mon p&#232;re et je voulais voir, en passant, Catherine Ivanovna.


Chez elle et chez le vieux? Quelle co&#239;ncidence! Car, pourquoi tai-je appel&#233;, pourquoi tai-je d&#233;sir&#233; du fond du c&#339;ur, de toutes les fibres de mon &#234;tre? Pr&#233;cis&#233;ment pour tenvoyer chez le vieux, puis chez elle, afin den finir avec lune et avec lautre. Envoyer un ange! Jaurais pu envoyer nimporte qui, mais il me fallait un ange. Et voil&#224; que tu y allais de toi-m&#234;me.


Vraiment! tu voulais my envoyer? dit Aliocha avec une expression douloureuse.


Attends, tu le savais. Je vois que tu as tout compris; mais tais-toi. Ne me plains pas, ne pleure pas!


Dmitri se leva, lair songeur:


Cest elle qui ta appel&#233;; elle a d&#251; t&#233;crire, sinon tu ny serais pas all&#233;


Voici son billet, dit Aliocha en le tirant de sa poche.


Dmitri le parcourut rapidement.


Et tu prenais par le plus court! &#212; dieux! Je vous remercie de lavoir dirig&#233; de ce c&#244;t&#233; et amen&#233; vers moi, tel le petit poisson dor qui &#233;chut au vieux p&#234;cheur dapr&#232;s le conte [[55]: #_ftnref55 Conte populaire russe qui a inspir&#233; &#224; Pouchkine son fameux Conte du p&#234;cheur et du poisson (1833).]. &#201;coute, Aliocha, &#233;coute, mon fr&#232;re. Maintenant, jai r&#233;solu de tout te dire. Il faut que je m&#233;panche, enfin! Apr&#232;s m&#234;tre confess&#233; &#224; un ange du ciel, je vais me confesser &#224; un ange de la terre. Car tu es un ange [[56]: #_ftnref55 Aliocha est un ange, un ch&#233;rubin, Dmitri un insecte, un un ver de terre; nulle part que dans cette confession d'un coeur ardent le style de Schiller n'a d&#233;teint sur celui de Dosto&#239;evski]. Tu vas m&#233;couter et me pardonner Jai besoin d&#234;tre absous par un &#234;tre plus noble que moi. &#201;coute donc. Supposons que deux &#234;tres saffranchissent des servitudes terrestres, et planent dans une r&#233;gion sup&#233;rieure, lun deux, tout au moins. Que celui-ci, avant de senvoler ou de dispara&#238;tre, sapproche de lautre et lui dise: fais pour moi ceci ou cela, des choses quil nest jamais dusage dexiger, quon ne demande que sur le lit de mort. Est-ce que celui qui reste refuserait, si cest un ami, un fr&#232;re?


Je le ferais, mais dis-moi de quoi il sagit.


Vite Hum! Ne te d&#233;p&#234;che pas, Aliocha; en se d&#233;p&#234;chant, on se tourmente. Inutile de se h&#226;ter, maintenant. Le monde entre dans une &#232;re nouvelle. Quel dommage, Aliocha, que tu ne tenthousiasmes jamais. Mais que dis-je? Cest moi qui manque denthousiasme! Nigaud que je suis!


Homme, sois noble!


De qui est ce vers [[57]: #_ftnref57 Vers initial dune po&#233;sie c&#233;l&#232;bre de Goethe, Das Goettlich (le Divin): Edel sei der Mensch.]?


Aliocha r&#233;solut dattendre. Il avait compris que peut-&#234;tre en effet toute son activit&#233; se d&#233;ploierait en ce lieu. Dmitri demeura un moment songeur, accoud&#233; sur la table, le front dans la main. Tous deux se taisaient.


Aliocha, toi seul m&#233;couteras sans rire. Je voudrais commencer ma confession par un hymne &#224; la joie, comme Schiller, An die Freude! Mais je ne connais pas lallemand, je sais seulement que cest: An die Freude[[58]: #_ftnref58&#192; la joie. En r&#233;alit&#233;, seules les deux derni&#232;res strophes que Dosto&#239;evski cite dans la traduction de Tioutchev, correspondent respectivement aux strophes 3 et 4 de lode de Schiller. Les quatre premi&#232;res strophes sont emprunt&#233;es &#224; la traduction par Joukovski dune autre po&#233;sie de Schiller: Das eleusische Fest (la F&#234;tedEleusis), strophes 2, 3 et 7. Quant aux deux premiers vers: Tel Sil&#232;ne vermeil, ils proviennent dune adaptation par un certain Likhatchef dune troisi&#232;me po&#233;sie de Schiller: Die G&#246;tter Griechenlands (Les Dieux de la Gr&#232;ce ); il nest dailleurs pas question de Sil&#232;ne dans loriginal. Les traductions po&#233;tiques de Tioutchev de Joukovski diff&#232;rent parfois assez sensiblement, elles aussi, du texte allemand.].Ne va pas timaginer que je bavarde sous lempire de livresse. Il me faut deux bouteilles de cognac pour menivrer.


Tel Sil&#232;ne vermeil

Sur son &#226;ne tr&#233;buchant.


Or, je nai pas bu un quart de bouteille, et je ne suis pas Sil&#232;ne. Non, pas Sil&#232;ne, mais Hercule, car jai pris une r&#233;solution h&#233;ro&#239;que. Pardonne-moi ce rapprochement de mauvais go&#251;t; tu auras bien dautres choses &#224; me pardonner aujourdhui. Ne tinqui&#232;te pas, je ne brode pas, je parle s&#233;rieusement et vais droit au fait. Je ne serai pas dur &#224; la d&#233;tente comme un juif. Attends, comment est-ce donc?


Il leva la t&#234;te, r&#233;fl&#233;chit, puis commen&#231;a avec enthousiasme:


Timide, sauvage et nu se cachait

Le Troglodyte dans les cavernes;

Le nomade errait dans les champs

Et les ravageait;

Le chasseur avec sa lance et ses fl&#232;ches,

Terrible, parcourait les for&#234;ts;

Malheur aux naufrag&#233;s jet&#233;s par les vagues

Sur ces rivages inhospitaliers

Des hauteurs de lOlympe

Descend une m&#232;re, C&#233;r&#232;s, &#224; la recherche

De Proserpine &#224; son amour ravie;

Le monde s&#233;tale dans toute son horreur.

Pas dasile, nulles offrandes

Ne sont pr&#233;sent&#233;es &#224; la d&#233;esse.

Ici, le culte des dieux

Est ignor&#233;, point de temple.

Les fruits des champs, les grappes douces

Nembellissent aucun festin;

Seuls fument les restes des victimes

Sur les autels ensanglant&#233;s.

Et nimporte o&#249; C&#233;r&#232;s

Prom&#232;ne son regard &#233;plor&#233;,

Partout elle aper&#231;oit

Lhomme dans une humiliation profonde.


Des sanglots s&#233;chapp&#232;rent de la poitrine de Mitia, il saisit Aliocha par la main. Ami, ami, oui, dans lhumiliation, et dans lhumiliation jusqu&#224; nos jours! Lhomme endure sur la terre des maux sans nombre. Ne pense pas que je sois seulement un fantoche costum&#233; en officier, bon &#224; boire et &#224; faire la noce. Lhumiliation, partage de lhomme, voil&#224;, fr&#232;re, presque lunique objet de ma pens&#233;e. Dieu me pr&#233;serve de mentir et de me vanter. Je songe &#224; cet homme humili&#233;, car cest moi-m&#234;me.


Pour que lhomme puisse sortir de labjection

Par la force de son &#226;me,

Il doit conclure une alliance &#233;ternelle

Avec lantique m&#232;re, la Terre. 


Seulement, voil&#224;, comment conclure cette alliance &#233;ternelle? Je ne f&#233;conde pas la terre en ouvrant son sein; me ferai-je laboureur ou berger? Je marche sans savoir o&#249; je vais, vers la lumi&#232;re radieuse ou la honte infecte. Cest l&#224; le malheur, car tout est &#233;nigme en ce monde. Alors que j&#233;tais plong&#233; dans la plus abjecte d&#233;gradation (et je lai presque toujours &#233;t&#233;), jai toujours relu ces vers sur C&#233;r&#232;s et la mis&#232;re de lhomme. Mont-ils corrig&#233;? Non pas! Parce que je suis un Karamazov. Parce que, quand je roule dans lab&#238;me, cest tout droit, la t&#234;te la premi&#232;re; il me pla&#238;t m&#234;me de tomber ainsi, je vois de la beaut&#233; dans cette chute. Et du sein de la honte jentonne un hymne. Je suis maudit, vil et d&#233;grad&#233;, mais je baise le bas de la robe o&#249; senveloppe mon Dieu; je suis la route diabolique, tout en restant Ton fils, Seigneur, et je Taime, je ressens la joie sans laquelle le monde ne saurait subsister.


La joie &#233;ternelle anime

L&#226;me de la cr&#233;ation.

Transmet la flamme de la vie

Par la force myst&#233;rieuse des germes;

Cest elle qui a fait surgir lherbe,

Transform&#233; le chaos en soleils

Dispers&#233;s dans les espaces

Non soumis &#224; lastronome.

Tout ce qui respire

Puise la joie au sein de la bonne Nature;

Elle entra&#238;ne &#224; sa suite les &#234;tres et les peuples;

Cest elle qui nous a donn&#233;

Des amis dans ladversit&#233;,

Le jus des grappes, les couronnes des Gr&#226;ces,

Aux insectes, la sensualit&#233;

Et lange se tient devant Dieu.


Mais assez de vers. Laisse-moi pleurer. Que ce soit une niaiserie raill&#233;e par tout le monde, except&#233; par toi. Voil&#224; tes yeux qui brillent. Assez de vers. Je veux maintenant te parler des insectes, de ceux que Dieu a gratifi&#233;s de la sensualit&#233;. Jen suis un moi-m&#234;me, et ceci sapplique &#224; moi. Nous autres, Karamazov, nous sommes tous ainsi; cet insecte vit en toi, qui es un ange, et y soul&#232;ve des temp&#234;tes. Car la sensualit&#233; est une temp&#234;te, et m&#234;me quelque chose de plus. La beaut&#233;, cest une chose terrible et affreuse. Terrible, parce quind&#233;finissable, et on ne peut la d&#233;finir, car Dieu na cr&#233;&#233; que des &#233;nigmes. Les extr&#234;mes se rejoignent, les contradictions vivent accoupl&#233;es. Je suis fort peu instruit, fr&#232;re, mais jai beaucoup song&#233; &#224; ces choses. Que de myst&#232;res accablent lhomme! P&#233;n&#232;tre-les et reviens intact. Par exemple la beaut&#233;. Je ne puis supporter quun homme de grand c&#339;ur et de haute intelligence commence par lid&#233;al de la Madone, pour finir par celui de Sodome. Mais le plus affreux, cest, tout en portant dans son c&#339;ur lid&#233;al de Sodome, de ne pas r&#233;pudier celui de la Madone, de br&#251;ler pour lui comme dans ses jeunes ann&#233;es dinnocence. Non, lesprit humain est trop vaste; je voudrais le restreindre. Comment diable sy reconna&#238;tre? Le c&#339;ur trouve la beaut&#233; jusque dans ta honte, dans lid&#233;al de Sodome, celui de limmense majorit&#233;. Connaissais-tu ce myst&#232;re? Cest le duel du diable et de Dieu, le c&#339;ur humain &#233;tant le champ de bataille. Au reste, on parle de ce qui vous fait souffrir. Arrivons donc au fait.



IV. Confession dun c&#339;ur ardent. Anecdotes

Je faisais la f&#234;te. Notre p&#232;re pr&#233;tendait tant&#244;t que jai d&#233;pens&#233; des milliers de roubles pour s&#233;duire des jeunes filles. Imagination de pourceau! Cest un mensonge, car mes conqu&#234;tes ne mont jamais rien co&#251;t&#233;. Pour moi largent nest que laccessoire, la mise en sc&#232;ne. Aujourdhui, je suis lamant dune grande dame, demain dune fille des rues. Je divertis les deux, prodiguant largent &#224; poign&#233;es, avec musique et tziganes. Sil le faut, je leur en donne, car &#224; vrai dire largent ne leur d&#233;pla&#238;t pas; elles vous remercient. Les petites dames ne maimaient pas toutes, mais bien souvent. Jaffectionnais les ruelles, les impasses sombres et d&#233;sertes, th&#233;&#226;tre daventures, de surprises, parfois de perles dans la boue. Je mexprime all&#233;goriquement, fr&#232;re, ces ruelles nexistaient quau figur&#233;. Si tu &#233;tais pareil &#224; moi, tu comprendrais. Jaimais la d&#233;bauche pour son abjection m&#234;me. Jaimais la cruaut&#233;; ne suis-je pas une punaise, un insecte malfaisant? Un Karamazov, cest tout dire! Une fois, il y eut un grand pique-nique, o&#249; lon se rendit en sept tro&#239;kas[[59]: #_ftnref59 Attelage de trois chevaux de front.], lhiver, par un temps sombre; en tra&#238;neau, je couvris de baisers ma voisine  une fille de fonctionnaire sans fortune, charmante et timide -; dans lobscurit&#233;, elle me permit des caresses fort libres. La pauvrette simaginait que le lendemain je viendrais la demander en mariage (car on faisait cas de moi comme fianc&#233;); mais je restai cinq mois sans lui dire un mot. Souvent, quand on dansait, je la voyais me suivre du regard dans un coin du salon, les yeux br&#251;lant dune tendre indignation. Ce jeu ne faisait que d&#233;lecter ma sensualit&#233; perverse. Cinq mois apr&#232;s, elle &#233;pousa un fonctionnaire et partit furieuse et peut-&#234;tre maimant encore. Ils vivent heureux, maintenant. Remarque que personne nen sait rien, sa r&#233;putation est intacte; malgr&#233; mes vils instincts et mon amour de la bassesse, je ne suis pas malhonn&#234;te. Tu rougis. Tes yeux &#233;tincellent. Tu en as assez de cette fange. Pourtant, ce ne sont l&#224; que des guirlandes &#224; la Paul de Kock. Jai, fr&#232;re, tout un album de souvenirs. Que Dieu les garde, les ch&#232;res cr&#233;atures. Au moment de rompre, j&#233;vitais les querelles. Je nen ai jamais vendu ni compromis une seule. Mais cela suffit. Crois-tu que je taie appel&#233; seulement pour te d&#233;biter ces horreurs? Non, cest afin de te raconter quelque chose de plus curieux; mais ne sois pas surpris que je naie pas honte devant toi, je me sens m&#234;me &#224; laise.


Tu fais allusion &#224; ma rougeur, d&#233;clara soudain Aliocha. Ce ne sont pas tes paroles ni m&#234;me tes actions qui me font rougir d&#234;tre pareil &#224; toi.


Toi? Tu vas un peu loin.


Non, je nexag&#232;re pas, prof&#233;ra Aliocha avec chaleur. (On voyait quil &#233;tait en proie &#224; cette id&#233;e depuis longtemps.) L&#233;chelle du vice est la m&#234;me pour tous. Je me trouve sur le premier &#233;chelon, tu es plus haut, au treizi&#232;me, mettons. Jestime que cest absolument la m&#234;me chose: une fois le pied sur le premier &#233;chelon, il faut les gravir tous.


Le mieux, donc, est de ne pas sy engager?


&#201;videmment, si cest possible.


Eh bien, en es-tu capable?


Je crois que non.


Tais-toi, Aliocha, tais-toi, mon cher, jai envie de te baiser la main dattendrissement. Ah! cette coquine Grouchegnka conna&#238;t les hommes; elle ma dit, une fois, quun jour ou lautre elle tavalerait. Cest bien, je me tais! Mais quittons ce terrain sali par les mouches pour en venir &#224; ma trag&#233;die, salie, elle aussi, par les mouches, cest-&#224;-dire par toutes sortes de bassesses possibles. Bien que le vieux ait menti au sujet de mes pr&#233;tendues s&#233;ductions, cela mest arriv&#233; pourtant, mais une fois seulement: encore ny eut-il pas de mise &#224; ex&#233;cution. Lui, qui me reprochait des choses imaginaires, nen sait rien; je nai racont&#233; la chose &#224; personne, tu es le premier &#224; qui jen parle, Ivan except&#233;, bien entendu. Lui sait tout depuis longtemps. Mais Ivan est muet comme la tombe.


Comme la tombe?


Oui.


Aliocha redoubla dattention.


Bien quenseigne dans un bataillon de ligne, j&#233;tais lobjet dune surveillance, &#224; la mani&#232;re dun d&#233;port&#233;. Mais on maccueillait fort bien dans la petite ville. Je prodiguais largent, on me croyait riche, et je croyais l&#234;tre. Je devais dailleurs plaire aussi pour dautres raisons. Tout en hochant la t&#234;te &#224; cause de mes fredaines, on avait de laffection pour moi. Mon lieutenant-colonel, un vieillard, me prit soudain en grippe. Il se mit &#224; me tracasser, mais javais le bras long; toute la ville prit mon parti; il ne pouvait pas grand-chose. C&#233;tait ma faute; par une sotte fiert&#233;, je ne lui rendais pas les honneurs auxquels il avait droit. Le vieil ent&#234;t&#233;, bon homme au fond et tr&#232;s hospitalier, avait &#233;t&#233; mari&#233; deux fois. Il &#233;tait veuf. Sa premi&#232;re femme, de basse condition, lui avait laiss&#233; une fille simple comme elle. Elle avait alors vingt-quatre ans et vivait avec son p&#232;re et sa tante maternelle. Loin davoir la na&#239;vet&#233; silencieuse de sa tante, elle y joignait beaucoup de vivacit&#233;. Je nai jamais rencontr&#233; plus charmant caract&#232;re de femme. Elle sappelait Agathe, imagine-toi, Agathe Ivanovna. Assez jolie, dans le go&#251;t russe, grande, bien en chair, de beaux yeux, mais lexpression un peu vulgaire. Rest&#233;e fille, malgr&#233; deux demandes en mariage, elle conservait toute sa gaiet&#233;. Je me liai damiti&#233; avec elle, en tout bien, tout honneur. Car je nouai plus dune amiti&#233; f&#233;minine, parfaitement pure. Je lui tenais des propos fort libres, elle ne faisait quen rire. Beaucoup de femmes aiment cette libert&#233; de langage, note-le; de plus, c&#233;tait fort divertissant avec une jeune fille comme elle. Un trait encore: on ne pouvait la qualifier de demoiselle. Sa tante et elle vivaient chez son p&#232;re, dans une sorte dabaissement volontaire, sans s&#233;galer au reste de la soci&#233;t&#233;. On laimait, on appr&#233;ciait ses talents de couturi&#232;re, car elle ne se faisait pas payer, travaillant par gentillesse pour ses amies, sans toutefois refuser largent quand on lui en offrait. Quant au colonel, c&#233;tait un des notables de lendroit. Il vivait largement. Toute la ville &#233;tait re&#231;ue chez lui; on soupait, on dansait. Lors de mon entr&#233;e au bataillon, il n&#233;tait question, en ville, que de la prochaine arriv&#233;e de la seconde fille du colonel. Renomm&#233;e pour sa beaut&#233;, elle sortait dune pension aristocratique de la capitale. Cest Catherine Ivanovna, la fille de la seconde femme du colonel. Cette derni&#232;re &#233;tait noble, de grande maison, mais navait apport&#233; aucune dot &#224; son mari; je le tiens de bonne source. Des esp&#233;rances, peut-&#234;tre, mais rien deffectif. Pourtant, quand la jeune personne arriva, la petite ville en fut comme galvanis&#233;e; nos dames les plus distingu&#233;es, deux Excellences, une colonelle, et toutes les autres, &#224; la suite, se la disputaient; on lui faisait f&#234;te, c&#233;tait la reine des bals, des pique-niques; on organisa des tableaux vivants au profit de je ne sais quelles institutrices. Quant &#224; moi, je ne soufflais mot et faisais la f&#234;te; cest alors que jimaginai un tour de ma fa&#231;on, qui fit jaser toute la ville. Un soir, chez le commandant de la batterie, Catherine Ivanovna me toisa du regard; je ne mapprochai pas delle, d&#233;daignant de faire sa connaissance. Je labordai quelque temps apr&#232;s, &#233;galement &#224; une soir&#233;e. Elle me regarda &#224; peine, les l&#232;vres d&#233;daigneuses. Attends un peu, pensai-je, je me vengerai! J&#233;tais alors un vrai casse-cou, et je le sentais. Je sentais surtout que, loin d&#234;tre une na&#239;ve pensionnaire, Katineka avait du caract&#232;re, de la fiert&#233;, de la vertu, surtout beaucoup dintelligence et dinstruction, ce qui me manquait totalement. Tu penses que je voulais demander sa main? Pas du tout. Je voulais seulement me venger de son indiff&#233;rence &#224; mon &#233;gard. Ce fut alors une noce &#224; tout casser. Enfin, le lieutenant-colonel minfligea trois jours darr&#234;ts. &#192; ce moment, le vieux menvoya six mille roubles contre une renonciation formelle &#224; tous mes droits et pr&#233;tentions &#224; la fortune de ma m&#232;re. Je ny entendais rien alors; jusqu&#224; mon arriv&#233;e ici, fr&#232;re, jusqu&#224; ces derniers jours et peut-&#234;tre m&#234;me maintenant, je nai rien compris &#224; ces d&#233;m&#234;l&#233;s dargent entre mon p&#232;re et moi. Mais au diable tout cela, on en reparlera. D&#233;j&#224; en possession de ces six mille roubles, la lettre dun ami mapprit une chose fort int&#233;ressante, &#224; savoir quon &#233;tait m&#233;content de notre lieutenant-colonel, soup&#231;onn&#233; de malversations, que ses ennemis lui pr&#233;paraient une surprise. En effet, le commandant de la division vint lui adresser une vigoureuse r&#233;primande. Peu apr&#232;s, il fut oblig&#233; de d&#233;missionner. Je ne te raconterai pas tous les d&#233;tails de cette affaire; il avait, en effet, des ennemis; ce fut dans la ville un brusque refroidissement envers lui et toute sa famille; tout le monde les l&#226;chait. Cest alors que je servis mon premier tour. Comme je rencontrais un jour Agathe Ivanovna, dont j&#233;tais toujours lami, je lui dis: Il manque &#224; votre p&#232;re quatre mille cinq cents roubles dans sa caisse  Comment? Quand le g&#233;n&#233;ral est venu, r&#233;cemment, la somme &#233;tait au complet  Elle l&#233;tait alors, mais plus maintenant. Elle prit peur. Ne meffrayez pas, je vous en prie, do&#249; tenez-vous cela?  Rassurez-vous, lui dis-je, je nen parlerai &#224; personne, vous savez qu&#224; cet &#233;gard je suis muet comme la tombe. Je voulais seulement vous dire ceci, &#224; tout hasard: quand on r&#233;clamera &#224; votre p&#232;re ces quatre mille cinq cents roubles qui lui manquent, plut&#244;t que de le laisser passer en jugement &#224; son &#226;ge, envoyez-moi votre s&#339;ur secr&#232;tement; je viens de recevoir de largent, je lui remettrai la somme et personne nen entendra parler.  Ah! quel gredin vous &#234;tes! quel m&#233;chant gredin! Comment avez-vous le front de dire de pareilles choses? Elle sen alla, suffoqu&#233;e dindignation et je lui criai par-derri&#232;re que le secret serait inviolablement gard&#233;. Ces deux femmes, Agathe et sa tante, &#233;taient de v&#233;ritables anges; elles adoraient la fi&#232;re Katia, la servaient humblement. Agathe fit part &#224; sa s&#339;ur de notre conversation, comme je lappris par la suite. C&#233;tait justement ce quil me fallait.


Sur ces entrefaites arrive un nouveau chef de bataillon. Le vieux tombe malade; il garde la chambre deux jours entiers et ne rend pas ses comptes. Le docteur Kravtchenko assure que la maladie nest pas simul&#233;e. Mais voici ce que je savais &#224; coup s&#251;r, et depuis longtemps: apr&#232;s chaque r&#233;vision de ses chefs, le bonhomme faisait dispara&#238;tre une certaine somme pour quelque temps, cela remontait &#224; quatre ans. Il la pr&#234;tait &#224; un homme de toute confiance, un marchand, veuf barbu, &#224; lunettes dor, Trifonov. Celui-ci allait &#224; la foire, sen servait pour ses affaires et la restituait aussit&#244;t au colonel, avec un cadeau et une bonne commission. Mais cette fois-ci, Trifonov, &#224; son retour de la foire, navait rien rendu (je lappris par hasard de son fils, un morveux, gamin perverti sil en fut). Le colonel accourut: Je nai jamais rien re&#231;u de vous, r&#233;pondit le fourbe. Le malheureux ne bouge plus de chez lui, la t&#234;te entour&#233;e dun bandage, les trois femmes lui appliquant de la glace sur le cr&#226;ne. Arrive une ordonnance avec lordre de remettre la caisse imm&#233;diatement dans les deux heures. Il signa, jai vu plus tard sa signature sur le registre, se leva, disant quil allait mettre son uniforme, passa dans sa chambre &#224; coucher. L&#224; il prit son fusil de chasse, le chargea &#224; balle, d&#233;chaussa son pied droit, appuya larme contre sa poitrine, t&#226;tonnant du pied pour presser la d&#233;tente. Mais Agathe, qui navait pas oubli&#233; mes paroles, soup&#231;onnait quelque chose, et le guettait. Elle se pr&#233;cipita, lentoura de ses bras, par-derri&#232;re; le coup partit en lair, sans blesser personne; les autres accoururent et lui arrach&#232;rent larme Je me trouvais alors chez moi, au cr&#233;puscule, sur le point de sortir, habill&#233;, coiff&#233;, le mouchoir parfum&#233;; javais pris ma casquette; soudain la porte souvre et je vois entrer Catherine Ivanovna.


Il y a des choses bizarres: personne ne lavait remarqu&#233;e dans la rue, quand elle allait chez moi, ni vu ni connu. Je logeais chez deux femmes de fonctionnaires, personnes &#226;g&#233;es; elles faisaient le service, m&#233;coutaient pour tout avec d&#233;f&#233;rence et gard&#232;rent sur mon ordre un secret absolu. Je compris &#224; linstant de quoi il sagissait. Elle entra, le regard fix&#233; sur moi; ses yeux sombres exprimaient la d&#233;cision, laudace m&#234;me, mais la moue de ses l&#232;vres d&#233;celait la perplexit&#233;.


Ma s&#339;ur ma dit que vous donneriez quatre mille cinq cents roubles, si je venais les chercher moi-m&#234;me. Me voici donnez largent! Elle suffoquait, prise de peur; sa voix s&#233;teignit, ses l&#232;vres tremblaient Aliocha, tu m&#233;coutes ou tu dors?


Dmitri, je sais que tu me diras toute la v&#233;rit&#233;, repartit Aliocha &#233;mu.


Tu peux y compter, je ne me m&#233;nagerai pas. Ma premi&#232;re pens&#233;e fut celle dun Karamazov. Un jour, fr&#232;re, je fus piqu&#233; par un mille-pattes et dus rester quinze jours au lit, avec la fi&#232;vre; eh bien, je sentis alors au c&#339;ur la piq&#251;re du mille-pattes, un m&#233;chant animal, sais-tu. Je la toisai. Tu las vue? Cest une beaut&#233;. Mais elle &#233;tait belle alors par sa noblesse morale, sa grandeur d&#226;me et son d&#233;vouement filial, &#224; c&#244;t&#233; de moi, vil et r&#233;pugnant personnage. Cest pourtant de moi quelle d&#233;pendait toute, corps et &#226;me, comme encercl&#233;e. Je te lavouerai: cette pens&#233;e, la pens&#233;e du mille-pattes, me saisit le c&#339;ur avec une telle intensit&#233; que je crus expirer dangoisse. Aucune lutte ne semblait possible: je navais qu&#224; me conduire bassement, comme une m&#233;chante tarentule, sans lombre de piti&#233; Cela me traversa m&#234;me lesprit. Le lendemain, bien entendu, je serais venu demander sa main, pour en finir de la fa&#231;on la plus noble, et personne naurait rien su de cette affaire. Car si jai des instincts bas, je suis loyal. Et soudain, jentends murmurer &#224; mon oreille: Demain, quand tu iras lui offrir ta main, elle ne se montrera pas et te fera chasser par le cocher. Tu peux me diffamer par la ville, dira-t-elle, je ne te crains pas! Je regardai la jeune fille pour voir si cette voix ne mentait pas. Lexpression de son visage ne laissait aucun doute, on me mettrait &#224; la porte. La col&#232;re me prit; jeus envie de lui jouer le tour le plus vil, une crasse de boutiquier: la regarder ironiquement et, pendant quelle se tiendrait devant moi, la consterner, en prenant lintonation dont seuls sont capables les boutiquiers. Quatre mille roubles! Mais je plaisantais! Vous avez compt&#233; trop facilement l&#224;-dessus, mademoiselle! Deux cents roubles, avec plaisir et bien volontiers, mais quatre mille, cest de largent, cela, on ne les donne pas &#224; la l&#233;g&#232;re. Vous vous &#234;tes d&#233;rang&#233;e pour rien.


Vois-tu, jaurais tout perdu, elle se serait enfuie, mais cette vengeance infernale e&#251;t compens&#233; le reste. Je lui aurais jou&#233; ce tour, quitte &#224; le regretter ensuite toute ma vie! Le croiras-tu, &#224; de semblables minutes, je nai jamais regard&#233; une femme, quelle quelle f&#251;t, dun air de haine. Eh bien, je le jure sur la croix, pendant quelques secondes je la contemplai avec une haine intense, celle quun cheveu seul s&#233;pare de lamour le plus ardent. Je mapprochai de la fen&#234;tre, appuyai le front &#224; la vitre glac&#233;e, je me souviens que le froid me faisait leffet dune br&#251;lure. Je ne la retins pas longtemps, sois tranquille; jallai &#224; ma table, jouvris un tiroir, et en tirai une obligation de cinq mille roubles au porteur, qui se trouvait dans mon dictionnaire fran&#231;ais. Sans dire un mot, je la lui montrai, la pliai, la lui remis, puis jouvris moi-m&#234;me la porte de lantichambre et lui fis un profond salut. Elle tressaillit toute, me regarda fixement une seconde, devint blanche comme un linge et, sans prof&#233;rer une parole, sans brusquerie, mais tendrement, doucement, se prosterna &#224; mes pieds, le front &#224; terre, pas comme une pensionnaire, mais &#224; la russe! Elle se releva et senfuit. Apr&#232;s son d&#233;part, je tirai mon &#233;p&#233;e et voulus men percer, pourquoi? je nen sais rien; sans doute par enthousiasme; ce&#251;t &#233;t&#233; absurde, &#233;videmment. Comprends-tu quon puisse se tuer de joie? Mais je me bornai &#224; baiser la lame et la remis au fourreau Jaurais bien pu ne pas ten parler. Il me semble, dailleurs, que jai un peu brod&#233;, pour me vanter, en te racontant les luttes de ma conscience. Mais quimporte, au diable tous les espions du c&#339;ur humain! Voil&#224; toute mon aventure avec Catherine Ivanovna. Tu es seul, avec Ivan, &#224; la conna&#238;tre.


Dmitri se leva, fit quelques pas avec h&#233;sitation, tira son mouchoir, sessuya le front, puis se rassit, mais &#224; une autre place, sur le banc qui longeait lautre mur, de sorte quAliocha dut se tourner tout &#224; fait de son c&#244;t&#233;.



V. Confession dun c&#339;ur ardent. La t&#234;te en bas

Eh bien, dit Aliocha, je connais maintenant la premi&#232;re partie de laffaire.


Cest-&#224;-dire un drame, qui sest pass&#233; l&#224;-bas. La seconde partie sera une trag&#233;die et se d&#233;roulera ici.


Je ne comprends rien &#224; cette seconde partie.


Et moi, est-ce que jy comprends quelque chose?


&#201;coute, Dmitri, il y a un point important. Dis-moi, es-tu encore fianc&#233;?


Je ne me fian&#231;ai pas tout de suite, mais seulement trois mois apr&#232;s cet &#233;v&#233;nement. Le lendemain, je me dis que c&#233;tait liquid&#233;, termin&#233;, quil ny aurait pas de suite. Aller la demander en mariage me parut une bassesse. De son c&#244;t&#233;, elle ne me donna pas signe de vie durant les six semaines quelle passa encore dans la ville. &#192; part une exception, cependant: le lendemain de sa visite, leur femme de chambre se glissa chez moi, et, sans dire un mot, me remit une enveloppe &#224; mon adresse. Je louvre, elle contenait le reliquat des cinq mille roubles. Il avait fallu en restituer quatre mille cinq cents, la perte en vendant lobligation d&#233;passait deux cents roubles. Elle men rendait deux cent soixante, je crois  je ne me rappelle pas exactement  et sans un mot dexplication. Je cherchai dans le paquet un signe quelconque au crayon, rien! Je fis la noce avec ce qui restait de mon argent, si bien que le nouveau major fut oblig&#233; de me faire des remontrances. Le lieutenant-colonel avait rendu sa caisse intacte, &#224; l&#233;tonnement g&#233;n&#233;ral, car on croyait la chose impossible. Apr&#232;s quoi, il tomba malade, resta trois semaines alit&#233; et succomba en cinq jours &#224; un ramollissement du cerveau. On lenterra avec tous les honneurs militaires, car il navait pas encore &#233;t&#233; mis &#224; la retraite. Dix jours apr&#232;s les fun&#233;railles, Catherine Ivanovna, sa s&#339;ur et leur tante, partirent pour Moscou. Le jour de leur d&#233;part seulement (je ne les avais pas revues), je re&#231;us un billet bleu, avec cette seule ligne &#233;crite au crayon: Je vous &#233;crirai. Attendez. C.


&#192; Moscou, leurs affaires sarrang&#232;rent dune mani&#232;re aussi rapide quinattendue, comme dans un conte des Mille et Une Nuits. La principale parente de Catherine Ivanovna, une g&#233;n&#233;rale, perdit brusquement ses deux ni&#232;ces, ses plus proches h&#233;riti&#232;res, mortes dans la m&#234;me semaine de la petite v&#233;role. Boulevers&#233;e, elle sattacha &#224; Katia comme &#224; sa propre fille, voyant en elle son dernier espoir, refit son testament en sa faveur et lui donna de la main &#224; la main quatre-vingt mille roubles comme dot, pour en disposer &#224; sa guise. Elle est hyst&#233;rique; jeus loccasion plus tard de lobserver &#224; Moscou. Un beau matin, je re&#231;ois par la poste quatre mille cinq cents roubles, &#224; mon extr&#234;me surprise, bien entendu. Trois jours apr&#232;s arrive la lettre promise. Je lai encore, je la conserverai jusqu&#224; ma mort; veux-tu que je te la montre? Ne manque pas de la lire: elle soffre elle-m&#234;me &#224; partager ma vie. Je vous aime follement; que vous ne maimiez pas, cela mest &#233;gal, contentez-vous d&#234;tre mon mari. Ne vous effrayez pas, je ne vous g&#234;nerai en rien; je serai un de vos meubles, le tapis sur lequel vous marchez Je veux vous aimer &#233;ternellement, je vous sauverai de vous-m&#234;me Aliocha, je suis indigne m&#234;me de rapporter ces lignes dans mon vil langage, du ton dont je nai jamais pu me corriger! Jusqu&#224; maintenant, cette lettre ma perc&#233; le c&#339;ur, et crois-tu que je me sente &#224; mon aise, aujourdhui? Je lui r&#233;pondis aussit&#244;t, car il m&#233;tait impossible daller &#224; Moscou. J&#233;crivis avec mes larmes. Je rougirai &#233;ternellement de lui avoir rappel&#233; quelle &#233;tait maintenant riche et dot&#233;e  et moi sans ressources. Jaurais d&#251; me contenir, mais ma plume me trahit. J&#233;crivis aussi &#224; Ivan, alors &#224; Moscou, et lui expliquai tout ce quil &#233;tait possible, une lettre de six pages; jenvoyai Ivan chez elle. Quas-tu &#224; me regarder? Oui, Ivan est tomb&#233; amoureux de Katia, il est toujours &#233;pris delle, je le sais. Jai fait une sottise, au point de vue du monde, mais cest peut-&#234;tre cette sottise qui nous sauvera tous. Ne vois-tu pas quelle lhonore, quelle lestime? Peut-elle, apr&#232;s nous avoir compar&#233;s, aimer un homme tel que moi, surtout apr&#232;s ce qui sest pass&#233; ici?


Je suis persuad&#233; que cest un homme comme toi quelle doit aimer, et non pas un homme comme lui.


Cest sa propre vertu quelle aime, et non pas moi, laissa &#233;chapper Dmitri malgr&#233; lui, avec irritation.  Il se mit &#224; rire, mais soudain ses yeux &#233;tincel&#232;rent; il devint tout rouge et donna un violent coup de poing sur la table.  Je le jure, Aliocha, s&#233;cria-t-il dans un acc&#232;s de fureur non jou&#233;e contre lui-m&#234;me, tu peux le croire ou non, aussi vrai que Dieu est saint et que le Christ est Dieu, et, bien que jaie raill&#233; ses nobles sentiments, je ne doute pas de leur ang&#233;lique sinc&#233;rit&#233;; je sais que mon &#226;me est un million de fois plus vile que la sienne. Cest dans cette certitude que consiste la trag&#233;die. Le beau malheur, que lon d&#233;clame quelque peu! Moi aussi, je d&#233;clame et pourtant je suis parfaitement sinc&#232;re. Quant &#224; Ivan, jimagine quil doit maudire la nature, lui si intelligent! Qui a eu la pr&#233;f&#233;rence? Un monstre tel que moi, qui nai pu marracher &#224; la d&#233;bauche, quand tous mobservaient, et cela sous les yeux de ma fianc&#233;e! Et cest moi quon pr&#233;f&#232;re! Mais pourquoi? Parce que cette jeune fille veut, par reconnaissance, se contraindre &#224; une existence malheureuse! Cest absurde! Je nai jamais parl&#233; &#224; Ivan dans ce sens, et lui, bien entendu, ny a jamais fait la moindre allusion; mais le destin saccomplira; &#224; chacun selon ses m&#233;rites; le r&#233;prouv&#233; senfoncera d&#233;finitivement dans le bourbier quil affectionne. Je radote, les mots ne rendent pas ma pens&#233;e, mais ce que jai fix&#233; se r&#233;alisera. Je me noierai dans la fange et elle &#233;pousera Ivan.


Fr&#232;re, attends, interrompit Aliocha dans une agitation extraordinaire; il y a un point que tu ne mas pas encore expliqu&#233;. Tu restes son fianc&#233;: comment veux-tu rompre, si elle sy oppose?


Oui, je suis son fianc&#233;, nous avons re&#231;u la b&#233;n&#233;diction officielle, &#224; Moscou, en grande c&#233;r&#233;monie, avec les ic&#244;nes. La g&#233;n&#233;rale nous b&#233;nit; figure-toi quelle f&#233;licita m&#234;me Katia: Tu as bien choisi, dit-elle, je lis dans son c&#339;ur. Quant &#224; Ivan, il ne lui plut pas; elle ne lui adressa aucun compliment. &#192; Moscou, jeus de longues causeries avec Katia; je me peignis noblement, tel que j&#233;tais, en toute sinc&#233;rit&#233;. Elle &#233;couta tout:


Ce fut un trouble charmant.

Ce furent de tendres paroles


Il y eut aussi des paroles fi&#232;res. Elle marracha la promesse de me corriger. Je promis. Et voil&#224; o&#249; jen suis.


Eh bien, quoi?


Je tai appel&#233;, je tai amen&#233; ici aujourdhui, rappelle-toi, pour tenvoyer ce m&#234;me jour chez Catherine Ivanovna, et


Quoi donc?


Lui dire que je nirai plus jamais chez elle, en la saluant de ma part.


Est-ce possible?


Non, cest impossible, aussi je te prie dy aller &#224; ma place, je ne pourrais pas lui dire cela moi-m&#234;me.


Et toi, o&#249; iras-tu?


Je retournerai &#224; mon bourbier.


Cest-&#224;-dire chez Grouchegnka? s&#233;cria tristement Aliocha en joignant les mains  Rakitine avait donc raison. Et moi qui croyais que c&#233;tait seulement une liaison passag&#232;re!


Un fianc&#233;, avoir une liaison! Est-ce possible, avec une telle fianc&#233;e et aux yeux de tous? Je nai pas perdu tout honneur. Du moment o&#249; je fr&#233;quentai Grouchegnka, je cessai d&#234;tre fianc&#233; et honn&#234;te homme, je men rends compte. Quas-tu &#224; me regarder? La premi&#232;re fois que je suis all&#233; chez elle c&#233;tait dans lintention de la battre. Javais appris, et je sais maintenant de source s&#251;re, que ce capitaine, d&#233;l&#233;gu&#233; par mon p&#232;re, avait remis &#224; Grouchegnka un billet &#224; ordre sign&#233; de moi; il sagissait de me poursuivre en justice, dans lespoir de me mater et dobtenir mon d&#233;sistement; on voulait me faire peur. Javais d&#233;j&#224; eu loccasion de lentrevoir: cest une femme qui ne frappe pas d&#232;s labord. Je connais lhistoire de ce vieux marchand, son amant, qui nen a plus pour longtemps, mais qui lui laissera une jolie somme. Je la savais cupide, pr&#234;tant &#224; usure, fourbe et coquine, sans piti&#233;! Jallais donc chez elle pour la corriger et jy restai. Cette femme-l&#224;, vois-tu, cest la peste! Je me suis contamin&#233;, je lai dans la peau. Tout est fini d&#233;sormais, il ny a plus dautre perspective. Le cycle des temps est r&#233;volu. Voil&#224; o&#249; jen suis. Comme par un fait expr&#232;s, javais alors trois mille roubles en poche. Nous sommes all&#233;s &#224; Mokro&#239;&#233;, &#224; vingt-cinq verstes dici, jai fait venir des tziganes, jai offert le champagne &#224; tous les paysans, aux femmes et aux filles de lendroit. Trois jours apr&#232;s, j&#233;tais &#224; sec. Tu penses que jai obtenu la moindre faveur? Elle ne ma rien montr&#233;. Elle est toute en replis, je tassure. La friponne, son corps rappelle une couleuvre, cela se voit &#224; ses jambes, jusquau petit doigt de son pied gauche qui en porte la marque. Je lai vu et bais&#233;, mais cest tout, je te le jure. Elle ma dit: Veux-tu que je t&#233;pouse, bien que pauvre. Si tu me promets de ne pas me battre et de me laisser faire tout ce que je voudrai, je me marierai peut-&#234;tre! Et elle sest mise &#224; rire, elle en rit encore maintenant!


Dmitri Fiodorovitch se leva en proie &#224; une sorte de fureur. Il avait lair ivre. Ses yeux &#233;taient inject&#233;s de sang.


Tu comptes s&#233;rieusement l&#233;pouser?


Si elle consent, je l&#233;pouserai tout de suite; si elle refuse, je resterai quand m&#234;me avec elle, je serai son valet. Quant &#224; toi, Aliocha  Il sarr&#234;ta devant lui et se mit &#224; le secouer violemment par les &#233;paules.  Sais-tu, innocent, que tout ceci est un vrai d&#233;lire, un d&#233;lire inconcevable, car il y a l&#224; une trag&#233;die! Apprends, Aliocha, que je puis &#234;tre un homme perdu, aux passions viles, mais que Dmitri Karamazov ne sera jamais un voleur, un vulgaire filou. Eh bien, apprends maintenant que je suis ce voleur, ce filou! Comme je me disposais &#224; aller chez Grouchegnka pour la ch&#226;tier, Catherine Ivanovna me fit venir et me pria en grand secret (jignore pour quel motif) daller au chef-lieu envoyer trois mille roubles &#224; sa s&#339;ur &#224; Moscou. Personne ne devait le savoir en ville. Je me rendis donc chez Grouchegnka avec ces trois mille roubles en poche, et ils servirent &#224; payer notre excursion &#224; Mokro&#239;&#233;. Ensuite je fis semblant d&#234;tre all&#233; au chef-lieu, davoir envoy&#233; largent; quant au r&#233;c&#233;piss&#233;, jai oubli&#233; de le lui porter malgr&#233; ma promesse. Maintenant, quen penses-tu? Tu iras lui dire: Il vous fait saluer. Elle te demandera: Et largent? Tu lui r&#233;pondras: Cest un &#234;tre bassement sensuel, une cr&#233;ature vile, incapable de se contenir. Au lieu denvoyer votre argent, il la gaspill&#233;, ne pouvant r&#233;sister &#224; la tentation. Mais si tu pouvais ajouter: Dmitri Fiodorovitch nest pas un voleur, voici vos trois mille roubles quil restitue, envoyez-les vous-m&#234;me &#224; Agathe Ivanovna et recevez ses hommages, il ny aurait que demi-mal, tandis que si elle te demande: O&#249; est largent?


Dmitri, tu es malheureux, mais moins que tu ne penses; ne te tue pas de d&#233;sespoir!


Penses-tu que je vais me br&#251;ler la cervelle, si je narrive pas &#224; rembourser ces trois mille roubles? Pas du tout. Je nen ai pas la force; plus tard, peut-&#234;tre Mais pour le moment je vais chez Grouchegnka Jy laisserai ma peau!


Et alors?


Je l&#233;pouserai, si elle veut bien de moi; quand ses amants viendront, je passerai dans la chambre voisine. Je serai l&#224; pour cirer leurs chaussures, pr&#233;parer le samovar, faire les commissions


Catherine Ivanovna comprendra tout, d&#233;clara solennellement Aliocha: elle comprendra ton profond chagrin et te pardonnera. Elle a lesprit &#233;lev&#233;, elle verra quon ne peut pas &#234;tre plus malheureux que toi.


Elle ne pardonnera pas. Il y a l&#224; une chose impardonnable aux yeux de toute femme.


Sais-tu ce quil vaut mieux faire?


Et quoi?


Lui rendre les trois mille roubles.


O&#249; les prendre?


&#201;coute, jen ai deux mille, Ivan ten donnera mille, cela fait le compte.


Quand les aurai-je, tes trois mille roubles? Tu es encore mineur, au surplus, et il faut absolument que tu rompes avec elle en mon nom aujourdhui m&#234;me, en rendant largent ou non, car, au point o&#249; en sont les choses, je ne puis tra&#238;ner plus longtemps. Demain, ce serait trop tard. Va chez le vieux.


Chez notre p&#232;re?


Oui, chez lui dabord. Demande-lui la somme.


Dmitri, jamais il ne la donnera.


Parbleu, je le sais bien! Alex&#233;i, sais-tu ce que cest que le d&#233;sespoir?


Oui.


&#201;coute: juridiquement il ne me doit rien. Jai re&#231;u ma part, je le sais; mais moralement, me doit-il oui ou non quelque chose? Cest avec les vingt-huit mille roubles de ma m&#232;re quil en a gagn&#233; cent mille. Quil me donne seulement trois mille roubles, pas davantage, il aura sauv&#233; mon &#226;me de lenfer et beaucoup de p&#233;ch&#233;s lui seront pardonn&#233;s. Je me contenterai de cette somme, je te le jure, il nentendra plus parler de moi. Je lui fournis une derni&#232;re fois loccasion d&#234;tre un p&#232;re. Dis-lui que cest Dieu qui la lui offre.


Dmitri, il ne les donnera &#224; aucun prix.


Je le sais bien, jen suis s&#251;r. Maintenant surtout! Mais il y a mieux. Ces jours-ci, il a appris pour la premi&#232;re fois s&#233;rieusement (remarque cet adverbe) que Grouchegnka ne plaisantait pas et se d&#233;ciderait peut-&#234;tre &#224; faire le saut, &#224; m&#233;pouser. Il conna&#238;t son caract&#232;re, &#224; cette chatte. Eh bien, me donnerait-il de largent par-dessus le march&#233;, pour favoriser la chose, alors quil est fou delle? Ce nest pas tout; &#233;coute ceci: depuis cinq jours d&#233;j&#224;, il a mis de c&#244;t&#233; trois mille roubles en billets de cent, dans une grande enveloppe avec cinq cachets, nou&#233;e dune faveur rose. Tu vois comme je suis au courant! Lenveloppe porte ceci: Pour mon ange, Grouchegnka, si elle consent &#224; venir chez moi. Il a griffonn&#233; cela lui-m&#234;me, &#224; la d&#233;rob&#233;e, et tout le monde ignore quil a cet argent, except&#233; le valet Smerdiakov dont il est aussi s&#251;r que de lui-m&#234;me. Voil&#224; trois ou quatre jours, quil attend Grouchegnka, dans lespoir quelle viendra chercher lenveloppe; elle lui a fait savoir quelle viendrait peut-&#234;tre. Si elle va chez le vieux, je ne pourrai plus l&#233;pouser. Comprends-tu maintenant pourquoi je me cache ici et qui je guette?


Elle?


Oui. Ces garces ont c&#233;d&#233; une chambrette &#224; Foma [[60]: #_ftnref60 Thomas.], un ancien soldat de mon bataillon. Il est &#224; leur service, monte la garde la nuit et tire les coqs de bruy&#232;re dans la journ&#233;e. Je me suis install&#233; chez lui; ces femmes et lui ignorent mon secret, &#224; savoir que je suis ici pour guetter.


Smerdiakov seul le sait?


Oui. Cest lui qui mavertira, si Grouchegnka va chez le vieux.


Cest lui qui ta parl&#233; du paquet?


En effet. Cest un grand secret. Ivan lui-m&#234;me nest au courant de rien. Le vieux la envoy&#233; promener &#224; Tchermachnia pour deux ou trois jours; un acheteur sest pr&#233;sent&#233;, pour le bois, il en offre huit mille roubles; le vieux a pri&#233; Ivan de laider, dy aller &#224; sa place. Il veut l&#233;loigner pour recevoir Grouchegnka.


Il lattend par cons&#233;quent aujourdhui?


Non, dapr&#232;s certains indices, elle ne viendra pas aujourdhui, s&#251;rement pas! s&#233;cria Dmitri. Cest aussi le sentiment de Smerdiakov. Le vieux est maintenant attabl&#233; avec Ivan, en train de boire. Va donc, Alex&#233;i, demande-lui ces trois mille roubles.


Mitia, mon cher, quas-tu donc! sexclama Aliocha en bondissant de sa place pour examiner le visage &#233;gar&#233; de Dmitri. Il crut un instant que son fr&#232;re &#233;tait devenu fou.


Eh bien! quoi? Je nai pas perdu lesprit, prof&#233;ra celui-ci, le regard fixe et presque solennel. Naie crainte. Je sais ce que je dis, je crois aux miracles.


Aux miracles?


Aux miracles de la Providence. Dieu conna&#238;t mon c&#339;ur. Il voit mon d&#233;sespoir. Est-ce quil laisserait saccomplir une telle horreur? Aliocha, je crois aux miracles, va!


Jirai. Dis-moi, tu mattendras ici?


Bien s&#251;r. Je comprends que ce sera long, on ne peut pas laborder carr&#233;ment. Il est ivre &#224; pr&#233;sent. Jattendrai ici trois, quatre, cinq heures, mais sache quaujourdhui, m&#234;me &#224; minuit, tu dois aller chez Catherine, avec ou sans argent, et lui dire: Dmitri Fiodorovitch ma pri&#233; de vous saluer. Je veux que tu r&#233;p&#232;tes cette phrase exactement.


Mitia, et si Grouchegnka vient aujourdhui ou demain, ou apr&#232;s-demain?


Grouchegnka? Je surveillerai, je forcerai la porte et jemp&#234;cherai.


Mais si


Alors, je tuerai. Je ne le supporterai pas.


Qui tueras-tu?


Le vieux. Elle, je ne la toucherai pas.


Fr&#232;re, que dis-tu?


Je ne sais pas, je ne sais pas Peut-&#234;tre le tuerai-je, peut-&#234;tre ne le tuerai-je pas. Je crains de ne pouvoir supporter son visage &#224; ce moment-l&#224;. Je hais sa pomme dAdam, son nez, ses yeux, son sourire impudent. Il me d&#233;go&#251;te. Voil&#224; ce qui meffraie, je ne pourrai pas me contenir.


Je vais, Mitia. Je crois que Dieu arrangera tout pour le mieux, et nous &#233;pargnera ces choses horribles.


Et moi, jattendrai le miracle. Mais, sil ne saccomplit pas, alors


Aliocha, pensif, sen alla chez son p&#232;re.



VI. Smerdiakov

Il trouva Fiodor Pavlovitch encore &#224; table. Comme dhabitude, le couvert &#233;tait mis dans le salon et non dans la salle &#224; manger. C&#233;tait la plus grande pi&#232;ce de la maison, meubl&#233;e avec une certaine pr&#233;tention surann&#233;e. Les meubles, fort anciens, &#233;taient blancs, recouverts dune &#233;toffe rouge mi-soie mi-coton. Il y avait des trumeaux aux cadres pr&#233;tentieux, sculpt&#233;s &#224; la vieille mode, &#233;galement blancs et dor&#233;s. Aux murs, dont la tapisserie blanche &#233;tait fendue en maints endroits, figuraient deux grands portraits, celui dun ancien gouverneur de la province, et celui dun pr&#233;lat, mort lui aussi depuis longtemps. Dans langle qui faisait face &#224; la porte dentr&#233;e se trouvaient plusieurs ic&#244;nes, devant lesquelles br&#251;lait une lampe pendant la nuit, moins par d&#233;votion que pour &#233;clairer la chambre. Fiodor Pavlovitch se couchait fort tard, &#224; trois ou quatre heures du matin, et jusque-l&#224; se promenait de long en large ou m&#233;ditait dans son fauteuil. C&#233;tait devenu une habitude. Il passait souvent la nuit seul, apr&#232;s avoir cong&#233;di&#233; les domestiques, mais la plupart du temps le valet Smerdiakov dormait dans lantichambre, couch&#233; sur un long coffre.


&#192; larriv&#233;e dAliocha le d&#238;ner sachevait, on avait servi les confitures et le caf&#233;. Fiodor Pavlovitch aimait les douceurs apr&#232;s le d&#238;ner avec du cognac. Ivan prenait le caf&#233; avec son p&#232;re. Les domestiques, Grigori et Smerdiakov, se tenaient pr&#232;s de la table. Ma&#238;tres et serviteurs &#233;taient visiblement de joyeuse humeur. Fiodor Pavlovitch riait aux &#233;clats; Aliocha, d&#232;s le vestibule, reconnut son rire glapissant qui lui &#233;tait si familier. Il en conclut que son p&#232;re, encore &#233;loign&#233; de livresse, se trouvait dans dheureuses dispositions.


Le voil&#224; enfin! s&#233;cria Fiodor Pavlovitch, enchant&#233; de larriv&#233;e dAliocha. Viens tasseoir avec nous. Veux-tu du caf&#233; noir, il est bouillant et fameux? Je ne toffre pas de cognac, puisque tu je&#251;nes. Mais si tu en veux Non, je te donnerai plut&#244;t une de ces liqueurs. Smerdiakov, va au buffet, tu la trouveras sur le second rayon, &#224; droite, voici les clefs, oust!


Aliocha commen&#231;a par refuser.


On la servira quand m&#234;me, pour nous, sinon pour toi. Dis-moi, as-tu d&#238;n&#233;?


Aliocha r&#233;pondit que oui; en r&#233;alit&#233;, il avait mang&#233; un morceau de pain et bu un verre de kvass, &#224; la cuisine du P&#232;re Abb&#233;.


Je prendrai volontiers une tasse de caf&#233;.


Ah! le gaillard! il ne refuse pas le caf&#233;! Faut-il le r&#233;chauffer? Non, il est encore bouillant. Cest du fameux caf&#233;, pr&#233;par&#233; par Smerdiakov. Il est pass&#233; ma&#238;tre pour le caf&#233;, les tourtes et la soupe au poisson. Tu viendras un jour manger la soupe au poisson chez nous. Avertis-moi &#224; lavance. &#192; propos, ne tai-je pas dit de transporter ici ton matelas et tes oreillers, aujourdhui m&#234;me? Est-ce fait? h&#233;, h&#233;!


Non, je ne les ai pas apport&#233;s, r&#233;pondit Aliocha, souriant aussi.


Ah! Ah! et cependant tu as eu peur, avoue que tu as eu peur! Suis-je capable de te faire de la peine, mon ch&#233;ri? &#201;coute, Ivan, quand il me regarde dans les yeux en riant, je ne peux pas y r&#233;sister. La joie me dilate les entrailles, rien qu&#224; le voir. Je laime! Aliocha, viens recevoir ma b&#233;n&#233;diction.


Aliocha, se leva, mais Fiodor Pavlovitch s&#233;tait ravis&#233;.


Non, je ferai seulement un signe de croix, comme &#231;a, va tasseoir. &#192; propos, tu vas &#234;tre content: l&#226;nesse de Balaam a parl&#233;, et sur un sujet qui te tient &#224; c&#339;ur. &#201;coute un peu son langage: cela te fera rire.


L&#226;nesse de Balaam n&#233;tait autre que le valet. Smerdiakov, jeune homme de vingt-quatre ans, insociable, taciturne, arrogant et qui paraissait m&#233;priser tout le monde. Le moment est venu de dire quelques mots du personnage. &#201;lev&#233; par Marthe Ignati&#232;vna et Grigori Vassili&#233;vitch, le gamin, nature ingrate, selon lexpression de Grigori, avait grandi sauvage dans son coin. Il prenait plaisir &#224; pendre les chats, puis &#224; les enterrer en grande c&#233;r&#233;monie: il saffublait dun drap de lit en guise de chasuble, et chantait en agitant un simulacre dencensoir au-dessus du cadavre; tout cela dans le plus grand myst&#232;re. Grigori le surprit un jour et le fouetta rudement. Pendant une semaine, le gamin se blottit dans un coin, en regardant de travers. Il ne nous aime pas, le monstre, disait Grigori &#224; Marthe. Dailleurs, il naime personne.  Es-tu vraiment un &#234;tre humain? demanda-t-il une fois &#224; Smerdiakov. Non, tu es n&#233; de lhumidit&#233; des &#233;tuves Smerdiakov, comme on le vit par la suite, ne lui avait jamais pardonn&#233; ces paroles. Grigori lui apprit &#224; lire et lui enseigna lhistoire sainte d&#232;s sa douzi&#232;me ann&#233;e. Mais cette tentative fut malheureuse. Un jour, &#224; une des premi&#232;res le&#231;ons, le gamin se mit &#224; rire.


Quas-tu? demanda Grigori en le regardant s&#233;v&#232;rement par-dessus ses lunettes.


Rien. Dieu a cr&#233;&#233; le monde le premier jour, le soleil, la lune et les &#233;toiles le quatri&#232;me jour. Do&#249; venait donc la lumi&#232;re le premier jour?


Grigori demeura stupide. Le gamin consid&#233;rait son ma&#238;tre dun air ironique, son regard semblait m&#234;me le provoquer. Grigori ne put se contenir: Voil&#224; do&#249; elle est venue, s&#233;cria-t-il en le souffletant violemment. Lenfant ne broncha pas, mais se blottit de nouveau dans son coin pour plusieurs jours. Une semaine apr&#232;s, il eut une premi&#232;re crise d&#233;pilepsie, maladie qui ne le quitta plus d&#233;sormais. Fiodor Pavlovitch changea aussit&#244;t sa mani&#232;re d&#234;tre envers le gamin. Jusqualors il le regardait avec indiff&#233;rence, bien quil ne le grond&#226;t jamais et lui donn&#226;t un kopek chaque fois quil le rencontrait; quand il &#233;tait de bonne humeur, il lui envoyait du dessert de sa table. La maladie de lenfant provoqua sa sollicitude; il fit venir un m&#233;decin, on essaya un traitement, mais Smerdiakov &#233;tait incurable. Il avait en moyenne une crise tous les mois, &#224; intervalles irr&#233;guliers. Les attaques variaient dintensit&#233;, tant&#244;t faibles, tant&#244;t violentes. Fiodor Pavlovitch d&#233;fendit formellement &#224; Grigori de battre le gamin et donna &#224; celui-ci acc&#232;s dans sa maison. Il interdit &#233;galement toute &#233;tude jusqu&#224; nouvel ordre. Un jour  Smerdiakov avait alors quinze ans  Fiodor Pavlovitch laper&#231;ut en train de lire les titres des ouvrages &#224; travers les vitres de la biblioth&#232;que. Fiodor Pavlovitch poss&#233;dait une centaine de volumes, mais on ne lavait jamais vu y toucher. Il donna aussit&#244;t les clefs &#224; Smerdiakov. Tiens, dit-il, tu seras mon biblioth&#233;caire; assieds-toi et lis, cela vaudra mieux que de fl&#226;ner dans la cour. Prends ceci. Et Fiodor Pavlovitch lui tendit les Soir&#233;es &#224; la ferme pr&#232;s de Dikanka[[61]: #_ftnref61 Premier recueil des nouvelles de Gogol (1831).].


Ce livre ne plut pas au gar&#231;on, qui lacheva dun air maussade, sans avoir ri une seule fois.


Eh bien, ce nest pas amusant? lui demanda Fiodor Pavlovitch.


Smerdiakov garda le silence.


R&#233;ponds donc, imb&#233;cile.


Il ny a que des mensonges, l&#224;-dedans, marmotta Smerdiakov en souriant.


Va-ten au diable, faquin! Attends, voici lHistoire universelle, de Smaragdov [[62]: #_ftnref62 Auteur de manuels dhistoire (1871).]. Ici tout est vrai, lis.


Mais Smerdiakov nen lut pas dix pages, il trouvait cela assommant. Il ne fut plus question de la biblioth&#232;que. Bient&#244;t Marthe et Grigori rapport&#232;rent &#224; Fiodor Pavlovitch que Smerdiakov &#233;tait devenu tr&#232;s difficile, quil faisait le d&#233;go&#251;t&#233;; en contemplation devant son assiette de soupe, il lexaminait, en puisait une cuiller&#233;e, la regardait &#224; la lumi&#232;re.


Il y a un cafard, peut-&#234;tre? demandait parfois Grigori.


Ou bien une mouche? insinuait Marthe.


Le m&#233;ticuleux jeune homme ne r&#233;pondait jamais, mais il proc&#233;dait de m&#234;me avec le pain, la viande, tous les mets; prenant un morceau avec sa fourchette, il l&#233;tudiait &#224; la lumi&#232;re comme au microscope, et, apr&#232;s r&#233;flexion, se d&#233;cidait &#224; le porter &#224; sa bouche. On dirait un fils &#224; papa, murmurait Grigori en le regardant. Fiodor Pavlovitch, mis au courant de cette manie de Smerdiakov, d&#233;cr&#233;ta aussit&#244;t quil avait la vocation de cuisinier et lenvoya apprendre son art &#224; Moscou. Il y passa plusieurs ann&#233;es et revint fort chang&#233; daspect: vieilli hors de proportion avec son &#226;ge, rid&#233;, jauni, il ressemblait &#224; un skopets[[63]: #_ftnref63 Membre dune secte religieuse deunuques.]. Moralement il &#233;tait presque le m&#234;me quavant son d&#233;part; toujours un vrai sauvage qui fuyait la soci&#233;t&#233;. On apprit plus tard qu&#224; Moscou il navait gu&#232;re desserr&#233; les l&#232;vres; la ville elle-m&#234;me lavait fort peu int&#233;ress&#233;; une soir&#233;e pass&#233;e au th&#233;&#226;tre lui avait d&#233;plu. Il rapportait des v&#234;tements et du linge convenables, brossait soigneusement ses habits deux fois par jour, et aimait beaucoup &#224; cirer ses bottes &#233;l&#233;gantes, en veau, avec un cirage anglais sp&#233;cial, qui les faisait reluire comme un miroir. Il se r&#233;v&#233;la excellent cuisinier. Fiodor Pavlovitch lui assigna des gages qui passaient presque enti&#232;rement en v&#234;tements, pommades, parfums, etc. Il paraissait faire aussi peu de cas des femmes que des hommes, se montrait avec elles gourm&#233; et presque inabordable. Fiodor Pavlovitch se mit &#224; le consid&#233;rer dun point de vue un peu diff&#233;rent. Ses crises devenant plus fr&#233;quentes, Marthe Ignati&#232;vna le rempla&#231;ait ces jours-l&#224; &#224; la cuisine, ce qui ne convenait nullement &#224; son ma&#238;tre.


Pourquoi as-tu des crises plus souvent quautrefois? demandait-il au nouveau cuisinier en le d&#233;visageant. Tu devrais prendre femme; veux-tu que je te marie?


Mais Smerdiakov ne r&#233;pondait rien &#224; ces propos qui le rendaient bl&#234;me de d&#233;pit. Fiodor Pavlovitch sen allait en haussant les &#233;paules. Il le savait fonci&#232;rement honn&#234;te, incapable de d&#233;rober quoi que ce f&#251;t, et c&#233;tait lessentiel. Fiodor Pavlovitch, &#233;tant ivre, perdit dans sa cour trois billets de cent roubles quil venait de recevoir et ne sen aper&#231;ut que le lendemain; comme il fouillait dans ses poches, il les vit sur la table. Smerdiakov les avait trouv&#233;s et rapport&#233;s la veille. Je nai jamais rencontr&#233; ton pareil, mon brave, dit laconiquement Fiodor Pavlovitch, et il lui fit cadeau de dix roubles. Il faut ajouter que non seulement il &#233;tait s&#251;r de son honn&#234;tet&#233;, mais quil avait pour lui de laffection, bien que le jeune homme lui f&#238;t la mine comme aux autres. Si lon s&#233;tait demand&#233; en le regardant: &#224; quoi sint&#233;resse ce jeune homme, quest-ce qui le pr&#233;occupe principalement? on naurait pu trouver de r&#233;ponse. Cependant, tant &#224; la maison, que dans la cour ou dans la rue, il arrivait &#224; Smerdiakov de demeurer plong&#233; dans ses songes pendant une dizaine de minutes. Son visage ne&#251;t alors rien r&#233;v&#233;l&#233; &#224; un physionomiste; aucune pens&#233;e, du moins, mais seulement les indices dune sorte de contemplation. Il y a un remarquable tableau du peintre Kramsko&#239; [[64]: #_ftnref64 Un des meilleurs repr&#233;sentants de la peinture religieuse russe (1837-1887).], intitul&#233; le Contemplateur. Cest lhiver, dans la for&#234;t; sur la route se tient un paysan en houppelande d&#233;chir&#233;e et en bottes de tille, qui para&#238;t r&#233;fl&#233;chir; en r&#233;alit&#233; il ne pense pas, il contemple quelque chose. Si on le heurtait, il tressaillirait et vous regarderait comme au sortir du sommeil, mais sans comprendre. &#192; vrai dire, il se remettrait aussit&#244;t; mais quon lui demande &#224; quoi il songeait, s&#251;rement il ne se rappellerait rien, tout en sincorporant limpression sous laquelle il se trouvait durant sa contemplation. Ces impressions lui sont ch&#232;res et elles saccumulent en lui, imperceptiblement, &#224; son insu, sans quil sache &#224; quelle fin. Un jour, peut-&#234;tre, apr&#232;s les avoir emmagasin&#233;es durant des ann&#233;es, il quittera tout et sen ira &#224; J&#233;rusalem, faire son salut, &#224; moins quil ne mette le feu &#224; son village natal! Peut-&#234;tre m&#234;me fera-t-il lun et lautre. Il y a beaucoup de contemplateurs dans notre peuple. Smerdiakov &#233;tait certainement un type de ce genre, et il emmagasinait avidement ses impressions, sans savoir pourquoi.



VII. Une controverse

Or, l&#226;nesse de Balaam se mit &#224; parler soudain, et sur un th&#232;me bizarre. Le matin, Grigori, se trouvant dans la boutique du marchand Loukianov, lavait entendu raconter ceci: un soldat russe fut fait prisonnier dans une r&#233;gion &#233;loign&#233;e par des Asiatiques qui le somm&#232;rent, sous la menace de la torture et de la mort, dabjurer le christianisme et de se convertir &#224; lIslam. Ayant refus&#233; de trahir sa foi, il subit le martyre, se laissa &#233;corcher, mourut en glorifiant le Christ. Cette fin h&#233;ro&#239;que &#233;tait relat&#233;e dans le journal re&#231;u le matin m&#234;me. Grigori en parla &#224; table. Fiodor Pavlovitch avait toujours aim&#233;, au dessert, plaisanter et bavarder, m&#234;me avec Grigori. Il &#233;tait cette fois dhumeur enjou&#233;e, &#233;prouvant une d&#233;tente agr&#233;able. Apr&#232;s avoir &#233;cout&#233; la nouvelle en sirotant son cognac, il insinua quon aurait d&#251; canoniser ce soldat et transf&#233;rer sa peau dans un monast&#232;re. Le peuple la couvrirait dargent. Grigori se renfrogna, en voyant que, loin de samender, Fiodor Pavlovitch continuait &#224; railler les choses saintes. &#192; ce moment, Smerdiakov, qui se tenait pr&#232;s de la porte, sourit. D&#233;j&#224;, auparavant, il &#233;tait souvent admis dans la salle &#224; manger, vers la fin du repas; mais depuis larriv&#233;e dIvan Fiodorovitch, il y venait presque tous les jours.


Eh bien, quoi? demanda Fiodor Pavlovitch, comprenant que ce sourire visait Grigori.


Je pense &#224; ce brave soldat, dit soudain Smerdiakov &#224; voix haute; son h&#233;ro&#239;sme est sublime, mais, &#224; mon sens, il ny aurait eu, en pareil cas, aucun p&#233;ch&#233; &#224; renier le nom du Christ et le bapt&#234;me, pour sauver ainsi sa vie et la consacrer aux bonnes &#339;uvres, qui rach&#232;teraient un moment de faiblesse.


Comment, aucun p&#233;ch&#233;? Tu mens, cela te vaudra daller en enfer o&#249; lon te r&#244;tira comme un mouton, r&#233;pliqua Fiodor Pavlovitch.


Cest alors que survint Aliocha, &#224; la grande satisfaction de Fiodor Pavlovitch, comme on la vu.


Il est question de ton th&#232;me favori, reprit-il dans un ricanement joyeux en faisant asseoir Aliocha.


Sottises que tout cela! il ny aura aucune punition, il ne doit pas y en avoir, en toute justice, affirma Smerdiakov.


Comment, en toute justice! s&#233;cria Fiodor Pavlovitch redoublant de gaiet&#233; et poussant Aliocha du genou.


Un gredin, voil&#224; ce quil est! laissa &#233;chapper Grigori, fixant Smerdiakov avec col&#232;re.


Un gredin, comme vous y allez, Grigori Vassili&#233;vitch! r&#233;pliqua Smerdiakov en conservant son sang-froid. Songez plut&#244;t que, tomb&#233; au pouvoir de ceux qui torturent les chr&#233;tiens, et somm&#233; par eux de maudire le nom de Dieu et de renier mon bapt&#234;me, ma propre raison my autorise pleinement, car il ne peut y avoir l&#224; aucun p&#233;ch&#233;.


Tu las d&#233;j&#224; dit, ne t&#233;tends pas, mais prouve-le! cria Fiodor Pavlovitch.


G&#226;te-sauce! murmura Grigori avec m&#233;pris.


G&#226;te-sauce, tant que vous voulez, mais sans gros mots, jugez vous-m&#234;me, Grigori Vassili&#233;vitch. Car, &#224; peine ai-je dit &#224; mes bourreaux: non, je ne suis pas chr&#233;tien et je maudis le vrai Dieu, quaussit&#244;t je deviens anath&#232;me aux yeux de la justice divine; je suis retranch&#233; de la sainte &#201;glise, tel un pa&#239;en; par cons&#233;quent &#224; linstant m&#234;me o&#249; je prof&#232;re, ou plut&#244;t o&#249; je songe &#224; prof&#233;rer ces paroles, je suis excommuni&#233;. Est-ce vrai, oui ou non, Grigori Vassili&#233;vitch?


Smerdiakov sadressait avec une satisfaction visible &#224; Grigori, tout en ne r&#233;pondant quaux questions de Fiodor Pavlovitch; il sen rendait parfaitement compte, mais feignait de croire que c&#233;tait Grigori qui lui posait ces questions.


Ivan, s&#233;cria Fiodor Pavlovitch, penche-toi &#224; mon oreille Cest pour toi quil p&#233;rore, il veut recevoir tes &#233;loges. Fais-lui ce plaisir.


Ivan &#233;couta avec un grand s&#233;rieux la remarque de son p&#232;re.


Attends une minute, Smerdiakov, reprit Fiodor Pavlovitch. Ivan, approche-toi de nouveau.


Ivan se pencha, toujours avec le m&#234;me s&#233;rieux.


Je taime autant quAliocha. Ne va pas croire que je ne taime pas. Un peu de cognac?


Volontiers Tu parais avoir ton compte, se dit Ivan en fixant son p&#232;re. Il observait Smerdiakov avec une extr&#234;me curiosit&#233;.


Tu es d&#232;s maintenant maudit en anath&#232;me, &#233;clata Grigori. Comment oses-tu encore discuter, gredin!


Pas dinjures, Grigori, calme-toi! interrompit Fiodor Pavlovitch.


Patientez un tant soit peu, Grigori Vassili&#233;vitch, car je nai pas fini. Au moment o&#249; je renie Dieu, &#224; cet instant m&#234;me, je suis devenu une sorte de pa&#239;en, mon bapt&#234;me est effac&#233; et ne compte pour rien, nest-ce pas?


D&#233;p&#234;che-toi de conclure, mon brave, le stimula Fiodor Pavlovitch, en sirotant son cognac avec d&#233;lices.


Si je ne suis plus chr&#233;tien, je nai donc pas menti &#224; mes bourreaux, quand ils me demandaient: Es-tu chr&#233;tien ou non?, car j&#233;tais d&#233;j&#224; d&#233;christianis&#233; par Dieu m&#234;me, par suite seulement de mon intention et avant davoir ouvert la bouche. Or, si je suis d&#233;chu, comment et de quel droit me demandera-t-on des comptes dans lautre monde, en qualit&#233; de chr&#233;tien, pour avoir abjur&#233; le Christ, alors que pour la seule pr&#233;m&#233;ditation, jaurais d&#233;j&#224; &#233;t&#233; d&#233;baptis&#233;? Si je ne suis plus chr&#233;tien je ne puis plus abjurer le Christ, car ce sera d&#233;j&#224; fait. Qui donc, m&#234;me au ciel, demandera &#224; un Tatar de n&#234;tre pas n&#233; chr&#233;tien, et qui voudra len punir? Le proverbe ne dit-il pas que lon ne saurait &#233;corcher deux fois le m&#234;me taureau? Si le Tout-Puissant demande des comptes &#224; un Tatar &#224; sa mort, je suppose quil le punira l&#233;g&#232;rement (ne pouvant labsoudre tout &#224; fait), car il ne saurait vraiment lui reprocher d&#234;tre pa&#239;en, de parents qui l&#233;taient. Le Seigneur peut-il prendre de force un Tatar et pr&#233;tendre quil &#233;tait chr&#233;tien? Ce serait contraire &#224; la v&#233;rit&#233;. Or, peut-il prof&#233;rer le plus petit mensonge, lui qui r&#232;gne sur la terre et dans les cieux?


Grigori demeura stupide et consid&#233;ra lorateur, les yeux &#233;carquill&#233;s. Bien quil ne compr&#238;t pas tr&#232;s bien ce dont il &#233;tait question, il avait saisi une partie de ce galimatias et ressemblait &#224; un homme qui sest heurt&#233; le front &#224; un mur. Fiodor Pavlovitch acheva son petit verre et &#233;clata dun rire aigu.


Aliocha, Aliocha, quel homme! Ah! le casuiste! Il a d&#251; fr&#233;quenter les j&#233;suites, nest-ce pas, Ivan? Tu sens le j&#233;suite, mon cher; qui donc ta appris ces belles choses? Mais tu mens effront&#233;ment, casuiste, tu divagues. Ne te d&#233;sole pas, Grigori, nous allons le r&#233;duire en poudre. R&#233;ponds &#224; ceci, &#226;nesse: tu as raison devant tes bourreaux, soit, mais tu as abjur&#233; la foi dans ton c&#339;ur et tu dis toi-m&#234;me que tu as aussit&#244;t &#233;t&#233; frapp&#233; danath&#232;me. Or, comme tel, on ne te passera pas, que je sache, la main dans les cheveux, en enfer. Quen penses-tu, mon bon p&#232;re j&#233;suite?


Il est hors de doute que jai abjur&#233; dans mon c&#339;ur; pourtant il ny a l&#224;, tout au plus, quun p&#233;ch&#233; fort v&#233;niel.


Comment, fort v&#233;niel?


Tu mens, maudit! murmura Grigori.


Jugez-en vous-m&#234;me, Grigori Vassili&#233;vitch, continua pos&#233;ment Smerdiakov, conscient de sa victoire, mais faisant le g&#233;n&#233;reux avec un adversaire abattu, jugez-en vous-m&#234;me; il est dit dans l&#201;criture que si vous avez la foi, f&#251;t-ce la valeur dun grain de s&#233;nev&#233;, et que vous disiez &#224; une montagne de se pr&#233;cipiter dans la mer, elle ob&#233;ira sans la moindre h&#233;sitation [[65]: #_ftnref65 Paraphrase de Luc, XII, 23.]. Eh bien, Grigori Vassili&#233;vitch, si je ne suis pas croyant et que vous le soyez au point de minjurier sans cesse, essayez donc de dire &#224; cette montagne de se jeter, non pas dans la mer (cest trop loin dici), mais tout simplement dans cette rivi&#232;re infecte qui coule derri&#232;re notre jardin, vous verrez quelle ne bougera pas et quaucun changement ne se produira, si longtemps que vous criiez. Cela signifie que vous ne croyez pas de la fa&#231;on qui convient, Grigori Vassili&#233;vitch, et quen revanche vous accablez votre prochain dinvectives. Supposons encore que personne, &#224; notre &#233;poque, personne absolument, depuis les gens les plus haut plac&#233;s jusquau dernier manant, ne puisse pousser les montagnes dans la mer, &#224; part un homme ou deux au plus, qui peut-&#234;tre font secr&#232;tement leur salut dans les d&#233;serts de l&#201;gypte o&#249; on ne saurait les d&#233;couvrir; sil en est ainsi, si tous les autres sont incroyants, est-il possible que ceux-ci, cest-&#224;-dire la population du monde entier hormis deux anachor&#232;tes, soient maudits par le Seigneur, et quil ne fasse gr&#226;ce &#224; aucun deux, en d&#233;pit de sa mis&#233;ricorde infinie? Non, nest-ce pas? Jesp&#232;re donc que mes doutes me seront pardonn&#233;s, quand je verserai des larmes de repentir.


Attends! glapit Fiodor Pavlovitch au comble de lenthousiasme. Tu supposes quil y a deux hommes capables de remuer les montagnes? Ivan, remarque ce trait, note-le; tout le Russe tient l&#224;-dedans.


Votre remarque est tr&#232;s exacte, cest l&#224; un trait de la foi populaire, fit Ivan Fiodorovitch avec un sourire dapprobation.


Tu es daccord avec moi! Cest donc vrai. Est-ce exact, Aliocha? Cela ressemble-t-il parfaitement &#224; la foi russe?


Non, Smerdiakov na pas du tout la foi russe, d&#233;clara Aliocha dun ton s&#233;rieux et ferme.


Je ne parle pas de sa foi, mais de ce trait, de ces deux anachor&#232;tes, rien que de ce trait: nest-ce pas bien russe?


Oui, ce trait est tout &#224; fait russe, conc&#233;da Aliocha en souriant.


Cette parole m&#233;rite une pi&#232;ce dor, &#226;nesse, et je te lenverrai aujourdhui m&#234;me; mais pour le reste tu mens, tu divagues: sache, imb&#233;cile, que, si nous autres nous ne croyons plus, cest par pure frivolit&#233;: les affaires nous absorbent, les jours nont que vingt-quatre heures, on na pas le temps, non seulement de se repentir, mais de dormir son so&#251;l. Mais toi, tu as abjur&#233; devant les bourreaux, alors que tu navais &#224; penser qu&#224; la foi, et quil fallait pr&#233;cis&#233;ment la t&#233;moigner! Cela constitue un p&#233;ch&#233;, mon brave, je pense?


Oui, mais un p&#233;ch&#233; v&#233;niel, jugez-en vous-m&#234;me, Grigori Vassili&#233;vitch. Si javais alors cru &#224; la v&#233;rit&#233; comme il importe dy croire, ce&#251;t &#233;t&#233; vraiment un p&#233;ch&#233; de ne pas subir le martyre et de me convertir &#224; la maudite religion de Mahomet. Mais je naurais pas subi le martyre, car il me suffisait de dire &#224; cette montagne: marche et &#233;crase le bourreau, pour quelle se m&#238;t aussit&#244;t en mouvement et l&#233;cras&#226;t comme un cafard, et je men serais all&#233; comme si de rien n&#233;tait, glorifiant et louant Dieu. Mais si &#224; ce moment je lavais d&#233;j&#224; tent&#233; et que jeusse cri&#233; &#224; la montagne: &#233;crase les bourreaux, sans quelle le f&#238;t, comment alors, dites-moi, neuss&#233;-je pas dout&#233; &#224; cette heure redoutable de frayeur mortelle? Comment! je sais d&#233;j&#224; que je nobtiendrai pas enti&#232;rement le royaume des cieux, car si la montagne ne sest pas &#233;branl&#233;e &#224; ma voix, cest que ma foi nest gu&#232;re en cr&#233;dit l&#224;-haut, et que la r&#233;compense qui mattend dans lautre monde nest pas fort &#233;lev&#233;e! Et vous voulez que par-dessus le march&#233;, je me laisse &#233;corcher en pure perte! Car, m&#234;me &#233;corch&#233; jusquau milieu du dos, mes paroles ou mes cris ne d&#233;placeront pas cette montagne. &#192; pareille minute, non seulement le doute peut vous envahir, mais la frayeur peut vous &#244;ter la raison. Par cons&#233;quent, suis-je bien coupable, si, ne voyant nulle part ni profit ni r&#233;compense, je sauve tout au moins ma peau? Voil&#224; pourquoi, confiant en la mis&#233;ricorde divine, jesp&#232;re &#234;tre enti&#232;rement pardonn&#233;



VIII. En prenant le cognac

La discussion avait pris fin, mais, chose &#233;trange, Fiodor Pavlovitch, si gai jusqualors, sassombrit. Il vida un petit verre qui &#233;tait d&#233;j&#224; de trop.


Allez-vous-en, j&#233;suites, hors dici! cria-t-il aux serviteurs. Va-ten, Smerdiakov, tu recevras aujourdhui la pi&#232;ce dor promise. Ne te d&#233;sole pas, Grigori, va trouver Marthe, elle te consolera, te soignera. Ces canailles ne vous laissent pas en repos, fit-il avec d&#233;pit, quand les domestiques furent sortis sur son ordre. Smerdiakov vient maintenant tous les jours apr&#232;s le d&#238;ner, cest toi qui lattires, tu as d&#251; le cajoler? demanda-t-il &#224; Ivan Fiodorovitch.


Pas du tout, r&#233;pondit celui-ci, il lui a pris fantaisie de me respecter. Cest un faquin, un goujat. Il fera partie de lavant-garde quand le moment sera venu.


Lavant-garde?


Il y en aura dautres et de meilleurs, mais il y en aura comme lui.


Et quand le moment viendra-t-il?


La fus&#233;e br&#251;lera, mais peut-&#234;tre pas jusquau bout. Pour le moment, le peuple naime gu&#232;re &#233;couter ces g&#226;te-sauce.


En effet, cette &#226;nesse de Balaam pense &#224; nen plus finir, et Dieu sait jusquo&#249; cela peut aller.


Il emmagasine des id&#233;es, fit observer Ivan en souriant.


Vois-tu, je sais quil ne peut me souffrir, ni moi ni les autres, toi, le premier, bien que tu croies qu il lui a pris fantaisie de te respecter. Quant &#224; Aliocha, il le m&#233;prise. Mais il nest ni voleur, ni cancanier, il ne colporte rien au-dehors, il fait dexcellentes tourtes de poisson Et puis, apr&#232;s tout, que le diable lemporte! Vaut-il la peine de parler de lui?


Certainement non.


Quant &#224; ses pens&#233;es de derri&#232;re la t&#234;te, jai toujours &#233;t&#233; davis que le moujik a besoin d&#234;tre fouett&#233;. Cest un fripon, indigne de piti&#233;, et on a raison de le battre encore de temps en temps. Le bouleau a fait la force de la terre russe, elle p&#233;rira avec les for&#234;ts. Je suis pour les gens desprit. Par lib&#233;ralisme, nous avons cess&#233; de rosser les moujiks, mais ils continuent de se fouetter eux-m&#234;mes. Et ils font bien. On se servira envers vous de la m&#234;me mesure dont vous vous serez servis [[66]: #_ftnref66 Matthieu, VII, 2; Marc, IV, 24.]. Cest bien cela, nest-ce pas? Mon cher, si tu savais comme je hais la Russie, cest-&#224;-dire non, pas la Russie, mais tous ses vices, et peut-&#234;tre aussi la Russie. Toutcela, cest de la cochonnerie[[67]: #_ftnref66 En fran&#231;ais dans le texte.]. Sais-tu ce que jaime? jaime lesprit.


Vous avez repris un verre, naviez-vous pas d&#233;j&#224; assez bu?


Attends, je vais encore en prendre un, puis un autre et ce sera tout. Pourquoi mas-tu interrompu? Derni&#232;rement, de passage &#224; Mokro&#239;&#233;, je me suis entretenu avec un vieillard: Nous aimons plus que tout, ma-t-il dit, condamner les filles au fouet, et nous chargerons les jeunes gars dex&#233;cuter la sentence. Ensuite, le jeune homme prend pour fianc&#233;e celle quil a fouett&#233;e, de sorte que cest devenu chez nous une coutume pour les filles. Quels sadiques, hein? Tu auras beau dire, cest spirituel. Si nous allions voir &#231;a, hein? Aliocha, tu rougis? Naie pas honte, mon enfant. Cest dommage quaujourdhui je ne sois pas rest&#233; &#224; d&#238;ner chez le P&#232;re Abb&#233;, jaurais parl&#233; aux moines des filles de Mokro&#239;&#233;. Aliocha, ne men veuille pas davoir offens&#233; le P&#232;re Abb&#233;. La col&#232;re me prend. Car, sil y a un Dieu, sil existe, &#233;videmment je suis coupable, et je r&#233;pondrai de ma conduite; mais sil nexiste pas, quel besoin a-t-on encore de tes P&#232;res? Dans ce cas-l&#224; il faudrait leur couper la t&#234;te; encore ne serait-ce pas un ch&#226;timent suffisant, car ils arr&#234;tent le progr&#232;s. Crois-tu, Ivan, que cette question me tourmente? Non, tu ne le crois pas, je le vois &#224; tes yeux. Tu crois que je ne suis quun bouffon, comme on le pr&#233;tend. Aliocha, crois-tu cela, toi?


Non, je ne le crois pas.


Je suis persuad&#233; que tu parles sinc&#232;rement, et que tu vois juste. Ce nest pas comme Ivan. Ivan est un pr&#233;somptueux Pourtant, je voudrais en finir une bonne fois avec ton monast&#232;re. Il faudrait supprimer dun coup cette engeance mystique sur toute la terre, pour convertir tous les imb&#233;ciles &#224; la raison. Combien dargent et dor afflueraient alors &#224; la Monnaie!


Mais pourquoi supprimer les monast&#232;res? senquit Ivan.


Afin que la v&#233;rit&#233; resplendisse plus vite.


Quand elle resplendira, cette v&#233;rit&#233;, on vous d&#233;pouillera dabord, puis on vous supprimera.


Bah! mais tu as peut-&#234;tre raison. Quel &#226;ne je suis! s&#233;cria Fiodor Pavlovitch en se grattant le front. Paix &#224; ton monast&#232;re, Aliocha, sil en est ainsi. Et quant &#224; nous, gens desprit, restons au chaud et buvons du cognac. Cest sans doute la volont&#233; expresse de Dieu. Ivan, dis-moi, y a-t-il un Dieu, oui ou non? Attends, r&#233;ponds-moi s&#233;rieusement! Pourquoi ris-tu encore?


Je me rappelle votre remarque spirituelle sur la foi de Smerdiakov en lexistence de deux ermites capables de mouvoir les montagnes.


Ai-je dit quelque chose du m&#234;me genre?


Tout &#224; fait.


Eh bien, cest que je suis aussi bien russe. Toi aussi tu les, philosophe, il peut t&#233;chapper des traits du m&#234;me genre Veux-tu que je tattrape? Parions que ce sera d&#232;s demain. Mais dis-moi pourtant, y a-t-il un Dieu ou non? Seulement, il faut me parler s&#233;rieusement.


Non, il ny pas de Dieu.


Aliocha, Dieu existe-t-il?


Oui, il existe.


Ivan, y a-t-il une immortalit&#233;? si petite soit-elle, la plus modeste?


Non, il ny en a pas.


Aucune?


Aucune.


Cest-&#224;-dire un z&#233;ro absolu, ou une parcelle? Ny aurait-il pas une parcelle?


Un z&#233;ro absolu.


Aliocha, y a-t-il une immortalit&#233;?


Oui.


Dieu et limmortalit&#233; ensemble?


Oui. Cest sur Dieu que repose limmortalit&#233;.


Hum. Ce doit &#234;tre Ivan qui a raison. Seigneur, quand on pense combien de foi et d&#233;nergie cette chim&#232;re a co&#251;t&#233; &#224; lhomme, en pure perte, depuis des milliers dann&#233;es! Qui donc se moque ainsi de lhumanit&#233;? Ivan, pour la derni&#232;re fois et cat&#233;goriquement: y a-t-il un Dieu, oui ou non?


Non, pour la derni&#232;re fois.


Qui donc se moque du monde, Ivan?


Le diable, sans doute, ricana Ivan.


Le diable existe-t-il?


Non.


Tant pis. Je ne sais pas ce que je ferai au premier fanatique qui a invent&#233; Dieu. Le pendre ne suffirait pas!


Sans cette invention, il ny aurait pas de civilisation.


Vraiment?


Oui. Et il ny aurait pas de cognac non plus. Il va falloir vous le retirer.


Attends, attends! Encore un petit verre! Jai offens&#233; Aliocha. Tu ne men veux pas, mon cher petit?


Non, je ne vous en veux pas. Je connais vos pens&#233;es. Votre c&#339;ur vaut mieux que votre t&#234;te.


Mon c&#339;ur vaut mieux que ma t&#234;te! Et cest toi qui dis cela! Ivan, aimes-tu Aliocha?


Oui, je laime.


Aime-le (Fiodor Pavlovitch &#233;tait de plus en plus gris). &#201;coute, Aliocha, jai &#233;t&#233; grossier tant&#244;t envers ton starets, mais j&#233;tais surexcit&#233;. Cest un homme desprit, quen penses-tu, Ivan?


Cela se pourrait.


Certainement, il y a du Piron l&#224;-dedans[[68]: #_ftnref68 En fran&#231;ais dans le texte.]. Cest un j&#233;suite russe. La n&#233;cessit&#233; de jouer la com&#233;die, de rev&#234;tir un masque de saintet&#233;, lindigne in petto, car cest un noble caract&#232;re.


Mais il croit en Dieu.


Pas pour un kopek. Ne le savais-tu pas? Il lavoue &#224; tout le monde, ou plut&#244;t &#224; tous les gens desprit qui viennent le voir. Il a d&#233;clar&#233; sans d&#233;tour au gouverneur Schultz: Credo, mais jignore &#224; quoi.


Vraiment?


Cest textuel. Mais je lestime. Il y a en lui quelque chose de M&#233;phistoph&#233;l&#232;s, ou mieux du H&#233;ros de notre temps[[69]: #_ftnref69 C&#233;l&#232;bre roman de Lermontov (1839).]! Arb&#233;nine, est-ce bien son nom [[70]: #_ftnref69 Non mais P&#233;tchorine; Arb&#233;nine est le h&#233;ros du Bal masqu&#233;, drame du m&#234;me auteur (1835).]? Vois-tu, cest un sensuel, et &#224; tel point que je ne serais pas tranquille, m&#234;me maintenant, si ma femme ou ma fille allaient se confesser &#224; lui. Quand il commence &#224; raconter des histoires, si tu savais ce quil peut dire Il y a trois ans, il nous invita &#224; prendre le th&#233;, avec des liqueurs, car les dames lui envoient des liqueurs; il se mit &#224; d&#233;crire sa vie dautrefois, on se p&#226;mait de rire et comment il sy prit pour gu&#233;rir une dame Si je navais pas mal aux jambes, nous dit-il, je vous danserais une certaine danse. Hein! quel gaillard! Moi aussi, jai men&#233; joyeuse vie, ajouta-t-il Il a escroqu&#233; soixante mille roubles au marchand D&#233;midov.


Comment, escroqu&#233;?


Lautre les lui avait confi&#233;s, comme &#224; un homme dhonneur. Gardez-les-moi, demain on perquisitionnera chez moi. Le saint homme garda tout. Cest &#224; l&#201;glise que tu les as donn&#233;s, dit-il. Je le traitai de gredin. Non, r&#233;pliqua-t-il, mais jai les id&#233;es larges Du reste, cest dun autre quil sagit. Jai confondu sans men douter. Encore un petit verre et ce sera tout; enl&#232;ve la bouteille, Ivan. Pourquoi ne mas-tu pas arr&#234;t&#233; dans mes mensonges?


Je savais que vous vous arr&#234;teriez de vous-m&#234;me.


Cest faux, cest par m&#233;chancet&#233; que tu nas rien dit. Tu me m&#233;prises, au fond. Tu es venu chez moi pour me montrer ton m&#233;pris.


Je men vais; le cognac commence &#224; vous monter &#224; la t&#234;te.


Je tai instamment pri&#233; daller pour un ou deux jours &#224; Tchermachnia, tu ten es bien gard&#233;.


Je partirai demain, puisque vous y tenez tant.


Il ny a pas de danger. Tu veux mespionner, voil&#224; ce qui te retient ici, maudit.


Le vieux ne se calmait pas. Il en &#233;tait &#224; ce point o&#249; certains ivrognes, jusqualors paisibles, tiennent tout &#224; coup &#224; se montrer dans leur m&#233;chancet&#233;.


Quas-tu &#224; me regarder ainsi? Tes yeux me disent: Vilain ivrogne. Ils respirent la m&#233;fiance et le m&#233;pris. Tu es un rus&#233; gaillard. Le regard dAlex&#233;i est rayonnant. Il ne me m&#233;prise pas, lui. Alex&#233;i, garde-toi daimer Ivan.


Ne vous f&#226;chez pas contre mon fr&#232;re, vous lavez assez offens&#233; comme &#231;a, prof&#233;ra Aliocha dun ton ferme.


Soit. Ah! que jai mal &#224; la t&#234;te! Ivan, enl&#232;ve le cognac, voil&#224; trois fois que je te le dis.  Il se prit &#224; songer et eut tout &#224; coup un sourire rus&#233;  Ne te f&#226;che pas, Ivan, contre un pauvre vieux. Tu ne maimes gu&#232;re, je le sais,  pourquoi maimerais-tu?  mais ne te f&#226;che pas. Tu vas partir pour Tchermachnia. Je te montrerai une fillette que je guigne depuis longtemps, l&#224;-bas. Elle va encore nu-pieds, mais ne teffraie pas des filles aux pieds nus, il ne faut pas en faire fi, ce sont des perles!


Il mit un baiser sur sa main, et sanimant tout &#224; coup, comme si son th&#232;me favori le d&#233;grisait:


Ah! mes enfants, reprit-il, mes petits cochons pour moi je nai jamais trouv&#233; une femme laide, voil&#224; ma maxime! Comprenez-vous? Non, vous ne le pouvez pas. Ce nest pas du sang, cest du lait qui coule dans vos veines, vous navez pas tout &#224; fait bris&#233; votre coquille! Dapr&#232;s moi, toute femme offre quelque chose de fort int&#233;ressant, particulier &#224; elle seule; seulement il faut savoir le d&#233;couvrir, voil&#224; le hic! Cest un talent sp&#233;cial! Pour moi, il ny a pas de laideron. Le sexe &#224; lui seul fait d&#233;j&#224; beaucoup Mais cela vous d&#233;passe! M&#234;me chez les vieilles filles, on trouve parfois des charmes tels, quon se demande comment des imb&#233;ciles ont pu les laisser vieillir sans les remarquer! Il faut dabord &#233;tonner une va-nu-pieds, voil&#224; comment il faut sy prendre. Tu ne le savais pas? Il faut quelle soit &#233;merveill&#233;e et confuse de voir un monsieur amoureux dun museau comme le sien. Par chance, il y a et il y aura toujours des ma&#238;tres pour tout oser, et des servantes pour leur ob&#233;ir, cela suffit au bonheur de lexistence! &#192; propos, Aliocha, jai toujours &#233;tonn&#233; ta d&#233;funte m&#232;re, mais dune autre fa&#231;on. Parfois, apr&#232;s lavoir priv&#233;e de caresses, je m&#233;panchais devant elle &#224; un moment donn&#233;, je tombais &#224; ses genoux en lui baisant les pieds, et je lamenais toujours &#224; un petit rire convulsif, per&#231;ant, mais sans &#233;clat. Elle ne riait pas autrement. Je savais que sa crise commen&#231;ait toujours ainsi, que le lendemain elle crierait comme une poss&#233;d&#233;e, que ce petit rire nexprimait que lapparence dun transport; mais c&#233;tait toujours &#231;a! On trouve toujours quand on sait sy prendre. Un jour, un certain B&#233;liavski, bell&#226;tre riche, qui lui faisait la cour et fr&#233;quentait notre maison, me souffleta en sa pr&#233;sence. Elle, douce comme une agnelle, je crus quelle allait me battre: Tu as &#233;t&#233; battu, il ta gifl&#233;! disait-elle, tu me vendais &#224; lui Comment a-t-il pu se permettre, devant moi! Garde-toi de repara&#238;tre &#224; mes yeux; cours le provoquer en duel! Je la conduisis alors au monast&#232;re, o&#249; lon fit des pri&#232;res sur elle pour la calmer, mais, je te le jure devant Dieu, Aliocha, je nai jamais offens&#233; ma petite poss&#233;d&#233;e. Une fois seulement, c&#233;tait la premi&#232;re ann&#233;e de notre mariage, elle priait trop, observait strictement les f&#234;tes de la Vierge, et me refusait lentr&#233;e de sa chambre. Je vais la gu&#233;rir de son mysticisme! pensai-je Tu vois, dis-je, cette ic&#244;ne que tu tiens pour miraculeuse; je lenl&#232;ve, je vais cracher dessus en ta pr&#233;sence, et je nen serai pas puni! Dieu! Elle va me tuer, me dis-je, mais elle s&#233;lan&#231;a seulement, joignit les mains, cacha son visage, fut prise dun tremblement et sabattit sur le plancher Aliocha, Aliocha, quas-tu? quas-tu?


Le vieillard se dressa, effray&#233;. Depuis quon parlait de sa m&#232;re, le visage dAliocha salt&#233;rait peu &#224; peu; il rougit, ses yeux &#233;tincel&#232;rent, ses l&#232;vres trembl&#232;rent Le vieil ivrogne navait rien remarqu&#233;, jusquau moment o&#249; Aliocha eut une crise &#233;trange reproduisant trait pour trait ce quil venait de raconter de la poss&#233;d&#233;e. Soudain il se leva de table, exactement comme sa m&#232;re, dapr&#232;s le r&#233;cit, joignit les mains, sen cacha le visage, saffaissa sur sa chaise, secou&#233; tout entier par une crise dhyst&#233;rie accompagn&#233;e de larmes silencieuses.


Ivan, Ivan, vite de leau! Cest tout &#224; fait comme sa m&#232;re. Prends de leau dans la louche pour len asperger, comme je le faisais avec elle; cest &#224; cause de sa m&#232;re, &#224; cause de sa m&#232;re murmurait-il &#224; Ivan.


Sa m&#232;re &#233;tait aussi la mienne, je suppose, quen pensez-vous? ne put semp&#234;cher de dire Ivan, avec un m&#233;pris courrouc&#233;.


Son regard &#233;tincelant fit tressaillir le vieux, qui, chose bizarre, parut pour un instant perdre de vue que la m&#232;re dAliocha &#233;tait aussi celle dIvan


Comment, ta m&#232;re? murmura-t-il sans comprendre. Pourquoi dis-tu cela? &#192; propos de quelle m&#232;re? Est-ce quelle Ah! diable! cest aussi la tienne! Eh bien, o&#249; avais-je la t&#234;te, excuse-moi, mais je croyais, Ivan H&#233;, h&#233;, h&#233;!


Il sarr&#234;ta avec un sourire h&#233;b&#233;t&#233; divrogne. Au m&#234;me instant, un vacarme retentit dans le vestibule, des cris furieux s&#233;lev&#232;rent, la porte souvrit et Dmitri Fiodorovitch fit irruption dans la salle. Le vieillard &#233;pouvant&#233; se pr&#233;cipita vers Ivan:


Il va me tuer! Ne me livre pas! s&#233;cria-t-il accroch&#233; aux pans de lhabit dIvan.



IX. Les sensuels

Grigori et Smerdiakov accouraient &#224; la suite de Dmitri. Ils avaient lutt&#233; avec lui dans le vestibule, pour lemp&#234;cher dentrer, conform&#233;ment aux instructions donn&#233;es par Fiodor Pavlovitch quelques jours auparavant. Profitant de ce que Dmitri s&#233;tait arr&#234;t&#233; une minute pour sorienter, Grigori fit le tour de la table, ferma les deux battants de la porte du fond, qui conduisait aux chambres int&#233;rieures, et se tint devant cette porte, les bras &#233;tendus en croix, pr&#234;t &#224; en d&#233;fendre lentr&#233;e jusqu&#224; son dernier souffle. Ce que voyant, Dmitri rugit plut&#244;t quil ne cria, et se pr&#233;cipita sur Grigori.


Ainsi elle est l&#224;! Cest l&#224; quon la cach&#233;e! Arri&#232;re, gredin!


Il voulut &#233;carter Grigori, mais celui-ci le repoussa. Fou de rage, Dmitri leva la main et frappa Grigori de toute sa force. Le vieillard saffaissa comme fauch&#233;, et Dmitri, enjambant son corps, for&#231;a la porte. Smerdiakov, p&#226;le et tremblant, &#233;tait rest&#233; &#224; lautre bout de la table, serr&#233; contre Fiodor Pavlovitch.


Elle est ici, cria Dmitri, je viens de la voir se diriger vers la maison, mais je nai pu la rejoindre. O&#249; est-elle? O&#249; est-elle?


Ce cri, Elle est ici fit une impression inexplicable sur Fiodor Pavlovitch, toute sa frayeur disparut.


Arr&#234;tez-le, arr&#234;tez-le! glapit-il en se pr&#233;cipitant &#224; la suite de Dmitri.


Cependant Grigori s&#233;tait relev&#233;, mais restait encore abasourdi. Ivan et Aliocha coururent pour rattraper leur p&#232;re. On entendit dans la chambre voisine le fracas dun objet bris&#233; en tombant. C&#233;tait un grand vase de peu de valeur, plac&#233; sur un pi&#233;destal en marbre que Dmitri avait heurt&#233; en passant.


Au secours! hurla le vieux.


Ivan et Aliocha le rejoignirent et le ramen&#232;rent de force dans la salle &#224; manger.


Pourquoi le poursuivez-vous? Il serait capable de vous tuer, s&#233;cria Ivan avec col&#232;re.


Ivan, Aliocha! Grouchegnka est ici, il dit quil la vue entrer.


Fiodor Pavlovitch perdait lhaleine. Pour cette fois il nattendait pas Grouchegnka, et la nouvelle impr&#233;vue de sa pr&#233;sence troublait sa raison. Il &#233;tait tout tremblant, il avait comme perdu lesprit.


Vous avez vu vous-m&#234;me quelle nest pas venue, cria Ivan.


Mais peut-&#234;tre par lautre entr&#233;e?


Elle est ferm&#233;e, cette entr&#233;e, et vous en avez la clef


Dmitri reparut dans la salle &#224; manger. Naturellement, il avait trouv&#233;, lui aussi, lautre entr&#233;e ferm&#233;e, et c&#233;tait bien Fiodor Pavlovitch qui en avait la clef dans sa poche. Toutes les fen&#234;tres &#233;taient &#233;galement closes; Grouchegnka navait donc pu ni entrer ni sortir par aucune issue.


Arr&#234;tez-le, hurla Fiodor Pavlovitch d&#232;s quil aper&#231;ut Dmitri, il a vol&#233; de largent dans ma chambre &#224; coucher!


En sarrachant des bras dIvan, il s&#233;lan&#231;a de nouveau sur Dmitri. Celui-ci leva les mains, saisit le vieillard par les deux seules touffes de cheveux qui lui restaient aux tempes, le fit pirouetter, le jeta violemment sur le plancher et lui donna encore deux ou trois coups de talon au visage. Le vieillard poussa un g&#233;missement aigu. Ivan, quoique plus faible que Dmitri, le saisit par les bras et l&#233;loigna de leur p&#232;re. Aliocha, laidant de toutes ses forces, avait empoign&#233; son fr&#232;re par-devant.


Tu las tu&#233;, d&#233;ment! cria Ivan.


Il a ce quil m&#233;rite, sexclama Dmitri, haletant. Si je ne lai pas tu&#233;, je viendrai lachever. Vous ne le sauverez pas.


Dmitri, hors dici tout de suite! cria imp&#233;rieusement Aliocha.


Alex&#233;i, je nai confiance quen toi; dis-moi si Grouchegnka &#233;tait ici tout &#224; lheure ou non. Je lai vue moi-m&#234;me longer la haie et dispara&#238;tre dans cette direction. Je lai appel&#233;e, elle sest enfuie


Je te jure quelle n&#233;tait pas ici, et que personne ne lattendait!


Mais je lai vue donc elle Je saurai tout &#224; lheure o&#249; elle est Au revoir, Alex&#233;i! Pas un mot &#224; &#201;sope au sujet de largent, mais va tout de suite chez Catherine Ivanovna, et dis-lui: Il ma ordonn&#233; de vous saluer, pr&#233;cis&#233;ment de vous saluer et resaluer! D&#233;cris-lui la sc&#232;ne.


Sur ces entrefaites, Ivan et Grigori avaient relev&#233; et install&#233; le vieillard sur un fauteuil. Son visage &#233;tait ensanglant&#233;, mais il avait sa connaissance. Il lui semblait toujours que Grouchegnka se trouvait quelque part dans la maison. Dmitri lui jeta un regard de haine en sen allant.


Je ne me repens pas davoir vers&#233; ton sang, sexclama-t-il. Prends garde, vieillard, surveille ton r&#234;ve, car moi aussi jen ai un. Je te maudis et te renie pour toujours


Il s&#233;lan&#231;a hors de la chambre.


Elle est ici, elle est s&#251;rement ici, r&#226;la le vieux dune voix &#224; peine perceptible, en faisant signe &#224; Smerdiakov.


Non, elle nest pas ici, vieillard insens&#233;, cria rageusement Ivan. Bon! le voil&#224; qui s&#233;vanouit! De leau, une serviette! Smerdiakov, vite!


Smerdiakov courut chercher de leau. Le vieux, une fois d&#233;shabill&#233;, fut transport&#233; dans la chambre &#224; coucher et mis au lit. On lui entoura la t&#234;te dune serviette mouill&#233;e. Affaibli par le cognac, les &#233;motions violentes et les coups, il ferma les yeux et sassoupit d&#232;s quil eut la t&#234;te sur loreiller. Ivan et Aliocha retourn&#232;rent au salon. Smerdiakov emporta les d&#233;bris du vase bris&#233;, Grigori se tenait pr&#232;s de la table, morne, la t&#234;te baiss&#233;e.


Tu devrais aussi te mouiller la t&#234;te et te coucher, lui dit Aliocha; mon fr&#232;re ta frapp&#233; violemment &#224; la t&#234;te


Il a os&#233;! prof&#233;ra Grigori dun air morne.


Il a os&#233; aussi contre son p&#232;re, fit observer Ivan, la bouche contract&#233;e.


Je lai lav&#233; tout petit, et il a lev&#233; la main sur moi! r&#233;p&#233;ta Grigori.


Si je ne lavais pas retenu, il laurait tu&#233;. Il nen faut pas beaucoup pour &#201;sope, murmura Ivan &#224; Aliocha.


Que Dieu le pr&#233;serve! sexclama Aliocha.


Pourquoi? continua Ivan sur le m&#234;me ton, le visage haineusement contract&#233;. La destin&#233;e des reptiles est de se d&#233;vorer entre eux!


Aliocha frissonna.


Bien entendu, je ne laisserai pas saccomplir un meurtre. Reste ici, Aliocha, je vais faire les cent pas dans la cour, je commence &#224; avoir mal &#224; la t&#234;te.


Aliocha passa dans la chambre &#224; coucher, et demeura une heure au chevet de son p&#232;re, derri&#232;re le paravent. Soudain, le vieillard ouvrit les yeux et le regarda longtemps en silence, seffor&#231;ant de rassembler ses souvenirs. Une agitation extraordinaire se peignit sur son visage.


Aliocha, chuchota-t-il avec appr&#233;hension, o&#249; est Ivan?


Dans la cour; il a mal &#224; la t&#234;te. Il nous garde.


Donne-moi le petit miroir qui est l&#224;-bas.


Aliocha lui tendit un petit miroir ovale, qui se trouvait sur la commode. Le vieillard sy regarda. Le nez avait enfl&#233; et sur le front, au-dessus du sourcil gauche, s&#233;talait une ecchymose pourpre.


Que dit Ivan? Aliocha, mon cher, mon unique fils, jai peur dIvan; je le crains plus que lautre. Il ny a que toi dont je nai pas peur.


Ne craignez pas Ivan non plus; il se f&#226;che, mais il vous d&#233;fendra.


Aliocha, et lautre? Il a couru chez Grouchegnka? Mon ange, dis-moi la v&#233;rit&#233;: Grouchegnka &#233;tait-elle ici?


Personne ne la vue. Cest une illusion, elle n&#233;tait pas l&#224;!


Sais-tu que Dmitri veut l&#233;pouser?


Elle ne voudra pas de lui.


Non, non, elle ne voudra pas de lui, s&#233;cria le vieillard fr&#233;missant de joie, comme si on ne pouvait rien lui dire de plus agr&#233;able.  Dans son enthousiasme, il saisit la main dAliocha et la serra contre son c&#339;ur. Des larmes m&#234;me brill&#232;rent dans ses yeux.  Prends cette image de la Vierge dont jai parl&#233; tant&#244;t, reprit-il; emporte-la avec toi. Et je te permets de retourner au monast&#232;re Je plaisantais, ne te f&#226;che pas. La t&#234;te me fait mal, Aliocha tranquillise-moi, sois mon bon ange, dis-moi la v&#233;rit&#233;!


Toujours la m&#234;me id&#233;e? fit tristement Aliocha.


Non, non, je te crois; mais va chez Grouchegnka ou t&#226;che de la voir; demande-lui au plus t&#244;t  p&#233;n&#232;tre son secret  qui elle pr&#233;f&#232;re: lui ou moi? Le peux-tu?


Si je la vois, je lui demanderai, murmura Aliocha confus.


Bon, elle ne te le dira pas, interrompit le vieillard, cest une enfant terrible. Elle commencera par tembrasser en disant que cest toi quelle veut. Elle est fourbe et effront&#233;e; non, tu ne peux pas aller chez elle.


En effet, mon p&#232;re, ce ne serait pas convenable.


O&#249; tenvoyait-il, il a cri&#233;: va en se sauvant?


Chez Catherine Ivanovna.


Pour lui demander de largent?


Non, pas pour cela.


Il na pas le sou. &#201;coute, Aliocha, je r&#233;fl&#233;chirai pendant la nuit. Va-ten tu la rencontreras peut-&#234;tre. Viens me voir demain matin sans faute. Jai quelque chose &#224; te dire. Viendras-tu?


Oui.


Tu auras lair de passer prendre de mes nouvelles. Ne dis &#224; personne que je tai pri&#233; de venir. Pas un mot &#224; Ivan.


Entendu.


Adieu, mon ange. Tu as pris ma d&#233;fense, tout &#224; lheure, je ne loublierai jamais. Je te dirai un mot demain mais cela demande r&#233;flexion.


Comment vous sentez-vous, maintenant?


Demain, je serai sur pied, tout &#224; fait r&#233;tabli, en parfaite sant&#233;!


Dans la cour, Aliocha trouva Ivan assis sur un banc, pr&#232;s de la porte coch&#232;re; il notait quelque chose au crayon dans son carnet. Aliocha linforma que le vieillard avait repris connaissance et lui laissait passer la nuit au monast&#232;re.


Aliocha, je serais heureux de te voir demain matin, dit Ivan dun ton aimable auquel Aliocha ne sattendait pas.


Je serai demain chez les dames Khokhlakov, peut-&#234;tre aussi chez Catherine Ivanovna, si je ne la trouve pas chez elle maintenant.


Tu y vas quand m&#234;me? Cest pour la saluer et la resaluer, dit Ivan en souriant.


Aliocha se troubla.


Je pense avoir compris les exclamations de Dmitri et un peu ce qui sest pass&#233;. Il ta pri&#233; daller la voir pour lui dire quil eh bien en un mot, pour prendre cong&#233;.


Fr&#232;re, comment ce cauchemar finira-t-il pour Dmitri et notre p&#232;re? sexclama Aliocha.


Il est difficile de le deviner. Peut-&#234;tre que cette affaire tombera &#224; leau. Cette femme est un monstre. En tout cas, il faut que le vieux reste &#224; la maison et que Dmitri ny entre pas.


Fr&#232;re, permets-moi encore une question. Se peut-il que chacun ait le droit de juger ses semblables, de d&#233;cider qui est digne de vivre et qui en est indigne?


Que vient faire ici lappr&#233;ciation des m&#233;rites? Pour trancher cette question, le c&#339;ur humain ne se pr&#233;occupe gu&#232;re des m&#233;rites, mais dautres motifs bien plus naturels. Quant au droit, qui donc na pas le droit de souhaiter?


Pas la mort dautrui.


Et pourquoi pas la mort? &#192; quoi bon mentir &#224; soi-m&#234;me, alors que tous vivent ainsi et ne peuvent sans doute vivre autrement. Tu penses &#224; ce que jai dit tout &#224; lheure, que la destin&#233;e des reptiles est de se d&#233;vorer entre eux? Me crois-tu capable, comme Dmitri, de verser le sang d&#201;sope, de le tuer, enfin?


Que dis-tu Ivan? Jamais cette id&#233;e ne mest venue! Et je ne crois pas que Dmitri


Merci, dit Ivan en souriant. Sache que je le d&#233;fendrai toujours. Mais dans ce cas particulier, je laisse le champ libre &#224; mes d&#233;sirs. &#192; demain. Ne me juge pas, ne me tiens pas pour un sc&#233;l&#233;rat, ajouta-t-il.


Ils se serr&#232;rent les mains plus cordialement quils navaient jamais fait. Aliocha comprit que son fr&#232;re se rapprochait de lui avec une intention secr&#232;te.



X. Les deux ensemble

Aliocha sortit de chez son p&#232;re plus abattu qu&#224; son arriv&#233;e. Ses id&#233;es &#233;taient fragmentaires, confuses; lui-m&#234;me se rendait compte quil craignait de les rassembler, de tirer une conclusion g&#233;n&#233;rale des contradictions douloureuses dont cette journ&#233;e &#233;tait faite. Il &#233;prouvait un sentiment voisin du d&#233;sespoir, ce qui ne lui &#233;tait jamais arriv&#233;. Une question dominait les autres, fatale et insoluble: quadviendrait-il de son p&#232;re et de Dmitri, en pr&#233;sence de cette femme redoutable? Il les avait vus aux prises. Le seul vraiment malheureux, c&#233;tait son fr&#232;re Dmitri; la fatalit&#233; le guettait. Dautres se trouvaient m&#234;l&#233;s &#224; tout cela, et peut-&#234;tre davantage que ne le croyait Aliocha auparavant. Il y avait l&#224; une sorte d&#233;nigme. Ivan lui avait fait des avances, attendues depuis longtemps, et maintenant il en &#233;prouvait une appr&#233;hension. Autre bizarrerie: alors que tant&#244;t il se rendait chez Catherine Ivanovna dans un trouble extraordinaire, il nen ressentait &#224; pr&#233;sent aucun; il se h&#226;tait m&#234;me, comme sil attendait delle une indication. Pourtant, la commission &#233;tait encore plus p&#233;nible &#224; faire: la question des trois mille roubles &#233;tait r&#233;gl&#233;e, et Dmitri, se sentant d&#233;shonor&#233; d&#233;finitivement, tomberait de plus en plus bas. En outre, Aliocha devait narrer &#224; Catherine Ivanovna la sc&#232;ne qui venait de se d&#233;rouler chez son p&#232;re.


Il &#233;tait sept heures et la nuit tombait lorsque Aliocha arriva chez Catherine Ivanovna, qui habitait une confortable maison dans la Grand-Rue. Il savait quelle vivait avec deux tantes. Lune, la tante de sa s&#339;ur Agathe, &#233;tait cette personne silencieuse qui avait pris soin delle apr&#232;s sa sortie de pension. Lautre &#233;tait une dame de Moscou, fort digne, mais sans fortune. Toutes deux se soumettaient en tout &#224; Catherine Ivanovna et ne demeuraient aupr&#232;s delle que pour le d&#233;corum. Catherine Ivanovna ne d&#233;pendait que de sa bienfaitrice, la g&#233;n&#233;rale, que sa sant&#233; retenait &#224; Moscou et &#224; qui elle &#233;tait dans lobligation d&#233;crire deux fois par semaine des lettres tr&#232;s d&#233;taill&#233;es.


Lorsque Aliocha, dans le vestibule, se fit annoncer par la femme de chambre qui lui avait ouvert, il lui parut &#233;vident quon connaissait d&#233;j&#224; au salon son arriv&#233;e (peut-&#234;tre lavait-on aper&#231;u de la fen&#234;tre); toujours est-il quil entendit du bruit, des pas pr&#233;cipit&#233;s r&#233;sonn&#232;rent avec un frou-frou de robes, deux ou trois femmes avaient d&#251; s&#233;chapper. Aliocha trouva &#233;trange que son arriv&#233;e produis&#238;t une telle agitation. On le fit entrer aussit&#244;t au salon, une grande pi&#232;ce meubl&#233;e avec &#233;l&#233;gance, qui navait rien de provincial: des canap&#233;s et des chaises longues, des tables et des gu&#233;ridons, des tableaux aux murs, des vases et des lampes, beaucoup de fleurs, jusqu&#224; un aquarium pr&#232;s de la fen&#234;tre. Le cr&#233;puscule assombrissait la chambre. Aliocha aper&#231;ut sur un canap&#233; une mantille de soie abandonn&#233;e, et sur la table en face, deux tasses o&#249; il restait du chocolat, des biscuits, une coupe de cristal avec des raisins secs, une autre avec des bonbons. En voyant cette collation, Aliocha devina quil y avait des invit&#233;s et fron&#231;a les sourcils. Mais aussit&#244;t la porti&#232;re se souleva, et Catherine Ivanovna entra dun pas rapide, en lui tendant les deux mains avec un joyeux sourire. En m&#234;me temps, une servante apporta et posa sur la table deux bougies allum&#233;es.


Dieu soit lou&#233;, vous voil&#224; enfin! Toute la journ&#233;e jai pri&#233; Dieu pour que vous veniez! Asseyez-vous.


La beaut&#233; de Catherine Ivanovna avait d&#233;j&#224; frapp&#233; Aliocha, trois semaines auparavant, quand Dmitri lavait conduit chez elle pour le pr&#233;senter, car elle d&#233;sirait beaucoup faire sa connaissance. Ils navaient gu&#232;re caus&#233; lors de cette entrevue: croyant Aliocha fort g&#234;n&#233;, Catherine Ivanovna voulut le mettre &#224; laise et conversa tout le temps avec Dmitri. Aliocha avait gard&#233; le silence, mais observ&#233; bien des choses. Le maintien noble, laisance fi&#232;re, lassurance de la hautaine jeune fille le frapp&#232;rent. Ses grands yeux noirs brillants lui parurent en parfaite harmonie avec la p&#226;leur mate de son visage ovale. Mais ses yeux, ses l&#232;vres tremblantes, si capables quils fussent dexciter lamour de son fr&#232;re, ne pourraient peut-&#234;tre pas le retenir longtemps. Il sen ouvrit presque &#224; Dmitri, lorsque celui-ci, apr&#232;s la visite, insista, le suppliant de ne pas cacher limpression que lui avait produite sa fianc&#233;e.


Tu seras heureux avec elle, mais peut-&#234;tre pas dun bonheur calme.


Fr&#232;re, ces femmes demeurent pareilles &#224; elles-m&#234;mes; elles ne se r&#233;signent pas devant la destin&#233;e. Ainsi, tu penses que je ne laimerai pas toujours?


Non, tu laimeras toujours, sans doute, mais tu ne seras peut-&#234;tre pas toujours heureux avec elle


Aliocha exprima cette opinion en rougissant, d&#233;pit&#233; davoir, pour c&#233;der aux pri&#232;res de son fr&#232;re, formul&#233; des id&#233;es aussi sottes, car aussit&#244;t &#233;mise, son opinion lui parut &#224; lui-m&#234;me fort sotte. Et il eut honte de s&#234;tre exprim&#233; si cat&#233;goriquement sur une femme.


Sa surprise fut dautant plus grande en sentant, au premier regard jet&#233; maintenant sur Catherine Ivanovna, quil s&#233;tait peut-&#234;tre tromp&#233; dans son jugement. Cette fois-ci, le visage de la jeune fille rayonnait dune bont&#233; ing&#233;nue, dune sinc&#233;rit&#233; ardente. De la fiert&#233;, de la hauteur qui avaient alors tant frapp&#233; Aliocha, il ne restait quune noble &#233;nergie, une confiance sereine en soi-m&#234;me. Au premier regard, aux premi&#232;res paroles, Aliocha comprit que le tragique de sa situation &#224; l&#233;gard de lhomme quelle aimait tant ne lui &#233;chappait point et que, peut-&#234;tre, elle savait d&#233;j&#224; tout. N&#233;anmoins, son visage radieux exprimait la foi en lavenir. Aliocha se sentit coupable envers elle, vaincu et captiv&#233; tout ensemble. En outre, il remarqua, &#224; ses premi&#232;res paroles, quelle se trouvait dans une violente agitation, peut-&#234;tre insolite chez elle, et qui confinait m&#234;me &#224; lexaltation.


Je vous attendais, car cest de vous seul, &#224; pr&#233;sent, que je puis savoir toute la v&#233;rit&#233;.


Je suis venu bredouilla Aliocha, je il ma envoy&#233;.


Ah! il vous a envoy&#233;; eh bien, je le pressentais! Maintenant, je sais tout, tout! dit Catherine Ivanovna, les yeux &#233;tincelants. Attendez, Alex&#233;i Fiodorovitch, je vais vous dire pourquoi je d&#233;sirais tant vous voir. Jen sais peut-&#234;tre plus long que vous-m&#234;me; ce ne sont pas des nouvelles que je r&#233;clame de vous. Je veux conna&#238;tre votre derni&#232;re impression sur Dmitri, je veux que vous me racontiez le plus franchement, le plus grossi&#232;rement que vous pourrez (oh! ne vous g&#234;nez pas), ce que vous pensez de lui maintenant et de sa situation apr&#232;s votre entrevue daujourdhui. Cela vaudra peut-&#234;tre mieux quune explication entre nous deux, puisquil ne veut plus venir me voir. Avez-vous compris ce que jattends de vous? Maintenant, pour quelle raison vous a-t-il envoy&#233;; parlez franchement, ne m&#226;chez pas les mots!


Il ma charg&#233; de vous saluer, de vous dire quil ne viendrait plus jamais et de vous saluer.


Saluer? Il a dit comme &#231;a, cest ainsi quil sest exprim&#233;?


Oui.


Il sest peut-&#234;tre tromp&#233;, par hasard, et na pas employ&#233; le mot quil fallait?


Non, il a insist&#233; pr&#233;cis&#233;ment pour que je vous r&#233;p&#232;te ce mot saluer. Il me la recommand&#233; trois fois.


Le sang monta au visage de Catherine Ivanovna.


Aidez-moi, Alex&#233;i Fiodorovitch, jai maintenant besoin de vous. Voici ma pens&#233;e, dites-moi si jai tort ou raison: sil vous avait charg&#233; de me saluer &#224; la l&#233;g&#232;re, sans insister sur la transmission du mot, sans le souligner, tout serait fini. Mais sil a appuy&#233; particuli&#232;rement sur ce terme, sil vous a enjoint de me transmettre ce salut, cest quil &#233;tait surexcit&#233;, hors de lui peut-&#234;tre. La d&#233;cision quil a prise laura effray&#233; lui-m&#234;me! Il ne ma pas quitt&#233;e avec assurance, il a d&#233;gringol&#233; la pente. Le soulignement de ce mot a le sens dune bravade


Cest cela, cest cela, affirma Aliocha; jai la m&#234;me impression que vous.


Dans ce cas, tout nest pas perdu! Il nest que d&#233;sesp&#233;r&#233;, je puis encore le sauver. Ne vous a-t-il pas parl&#233; dargent, de trois mille roubles?


Non seulement il men a parl&#233;, mais cest peut-&#234;tre ce qui laccablait le plus. Il dit que tout lui est devenu indiff&#233;rent depuis quil a perdu son honneur, r&#233;pondit Aliocha qui se sentait rena&#238;tre &#224; lesp&#233;rance en entrevoyant la possibilit&#233; de sauver son fr&#232;re. Mais savez-vous ce qui en est de cet argent? ajouta-t-il, et il demeura court.


Je suis fix&#233;e depuis longtemps. Jai t&#233;l&#233;graphi&#233; &#224; Moscou o&#249; lon navait rien re&#231;u. Il na pas envoy&#233; largent, mais je me suis tue. Jai appris la semaine derni&#232;re quil &#233;tait &#224; court Je nai quun but, en tout ceci, cest quil sache &#224; qui sadresser et o&#249; trouver lamiti&#233; la plus fid&#232;le. Mais il ne veut pas croire que son plus fid&#232;le ami, cest moi; il ne consid&#232;re que la femme en moi. Je me suis tourment&#233;e toute la semaine: comment faire pour quil ne rougisse pas devant moi davoir gaspill&#233; ces trois mille roubles? Quil ait honte devant tous, et vis-&#224;-vis de lui-m&#234;me, mais pas devant moi! Comment ignore-t-il jusqu&#224; maintenant tout ce que je puis endurer pour lui? Comment peut-il me m&#233;conna&#238;tre, apr&#232;s tout ce qui sest pass&#233;? Je veux le sauver pour toujours. Quil cesse de voir en moi sa fianc&#233;e! Il craint pour son honneur vis-&#224;-vis de moi? Mais il na pas craint de souvrir &#224; vous, Alex&#233;i Fiodorovitch. Pourquoi nai-je pas encore m&#233;rit&#233; sa confiance?


Des larmes lui vinrent aux yeux tandis quelle pronon&#231;ait ces derniers mots.


Je dois vous dire, reprit Aliocha dune voix tremblante, quil vient davoir une sc&#232;ne terrible avec mon p&#232;re. Et il raconta tout: comment Dmitri lavait envoy&#233; demander de largent, puis avait fait irruption dans la maison, battu Fiodor Pavlovitch, et, l&#224;-dessus, recommand&#233; avec insistance &#224; Aliocha daller la saluer Il est all&#233; chez cette femme ajouta tout bas Aliocha.


Vous pensez que je ne supporterai pas sa liaison avec cette femme? Il le pense aussi, mais il ne l&#233;pousera pas, d&#233;clara-t-elle avec un rire nerveux. Un Karamazov peut-il br&#251;ler dune ardeur &#233;ternelle? Cest un emballement, ce nest pas de lamour. Il ne l&#233;pousera pas, car elle ne voudra pas de lui, dit-elle avec le m&#234;me rire &#233;trange.


Il l&#233;pousera peut-&#234;tre, dit tristement Aliocha, les yeux baiss&#233;s.


Il ne l&#233;pousera pas, vous dis-je! Cette jeune fille est un ange! Le savez-vous, le savez-vous? sexclama Catherine Ivanovna avec une chaleur extraordinaire. Cest la plus fantastique des cr&#233;atures. Elle est s&#233;duisante, assur&#233;ment, mais elle a un caract&#232;re noble et bon. Pourquoi me regardez-vous ainsi, Alex&#233;i Fiodorovitch? Mes paroles vous &#233;tonnent, vous ne me croyez pas? Agraf&#233;na Alexandrovna, mon ange, cria-t-elle soudain, les yeux tourn&#233;s vers la pi&#232;ce voisine, venez ici, ce gentil gar&#231;on est au courant de toutes nos affaires, montrez-vous donc!


Je nattendais que votre appel, fit une voix douce et m&#234;me doucereuse.


La porti&#232;re se souleva et Grouchegnka en personne, rieuse, joyeuse, apparut. Aliocha &#233;prouva une commotion; les yeux fix&#233;s sur cette apparition il ne pouvait sen d&#233;tacher. La voil&#224; donc, se disait-il, cette femme redoutable, ce monstre, comme Ivan la appel&#233;e il y a une demi-heure! Pourtant il avait devant lui l&#234;tre le plus ordinaire, le plus simple &#224; premi&#232;re vue, une femme charmante et bonne, jolie, certes, mais ressemblant &#224; toutes les jolies femmes ordinaires. &#192; vrai dire, elle &#233;tait m&#234;me belle, fort belle, une beaut&#233; russe, celle qui suscite tant de passions. La taille assez &#233;lev&#233;e, sans &#233;galer pourtant Catherine Ivanovna, qui &#233;tait tr&#232;s grande, forte, avec des mouvements doux et silencieux, comme alanguis dans une douceur en accord avec sa voix. Elle savan&#231;a, non pas comme Catherine Ivanovna, dun pas ferme et assur&#233;, mais sans bruit. On ne lentendait pas marcher. Elle senfon&#231;a dans un fauteuil, avec un bruissement doux de son &#233;l&#233;gante robe en soie noire, recouvrit frileusement dun ch&#226;le de laine son cou blanc comme neige et ses larges &#233;paules. Son visage indiquait juste son &#226;ge: vingt-deux ans. Sa peau &#233;tait tr&#232;s blanche, avec un teint &#224; reflets rose p&#226;le, lovale du visage un peu large, la m&#226;choire inf&#233;rieure un peu saillante, la l&#232;vre sup&#233;rieure &#233;tait mince, celle de dessous qui avan&#231;ait, deux fois plus forte et comme enfl&#233;e; une magnifique chevelure ch&#226;tain tr&#232;s abondante, des sourcils sombres, dadmirables yeux gris dazur aux longs cils: le plus indiff&#233;rent, le plus distrait des hommes, &#233;gar&#233; dans la foule, &#224; la promenade, ne&#251;t pas manqu&#233; de sarr&#234;ter devant ce visage et de se le rappeler longtemps. Ce qui frappa le plus Aliocha, ce fut son expression enfantine et ing&#233;nue. Elle avait un regard et des joies denfant, elle s&#233;tait approch&#233;e de la table vraiment r&#233;jouie, comme si elle attendait quelque chose, curieuse et impatiente. Son regard &#233;gayait l&#226;me. Aliocha le sentait. Il y avait encore en elle un je ne sais quoi dont il naurait pu ou su rendre compte, mais quil sentait peut-&#234;tre inconsciemment, cette mollesse des mouvements, cette l&#233;g&#232;ret&#233; f&#233;line de son corps, pourtant puissant et gras. Son ch&#226;le dessinait des &#233;paules pleines, une ferme poitrine de toute jeune femme. Ce corps promettait peut-&#234;tre les formes de la V&#233;nus de Milo, mais dans des proportions que lon devinait quelque peu outr&#233;es. En examinant Grouchegnka, des connaisseurs de la beaut&#233; russe auraient pr&#233;dit avec certitude qu&#224; lapproche de la trentaine, cette beaut&#233; si fra&#238;che encore perdrait son harmonie; le visage semp&#226;terait; des rides se formeraient rapidement sur le front et autour des yeux; le teint se fl&#233;trirait, sempourprerait peut-&#234;tre; bref, c&#233;tait la beaut&#233; du diable, beaut&#233; &#233;ph&#233;m&#232;re, si fr&#233;quente chez la femme russe. Aliocha, bien entendu, ne pensait pas &#224; ces choses, mais, quoique sous le charme, il se demandait avec malaise et comme &#224; regret: Pourquoi tra&#238;ne-t-elle ainsi les mots et ne peut-elle parler naturellement? Grouchegnka trouvait sans doute de la beaut&#233; dans ce grasseyement et ces intonations chantantes. Ce n&#233;tait quune habitude de mauvais ton, indice dune &#233;ducation inf&#233;rieure, dune fausse notion des convenances. N&#233;anmoins, ce parler affect&#233; semblait &#224; Aliocha presque incompatible avec cette expression ing&#233;nue et radieuse, ce rayonnement des yeux riant dune joie de b&#233;b&#233;.


Catherine Ivanovna la fit asseoir en face dAliocha et baisa &#224; plusieurs reprises les l&#232;vres souriantes de cette femme dont elle semblait s&#234;tre amourach&#233;e.


Cest la premi&#232;re fois que nous nous voyons, Alex&#233;i Fiodorovitch, dit-elle ravie. Je voulais la conna&#238;tre, la voir, aller chez elle, mais elle est venue elle-m&#234;me &#224; mon premier appel. J&#233;tais s&#251;re que nous arrangerions tout. Mon c&#339;ur le pressentait On mavait pri&#233;e de renoncer &#224; cette d&#233;marche, mais jen pr&#233;voyais lissue, et je ne me suis pas tromp&#233;e. Grouchegnka ma expliqu&#233; toutes ses intentions; elle est venue comme un bon ange mapporter la paix et la joie


Vous ne mavez pas d&#233;daign&#233;e, ch&#232;re mademoiselle, dit Grouchegnka dune voix tra&#238;nante, avec son doux sourire.


Gardez-vous de me dire de telles paroles, charmante magicienne! Vous d&#233;daigner? Je vais encore embrasser votre jolie l&#232;vre. Elle a lair enfl&#233;e et voil&#224; qui la fera enfler encore Voyez comme elle rit, Alex&#233;i Fiodorovitch; cest une joie pour le c&#339;ur de regarder cet ange


Aliocha rougissait et frissonnait l&#233;g&#232;rement.


Vous me choyez, ch&#232;re mademoiselle, mais je ne m&#233;rite peut-&#234;tre pas vos caresses.


Elle ne les m&#233;rite pas! sexclama avec la m&#234;me chaleur Catherine Ivanovna. Sachez, Alex&#233;i Fiodorovitch, que nous sommes une t&#234;te fantasque, ind&#233;pendante, mais un c&#339;ur fier, oh! tr&#232;s fier! nous sommes noble et g&#233;n&#233;reuse, Alex&#233;i Fiodorovitch, le saviez-vous? Nous navons &#233;t&#233; que malheureuse, trop pr&#234;te &#224; nous sacrifier &#224; un homme peut-&#234;tre indigne ou l&#233;ger. Nous avons aim&#233; un officier, nous lui avons tout donn&#233;, il y a longtemps de cela, cinq ans, et il nous a oubli&#233;e, il sest mari&#233;. Devenu veuf, il a &#233;crit, il est en route, cest lui seul, sachez-le, que nous aimons et que nous avons toujours aim&#233;! Il arrive, et de nouveau Grouchegnka sera heureuse, apr&#232;s avoir souffert pendant cinq ans. Que peut-on lui reprocher, qui peut se vanter de ses bonnes gr&#226;ces? Ce vieux marchand impotent mais c&#233;tait plut&#244;t un p&#232;re, un ami, un protecteur; il nous a trouv&#233;e d&#233;sesp&#233;r&#233;e, tourment&#233;e, abandonn&#233;e Car elle voulait se noyer, ce vieillard la sauv&#233;e, il la sauv&#233;e!


Vous me d&#233;fendez par trop chaleureusement, ch&#232;re mademoiselle, vous allez un peu loin, tra&#238;na de nouveau Grouchegnka.


Je vous d&#233;fends! Est-ce &#224; moi de vous d&#233;fendre, et avez-vous besoin de l&#234;tre? Grouchegnka, mon ange, donnez-moi votre main; regardez cette petite main potel&#233;e, cette d&#233;licieuse main, Alex&#233;i Fiodorovitch; la voyez-vous, cest elle qui ma apport&#233; le bonheur, qui ma ressuscit&#233;e, je vais la baiser des deux c&#244;t&#233;s Et voil&#224;, et voil&#224;.


Elle embrassa trois fois, comme transport&#233;e, la main vraiment charmante, peut-&#234;tre trop potel&#233;e, de Grouchegnka. Celle-ci se laissait faire, avec un rire nerveux et sonore; tout en observant la ch&#232;re demoiselle Peut-&#234;tre sexalte-t-elle trop, pensa Aliocha. Il rougit, son c&#339;ur n&#233;tait pas tranquille.


Vous voulez me faire rougir, ch&#232;re mademoiselle, en baisant ma main devant Alex&#233;i Fiodorovitch.


Moi, vous faire rougir? prof&#233;ra Catherine Ivanovna un peu &#233;tonn&#233;e. Ah! ma ch&#232;re, que vous me comprenez mal!


Mais peut-&#234;tre ne me comprenez-vous pas non plus, ch&#232;re mademoiselle. Je suis pire que je ne vous parais. Jai mauvais c&#339;ur, je suis capricieuse. Cest uniquement pour me moquer du pauvre Dmitri Fiodorovitch que jai fait sa conqu&#234;te.


Mais vous allez maintenant le sauver, vous me lavez promis. Vous lui ferez comprendre, vous lui r&#233;v&#233;lerez que depuis longtemps vous en aimez un autre pr&#234;t &#224; vous &#233;pouser


Mais non, je ne vous ai rien promis de pareil. Cest vous qui avez dit tout cela, et pas moi.


Je vous ai donc mal comprise, murmura Catherine Ivanovna, qui p&#226;lit l&#233;g&#232;rement. Vous mavez promis


Ah! non, ang&#233;lique demoiselle, je ne vous ai rien promis, interrompit Grouchegnka avec la m&#234;me expression gaie, paisible, innocente. Voyez, digne mademoiselle, comme je suis mauvaise et volontaire. Ce qui me pla&#238;t, je le fais; tout &#224; lheure, je vous ai peut-&#234;tre fait une promesse, et maintenant je me dis si Mitia allait me plaire de nouveau, car une fois d&#233;j&#224; il ma plu presque une heure. Peut-&#234;tre vais-je aller lui dire de demeurer chez moi &#224; partir daujourdhui Voyez comme je suis inconstante


Tout &#224; lheure vous parliez autrement murmura Catherine Ivanovna.


Oui! Mais jai le c&#339;ur tendre, je suis sotte! Rien qu&#224; penser &#224; tout ce quil a endur&#233; pour moi, si, de retour chez moi, jai piti&#233; de lui, quarrivera-t-il?


Je ne mattendais pas


Oh! mademoiselle, que vous &#234;tes bonne et noble &#224; c&#244;t&#233; de moi. Et peut-&#234;tre, maintenant, allez-vous cesser de maimer en voyant mon caract&#232;re, demanda-t-elle tendrement, et elle prit avec respect la main de Catherine Ivanovna. Je vais baiser votre main, ch&#232;re mademoiselle, comme vous avez fait de la mienne. Vous mavez donn&#233; trois baisers, je vous en devrais bien trois cents pour &#234;tre quitte. Il en sera ainsi, et apr&#232;s &#224; la gr&#226;ce de Dieu; peut-&#234;tre serai-je votre esclave et voudrai-je vous complaire en tout, quil en soit ce que Dieu voudra, sans aucunes conventions ni promesses. Donnez-moi votre main, votre jolie main, ch&#232;re mademoiselle, belle entre toutes!


Elle porta doucement cette main &#224; ses l&#232;vres, dans l&#233;trange dessein de sacquitter des baisers re&#231;us. Catherine Ivanovna ne retira pas sa main. Elle avait &#233;cout&#233; avec un timide espoir la derni&#232;re promesse de Grouchegnka, si &#233;trangement exprim&#233;e f&#251;t-elle, de lui complaire aveugl&#233;ment; elle la regardait avec anxi&#233;t&#233; dans les yeux; elle y voyait la m&#234;me expression ing&#233;nue et confiante, la m&#234;me gaiet&#233; sereine Elle est peut-&#234;tre trop na&#239;ve! se dit Catherine Ivanovna dans une lueur despoir. Cependant Grouchegnka, charm&#233;e de cette jolie petite main, la portait lentement &#224; ses l&#232;vres. Elle y touchait presque, lorsquelle la retint pour r&#233;fl&#233;chir.


Savez-vous, mon ange, tra&#238;na-t-elle de sa voix la plus doucereuse, tout compte fait, je ne vous baiserai pas la main.  Et elle eut un petit rire gai.


Comme vous voudrez Quavez-vous? tressaillit Catherine Ivanovna.


Souvenez-vous de ceci: vous avez bais&#233; ma main, mais moi je nai pas bais&#233; la v&#244;tre.


Une lueur brilla dans ses yeux. Elle fixait obstin&#233;ment Catherine Ivanovna.


Insolente! prof&#233;ra celle-ci, qui commen&#231;ait &#224; comprendre. Elle se leva vivement, en proie &#224; la col&#232;re.


Sans se h&#226;ter, Grouchegnka en fit autant.


Je vais raconter &#224; Mitia que vous mavez bais&#233; la main, mais que je nai pas voulu baiser la v&#244;tre. Cela le fera bien rire.


Hors dici, coquine!


Ah! quelle honte! Une demoiselle comme vous ne devrait pas employer de pareils mots.


Hors dici, fille vendue! hurla Catherine Ivanovna. Tout son visage convuls&#233; tremblait.


Vendue, soit. Vous-m&#234;me, ma belle, vous alliez le soir chercher fortune chez des jeunes gens et trafiquer de vos charmes; je sais tout.


Catherine Ivanovna poussa un cri, voulut se jeter sur elle, mais Aliocha la retint de toutes ses forces.


Ne bougez pas, ne lui r&#233;pondez rien, elle partira delle-m&#234;me.


Les deux parents de Catherine Ivanovna et la femme de chambre accoururent &#224; son cri. Elles se pr&#233;cipit&#232;rent vers elle.


Eh bien, je men vais, d&#233;clara Grouchegnka en prenant sa mantille sur le divan. Aliocha, mon ch&#233;ri, accompagne-moi!


Allez-vous-en plus vite, implora Aliocha les mains jointes.


Aliocha ch&#233;ri, accompagne-moi. En route je te dirai quelque chose qui te fera plaisir. Cest pour toi, Aliocha, que jai jou&#233; cette sc&#232;ne. Viens, mon cher, tu ne le regretteras pas.


Aliocha se d&#233;tourna en se tordant les mains. Grouchegnka senfuit dans un rire sonore.


Catherine Ivanovna eut une attaque de nerfs; elle sanglotait, des spasmes l&#233;touffaient. On sempressait autour delle.


Je vous avais pr&#233;venue, lui dit la&#238;n&#233;e des tantes. Vous &#234;tes trop vive Peut-on risquer pareille d&#233;marche! Vous ne connaissez pas ces cr&#233;atures, et on dit de celle-ci que cest la pire de toutes Vous nen faites qu&#224; votre t&#234;te!


Cest une tigresse! vocif&#233;ra Catherine Ivanovna. Pourquoi mavez-vous retenue, Alex&#233;i Fiodorovitch, je laurais battue, battue.


Elle &#233;tait incapable de se contenir devant Alex&#233;i, peut-&#234;tre ne le voulait-elle pas.


Elle m&#233;riterait d&#234;tre fouett&#233;e en public, de la main du bourreau.


Alex&#233;i se rapprocha de la porte.


Oh! mon Dieu, s&#233;cria Catherine Ivanovna en joignant les mains, mais lui! Il a pu &#234;tre si d&#233;loyal, si inhumain! Car cest lui qui a racont&#233; &#224; cette cr&#233;ature ce qui sest pass&#233; en ce jour fatal et &#224; jamais maudit! Vous alliez trafiquer de vos charmes, ma belle! Elle sait tout. Votre fr&#232;re est un gredin, Alex&#233;i Fiodorovitch!


Aliocha voulut dire quelque chose, mais il ne trouva pas un mot; son c&#339;ur se serrait &#224; lui faire mal.


Allez-vous-en, Alex&#233;i Fiodorovitch! Jai honte, cest affreux! Demain Je vous en prie &#224; genoux, venez demain. Ne me jugez pas, pardonnez-moi, je ne sais pas de quoi je suis capable!


Aliocha sortit en chancelant. Il aurait voulu pleurer comme elle; soudain la femme de chambre le rattrapa.


Mademoiselle a oubli&#233; de vous remettre cette lettre de Mme Khokhlakov; elle lavait depuis le d&#238;ner.


Aliocha prit la petite enveloppe rose et la glissa presque inconsciemment dans sa poche.



XI. Encore une r&#233;putation perdue

De la ville au monast&#232;re, il ny avait gu&#232;re plus dune verste. Aliocha marchait rapidement sur la route, d&#233;serte &#224; cette heure. Il faisait presque nuit et il &#233;tait difficile, &#224; trente pas, de distinguer les objets. &#192; mi-chemin, au centre dun carrefour, s&#233;levait une silhouette. &#192; peine Aliocha &#233;tait-il arriv&#233; &#224; cet endroit que la silhouette se d&#233;tacha de larbre et se jeta sur lui en criant:


La bourse ou la vie!


Comment, cest toi, Mitia! sexclama Aliocha fortement &#233;mu.


Ha, ha! tu ne ty attendais pas? Je me demandais o&#249; tattendre. Pr&#232;s de sa maison? Il y a trois chemins qui partent de l&#224; et je pouvais te manquer. Jai eu lid&#233;e enfin dattendre ici, car tu devais n&#233;cessairement y passer, il ny a pas dautre route pour aller au monast&#232;re. Eh bien, dis-moi la v&#233;rit&#233;, &#233;crase-moi comme un cafard Quas-tu donc?


Ce nest rien, fr&#232;re, cest la peur. Ah! Dmitri! Tant&#244;t, ce sang de notre p&#232;re (Aliocha se mit &#224; pleurer, il en avait envie depuis longtemps, il lui semblait que quelque chose se d&#233;chirait en lui.) Tu las presque tu&#233;, tu las maudit Et voil&#224; que maintenant Tu plaisantes


Ah oui! Cest ind&#233;cent? Cela ne convient pas &#224; la situation?


Non, je disais &#231;a


Attends, regarde cette nuit sombre, ces nuages, ce vent qui sest lev&#233;. Cach&#233; sous le saule, je tattendais et tout &#224; coup je me suis dit (jen prends Dieu &#224; t&#233;moin): &#192; quoi bon souffrir encore, pourquoi attendre? Voil&#224; un saule, jai mon mouchoir et ma chemise, la corde sera bient&#244;t tress&#233;e, avec mes bretelles par-dessus le march&#233; Je men vais d&#233;barrasser la terre de ma pr&#233;sence! Et soudain je tentends marcher. Seigneur, ce fut comme si un rayon descendait sur moi! Il y a pourtant un homme que jaime; le voici, ce petit homme, mon cher petit fr&#232;re que jaime plus que tout au monde et que jaime uniquement! Si vive &#233;tait mon affection, &#224; cette minute, que je songeai &#224; me jeter &#224; ton cou! Mais il me vient une id&#233;e stupide: pour le divertir, je vais lui faire peur et jai cri&#233; comme un imb&#233;cile: La bourse ou la vie! Pardonne ma sottise; cest absurde, mais au fond de l&#226;me, je suis convenable Eh bien, parle, que sest-il pass&#233; l&#224;-bas? Qua-t-elle dit? &#201;crase-moi, frappe-moi, ne me m&#233;nage pas! Elle est exasp&#233;r&#233;e?


Non ce nest pas du tout cela, Mitia. Je les ai rencontr&#233;es toutes deux.


Qui cela, toutes deux?


Grouchegnka &#233;tait chez Catherine Ivanovna.


Dmitri demeura stupide.


Cest impossible! s&#233;cria-t-il. Tu divagues! Grouchegnka chez elle?


En un r&#233;cit d&#233;pourvu dart, mais non de clart&#233;, Aliocha exposa lessentiel de ce qui s&#233;tait pass&#233; en y joignant ses propres impressions. Son fr&#232;re l&#233;coutait en silence, le fixant dun air impassible, mais Aliocha voyait clairement quil avait d&#233;j&#224; tout compris, &#233;lucid&#233; toute laffaire. &#192; mesure que le r&#233;cit avan&#231;ait, son visage se faisait presque mena&#231;ant. Il fron&#231;ait le sourcil, les dents serr&#233;es, le regard encore plus fixe, plus terrible dans son obstination Le changement subit qui sop&#233;ra sur ses traits courrouc&#233;s nen fut que plus inattendu; ses l&#232;vres crisp&#233;es se d&#233;tendirent, et il &#233;clata dun rire franc, irr&#233;sistible, qui pendant un bon moment lemp&#234;cha de parler.


Ainsi, elle ne lui a pas bais&#233; la main! Elle sest sauv&#233;e sans lui baiser la main! s&#233;cria-t-il dans un transport maladif, quon e&#251;t pu qualifier dimpudent sil ne&#251;t pas &#233;t&#233; si ing&#233;nu.


Et lautre la appel&#233;e tigresse? Cen est bien une! Elle devrait monter sur l&#233;chafaud? Certainement, cest mon opinion de longue date. Mais avant tout, fr&#232;re, il faut recouvrer la sant&#233;. Elle est tout enti&#232;re dans ce baisement de main, cette cr&#233;ature infernale, cette princesse, cette reine de toutes les furies! De quoi enthousiasmer &#224; sa mani&#232;re! Elle est partie chez elle? &#192; linstant je jy cours! Aliocha, ne maccuse pas, je conviens que ce serait peu de l&#233;touffer


Et Catherine Ivanovna? dit tristement Aliocha.


Celle-l&#224; aussi je la comprends, et mieux que jamais! Cest la d&#233;couverte des quatre parties du monde, des cinq, veux-je dire! Oser pareille d&#233;marche! Cest bien la m&#234;me Katineka, la pensionnaire qui na pas craint daller trouver un officier malappris, dans le noble dessein de sauver son p&#232;re, au risque de subir le pire des affronts. Toujours la fiert&#233;, la soif du danger, le d&#233;fi &#224; la destin&#233;e, pouss&#233;s jusquaux derni&#232;res limites! Sa tante, dis-tu, voulait len emp&#234;cher? Cest une femme despotique, la s&#339;ur de cette g&#233;n&#233;rale de Moscou; elle faisait beaucoup dembarras, mais son mari a &#233;t&#233; convaincu de malversations, il a tout perdu, et sa fi&#232;re &#233;pouse a d&#251; baisser le ton. Ainsi, elle retenait Katia, mais celle-ci ne la pas &#233;cout&#233;e. Je puis tout vaincre, tout mest soumis, jensorcellerai Grouchegnka si je veux! Elle le croyait bien s&#251;r et elle a forc&#233; ses talents; &#224; qui la faute? Tu penses que cest &#224; dessein quelle a bais&#233; la premi&#232;re la main de Grouchegnka, par calcul et par ruse? Non, elle sest &#233;prise pour de bon de Grouchegnka, cest-&#224;-dire pas delle, mais de son r&#234;ve, de son d&#233;sir, tout simplement parce que ce r&#234;ve, ce d&#233;sir &#233;taient les siens! Aliocha, comment as-tu &#233;chapp&#233; &#224; de pareilles femmes? Tu tes sauv&#233; en retroussant ton froc, hein? Ha! Ha!


Fr&#232;re, tu nas pas song&#233;, je crois, &#224; loffense que tu as faite &#224; Catherine Ivanovna en racontant &#224; Grouchegnka sa visite chez toi; celle-ci lui a jet&#233; &#224; la face qu elle allait furtivement trafiquer de ses charmes. Y a-t-il une pire injure, fr&#232;re?


Lid&#233;e que son fr&#232;re se r&#233;jouissait de lhumiliation de Catherine Ivanovna tourmentait Aliocha, quoique bien &#224; tort, &#233;videmment.


Ah bah! fit Dmitri en fron&#231;ant les sourcils et en se frappant le front.  Il venait seulement dy prendre garde, bien quAliocha e&#251;t tout racont&#233; &#224; la fois, linjure et le cri de Catherine Ivanovna: Votre fr&#232;re est un gredin!  Oui, en effet, jai d&#251; parler &#224; Grouchegnka de ce jour fatal, comme dit Katia. Vraiment, je le lui ai racont&#233;, je me rappelle! C&#233;tait &#224; Mokro&#239;&#233;, pendant que les tziganes chantaient; j&#233;tais ivre Mais alors je sanglotais, je priais &#224; genoux devant limage de Katia. Grouchegnka me comprenait, elle pleurait m&#234;me Pouvait-il en aller autrement? Alors elle pleurait, &#224; pr&#233;sent elle enfonce un poignard dans le c&#339;ur. Voil&#224; bien les femmes!


Il se mit &#224; r&#233;fl&#233;chir, la t&#234;te baiss&#233;e.


Oui, je suis un v&#233;ritable gredin, prof&#233;ra-t-il soudain dune voix morne. Le fait davoir pleur&#233; ne change rien &#224; laffaire. Dis-lui que jaccepte cette appellation, si cela peut la consoler. Eh bien, en voil&#224; assez, &#224; quoi bon bavarder! Ce nest pas gai. Suivons chacun notre route. Je ne veux plus te revoir avant le dernier moment. Adieu, Alex&#233;i!


Il serra fortement la main de son fr&#232;re et, sans relever la t&#234;te, tel quun &#233;vad&#233;, il se dirigea &#224; grands pas vers la ville. Aliocha le suivit du regard, ne pouvant croire quil f&#251;t parti tout &#224; fait. En effet il rebroussa chemin.


Attends, Alex&#233;i, encore un aveu, pour toi seul! Regarde-moi bien en face: ici, vois-tu, ici une infamie ex&#233;crable se pr&#233;pare. (En disant ici, Dmitri se frappait la poitrine dun air &#233;trange, comme si linfamie &#233;tait en d&#233;p&#244;t dans sa poitrine ou suspendue &#224; son cou.) Tu me connais d&#233;j&#224; comme un gredin av&#233;r&#233;. Mais, sache-le, quoi que jaie fait, quoi que je puisse faire &#224; lavenir, rien n&#233;gale en bassesse linfamie que je porte maintenant dans ma poitrine, et que je pourrais r&#233;primer, mais je ne le ferai pas, sache-le. Jaime mieux la commettre. Je tai tout racont&#233; tant&#244;t, hormis cela, je nen avais pas le courage! Je puis encore marr&#234;ter et, de la sorte, recouvrer demain la moiti&#233; de mon honneur, mais je ny renoncerai pas, jaccomplirai mon noir dessein, tu pourras t&#233;moigner que jen parle &#224; lavance et sciemment! Perdition et t&#233;n&#232;bres! Inutile de texpliquer, tu lapprendras en son temps. La fange est une furie! Adieu. Ne prie pas pour moi, je nen suis pas digne et je nai besoin daucune pri&#232;re &#212;te-toi de mon chemin!


Et il s&#233;loigna, cette fois, d&#233;finitivement. Aliocha sen alla au monast&#232;re. Comment, je ne le verrai plus! quest-ce quil raconte? Cela lui parut bizarre: Il faudra que je me mette demain &#224; sa recherche, que veut-il dire?


Il contourna le monast&#232;re et alla droit &#224; lermitage &#224; travers le bois de pins. On lui ouvrit, bien quon ne laiss&#226;t entrer personne &#224; cette heure. Il entra dans la cellule du starets le c&#339;ur palpitant. Pourquoi &#233;tait-il parti? Pourquoi lavait-on envoy&#233; dans le monde? Ici, la paix, la saintet&#233;, l&#224;-bas, le trouble, les t&#233;n&#232;bres dans lesquelles on s&#233;gare


Dans la cellule se trouvaient le novice Porphyre et un religieux, le P&#232;re Pa&#239;sius, qui &#233;tait venu toutes les heures prendre des nouvelles du P&#232;re Zosime, dont l&#233;tat empirait, comme lapprit Aliocha avec effroi. Lentretien du soir navait pu avoir lieu. Dordinaire, apr&#232;s loffice, la communaut&#233;, avant de se livrer au repos, se r&#233;unissait dans la cellule du starets; chacun lui confessait tout haut ses transgressions de la journ&#233;e, les r&#234;ves coupables, les tentations, m&#234;me les querelles entre moines, sil y en avait eu; daucuns se confessaient &#224; genoux. Le starets absolvait, apaisait, enseignait, imposait des p&#233;nitences, b&#233;nissait et cong&#233;diait. Cest contre ces confessions fraternelles que s&#233;levaient les adversaires du starets ; ils y voyaient une profanation de la confession, en tant que sacrement, presque un sacril&#232;ge, bien que ce f&#251;t en r&#233;alit&#233; tout autre chose. On repr&#233;sentait m&#234;me &#224; lautorit&#233; dioc&#233;saine que, loin datteindre leur but, ces r&#233;unions &#233;taient une source de p&#233;ch&#233;s, de tentations. Beaucoup, parmi la communaut&#233;, r&#233;pugnaient &#224; aller chez le starets et sy rendaient malgr&#233; eux, afin de ne point passer pour fiers et r&#233;volt&#233;s en esprit. On racontait que certains moines sentendaient entre eux &#224; lavance: Je dirai que je me suis f&#226;ch&#233; contre toi ce matin, tu le confirmeras, cela afin davoir quelque chose &#224; dire et de se tirer daffaire. Aliocha savait que parfois les choses se passaient ainsi. Il savait &#233;galement que certains sindignaient fort de lusage dapr&#232;s lequel les lettres m&#234;mes des parents, re&#231;ues par les solitaires, &#233;taient port&#233;es dabord au starets, pour quil les d&#233;cachet&#226;t et les l&#251;t avant leurs destinataires. Bien entendu, ces pratiques &#233;taient cens&#233;es saccomplir librement, sinc&#232;rement, &#224; des fins d&#233;dification, de soumission volontaire; en fait, elles n&#233;taient pas exemptes dune certaine hypocrisie. Mais les plus religieux, les plus &#226;g&#233;s, les plus exp&#233;riment&#233;s persistaient dans leur id&#233;e, estimant que ceux qui avaient franchi lenceinte pour faire sinc&#232;rement leur salut trouvaient dans cette ob&#233;issance et cette abdication deux-m&#234;mes un profit des plus salutaires; que ceux au contraire qui murmuraient navaient pas la vocation et auraient mieux fait de demeurer dans le monde.


Il saffaiblit, il somnole, murmura le P&#232;re Pa&#239;sius &#224; loreille dAliocha. On a de la peine &#224; le r&#233;veiller. &#192; quoi bon dailleurs? Il sest r&#233;veill&#233; pour cinq minutes et a demand&#233; quon transm&#238;t sa b&#233;n&#233;diction &#224; la communaut&#233;, dont il r&#233;clame les pri&#232;res. Demain matin, il a lintention de communier de nouveau. Il sest souvenu de toi, Alex&#233;i, il a demand&#233; o&#249; tu &#233;tais, on lui a dit que tu &#233;tais parti &#224; la ville. Ma b&#233;n&#233;diction ly accompagne; sa place est l&#224;-bas et non ici. Tu es lobjet de son amour et de sa sollicitude, comprends-tu cet honneur? Mais pourquoi tassigne-t-il un stage dans le monde? Cest quil pressent quelque chose dans ta destin&#233;e! Si tu retournes dans le monde, cest pour remplir une t&#226;che impos&#233;e par ton starets, comprends-le, Alex&#233;i, et non pour te livrer &#224; la vaine agitation et aux &#339;uvres du si&#232;cle


Le P&#232;re Pa&#239;sius sortit. Alex&#233;i ne doutait pas que la fin du starets ne f&#251;t proche, bien quil p&#251;t vivre encore un jour ou deux. Il se jura, malgr&#233; les engagements pris envers son p&#232;re, les dames Khokhlakov, son fr&#232;re, Catherine Ivanovna, de ne pas quitter le monast&#232;re jusquau dernier moment du starets. Son c&#339;ur br&#251;lait damour et il se reprochait am&#232;rement davoir pu oublier un instant, l&#224;-bas, celui quil avait laiss&#233; sur son lit de mort et quil v&#233;n&#233;rait par-dessus tout. Il passa dans la chambre &#224; coucher, sagenouilla, se prosterna devant la couche. Le starets reposait paisiblement; on entendait &#224; peine sa respiration; son visage &#233;tait calme.


Retournant dans la chambre voisine, o&#249; avait eu lieu la r&#233;ception du matin, Aliocha se contenta de retirer ses bottes et s&#233;tendit sur l&#233;troit et dur divan de cuir o&#249; il avait pris lhabitude de dormir, napportant avec lui quun oreiller. Depuis longtemps il avait renonc&#233; au matelas dont parlait son p&#232;re. Il nenlevait que son froc qui lui servait de couverture. Avant de sendormir, il sagenouilla et demanda &#224; Dieu, dans une fervente pri&#232;re, de l&#233;clairer, anxieux de retrouver lapaisement quil &#233;prouvait toujours nagu&#232;re apr&#232;s avoir lou&#233; et glorifi&#233; Dieu, comme il le faisait ordinairement dans sa pri&#232;re du soir. La joie qui le p&#233;n&#233;trait lui procurait un sommeil l&#233;ger et tranquille. En priant, il sentit dans sa poche la petite enveloppe rose, que lui avait remise la femme de chambre de Catherine Ivanovna, quand elle lavait rattrap&#233; dans la rue. Il en fut troubl&#233;, mais nen acheva pas moins sa pri&#232;re. Puis il d&#233;cacheta lenveloppe apr&#232;s quelque h&#233;sitation. Elle contenait un billet &#224; son adresse, sign&#233; Lise, la fille de Mme Khokhlakov, qui s&#233;tait moqu&#233;e de lui dans la matin&#233;e, en pr&#233;sence du starets.


Alex&#233;i Fiodorovitch, je vous &#233;cris &#224; linsu de tous, et de ma m&#232;re, et je sais que cest mal. Mais je ne puis vivre plus longtemps sans vous dire ce qui est n&#233; dans mon c&#339;ur, et que personne &#224; part nous deux ne doit savoir jusqu&#224; nouvel ordre. On pr&#233;tend que le papier ne rougit pas; quelle erreur! je vous assure que maintenant nous sommes tout rouges lun et lautre. Cher Aliocha, je vous aime, je vous aime depuis mon enfance, depuis Moscou, alors que vous &#233;tiez bien diff&#233;rent d&#224; pr&#233;sent. Je vous ai &#233;lu dans mon c&#339;ur pour munir &#224; vous et achever nos jours ensemble. Bien entendu, cest &#224; condition que vous quittiez le monast&#232;re. Quant &#224; notre &#226;ge, nous attendrons autant que la loi lexige. Dici l&#224;, je me serai r&#233;tablie, je marcherai, je danserai. Cela ne fait aucun doute.


Vous voyez que jai tout calcul&#233;, mais il y a une chose que je ne puis mimaginer: que penserez-vous de moi en lisant ces lignes? Je ris, je plaisante, je vous ai f&#226;ch&#233; tant&#244;t, mais je vous assure quavant de prendre la plume, jai pri&#233; devant limage de la Vierge, et que jai presque pleur&#233;.


Mon secret est entre vos mains, et quand vous viendrez, demain, je ne sais comment je pourrai vous regarder. Alex&#233;i Fiodorovitch, quadviendra-t-il si je ne puis me d&#233;fendre de rire en vous voyant, comme ce matin? Vous me prendrez pour une moqueuse impitoyable et vous douterez de ma lettre. Aussi je vous supplie, mon ch&#233;ri, de ne pas me regarder trop en face quand vous viendrez, car il se peut que j&#233;clate de rire &#224; la vue de votre longue robe D&#232;s maintenant, mon c&#339;ur se glace rien que dy penser; portez vos regards, pour commencer, sur maman ou sur la fen&#234;tre


Voil&#224; que je vous ai &#233;crit une lettre damour; mon Dieu, quai-je fait? Aliocha, ne me m&#233;prisez pas; si jai mal agi et que je vous peine, excusez-moi. Maintenant, le sort de ma r&#233;putation, peut-&#234;tre perdue, est entre vos mains.


Je pleurerai pour s&#251;r aujourdhui. Au revoir, jusqu&#224; cette entrevue terrible


Lise.


P.S.  Aliocha, ne manquez pas de venir, ny manquez pas! Lise.


Aliocha lut deux fois cette lettre avec surprise, demeura songeur, puis rit doucement de plaisir. Il tressaillit, ce rire lui paraissait coupable. Mais, au bout dun instant, il eut le m&#234;me rire heureux. Il remit la lettre dans lenveloppe, fit un signe de croix et se coucha. Son &#226;me avait retrouv&#233; le calme. Seigneur, pardonne-leur &#224; tous, prot&#232;ge ces malheureux et ces agit&#233;s, guide-les, maintiens-les dans la bonne voie. Toi qui es lAmour, accorde-leur &#224; tous la joie! Et Aliocha sendormit dun sommeil paisible.



Deuxi&#232;me partie



Livre IV: Les d&#233;chirements



I. Le p&#232;re Th&#233;raponte

Aliocha s&#233;veilla avant laube. Le starets ne dormait plus et se sentait tr&#232;s faible; n&#233;anmoins il voulut se lever et sasseoir dans un fauteuil. Il avait toute sa connaissance; son visage, quoique &#233;puis&#233;, refl&#233;tait une joie sereine; le regard gai, affable, attirait &#224; lui. Peut-&#234;tre ne verrai-je pas la fin de ce jour, dit-il &#224; Aliocha. Il voulut aussit&#244;t se confesser et communier; son directeur habituel &#233;tait le P&#232;re Pa&#239;sius. Puis on lui administra lextr&#234;me-onction. Les religieux se r&#233;unirent, la cellule, peu &#224; peu, se remplit; le jour &#233;tait venu; il en vint aussi du monast&#232;re. Apr&#232;s loffice, le starets voulut faire ses adieux &#224; tout le monde, et les embrassa tous. Vu lexigu&#239;t&#233; de la cellule, les premiers arriv&#233;s c&#233;daient la place aux autres. Aliocha se tenait aupr&#232;s du starets, de nouveau assis dans son fauteuil. Il parlait et enseignait selon ses forces; sa voix, quoique faible, &#233;tait encore assez nette. Depuis tant dann&#233;es que je vous instruis par la parole, cest devenu pour moi une habitude si inv&#233;t&#233;r&#233;e que, m&#234;me dans mon &#233;tat de faiblesse actuel, le silence me serait presque p&#233;nible, mes Chers P&#232;res et fr&#232;res, plaisanta-t-il en regardant dun air attendri ceux qui se pressaient autour de lui. Aliocha se rappela ensuite certaines de ses paroles. Mais, bien que sa voix f&#251;t distincte et suffisamment ferme, son discours &#233;tait assez d&#233;cousu. Il parla beaucoup, comme sil avait voulu, &#224; cette heure supr&#234;me, exprimer tout ce quil navait pu dire durant sa vie, dans le dessein non seulement dinstruire, mais de faire partager &#224; tous sa joie et son extase, d&#233;pancher une derni&#232;re fois son c&#339;ur


Aimez-vous les uns les autres, mes P&#232;res, enseignait le starets (dapr&#232;s les souvenirs dAliocha). Aimez le peuple chr&#233;tien. Pour &#234;tre venus nous enfermer dans ces murs, nous ne sommes pas plus saints que les la&#239;cs; au contraire, tous ceux qui sont ici ont reconnu, par le seul fait de leur pr&#233;sence, quils &#233;taient pires que les autres hommes Et plus le religieux vivra dans sa retraite, plus il devra avoir conscience de cette v&#233;rit&#233;; autrement, ce n&#233;tait pas la peine quil v&#238;nt ici. Quand il comprendra que non seulement il est pire que tous les la&#239;cs, mais coupable de tout envers tous, de tous les p&#233;ch&#233;s collectifs et individuels, alors seulement le but de notre union sera atteint. Car sachez, mes P&#232;res, que chacun de nous est assur&#233;ment coupable ici-bas de tout envers tous, non seulement par la faute collective de lhumanit&#233;, mais chacun individuellement, pour tous les autres sur la terre enti&#232;re. Cette conscience de notre culpabilit&#233; est le couronnement de la carri&#232;re religieuse, comme dailleurs de toutes les carri&#232;res humaines; car les religieux ne sont point des hommes &#224; part, ils sont limage de ce que devraient &#234;tre tous les gens en ce monde. Alors seulement votre c&#339;ur sera p&#233;n&#233;tr&#233; dun amour infini, universel, jamais assouvi. Alors chacun de vous sera capable de gagner le monde entier par lamour et den laver les p&#233;ch&#233;s par ses pleurs Que chacun rentre en lui-m&#234;me et se confesse inlassablement. Ne craignez pas votre p&#233;ch&#233;, m&#234;me si vous en avez conscience, pourvu que vous vous repentiez, mais ne posez pas de conditions &#224; Dieu. Je vous le r&#233;p&#232;te, ne vous enorgueillissez pas, ni devant les petits ni devant les grands. Ne ha&#239;ssez pas ceux qui vous repoussent et vous d&#233;shonorent, ceux qui vous insultent et vous calomnient. Ne ha&#239;ssez pas les ath&#233;es, les professeurs du mal, les mat&#233;rialistes, m&#234;me les m&#233;chants dentre eux, car beaucoup sont bons, surtout &#224; notre &#233;poque. Souvenez-vous deux dans vos pri&#232;res; dites: Sauve, Seigneur, ceux pour qui personne ne prie; sauve ceux qui ne veulent pas Te prier. Et ajoutez: Ce nest pas par fiert&#233; que je Tadresse cette pri&#232;re, Seigneur, car je suis moi-m&#234;me vil entre tous Aimez le peuple chr&#233;tien, nabandonnez pas votre troupeau aux &#233;trangers, car si vous vous endormez dans la cupidit&#233; on viendra de tous les pays vous enlever votre troupeau. Ne vous lassez pas dexpliquer l&#201;vangile au peuple Ne vous adonnez pas &#224; lavarice Ne vous attachez pas &#224; lor et &#224; largent Ayez la foi, tenez ferme et haut l&#233;tendard


Le starets, dailleurs, sexprimait dune fa&#231;on plus d&#233;cousue quon ne la expos&#233; ci-dessus et quAliocha ne l&#233;crivit ensuite. Parfois il sarr&#234;tait compl&#232;tement, comme pour rassembler ses forces, il haletait, mais demeurait en extase. On l&#233;coutait avec attendrissement, bien que beaucoup s&#233;tonnassent de ses paroles et les trouvassent obscures Par la suite, tous se les rappel&#232;rent. Lorsque Aliocha quitta la cellule pour un instant, il fut frapp&#233; de lagitation g&#233;n&#233;rale et de lattente de la communaut&#233; qui se pressait dans la cellule et &#224; lentour. Cette attente &#233;tait chez certains presque anxieuse, chez dautres, solennelle. Tous escomptaient quelque prodige imm&#233;diatement apr&#232;s le tr&#233;pas du starets. Bien quen un sens cette attente f&#251;t frivole, les moines les plus s&#233;v&#232;res y &#233;taient sujets. Le visage le plus s&#233;rieux &#233;tait celui du P&#232;re Pa&#239;sius. Aliocha ne s&#233;tait absent&#233; que parce quun moine le demandait de la part de Rakitine, qui venait dapporter une lettre de Mme Khokhlakov &#224; son adresse. Elle communiquait une curieuse nouvelle qui arrivait fort &#224; propos. La veille, parmi les femmes du peuple venues pour rendre hommage au starets et recevoir sa b&#233;n&#233;diction, se trouvait une bonne vieille de la ville, Prokhorovna, veuve dun sous-officier. Elle avait demand&#233; au starets si lon pouvait mentionner comme d&#233;funt, &#224; la pri&#232;re des morts, son fils Vassili, parti pour affaires de service &#224; Irkoutsk, en Sib&#233;rie, et dont elle &#233;tait sans nouvelles depuis un an. Il le lui avait s&#233;v&#232;rement d&#233;fendu, traitant cette pratique de quasi-sorcellerie. Mais, indulgent &#224; son ignorance, il avait ajout&#233; une consolation comme sil voyait dans le livre de lavenir (suivant lexpression de Mme Khokhlakov): Vassili &#233;tait certainement vivant, il arriverait bient&#244;t ou lui &#233;crivait, elle navait qu&#224; lattendre chez elle. Et alors, ajoutait Mme Khokhlakov, enthousiasm&#233;e, la proph&#233;tie sest accomplie &#224; la lettre et m&#234;me au-del&#224;. &#192; peine la bonne femme &#233;tait-elle rentr&#233;e chez elle quon lui remit une lettre de Sib&#233;rie, qui lattendait. Bien plus, dans cette lettre &#233;crite dI&#233;kat&#233;rinenbourg, Vassili informait sa m&#232;re quil revenait en Russie, en compagnie dun fonctionnaire, et que deux ou trois semaines apr&#232;s r&#233;ception de cette lettre il esp&#233;rait embrasser sa m&#232;re. Mme Khokhlakov priait instamment Aliocha de communiquer le nouveau miracle de cette pr&#233;diction au P&#232;re Abb&#233; et &#224; toute la communaut&#233;. Il importe que tous le sachent! sexclamait-elle &#224; la fin de sa lettre, &#233;crite &#224; la h&#226;te, et dont chaque ligne refl&#233;tait l&#233;motion. Mais Aliocha neut rien &#224; communiquer &#224; la communaut&#233;, tous &#233;taient d&#233;j&#224; au courant. Rakitine, en envoyant le moine &#224; sa recherche, lavait charg&#233;, en outre, d informer respectueusement Sa R&#233;v&#233;rence, le P&#232;re Pa&#239;sius, quil avait &#224; lui communiquer sans retard, une affaire de premi&#232;re importance, et le priait humblement dexcuser sa hardiesse. Comme le moine avait dabord transmis au P&#232;re Pa&#239;sius la requ&#234;te de Rakitine, il ne restait &#224; Aliocha, apr&#232;s avoir lu la lettre, qu&#224; la communiquer au P&#232;re, &#224; titre documentaire. Or, en lisant, les sourcils fronc&#233;s, la nouvelle du miracle, cet homme rude et m&#233;fiant ne put dominer son sentiment intime. Ses yeux brill&#232;rent, il eut un sourire grave, p&#233;n&#233;trant.


Nous en verrons bien dautres, laissa-t-il &#233;chapper.


Nous en verrons bien dautres! r&#233;p&#233;t&#232;rent les moines; mais le P&#232;re Pa&#239;sius, fron&#231;ant de nouveau les sourcils, pria tout le monde de nen parler &#224; personne, jusqu&#224; ce que cela se confirme, car il y a beaucoup de frivolit&#233; dans les nouvelles du monde, et ce cas peut &#234;tre arriv&#233; naturellement, conclut-il comme par acquit de conscience, mais presque sans ajouter foi lui-m&#234;me &#224; sa r&#233;serve, ce que remarqu&#232;rent fort bien ses auditeurs. Au m&#234;me instant, bien entendu, le miracle &#233;tait connu de tout le monast&#232;re, et m&#234;me de beaucoup de la&#239;cs, qui &#233;taient venus assister &#224; la messe. Le plus impressionn&#233; paraissait &#234;tre le moine arriv&#233; la veille de Saint-Sylvestre, petit monast&#232;re situ&#233; pr&#232;s dObdorsk, dans le Nord lointain, celui qui avait rendu hommage au starets aux c&#244;t&#233;s de Mme Khokhlakov, et lui avait demand&#233; dun air p&#233;n&#233;trant, en d&#233;signant la fille de cette dame: Comment pouvez-vous tenter de telles choses?


Il &#233;tait maintenant en proie &#224; une certaine perplexit&#233; et ne savait presque plus qui croire. La veille au soir, il avait rendu visite au P&#232;re Th&#233;raponte dans sa cellule particuli&#232;re, derri&#232;re le rucher, et rapport&#233; de cette entrevue une impression lugubre. Le P&#232;re Th&#233;raponte &#233;tait ce vieux moine, grand je&#251;neur et observateur du silence, que nous avons d&#233;j&#224; cit&#233; comme adversaire du starets Zosime, et surtout du star&#233;tisme, quil estimait une nouveaut&#233; nuisible et frivole. Bien quil ne parl&#226;t presque &#224; personne, c&#233;tait un adversaire fort redoutable, en raison de la sinc&#232;re sympathie que lui t&#233;moignaient la plupart des religieux; beaucoup de la&#239;cs aussi le v&#233;n&#233;raient comme un juste et un asc&#232;te, tout en le tenant pour insens&#233;: sa folie captivait. Le P&#232;re Th&#233;raponte nallait jamais chez le starets Zosime. Bien quil v&#233;c&#251;t &#224; lermitage, on ne lui imposait pas trop la r&#232;gle, eu &#233;gard &#224; sa simplicit&#233; desprit. Il avait soixante-quinze ans, sinon davantage, et habitait derri&#232;re le rucher, &#224; langle du mur, une cellule en bois, tombant presque en ruine, &#233;difi&#233;e il y a fort longtemps, encore au si&#232;cle dernier, pour un autre grand je&#251;neur et grand taciturne, le P&#232;re Jonas, qui avait v&#233;cu cent cinq ans et dont les exploits faisaient encore lobjet de r&#233;cits fort curieux, tant au monast&#232;re quaux environs. Le P&#232;re Th&#233;raponte avait obtenu d&#234;tre install&#233; dans cette cellule isol&#233;e, une simple masure, mais qui ressemblait fort &#224; une chapelle, car elle contenait une masse dic&#244;nes, devant lesquelles des lampes br&#251;laient perp&#233;tuellement; elles provenaient de dons et le P&#232;re Th&#233;raponte semblait charg&#233; de leur surveillance. Il ne mangeait que deux livres de pain en trois jours, pas davantage; c&#233;tait le gardien du rucher qui les lui apportait, mais il &#233;changeait rarement un mot avec cet homme. Ces quatre livres, avec le pain b&#233;nit du dimanche, que lui envoyait r&#233;guli&#232;rement le P&#232;re Abb&#233;, constituaient sa nourriture de la semaine. On renouvelait tous les jours leau de sa cruche. Il assistait rarement &#224; loffice. Ses admirateurs le trouvaient parfois des journ&#233;es enti&#232;res en pri&#232;re, toujours agenouill&#233; et sans regarder autour de lui. Entrait-il en conversation avec eux, il se montrait laconique, saccad&#233;, bizarre et presque toujours grossier. Dans certains cas, fort rares, il daignait r&#233;pondre &#224; ses visiteurs, mais le plus souvent il se contentait de prononcer un ou deux mots &#233;tranges qui intriguaient toujours son interlocuteur, mais quen d&#233;pit de toutes les pri&#232;res il se refusait &#224; expliquer. Il navait jamais &#233;t&#233; ordonn&#233; pr&#234;tre. Sil fallait en croire un bruit &#233;trange, qui circulait, &#224; vrai dire, parmi les plus ignorants, le P&#232;re Th&#233;raponte &#233;tait en relations avec les esprits c&#233;lestes et ne sentretenait quavec eux, ce qui expliquait son silence avec les gens. Le moine dObdorsk, qui &#233;tait entr&#233; dans le rucher dapr&#232;s lindication du gardien, moine &#233;galement taciturne et morose, se dirigea vers langle o&#249; se dressait la cellule du P&#232;re Th&#233;raponte. Peut-&#234;tre voudra-t-il te parler en tant qu&#233;tranger, peut-&#234;tre aussi ne tireras-tu rien de lui, lavait pr&#233;venu le gardien. Le moine sapprocha, comme il le raconta plus tard, avec une grande frayeur. Il se faisait d&#233;j&#224; tard. Le P&#232;re Th&#233;raponte &#233;tait assis sur un petit banc, devant sa cellule. Au-dessus de sa t&#234;te un vieil orme gigantesque agitait doucement sa ramure. La fra&#238;cheur du soir tombait. Le moine se prosterna devant le reclus et lui demanda sa b&#233;n&#233;diction.


Veux-tu, moine, que moi aussi je me prosterne devant toi? prof&#233;ra le P&#232;re Th&#233;raponte. L&#232;ve-toi.


Le moine se leva.


B&#233;nissant et b&#233;ni, assieds-toi l&#224;. Do&#249; viens-tu?


Ce qui frappa le plus le pauvre petit moine, cest que le P&#232;re Th&#233;raponte, en d&#233;pit de son grand &#226;ge et de ses je&#251;nes prolong&#233;s, semblait encore un vigoureux vieillard, de haute stature et de constitution athl&#233;tique. Il avait le visage frais, bien qu&#233;maci&#233;, la barbe et les cheveux touffus et encore noirs par places, de grands yeux bleus lumineux mais fort saillants. Il accentuait fortement les o[[71]: #_ftnref71 Prononciation des gens du Nord. Dans la Russie centrale, lo non accentu&#233; &#233;quivaut &#224; un son tr&#232;s voisin du a. &#192; Moscou m&#234;me, loreille per&#231;oit nettement un a: par exemple, Moskva est prononc&#233; Maskva.]. Son costume consistait en une longue blouse rouss&#226;tre, de drap grossier, comme en portent les prisonniers, avec une corde en guise de ceinture. Le cou et la poitrine &#233;taient nus. Une chemise de toile fort &#233;paisse, presque noircie, quil gardait durant des mois, apparaissait sous la blouse. On disait quil portait sur lui des cha&#238;nes dune trentaine de livres. Il &#233;tait chauss&#233; de vieux souliers presque effondr&#233;s.


Jarrive du petit monast&#232;re dObdorsk, de Saint-Sylvestre, r&#233;pondit dun ton humble le nouveau venu, tout en observant lasc&#232;te de ses yeux vifs et curieux, mais un peu inquiets.


Jai &#233;t&#233; chez ton Sylvestre. Jy ai v&#233;cu. Est-ce quil se porte bien?


Le moine se troubla.


Vous &#234;tes des gens born&#233;s! quel je&#251;ne observez-vous?


Notre table est r&#233;gl&#233;e dapr&#232;s lancien usage des asc&#233;t&#232;res. Durant le car&#234;me, les lundi, mercredi et vendredi, on ne sert aucun aliment. Le mardi et le jeudi, on donne &#224; la communaut&#233; du pain blanc, une tisane au miel, des m&#251;res sauvages ou des choux sal&#233;s, et de la farine davoine. Le samedi, de la soupe aux choux, du vermicelle aux pois, du sarrasin &#224; lhuile de ch&#232;nevis. Le dimanche, on ajoute &#224; la soupe du poisson sec et du sarrasin. La Semaine Sainte, du lundi au samedi soir, du pain, de leau, et seulement des l&#233;gumes non cuits, en quantit&#233; mod&#233;r&#233;e; encore ne doit-on pas manger, chaque jour, mais se conformer aux instructions donn&#233;es pour la premi&#232;re semaine [[72]: #_ftnref72 De car&#234;me, o&#249; le je&#251;ne est &#233;galement tr&#232;s s&#233;v&#232;re.]. Le vendredi saint, je&#251;ne complet; le samedi, jusqu&#224; trois heures, o&#249; lon peut prendre un peu de pain et deau, et boire une tasse de vin. Le jeudi saint, nous mangeons des aliments cuits sans beurre, nous buvons du vin et observons la x&#233;rophagie. Car d&#233;j&#224; le concile de Laodic&#233;e sexprime ainsi sur le jeudi saint: Il ne convient pas de rompre le je&#251;ne le jeudi de la derni&#232;re semaine et de d&#233;shonorer ainsi tout le car&#234;me. Voil&#224; ce qui se passe chez nous. Mais quest-ce que cela en comparaison de vous, &#233;minent P&#232;re, ajouta le moine qui avait repris courage, car toute lann&#233;e, m&#234;me &#224; P&#226;ques, vous ne vous nourrissez que de pain et deau; le pain que nous consommons en deux jours vous suffit pour la semaine enti&#232;re. Votre abstinence est vraiment merveilleuse.


Et les mousserons? demanda soudain le P&#232;re Th&#233;raponte.


Les mousserons? r&#233;p&#233;ta le moine, stup&#233;fait.


Oui. Je me passerai de leur pain, je nen ai nul besoin; sil le faut, je me retirerai dans la for&#234;t, je my nourrirai de mousserons ou de baies. Mais eux ne peuvent pas se passer de pain, ils sont donc li&#233;s au diable. Au jour daujourdhui, les m&#233;cr&#233;ants pr&#233;tendent quil est inutile de tellement je&#251;ner. Cest l&#224; un raisonnement arrogant et impie.


H&#233;las oui! soupira le moine.


As-tu vu les diables chez eux? demanda le P&#232;re Th&#233;raponte.


Chez qui? sinforma timidement le moine.


Lann&#233;e derni&#232;re, je suis all&#233; chez le P&#232;re Abb&#233; &#224; la Pentec&#244;te, je ny suis pas retourn&#233; depuis. Jai vu alors un diable cach&#233; sur la poitrine dun moine, sous le froc, seules les cornes apparaissaient; un second moine en avait un dans sa poche, qui &#233;piait, les yeux vifs, parce que je lui faisais peur; un troisi&#232;me donnait asile &#224; un diablotin dans ses entrailles impures; enfin un autre en portait un, suspendu &#224; son cou, accroch&#233;, sans le voir.


Vous les avez vus? insista le moine dObdorsk.


Oui, te dis-je, de mes yeux vus. En quittant le P&#232;re Abb&#233;, japer&#231;us un diable qui se cachait de moi derri&#232;re la porte, un gaillard long dune aune ou davantage, la queue &#233;paisse et fauve; le bout se prit dans la fente, je fermai violemment la porte et lui pin&#231;ai la queue. Mon diable de g&#233;mir, de se d&#233;battre, je fis sur lui trois fois le signe de la croix. Il creva sur place comme une araign&#233;e &#233;cras&#233;e. Il a d&#251; pourrir dans un coin; il empeste, mais eux, ils ne le voient ni ne le sentent. Voil&#224; un an que je ny vais plus. &#192; toi seul, en tant qu&#233;tranger, je r&#233;v&#232;le ces choses.


Vos paroles sont terribles! Dites-moi, &#233;minent et bienheureux P&#232;re, est-il vrai, comme on le pr&#233;tend dans les terres les plus lointaines, que vous seriez en relation permanente avec le Saint-Esprit?


Il descend parfois sur moi.


Sous quelle forme?


Sous la forme dun oiseau.


Dune colombe, sans doute?


&#199;a cest le Saint-Esprit; mais je parle de lEsprit Saint, qui est diff&#233;rent. Il peut descendre sous la forme dun autre oiseau: une hirondelle ou un chardonneret, parfois une m&#233;sange.


Comment pouvez-vous le reconna&#238;tre?


Il parle.


Quelle langue parle-t-il?


La langue des hommes.


Et que vous dit-il?


Aujourdhui, il ma annonc&#233; la visite dun imb&#233;cile qui me poserait des questions oiseuses. Tu es bien curieux, moine.


Vos paroles sont redoutables, bienheureux et v&#233;n&#233;r&#233; P&#232;re.


Le moine hochait la t&#234;te, mais la m&#233;fiance apparaissait dans ses yeux craintifs.


Vois-tu cet arbre? demanda, apr&#232;s une pause, le P&#232;re Th&#233;raponte.


Je le vois, bienheureux P&#232;re.


Pour toi, cest un orme, mais pour moi, tout autre chose.


Et quoi donc? senquit le moine anxieux.


Tu vois ces deux branches? La nuit, parfois, ce sont les bras du Christ qui s&#233;tendent vers moi, qui me cherchent; je les vois clairement et je fr&#233;mis. Oh! cest terrible!


Pourquoi terrible, si cest le Christ lui-m&#234;me?


Une nuit, il me saisira, menl&#232;vera.


Vivant?


Tu ne sais donc rien de la gloire d&#201;lie? Il vous &#233;treint et vous enl&#232;ve


Apr&#232;s cette conversation, le moine dObdorsk regagna la cellule quon lui avait assign&#233;e; il &#233;tait assez perplexe, mais son c&#339;ur linclinait davantage vers le P&#232;re Th&#233;raponte que vers le P&#232;re Zosime. Notre moine prisant par-dessus tout le je&#251;ne, il n&#233;tait pas surpris quun aussi grand je&#251;neur que le P&#232;re Th&#233;raponte v&#238;t des merveilles. Ses paroles semblaient absurdes, &#233;videmment, mais Dieu savait ce quelles signifiaient, et souvent les innocents, pour lamour du Christ, parlent et agissent dune mani&#232;re encore plus &#233;trange. Il prenait plaisir &#224; croire sinc&#232;rement au diable, et &#224; sa queue pinc&#233;e, non seulement dans le sens all&#233;gorique, mais litt&#233;ral. De plus, d&#232;s avant son arriv&#233;e au monast&#232;re, il avait une grande pr&#233;vention contre le star&#233;tisme, quil consid&#233;rait avec beaucoup dautres comme une innovation nuisible. Pendant la journ&#233;e pass&#233;e au monast&#232;re, il avait pu remarquer le secret murmure de certains groupes frivoles, oppos&#233;s &#224; cette institution. En outre, c&#233;tait une nature insinuante et subtile, qui t&#233;moignait pour toutes choses une grande curiosit&#233;. Aussi la nouvelle du nouveau miracle accompli par le starets Zosime le plongea-t-elle dans une profonde perplexit&#233;. Plus tard, Aliocha se rappela, parmi les religieux qui se pressaient autour du starets et de sa cellule, la fr&#233;quente apparition de cet h&#244;te curieux qui se faufilait partout, pr&#234;tant loreille et interrogeant tout le monde. Il ny fit gu&#232;re attention sur le moment, car il avait autre chose en t&#234;te. Le starets, qui s&#233;tait recouch&#233;, &#233;prouvant de la lassitude, se souvint de lui &#224; son r&#233;veil et r&#233;clama sa pr&#233;sence. Aliocha accourut. Autour du mourant, il ny avait alors que le P&#232;re Pa&#239;sius, le P&#232;re Joseph et le novice Porphyre. Le vieillard, fixant Aliocha de ses yeux fatigu&#233;s, lui demanda:


Est-ce que les tiens tattendent, mon fils?


Aliocha se troubla.


Nont-ils pas besoin de toi? As-tu promis &#224; quelquun daller le voir aujourdhui?


Jai promis &#224; mon p&#232;re &#224; mes fr&#232;res &#224; dautres aussi


Tu vois! Vas-y tout de suite et ne tafflige pas. Sache-le, je ne mourrai point sans avoir prononc&#233; devant toi mes supr&#234;mes paroles ici-bas. Cest &#224; toi que je les l&#233;guerai, mon cher fils, car je sais que tu maimes. Et maintenant, va tenir ta promesse.


Aliocha se soumit imm&#233;diatement, bien quil lui en co&#251;t&#226;t de s&#233;loigner. Mais la promesse dentendre les derni&#232;res paroles de son ma&#238;tre, tel un legs personnel, le transportait dall&#233;gresse. Il se h&#226;ta, afin de pouvoir revenir plus vite, apr&#232;s avoir tout termin&#233;. Quand ils eurent quitt&#233; la cellule, le P&#232;re Pa&#239;sius lui adressa, sans aucun pr&#233;ambule, des paroles qui limpressionn&#232;rent profond&#233;ment.


Souviens-toi toujours, jeune homme, que la science du monde s&#233;tant d&#233;velopp&#233;e, en ce si&#232;cle principalement, elle a diss&#233;qu&#233; nos livres saints et, apr&#232;s une analyse impitoyable, nen a rien laiss&#233; subsister. Mais en diss&#233;quant les parties, les savants ont perdu de vue lensemble, et leur aveuglement a de quoi &#233;tonner. Lensemble se dresse devant leurs yeux, aussi in&#233;branlable quauparavant, et lenfer ne pr&#233;vaudra pas contre lui. L&#201;vangile na-t-il pas dix-neuf si&#232;cles dexistence, ne vit-il pas encore maintenant dans les &#226;mes des individus comme dans les mouvements des masses? Il subsiste m&#234;me, toujours in&#233;branlable, dans les &#226;mes des ath&#233;es destructeurs de toute croyance! Car ceux qui ont reni&#233; le christianisme et se r&#233;voltent contre lui, ceux-l&#224; m&#234;mes sont demeur&#233;s au fond fid&#232;les &#224; limage du Christ, car ni leur sagesse ni leur passion nont pu cr&#233;er pour lhomme un mod&#232;le qui f&#251;t sup&#233;rieur &#224; celui indiqu&#233; autrefois par le Christ. Toute tentative en ce sens a honteusement avort&#233;. Souviens-toi de cela, jeune homme, car ton starets mourant tenvoie dans le monde. Peut-&#234;tre quen te rappelant ce grand jour tu noublieras point ces paroles, que je tadresse pour ton bien, car tu es jeune, grandes sont les tentations du monde, et tu nas sans doute pas la force de les supporter. Et maintenant va, pauvre orphelin.


Sur ce, le P&#232;re Pa&#239;sius lui donna sa b&#233;n&#233;diction. En r&#233;fl&#233;chissant &#224; ces paroles impr&#233;vues, Aliocha comprit quil avait trouv&#233; un nouvel ami et un guide indulgent dans ce moine jusqualors rigoureux et rude &#224; son &#233;gard. Sans doute, le starets, se sentant &#224; larticle de la mort, avait-il recommand&#233; son jeune ami aux soins spirituels du P&#232;re Pa&#239;sius, dont cette hom&#233;lie attestait le z&#232;le: il se h&#226;tait darmer ce jeune esprit pour la lutte contre les tentations et de pr&#233;server cette jeune &#226;me quon lui l&#233;guait, en &#233;levant autour delle le rempart le plus solide quil p&#251;t imaginer.



II. Aliocha chez son p&#232;re

Aliocha commen&#231;a par se rendre chez son p&#232;re. En approchant, il se rappela que Fiodor Pavlovitch lui avait recommand&#233; la veille dentrer &#224; linsu dIvan. Pourquoi? se demanda-t-il. Si mon p&#232;re veut me faire une confidence, est-ce une raison pour entrer furtivement? Il voulait sans doute, dans son &#233;motion, me dire autre chose et il na pas pu. N&#233;anmoins il fut bien aise dapprendre de Marthe Ignati&#232;vna, qui lui ouvrit la porte du jardin (Grigori &#233;tait couch&#233;, malade), quIvan &#233;tait sorti depuis deux heures.


Et mon p&#232;re?


Il sest lev&#233;, il prend son caf&#233;, r&#233;pondit la vieille.


Aliocha entra. Le vieux, assis &#224; sa table en pantoufles et en veston us&#233;, examinait des comptes pour se distraire, sans y prendre, du reste, grand int&#233;r&#234;t: son attention &#233;tait ailleurs. Il se trouvait seul &#224; la maison, Smerdiakov &#233;tant parti aux provisions. Bien quil se f&#251;t lev&#233; de bonne heure et quil f&#238;t le brave, il paraissait fatigu&#233;, affaibli. Son front, o&#249; s&#233;taient form&#233;es pendant la nuit des ecchymoses, &#233;tait entour&#233; dun foulard rouge. Le nez, fortement enfl&#233;, donnait &#224; son visage une expression particuli&#232;rement m&#233;chante, irrit&#233;e. Le vieillard, qui sen rendait compte, accueillit Aliocha dun regard peu amical.


Le caf&#233; est froid, dit-il dun ton sec, je ne ten offre pas. Aujourdhui, mon cher, je nai quune soupe de poisson et je ninvite personne. Pourquoi es-tu venu?


Je suis venu prendre de vos nouvelles, prof&#233;ra Aliocha.


Oui. Dailleurs, je tavais pri&#233; hier de venir. Sottises que tout cela! Tu tes d&#233;rang&#233; en vain. Je savais bien que tu viendrais.


Ses paroles refl&#233;taient le sentiment le plus malveillant. Cependant il s&#233;tait lev&#233; et examinait anxieusement son nez au miroir (pour la quaranti&#232;me fois peut-&#234;tre depuis le matin). Il arrangea avec coquetterie son foulard rouge.


Le rouge me va mieux, le blanc rappelle lh&#244;pital, d&#233;clara-t-il sur un ton sentencieux. Eh bien! Quoi de nouveau? Que devient ton starets?


Il va tr&#232;s mal, il mourra peut-&#234;tre aujourdhui, dit Aliocha; mais son p&#232;re ny prit pas garde.


Ivan est sorti, dit-il soudain. Il sefforce de chiper &#224; Mitia sa fianc&#233;e, cest pour cela quil reste ici, ajouta-t-il rageur, la bouche contract&#233;e, en regardant Aliocha.


Vous la-t-il dit lui-m&#234;me?


Depuis longtemps, il y a d&#233;j&#224; trois semaines. Ce nest pas pour massassiner en cachette quil est venu, il a donc un but.


Comment! Pourquoi dites-vous cela? fit Aliocha avec angoisse.


Il ne demande pas dargent, cest vrai; dailleurs, il naura rien. Voyez-vous, mon tr&#232;s cher Alex&#233;i Fiodorovitch, jai lintention de vivre le plus longtemps possible, prenez-en note; jai donc besoin de tout mon argent, et plus javancerai en &#226;ge, plus il men faudra, continua Fiodor Pavlovitch, les mains dans les poches de son veston tach&#233;, en calmande jaune. &#192; cinquante-cinq ans, jai conserv&#233; ma force virile, et je compte bien que cela durera encore vingt ans; or, je vieillirai, je deviendrai repoussant, les femmes ne viendront plus de bon c&#339;ur, jaurai donc besoin dargent. Voil&#224; pourquoi jen amasse le plus possible, pour moi seul, mon cher fils Alex&#233;i Fiodorovitch, sachez-le bien, car je veux vivre jusqu&#224; la fin dans le libertinage. Rien ne vaut ce mode dexistence; tout le monde d&#233;blat&#232;re contre lui et tout le monde le pratique, mais en cachette, tandis que moi je my adonne au grand jour. Cest &#224; cause de ma franchise que tous les gredins me sont tomb&#233;s dessus. Quant &#224; ton paradis, Alex&#233;i Fiodorovitch, tu sauras que je nen veux pas; en admettant quil existe, il ne saurait convenir &#224; un homme comme il faut. On sendort pour ne plus se r&#233;veiller, voil&#224; mon id&#233;e. Faites dire une messe pour moi si vous voulez; sinon, que le diable vous emporte! Voil&#224; ma philosophie. Hier, Ivan a bien parl&#233; &#224; ce sujet, pourtant nous &#233;tions so&#251;ls. Cest un h&#226;bleur d&#233;pourvu d&#233;rudition Il na gu&#232;re dinstruction, sais-tu? il se tait et rit de vous en silence, voil&#224; tout son talent.


Aliocha &#233;coutait sans mot dire.


Pourquoi ne me parle-t-il pas? Et quand il parle, il fait le malin; cest un mis&#233;rable, ton Ivan! J&#233;pouserai tout de suite Grouchegnka, si je veux. Car avec de largent, il suffit de vouloir, Alex&#233;i Fiodorovitch, on a tout. Cest ce dont Ivan a peur, il me surveille et, pour emp&#234;cher mon mariage, il pousse Mitia &#224; me devancer; de la sorte, il entend me pr&#233;server de Grouchegnka (dans lespoir dh&#233;riter si je ne l&#233;pouse pas!); dautre part, si Mitia se marie avec elle, Ivan lui souffle sa riche fianc&#233;e, voil&#224; son calcul! Cest un mis&#233;rable, ton Ivan.


Comme vous &#234;tes irascible! Cest la suite dhier; vous devriez vous coucher, dit Aliocha.


Tes paroles ne mirritent pas, observa le vieillard, tandis que venant dIvan elles me f&#226;cheraient, ce nest quavec toi que jai eu de bons moments, car je suis m&#233;chant.


Vous n&#234;tes pas m&#233;chant, vous avez lesprit fauss&#233;, objecta Aliocha, souriant.


Je voulais faire arr&#234;ter ce brigand de Mitia, et maintenant je ne sais quel parti prendre. Sans doute, cela passe aujourdhui pour un pr&#233;jug&#233; de respecter p&#232;re et m&#232;re; n&#233;anmoins les lois ne permettent pas encore de tra&#238;ner un p&#232;re par les cheveux, de le frapper au visage &#224; coups de botte, dans sa propre maison, et de le menacer, devant t&#233;moins, de venir lachever. Si je voulais, je le materais et je pourrais le faire arr&#234;ter pour la sc&#232;ne dhier.


Alors vous ne voulez pas porter plainte?


Ivan men a dissuad&#233;. Je me moque dIvan, mais il y a une chose


Il se pencha vers Aliocha et continua dun ton confidentiel:


Que je le fasse arr&#234;ter, le gredin, elle le saura et accourra vers lui! Mais quelle apprenne quil ma &#224; moiti&#233; assomm&#233;, moi, d&#233;bile vieillard, elle labandonnera peut-&#234;tre et viendra me voir Tel est son caract&#232;re; elle nagit que par contradiction; je la connais &#224; fond! Tu ne veux pas de cognac? Prends donc du caf&#233; froid, je te verserai dedans un peu de cognac, un quart de petit verre; cela donne bon go&#251;t.


Non, merci. Jemporterai ce pain si vous le permettez, dit Aliocha, en prenant un petit pain mollet, quil glissa dans la poche de son froc. Vous ne devriez plus boire de cognac, conseilla-t-il dun ton timide, en jetant un coup d&#339;il furtif sur le vieillard.


Tu as raison, cela mirrite. Mais rien quun petit verre


Il ouvrit le buffet, se versa un petit verre, referma le meuble et en remit la clef dans sa poche.


Cela suffit, je ne cr&#232;verai pas dun petit verre.


Vous voil&#224; meilleur!


Hum! Je taime m&#234;me sans cognac, et je suis une canaille pour les canailles. Ivan ne part pas pour Tchermachnia, cest afin de mespionner. Il veut savoir combien je donnerai &#224; Grouchegnka, si elle vient. Ce sont tous des mis&#233;rables! Dailleurs, je renie Ivan, je ne le comprends pas. Do&#249; vient-il? Son &#226;me nest pas faite comme la n&#244;tre. Il compte sur mon h&#233;ritage. Mais je ne laisserai pas de testament, sachez-le. Quant &#224; Mitia, je l&#233;craserai comme un cafard; je les fais craquer la nuit sous ma pantoufle, et ton Mitia craquera de m&#234;me. Je dis ton Mitia parce que tu laimes, mais cela ne me fait pas peur. Si c&#233;tait Ivan qui laim&#226;t, je craindrais pour moi-m&#234;me. Mais Ivan naime personne, il nest pas des n&#244;tres, les gens comme lui, mon cher, ne sont pas pareils &#224; nous, cest de la poussi&#232;re Que le vent souffle, et cette poussi&#232;re senvole! Cest une fantaisie qui ma pris hier quand je tai dit de venir aujourdhui; je voulais me renseigner par ton interm&#233;diaire au sujet de Mitia; est-ce quen &#233;change de mille ou deux mille roubles, ce gueux, ce vaurien, consentirait &#224; sen aller dici pour cinq ans, ou mieux pour trente-cinq ans, et &#224; renoncer &#224; Grouchka? Hein?


Je je lui demanderai, murmura Aliocha. Pour trois mille roubles, peut-&#234;tre quil


Nenni! Il ne faut rien demander maintenant! Je me suis ravis&#233;. Cest une lubie qui ma pris hier. Je ne lui donnerai rien, pas une obole, jai besoin de mon argent, r&#233;p&#233;ta le vieux avec un geste expressif. De toute fa&#231;on, je l&#233;craserai comme un cafard. Ne lui dis rien, il compterait encore l&#224;-dessus. Mais tu nas rien &#224; faire chez moi, va-ten. Et sa fianc&#233;e, Catherine Ivanovna, quil ma toujours cach&#233;e si soigneusement, l&#233;pousera-t-elle, oui ou non? Tu es all&#233; la voir hier, je crois?


Elle ne veut labandonner &#224; aucun prix.


Voil&#224; les individus quaiment ces tendres demoiselles! Des noceurs, des gredins! Elles ne valent rien, ces p&#226;les cr&#233;atures! Si javais sa jeunesse et ma figure dalors (car &#224; vingt-huit ans, j&#233;tais mieux que lui), je remporterais m&#234;me succ&#232;s. Canaille, va! Mais il naura pas Grouchegnka, il ne laura pas Je le broierai


Il redevint hargneux &#224; ces derni&#232;res paroles.


Va-ten aussi, tu nas rien &#224; faire chez moi aujourdhui, dit-il s&#232;chement.


Aliocha sapprocha pour lui dire adieu et le baisa &#224; l&#233;paule.


Pourquoi? demanda le vieux surpris. Crois-tu donc que nous nous voyons pour la derni&#232;re fois?


Pas du tout, cest par hasard


Moi aussi je dis cela comme &#231;a fit le vieillard en le regardant. &#201;coute, &#233;coute, cria-t-il derri&#232;re lui, reviens bient&#244;t, il y aura une soupe de poisson fameuse, pas comme aujourdhui. Viens demain, entends-tu?


Aussit&#244;t quAliocha fut sorti, il retourna au buffet et absorba un demi-verre de cognac.


En voil&#224; assez! marmotta-t-il en soufflant.


Il referma le buffet, remit la clef dans sa poche, puis, &#224; bout de forces, alla s&#233;tendre sur son lit o&#249; il sendormit aussit&#244;t.



III. La rencontre avec les &#233;coliers

Quel bonheur que mon p&#232;re ne mait pas questionn&#233; au sujet de Grouchegnka, se disait Aliocha en se dirigeant vers la maison de Mme Khokhlakov; il aurait fallu lui raconter ma rencontre dhier. Il pensait avec chagrin que, durant la nuit, les adversaires avaient repris des forces, que leurs c&#339;urs &#233;taient de nouveau endurcis. Mon p&#232;re est irrit&#233; et m&#233;chant, il demeure ancr&#233; dans son id&#233;e. Dmitri sest lui aussi affermi et doit avoir un plan Il faut absolument que je le rencontre aujourdhui


Mais les r&#233;flexions dAliocha furent interrompues par un incident qui, malgr&#233; son peu dimportance, ne laissa pas de le frapper. Comme il approchait de la rue Saint-Michel, parall&#232;le &#224; la Grand-Rue dont elle nest s&#233;par&#233;e que par un ruisseau (notre ville en est sillonn&#233;e), il aper&#231;ut en bas, devant la passerelle, un petit groupe d&#233;coliers, enfants de neuf &#224; douze ans au plus. Ils retournaient chez eux apr&#232;s la classe, avec leurs sacs en bandouli&#232;re; dautres le portaient fix&#233; au dos par des courroies; les uns navaient quune veste, dautres des pardessus; quelques-uns portaient des bottes pliss&#233;es, de ces bottes dans lesquelles aiment &#224; parader les enfants g&#226;t&#233;s par des parents &#224; leur aise. Le groupe discutait avec animation et semblait tenir conseil. Aliocha sint&#233;ressait toujours aux enfants quil rencontrait, c&#233;tait le cas &#224; Moscou, et bien quil pr&#233;f&#233;r&#226;t les b&#233;b&#233;s dans les trois ans, les &#233;coliers de dix &#224; onze ans lui plaisaient beaucoup. Aussi, malgr&#233; ses pr&#233;occupations, voulut-il les aborder, entrer en conversation avec eux. En sapprochant, il consid&#233;rait leurs visages vermeils et remarqua que tous les gar&#231;ons tenaient une ou deux pierres &#224; la main. Au-del&#224; du ruisseau, &#224; environ trente pas, se tenait, adoss&#233; &#224; une palissade, un &#233;colier avec son sac sur la hanche, paraissant dix ans au plus, p&#226;le, lair maladif, avec des yeux noirs qui &#233;tincelaient. Il scrutait du regard les six &#233;coliers, ses camarades, avec lesquels il semblait f&#226;ch&#233;. Aliocha savan&#231;a et sadressant &#224; un gar&#231;on fris&#233;, blond, vermeil, en veston noir, il fit observer, en le regardant:


Quand javais votre &#226;ge, on portait le sac du c&#244;t&#233; gauche, afin de latteindre de la main droite; mais le v&#244;tre est du c&#244;t&#233; droit, ce ne doit pas &#234;tre commode.


Sans aucune pr&#233;m&#233;ditation, Aliocha avait commenc&#233; par cette remarque pratique; un adulte ne peut proc&#233;der autrement sil veut gagner la confiance dun enfant et surtout dun groupe denfants. Il fallait d&#233;buter s&#233;rieusement, pratiquement, pour se mettre sur un pied d&#233;galit&#233;. Dinstinct, Aliocha sen rendit compte.


Il est gaucher, r&#233;pondit aussit&#244;t un autre gar&#231;on de onze ans, &#224; lair r&#233;solu.


Les cinq autres fixaient Aliocha.


Il lance les pierres de la main gauche, fit remarquer un troisi&#232;me.


Au m&#234;me instant, une pierre fut jet&#233;e sur le groupe, effleurant le gaucher, mais elle alla se perdre, quoique envoy&#233;e avec adresse et vigueur. Elle avait &#233;t&#233; lanc&#233;e par le gar&#231;on post&#233; au-del&#224; du ruisseau.


Hardi, cogne dessus, Smourov! cri&#232;rent-ils tous. Le gaucher ne se fit pas prier et rendit aussit&#244;t la pareille; il neut pas de succ&#232;s et sa pierre frappa le sol. Ladversaire riposta par un caillou qui atteignit assez rudement Aliocha &#224; l&#233;paule. On voyait &#224; trente pas que ce gamin avait les poches de son pardessus gonfl&#233;es de pierres.


Cest vous quil visait, car vous &#234;tes un Karamazov, s&#233;cri&#232;rent les gar&#231;ons en &#233;clatant de rire. Allons, tous &#224; la fois sur lui, feu!


Six pierres vol&#232;rent ensemble. Atteint &#224; la t&#234;te, le gamin tomba, mais pour se relever aussit&#244;t, et riposta avec acharnement. Des deux c&#244;t&#233;s ce fut un bombardement ininterrompu; beaucoup, dans le groupe, avaient aussi leurs poches pleines de projectiles.


Y pensez-vous? Navez-vous pas honte, mes amis? Six contre un! Vous allez le tuer! s&#233;cria Aliocha.


Il courut en avant sexposer aux projectiles pour prot&#233;ger ainsi le gamin au-del&#224; du ruisseau. Trois ou quatre sarr&#234;t&#232;rent pour une minute.


Cest lui qui a commenc&#233;! cria dune voix irrit&#233;e un gar&#231;on en blouse rouge. Cest un vaurien; tant&#244;t il a bless&#233; en classe Krassotkine avec son canif, le sang a coul&#233;, Krassotkine na pas voulu rapporter; mais lui, il faut le battre


Pourquoi donc? Vous devez le taquiner vous-m&#234;mes?


Il vous a encore envoy&#233; une pierre dans le dos, il vous conna&#238;t, s&#233;cri&#232;rent les enfants. Cest vous quil vise, maintenant. Allons, tous encore sur lui; ne le manque pas, Smourov!


Le bombardement recommen&#231;a, cette fois impitoyable. Le gamin isol&#233; re&#231;ut une pierre &#224; la poitrine; il poussa un cri, se mit &#224; pleurer, et senfuit par la mont&#233;e vers la rue Saint-Michel. Dans le groupe on s&#233;cria: Ha! il a eu peur, il sest sauv&#233;, le torchon de tille!


Vous ne savez pas encore, Karamazov, comme il est vil; ce serait peu de le tuer, r&#233;p&#233;ta le gar&#231;on aux yeux ardents, qui paraissait &#234;tre le plus &#226;g&#233;.


Cest un rapporteur? demanda Aliocha.


Les gar&#231;ons &#233;chang&#232;rent des regards dun air moqueur.


Vous allez par la rue Saint-Michel? continua le m&#234;me. Alors, rattrapez-le Voyez, il sest arr&#234;t&#233; de nouveau, il attend et vous regarde.


Il vous regarde, il vous regarde! reprirent les gamins.


Demandez-lui donc sil aime un torchon de tille d&#233;fait. Vous entendez, demandez-lui &#231;a.


Ce fut un &#233;clat de rire g&#233;n&#233;ral. Aliocha et les enfants croisaient leurs regards.


Ny allez pas, il vous blessera, cria obligeamment Smourov.


Mes amis, je ne le questionnerai pas &#224; propos du torchon de tille, car vous devez le taquiner de cette mani&#232;re, mais je minformerai aupr&#232;s de lui pourquoi vous le ha&#239;ssez tant


Informez-vous, informez-vous, cri&#232;rent les gamins en riant.


Aliocha franchit la passerelle et gravit la mont&#233;e le long de la palissade, droit au r&#233;prouv&#233;.


Attention, lui cria-t-on, il ne vous craint pas, il va vous frapper en tra&#238;tre, comme Krassotkine.


Le gar&#231;on lattendait immobile. Arriv&#233; tout pr&#232;s, Aliocha se trouva en pr&#233;sence dun enfant de neuf ans, faible, ch&#233;tif, au visage ovale, p&#226;le, maigre, avec de grands yeux sombres qui le regardaient haineusement. Il &#233;tait v&#234;tu dun vieux pardessus, devenu trop court. Ses bras nus sortaient de ses manches. Il avait une grande pi&#232;ce au genou droit de son pantalon et un trou &#224; son soulier droit, &#224; la place du gros orteil, dissimul&#233; avec de lencre. Les poches du pardessus &#233;taient gonfl&#233;es de pierres. Aliocha sarr&#234;ta &#224; deux pas et le regarda dun air interrogateur. Le gamin, devinant aux yeux dAliocha quil navait pas lintention de le battre, reprit courage et parla le premier.


J&#233;tais seul contre six Je les assommerai tous, dit-il, le regard &#233;tincelant.


Une pierre a d&#251; vous faire tr&#232;s mal, observa Aliocha.


Jai atteint Smourov &#224; la t&#234;te, moi, r&#233;pliqua-t-il.


Ils mont dit que vous me connaissiez et que vous maviez lanc&#233; une pierre &#224; dessein, demanda Aliocha.


Lenfant le regardait dun air sombre.


Je ne vous connais pas. Est-ce que vous me connaissez? continua-t-il.


Laissez-moi tranquille! s&#233;cria soudain le gar&#231;on dune voix irrit&#233;e et le regard hostile, mais sans quitter sa place; il semblait attendre quelque chose.


Cest bien, je men vais, fit Aliocha, mais je ne vous connais pas et ne veux pas vous taquiner. Pourtant vos camarades mont dit comment il fallait faire. Adieu.


Esp&#232;ce densoutan&#233;! cria le gamin en suivant Aliocha du m&#234;me regard haineux et provocant. Il se mit sur la d&#233;fensive, croyant que celui-ci allait se jeter sur lui, mais Aliocha se retourna, le regarda, et suivit son chemin. Il navait pas fait trois pas quil re&#231;ut dans le dos le plus gros des cailloux qui remplissaient la poche du pardessus.


Comment, par-derri&#232;re! Cest donc vrai, ce quils disent, que vous attaquez en tra&#238;tre?


Aliocha se retourna; vis&#233; &#224; la figure, il eut le temps de se garer et un nouveau projectile latteignit au coude.


Navez-vous pas honte? Que vous ai-je fait? s&#233;cria-t-il.


Le gamin attendait, silencieux et agressif, persuad&#233; que cette fois Aliocha riposterait; voyant que sa victime ne bougeait toujours pas, il devint furieux comme un petit fauve et s&#233;lan&#231;a. Avant quAliocha e&#251;t pu faire un mouvement, le dr&#244;le lui avait empoign&#233; la main gauche et cruellement mordu un doigt. Aliocha poussa un cri de douleur, et t&#226;cha de se d&#233;gager. Le gamin le l&#226;cha enfin, recula &#224; lancienne distance. La morsure, pr&#232;s de longle, &#233;tait profonde; le sang coulait. Aliocha sortit son mouchoir, en enveloppa solidement sa main bless&#233;e. Cela prit environ une minute. Cependant le gamin attendait. Aliocha leva sur lui son paisible regard.


Eh bien, dit-il, voyez comme vous mavez mordu cruellement. &#199;a suffit, je pense! Maintenant, dites-moi ce que je vous ai fait.


Le gar&#231;on le consid&#233;ra avec surprise.


Je ne vous connais pas du tout et vous vois pour la premi&#232;re fois, poursuivit Aliocha, avec le m&#234;me calme, mais je dois vous avoir fait quelque chose, vous ne mauriez pas tourment&#233; pour rien. Alors, dites-moi, que vous ai-je fait, en quoi suis-je coupable devant vous?


En guise de r&#233;ponse, lenfant se mit &#224; sangloter et se sauva. Aliocha le suivit lentement dans la rue Saint-Michel et laper&#231;ut encore longtemps, qui courait en pleurant, sans se retourner. Il se promit, d&#232;s quil aurait le temps, de le retrouver et d&#233;claircir cette &#233;nigme.



IV. Chez les dames Khokhlakov

Il arriva bient&#244;t chez Mme Khokhlakov, dont la maison, &#224; deux &#233;tages et en pierre, &#233;tait une des plus belles de notre ville. Bien quelle habit&#226;t plus souvent un domaine situ&#233; dans une autre province, ou sa maison de Moscou, elle en poss&#233;dait une dans notre ville, qui lui venait de sa famille. Au reste, la plus grande de ses trois propri&#233;t&#233;s se trouvait dans notre district, mais elle n&#233;tait encore venue que fort rarement chez nous. Elle accourut &#224; la rencontre dAliocha dans le vestibule.


Vous avez re&#231;u ma lettre &#224; propos du nouveau miracle? demanda-t-elle nerveusement.


Oui, je lai re&#231;ue.


Vous lavez fait circuler, montr&#233;e &#224; tout le monde? Il a rendu un fils &#224; sa m&#232;re?


Il mourra sans doute aujourdhui, dit Aliocha.


Je le sais. Oh! comme je voudrais parler de tout cela, avec vous ou avec un autre! Non, avec vous, avec vous! Et dire que je ne peux pas le voir, quel dommage! Toute la ville est en &#233;moi, tout le monde est dans lattente. &#192; propos savez-vous que Catherine Ivanovna est en ce moment chez nous?


Ah! lheureuse rencontre! sexclama Aliocha. Elle ma recommand&#233; daller la voir aujourdhui.


Je sais, je sais. On ma racont&#233; en d&#233;tail ce qui sest pass&#233; hier cette sc&#232;ne horrible avec cette cr&#233;ature. Cest tragique[[73]: #_ftnref73 En fran&#231;ais dans le texte.], et, &#224; sa place je ne sais pas ce que jaurais fait. Et votre fr&#232;re Dmitri, quel homme, mon Dieu! Alex&#233;i Fiodorovitch, je membrouille; figurez-vous que votre fr&#232;re est ici, cest-&#224;-dire pas ce terrible personnage, mais lautre, Ivan. Il a un entretien solennel avec Catherine Ivanovna Si vous saviez ce qui se passe entre eux, cest affreux, cest d&#233;chirant, cest invraisemblable! Ils se tourmentent &#224; plaisir, ils le savent, et en tirent une &#226;pre jouissance. Je vous attendais, javais soif de vous! Je ne puis supporter cela. Je vais tout vous raconter. Ah! jallais oublier lessentiel. Dites-moi, pourquoi Lise a-t-elle une crise nerveuse? &#199;a la prise d&#232;s quelle a &#233;t&#233; inform&#233;e de votre arriv&#233;e.


Maman, cest vous qui avez une crise, ce nest pas moi, gazouilla soudain la voix de Lise qui venait de la chambre voisine, &#224; travers lentreb&#226;illement.


Louverture &#233;tait toute petite et la voix aigu&#235;, tout &#224; fait comme lorsquon a une violente envie de rire et quon sefforce de la r&#233;primer. Aliocha avait remarqu&#233; cette fente, par o&#249; Lise devait lexaminer de son fauteuil, sans quil p&#251;t sen rendre compte.


Tes caprices pourraient bien en effet me donner une crise! Et pourtant, Alex&#233;i Fiodorovitch, elle a &#233;t&#233; malade toute la nuit, la fi&#232;vre, des g&#233;missements, que sais-je encore! Avec quelle impatience jai attendu le jour, et larriv&#233;e du docteur Herzenstube! Il dit quil ny comprend rien, quil faut attendre. Quand il vient, il r&#233;p&#232;te toujours la m&#234;me chose. D&#232;s que vous &#234;tes entr&#233;, elle a pouss&#233; un cri et a voulu &#234;tre transport&#233;e dans son ancienne chambre


Maman, je ne savais pas du tout quil allait venir, ce nest pas pour l&#233;viter que jai voulu passer chez moi.


Ce nest pas vrai, Lise; Julie guettait Alex&#233;i Fiodorovitch et a couru tannoncer son arriv&#233;e.


Ch&#232;re petite maman, voil&#224; qui nest pas malin de votre part. Vous feriez mieux de dire &#224; notre cher visiteur quil a prouv&#233; son peu desprit en se d&#233;cidant &#224; venir chez nous apr&#232;s la journ&#233;e dhier, alors que tout le monde se moque de lui.


Tu vas trop loin, Lise, et je tassure que je recourrai &#224; des mesures de rigueur. Personne ne se moque de lui; je suis fort heureuse quil soit venu; il mest n&#233;cessaire, indispensable. Oh! Alex&#233;i Fiodorovitch, que je suis malheureuse!


Quavez-vous donc, ma petite maman?


Ce qui me tue, Lise, ce sont tes caprices, ton inconstance, ta maladie, cette terrible nuit de fi&#232;vre, cet affreux et &#233;ternel Herzenstube, enfin tout, tout Et puis ce miracle! Oh! comme il ma frapp&#233;e, remu&#233;e, cher Alex&#233;i Fiodorovitch! Et cette trag&#233;die au salon, ou plut&#244;t cette com&#233;die. Dites-moi, le starets Zosime vivra-t-il jusqu&#224; demain? &#212;, mon Dieu, que marrive-t-il? Je ferme les yeux &#224; chaque instant et je me dis que tout cela est absurde, absurde.


Je vous serais bien oblig&#233;, linterrompit soudain Aliocha, de me donner un petit chiffon pour panser mon doigt qui me fait tr&#232;s mal; je me suis bless&#233;.


Aliocha d&#233;couvrit son doigt mordu, le mouchoir plein de sang. Mme Khokhlakov poussa un cri, ferma les yeux.


Mon Dieu, quelle blessure, cest affreux!


D&#232;s que Lise eut aper&#231;u le doigt dAliocha &#224; travers la fente, elle ouvrit la porte toute grande.


Venez, venez, dit-elle dune voix imp&#233;rieuse. Maintenant, tr&#234;ve de b&#234;tises! Mon Dieu, pourquoi &#234;tes-vous rest&#233; si longtemps sans rien dire? Il aurait pu perdre tout son sang, maman! O&#249; et comment cela vous est-il arriv&#233;? Avant tout de leau, de leau! Il faut laver la blessure, plonger le doigt dans leau froide pour faire cesser la douleur et ly tenir longtemps Vite, de leau, maman, dans un bol! Plus vite, voyons, fit-elle dun mouvement nerveux. La blessure dAliocha la consternait.


Ne faut-il pas envoyer chercher Herzenstube? s&#233;cria la m&#232;re.


Maman, vous me faites mourir, votre docteur viendra pour dire quil ny comprend rien! De leau, de leau! maman, pour lamour de Dieu, allez vous-m&#234;me stimuler Julie qui sest attard&#233;e je ne sais o&#249;; elle ne peut jamais venir &#224; temps! Plus vite, maman, ou je meurs


Mais cest une b&#234;tise! sexclama Aliocha, effray&#233; de leur &#233;moi.


Julie accourut avec de leau, Aliocha y trempa son doigt.


Maman, je vous en supplie, apportez de la charpie et de cette eau trouble pour les coupures, comment lappelle-t-on? Nous en avons, nous en avons maman, vous savez o&#249; est le flacon, dans votre chambre &#224; coucher, larmoire &#224; droite; il y a un grand flacon et de la charpie.


Tout de suite, Lise, mais ne crie pas, ne t&#233;nerve pas. Tu vois avec quel courage Alex&#233;i Fiodorovitch supporte sa douleur. O&#249; vous &#234;tes-vous bless&#233; ainsi, Alex&#233;i Fiodorovitch?


Elle sortit aussit&#244;t. Lise nattendait que cela.


Avant tout, r&#233;pondez &#224; ma question, dit-elle rapidement. O&#249; avez-vous pu vous blesser ainsi? Puis nous parlerons dautre chose. Allez-y!


Aliocha, devinant que le temps &#233;tait pr&#233;cieux, lui fit un r&#233;cit exact, bien quabr&#233;g&#233;, de son &#233;trange rencontre avec les &#233;coliers. Apr&#232;s lavoir &#233;cout&#233;, Lise joignit les mains.


Comment pouvez-vous, et encore dans cet habit, vous commettre avec des gamins! s&#233;cria-t-elle dun ton courrouc&#233;, comme si elle avait des droits sur lui. Apr&#232;s cela, vous n&#234;tes vous-m&#234;me quun gamin, le plus petit dentre eux. Pourtant, ne manquez pas de vous informer de ce dr&#244;le, et racontez-moi tout: il doit y avoir l&#224; un secret. Autre chose, maintenant. Pouvez-vous, malgr&#233; la douleur, parler sens&#233;ment de bagatelles?


Mais oui, dailleurs cela ne me fait plus si mal.


Cest parce que votre doigt est dans leau. Il faut la changer tout de suite, elle s&#233;chaufferait. Julie, va chercher un morceau de glace &#224; la cave, et un nouveau bol deau. La voil&#224; partie, jaborde le sujet. Mon cher Alex&#233;i Fiodorovitch, veuillez me rendre imm&#233;diatement ma lettre; maman peut rentrer dune minute &#224; lautre, et je ne veux pas


Je ne lai pas sur moi.


Ce nest pas vrai, vous lavez, j&#233;tais s&#251;re que vous me feriez cette r&#233;ponse. Jai tant regrett&#233;, toute la nuit, cette stupide plaisanterie. Rendez-moi ma lettre &#224; linstant. Rendez-la-moi!


Elle est rest&#233;e chez moi!


Vous devez me prendre pour une fillette, apr&#232;s la sotte plaisanterie de ma lettre, je vous en demande pardon! Mais, rendez-la-moi; si vraiment vous ne lavez pas sur vous, apportez-la aujourdhui sans faute.


Aujourdhui, cest impossible, car je retourne au monast&#232;re, et je ne viendrai pas vous voir pendant deux jours, trois, quatre peut-&#234;tre, parce que le starets Zosime


Quatre jours, quelle sottise! &#201;coutez, avez-vous beaucoup ri de moi?


Pas le moins du monde.


Pourquoi donc?


Parce que je vous ai crue, aveugl&#233;ment.


Vous moffensez!


Pas du tout. Jai pens&#233; tout de suite apr&#232;s avoir lu, que cela se r&#233;aliserait, car d&#232;s que le starets sera mort, il me faudra quitter le monast&#232;re. Ensuite, jach&#232;verai mes &#233;tudes, je passerai mes examens, et apr&#232;s le d&#233;lai l&#233;gal nous nous marierons. Je vous aimerai bien. Quoique je naie pas encore eu le temps dy songer, jai r&#233;fl&#233;chi que je ne trouverai jamais une femme meilleure que vous, et le starets mordonne de me marier


Je suis un monstre, on me roule sur un fauteuil, objecta en riant Lise, les joues empourpr&#233;es.


Je vous roulerai moi-m&#234;me, mais je suis s&#251;r que dici l&#224; vous serez r&#233;tablie.


Mais vous &#234;tes fou! prof&#233;ra Lise nerveusement. Tirer une telle conclusion dune simple plaisanterie! Voici maman, peut-&#234;tre fort &#224; propos. Maman, comment avez-vous pu rester si longtemps! Et voil&#224; Julie qui apporte la glace.


Ah! Lise, ne crie pas, je ten supplie. Jai la t&#234;te rompue Est-ce ma faute si tu as chang&#233; la charpie de place Jai cherch&#233;, cherch&#233; je soup&#231;onne que tu las fait expr&#232;s.


Je ne pouvais pas deviner quil arriverait avec un doigt mordu; sinon je laurais peut-&#234;tre fait expr&#232;s. Ma ch&#232;re maman, vous commencez &#224; dire des choses fort spirituelles.


Spirituelles, soit, mais de quels sentiments, Lise, &#224; l&#233;gard du doigt dAlex&#233;i Fiodorovitch et de tout ceci! Oh! mon cher Alex&#233;i Fiodorovitch, ce ne sont pas les d&#233;tails qui me tuent, ni un Herzenstube quelconque, mais le tout ensemble, le tout r&#233;uni, voil&#224; ce que je ne puis supporter.


En voil&#224; assez sur Herzenstube, maman, reprit Lise dans un joyeux rire, donnez-moi vite leau et la charpie. Cest de leau blanche, Alex&#233;i Fiodorovitch, le nom me revient, un excellent rem&#232;de. Maman, figurez-vous quil sest battu avec des gamins, dans la rue, et quun deux la mordu! Nest-il pas lui-m&#234;me un petit bonhomme, et peut-il se marier, maman, apr&#232;s cette aventure, car figurez-vous quil veut se marier? Le voyez-vous mari&#233;, nest-ce pas &#224; mourir de rire?


Lise riait de son petit rire nerveux, en regardant malicieusement Aliocha.


Que racontes-tu l&#224;, Lise, cest fort d&#233;plac&#233; de ta part! Dautant plus que ce gamin &#233;tait peut-&#234;tre enrag&#233;!


Ah! maman, comme sil y avait des enfants enrag&#233;s.


Pourquoi pas, Lise? Ce gamin a &#233;t&#233; mordu par un chien enrag&#233;, il lest devenu lui-m&#234;me et il a mordu quelquun &#224; son tour Comme elle vous a bien pans&#233;, Alex&#233;i Fiodorovitch, je naurais jamais su le faire comme &#231;a. Avez-vous mal?


Tr&#232;s peu.


Navez-vous pas peur de leau? demanda Lise.


Assez, Lise, jai parl&#233; peut-&#234;tre trop vite de rage, &#224; propos de ce gar&#231;on, et tu en conclus Dieu sait quoi. Catherine Ivanovna vient dapprendre votre arriv&#233;e, Alex&#233;i Fiodorovitch, elle d&#233;sire ardemment vous voir.


Ah! maman, allez-y seule; il ne peut pas encore, il souffre trop.


Je ne souffre pas du tout, je puis tr&#232;s bien y aller, protesta Aliocha.


Comment, vous partez? Ah, cest comme &#231;a!


Eh bien, quand jaurai fini, je reviendrai et nous pourrons bavarder autant quil vous plaira. Jai h&#226;te de voir Catherine Ivanovna, car je d&#233;sire rentrer le plus t&#244;t possible au monast&#232;re.


Maman, emmenez-le vite. Alex&#233;i Fiodorovitch, ne prenez pas la peine de revenir vers moi apr&#232;s avoir vu Catherine Ivanovna, allez tout droit &#224; votre monast&#232;re, cest l&#224; votre vocation! Quant &#224; moi, jai envie de dormir, je nai pas ferm&#233; l&#339;il de la nuit.


Ah! Lise, tu plaisantes, bien s&#251;r; cependant si tu tendormais, pour de bon?


Je resterai bien encore trois minutes, m&#234;me cinq si vous le voulez, marmotta Aliocha.


Emmenez-le donc plus vite, maman, cest un monstre.


Lise, tu as perdu la t&#234;te. Allons-nous-en, Alex&#233;i Fiodorovitch, elle est par trop capricieuse aujourdhui, jai peur de l&#233;nerver. Oh! quel malheur quune femme nerveuse! Mais peut-&#234;tre a-t-elle r&#233;ellement envie de dormir? Comme votre pr&#233;sence la vite inclin&#233;e au sommeil, et que cest bien!


Maman, que vous parlez gentiment! Je vous embrasse pour cela.


Moi de m&#234;me, Lise. &#201;coutez, Alex&#233;i Fiodorovitch, chuchota-t-elle dun air myst&#233;rieux, en s&#233;loignant avec le jeune homme, je ne veux pas vous influencer, ni soulever le voile; allez voir vous-m&#234;me ce qui se passe: cest terrible. La com&#233;die la plus fantastique qui se puisse r&#234;ver. Elle aime votre fr&#232;re Ivan et t&#226;che de se persuader quelle est &#233;prise de Dmitri. Cest affreux! Je vous accompagne et, si on le veut bien, jattendrai.



V. Le d&#233;chirement au salon

Lentretien au salon &#233;tait termin&#233;; Catherine Ivanovna, surexcit&#233;e, avait pourtant un air r&#233;solu. Lorsque Aliocha et Mme Khokhlakov entr&#232;rent, Ivan Fiodorovitch se levait pour partir. Il &#233;tait un peu p&#226;le et son fr&#232;re le consid&#233;ra avec inqui&#233;tude. Aliocha trouvait maintenant la solution dune &#233;nigme qui le tourmentait depuis quelque temps. &#192; diff&#233;rentes reprises, depuis un mois, on lui avait sugg&#233;r&#233; que son fr&#232;re Ivan aimait Catherine Ivanovna, et surtout quil &#233;tait d&#233;cid&#233; &#224; la souffler &#224; Mitia. Jusqualors cela avait paru monstrueux &#224; Aliocha, tout en linqui&#233;tant fort. Il aimait ses deux fr&#232;res et seffrayait de leur rivalit&#233;. Cependant Dmitri lui avait d&#233;clar&#233; la veille quil &#233;tait heureux davoir son fr&#232;re pour rival, que cela lui rendait grand service. En quoi? Pour se marier avec Grouchegnka? Mais c&#233;tait l&#224; un parti d&#233;sesp&#233;r&#233;. En outre, Aliocha avait cru fermement jusqu&#224; la veille au soir &#224; lamour passionn&#233; et opini&#226;tre de Catherine Ivanovna pour Dmitri. Il lui semblait quelle ne pouvait aimer un homme comme Ivan, mais quelle aimait Dmitri tel quil &#233;tait, malgr&#233; l&#233;tranget&#233; dun pareil amour. Mais durant la sc&#232;ne avec Grouchegnka, ses impressions avaient chang&#233;. Le mot d&#233;chirement, que venait demployer Mme Khokhlakov, le troublait, car ce matin m&#234;me en s&#233;veillant &#224; laube, il lavait prononc&#233; deux fois, probablement sous limpression de ses r&#234;ves, car toute la nuit il avait revu cette sc&#232;ne. Laffirmation cat&#233;gorique de Mme Khokhlakov, que la jeune fille aimait Ivan, que son amour pour Dmitri n&#233;tait quun leurre, un amour demprunt quelle sinfligeait par jeu, par d&#233;chirement, sous lempire de la reconnaissance, cette affirmation frappait Aliocha. Cest peut-&#234;tre vrai! Mais alors, quelle &#233;tait la situation dIvan? Aliocha devinait quun caract&#232;re comme celui de Catherine Ivanovna avait besoin de dominer; or, cette domination ne pouvait sexercer que sur Dmitri, et non sur Ivan. Car seul Dmitri pourrait peut-&#234;tre un jour se soumettre &#224; elle pour son bonheur (ce quAliocha d&#233;sirait m&#234;me). Ivan en serait incapable; dailleurs cette soumission ne le&#251;t pas rendu heureux, dapr&#232;s lid&#233;e quAliocha se faisait de lui. Ces r&#233;flexions poursuivaient le jeune homme quand il entra dans le salon; soudain une autre id&#233;e simposa &#224; lui: Et si elle naimait ni lun ni lautre? Remarquons quAliocha avait honte de telles pens&#233;es et se les &#233;tait toujours reproch&#233;es, lorsque parfois elles lui &#233;taient venues, au cours du dernier mois: Quest-ce que jentends &#224; lamour et aux femmes, et comment puis-je tirer pareilles conclusions? se disait-il apr&#232;s chaque conjecture. Cependant la r&#233;flexion simposait. Il devinait que cette rivalit&#233; &#233;tait capitale dans la destin&#233;e de ses deux fr&#232;res. Les reptiles se d&#233;voreront entre eux, avait dit hier Ivan dans son irritation, &#224; propos de leur p&#232;re et de Dmitri; ainsi, depuis longtemps peut-&#234;tre, Dmitri &#233;tait un reptile &#224; ses yeux. N&#233;tait-ce pas depuis quil avait fait lui-m&#234;me la connaissance de Catherine Ivanovna? Ces paroles lui avaient sans doute &#233;chapp&#233; involontairement, mais c&#233;tait dautant plus grave. Dans ces conditions, quelle paix pouvait dor&#233;navant r&#233;gner dans leur famille alors que surgissaient de nouveaux motifs de haine? Surtout, qui devait-il plaindre, lui, Aliocha? Il les aimait &#233;galement, mais que souhaiter &#224; chacun deux, parmi de si redoutables contradictions? Il y avait o&#249; s&#233;garer dans ce labyrinthe, et le c&#339;ur dAliocha ne pouvait supporter lincertitude, car son amour avait toujours un caract&#232;re actif. Incapable daimer passivement, son affection se traduisait toujours par une aide. Mais pour cela, il fallait avoir un but, savoir clairement ce qui convenait &#224; chacun et les aider en cons&#233;quence. Au lieu de but, il ne voyait que confusion et brouillamini. On avait parl&#233; de d&#233;chirement. Mais que pouvait-il comprendre, m&#234;me &#224; ce d&#233;chirement? Non, d&#233;cid&#233;ment, le mot de l&#233;nigme lui &#233;chappait.


En voyant Aliocha, Catherine Ivanovna dit vivement &#224; Ivan Fiodorovitch, qui s&#233;tait lev&#233; pour partir:


Un instant! je veux avoir lopinion de votre fr&#232;re, en qui jai pleine confiance. Catherine Ossipovna, restez aussi, continua-t-elle en sadressant &#224; Mme Khokhlakov. Celle-ci sinstalla &#224; c&#244;t&#233; dIvan Fiodorovitch, et Aliocha en face, pr&#232;s de la jeune fille.


Vous &#234;tes mes amis, les seuls que jaie au monde, commen&#231;a-t-elle dune voix ardente o&#249; tremblaient des larmes de sinc&#232;re douleur, et qui lui attira de nouveau les sympathies dAliocha. Vous, Alex&#233;i Fiodorovitch, vous avez assist&#233; hier &#224; cette sc&#232;ne terrible, vous mavez vue. Jignore ce que vous avez pens&#233; de moi, mais je sais que dans les m&#234;mes circonstances, mes paroles et mes gestes seraient identiques. Vous vous souvenez de mavoir retenue (En disant cela, elle rougit et ses yeux &#233;tincel&#232;rent.) Je vous d&#233;clare, Alex&#233;i Fiodorovitch, que je ne sais quel parti prendre. Jignore si je laime maintenant, lui. Il me fait piti&#233;, cest une mauvaise marque damour. Si je laimais toujours, ce nest pas de la piti&#233; mais de la haine que j&#233;prouverais &#224; pr&#233;sent


Sa voix tremblait, des larmes brillaient dans ses cils. Aliocha &#233;tait &#233;mu. Cette jeune fille est loyale, sinc&#232;re, pensait-il, et elle naime plus Dmitri.


Cest cela, cest bien cela! sexclama Mme Khokhlakov.


Attendez, ch&#232;re Catherine Ossipovna. Je ne vous ai pas dit lessentiel, le parti que jai pris cette nuit. Je sens que ma r&#233;solution est peut-&#234;tre terrible,  pour moi, mais je pressens que je nen changerai &#224; aucun prix. Mon cher et g&#233;n&#233;reux conseiller, mon confident, le meilleur ami que jaie au monde, Ivan Fiodorovitch, mapprouve enti&#232;rement et loue ma r&#233;solution.


Oui, je lapprouve, dit Ivan dune voix basse mais ferme.


Mais je d&#233;sire quAliocha  excusez-moi de vous appeler ainsi -, je d&#233;sire quAlex&#233;i Fiodorovitch me dise maintenant, devant mes deux amis, si jai tort ou raison. Je devine que vous, Aliocha, mon cher fr&#232;re (car vous l&#234;tes), r&#233;p&#233;tait-elle avec transport, en saisissant sa main glac&#233;e dune main br&#251;lante, je devine que votre d&#233;cision, votre approbation me tranquilliseront, malgr&#233; mes souffrances, car apr&#232;s vos paroles je mapaiserai et me r&#233;signerai, je le pressens!


Jignore ce que vous allez me demander, dit Aliocha en rougissant, je sais seulement que je vous aime et que je vous souhaite en ce moment plus de bonheur qu&#224; moi-m&#234;me! Mais je nentends rien &#224; de telles affaires se h&#226;ta-t-il dajouter sans savoir pourquoi


Lessentiel dans tout ceci, cest lhonneur et le devoir, et quelque chose de plus haut, qui d&#233;passe peut-&#234;tre le devoir lui-m&#234;me. Mon c&#339;ur me dicte ce sentiment irr&#233;sistible et il mentra&#238;ne. Bref, ma d&#233;cision est prise. M&#234;me sil &#233;pouse cette cr&#233;ature, &#224; qui je ne pourrai jamais pardonner, je ne labandonnerai pourtant pas! D&#233;sormais, je ne labandonnerai jamais! dit-elle, en proie &#224; une exaltation maladive. Bien entendu, je nai pas lintention de courir apr&#232;s lui, de lui imposer ma pr&#233;sence, de limportuner, oh non! je men irai dans une autre ville, nimporte o&#249;, mais je ne cesserai pas de mint&#233;resser &#224; lui. Quand il sera malheureux avec lautre  et cela ne tardera gu&#232;re  quil vienne &#224; moi, il trouvera une amie, une s&#339;ur Une s&#339;ur seulement, certes, et cela pour la vie, une s&#339;ur aimante, qui lui aura sacrifi&#233; son existence. Je parviendrai, &#224; force de pers&#233;v&#233;rance, &#224; me faire enfin appr&#233;cier de lui, &#224; &#234;tre sa confidente, sans quil en rougisse! s&#233;cria-t-elle comme &#233;gar&#233;e. Je serai son Dieu, &#224; qui il adressera ses pri&#232;res, cest le moins quil me doive pour mavoir trahie et pour tout ce que jai endur&#233; hier &#224; cause de lui. Et il verra que, malgr&#233; sa trahison, je demeurerai &#233;ternellement fid&#232;le &#224; la parole donn&#233;e. Je ne serai que le moyen, linstrument de son bonheur, pour toute sa vie, pour toute sa vie! Voil&#224; ma d&#233;cision. Ivan Fiodorovitch mapprouve hautement.


Elle &#233;touffait. Peut-&#234;tre aurait-elle voulu exprimer sa pens&#233;e avec plus de dignit&#233;, de naturel, mais elle le fit avec trop de pr&#233;cipitation et sans voile. Il y avait dans ses paroles beaucoup dexub&#233;rance juv&#233;nile, elles refl&#233;taient lirritation de la veille, le besoin de senorgueillir; elle-m&#234;me sen rendait compte. Soudain, son visage sassombrit, son regard devint mauvais. Aliocha sen aper&#231;ut et la compassion s&#233;veilla en lui. Son fr&#232;re ajouta quelques mots.


Cest, en effet, lexpression de ma pens&#233;e. Chez toute autre que vous cela e&#251;t paru de loutrance, mais vous avez raison l&#224; o&#249; une autre aurait eu tort. Je ne sais comment motiver cela, mais je vous crois tout &#224; fait sinc&#232;re, voil&#224; pourquoi vous avez raison.


Mais ce nest que pour un instant Cest leffet du ressentiment dhier, ne put semp&#234;cher de dire avec justesse Mme Khokhlakov, malgr&#233; son d&#233;sir de ne pas intervenir.


Eh oui! fit Ivan avec une sorte dirritation et visiblement vex&#233; davoir &#233;t&#233; interrompu, cest cela, chez une autre cet instant ne serait quune impression passag&#232;re mais avec le caract&#232;re de Catherine Ivanovna cela durera toute sa vie. Ce qui pour dautres ne serait quune promesse en lair sera pour elle un devoir &#233;ternel, p&#233;nible, maussade peut-&#234;tre, mais incessant. Et elle se repa&#238;tra du sentiment de ce devoir accompli! Votre existence, Catherine Ivanovna, se consumera maintenant dans une douloureuse contemplation de votre chagrin et de vos sentiments h&#233;ro&#239;ques. Mais avec le temps cette souffrance se calmera, vous vivrez dans la douce contemplation dun dessein ferme et fier, r&#233;alis&#233; une fois pour toutes, d&#233;sesp&#233;r&#233; &#224; vrai dire, mais dont vous serez venue &#224; bout. Cet &#233;tat desprit vous procurera enfin la satisfaction la plus compl&#232;te et vous r&#233;conciliera avec tout le reste


Il s&#233;tait exprim&#233; avec une sorte de rancune, et sans chercher &#224; dissimuler son intention ironique.


&#212; Dieu, que tout cela est faux! sexclama de nouveau Mme Khokhlakov.


Alex&#233;i Fiodorovitch, parlez! Il me tarde de conna&#238;tre votre opinion! dit Catherine Ivanovna en fondant en larmes.


Aliocha se leva.


Ce nest rien, ce nest rien! poursuivit-elle en pleurant, cest l&#233;nervement, linsomnie, mais avec des amis comme votre fr&#232;re et vous, je me sens fortifi&#233;e, car je sais que vous ne mabandonnerez jamais


Malheureusement, je devrai peut-&#234;tre partir demain pour Moscou, vous quitter pour longtemps Ce voyage est indispensable prof&#233;ra Ivan Fiodorovitch.


Demain, pour Moscou! sexclama Catherine Ivanovna, le visage crisp&#233; Mon Dieu, quel bonheur! reprit-elle dune voix soudain chang&#233;e, en refoulant ses larmes dont il ne resta pas trace.


Ce changement &#233;tonnant, qui frappa fort Aliocha, fut vraiment subit; la malheureuse jeune fille offens&#233;e, pleurant, le c&#339;ur d&#233;chir&#233;, fit place tout &#224; coup &#224; une femme parfaitement ma&#238;tresse delle-m&#234;me, et de plus satisfaite comme apr&#232;s une joie subite.


Ce nest pas votre d&#233;part qui me r&#233;jouit, bien s&#251;r, rectifia-t-elle avec le charmant sourire dune mondaine, un ami tel que vous ne peut le croire; je suis, au contraire, tr&#232;s malheureuse que vous me quittiez (elle s&#233;lan&#231;a vers Ivan Fiodorovitch et, lui saisissant les deux mains, les pressa avec chaleur); mais ce qui me r&#233;jouit, cest que vous pourrez maintenant exposer, &#224; ma tante et &#224; Agathe, ma situation dans toute son horreur, franchement avec Agathe, mais en m&#233;nageant ma ch&#232;re tante, comme vous &#234;tes capable de le faire. Vous ne pouvez vous figurer combien je me suis tortur&#233;e hier et ce matin, me demandant comment leur annoncer cette terrible nouvelle &#192; pr&#233;sent, il me sera plus facile de le faire, car vous serez chez elle en personne pour tout expliquer. Oh, que je suis heureuse! mais de cela seulement, je vous le r&#233;p&#232;te. Vous m&#234;tes indispensable, assur&#233;ment Je cours &#233;crire une lettre, conclut-elle, en faisant un pas pour sortir de la chambre.


Et Aliocha? Et lopinion dAlex&#233;i Fiodorovitch que vous d&#233;sirez si vivement conna&#238;tre? s&#233;cria Mme Khokhlakov avec une intonation sarcastique et irrit&#233;e.


Je ne lai pas oubli&#233;, fit Catherine Ivanovna en sarr&#234;tant; mais pourquoi &#234;tes-vous si malveillante pour moi en un tel moment, Catherine Ossipovna? ajouta-t-elle dun ton damer reproche. Je confirme ce que jai dit. Jai besoin de savoir son opinion, bien plus, sa d&#233;cision! Elle sera une loi pour moi, tant jai soif de vos paroles, Alex&#233;i Fiodorovitch Mais quavez-vous?


Je naurais jamais cru cela, je ne peux pas me le figurer! dit Aliocha dun air afflig&#233;.


Quoi donc?


Comment, il part pour Moscou et vous faites expr&#232;s de t&#233;moigner votre joie! Ensuite vous expliquez que ce nest pas son d&#233;part qui vous r&#233;jouit, que vous le regrettez, au contraire, que vous perdez un ami; mais l&#224; encore, vous jouiez la com&#233;die!


La com&#233;die? Que dites-vous? sexclama Catherine Ivanovna stup&#233;faite.  Elle rougit, fron&#231;a les sourcils.


Quoique vous affirmiez regretter en lui lami, vous lui d&#233;clarez carr&#233;ment que son d&#233;part est un bonheur pour vous prof&#233;ra Aliocha haletant.  Il restait debout pr&#232;s de la table.


Que voulez-vous dire? je ne comprends pas


Je ne sais pas moi-m&#234;me Cest comme une illumination soudaine Je sais que jai tort de parler, mais je le ferai quand m&#234;me, poursuivit-il, dune voix tremblante, entrecoup&#233;e. Vous navez peut-&#234;tre jamais aim&#233; Dmitri Lui non plus, sans doute, ne vous aime pas, il vous estime, voil&#224; tout Vraiment, je ne sais comment jai laudace mais il faut bien que quelquun dise la v&#233;rit&#233;, puisque personne ici nose le faire.


Quelle v&#233;rit&#233;? s&#233;cria Catherine Ivanovna avec exaltation.


La voici, balbutia Aliocha, prenant son parti comme sil se pr&#233;cipitait dans le vide. Envoyez chercher Dmitri, je le trouverai, sil le faut; quil vienne ici prendre votre main et celle de mon fr&#232;re Ivan pour les unir. Car vous faites souffrir Ivan uniquement parce que vous laimez et que votre amour pour Dmitri est un douloureux mensonge auquel vous t&#226;chez de croire &#224; tout prix.


Aliocha se tut brusquement.


Vous vous &#234;tes un jeune fou, entendez-vous, r&#233;pliqua Catherine Ivanovna, p&#226;le, les l&#232;vres crisp&#233;es.


Ivan Fiodorovitch se leva, le chapeau &#224; la main.


Tu tes tromp&#233;, mon bon Aliocha, dit-il avec une expression que son fr&#232;re ne lui avait jamais vue, une expression de sinc&#233;rit&#233; juv&#233;nile, dirr&#233;sistible franchise. Jamais Catherine Ivanovna ne ma aim&#233;! Elle conna&#238;t depuis longtemps mon amour pour elle, bien que je ne lui en aie jamais parl&#233;, mais elle ny a jamais r&#233;pondu. Je nai pas &#233;t&#233; davantage son ami, &#224; aucun moment, sa fiert&#233; navait pas besoin de mon amiti&#233;. Elle me gardait pr&#232;s delle pour se venger sur moi des offenses continuelles que lui infligeait Dmitri depuis leur premi&#232;re rencontre, car celle-ci est demeur&#233;e dans son c&#339;ur, comme une offense. Mon r&#244;le a consist&#233; &#224; lentendre parler de son amour pour lui. Je pars enfin, mais sachez, Catherine Ivanovna, que vous naimez, en r&#233;alit&#233;, que lui. Et cela en proportion de ses offenses. Voil&#224; ce qui vous d&#233;chire. Vous laimez tel quil est, avec ses torts envers vous. Sil samendait, vous labandonneriez aussit&#244;t et cesseriez de laimer. Mais il vous est n&#233;cessaire pour contempler en lui votre fid&#233;lit&#233; h&#233;ro&#239;que et lui reprocher sa trahison. Tout cela par orgueil! Vous &#234;tes humili&#233;e et abaiss&#233;e, mais votre fiert&#233; est en cause Je suis trop jeune, je vous aimais trop. Je sais que je naurais pas d&#251; vous parler ainsi, quil e&#251;t &#233;t&#233; plus digne de ma part de vous quitter simplement; ce&#251;t &#233;t&#233; moins blessant pour vous. Mais je pars au loin et ne reviendrai jamais Je ne veux pas respirer cette atmosph&#232;re doutrance Dailleurs, je nai plus rien &#224; vous dire, cest tout Adieu, Catherine Ivanovna, ne soyez pas f&#226;ch&#233;e contre moi, car je suis cent fois plus puni que vous, puni par le seul fait que je ne vous reverrai plus. Adieu. Je ne veux pas prendre votre main. Vous mavez fait souffrir trop sciemment pour que je puisse vous pardonner &#224; lheure actuelle. Plus tard, peut-&#234;tre, mais pour le moment je ne veux pas de votre main.


Den Dank, Dame, Begehrich nicht[[74]: #_ftnref74 De votre merci, Dame, point nai souci (Schiller, le Gant, st. VIII).],


ajouta-t-il avec un sourire contraint, prouvant ainsi quil connaissait Schiller par c&#339;ur, ce quAliocha e&#251;t refus&#233; de croire auparavant.


Il sortit sans m&#234;me saluer la ma&#238;tresse de la maison. Aliocha joignit les mains.


Ivan, lui cria-t-il &#233;perdu, reviens, Ivan! Non, maintenant il ne reviendra pour rien au monde! s&#233;cria-t-il dans un pressentiment d&#233;sol&#233;, mais cest ma faute, cest moi qui ai commenc&#233;! Ivan a parl&#233; injustement, sous lempire de la col&#232;re. Il faut quil revienne sexclamait Aliocha, comme d&#233;s&#233;quilibr&#233;.


Catherine Ivanovna passa dans une autre pi&#232;ce.


Vous navez rien &#224; vous reprocher; votre conduite est celle dun ange, murmura au triste Aliocha Mme Khokhlakov enthousiasm&#233;e. Je ferai tout mon possible pour emp&#234;cher Ivan Fiodorovitch de partir


La joie illuminait son visage, &#224; la grande mortification dAliocha, mais Catherine Ivanovna reparut soudain. Elle tenait deux billets de cent roubles.


Jai un grand service &#224; vous demander, Alex&#233;i Fiodorovitch, commen&#231;a-t-elle dune voix calme et &#233;gale, comme si rien ne s&#233;tait pass&#233;. Il y a huit jours environ, Dmitri Fiodorovitch sest laiss&#233; aller &#224; une action injuste et scandaleuse. Il y a ici un cabaret mal fam&#233;, o&#249; il rencontra cet officier en retraite, ce capitaine que votre p&#232;re employait &#224; certaines affaires. Irrit&#233; contre ce capitaine pour un motif quelconque, Dmitri Fiodorovitch le saisit par la barbe et le tra&#238;na dans cette posture humiliante jusque dans la rue, o&#249; il continua encore longtemps &#224; le houspiller. On dit que le fils de ce malheureux, un jeune &#233;colier, courait &#224; ses c&#244;t&#233;s en sanglotant, demandait gr&#226;ce et priait les passants de d&#233;fendre son p&#232;re, mais que tout le monde riait. Excusez-moi, Alex&#233;i Fiodorovitch, je ne puis me rappeler sans indignation cette action honteuse dont seul Dmitri Fiodorovitch est capable, lorsquil est en proie &#224; la col&#232;re et &#224; ses passions! Je ne puis la raconter en d&#233;tail, cela me fait mal je membrouille. Jai pris des renseignements sur ce malheureux, et jai appris quil est fort pauvre, il sappelle Sni&#233;guiriov. Il sest rendu coupable dune faute dans son service, on la r&#233;voqu&#233;, je ne puis vous donner de d&#233;tails, et maintenant, avec sa malheureuse famille, les enfants malades, la femme folle, para&#238;t-il, il est tomb&#233; dans une profonde mis&#232;re. Il habite ici depuis longtemps, il avait un emploi de copiste quil a perdu. Jai jet&#233; les yeux sur vous cest-&#224;-dire jai pens&#233;, ah! je membrouille, je voulais vous prier, mon cher Alex&#233;i Fiodorovitch, daller chez lui sous un pr&#233;texte quelconque, et, d&#233;licatement, prudemment, comme vous seul en &#234;tes capable (Aliocha rougit), de lui remettre ce secours, ces deux cents roubles Il les acceptera certainement cest-&#224;-dire, persuadez-le de les accepter Voyez-vous, ce nest pas une indemnit&#233;, pour &#233;viter quil porte plainte (car il voulait le faire, &#224; ce quil para&#238;t), mais simplement une marque de sympathie, le d&#233;sir de lui venir en aide, en mon nom, comme fianc&#233;e de Dmitri Fiodorovitch, et non au sien Jy serais bien all&#233;e moi-m&#234;me, mais vous vous y prendrez mieux que moi. Il habite rue du Lac, dans la maison de Mme Kalmykov Pour lamour de Dieu, Alex&#233;i Fiodorovitch, faites cela, &#224; pr&#233;sent je suis un peu fatigu&#233;e. Au revoir


Elle disparut si rapidement derri&#232;re la porti&#232;re quAliocha neut pas le temps de dire un mot. Il aurait voulu demander pardon, saccuser, dire quelque chose enfin, car son c&#339;ur d&#233;bordait, et il ne pouvait se r&#233;soudre &#224; s&#233;loigner ainsi. Mais Mme Khokhlakov le prit par le bras et lemmena. Dans le vestibule, elle larr&#234;ta une fois de plus.


Elle est fi&#232;re, elle lutte contre elle-m&#234;me, mais cest une nature bonne, charmante, g&#233;n&#233;reuse! murmura-t-elle &#224; mi-voix. Oh comme je laime, par moments, et que je suis de nouveau contente! Mon cher Alex&#233;i Fiodorovitch, savez-vous que nous toutes, ses deux tantes, moi et m&#234;me Lise, nous navons quun d&#233;sir depuis un mois, nous la supplions dabandonner votre favori Dmitri, qui ne laime pas du tout, et d&#233;pouser Ivan, cet excellent jeune homme si instruit dont elle est lidole. Nous avons ourdi un v&#233;ritable complot, et cest peut-&#234;tre la seule raison qui me retienne encore ici.


Mais elle a pleur&#233;, elle est de nouveau offens&#233;e! s&#233;cria Aliocha.


Ne croyez pas aux larmes dune femme, Alex&#233;i Fiodorovitch! Je suis toujours contre les femmes dans ce cas, et du c&#244;t&#233; des hommes.


La voix aigrelette de Lise retentit derri&#232;re la porte:


Maman, vous le g&#226;tez!


Cest moi qui suis cause de tout, je suis tr&#232;s coupable! r&#233;p&#233;ta Aliocha qui, le visage cach&#233; dans ses mains, &#233;prouvait une honte douloureuse de sa sortie.


Au contraire, vous avez agi comme un ange, comme un ange, je suis pr&#234;te &#224; le redire mille fois.


Maman, en quoi a-t-il agi comme un ange? demanda de nouveau Lise.


Je me suis imagin&#233;, je ne sais pourquoi, poursuivit Aliocha, comme sil nentendait pas Lise, quelle aimait Ivan, et jai l&#226;ch&#233; cette sottise Que va-t-il arriver?


De quoi sagit-il? sexclama Lise. Maman, vous voulez donc me faire mourir: je vous interroge, et vous ne me r&#233;pondez pas.


&#192; ce moment, la femme de chambre accourut.


Catherine Ivanovna se trouve mal, elle pleure, elle a une attaque de nerfs.


Quy a-t-il? cria Lise, la voix alarm&#233;e. Maman, cest moi qui vais avoir une attaque!


Lise, pour lamour de Dieu, ne crie pas, tu me tues! &#192; ton &#226;ge, tu ne peux pas tout savoir comme les grandes personnes; &#224; mon retour je te raconterai ce quon peut te dire. &#212; mon Dieu! jy cours Une attaque, cest bon signe, Alex&#233;i Fiodorovitch, cest tr&#232;s bon signe. En pareil cas, je suis toujours contre les femmes, leurs attaques et leurs larmes. Julie, cours dire que jarrive. Si Ivan Fiodorovitch est parti comme &#231;a, cest sa faute &#224; elle. Mais il ne partira pas. Lise, pour lamour de Dieu, ne crie pas. Eh! ce nest pas toi qui cries, cest moi, pardonne &#224; ta m&#232;re. Mais je suis enthousiasm&#233;e, ravie! Avez-vous remarqu&#233;, Alex&#233;i Fiodorovitch, comme votre fr&#232;re est parti dun air d&#233;gag&#233; apr&#232;s lui avoir dit son fait. Un savant universitaire parle avec tant de chaleur, de franchise juv&#233;nile, dinexp&#233;rience charmante! Tout cela est adorable, tout &#224; fait dans votre genre! Et ce vers allemand quil a cit&#233;! Mais je cours, Alex&#233;i Fiodorovitch; d&#233;p&#234;chez-vous de faire cette commission et revenez bien vite Lise, tu nas besoin de rien? Pour lamour de Dieu, ne retiens pas Alex&#233;i Fiodorovitch, il va revenir te voir.


Mme Khokhlakov sen alla enfin. Aliocha, avant de sortir, voulut ouvrir la porte de Lise.


Pour rien au monde je ne veux vous voir, Alex&#233;i Fiodorovitch, s&#233;cria Lise. Parlez-moi &#224; travers la porte. Comment &#234;tes-vous devenu un ange? cest tout ce que je d&#233;sire savoir.


Par mon affreuse b&#234;tise, Lise. Adieu!


Voulez-vous bien ne pas partir ainsi! cria-t-elle.


Lise, jai un chagrin s&#233;rieux! Je reviens tout de suite, mais jai un grand, grand chagrin.


Il sortit en courant.



VI. Le d&#233;chirement dans lizba

Aliocha avait rarement &#233;prouv&#233; un chagrin aussi s&#233;rieux: il &#233;tait intervenu mal &#224; propos dans une affaire de sentiment!


Que puis-je conna&#238;tre &#224; ces choses? Ma honte nest dailleurs quune punition m&#233;rit&#233;e; le malheur, cest que je vais &#234;tre certainement la cause de nouvelles calamit&#233;s Et dire que le starets ma envoy&#233; pour r&#233;concilier et unir! Est-ce ainsi quon unit? Il se rappela alors comment il avait uni les mains, et la honte le reprit. Bien que jaie agi de bonne foi, il faudra &#234;tre plus intelligent &#224; lavenir, conclut-il, sans m&#234;me sourire de sa conclusion.


La commission de Catherine Ivanovna le conduisait &#224; la rue du Lac, et son fr&#232;re habitait pr&#233;cis&#233;ment dans une ruelle voisine. Aliocha d&#233;cida de passer dabord chez lui, &#224; tout hasard, tout en pressentant quil ne le trouverait pas &#224; la maison. Il soup&#231;onnait Dmitri de vouloir peut-&#234;tre se cacher de lui maintenant, mais il fallait le d&#233;couvrir &#224; tout prix. Le temps passait; lid&#233;e du starets mourant ne lavait pas quitt&#233; une minute depuis son d&#233;part du monast&#232;re.


Dans le r&#233;cit de Catherine Ivanovna figurait une circonstance qui lint&#233;ressait fort: quand la jeune fille avait parl&#233; du petit &#233;colier, fils du capitaine, qui courait en sanglotant &#224; c&#244;t&#233; de son p&#232;re, lid&#233;e &#233;tait venue soudain &#224; Aliocha que ce devait &#234;tre le m&#234;me qui lavait mordu au doigt, lorsquil lui demandait en quoi il lavait offens&#233;; il en &#233;tait maintenant presque s&#251;r, sans savoir encore pourquoi. Ces pr&#233;occupations &#233;trang&#232;res d&#233;tourn&#232;rent son attention; il r&#233;solut de ne plus penser au mal quil venait de faire, de ne pas se tourmenter par le repentir, mais dagir; tant pis pour ce qui pourrait arriver l&#224;-bas! Cette id&#233;e lui rendit tout son courage. En entrant dans la ruelle o&#249; demeurait Dmitri, il eut faim et tira de sa poche le petit pain quil avait pris chez son p&#232;re. Il le mangea en marchant; cela le r&#233;conforta.


Dmitri n&#233;tait pas chez lui. Les ma&#238;tres de la maisonnette  un vieux menuisier, sa femme et son fils  regard&#232;rent Aliocha dun air soup&#231;onneux. Voil&#224; d&#233;j&#224; trois jours quil ne passe pas la nuit ici, il est peut-&#234;tre parti quelque part, r&#233;pondit le vieux &#224; ses questions. Aliocha comprit quil se conformait aux instructions re&#231;ues. Lorsquil demanda si Dmitri n&#233;tait pas chez Grouchegnka, ou de nouveau cach&#233; chez Foma (Aliocha parlait ainsi ouvertement &#224; dessein), tous le regard&#232;rent dun air craintif. Ils laiment donc, ils tiennent son parti, pensa-t-il, tant mieux!


Enfin il d&#233;couvrit dans la rue du Lac la masure de la m&#232;re Kalmykov, d&#233;labr&#233;e et affaiss&#233;e, avec trois fen&#234;tres sur la rue, une cour sale, au milieu de laquelle se tenait une vache. On entrait par la cour dans le vestibule; &#224; gauche habitait la vieille propri&#233;taire avec sa fille, &#233;galement &#226;g&#233;e, toutes deux sourdes, &#224; ce quil semblait. &#192; la question plusieurs fois r&#233;p&#233;t&#233;e: o&#249; demeurait le capitaine? lune delles, comprenant enfin quon demandait les locataires, lui d&#233;signa du doigt, &#224; travers le vestibule, la porte qui menait &#224; la plus belle pi&#232;ce de lizba. Lappartement du capitaine ne consistait en effet quen cette pi&#232;ce. Aliocha avait mis la main sur la poign&#233;e afin douvrir la porte, quand il fut frapp&#233; par le silence complet qui r&#233;gnait &#224; lint&#233;rieur. Il savait pourtant, dapr&#232;s le r&#233;cit de Catherine Ivanovna, que le capitaine avait de la famille. Ils dorment tous, sans doute, ou bien ils mont entendu venir et ils attendent que jouvre  mieux vaut frapper dabord. Il frappa. On entendit une r&#233;ponse, mais au bout de dix secondes seulement.


Qui est-ce? cria une grosse voix irrit&#233;e.


Aliocha ouvrit, franchit le seuil. Il se trouvait dans une salle assez spacieuse, mais fort encombr&#233;e de gens et de hardes. &#192; gauche, il y avait un grand po&#234;le russe. Du po&#234;le &#224; la fen&#234;tre de gauche, une corde tendue &#224; travers toute la chambre supportait divers chiffons. De chaque c&#244;t&#233; se trouvait un lit avec des couvertures tricot&#233;es. Sur lun deux, celui de gauche, quatre oreillers &#233;tag&#233;s, plus petits lun que lautre; sur le lit de droite, on nen voyait quun, fort petit. Plus loin, il y avait un espace restreint, s&#233;par&#233; par un rideau ou un drap, fix&#233; &#224; une corde tendue en travers de langle; derri&#232;re apparaissait un lit improvis&#233; sur un banc et une chaise plac&#233;e aupr&#232;s. Une table rustique, carr&#233;e, &#233;tait install&#233;e vers la fen&#234;tre du milieu. Les trois fen&#234;tres, aux carreaux couverts de moisissures verd&#226;tres, &#233;taient ternes et herm&#233;tiquement ferm&#233;es, de sorte quon &#233;touffait dans la pi&#232;ce &#224; demi obscure. Sur la table, une po&#234;le avec un reste d&#339;ufs sur le plat, une tranche de pain entam&#233;e, un demi-litre deau-de-vie, presque vide de son contenu. Pr&#232;s du lit de gauche se tenait sur une chaise une femme, v&#234;tue dune robe dindienne et qui avait lair dune dame. Elle &#233;tait fort maigre, fort jaune; ses joues creuses attestaient au premier coup d&#339;il son &#233;tat maladif; mais ce qui frappa surtout Aliocha, ce fut le regard de ses grands yeux bruns, interrogateur et arrogant tout ensemble. &#192; c&#244;t&#233; de la fen&#234;tre de gauche, se tenait debout une jeune fille au visage ingrat, aux cheveux roux clairsem&#233;s, v&#234;tue dune mani&#232;re pauvre quoique tr&#232;s propre; elle naccorda au nouveau venu quune &#339;illade d&#233;daigneuse. &#192; droite, &#233;galement pr&#232;s du lit, &#233;tait assise une personne du sexe f&#233;minin, une pauvre cr&#233;ature jeune encore, dune vingtaine dann&#233;es, mais bossue et impotente, les pieds dess&#233;ch&#233;s, comme on lexpliqua ensuite &#224; Aliocha; on voyait ses b&#233;quilles dans un coin, entre le lit et le mur; les magnifiques yeux de la pauvre fille se pos&#232;rent sur Aliocha avec douceur. Attabl&#233; et achevant lomelette, on remarquait un personnage de quarante-cinq ans, de petite taille, de faible constitution, maigre, roux et dont la barbe clairsem&#233;e ressemblait fort &#224; un torchon de tille d&#233;fait (cette comparaison et surtout le mot de torchon surgirent au premier coup d&#339;il dans lesprit dAliocha). C&#233;tait lui, &#233;videmment, qui avait r&#233;pondu de lint&#233;rieur, car il ny avait pas dautre homme dans la chambre. Quand Aliocha entra, le personnage se leva brusquement, sessuya avec une serviette trou&#233;e, et sempressa &#224; sa rencontre.


Un moine qui qu&#234;te pour son monast&#232;re, il a trouv&#233; &#224; qui sadresser! prof&#233;ra la jeune fille qui se tenait dans langle de gauche.


Lindividu qui &#233;tait accouru au-devant dAliocha pirouetta sur ses talons et lui r&#233;pondit dun ton saccad&#233;:


Non, Varvara [[75]: #_ftnref75 Barbe.] Nicola&#239;evna, ce nest pas cela, vous navez pas devin&#233;! Permettez-moi de vous demander, fit-il en se tournant vers Aliocha, ce qui vous a engag&#233; &#224; visiter cette retraite?


Aliocha le consid&#233;ra avec attention: ce personnage, quil voyait pour la premi&#232;re fois, avait quelque chose de pointu, dirrit&#233;. Il &#233;tait l&#233;g&#232;rement &#233;m&#233;ch&#233;. Son visage refl&#233;tait une impudence caract&#233;ris&#233;e, et en m&#234;me temps  chose &#233;trange  une couardise visible. On devinait un homme longtemps assujetti, mais avide de faire des siennes; ou mieux encore, un homme qui br&#251;lerait denvie de vous frapper, tout en craignant vos coups. Dans ses propos, dans lintonation de sa voix plut&#244;t per&#231;ante, on distinguait une sorte dhumour bizarre, tant&#244;t m&#233;chant, tant&#244;t timide, intermittent et de ton in&#233;gal. Il avait parl&#233; de la retraite en tremblant, les yeux &#233;carquill&#233;s, et en se tenant si pr&#232;s dAliocha que celui-ci fit machinalement un pas en arri&#232;re. Le personnage portait un paletot de nankin, sombre, en fort mauvais &#233;tat, rapi&#233;c&#233;, tach&#233;. Son pantalon &#224; carreaux tr&#232;s clair, comme on nen porte plus depuis longtemps, dune &#233;toffe fort mince, frip&#233; en bas, remontait au point de lui donner lair dun gar&#231;on qui a grandi.


Je suis Alex&#233;i Karamazov r&#233;pondit Aliocha.


Je le sais bien, repartit lautre, donnant &#224; entendre quil connaissait lidentit&#233; de son visiteur. Et moi, je suis le capitaine en second Sni&#233;guiriov; mais il importe de savoir ce qui vous am&#232;ne


Je suis venu comme &#231;a. Au fait, je voudrais vous dire un mot, en mon nom si vous le permettez


En ce cas, voici une chaise, veuillez vous asseoir, comme on disait dans les vieilles com&#233;dies.


Dun geste prompt le capitaine saisit une chaise libre (une simple chaise en bois) quil pla&#231;a presque au milieu de la chambre; il en prit une autre pour lui et sassit en face dAliocha, de nouveau si pr&#232;s que leurs genoux se touchaient presque.


Nicolas Ilitch Sni&#233;guiriov, ex-capitaine en second de linfanterie russe, avili par ses vices, mais pourtant capitaine [[76]: #_ftnref76 Sont ici huit lignes intraduisibles en fran&#231;ais. Pour d&#233;peindre son humble condition, le capitaine se livre &#224; une plaisanterie fond&#233;e sur une particularit&#233; de la langue russe (adjonction dun s &#224; la fin des mots, formule r&#233;v&#233;rencieuse employ&#233;e par les gens de peu).] Toutefois, je me demande en quoi ai-je pu exciter votre curiosit&#233;, car je vis dans des conditions qui ne permettent gu&#232;re de recevoir des visites.


Je suis venu pour cette affaire


Pour quelle affaire? interrompit le capitaine dun ton impatient.


&#192; propos de votre rencontre avec mon fr&#232;re Dmitri, r&#233;pliqua Aliocha, g&#234;n&#233;.


De quelle rencontre? Ne serait-ce pas au sujet du torchon de tille? Et il savan&#231;a tellement cette fois que ses genoux heurt&#232;rent ceux dAliocha. Ses l&#232;vres serr&#233;es formaient une ligne mince.


Quel torchon de tille? murmura Aliocha.


Cest pour se plaindre de moi, papa, quil est venu! retentit une voix derri&#232;re le rideau, une voix d&#233;j&#224; connue dAliocha, celle du gar&#231;on de tant&#244;t. Je lui ai mordu le doigt aujourdhui!


Le rideau s&#233;carta et Aliocha aper&#231;ut son r&#233;cent ennemi, dans le coin sous les ic&#244;nes, sur un lit form&#233; dun banc et dune chaise. Lenfant gisait, recouvert de son petit pardessus et dune vieille couverture ouat&#233;e. &#192; en juger par ses yeux br&#251;lants, il devait avoir la fi&#232;vre. Intr&#233;pide, il regardait Aliocha avec lair de dire: Ici, tu ne peux rien me faire.


Comment, quel doigt a-t-il mordu? sursauta le capitaine. Cest le v&#244;tre?


Oui, le mien. Tant&#244;t, il se battait &#224; coups de pierres dans la rue avec ses camarades; ils &#233;taient six contre lui. Je me suis approch&#233;, il men a jet&#233; une, puis une autre &#224; la t&#234;te. Et comme je lui demandais ce que je lui avais fait, il sest &#233;lanc&#233; et ma mordu cruellement au doigt, jignore pourquoi.


Je vais le fouetter! sexclama le capitaine qui bondit de sa chaise.


Mais je ne me plains pas, je vous raconte seulement ce qui sest pass&#233; Je ne veux pas que vous le fouettiez! Dailleurs, je crois quil est malade


Et vous pensiez que jallais le faire? Que jallais empoigner Ilioucha [[77]: #_ftnref77 Diminutif caressant dIlia (&#201;lie).] et le fouetter devant vous? Il vous faut &#231;a tout de suite? prof&#233;ra le capitaine, se tournant vers Aliocha avec un geste mena&#231;ant, comme sil voulait se jeter sur lui. Je plains votre doigt, monsieur, mais ne voulez-vous pas quavant de fouetter Ilioucha je me tranche les quatre doigts sous vos yeux, avec ce couteau, pour votre juste satisfaction? Je pense que quatre doigts vous suffiront, vous ne r&#233;clamerez pas le cinqui&#232;me, pour apaiser votre soif de vengeance?


Il sarr&#234;ta soudain, comme suffoqu&#233;. Chaque trait de son visage remuait et se contractait, son regard &#233;tait des plus provocants. Il &#233;tait &#233;gar&#233;.


Maintenant, jai tout compris, dit Aliocha, dun ton doux et triste, sans se lever. Ainsi, vous avez un bon fils, il aime son p&#232;re et sest jet&#233; sur moi comme &#233;tant le fr&#232;re de votre offenseur Je comprends, &#224; pr&#233;sent, r&#233;p&#233;ta-t-il, songeur. Mais mon fr&#232;re, Dmitri, regrette son acte, je le sais, et sil peut venir chez vous, ou, encore mieux, vous rencontrer &#224; la m&#234;me place, il vous demandera pardon devant tout le monde si vous le d&#233;sirez.


Cest-&#224;-dire quapr&#232;s mavoir tir&#233; la barbe, il me fait des excuses Il croit ainsi me donner pleine et enti&#232;re satisfaction, nest-ce pas?


Oh non! Au contraire, il fera tout ce qui vous plaira et comme il vous plaira!


De sorte que si je priais son Altesse S&#233;r&#233;nissime de sagenouiller devant moi, dans ce m&#234;me cabaret, le cabaret &#192; la Capitale , comme on lappelle, ou sur la place, il le ferait?


Oui, il le ferait.


Vous me touchez jusquaux larmes. La g&#233;n&#233;rosit&#233; de votre fr&#232;re me confond. Permettez-moi de vous pr&#233;senter ma famille, mes deux filles et mon fils, ma port&#233;e. Si je meurs, qui les aimera? Et tant que je vis, qui maimera avec tous mes d&#233;fauts, sinon eux? Le Seigneur a bien fait les choses pour chaque homme de mon esp&#232;ce, car m&#234;me un homme de ma sorte doit &#234;tre aim&#233; par un &#234;tre quelconque


Ah! cest parfaitement vrai! sexclama Aliocha.


Tr&#234;ve de pitreries, vous nous bafouez devant le premier imb&#233;cile venu! s&#233;cria soudain la jeune fille qui se tenait vers la fen&#234;tre, en sadressant &#224; son p&#232;re, la mine m&#233;prisante.


Attendez un peu, Varvara Nicola&#239;evna, permettez-moi de continuer mon id&#233;e, lui cria son p&#232;re dun ton imp&#233;rieux tout en la regardant avec approbation. Tel est son caract&#232;re, dit-il, se retournant vers Aliocha.


Et dans la nature enti&#232;re

Il ne voulait rien b&#233;nir.[[78]: #_ftnref78 Lermontov, Le D&#233;mon.]


Cest-&#224;-dire il faudrait mettre au f&#233;minin: elle ne voulait rien b&#233;nir. Et maintenant, permettez-moi de vous pr&#233;senter &#224; mon &#233;pouse, Ir&#232;ne Petrovna, une dame impotente de quarante-trois ans; elle marche, mais fort peu. Elle est de basse condition; Ir&#232;ne Petrovna, faites-vous belle que je vous pr&#233;sente Alex&#233;i Fiodorovitch  il le prit par le bras, et avec une force dont on ne le&#251;t pas cru capable, il le souleva.  On vous pr&#233;sente &#224; une dame, il faut vous lever. Ce nest pas ce Karamazov, maman, qui hum! etc., mais son fr&#232;re, reluisant de vertus pacifiques. Permettez, Ir&#232;ne Petrovna, permettez, maman, de vous baiser dabord la main.


Il baisa la main de sa femme avec respect, avec tendresse m&#234;me. La jeune fille, vers la fen&#234;tre, tournait le dos &#224; cette sc&#232;ne avec indignation; le visage arrogant et interrogateur de la m&#232;re exprima soudain une grande affabilit&#233;.


Bonjour, asseyez-vous, monsieur Tchernomazov, prof&#233;ra-t-elle.


Karamazov, maman, Karamazov Nous sommes de basse condition, souffla-t-il de nouveau.


Eh, Karamazov ou autrement, peu importe, moi je dis toujours Tchernomazov Asseyez-vous, pourquoi vous a-t-il soulev&#233;? Une dame sans pieds, quil dit, jen ai, des pieds, mais ils sont enfl&#233;s comme des seaux, et moi je suis dess&#233;ch&#233;e. Autrefois, j&#233;tais dune grosseur &#233;norme et maintenant on dirait que jai aval&#233; une aiguille


Nous sommes de basse condition, de bien basse, r&#233;p&#233;ta le capitaine.


Papa, ah, papa! pronon&#231;a soudain la bossue, demeur&#233;e jusqualors silencieuse, et qui se couvrit brusquement les yeux de son mouchoir.


Bouffon! lan&#231;a la jeune fille vers la fen&#234;tre.


Voyez ce qui se passe chez nous, reprit la m&#232;re, en d&#233;signant ses filles, cest comme si des nuages passaient, ils passent et notre musique reprend. Auparavant, quand nous &#233;tions militaires, il nous venait beaucoup dh&#244;tes comme vous. Je ne fais pas de comparaison, monsieur, il faut aimer tout le monde. La femme du diacre vient parfois et dit: Alexandre Alexandrovitch est un brave homme, mais Anastasie P&#233;trovna est un supp&#244;t de Satan.  Eh bien! que je lui r&#233;ponds, &#231;a d&#233;pend qui on aime, tandis que toi, tu nes quun petit tas, mais infect.  Toi, quelle me dit, il faut te serrer la vis.  Ah! noiraude, &#224; qui viens-tu faire la le&#231;on?  Moi, dit-elle, je laisse entrer lair pur, et toi le mauvais air.  Demande, que je lui r&#233;ponds, &#224; messieurs les officiers si lair est mauvais chez moi. Javais cela sur le c&#339;ur quand tant&#244;t, assise comme je suis maintenant, jai vu entrer ce g&#233;n&#233;ral, qui &#233;tait venu ici pour P&#226;ques. Eh bien! lui dis-je, Votre Excellence, une dame noble peut-elle laisser entrer lair du dehors?  Oui, r&#233;pond-il, vous devriez ouvrir la porte ou le vasistas, car lair nest pas pur chez vous. Et tous sont pareils! Pourquoi en veulent-ils &#224; mon air? Les morts sentent encore plus mauvais. Je ne corromps pas lair chez vous, je me ferai faire des souliers et je men irai. Mes enfants, nen veuillez pas &#224; votre m&#232;re! Nicolas Ilitch, mon ami, ai-je cess&#233; de te plaire? Je nai plus quIlioucha pour maimer, quand il revient de l&#233;cole. Hier, il ma apport&#233; une pomme. Pardonnez &#224; votre m&#232;re, mes bons amis, pardonnez &#224; une pauvre d&#233;laiss&#233;e! En quoi mon air vous d&#233;go&#251;te-t-il?


La pauvre d&#233;mente &#233;clata en sanglots, ses larmes ruisselaient. Le capitaine se pr&#233;cipita vers elle.


Maman, ch&#232;re maman, assez; tu nes pas d&#233;laiss&#233;e; tous taiment et tadorent.


Il recommen&#231;a &#224; lui baiser les mains et se mit &#224; lui caresser le visage, &#224; essuyer ses larmes avec une serviette. Il avait lui-m&#234;me les yeux humides; cest du moins ce quil sembla &#224; Aliocha, vers qui il se tourna soudain pour lui dire dun ton courrouc&#233; en d&#233;signant la pauvre d&#233;mente:


Eh bien, vous avez vu et entendu?


Je vois et jentends, murmura Aliocha.


Papa, papa, comment peux-tu? Laisse-le, papa! cria le gar&#231;on dress&#233; sur son lit, avec un regard ardent.


Assez fait le pitre, comme &#231;a! Laissez donc vos stupides manigances, qui ne m&#232;nent jamais &#224; rien! cria de son coin Varvara Nicola&#239;evna, exasp&#233;r&#233;e; elle tapa m&#234;me du pied.


Vous avez tout &#224; fait raison, cette fois, de vous mettre en col&#232;re, Varvara Nicola&#239;evna, et je vais vous donner satisfaction. Couvrez-vous, Alex&#233;i Fiodorovitch, je prends ma casquette, et sortons. Jai &#224; vous parler s&#233;rieusement, mais pas ici. Cette jeune personne assise, cest ma fille Nina Nicola&#239;evna, jai oubli&#233; de vous la pr&#233;senter. Un ange incarn&#233; descendu chez les mortels si tant est que vous puissiez comprendre cela.


Le voil&#224; tout secou&#233;, comme sil avait des convulsions, continua Varvara Nicoldievna indign&#233;e.


Celle qui vient de taper du pied et de me traiter de pitre, cest aussi un ange incarn&#233;, elle ma donn&#233; le nom qui convient. Allons, Alex&#233;i Fiodorovitch, il faut en finir


Et, prenant Aliocha par le bras, il le conduisit dehors.



VII. Et au grand air

Lair est pur, ici, tandis que dans mes appartements, il ne lest gu&#232;re, sous tous les rapports. Marchons un peu, monsieur, je voudrais bien que ma personne vous int&#233;ress&#226;t.


Jai une importante communication &#224; vous faire, d&#233;clara Aliocha; seulement je ne sais par o&#249; commencer.


Je men doutais bien. Vous nalliez pas vous d&#233;ranger uniquement pour vous plaindre de mon gar&#231;on, nest-ce pas? &#192; propos du petit, il faut que je vous d&#233;crive la sc&#232;ne, je nai pas pu tout vous raconter l&#224;-bas. Voyez-vous, il y a huit jours, le torchon de tille &#233;tait plus fourni  cest de ma barbe que je parle; on la surnomm&#233;e ainsi, les &#233;coliers surtout.  Eh bien, quand votre fr&#232;re sest mis &#224; me tra&#238;ner par la barbe, le long de la place, &#224; me faire des violences pour une bagatelle, c&#233;tait justement lheure o&#249; les &#233;coliers sortaient de classe, et parmi eux Ilioucha. D&#232;s quil maper&#231;ut dans cette posture, il s&#233;lan&#231;a vers moi en criant: Papa, papa! Il saccroche &#224; moi, m&#233;treint, veut me d&#233;gager, crie &#224; mon agresseur: L&#226;chez-le, l&#226;chez-le, cest mon papa, pardonnez-lui! Avec ses petits bras il le saisit et lui baisa la main, cette m&#234;me main, qui je me rappelle lexpression de son visage &#224; ce moment, je ne loublierai jamais!


Je vous jure, s&#233;cria Aliocha, que mon fr&#232;re vous exprimera un complet repentir, de la fa&#231;on la plus sinc&#232;re, f&#251;t-ce &#224; genoux sur cette m&#234;me place Je ly obligerai; sinon il cessera d&#234;tre mon fr&#232;re!


Ah, ah, cest encore &#224; l&#233;tat de projet! Cela ne vient pas de lui, mais de la noblesse de votre c&#339;ur g&#233;n&#233;reux. Vous auriez d&#251; le dire tout de suite. Dans ce cas, permettez-moi de vous exposer lesprit chevaleresque dont votre fr&#232;re a fait preuve ce jour-l&#224;. Il sarr&#234;ta de me tra&#238;ner par la barbe et me l&#226;cha: Tu es officier, me dit-il, et moi aussi; si tu peux trouver comme t&#233;moin un homme comme il faut, envoie-le-moi, je te donnerai satisfaction, bien que tu sois un coquin! Et voil&#224;! Un esprit vraiment chevaleresque, nest-ce pas? Nous nous &#233;loign&#226;mes avec Ilioucha, et cette sc&#232;ne de famille est rest&#233;e &#224; jamais grav&#233;e dans la m&#233;moire du pauvre petit. &#192; quoi nous sert dappartenir &#224; la noblesse? Dailleurs, jugez-en vous-m&#234;me; vous sortez de mes appartements, quavez-vous vu? Trois femmes, dont lune est impotente et faible desprit; lautre, impotente et bossue; la troisi&#232;me, valide mais trop intelligente; cest une &#233;tudiante, elle br&#251;le de retourner &#224; P&#233;tersbourg d&#233;couvrir sur les bords de la N&#233;va les droits de la femme russe. Je ne parle pas dIlioucha, il na que neuf ans, il est enti&#232;rement seul, car si je meurs, quadviendra-t-il de mon foyer, je vous le demande? Dans ces conditions, si je provoque votre fr&#232;re en duel et quil me tue, quarrivera-t-il? Que deviendront-ils, eux tous? Sil mestropie seulement, ce sera encore pis; je serai incapable de travailler, mais il faudra manger; qui me nourrira, qui les nourrira tous? Faudra-t-il envoyer tous les jours Ilioucha demander laum&#244;ne, au lieu daller &#224; l&#233;cole? Voil&#224;, monsieur, ce que signifie pour moi une provocation en duel; cest une absurdit&#233;, rien de plus.


Il vous demandera pardon, il se jettera &#224; vos pieds au beau milieu de la place, s&#233;cria de nouveau Aliocha, le regard enflamm&#233;.


Je voulais lassigner, continua le capitaine, mais ouvrez notre Code, puis-je mattendre &#224; recevoir une juste satisfaction de mon offenseur? Sur ce, Agraf&#233;na Alexandrovna ma fait venir et menac&#233;: Si tu portes plainte, je marrangerai &#224; faire constater publiquement quil ta ch&#226;ti&#233; de ta friponnerie, et alors cest toi quon poursuivra. Or, Dieu seul sait qui est lauteur de cette friponnerie, et sous les ordres de qui jai agi en comparse; nest-ce pas dapr&#232;s ses instructions et celles de Fiodor Pavlovitch? De plus, ajouta-t-elle, je te chasserai pour tout de bon et tu ne gagneras plus rien &#224; mon service. Je le dirai aussi &#224; mon marchand (cest ainsi quelle appelle son vieux), de sorte que lui aussi te renverra &#233;galement. Et je me dis: si ce marchand me renvoie aussi, comment pourrai-je gagner ma vie? Car il ne me reste que ces deux protecteurs, vu que votre p&#232;re ma retir&#233; sa confiance pour un autre motif, et veut m&#234;me, muni de mes re&#231;us, me tra&#238;ner en justice. Pour ces raisons, je me suis tenu tranquille, et vous avez vu ma retraite. Maintenant, dites-moi, est-ce quIlioucha vous a fait bien mal en vous mordant? Je ne pouvais pas entrer dans des d&#233;tails en sa pr&#233;sence.


Oui, tr&#232;s mal; il &#233;tait tr&#232;s irrit&#233;. Il a veng&#233; votre offense sur moi, en qualit&#233; de Karamazov, je le comprends maintenant. Mais si vous laviez vu se battre &#224; coups de pierres avec ses camarades! Cest tr&#232;s dangereux, ils peuvent le tuer; les enfants sont stupides, une pierre a vite fait de fracasser la t&#234;te.


Oui, il en a re&#231;u une, pas &#224; la t&#234;te, mais &#224; la poitrine, au-dessus du c&#339;ur; il a un bleu, il est rentr&#233; en larmes, geignant, et le voil&#224; malade.


Savez-vous quil attaque les autres le premier? Il est devenu mauvais &#224; cause de vous; ses camarades racontent quil a donn&#233; tant&#244;t un coup de canif dans le c&#244;t&#233; au jeune Krassotkine


Je le sais; le p&#232;re &#233;tait fonctionnaire ici, et cela peut nous attirer des d&#233;sagr&#233;ments


Je vous conseillerais, continua avec chaleur Aliocha, de ne pas lenvoyer &#224; l&#233;cole pendant quelque temps, jusqu&#224; ce quil se calme et que sa col&#232;re passe


La col&#232;re! reprit le capitaine, cest bien &#231;a. Une grande col&#232;re dans un petit &#234;tre. Vous ne savez pas tout, permettez-moi de vous expliquer les choses en d&#233;tail. Apr&#232;s l&#233;v&#233;nement, les &#233;coliers se mirent &#224; le taquiner, en lappelant torchon de tille. Cet &#226;ge est sans piti&#233;; pris s&#233;par&#233;ment, ce sont des anges, mais tous ensemble sont impitoyables, surtout &#224; l&#233;cole. Ils le pers&#233;cutaient et un noble sentiment s&#233;veilla en Ilioucha. Un gar&#231;on ordinaire, faible comme lui, se f&#251;t r&#233;sign&#233;; il aurait eu honte de son p&#232;re; mais lui sest dress&#233; contre tous, pour son p&#232;re, pour la v&#233;rit&#233;, pour la justice. Car ce quil a endur&#233;, depuis quil a bais&#233; la main de votre fr&#232;re en lui criant: Pardonnez &#224; papa, pardonnez &#224; papa! Dieu seul et moi le savons. Et ainsi nos enfants, pas les v&#244;tres, les n&#244;tres, les enfants des mendiants m&#233;pris&#233;s, mais nobles, apprennent &#224; conna&#238;tre la v&#233;rit&#233;, d&#232;s l&#226;ge de neuf ans. Comment les riches lapprendraient-ils? Ils ne p&#233;n&#232;trent jamais ces profondeurs, tandis que mon Ilioucha a sond&#233; toute la v&#233;rit&#233;, &#224; la minute o&#249; sur la place il baisait la main qui me frappait. Elle est entr&#233;e en lui, cette v&#233;rit&#233;; elle la meurtri pour toujours! prof&#233;ra avec passion le capitaine, lair &#233;gar&#233;, en se frappant la main gauche de son poing, comme sil voulait montrer mat&#233;riellement la meurtrissure faite &#224; Ilioucha par la v&#233;rit&#233;. Ce jour-l&#224;, il eut la fi&#232;vre et le d&#233;lire pendant la nuit. Il resta silencieux toute la journ&#233;e; je remarquai quil mobservait de son coin, faisant semblant dapprendre ses le&#231;ons, mais ce n&#233;taient point les le&#231;ons qui loccupaient. Le lendemain, je menivrai de chagrin, si bien que jai oubli&#233; beaucoup de choses. Maman aussi se mit &#224; pleurer  je laime beaucoup -, alors, de douleur, je me so&#251;lai avec mes derniers sous. Ne me m&#233;prisez pas, monsieur. En Russie, les pires ivrognes sont les meilleures des gens, et r&#233;ciproquement. J&#233;tais couch&#233; et ne pensais gu&#232;re &#224; Ilioucha; mais, ce m&#234;me jour, les gamins s&#233;gay&#232;rent &#224; ses d&#233;pens, d&#232;s le matin. Eh! torchon de tille! lui criait-on, on a tra&#238;n&#233; ton p&#232;re par sa barbe hors du cabaret; toi, tu courais &#224; c&#244;t&#233; en demandant gr&#226;ce. C&#233;tait le surlendemain; il rentra de l&#233;cole p&#226;le et d&#233;fait. Quas-tu? lui dis-je. Il ne r&#233;pondit rien. Impossible de causer &#224; la maison; sa m&#232;re et ses s&#339;urs sen seraient m&#234;l&#233;es tout de suite, les jeunes filles avaient appris laffaire d&#232;s le premier jour. Varvara Nicola&#239;evna commen&#231;ait d&#233;j&#224; &#224; grogner: Bouffons, pitres, pouvez-vous faire quelque chose de sens&#233;?  Cest vrai, dis-je, Varvara Nicola&#239;evna, pouvons-nous faire quelque chose de sens&#233;? Je men tirai ainsi pour cette fois. Dans la soir&#233;e, jallai me promener avec le petit. Il faut vous dire que, depuis quelque temps, nous allons nous promener tous les soirs, par le m&#234;me chemin que voici, jusqu&#224; cette &#233;norme pierre isol&#233;e, l&#224;-bas pr&#232;s de la haie, o&#249; commencent les p&#226;tis communaux: un endroit d&#233;sert et charmant. Nous cheminions la main dans la main, comme dhabitude; il a une toute petite main, aux doigts minces, glac&#233;s, car il souffre de la poitrine. Papa, fit-il, papa!  Eh bien! lui dis-je (je voyais ses yeux &#233;tinceler).  Comme il ta trait&#233;, papa!  Que faire, Ilioucha!  Ne fais pas la paix avec lui, papa, garde-ten bien. Mes camarades racontent quil ta donn&#233; dix roubles pour &#231;a.  Non, mon petit, pour rien au monde je naccepterai de largent de lui, maintenant. Il se mit &#224; trembler, me saisit la main dans les siennes, membrassa. Papa, provoque-le en duel; &#224; l&#233;cole on me taquine en disant que tu es l&#226;che, que tu ne te battras pas, mais que tu accepteras de lui dix roubles.  Je ne puis le provoquer en duel, Ilioucha, lui r&#233;pondis-je, et je lui exposai bri&#232;vement ce que je viens de vous dire &#224; ce sujet. Il m&#233;couta jusquau bout. Papa, dit-il pourtant, ne fais pas la paix avec cet homme; quand je serai grand, je le provoquerai moi-m&#234;me et je le tuerai! Ses yeux br&#251;laient dun &#233;clat intense. Malgr&#233; tout, j&#233;tais son p&#232;re, et il fallut lui dire un mot de v&#233;rit&#233;: Cest un p&#233;ch&#233;, expliquai-je, de tuer son prochain, m&#234;me en duel.  Papa, je le terrasserai, une fois grand, je lui ferai sauter son sabre des mains et je me jetterai sur lui en brandissant le mien, et lui dirai: je pourrais te tuer, mais je te pardonne! Voyez, monsieur, voyez quel travail sest op&#233;r&#233; dans sa petite t&#234;te, durant ces deux jours; il ne fait que penser &#224; la vengeance et il a d&#251; en parler dans son d&#233;lire. Quand, avant-hier, il est revenu de l&#233;cole, cruellement battu, jai tout appris. Vous avez raison, il ny retournera plus. Il se dresse contre la classe enti&#232;re, il les provoque tous; il sest exasp&#233;r&#233;, son c&#339;ur br&#251;le de haine, jai peur pour lui. Nous retourn&#226;mes nous promener. Papa, me demanda-t-il, les riches sont les plus forts en ce monde?  Oui, Ilioucha, il ny a pas plus puissant que le riche.  Papa, dit-il, je deviendrai riche, je serai officier et je battrai tous les ennemis, le tsar me r&#233;compensera, je reviendrai aupr&#232;s de toi, et alors personne nosera Apr&#232;s un silence, il reprit, les l&#232;vres tremblantes comme auparavant: Papa, quelle vilaine ville que la n&#244;tre.  Oui, Ilioucha, cest une vilaine ville.  Papa, allons nous &#233;tablir dans une autre, o&#249; lon ne nous conna&#238;t pas.  Je veux bien, Ilioucha, allons-y; seulement il faut amasser de largent. Je me r&#233;jouissais de pouvoir ainsi le distraire de ses sombres pens&#233;es; nous nous m&#238;mes &#224; faire des projets sur linstallation dans une autre ville, lachat dun cheval et dune charrette. Ta maman et tes s&#339;urs monteront dedans, nous les couvrirons bien, nous-m&#234;mes nous marcherons &#224; c&#244;t&#233;, tu monteras de temps en temps, tandis que jirai &#224; pied, car il faut m&#233;nager le cheval; cest ainsi que nous voyagerons. Il fut enchant&#233;, surtout davoir un cheval qui le conduirait. Comme vous le savez, un petit gar&#231;on russe ne voit rien de plus beau quun cheval. Nous bavard&#226;mes longtemps. Dieu soit lou&#233;, pensais-je, je lai distrait et consol&#233;. Mais hier, il est rentr&#233; de l&#233;cole fort sombre; le soir, &#224; la promenade, il ne disait rien. Le vent s&#233;leva, le soleil disparut, on sentait lautomne et il faisait d&#233;j&#224; sombre; nous &#233;tions tristes. Eh bien, mon gar&#231;on, comment allons-nous faire nos pr&#233;paratifs? Je pensais reprendre la conversation de la veille. Pas un mot. Mais ses petits doigts tremblaient dans ma main. &#199;a va mal, me dis-je, il y a du nouveau. Nous arriv&#226;mes, comme maintenant, jusqu&#224; cette pierre; je massis dessus, on avait lanc&#233; des cerfs-volants qui claquaient au vent, il y en avait bien une trentaine. Cest maintenant la saison. Nous devrions nous aussi, Ilioucha, lancer le cerf-volant de lann&#233;e derni&#232;re. Je le r&#233;parerai, quen as-tu fait? Il ne disait toujours rien et d&#233;tournait le regard. Soudain, le vent se mit &#224; bruire, soulevant du sable Il eut un &#233;lan vers moi, ses deux bras pass&#233;s autour de mon cou, et m&#233;treignit. Voyez-vous, monsieur, quand les enfants sont taciturnes et fiers, ils retiennent longtemps leurs larmes, mais lorsquelles jaillissent, lors dun grand chagrin, elles ne coulent pas, elles ruissellent. Ses pleurs br&#251;lants minond&#232;rent le visage. Il sanglotait, secou&#233; de convulsions, me serrait contre lui. Papa, criait-il, mon cher papa, comme il ta humili&#233;! Alors les sanglots me prirent &#224; mon tour et nous &#233;tions l&#224; tous deux &#224; g&#233;mir, enlac&#233;s sur cette pierre. Personne ne nous voyait alors, except&#233; Dieu; peut-&#234;tre men tiendra-t-il compte. Remerciez votre fr&#232;re, Alex&#233;i Fiodorovitch. Non, je ne fouetterai pas mon gar&#231;on pour votre satisfaction!


Il termina de la m&#234;me fa&#231;on bizarre et entortill&#233;e que tout &#224; lheure. Pourtant Aliocha, touch&#233; jusquaux larmes, sentait que cet homme avait confiance en lui et quil ne&#251;t pas fait cette confidence &#224; quelquun dautre.


Ah! comme je voudrais faire la paix avec votre gar&#231;on! sexclama-t-il. Si vous vous en chargiez


Certainement, murmura le capitaine.


Mais, maintenant, ce nest pas de cela quil sagit, &#233;coutez! poursuivit Aliocha. Jai une commission &#224; vous faire: mon fr&#232;re, ce Dmitri, a insult&#233; aussi sa fianc&#233;e, une noble fille dont vous avez d&#251; entendre parler. Jai le droit de vous r&#233;v&#233;ler cette insulte, je dois m&#234;me le faire, car, ayant appris loffense que vous avez subie, et votre situation malheureuse, elle ma charg&#233; tant&#244;t de vous remettre ce secours de sa part seulement, pas au nom de Dmitri, qui la abandonn&#233;e, ni de moi, de son fr&#232;re, ni de personne, mais uniquement de sa part &#224; elle! Elle vous supplie daccepter son aide Vous avez &#233;t&#233; offens&#233;s tous deux par le m&#234;me homme Elle sest souvenue de vous seulement lorsquelle eut souffert de Dmitri une injure tout aussi grave que la v&#244;tre. Cest donc une s&#339;ur qui vient en aide &#224; un fr&#232;re Elle ma pr&#233;cis&#233;ment charg&#233; de vous convaincre daccepter ces deux cents roubles de sa part, comme dune s&#339;ur qui conna&#238;t votre g&#234;ne. Personne ne le saura, nuls comm&#233;rages malveillants ne sont &#224; redouter Voici ces deux cents roubles et, je vous le jure, vous devez les accepter, sinon, il ny aurait que des ennemis dans le monde! Mais il y a aussi des fr&#232;res Vous avez l&#226;me noble Vous devez le comprendre!


Et Aliocha lui tendit deux billets de cent roubles tout neufs. Tous deux se trouvaient alors justement pr&#232;s de la grande pierre, pr&#232;s de la haie; il ny avait personne alentour. Les billets parurent faire au capitaine une impression profonde; il tressaillit, mais ce fut dabord uniquement de surprise; il ne sattendait point &#224; pareil d&#233;nouement et navait jamais r&#234;v&#233; dune aide quelconque. Il prit les billets et, pendant presque une minute, fut incapable de r&#233;pondre; une expression nouvelle apparut sur son visage.


Cest pour moi, tant dargent, deux cents roubles! Juste ciel! Depuis quatre ans je navais pas vu tant dargent, Seigneur! Et elle dit quelle est une s&#339;ur Cest vrai, cest bien vrai?


Je vous jure que tout ce que jai dit est la pure v&#233;rit&#233;! s&#233;cria Aliocha.


Le capitaine rougit.


&#201;coutez, mon cher monsieur, &#233;coutez; si jaccepte, ne serai-je pas un l&#226;che? &#192; vos yeux, Alex&#233;i Fiodorovitch, ne le serai-je pas? &#201;coutez, &#233;coutez, r&#233;p&#233;tait-il &#224; chaque instant en touchant Aliocha, vous me persuadez daccepter sous le pr&#233;texte que cest une s&#339;ur qui lenvoie, mais en vous-m&#234;me, n&#233;prouverez-vous pas du m&#233;pris pour moi, si jaccepte, hein?


Non, mille fois, non! Je vous le jure sur mon salut! Et personne ne le saura jamais, sauf nous: vous, moi, elle et encore une dame, sa grande amie.


Quimporte la dame! &#201;coutez, Alex&#233;i Fiodorovitch, &#233;coutez, cest indispensable, car vous ne pouvez m&#234;me pas comprendre ce que repr&#233;sentent pour moi ces deux cents roubles, poursuivit le malheureux, gagn&#233; peu &#224; peu par une exaltation farouche, et sexprimant avec une grande h&#226;te, comme sil appr&#233;hendait quon ne le laiss&#226;t pas tout dire. &#192; part le fait que cet argent provient dune source honn&#234;te, dune s&#339;ur aussi respect&#233;e, savez-vous que je puis soigner maintenant la m&#232;re et ma petite Nina, mon ang&#233;lique bossue? Le docteur Herzenstube est venu chez moi, par bont&#233; d&#226;me; il les a examin&#233;es une heure enti&#232;re: Je ny comprends rien, ma-t-il dit, pourtant leau min&#233;rale quil lui a prescrite lui fait certainement du bien; il lui a aussi ordonn&#233; des bains de pieds avec des rem&#232;des. Leau min&#233;rale co&#251;te trente kopeks, il faut en boire peut-&#234;tre quarante bouteilles. Jai pris lordonnance et lai mise sur la tablette, au-dessous de lic&#244;ne; elle y reste. Pour Nina, il a prescrit des bains chauds dans une solution sp&#233;ciale, tous les jours, matin et soir; comment pourrions-nous suivre un pareil traitement, log&#233;s comme nous sommes, sans domestique, sans aide, ni eau ni ustensiles? La pauvre Nina est percluse de rhumatismes, je ne vous lavais pas dit; la nuit, tout le c&#244;t&#233; lui fait mal, elle souffre le martyre, et croiriez-vous que cet ange se raidit, pour ne pas nous inqui&#233;ter, quelle se retient de g&#233;mir, pour ne pas nous r&#233;veiller? Nous mangeons ce qui nous tombe sous la main; eh bien, elle prend le dernier morceau, bon &#224; jeter au chien. Je ne m&#233;rite pas ce morceau, je vous prive, je suis &#224; votre charge. Voil&#224; ce que veut exprimer son regard c&#233;leste. Nous la servons et cela lui p&#232;se. Je ne m&#233;rite pas ces &#233;gards; je suis une impotente, une bonne &#224; rien. Elle ne les m&#233;rite pas, quand sa douceur ang&#233;lique est une b&#233;n&#233;diction pour tous! Sans sa douce parole, la maison serait un enfer, elle a attendri jusqu&#224; Varvara. Ne la condamnez pas non plus, celle-l&#224;; cest aussi un ange, elle aussi est malheureuse. Elle est arriv&#233;e chez nous en &#233;t&#233;, avec seize roubles, gagn&#233;s &#224; donner des le&#231;ons et destin&#233;s &#224; payer son retour &#224; P&#233;tersbourg au mois de septembre, cest-&#224;-dire maintenant. Or, nous avons mang&#233; son argent et elle na plus de quoi sen retourner, voil&#224; ce qui en est. Dailleurs, elle ne pourrait pas partir, car elle travaille pour nous comme un gal&#233;rien, nous en avons fait une b&#234;te de somme, elle vaque &#224; tout; cest elle qui raccommode, lave, balaie, elle couche la m&#232;re; et la m&#232;re est capricieuse, pleurarde, vous comprenez, une folle! Maintenant, avec ces deux cents roubles, je puis prendre une domestique, Alex&#233;i Fiodorovitch, je puis soigner ces ch&#232;res cr&#233;atures; jenverrai l&#233;tudiante &#224; P&#233;tersbourg, jach&#232;terai de la viande, j&#233;tablirai un nouveau r&#233;gime. Seigneur, mais cest un r&#234;ve!


Aliocha &#233;tait ravi davoir apport&#233; tant de bonheur et de voir que le pauvre diable voulait bien consentir &#224; &#234;tre heureux.


Attendez, Alex&#233;i Fiodorovitch, attendez, reprit de plus belle le capitaine, se cramponnant &#224; un nouveau r&#234;ve. Savez-vous quavec Ilioucha nous r&#233;aliserons peut-&#234;tre, maintenant, notre projet; nous ach&#232;terons un cheval et une charrette, un cheval noir, il la demand&#233; express&#233;ment, et nous partirons comme nous lavons d&#233;cid&#233; avant-hier. Je connais un avocat dans la province de K, un ami denfance; on ma fait savoir par un homme s&#251;r que si jarrivais l&#224;-bas, il me donnerait une place de secr&#233;taire; qui sait, il me la donnera peut-&#234;tre? Alors, la m&#232;re et Nina monteraient dedans, Ilioucha conduirait, moi, jirais &#224; pied, toute la famille serait ainsi transport&#233;e Seigneur, si je pouvais seulement recouvrer une cr&#233;ance douteuse, cela suffirait m&#234;me pour ce voyage!


Cela suffira, cela suffira! s&#233;cria Aliocha, Catherine Ivanovna vous enverra encore de largent autant que vous en voudrez. Jen ai aussi, prenez ce quil vous faut, je vous loffre comme &#224; un fr&#232;re, comme &#224; un ami, vous me le rendrez plus tard, car vous deviendrez riche! Vous ne pourrez jamais imaginer rien de mieux que ce d&#233;placement! Ce serait le salut, surtout pour votre gar&#231;on; vous devriez partir plus vite, avant lhiver, avant les froids; vous nous &#233;cririez de l&#224;-bas, nous resterions fr&#232;res Non, ce nest pas un songe!


Aliocha aurait voulu l&#233;treindre, tant il &#233;tait content. Mais apr&#232;s lavoir regard&#233; il sarr&#234;ta brusquement: le capitaine, le cou et les l&#232;vres tendus, le visage bl&#234;me et exalt&#233;, remuait les l&#232;vres comme sil voulait dire quelque chose, mais aucun son ne sortait.


Quavez-vous? senquit Aliocha dans un tressaillement subit.


Alex&#233;i Fiodorovitch je vous murmura le capitaine, par saccades, en le fixant dun air &#233;trange et farouche, lair dun homme qui va s&#233;lancer dans le vide, en m&#234;me temps que ses l&#232;vres souriaient. Je vous voulez-vous que je vous montre un tour de passe-passe? chuchota-t-il soudain, dun ton ferme, rapide.


Quel tour?


Vous allez voir, r&#233;p&#233;ta le capitaine, la bouche crisp&#233;e, l&#339;il gauche clignotant, le regard riv&#233; sur Aliocha.


Quavez-vous donc, de quel tour parlez-vous? s&#233;cria Aliocha, effray&#233; pour de bon.


Le voici, regardez! vocif&#233;ra le capitaine.


Et, lui montrant les deux billets que durant ses discours il avait tenus entre le pouce et lindex, il les saisit avec rage et les froissa dans son poing serr&#233;.


Vous avez vu, vous avez vu! cria-t-il, bl&#234;me, fr&#233;n&#233;tique. Il leva le poing et, de toute sa force, jeta les deux billets chiffonn&#233;s sur le sable. Avez-vous vu? hurla-t-il de nouveau en les montrant du doigt, eh bien, voil&#224;


Il se mit &#224; les fouler sous son talon avec un acharnement sauvage. Il haletait et sexclamait &#224; chaque coup:


Voil&#224; ce que jen fais, de votre argent, voil&#224; ce que jen fais!


Soudain il bondit en arri&#232;re et se dressa devant Aliocha. Toute sa personne respirait une fiert&#233; indicible.


Allez dire &#224; ceux qui vous ont envoy&#233; que le torchon de tille ne vend pas son honneur! s&#233;cria-t-il, le bras tendu.


Puis il tourna rapidement les talons et se mit &#224; courir. Il navait pas fait cinq pas quil se retourna vers Aliocha, en lui faisant de la main un signe dadieu. Au bout de cinq autres pas, il se retourna de nouveau; cette fois son visage n&#233;tait plus crisp&#233; par le rire, mais secou&#233; par les larmes. Il bredouilla dun ton larmoyant, saccad&#233;:


Quaurais-je dit &#224; mon gar&#231;on, si javais accept&#233; la ran&#231;on de notre honte?


Apr&#232;s quoi il reprit sa course, cette fois sans se retourner. Aliocha le suivit des yeux avec une indicible tristesse: il comprenait que jusquau dernier moment le malheureux ne savait pas quil froisserait et jetterait les billets. Aliocha ne voulut ni le poursuivre ni lappeler; quand le capitaine fut hors de vue il ramassa les deux billets froiss&#233;s, aplatis, enfonc&#233;s dans le sable, mais encore intacts; ils craqu&#232;rent m&#234;me quand Aliocha les d&#233;ploya et les d&#233;plissa. Apr&#232;s les avoir pli&#233;s, il les mit dans sa poche et sen fut rendre compte &#224; Catherine Ivanovna du r&#233;sultat de sa d&#233;marche.



Livre V: Pro et contra



I. Les fian&#231;ailles

Ce fut Mme Khokhlakov qui re&#231;ut de nouveau Aliocha, tout affair&#233;e; la crise de Catherine Ivanovna s&#233;tait termin&#233;e par un &#233;vanouissement, suivi d un profond accablement. Maintenant elle d&#233;lirait, en proie &#224; la fi&#232;vre. On avait envoy&#233; chercher Herzenstube et les tantes. Celles-ci &#233;taient d&#233;j&#224; l&#224;. On attendait anxieusement, tandis quelle gisait sans connaissance. Pourvu que ce ne f&#251;t pas une fi&#232;vre chaude!


Ce disant, la bonne dame avait lair s&#233;rieux et inquiet. Cest s&#233;rieux, cette fois, s&#233;rieux, ajoutait-elle &#224; chaque mot, comme si tout ce qui lui &#233;tait arriv&#233; jusqualors ne comptait pas. Aliocha l&#233;coutait avec chagrin; il voulut lui raconter son aventure, mais elle linterrompit d&#232;s les premiers mots; elle navait pas le temps, et le priait de tenir compagnie &#224; Lise en lattendant.


Mon cher Alex&#233;i Fiodorovitch, lui chuchota-t-elle presque &#224; loreille, Lise ma surprise tant&#244;t, mais aussi attendrie; cest pourquoi mon c&#339;ur lui pardonne tout. Figurez-vous quaussit&#244;t apr&#232;s votre d&#233;part, elle a t&#233;moign&#233; un sinc&#232;re regret de s&#234;tre moqu&#233;e de vous hier et aujourdhui: ce n&#233;taient pourtant que de simples plaisanteries. Elle en pleurait presque, ce qui ma fort surprise Jamais auparavant, elle ne se repentait s&#233;rieusement de ses moqueries &#224; mon &#233;gard, bien quil lui arrive &#224; chaque instant de rire de moi. Mais maintenant, cest s&#233;rieux, elle fait grand cas de votre opinion, Alex&#233;i Fiodorovitch; si cest possible, m&#233;nagez-la, ne lui gardez pas rancune. Moi-m&#234;me, je ne fais que la m&#233;nager, elle est si intelligente! Elle me disait tout &#224; lheure que vous &#233;tiez son ami denfance le plus s&#233;rieux; que fait-elle donc de moi? Elle a toujours des sentiments, des souvenirs d&#233;licieux, des phrases, des petits mots, qui jaillissent quand on sy attend le moins. R&#233;cemment, &#224; propos dun pin, par exemple. Il y avait un pin dans notre jardin, lorsquelle &#233;tait toute petite; peut-&#234;tre existe-t-il encore dailleurs et ai-je tort de parler au pass&#233;; les pins ne sont pas comme les gens, ils restent longtemps sans changer. Maman! me dit-elle, je me rappelle ce pin comme en r&#234;ve, sosna kak so sna[[79]: #_ftnref79 Jeu de mot sur sosna: pin, et so sna: en r&#234;ve.]. Elle a d&#251; sexprimer autrement; il y a une confusion; sosna est un mot b&#234;te; en tout cas, elle ma dit &#224; ce sujet quelque chose doriginal, que je ne me charge pas de rendre. Dailleurs, jai tout oubli&#233;. Eh bien, au revoir, je suis tout &#233;mue, cest &#224; perdre la t&#234;te. Alex&#233;i Fiodorovitch, jai &#233;t&#233; folle deux fois et lon ma gu&#233;rie. Allez voir Lise. R&#233;confortez-la comme vous savez si bien le faire. Lise, cria-t-elle en approchant de la porte, je tam&#232;ne ta victime, Alex&#233;i Fiodorovitch, il nest nullement f&#226;ch&#233;, je tassure, au contraire, il s&#233;tonne que tu aies pu le croire.


Merci maman[[80]: #_ftnref80 En fran&#231;ais dans le texte.]. Entrez, Alex&#233;i Fiodorovitch.


Aliocha entra. Lise le regarda dun air confus et rougit jusquaux oreilles. Elle paraissait honteuse et, comme on fait en pareil cas, elle aborda aussit&#244;t un autre sujet auquel elle feignit de sint&#233;resser exclusivement.


Maman vient de me raconter, Alex&#233;i Fiodorovitch, lhistoire de ces deux cents roubles et votre mission aupr&#232;s de ce pauvre officier Elle ma d&#233;crit cette sc&#232;ne affreuse, comment on la insult&#233;, et savez-vous, bien que maman raconte fort mal dune fa&#231;on d&#233;cousue jai vers&#233; des larmes &#224; ce r&#233;cit. Eh bien, lui avez-vous remis cet argent, et comment ce malheureux


Justement, je ne lai pas remis, cest toute une histoire r&#233;pondit Aliocha, qui parut, de son c&#244;t&#233;, uniquement pr&#233;occup&#233; de cette affaire; pourtant Lise remarquait que lui aussi d&#233;tournait les yeux et avait visiblement lesprit ailleurs. Aliocha prit place et commen&#231;a son r&#233;cit; d&#232;s les premiers mots, sa g&#234;ne disparut et il captiva Lise &#224; son tour. Encore sous linfluence de la vive &#233;motion quil venait de ressentir, il raconta sa visite avec force d&#233;tails impressionnants. D&#233;j&#224; &#224; Moscou, lorsque Lise &#233;tait encore enfant, il aimait &#224; venir la trouver, soit pour raconter une r&#233;cente aventure, une lecture qui lavait frapp&#233;, soit pour rappeler un &#233;pisode de son enfance. Parfois ils r&#234;vaient ensemble et composaient &#224; eux deux de v&#233;ritables nouvelles, le plus souvent gaies et comiques. Ils revivaient maintenant ces souvenirs, vieux de deux ans. Lise fut vivement touch&#233;e de son r&#233;cit. Aliocha lui peignit avec chaleur Ilioucha. Lorsquil eut d&#233;crit en d&#233;tail la sc&#232;ne o&#249; le malheureux avait foul&#233; largent, Lise joignit les mains et s&#233;cria:


Alors, vous ne lui avez pas donn&#233; largent, vous lavez laiss&#233; partir! Vous auriez d&#251; courir apr&#232;s lui, le rattraper


Non, Lise, cest mieux comme &#231;a, fit Aliocha, qui se leva et se mit &#224; marcher, lair pr&#233;occup&#233;.


Comment mieux, en quoi mieux? Ils vont mourir de faim, maintenant!


Ils ne mourront pas, car ces deux cents roubles les atteindront de toute fa&#231;on. Il les acceptera demain, jen suis s&#251;r. Voyez-vous, Lise, dit Aliocha en sarr&#234;tant brusquement devant elle, jai commis une erreur, mais elle a eu un heureux r&#233;sultat.


Quelle erreur, et pourquoi un heureux r&#233;sultat?


Voici pourquoi. Cet homme est un poltron, un caract&#232;re faible, un brave c&#339;ur accabl&#233;. Je ne cesse de me demander ce qui la soudain pouss&#233; &#224; prendre la mouche, car, je vous lassure, jusqu&#224; la derni&#232;re minute il ne se doutait pas quil pi&#233;tinerait largent. Eh bien, je crois discerner plusieurs motifs &#224; sa conduite. Dabord il na pas su dissimuler la joie que lui causait la vue de largent. Sil avait fait des fa&#231;ons, comme dautres en pareil cas, il se f&#251;t finalement r&#233;sign&#233;. Mais apr&#232;s avoir trop cr&#251;ment &#233;tal&#233; sa joie, force lui fut de regimber. Voyez-vous, Lise, dans de pareilles situations, la sinc&#233;rit&#233; ne vaut rien. Le malheureux parlait dune voix si faible, si rapide, quil semblait tout le temps rire ou pleurer. Il a vraiment pleur&#233; dall&#233;gresse Il ma parl&#233; de ses filles, de la place quon lui donnerait dans une autre ville, et apr&#232;s s&#234;tre &#233;panch&#233; il a eu soudain honte de mavoir d&#233;voil&#233; son &#226;me. Aussit&#244;t il ma d&#233;test&#233;. Il est de ces pauvres honteux, dont la fiert&#233; est extr&#234;me. Il sest offens&#233; surtout de mavoir pris trop vite pour son ami; apr&#232;s s&#234;tre jet&#233; sur moi pour mintimider, il finit par m&#233;treindre et me caresser &#224; la vue des billets. Dans cette posture il devait ressentir toute son humiliation, et cest alors que jai commis une erreur grave. Je lui ai d&#233;clar&#233; que sil navait pas assez dargent pour se rendre dans une autre ville, on lui en donnerait encore, que je lui en donnerais moi-m&#234;me, de mes propres ressources. Voil&#224; ce qui la bless&#233;: pourquoi venais-je, moi aussi, &#224; son secours? Voyez-vous, Lise, rien nest plus p&#233;nible pour un malheureux que de voir tous les gens se consid&#233;rer comme des bienfaiteurs; je lai entendu dire au starets! Je ne sais comment exprimer cela, mais je lai souvent remarqu&#233; moi-m&#234;me. Et j&#233;prouve le m&#234;me sentiment. Mais surtout, bien quil ignor&#226;t jusquau dernier moment quil pi&#233;tinerait les billets, il le pressentait fatalement. Voil&#224; pourquoi il &#233;prouvait une telle all&#233;gresse Et voil&#224; comment, si f&#226;cheux que cela paraisse, tout est pour le mieux.


Comment est-ce possible? s&#233;cria Lise, en regardant Aliocha avec stup&#233;faction.


Lise, si au lieu de pi&#233;tiner cet argent il lavait accept&#233;, il est presque s&#251;r quarriv&#233; chez lui, une heure apr&#232;s, il e&#251;t pleur&#233; dhumiliation. Et demain, il serait venu me le jeter &#224; la face, il le&#251;t foul&#233; aux pieds, peut-&#234;tre, comme tant&#244;t. Maintenant au contraire il est parti en triomphe, bien quil sache qu il se perd. Donc rien nest plus facile, &#224; pr&#233;sent, que de le contraindre &#224; accepter ces deux cents roubles et pas plus tard que demain, car il a satisfait &#224; lhonneur, en pi&#233;tinant largent. Mais il a un besoin urgent de cette somme, et si fier quil soit encore, il va songer au secours dont il sest priv&#233;. Il y songera encore davantage cette nuit, il en r&#234;vera; demain matin peut-&#234;tre, il sera pr&#234;t &#224; accourir vers moi et &#224; sexcuser. Cest alors que je me pr&#233;senterai: Vous &#234;tes fier, vous lavez montr&#233;; eh bien, acceptez maintenant, pardonnez-nous. Alors il acceptera.


Cest avec une sorte divresse quAliocha pronon&#231;a ces mots: Alors il acceptera! Lise battit des mains.


Ah! cest vrai, jai compris tout dun coup! Aliocha, comment savez-vous tout cela? Si jeune, et d&#233;j&#224; connaisseur du c&#339;ur humain. Je ne laurais jamais cru


Il importe de le convaincre quil est avec nous tous sur un pied d&#233;galit&#233;, bien quil accepte de largent, poursuivit Aliocha avec exaltation. Et non seulement sur un pied d&#233;galit&#233;, mais m&#234;me de sup&#233;riorit&#233;


Un pied de sup&#233;riorit&#233;! Cest charmant, Alex&#233;i Fiodorovitch, mais parlez, parlez!


Cest-&#224;-dire je me suis mal exprim&#233; en fait de pied mais &#231;a ne fait rien car


Mais &#231;a ne fait rien, bien s&#251;r, rien du tout! Pardonnez-moi, cher Aliocha jusqu&#224; pr&#233;sent, je navais presque pas de respect pour vous cest-&#224;-dire si, jen avais, mais sur un pied d&#233;galit&#233;; dor&#233;navant ce sera sur un pied de sup&#233;riorit&#233; Mon ch&#233;ri, ne vous f&#226;chez pas si je fais de lesprit, reprit-elle aussit&#244;t avec chaleur. Je suis une petite moqueuse, mais vous, vous! Dites-moi, Alex&#233;i Fiodorovitch, ny a-t-il pas dans toute notre discussion du d&#233;dain pour ce malheureux car nous diss&#233;quons son &#226;me avec une certaine hauteur, il me semble?


Non, Lise, il ny a l&#224; aucun d&#233;dain, r&#233;pondit fermement Aliocha, comme sil pr&#233;voyait cette question. Jy ai d&#233;j&#224; song&#233; en venant ici. Jugez vous-m&#234;me: quel d&#233;dain peut-il y avoir, quand nous sommes tous pareils &#224; lui, quand tous le sont. Car nous ne valons pas mieux. Fussions-nous meilleurs, nous serions pareils dans sa situation. Jignore ce qui en est de vous, Lise, mais jestime avoir l&#226;me mesquine pour bien des choses. Son &#226;me &#224; lui nest pas mesquine, mais fort d&#233;licate Non, Lise, mon starets a dit une fois: Il faut bien souvent traiter les gens comme des enfants, et certains comme des malades.


Cher Alex&#233;i Fiodorovitch, voulez-vous que nous traitions les gens comme des malades?


Entendu, Lise, jy suis dispos&#233;, mais pas tout &#224; fait; parfois je suis fort impatient ou bien je ne remarque rien. Vous, vous n&#234;tes pas comme &#231;a.


Non, je ne le crois pas. Alex&#233;i Fiodorovitch, que je suis heureuse!


Quel plaisir de vous entendre dire cela, Lise!


Alex&#233;i Fiodorovitch, vous &#234;tes dune bont&#233; surprenante, mais parfois vous avez lair p&#233;dant N&#233;anmoins, on voit que vous ne l&#234;tes pas. Allez sans bruit ouvrir la porte et regardez si maman ne nous &#233;coute pas, chuchota rapidement Lise.


Aliocha fit ce quelle demandait et d&#233;clara que personne n&#233;coutait.


Venez ici, Alex&#233;i Fiodorovitch, poursuivit Lise en rougissant de plus en plus; donnez-moi votre main, comme &#231;a. &#201;coutez, jai un grand aveu &#224; vous faire: ce nest pas pour plaisanter que je vous ai &#233;crit hier, mais s&#233;rieusement


Et elle se couvrit les yeux de sa main. On voyait que cet aveu lui co&#251;tait beaucoup. Soudain elle saisit la main dAliocha, et la baisa trois fois, imp&#233;tueusement.


Ah, Lise, cest parfait! s&#233;cria Aliocha tout joyeux. Je savais bien que c&#233;tait s&#233;rieux


Regardez un peu quelle assurance!


Elle repoussa sa main sans toutefois la l&#226;cher, rougit, eut un petit rire de bonheur. Je lui baise la main, et il trouve cela parfait.


Reproche injuste, dailleurs: Aliocha aussi &#233;tait fort troubl&#233;.


Je voudrais vous plaire toujours, Lise, mais je ne sais comment faire, murmura-t-il en rougissant &#224; son tour.


Aliocha, mon cher, vous &#234;tes froid et pr&#233;somptueux. Voyez-vous &#231;a! Il a daign&#233; me choisir pour &#233;pouse et le voil&#224; tranquille! Il &#233;tait s&#251;r que je lui avais &#233;crit s&#233;rieusement. Mais cest de la pr&#233;somption, cela!


Avais-je tort d&#234;tre s&#251;r? dit Aliocha en riant.


Mais non, au contraire.


Lise le regarda tendrement. Aliocha avait gard&#233; sa main dans la sienne. Tout &#224; coup il se pencha et lembrassa sur la bouche.


Quest-ce que cest? Quavez-vous? sexclama Lise.


Aliocha parut tout d&#233;contenanc&#233;.


Pardonnez-moi jai peut-&#234;tre fait une sottise Vous me trouviez froid, et moi je vous ai embrass&#233;e Mais je vois que c&#233;tait une sottise


Lise &#233;clata de rire et se cacha le visage de ses mains.


Et dans cet habit! laissa-t-elle &#233;chapper en riant; mais soudain elle sarr&#234;ta, devint s&#233;rieuse, presque s&#233;v&#232;re.


Non, Aliocha, &#224; plus tard les baisers, car tous deux nous ne savons pas encore, et il faut attendre encore longtemps, conclut-elle. Dites-moi plut&#244;t pourquoi vous choisissez comme femme une sotte et une malade telle que moi, vous si intelligent, si r&#233;fl&#233;chi, si p&#233;n&#233;trant? Aliocha, je suis tr&#232;s heureuse, car je suis indigne de vous.


Mais non, Lise! Bient&#244;t je quitterai tout &#224; fait le monast&#232;re. En rentrant dans le monde, je devrai me marier. Je le sais. Il me la ordonn&#233;. Qui trouverais-je de mieux que vous et qui voudrait de moi, sinon vous? Jy ai d&#233;j&#224; r&#233;fl&#233;chi. Dabord, vous me connaissez depuis lenfance; en second lieu, vous avez beaucoup de facult&#233;s qui me manquent totalement. Vous &#234;tes plus gaie que moi; surtout, plus na&#239;ve, car moi jai d&#233;j&#224; effleur&#233; bien des choses Ah! vous ne savez pas, je suis aussi un Karamazov! Quimporte que vous riiez et plaisantiez, et m&#234;me &#224; mes d&#233;pens, jen suis si content Mais vous riez comme une petite fille et vous vous tourmentez en pensant trop.


Comment, je me tourmente? Comment cela?


Oui, Lise, votre question de tout &#224; lheure: Ny a-t-il pas du d&#233;dain envers ce malheureux, &#224; diss&#233;quer ainsi son &#226;me? est une question douloureuse Voyez-vous, je ne sais pas mexpliquer, mais ceux qui se posent de telles questions sont capables de souffrir. Dans votre fauteuil, vous devez remuer bien des pens&#233;es


Aliocha, donnez-moi votre main, pourquoi la retirez-vous? murmura Lise dune voix affaiblie par le bonheur. &#201;coutez, comment vous habillerez-vous en quittant le monast&#232;re? Ne riez pas et gardez-vous de vous f&#226;cher, cest tr&#232;s important pour moi.


Quant au costume, Lise, je ny ai pas encore song&#233;, mais je choisirai celui qui vous plaira.


Je voudrais vous voir porter un veston de velours bleu fonc&#233;, un gilet de piqu&#233; blanc et un chapeau de feutre gris Dites-moi, avez-vous cru tant&#244;t que je ne vous aimais pas, quand jai d&#233;savou&#233; ma lettre dhier?


Non, je ne lai pas cru.


Oh, linsupportable, lincorrigible!


Voyez-vous, je savais que vous maimiez, mais jai fait semblant de croire que vous ne maimiez plus, pour vous &#234;tre agr&#233;able


Cest encore pis! Tant pis et tant mieux. Aliocha, je vous adore. Avant votre arriv&#233;e, je me suis dit: Je vais lui demander la lettre dhier, et sil me la remet sans difficult&#233; (comme on peut lattendre de sa part), cela signifie quil ne maime pas du tout, quil ne sent rien, que cest tout simplement un sot gamin, et je suis perdue. Mais vous avez laiss&#233; la lettre dans la cellule et cela ma rendu courage; n&#233;tait-ce pas parce que vous pressentiez que je vous la redemanderais, et afin de ne pas me la rendre?


Ce nest pas cela du tout, Lise, car jai la lettre sur moi, comme je lavais tant&#244;t; elle est dans cette poche, la voici.


Aliocha sortit la lettre en riant et la lui montra de loin.


Seulement vous ne laurez pas. Contentez-vous de la regarder.


Comment, vous avez menti? Vous, un moine, mentir!


Il est vrai que jai menti, mais c&#233;tait pour ne pas vous rendre la lettre. Elle mest pr&#233;cieuse, ajouta-t-il avec ferveur, en rougissant de nouveau, et je ne la donnerai &#224; personne.


Lise le consid&#233;rait, enchant&#233;e.


Aliocha, chuchota-t-elle, allez voir si maman ne nous &#233;coute pas.


Bien, Lise, je vais regarder, mais ne serait-il pas pr&#233;f&#233;rable de ne pas le faire? Pourquoi soup&#231;onner votre m&#232;re dune telle bassesse?


Comment? Mais elle a bien le droit de surveiller sa fille, je ne vois l&#224; aucune bassesse. Soyez s&#251;r, Alex&#233;i Fiodorovitch, que quand je serai m&#232;re et que jaurai une fille comme moi, je la surveillerai &#233;galement.


Vraiment, Lise! Ce nest pas bien.


Mon Dieu, quelle bassesse y a-t-il &#224; cela? Si elle &#233;coutait une conversation mondaine, ce serait vil, mais il sagit de sa fille en t&#234;te &#224; t&#234;te avec un jeune homme Sachez, Aliocha, que je vais vous surveiller d&#232;s que nous serons mari&#233;s, je d&#233;cachetterai toutes vos lettres pour les lire Vous voil&#224; pr&#233;venu


Certainement, si vous y tenez murmura Aliocha, mais ce ne sera pas bien


Quel d&#233;dain! Aliocha, mon cher, ne nous querellons pas d&#232;s le d&#233;but, je pr&#233;f&#232;re vous parler franchement: cest mal, bien s&#251;r, d&#233;couter aux portes, jai tort et vous avez raison, mais cela ne memp&#234;chera pas d&#233;couter.


Faites. Vous ne mattraperez jamais, dit en riant Aliocha.


Autre chose: mob&#233;irez-vous en tout? Il faut aussi d&#233;cider cela &#224; lavance.


Tr&#232;s volontiers, Lise, sauf dans les choses essentielles. Dans ces cas-l&#224;, m&#234;me si vous n&#234;tes pas daccord avec moi, je ne me soumettrai qu&#224; ma conscience.


Cest ce quil faut. Sachez que non seulement je suis pr&#234;te &#224; vous ob&#233;ir dans les cas graves, mais que je vous c&#233;derai en tout, je vous le jure d&#232;s maintenant, en tout et pour toute la vie, cria Lise passionn&#233;ment, et cela avec bonheur, avec joie! De plus, je vous jure de ne jamais &#233;couter aux portes et de ne pas lire vos lettres, car vous avez raison. Si forte que soit ma curiosit&#233;, jy r&#233;sisterai, puisque vous trouvez cela vil. Vous &#234;tes maintenant ma Providence Dites-moi, Alex&#233;i Fiodorovitch, pourquoi &#234;tes-vous si triste, ces jours-ci? je sais que vous avez des ennuis, des peines, mais je remarque encore en vous une tristesse cach&#233;e


Oui, Lise, jai une tristesse cach&#233;e. Je vois que vous maimez, puisque vous lavez devin&#233;.


Quelle tristesse? &#192; quel propos? Peut-on savoir? demanda timidement Lise.


Plus tard, Lise, je vous le dirai Aliocha se troubla Maintenant vous ne comprendriez pas. Et moi-m&#234;me, je ne saurais pas lexpliquer.


Je sais aussi que vous vous tourmentez au sujet de vos fr&#232;res et de votre p&#232;re.


Oui, mes fr&#232;res, prof&#233;ra Aliocha, songeur.


Je naime pas votre fr&#232;re Ivan.


Cette remarque surprit Aliocha, mais il ne la releva pas.


Mes fr&#232;res se perdent, poursuivit-il, mon p&#232;re &#233;galement. Ils en entra&#238;nent dautres avec eux. Cest la force de la terre, sp&#233;ciale aux Karamazov, selon lexpression du P&#232;re Pa&#239;sius, une force violente et brute Jignore m&#234;me si lesprit de Dieu domine cette force. Je sais seulement que je suis moi-m&#234;me un Karamazov Je suis un moine, un moine Vous disiez tout &#224; lheure que je suis un moine.


Oui, je lai dit.


Or, je ne crois peut-&#234;tre pas en Dieu.


Vous ne croyez pas, que dites-vous? murmura Lise avec r&#233;serve.


Mais Aliocha ne r&#233;pondit pas. Il y avait dans ces brusques paroles quelque chose de myst&#233;rieux, de trop subjectif peut-&#234;tre, que lui-m&#234;me ne sexpliquait pas et qui le tourmentait.


De plus, mon ami se meurt; le plus &#233;minent des hommes va quitter la terre. Si vous saviez, Lise, les liens moraux qui mattachent &#224; cet homme! Je vais rester seul Je reviendrai vous voir, Lise D&#233;sormais nous serons toujours ensemble


Oui, ensemble, ensemble! D&#232;s &#224; pr&#233;sent et pour toute la vie. Embrassez-moi, je vous le permets.


Aliocha lembrassa.


Maintenant, allez-vous-en! Que le Christ soit avec vous! (elle fit sur lui le signe de la croix.) Allez le voir pendant quil est temps. Jai &#233;t&#233; cruelle de vous retenir. Aujourdhui je prierai pour lui et pour vous. Aliocha, nous serons heureux, nest-ce pas?


Je crois que oui, Lise.


Aliocha navait pas lintention dentrer chez Mme Khokhlakov en sortant de chez Lise, mais il la rencontra dans lescalier. D&#232;s les premiers mots il devina quelle lattendait.


Cest affreux, Alex&#233;i Fiodorovitch. Cest un enfantillage et une sottise. Jesp&#232;re que vous nallez pas r&#234;ver Des b&#234;tises, des b&#234;tises! s&#233;cria-t-elle, courrouc&#233;e.


Seulement ne le lui dites pas, cela lagiterait et lui ferait du mal.


Voil&#224; la parole sage dun jeune homme raisonnable. Dois-je entendre que vous consentiez uniquement par piti&#233; pour son &#233;tat maladif, par crainte de lirriter en la contredisant?


Pas du tout, je lui ai parl&#233; tr&#232;s s&#233;rieusement, d&#233;clara avec fermet&#233; Aliocha.


S&#233;rieusement? Cest impossible. Dabord, ma maison vous sera ferm&#233;e, ensuite je partirai et je lemm&#232;nerai, sachez-le!


Mais pourquoi? dit Aliocha. Cest encore loin, dix-huit mois peut-&#234;tre &#224; attendre.


Cest vrai, Alex&#233;i Fiodorovitch, et en dix-huit mois vous pouvez mille fois vous quereller et vous s&#233;parer. Mais je suis si malheureuse! Ce sont des b&#234;tises, daccord, mais &#231;a ma constern&#233;e. Je suis comme Famoussov dans la sc&#232;ne de la com&#233;die [[81]: #_ftnref81Trop desprit nuit, Gribo&#239;&#233;dov (1824)]; vous &#234;tes Tchatski, elle, cest Sophie. Je suis accourue ici, pour vous rencontrer. Dans la pi&#232;ce aussi, les p&#233;rip&#233;ties se passent dans lescalier. Jai tout entendu, je me contenais &#224; peine. Voil&#224; donc lexplication de cette mauvaise nuit et des r&#233;centes crises nerveuses! Lamour pour la fille, la mort pour la m&#232;re! Maintenant, un second point, essentiel: quest-ce que cette lettre que Lise vous a &#233;crite, montrez-la-moi tout de suite!


Non, &#224; quoi bon? Donnez-moi des nouvelles de Catherine Ivanovna, cela mint&#233;resse fort.


Elle continue &#224; d&#233;lirer et na pas repris connaissance; ses tantes sont ici &#224; se lamenter, avec leurs grands airs. Herzenstube est venu, il a tellement pris peur que je ne savais que faire, je voulais m&#234;me envoyer chercher un autre m&#233;decin. On la emmen&#233; dans ma voiture. Et pour machever, vous voil&#224; avec cette lettre! Il est vrai que dix-huit mois nous s&#233;parent de tout cela. Au nom de ce quil y a de plus sacr&#233;, au nom de votre starets qui se meurt, montrez-moi cette lettre, &#224; moi la m&#232;re. Tenez-la, si vous voulez, je la lirai &#224; distance.


Non, je ne vous la montrerai pas, Catherine Ossipovna; m&#234;me si elle me le permettait, je refuserais. Je viendrai demain, et nous causerons, si vous voulez. Maintenant, adieu.


Et Aliocha sortit pr&#233;cipitamment.



II. Smerdiakov et sa guitare

Il navait pas de temps &#224; perdre. En prenant cong&#233; de Lise, une id&#233;e lui &#233;tait venue; comment faire pour rejoindre imm&#233;diatement son fr&#232;re Dmitri, qui semblait l&#233;viter? Il &#233;tait d&#233;j&#224; trois heures de lapr&#232;s-midi. Aliocha &#233;prouvait un vif d&#233;sir de retourner au monast&#232;re vers l illustre mourant, mais le besoin de voir Dmitri lemporta; le pressentiment dune catastrophe imminente grandissait dans son esprit. De quelle nature &#233;tait-elle et quaurait-il voulu dire &#224; pr&#233;sent &#224; son fr&#232;re, il nen avait pas lui-m&#234;me une id&#233;e bien nette. Que mon bienfaiteur meure sans moi! Du moins, je ne me reprocherai pas toute ma vie de navoir pas sauv&#233; quelquun, quand je pouvais peut-&#234;tre le faire, davoir pass&#233; outre dans ma h&#226;te de rentrer chez moi. Dailleurs, job&#233;is ainsi &#224; sa volont&#233;


Son plan consistait &#224; surprendre Dmitri &#224; limproviste; voici comment: en escaladant la haie comme la veille, il p&#233;n&#233;trerait dans le jardin et sinstallerait dans le pavillon. Sil nest pas l&#224;, sans rien dire &#224; Foma ni aux propri&#233;taires, je resterai cach&#233;, &#224; lattendre jusqu&#224; la nuit. Si Dmitri guette encore la venue de Grouchegnka, il viendra probablement dans ce pavillon Dailleurs, Aliocha ne sarr&#234;ta gu&#232;re aux d&#233;tails du plan, mais il r&#233;solut de lex&#233;cuter, d&#251;t-il ne pas rentrer ce soir-l&#224; au monast&#232;re.


Tout se passa sans encombre; il franchit la haie presque &#224; la m&#234;me place que la veille et se dirigea secr&#232;tement vers le pavillon. Il ne d&#233;sirait pas &#234;tre remarqu&#233;; la propri&#233;taire, ainsi que Foma (sil &#233;tait l&#224;), pouvaient tenir le parti de son fr&#232;re et se conformer &#224; ses instructions, donc ne pas le laisser p&#233;n&#233;trer dans le jardin ou avertir &#224; temps Dmitri de sa pr&#233;sence. Il sassit &#224; la m&#234;me place et se mit &#224; attendre, la journ&#233;e &#233;tait aussi belle, mais le pavillon lui parut plus d&#233;labr&#233; que la veille. Le petit verre de cognac avait laiss&#233; un rond sur la table verte. Des id&#233;es oiseuses lui venaient &#224; lesprit, comme il arrive toujours lors dune attente ennuyeuse: pourquoi s&#233;tait-il assis pr&#233;cis&#233;ment &#224; la m&#234;me place, et non ailleurs? Une vague inqui&#233;tude le gagnait. Il attendait depuis un quart dheure &#224; peine, lorsque les accords dune guitare mont&#232;rent des buissons, &#224; une vingtaine de pas tout au plus. Aliocha se souvint avoir entrevu la veille, pr&#232;s de la cl&#244;ture, &#224; gauche, un vieux banc rustique. Cest de l&#224; que partaient les sons. Une voix de t&#233;norino chantait en saccompagnant de la guitare et avec des enjolivures de faquin:


Une force obstin&#233;e

Mattache &#224; ma bien-aim&#233;e,

Seigneur, ayez piti&#233;

Et delle et de moi!

Et delle et de moi!


La voix sarr&#234;ta. Une autre, une voix de femme, caressante et timide, prof&#233;ra en minaudant:


Pourquoi vous voit-on si rarement, Pavel Fiodorovitch, pourquoi nous n&#233;gligez-vous?


Mais non, r&#233;pondit la voix dhomme, avec une dignit&#233; ferme, bien que courtoise. On voyait que c&#233;tait lhomme qui dominait, que la femme lui faisait des avances. Ce doit &#234;tre Smerdiakov, pensa Aliocha, dapr&#232;s la voix, du moins; la femme est s&#251;rement la fille de la propri&#233;taire, celle qui est revenue de Moscou et qui va en robe &#224; tra&#238;ne chercher de la soupe chez Marthe Ignati&#232;vna


Jadore les vers, quand ils sont harmonieux, poursuivit la voix de femme. Continuez.


La voix de t&#233;nor reprit:


De la couronne il ne mest rien

Si mon amie se porte bien,

Seigneur ayez piti&#233;

Et delle et de moi!

Et delle et de moi!


La derni&#232;re fois, c&#233;tait bien mieux, insinua la femme. Vous chantiez, &#224; propos de la couronne: Si ma ch&#233;rie se porte bien. C&#233;tait plus tendre.


Les vers ne sont que balivernes! trancha Smerdiakov.


Oh! non, jadore les vers.


Les vers, il ny a rien de plus sot. Jugez vous-m&#234;me; est-ce quon parle en rimes? Si nous parlions tous en rimes, m&#234;me sur lordre des autorit&#233;s, serait-ce pour longtemps? Les vers, ce nest pas s&#233;rieux, Marie Kondratievna.


Comme vous &#234;tes intelligent! O&#249; avez-vous appris tout cela? reprit la voix, de plus en plus caressante.


Jen saurais bien davantage, si la chance ne mavait pas toujours &#233;t&#233; contraire. Sans quoi je tuerais en duel celui qui me traiterait de gueux parce que je nai pas de p&#232;re et que je suis n&#233; dune puante[[82]: #_ftnref82 Sens du mot Smerdiachtcha&#239;a.]. Voil&#224; ce quon ma jet&#233; &#224; la face, &#224; Moscou, o&#249; on la su par Grigori Vassili&#233;vitch. Il me reproche de me r&#233;volter contre ma naissance: Tu lui as d&#233;chir&#233; les entrailles. Soit, mais jaurais pr&#233;f&#233;r&#233; quon me tue dans le ventre de ma m&#232;re, plut&#244;t que de venir au monde. On disait au march&#233;  et votre m&#232;re me la racont&#233; aussi avec son manque de d&#233;licatesse  que ma m&#232;re avait la plique et &#224; peine cinq pieds de haut [[83]: #_ftnref82 Ici sont sept lignes intraduisibles dans lesquelles Smerdiakov sirrite contre une particularit&#233; de prononciation.] Je hais la Russie enti&#232;re, Marie Kondratievna.


Si vous &#233;tiez hussard, vous ne parleriez pas ainsi, vous tireriez votre sabre pour la d&#233;fense de la Russie.


Non seulement je ne voudrais pas &#234;tre hussard, Marie Kondratievna, mais je d&#233;sire au contraire la suppression de tous les soldats.


Et si lennemi vient, qui nous d&#233;fendra?


&#192; quoi bon? En 1812, la Russie a vu la grande invasion de lempereur des Fran&#231;ais, Napol&#233;on I, le p&#232;re de celui daujourdhui, cest grand dommage que ces Fran&#231;ais ne nous aient pas conquis; une nation intelligente e&#251;t subjugu&#233; un peuple stupide. Tout aurait march&#233; autrement.


Avec &#231;a, quils valent mieux que nous? Je ne donnerais pas un de nos &#233;l&#233;gants pour trois jeunes Anglais, d&#233;clara dune voix tendre Marie Kondratievna, en accompagnant sans doute ses paroles du regard le plus langoureux.


&#199;a d&#233;pend des go&#251;ts.


Vous &#234;tes comme un &#233;tranger parmi nous, le plus noble des &#233;trangers, je vous le dis sans honte.


&#192; vrai dire, pour la perversit&#233;, les gens de l&#224;-bas et ceux dici se ressemblent. Ce sont tous des fripons, avec cette diff&#233;rence quun &#233;tranger porte des bottes vernies, tandis que notre gredin national croupit dans la mis&#232;re et ne sen plaint pas. Il faut fouetter le peuple russe, comme le disait avec raison hier Fiodor Pavlovitch, bien quil soit fou ainsi que ses enfants.


Pourtant, vous respectez fort Ivan Fiodorovitch, vous me lavez dit vous-m&#234;me.


Mais il ma trait&#233; de faquin malodorant. Il me prend pour un r&#233;volt&#233;. Il se trompe. Si javais quelque argent, il y a longtemps que jaurais fil&#233;. Par sa conduite, Dmitri Fiodorovitch est pire quun laquais; cest un panier perc&#233;, un propre-&#224;-rien, et pourtant tous lhonorent. Je ne suis quun g&#226;te-sauce, soit; mais, avec de la chance, je pourrais ouvrir un caf&#233;-restaurant &#224; Moscou, rue Saint-Pierre; en effet, je cuisine sur commande, et aucun de mes confr&#232;res, &#224; Moscou, nen est capable, sauf les &#233;trangers. Dmitri Fiodorovitch est un va-nu-pieds, mais quil provoque en duel un fils de comte, celui-ci ira sur le terrain. Or, qua-t-il de plus que moi? Il est infiniment plus b&#234;te. Combien dargent a-t-il gaspill&#233; sans rime ni raison?


&#199;a doit &#234;tre fort int&#233;ressant, un duel, fit observer Marie Kondratievna.


Comment cela?


Cest effrayant, une telle bravoure, surtout quand de jeunes officiers &#233;changent des balles pour une belle. Quel tableau! Ah! si les femmes pouvaient y assister, je voudrais tant


&#199;a va encore quand on vise, mais quand votre gueule sert de cible, la sensation manque de charme. Vous prendriez la fuite, Marie Kondratievna.


Et vous, vous sauveriez-vous?


Smerdiakov ne daigna pas r&#233;pondre. Apr&#232;s une pause, un nouvel accord retentit et la voix de fausset entonna le dernier couplet:


Malgr&#233; que jen aie,

Je vais m&#233;loigner

Pour joui-i-r de la vie,

M&#233;tablir dans la capitale,

Et point ne me lamenterai,

Non, non, point ne me lamenterai


&#192; ce moment survint un incident. Aliocha &#233;ternua; le silence se fit sur le banc. Il se leva et marcha de leur c&#244;t&#233;. C&#233;tait en effet Smerdiakov, tir&#233; &#224; quatre &#233;pingles, pommad&#233;, je crois m&#234;me fris&#233;, en bottines vernies. Il avait sa guitare &#224; c&#244;t&#233; de lui. La dame &#233;tait Marie Kondratievna, la fille de la propri&#233;taire, une personne pas laide, mais au visage trop rond, sem&#233; de taches de rousseur; elle portait une robe bleu clair avec une tra&#238;ne qui nen finissait plus.


Mon fr&#232;re Dmitri viendra-t-il bient&#244;t? demanda Aliocha du ton le plus calme possible.


Smerdiakov se leva lentement; sa compagne limita.


Comment puis-je conna&#238;tre les all&#233;es et venues de Dmitri Fiodorovitch? Je ne suis pas son gardien, r&#233;pondit paisiblement Smerdiakov avec une nuance de d&#233;dain.


Je demandais simplement si vous saviez, expliqua Aliocha.


Jignore o&#249; il se trouve et je ne veux pas le savoir.


Mon fr&#232;re ma dit que vous linformiez de tout ce qui se passe dans la maison et que vous aviez promis de lui annoncer la venue dAgraf&#233;na Alexandrovna.


Smerdiakov, impassible, leva les yeux sur Aliocha.


Comment avez-vous fait pour entrer? Voil&#224; une heure que le verrou est mis &#224; la porte.


Jai escalad&#233; la cl&#244;ture. Jesp&#232;re que vous mexcuserez, dit-il &#224; Marie Kondratievna, j&#233;tais press&#233; de voir mon fr&#232;re.


Ah! peut-on vous en vouloir! murmura la jeune fille, flatt&#233;e. Dmitri Fiodorovitch sintroduit souvent de cette mani&#232;re dans le pavillon; il est d&#233;j&#224; install&#233; avant quon lait vu.


Je suis &#224; sa recherche, je voudrais bien le voir. Vous ne pourriez pas me dire o&#249; il est en ce moment? Cest pour une affaire s&#233;rieuse qui le concerne.


Il ne nous dit pas o&#249; il va, balbutia-t-elle.


M&#234;me ici, chez mes connaissances, votre fr&#232;re me harc&#232;le de questions sur mon ma&#238;tre; que se passe-t-il chez lui, qui vient, qui sen va, nai-je rien &#224; lui communiquer? Deux fois, il ma menac&#233; de mort.


Est-ce possible? s&#233;tonna Aliocha.


Pensez-vous quil se g&#234;nerait, avec son caract&#232;re? Vous avez pu en juger hier: Si je manque Agraf&#233;na Alexandrovna, et quelle passe la nuit chez le vieux, je ne r&#233;ponds pas de ta vie, ma-t-il dit. Jai grand-peur de lui, et si josais, je devrais le d&#233;noncer aux autorit&#233;s. Dieu sait de quoi il est capable.


Lautre jour, il lui a dit: Je te pilerai dans un mortier, ajouta Marie Kondratievna.


Ce nest peut-&#234;tre quun propos en lair observa Aliocha. Si je pouvais le voir, je lui parlerais &#224; ce sujet.


Voici tout ce que je peux vous communiquer, dit Smerdiakov apr&#232;s avoir r&#233;fl&#233;chi. Je viens fr&#233;quemment ici en voisin, pourquoi pas? Dautre part, Ivan Fiodorovitch ma envoy&#233; aujourdhui de bonne heure chez Dmitri Fiodorovitch, &#224; la rue du Lac, pour lui dire de venir sans faute d&#238;ner avec lui au cabaret de la place. Jy suis all&#233;, mais je ne lai pas trouv&#233;, il &#233;tait d&#233;j&#224; huit heures. Il est venu, puis il est reparti, ma dit textuellement son logeur. On dirait quils se sont donn&#233; le mot. En ce moment, il est peut-&#234;tre attabl&#233; avec Ivan Fiodorovitch, car celui-ci nest pas rentr&#233; d&#238;ner; quant &#224; Fiodor Pavlovitch, voil&#224; d&#233;j&#224; une heure quil a d&#238;n&#233; et maintenant il fait la sieste. Mais je vous prie instamment de garder tout cela pour vous; il est capable de me tuer pour une bagatelle.


Mon fr&#232;re Ivan a donn&#233; rendez-vous &#224; Dmitri au cabaret, aujourdhui? insista Aliocha.


Oui.


Au cabaret &#192; la Capitale , sur la place?


Pr&#233;cis&#233;ment.


Cest fort possible! sexclama Aliocha avec agitation. Je vous remercie, Smerdiakov; la nouvelle est dimportance; jy vais tout de suite.


Ne me trahissez pas.


Non, je me pr&#233;senterai comme par hasard, soyez tranquille.


O&#249; allez-vous donc? Je vais vous ouvrir la porte, cria Marie Kondratievna.


Non, cest plus court par ici, je vais franchir la haie.


Cette nouvelle avait impressionn&#233; Aliocha, qui courut au cabaret. Il e&#251;t &#233;t&#233; inconvenant dy entrer dans son costume, mais il pouvait se renseigner et appeler ses fr&#232;res dans lescalier. &#192; peine sapprochait-il du cabaret quune fen&#234;tre souvrit et quIvan lui cria:


Aliocha, peux-tu venir me trouver. Tu mobligeras infiniment.


Je ne sais si, avec cette robe


Je suis dans un cabinet particulier, monte le perron, je vais &#224; ta rencontre.


Un instant apr&#232;s, Aliocha &#233;tait assis &#224; cot&#233; de son fr&#232;re. Ivan d&#238;nait tout seul.



III. Les fr&#232;res font connaissance

&#192; vrai dire, la table dIvan, pr&#232;s de la fen&#234;tre, &#233;tait simplement prot&#233;g&#233;e par un paravent contre les regards indiscrets. Elle se trouvait &#224; c&#244;t&#233; du comptoir, dans la premi&#232;re salle, o&#249; les gar&#231;ons circulaient &#224; tout moment. Seul un vieux militaire en retraite prenait le th&#233; dans un coin. Dans les autres salles, on entendait le brouhaha habituel &#224; ces &#233;tablissements: des appels, les bouteilles quon d&#233;bouchait, le choc des billes sur le billard. Un orgue jouait. Aliocha savait que son fr&#232;re naimait gu&#232;re les cabarets et ny allait presque jamais. Sa pr&#233;sence ne sexpliquait donc que par le rendez-vous assign&#233; &#224; Dmitri.


Je vais te commander une soupe au poisson ou autre chose, tu ne vis pas de th&#233; seulement, dit Ivan qui parut enchant&#233; de la compagnie dAliocha. Il achevait de d&#238;ner et prenait le th&#233;.


Entendu, et ensuite du th&#233;, jai faim, dit joyeusement Aliocha.


Et des confitures de cerises? Te rappelles-tu comme tu les aimais, dans ton enfance, chez Poli&#233;nov?


Ah! tu ten souviens! Je veux bien, je les aime encore.


Ivan sonna, commanda une soupe au poisson, du th&#233;, des confitures.


Je me rappelle tout, Aliocha. Tu avais onze ans et moi quinze. La camaraderie entre fr&#232;res nest pas possible &#224; cet &#226;ge, avec quatre ans de diff&#233;rence. Je ne sais m&#234;me pas si je taimais. Les premi&#232;res ann&#233;es de mon s&#233;jour &#224; Moscou, je ne pensais pas &#224; toi. Puis, lorsque tu y es venu &#224; ton tour, nous nous sommes rencontr&#233;s une seule fois, je crois. Et depuis plus de trois mois que je vis ici, nous navons gu&#232;re caus&#233;. Je pars demain, et je songeais tout &#224; lheure aux moyens de te voir pour te faire mes adieux. Tu tombes bien.


Tu d&#233;sirais beaucoup me voir?


Beaucoup. Je veux que nous apprenions &#224; nous conna&#238;tre mutuellement. Ensuite, nous nous quitterons. &#192; mon avis, il vaut mieux faire connaissance avant de se s&#233;parer. Jai remarqu&#233; comme tu mobservais, durant ces trois mois; une attente continuelle se lisait dans tes yeux, et cest ce qui me tenait &#224; distance. Enfin, jai appris &#224; testimer: voil&#224;, pensais-je, un petit homme qui a de la fermet&#233;. Note que je parle s&#233;rieusement, tout en riant. Car tu es ferme, nest-ce pas? Jaime quon soit ferme pour nimporte quel motif, et m&#234;me &#224; ton &#226;ge. Enfin, ton regard anxieux cessa de me d&#233;plaire, il me devint m&#234;me sympathique. On dirait que tu as de laffection pour moi, Aliocha?


Certainement, Ivan. Dmitri dit que tu es un tombeau. Moi, je dis que tu es une &#233;nigme. Tu les encore maintenant pour moi; pourtant je commence &#224; te comprendre, depuis ce matin seulement.


Que veux-tu dire? fit Ivan en riant.


Tu ne te f&#226;cheras pas, au moins? dit Aliocha, riant &#224; son tour.


Eh bien?


Eh bien, jai d&#233;couvert qu&#224; vingt-trois ans tu es un jeune homme pareil &#224; tous les autres, un gar&#231;on aussi frais, aussi gentiment na&#239;f, bref un vrai blanc-bec. Mes paroles ne toffusquent pas?


Au contraire, je suis frapp&#233; dune co&#239;ncidence, s&#233;cria Ivan avec &#233;lan. Le croiras-tu, depuis notre entrevue de ce matin, je ne pense qu&#224; la na&#239;vet&#233; de mes vingt-trois ans, et cest par l&#224; que tu commences, comme si tu lavais devin&#233;. Sais-tu ce que je me disais, tout &#224; lheure: si je navais plus foi en la vie, si je doutais dune femme aim&#233;e, de lordre universel, persuad&#233; au contraire que tout nest quun chaos infernal et maudit  et fuss&#233;-je en proie aux horreurs de la d&#233;sillusion  m&#234;me alors je voudrais vivre quand m&#234;me. Apr&#232;s avoir go&#251;t&#233; &#224; la coupe enchant&#233;e, je ne la quitterai quune fois vid&#233;e. Dailleurs, vers trente ans, il se peut que je la regrette, m&#234;me inachev&#233;e, et jirai je ne sais o&#249;. Mais, jusqu&#224; trente ans, jen ai la certitude, ma jeunesse triomphera de tout, d&#233;senchantement, d&#233;go&#251;t de vivre, etc. Souvent je me suis demand&#233; sil y avait au monde un d&#233;sespoir capable de vaincre en moi ce furieux app&#233;tit de vivre, inconvenant peut-&#234;tre, et je pense quil nen existe pas, avant mes trente ans, tout au moins. Cette soif de vivre, certains moralistes morveux et poitrinaires la traitent de vile, surtout les po&#232;tes. Il est vrai que cest un trait caract&#233;ristique des Karamazov, cette soif de vivre &#224; tout prix; elle se retrouve en toi, mais pourquoi serait-elle vile? Il y a encore beaucoup de force centrip&#232;te sur notre plan&#232;te, Aliocha. On veut vivre, et je vis, m&#234;me en d&#233;pit de la logique. Je ne crois pas &#224; lordre universel, soit; mais jaime les tendres pousses au printemps, le ciel bleu, jaime certaines gens, sans savoir pourquoi. Jaime lh&#233;ro&#239;sme, auquel jai peut-&#234;tre cess&#233; de croire depuis longtemps, mais que je v&#233;n&#232;re par habitude. Voil&#224; quon tapporte la soupe au poisson, bon app&#233;tit; elle est excellente, on la pr&#233;pare bien, ici. Je veux voyager en Europe, Aliocha. Je sais que je ny trouverai quun cimeti&#232;re, mais combien cher! De chers morts y reposent, chaque pierre atteste leur vie ardente, leur foi passionn&#233;e dans leur id&#233;al, leur lutte pour la v&#233;rit&#233; et la science. Oh! je tomberai &#224; genoux devant ces pierres, je les baiserai en versant des pleurs. Convaincu dailleurs, intimement, que tout cela nest quun cimeti&#232;re, et rien de plus. Et ce ne seront pas des larmes de d&#233;sespoir, mais de bonheur. Je menivre de mon propre attendrissement. Jaime les tendres pousses au printemps et le ciel bleu. Lintelligence et la logique ny sont pour rien, cest le c&#339;ur qui aime, cest le ventre, on aime ses premi&#232;res forces juv&#233;niles Comprends-tu quelque chose &#224; mon galimatias, Aliocha? conclut-il dans un &#233;clat de rire.


Je comprends trop, Ivan; on voudrait aimer par le c&#339;ur et par le ventre, tu las fort bien dit. Je suis ravi de ton ardeur &#224; vivre. Je pense quon doit aimer la vie par-dessus tout.


Aimer la vie, plut&#244;t que le sens de la vie?


Certainement. Laimer avant de raisonner, sans logique, comme tu dis; alors seulement on en comprendra le sens. Voil&#224; ce que jentrevois depuis longtemps. La moiti&#233; de ta t&#226;che est accomplie et acquise, Ivan: tu aimes la vie. Occupe-toi de la seconde partie, l&#224; est le salut.


Tu es bien press&#233; de me sauver; peut-&#234;tre ne suis-je pas encore perdu. En quoi consiste-t-elle, cette seconde partie?


&#192; ressusciter tes morts, qui sont peut-&#234;tre encore vivants. Donne-moi du th&#233;. Je suis content de notre entretien, Ivan.


Je vois que tu es en verve. Jaime ces professions de foi[[84]: #_ftnref84 En fran&#231;ais dans le texte] de la part dun novice. Oui, tu as de la fermet&#233;, Alex&#233;i. Est-il vrai que tu veuilles quitter le monast&#232;re?


Oui, mon starets menvoie dans le monde.


Alors, nous nous reverrons avant mes trente ans, quand je commencerai &#224; d&#233;laisser la coupe. Notre p&#232;re, lui, ne veut pas y renoncer avant soixante-dix ou quatre-vingts ans. Il la dit tr&#232;s s&#233;rieusement, quoique ce soit un bouffon. Il tient &#224; sa sensualit&#233; comme &#224; un roc &#192; vrai dire, apr&#232;s trente ans, il ny a pas dautre ressource, peut-&#234;tre. Mais il est vil de sy adonner jusqu&#224; soixante-dix ans. Mieux vaut cesser &#224; trente ans. On conserve une apparence de noblesse, tout en se dupant soi-m&#234;me. Tu nas pas vu Dmitri, aujourdhui?


Non, mais jai vu Smerdiakov.


Et Aliocha fit &#224; son fr&#232;re un r&#233;cit d&#233;taill&#233; de sa rencontre avec Smerdiakov. Ivan &#233;coutait dun air soucieux, il insista sur certains points.


Il ma pri&#233; de ne pas r&#233;p&#233;ter &#224; Dmitri ce quil a dit de lui, ajouta Aliocha.


Ivan fron&#231;a les sourcils, devint soucieux.


Cest &#224; cause de Smerdiakov que tu tes assombri?


Oui. Que le diable lemporte! Je voulais, en effet, voir Dmitri; maintenant, cest inutile prof&#233;ra Ivan &#224; contrec&#339;ur.


Tu pars vraiment si t&#244;t, fr&#232;re?


Oui.


Comment tout cela finira-t-il, avec Dmitri et notre p&#232;re? demanda Aliocha avec inqui&#233;tude.


Tu y reviens toujours! Que puis-je y faire? Suis-je le gardien de mon fr&#232;re Dmitri? r&#233;pliqua Ivan avec irritation.


Soudain il eut un sourire amer. Cest la r&#233;ponse de Ca&#239;n &#224; Dieu. Tu y penses peut-&#234;tre en ce moment, hein? Mais, que diable! je ne peux pourtant pas rester ici pour les surveiller! Mes affaires sont termin&#233;es, je pars. Tu ne vas pas croire que j&#233;tais jaloux de Dmitri, que je cherchais &#224; lui prendre sa fianc&#233;e, durant ces trois mois? Eh! non, javais mes affaires. Les voil&#224; termin&#233;es, je pars. Tu as vu ce qui sest pass&#233;?


Chez Catherine Ivanovna?


Bien s&#251;r. Je me suis d&#233;gag&#233; dun coup. Que mimporte Dmitri? Il nest pour rien l&#224;-dedans. Javais mes propres affaires avec Catherine Ivanovna. Tu sais toi-m&#234;me que Dmitri sest conduit comme sil &#233;tait de connivence avec moi. Je ne lui ai rien demand&#233;; cest lui-m&#234;me qui me la solennellement transmise, avec sa b&#233;n&#233;diction. Cest risible. Aliocha, si tu savais comme je me sens l&#233;ger, &#224; pr&#233;sent! Ici, en d&#238;nant, je voulais demander du champagne pour f&#234;ter ma premi&#232;re heure de libert&#233;. Pouah! Six mois de servitude, presque, et tout &#224; coup me voil&#224; d&#233;barrass&#233;! Hier encore, je ne me doutais pas quil &#233;tait si ais&#233; den finir.


Tu veux parler de ton amour, Ivan?


Oui, cest de lamour, si tu veux. Je me suis amourach&#233; dune pensionnaire, et nous nous faisions mutuellement souffrir. Je ne songeais qu&#224; elle et soudain tout s&#233;croule. Tant&#244;t je parlais dun air inspir&#233;, mais le croirais-tu? je suis sorti en riant aux &#233;clats. Cest la v&#233;rit&#233; pure.


Tu en parles encore maintenant avec gaiet&#233;, remarqua Aliocha en consid&#233;rant le visage &#233;panoui de son fr&#232;re.


Mais comment pouvais-je savoir que je ne laimais pas du tout? C&#233;tait pourtant la v&#233;rit&#233;. Mais quelle me plaisait, et hier encore, quand je discourais! M&#234;me &#224; pr&#233;sent, elle me pla&#238;t beaucoup, cependant je la quitte le c&#339;ur l&#233;ger. Tu penses peut-&#234;tre que je fais le fanfaron?


Non, peut-&#234;tre n&#233;tait-ce pas lamour.


Aliocha, dit Ivan en riant, ne raisonne pas sur lamour, cela ne te convient pas. Comme tu tes mis en avant, hier! Jai oubli&#233; de tembrasser pour &#231;a Comme elle me tourmentait! C&#233;tait un v&#233;ritable d&#233;chirement. Oh! elle savait que je laimais! Cest moi quelle aimait, et non Dmitri, affirma gaiement Ivan. Dmitri ne lui sert qu&#224; se torturer. Tout ce que je lui ai dit est la v&#233;rit&#233; pure. Seulement, il lui faudra peut-&#234;tre quinze ou vingt ans pour se rendre compte quelle naime nullement Dmitri, mais seulement moi, quelle fait souffrir. Peut-&#234;tre m&#234;me ne le devinera-t-elle jamais, malgr&#233; la le&#231;on daujourdhui. Cela vaut mieux. Je lai quitt&#233;e pour toujours. &#192; propos, que devient-elle? Que sest-il pass&#233; apr&#232;s mon d&#233;part?


Aliocha lui raconta que Catherine Ivanovna avait eu une crise de nerfs et que maintenant elle d&#233;lirait.


Elle ne ment pas, cette Khokhlakov?


Je ne crois pas.


Il faut prendre de ses nouvelles. On ne meurt pas dune crise de nerfs Dailleurs, cest par bont&#233; que Dieu en a gratifi&#233; les femmes. Je nirai pas chez elle. &#192; quoi bon?


Tu lui as dit pourtant quelle ne tavait jamais aim&#233;.


C&#233;tait expr&#232;s, Aliocha. Je vais demander du champagne, buvons &#224; ma libert&#233;! Si tu savais comme je suis content!


Non, fr&#232;re, ne buvons pas; dailleurs, je me sens triste.


Oui, tu es triste, je men suis aper&#231;u depuis longtemps.


Alors, tu pars d&#233;cid&#233;ment demain matin?


Demain, mais je nai pas dit le matin Dailleurs, &#231;a se peut. Me croiras-tu? aujourdhui jai d&#238;n&#233; ici uniquement pour &#233;viter le vieux, tellement il me d&#233;go&#251;te. Sil ny avait que lui, je serais parti depuis longtemps. Pourquoi tinqui&#232;tes-tu tant de mon d&#233;part? Nous avons encore du temps dici l&#224;, toute une &#233;ternit&#233;!


Comment cela, si tu pars demain?


Quest-ce que &#231;a peut bien faire? Nous aurons toujours le temps de traiter le sujet qui nous int&#233;resse. Pourquoi me regardes-tu avec &#233;tonnement? R&#233;ponds, pourquoi nous sommes-nous r&#233;unis ici? Pour parler de lamour de Catherine Ivanovna, du vieux ou de Dmitri? De la politique &#233;trang&#232;re? De la fatale situation de la Russie? De lempereur Napol&#233;on? Est-ce pour cela?


Non.


Donc, tu comprends toi-m&#234;me pourquoi. Nous autres, blancs-becs, nous avons pour t&#226;che de r&#233;soudre les questions &#233;ternelles, voil&#224; notre but. &#192; pr&#233;sent, toute la jeune Russie ne fait que disserter sur ces questions primordiales, tandis que les vieux se bornent aux questions pratiques. Pourquoi mas-tu regard&#233; durant trois mois dun air anxieux, sinon pour me demander: As-tu la foi ou ne las-tu pas? Voil&#224; ce quexprimaient vos regards, Alex&#233;i Fiodorovitch; nest-il pas vrai?


Cela se peut bien, fit Aliocha en souriant. Mais tu ne te moques pas de moi, en ce moment, fr&#232;re?


Me moquer de toi? Je ne voudrais pas chagriner mon jeune fr&#232;re, qui ma scrut&#233; durant trois mois avec tant danxi&#233;t&#233;. Aliocha, regarde-moi en face: je suis un petit gar&#231;on pareil &#224; toi, sauf que tu es novice. Comment proc&#232;de la jeunesse russe, une partie du moins? Elle va dans un cabaret empest&#233;, tel que celui-ci, et sinstalle dans un coin. Ces jeunes gens ne se connaissaient pas et resteront quarante ans sans se retrouver. De quoi discutent-ils au cours de ces minutes br&#232;ves? Seulement des questions essentielles: si Dieu existe, si l&#226;me est immortelle. Ceux qui ne croient pas en Dieu discourent sur le socialisme, lanarchie, sur la r&#233;novation de lhumanit&#233;; or, ces questions sont les m&#234;mes, mais envisag&#233;es sous une autre face. Et une bonne partie de la jeunesse russe, la plus originale, shypnotise sur ces questions. Nest-ce pas vrai?


Oui, pour les vrais Russes, les questions de lexistence de Dieu, de limmortalit&#233; de l&#226;me, ou, comme tu dis, ces m&#234;mes questions envisag&#233;es sous une autre face, sont primordiales, et cest tant mieux, dit Aliocha en regardant son fr&#232;re avec un sourire scrutateur.


Aliocha, &#234;tre Russe, ce nest pas toujours une preuve dintelligence. Il ny a rien de plus sot que les occupations actuelles de la jeunesse russe. Pourtant, il y a un adolescent russe que jaime beaucoup.


Comme tu as bien expos&#233; tout cela! fit Aliocha en riant.


Eh bien, dis-moi par o&#249; commencer. Par lexistence de Dieu?


Comme tu voudras, tu peux m&#234;me commencer par lautre face. Tu as proclam&#233; hier que Dieu nexistait pas, dit Aliocha en plongeant son regard dans celui de son fr&#232;re.


Jai dit &#231;a chez le vieux, expr&#232;s pour tirriter, jai vu tes yeux &#233;tinceler. Mais, maintenant, je suis dispos&#233; &#224; mentretenir s&#233;rieusement avec toi. Je d&#233;sire mentendre avec toi, Aliocha, car je nai pas dami et je veux en avoir un. Figure-toi que jadmets peut-&#234;tre Dieu, dit Ivan, en riant; tu ne ty attendais pas, hein?


Sans doute, si tu ne plaisantes pas en ce moment.


Allons donc! C&#233;tait hier, chez le starets, quon pouvait pr&#233;tendre que je plaisantais. Vois-tu, mon cher, il y avait un vieux p&#233;cheur, au XVIII si&#232;cle, qui a dit: Si Dieu nexistait pas, il faudrait linventer[[85]: #_ftnref85 Voltaire, &#201;p&#238;tre &#224; lauteur des Trois Impostures. En fran&#231;ais dans le texte.]. Et, en effet, cest lhomme qui a invent&#233; Dieu. Et ce qui est &#233;tonnant, ce nest pas que Dieu existe en r&#233;alit&#233;, mais que cette id&#233;e de la n&#233;cessit&#233; de Dieu soit venue &#224; lesprit dun animal f&#233;roce et m&#233;chant comme lhomme, tant elle est sainte, touchante, sage, tant elle fait honneur &#224; lhomme. Quant &#224; moi, jai renonc&#233; depuis longtemps &#224; me demander si cest Dieu qui a cr&#233;&#233; lhomme, ou lhomme qui a cr&#233;&#233; Dieu. Bien entendu, je ne passerai pas en revue tous les axiomes que les adolescents russes ont d&#233;duits des hypoth&#232;ses europ&#233;ennes, car ce qui, en Europe, est une hypoth&#232;se devient aussit&#244;t un axiome pour lesdits adolescents, et non seulement pour eux, mais pour leurs professeurs, qui souvent leur ressemblent. Aussi j&#233;carte toutes les hypoth&#232;ses: quel est, en effet, notre dessein? Mon dessein est de texpliquer le plus rapidement possible lessence de mon &#234;tre, ma foi et mes esp&#233;rances. Aussi je d&#233;clare admettre Dieu, purement et simplement. Il faut noter pourtant que si Dieu existe, sil a cr&#233;&#233; vraiment la terre, il la faite, comme on sait, dapr&#232;s la g&#233;om&#233;trie dEuclide, et na donn&#233; &#224; lesprit humain que la notion des trois dimensions de lespace. Cependant, il sest trouv&#233;, il se trouve encore des g&#233;om&#232;tres et des philosophes, m&#234;me &#233;minents, pour douter que tout lunivers et m&#234;me tous les mondes aient &#233;t&#233; cr&#233;&#233;s seulement suivant les principes dEuclide. Ils osent m&#234;me supposer que deux parall&#232;les, qui suivant les lois dEuclide ne peuvent jamais se rencontrer sur la terre, peuvent se rencontrer quelque part, dans linfini. Jai d&#233;cid&#233;, &#233;tant incapable de comprendre m&#234;me cela, de ne pas chercher &#224; comprendre Dieu. Javoue humblement mon incapacit&#233; &#224; r&#233;soudre de telles questions: jai essentiellement lesprit dEuclide, un esprit terrestre: &#224; quoi bon vouloir r&#233;soudre ce qui nest pas de ce monde? Et je te conseille de ne jamais te creuser la t&#234;te l&#224;-dessus, mon ami Aliocha, surtout au sujet de Dieu. Existe-t-il ou non? Ces questions sont hors de la port&#233;e dun esprit qui na que la notion des trois dimensions. Ainsi, jadmets non seulement Dieu, mais encore sa sagesse, son but qui nous &#233;chappe; je crois &#224; lordre, au sens de la vie, &#224; lharmonie &#233;ternelle, o&#249; lon pr&#233;tend que nous nous fondrons un jour: je crois au Verbe o&#249; tend lunivers qui est en Dieu et qui est lui-m&#234;me Dieu, &#224; linfini. Suis-je dans la bonne voie? Figure-toi quen d&#233;finitive, ce monde de Dieu, je ne laccepte pas, et quoique je sache quil existe, je ne ladmets pas. Ce nest pas Dieu que je repousse, note bien, mais la cr&#233;ation, voil&#224; ce que je me refuse &#224; admettre. Je mexplique: je suis convaincu, comme un enfant, que la souffrance dispara&#238;tra, que la com&#233;die r&#233;voltante des contradictions humaines s&#233;vanouira comme un piteux mirage, comme la manifestation vile de limpuissance mesquine, comme un atome de lesprit dEuclide; qu&#224; la fin du drame, quand appara&#238;tra lharmonie &#233;ternelle, une r&#233;v&#233;lation se produira, pr&#233;cieuse au point dattendrir tous les c&#339;urs, de calmer toutes les indignations, de racheter tous les crimes et le sang vers&#233;; de sorte quon pourra, non seulement pardonner, mais justifier tout ce qui sest pass&#233; sur la terre. Que tout cela se r&#233;alise, soit, mais je ne ladmets pas et ne veux pas ladmettre. Que les parall&#232;les se rencontrent sous mes yeux, je le verrai et dirai quelles se sont rencontr&#233;es; pourtant je ne ladmettrai pas. Voil&#224; lessentiel, Aliocha, voil&#224; ma th&#232;se. Jai commenc&#233; expr&#232;s notre entretien on ne peut plus b&#234;tement, mais je lai men&#233; jusqu&#224; ma confession, car cest ce que tu attends. Ce nest pas la question de Dieu qui tint&#233;ressait, mais la vie spirituelle de ton fr&#232;re affectionn&#233;. Jai dit.


Ivan acheva sa longue tirade avec une &#233;motion singuli&#232;re, inattendue.


Mais pourquoi as-tu commenc&#233; on ne peut plus b&#234;tement? demanda Aliocha en le regardant dun air pensif.


Dabord, par couleur locale: les conversations des Russes sur ce th&#232;me sengagent toujours b&#234;tement. Ensuite, la b&#234;tise rapproche du but et de la clart&#233;. Elle est concise et ne ruse pas, tandis que lesprit use de d&#233;tours et se d&#233;robe. Lesprit est d&#233;loyal, il y a de lhonn&#234;tet&#233; dans la b&#234;tise. Plus je confesserai b&#234;tement le d&#233;sespoir qui maccable, mieux cela vaudra pour moi.


Mexpliqueras-tu pourquoi tu nadmets pas le monde?


Certainement, ce nest pas un secret, et jy venais. Mon petit fr&#232;re, je nai pas lintention de te pervertir ni d&#233;branler ta foi, cest plut&#244;t moi qui voudrais me gu&#233;rir &#224; ton contact, dit Ivan avec le sourire dun petit enfant.


Aliocha ne lavait jamais vu sourire ainsi.



IV. La r&#233;volte

Je dois tavouer une chose, commen&#231;a Ivan, je nai jamais pu comprendre comment on peut aimer son prochain. Cest pr&#233;cis&#233;ment, &#224; mon id&#233;e, le prochain quon ne peut aimer; du moins ne peut-on laimer qu&#224; distance. Jai lu quelque part, &#224; propos dun saint, Jean le Mis&#233;ricordieux [[86]: #_ftnref86 Dosto&#239;evski a sans doute confondu le mot Ioann (Jean) avec le mot Ioulian (Julien), car il sagit &#233;videmment de la l&#233;gende de saint Julien lHospitalier. Son attention avait sans doute &#233;t&#233; attir&#233;e sur ce sujet par le c&#233;l&#232;bre conte de Flaubert que Tourgu&#233;niev venait de traduire (1878).], quun passant affam&#233; et transi, vint un jour le supplier de le r&#233;chauffer; le saint se coucha sur lui, le prit dans ses bras et se mit &#224; insuffler son haleine dans la bouche purulente du malheureux, infect&#233; par une horrible maladie. Je suis persuad&#233; quil fit cela avec effort, en se mentant &#224; lui-m&#234;me, dans un sentiment damour dict&#233; par le devoir, et par esprit de p&#233;nitence. Il faut quun homme soit cach&#233; pour quon puisse laimer; d&#232;s quil montre son visage, lamour dispara&#238;t.


Le starets Zosime a plusieurs fois parl&#233; de cela, observa Aliocha. Il disait aussi que souvent, pour des &#226;mes inexp&#233;riment&#233;es, le visage de lhomme est un obstacle &#224; lamour. Il y a pourtant beaucoup damour dans lhumanit&#233;, un amour presque pareil &#224; celui du Christ, je le sais par exp&#233;rience Ivan


Eh bien, moi, je ne le sais pas encore et ne peux pas le comprendre, beaucoup sont dans le m&#234;me cas. Il sagit de savoir si cela provient des mauvais penchants, ou si cest inh&#233;rent &#224; la nature humaine. &#192; mon avis, lamour du Christ pour les hommes est une sorte de miracle impossible sur la terre. Il est vrai quil &#233;tait Dieu; mais nous ne sommes pas des dieux. Supposons, par exemple, que je souffre profond&#233;ment; un autre ne pourra jamais conna&#238;tre &#224; quel point je souffre, car cest un autre, et pas moi. De plus, il est rare quun individu consente &#224; reconna&#238;tre la souffrance de son prochain (comme si c&#233;tait une dignit&#233;!) Pourquoi cela, quen penses-tu? Peut-&#234;tre parce que je sens mauvais, que jai lair b&#234;te ou que jaurai march&#233; un jour sur le pied de ce monsieur! En outre, il y a diverses souffrances: celle qui humilie, la faim, par exemple, mon bienfaiteur voudra bien ladmettre, mais d&#232;s que ma souffrance s&#233;l&#232;ve, quil sagit dune id&#233;e, par exemple, il ny croira que par exception car, peut-&#234;tre, en mexaminant, il verra que je nai pas le visage que son imagination pr&#234;te &#224; un homme souffrant pour une id&#233;e. Aussit&#244;t il cessera ses bienfaits, et cela sans m&#233;chancet&#233;. Les mendiants, surtout ceux qui ont quelque noblesse, ne devraient jamais se montrer, mais demander laum&#244;ne par linterm&#233;diaire des journaux. En th&#233;orie, encore, on peut aimer son prochain, et m&#234;me de loin: de pr&#232;s, cest presque impossible. Si, du moins, tout se passait comme sur la sc&#232;ne, dans les ballets o&#249; les pauvres en loques de soie et en dentelles d&#233;chir&#233;es mendient en dansant gracieusement, on pourrait encore les admirer. Les admirer, mais non pas les aimer Assez l&#224;-dessus. Je voulais seulement te placer &#224; mon point de vue. Je voulais parler des souffrances de lhumanit&#233; en g&#233;n&#233;ral, mais il vaut mieux se borner aux souffrances des enfants. Mon argumentation sera r&#233;duite au dixi&#232;me, mais cela vaut mieux. Jy perds, bien entendu. Dabord, on peut aimer les enfants de pr&#232;s, m&#234;me sales, m&#234;me laids (il me semble, pourtant, que les enfants ne sont jamais laids). Ensuite, si je ne parle pas des adultes, cest que non seulement ils sont repoussants et indignes d&#234;tre aim&#233;s, mais quils ont une compensation: ils ont mang&#233; le fruit d&#233;fendu, discern&#233; le bien et le mal, et sont devenus semblables &#224; des dieux. Ils continuent &#224; le manger. Mais les petits enfants nont rien mang&#233; et sont encore innocents. Tu aimes les enfants, Aliocha? Je sais que tu les aimes, et tu comprendras pourquoi je ne veux parler que deux. Ils souffrent beaucoup, eux aussi, sans doute, cest pour expier la faute de leurs p&#232;res, qui ont mang&#233; le fruit; mais cest le raisonnement dun autre monde, incompr&#233;hensible au c&#339;ur humain ici-bas. Un innocent ne saurait souffrir pour un autre, surtout un petit &#234;tre! Cela te surprendra, Aliocha, mais moi aussi jadore les enfants. Remarque que les hommes cruels, dou&#233;s de passions sauvages, les Karamazov, aiment parfois beaucoup les enfants. Jusqu&#224; sept ans, les enfants diff&#232;rent &#233;norm&#233;ment de lhomme; cest comme un autre &#234;tre, avec une autre nature. Jai connu un bandit, un bagnard; durant sa carri&#232;re, lorsquil sintroduisait nuitamment dans les maisons pour piller, il avait assassin&#233; des familles enti&#232;res, y compris les enfants. Pourtant, en prison, il les aimait &#233;trangement; il ne faisait que regarder ceux qui jouaient dans la cour et devint lami dun petit gar&#231;on quil voyait jouer sous sa fen&#234;tre Tu ne sais pas pourquoi je dis tout cela, Aliocha? Jai mal &#224; la t&#234;te et je me sens triste.


Tu as lair bizarre, tu ne me parais pas dans ton &#233;tat normal, insinua Aliocha avec inqui&#233;tude.


&#192; propos, continua Ivan comme sil navait pas entendu son fr&#232;re, un Bulgare ma r&#233;cemment cont&#233; &#224; Moscou les atrocit&#233;s que commettent les Turcs et les Tcherkesses dans son pays: craignant un soul&#232;vement g&#233;n&#233;ral des Slaves, ils incendient, &#233;gorgent, violent les femmes et les enfants; ils clouent les prisonniers aux palissades par les oreilles, les abandonnent ainsi jusquau matin, puis les pendent, etc. On compare parfois la cruaut&#233; de lhomme &#224; celle des fauves; cest faire injure &#224; ces derniers. Les fauves natteignent jamais aux raffinements de lhomme. Le tigre d&#233;chire sa proie et la d&#233;vore; cest tout. Il ne lui viendrait pas &#224; lid&#233;e de clouer les gens par les oreilles, m&#234;me sil pouvait le faire. Ce sont les Turcs qui torturent les enfants avec une jouissance sadique, arrachent les b&#233;b&#233;s du ventre maternel, les lancent en lair pour les recevoir sur les ba&#239;onnettes, sous les yeux des m&#232;res, dont la pr&#233;sence constitue le principal plaisir. Voici une autre sc&#232;ne qui ma frapp&#233;. Pense donc: un b&#233;b&#233; encore &#224; la mamelle, dans les bras de sa m&#232;re tremblante, et autour deux, les Turcs. Il leur vient une plaisante id&#233;e: caressant le b&#233;b&#233;, ils parviennent &#224; le faire rire; puis lun deux braque sur lui un revolver &#224; bout portant. Lenfant tend ses menottes pour saisir le joujou; soudain, lartiste presse la d&#233;tente et lui casse la t&#234;te. Les Turcs aiment, dit-on, les douceurs.


Fr&#232;re, &#224; quoi bon tout cela?


Je pense que si le diable nexiste pas, sil a &#233;t&#233; cr&#233;&#233; par lhomme, celui-ci la fait &#224; son image.


Comme Dieu, alors?


Tu sais fort bien retourner les mots, comme dit Polonius dans Hamlet, reprit Ivan en riant. Tu mas pris au mot, soit; mais il est beau, ton Dieu, si lhomme la fait &#224; son image. Tu me demandais tout &#224; lheure: &#224; quoi bon tout cela? Vois-tu, je suis un dilettante, un amateur de faits et danecdotes; je les recueille dans les journaux, je note ce quon me raconte, cela forme d&#233;j&#224; une jolie collection. Les Turcs y figurent, naturellement, avec dautres &#233;trangers, mais jai aussi des cas nationaux qui les surpassent. Chez les Russes, les verges et le fouet sont surtout en honneur; on ne cloue personne par les oreilles, parbleu, nous sommes des Europ&#233;ens, mais notre sp&#233;cialit&#233; est de fouetter, et on ne saurait nous la ravir. &#192; l&#233;tranger, on dirait que cette pratique a disparu, par suite de ladoucissement des m&#339;urs, ou bien parce que les lois naturelles interdisent &#224; lhomme de fouetter son semblable. En revanche, il existe l&#224;-bas comme ici une coutume &#224; ce point nationale quelle serait presque impossible en Russie, bien quelle simplante aussi chez nous, surtout &#224; la suite du mouvement religieux dans la haute soci&#233;t&#233;. Je poss&#232;de une charmante brochure traduite du fran&#231;ais, o&#249; lon raconte lex&#233;cution &#224; Gen&#232;ve, il y a cinq ans, dun assassin nomm&#233; Richard, qui se convertit au christianisme avant de mourir, &#224; l&#226;ge de vingt-quatre ans. C&#233;tait un enfant naturel, donn&#233; par ses parents, quand il avait six ans, &#224; des bergers suisses, qui l&#233;lev&#232;rent pour le faire travailler. Il grandit comme un petit sauvage, sans rien apprendre; &#224; sept ans, on lenvoya pa&#238;tre le troupeau, au froid et &#224; lhumidit&#233;, &#224; peine v&#234;tu et affam&#233;. Ces gens n&#233;prouvaient aucun remords &#224; le traiter ainsi; au contraire, ils estimaient en avoir le droit, car on leur avait fait don de Richard comme dun objet, et ils ne jugeaient m&#234;me pas n&#233;cessaire de le nourrir. Richard lui-m&#234;me raconte qualors, tel lenfant prodigue de l&#201;vangile, il e&#251;t bien voulu manger la p&#226;t&#233;e destin&#233;e aux pourceaux quon engraissait, mais il en &#233;tait priv&#233; et on le battait lorsquil la d&#233;robait &#224; ces animaux: cest ainsi quil passa son enfance et sa jeunesse, jusqu&#224; ce que, devenu grand et fort, il se m&#238;t &#224; voler. Ce sauvage gagnait sa vie &#224; Gen&#232;ve comme journalier, buvait son salaire, vivait comme un monstre, et finit par assassiner un vieillard pour le d&#233;valiser. Il fut pris, jug&#233; et condamn&#233; &#224; mort. On nest pas sentimental dans cette ville! En prison, il est aussit&#244;t entour&#233; par les pasteurs, les membres dassociations religieuses, les dames patronnesses. Il apprit &#224; lire et &#224; &#233;crire, on lui expliqua l&#201;vangile, et, &#224; force de lendoctriner et de le cat&#233;chiser, on finit par lui faire avouer solennellement son crime. Il adressa au tribunal une lettre d&#233;clarant quil &#233;tait un monstre, mais que le Seigneur avait daign&#233; l&#233;clairer et lui envoyer sa gr&#226;ce. Tout Gen&#232;ve fut en &#233;moi, la Gen&#232;ve philanthropique et bigote. Tout ce quil y avait de noble et de bien pensant accourut dans sa prison. On lembrasse, on l&#233;treint: Tu es notre fr&#232;re! Tu as &#233;t&#233; touch&#233; par la gr&#226;ce! Richard pleure dattendrissement: Oui. Dieu ma illumin&#233;! Dans mon enfance et ma jeunesse, jenviais la p&#226;t&#233;e des pourceaux; maintenant, la gr&#226;ce ma touch&#233;, je meurs dans le Seigneur!  Oui, Richard, tu as vers&#233; le sang et tu dois mourir. Tu nes pas coupable davoir ignor&#233; Dieu, lorsque tu d&#233;robais la p&#226;t&#233;e des pourceaux et quon te battait pour cela (dailleurs, tu avais grand tort, car il est d&#233;fendu de voler), mais tu as vers&#233; le sang et tu dois mourir. Enfin le dernier jour arrive. Richard, affaibli, pleure et ne fait que r&#233;p&#233;ter &#224; chaque instant: Voici le plus beau jour de ma vie, car je vais &#224; Dieu!  Oui, s&#233;crient pasteurs, juges et dames patronnesses, cest le plus beau jour de ta vie, car tu vas &#224; Dieu! La troupe se dirige vers l&#233;chafaud, derri&#232;re la charrette ignominieuse qui emm&#232;ne Richard. On arrive au lieu du supplice. Meurs, fr&#232;re, crie-t-on &#224; Richard, meurs dans le Seigneur; sa gr&#226;ce taccompagne. Et, couvert de baisers, le fr&#232;re Richard monte &#224; l&#233;chafaud, on l&#233;tend sur la bascule et sa t&#234;te tombe, au nom de la gr&#226;ce divine.  Cest caract&#233;ristique. Ladite brochure a &#233;t&#233; traduite en russe par les luth&#233;riens de la haute soci&#233;t&#233; et distribu&#233;e comme suppl&#233;ment gratuit &#224; divers journaux et publications, pour instruire le peuple.


Laventure de Richard est int&#233;ressante parce que nationale. En Russie, bien quil soit absurde de d&#233;capiter un fr&#232;re pour la seule raison quil est devenu des n&#244;tres et que la gr&#226;ce la touch&#233;, nous avons presque aussi bien. Chez nous, torturer en battant constitue une tradition historique, une jouissance prompte et imm&#233;diate. N&#233;krassov raconte dans lun de ses po&#232;mes [[87]: #_ftnref87R&#233;flexions sur la temp&#233;rature, II (1859).] comment un moujik frappe de son fouet les yeux de son cheval. Qui na vu cela? cest bien russe. Le po&#232;te montre le petit cheval surcharg&#233;, embourb&#233; avec sa charrette quil ne peut d&#233;gager. Alors, le moujik le bat avec acharnement, frappe sans comprendre ce quil fait, les coups pleuvent dans une sorte divresse. Tu ne peux pas tirer, tu tireras tout de m&#234;me; meurs, mais tire. La rosse sans d&#233;fense se d&#233;bat d&#233;sesp&#233;r&#233;ment, cependant que son ma&#238;tre fouette ses doux yeux o&#249; roulent des larmes. Enfin, elle arrive &#224; se d&#233;gager et sen va tremblante, priv&#233;e de souffle, dune allure saccad&#233;e, contrainte, honteuse. Chez N&#233;krassov, cela produit une impression &#233;pouvantable. Mais aussi, ce nest quun cheval, et Dieu ne la-t-il pas cr&#233;&#233; pour &#234;tre fouett&#233;? Cest ce que nous ont expliqu&#233; les Tatars, et ils nous ont l&#233;gu&#233; le knout. Pourtant, on peut aussi fouetter les gens. Un monsieur cultiv&#233; et sa femme prennent plaisir &#224; fustiger leur fillette de sept ans. Et le papa est heureux que les verges aient des &#233;pines. Cela lui fera plus mal, dit-il. Il y a des &#234;tres qui sexcitent &#224; chaque coup, jusquau sadisme, progressivement. On bat lenfant une minute, puis cinq, puis dix, toujours plus fort. Elle crie; enfin, &#224; bout de forces, elle suffoque: Papa, mon petit papa, piti&#233;! Laffaire devient scandaleuse et va jusquau tribunal. On prend un avocat. Il y a longtemps que le peuple russe appelle lavocat une conscience &#224; louer. Le d&#233;fenseur plaide pour son client: Laffaire est simple; cest une sc&#232;ne de famille, comme on en voit tant. Un p&#232;re a fouett&#233; sa fille, cest une honte de le poursuivre! Le jury est convaincu, il se retire et rapporte un verdict n&#233;gatif. Le public exulte de voir acquitter ce bourreau. H&#233;las! je nassistais pas &#224; laudience. Jaurais propos&#233; de fonder une bourse en lhonneur de ce bon p&#232;re de famille! Voil&#224; un joli tableau! Cependant, jai encore mieux, Aliocha, et toujours &#224; propos denfants russes. Il sagit dune fillette de cinq ans, prise en aversion par ses p&#232;re et m&#232;re, dhonorables fonctionnaires instruits et bien &#233;lev&#233;s. Je le r&#233;p&#232;te, beaucoup de gens aiment &#224; torturer les enfants, mais rien que les enfants. Envers les autres individus, ces bourreaux se montrent affables et tendres, en Europ&#233;ens instruits et humains, mais ils prennent plaisir &#224; faire souffrir les enfants, cest leur fa&#231;on de les aimer. La confiance ang&#233;lique de ces cr&#233;atures sans d&#233;fense s&#233;duit les &#234;tres cruels. Ils ne savent o&#249; aller, ni &#224; qui sadresser, et cela excite les mauvais instincts. Tout homme rec&#232;le un d&#233;mon en lui: acc&#232;s de col&#232;re, sadisme, d&#233;cha&#238;nement des passions ignobles, maladies contract&#233;es dans la d&#233;bauche, ou bien la goutte, lh&#233;patite, cela varie. Donc, ces parents instruits exer&#231;aient maints s&#233;vices sur la pauvre fillette. Ils la fouettaient, la pi&#233;tinaient sans raison; son corps &#233;tait couvert de bleus. Ils imagin&#232;rent enfin un raffinement de cruaut&#233;: par les nuits glaciales, en hiver, ils enfermaient la petite dans les lieux daisances, sous pr&#233;texte quelle ne demandait pas &#224; temps, la nuit, quon la fit sortir (comme si, &#224; cet &#226;ge, une enfant qui dort profond&#233;ment pouvait toujours demander &#224; temps). On lui barbouillait le visage de ses excr&#233;ments et sa m&#232;re la for&#231;ait &#224; les manger, sa propre m&#232;re! Et cette m&#232;re dormait tranquille, insensible aux cris de la pauvre enfant enferm&#233;e dans cet endroit r&#233;pugnant! Vois-tu dici ce petit &#234;tre, ne comprenant pas ce qui lui arrive, au froid et dans lobscurit&#233;, frapper de ses petits poings sa poitrine haletante et verser dinnocentes larmes, en appelant le bon Dieu &#224; son secours? Comprends-tu cette absurdit&#233;? a-t-elle un but, dis-moi, toi mon ami et mon fr&#232;re, toi le pieux novice? On dit que tout cela est indispensable pour &#233;tablir la distinction du bien et du mal dans lesprit de lhomme. &#192; quoi bon cette distinction diabolique, pay&#233;e si cher? Toute la science du monde ne vaut pas les larmes des enfants. Je ne parle pas des souffrances des adultes, ils ont mang&#233; le fruit d&#233;fendu, que le diable les emporte! Mais les enfants! Je te fais souffrir, Aliocha, tu as lair mal &#224; laise. Veux-tu que je marr&#234;te?


Non, je veux souffrir, moi aussi. Continue.


Encore un petit tableau caract&#233;ristique. Je viens de le lire dans les Archives russes ou lAntiquit&#233; russe[[88]: #_ftnref88 Deux grandes revues historiques], je ne sais plus. C&#233;tait &#224; l&#233;poque la plus sombre du servage, au d&#233;but du XIX si&#232;cle. Vive le Tsar lib&#233;rateur [[89]: #_ftnref88 Alexandre II qui abolit le servage en 1861.]! Un ancien g&#233;n&#233;ral, avec de hautes relations, riche propri&#233;taire foncier, vivait dans un de ses domaines dont d&#233;pendaient deux mille &#226;mes. C&#233;tait un de ces individus (&#224; vrai dire d&#233;j&#224; peu nombreux alors) qui, une fois retir&#233;s du service, &#233;taient presque convaincus de leur droit de vie et de mort sur leurs serfs. Plein de morgue, il traitait de haut ses modestes voisins, comme sils &#233;taient ses parasites et ses bouffons. Il avait une centaine de piqueurs, tous mont&#233;s, tous en uniformes, et plusieurs centaines de chiens courants. Or, voici quun jour, un petit serf de huit ans, qui samusait &#224; lancer des pierres, blessa &#224; la patte un de ses chiens favoris. Voyant son chien boiter, le g&#233;n&#233;ral en demanda la cause. On lui expliqua laffaire en d&#233;signant le coupable. Il fit imm&#233;diatement saisir lenfant, quon arracha des bras de sa m&#232;re et qui passa la nuit au cachot. Le lendemain, d&#232;s laube, le g&#233;n&#233;ral en grand uniforme monte &#224; cheval pour aller &#224; la chasse, entour&#233; de ses parasites, de ses veneurs, de ses chiens, de ses piqueurs. On rassemble toute la domesticit&#233; pour faire un exemple et la m&#232;re du coupable est amen&#233;e, ainsi que le gamin. C&#233;tait une matin&#233;e dautomne, brumeuse et froide, excellente pour la chasse. Le g&#233;n&#233;ral ordonne de d&#233;shabiller compl&#232;tement le bambin, ce qui fut fait; il tremblait, fou de peur, nosant dire un mot. Faites-le courir, ordonne le g&#233;n&#233;ral.  Cours, cours, lui crient les piqueurs. Le gar&#231;on se met &#224; courir. Ta&#239;aut! hurle le g&#233;n&#233;ral, qui lance sur lui toute sa meute. Les chiens mirent lenfant en pi&#232;ces sous les yeux de sa m&#232;re. Le g&#233;n&#233;ral, para&#238;t-il, fut mis sous tutelle. Eh bien, que m&#233;ritait-il? Fallait-il le fusiller? Parle, Aliocha.


Certes! prof&#233;ra doucement Aliocha, tout p&#226;le, avec un sourire convulsif.


Bravo! s&#233;cria Ivan enchant&#233;; si tu le dis, toi, cest que Voyez-vous lasc&#232;te! Tu as donc aussi un diablotin dans le c&#339;ur, Aliocha Karamazov?


Jai dit une b&#234;tise, mais


Oui, mais Sache, novice, que les b&#234;tises sont n&#233;cessaires au monde; cest sur elles quil est fond&#233;: sans ces b&#234;tises, il ne se passerait rien ici-bas. On sait ce quon sait.


Que sais-tu?


Je ny comprends rien, poursuivit Ivan comme en r&#234;ve; je ne veux rien comprendre maintenant, je men tiens aux faits. En essayant de comprendre, jalt&#232;re les faits


Pourquoi me tourmentes-tu? fit douloureusement Aliocha. Me le diras-tu, enfin?


Certes, je me pr&#233;parais &#224; te le dire. Tu mes cher et je ne veux pas tabandonner &#224; ton Zosime.


Ivan se tut un instant et son visage sattrista soudain.


&#201;coute, je me suis born&#233; aux enfants pour &#234;tre plus clair. Je nai rien dit des larmes humaines dont la terre est satur&#233;e, abr&#233;geant &#224; dessein mon sujet. Javoue humblement ne pas comprendre la raison de cet &#233;tat de choses. Les hommes sont seuls coupables: on leur avait donn&#233; le paradis; ils ont convoit&#233; la libert&#233; et ravi le feu du ciel, sachant quils seraient malheureux; ils ne m&#233;ritent donc aucune piti&#233;. Dapr&#232;s mon pauvre esprit terrestre, je sais seulement que la souffrance existe, quil ny a pas de coupables, que tout sencha&#238;ne, que tout passe et s&#233;quilibre. Ce sont l&#224; sornettes dEuclide, je le sais, mais je ne puis consentir &#224; vivre en mappuyant l&#224;-dessus. Quest-ce que tout cela peut bien me faire? Ce quil me faut, cest une compensation, sinon je me d&#233;truirai. Et non une compensation quelque part, dans linfini, mais ici-bas, une compensation que je voie moi-m&#234;me. Jai cru, je veux &#234;tre t&#233;moin, et si je suis d&#233;j&#224; mort, quon me ressuscite; si tout se passait sans moi, ce serait trop affligeant. Je ne veux pas que mon corps avec ses souffrances et ses fautes serve uniquement &#224; fumer lharmonie future, &#224; lintention de je ne sais qui. Je veux voir de mes yeux la biche dormir pr&#232;s du lion, la victime embrasser son meurtrier. Cest sur ce d&#233;sir que reposent toutes les religions, et jai la foi. Je veux &#234;tre pr&#233;sent quand tous apprendront le pourquoi des choses. Mais les enfants, quen ferai-je? Je ne peux r&#233;soudre cette question. Si tous doivent souffrir afin de concourir par leur souffrance &#224; lharmonie &#233;ternelle, quel est le r&#244;le des enfants? On ne comprend pas pourquoi ils devraient souffrir, eux aussi, au nom de lharmonie. Pourquoi serviraient-ils de mat&#233;riaux destin&#233;s &#224; la pr&#233;parer? Je comprends bien la solidarit&#233; du p&#233;ch&#233; et du ch&#226;timent, mais elle ne peut sappliquer aux petits innocents, et si vraiment ils sont solidaires des m&#233;faits de leurs p&#232;res, cest une v&#233;rit&#233; qui nest pas de ce monde et que je ne comprends pas. Un mauvais plaisant objectera que les enfants grandiront et auront le temps de p&#233;cher, mais il na pas grandi, ce gamin de huit ans, d&#233;chir&#233; par les chiens. Aliocha, je ne blasph&#232;me pas. Je comprends comment tressaillira lunivers, lorsque le ciel et la terre suniront dans le m&#234;me cri dall&#233;gresse, lorsque tout ce qui vit ou a v&#233;cu proclamera: Tu as raison, Seigneur, car tes voies nous sont r&#233;v&#233;l&#233;es!, lorsque le bourreau, la m&#232;re, lenfant sembrasseront et d&#233;clareront avec des larmes: Tu as raison, Seigneur! Sans doute alors, la lumi&#232;re se fera et tout sera expliqu&#233;. Le malheur, cest que je ne puis admettre une solution de ce genre. Et je prends mes mesures &#224; cet &#233;gard, tandis que je suis encore sur la terre. Crois-moi, Aliocha, il se peut que je vive jusqu&#224; ce moment ou que je ressuscite alors, et je m&#233;crierai peut-&#234;tre avec les autres, en regardant la m&#232;re embrasser le bourreau de son enfant: Tu as raison, Seigneur! mais ce sera contre mon gr&#233;. Pendant quil est encore temps, je me refuse &#224; accepter cette harmonie sup&#233;rieure. Je pr&#233;tends quelle ne vaut pas une larme denfant, une larme de cette petite victime qui se frappait la poitrine et priait le bon Dieu dans son coin infect; non, elle ne les vaut pas, car ces larmes nont pas &#233;t&#233; rachet&#233;es. Tant quil en est ainsi, il ne saurait &#234;tre question dharmonie. Or, comment les racheter, cest impossible. Les bourreaux souffriront en enfer, me diras-tu? Mais &#224; quoi sert ce ch&#226;timent puisque les enfants aussi ont eu leur enfer? Dailleurs, que vaut cette harmonie qui comporte un enfer? Je veux le pardon, le baiser universel, la suppression de la souffrance. Et si la souffrance des enfants sert &#224; parfaire la somme des douleurs n&#233;cessaires &#224; lacquisition de la v&#233;rit&#233;, jaffirme dores et d&#233;j&#224; que cette v&#233;rit&#233; ne vaut pas un tel prix. Je ne veux pas que la m&#232;re pardonne au bourreau; elle nen a pas le droit. Quelle lui pardonne sa souffrance de m&#232;re, mais non ce qua souffert son enfant d&#233;chir&#233; par les chiens. Quand bien m&#234;me son fils pardonnerait, elle nen aurait pas le droit. Si le droit de pardonner nexiste pas, que devient lharmonie? Y a-t-il au monde un &#234;tre qui ait ce droit? Cest par amour pour lhumanit&#233; que je ne veux pas de cette harmonie. Je pr&#233;f&#232;re garder mes souffrances non rachet&#233;es et mon indignation persistante, m&#234;me si javais tort! Dailleurs, on a surfait cette harmonie; lentr&#233;e co&#251;te trop cher pour nous. Jaime mieux rendre mon billet dentr&#233;e. En honn&#234;te homme, je suis m&#234;me tenu &#224; le rendre au plus t&#244;t. Cest ce que je fais. Je ne refuse pas dadmettre Dieu, mais tr&#232;s respectueusement je lui rends mon billet [[90]: #_ftnref90 &#201;cho de Schiller, R&#233;signation, st.3.].


Mais cest de la r&#233;volte, pronon&#231;a doucement Aliocha, les yeux baiss&#233;s.


De la r&#233;volte? Je naurais pas voulu te voir employer ce mot. Peut-on vivre r&#233;volt&#233;? Or, je veux vivre. R&#233;ponds-moi franchement. Imagine-toi que les destin&#233;es de lhumanit&#233; sont entre tes mains, et que pour rendre d&#233;finitivement les gens heureux, pour leur procurer enfin la paix et le repos, il soit indispensable de mettre &#224; la torture ne f&#251;t-ce quun seul &#234;tre, lenfant qui se frappait la poitrine de son petit poing, et de fonder sur ses larmes le bonheur futur. Consentirais-tu, dans ces conditions, &#224; &#233;difier un pareil bonheur? R&#233;ponds sans mentir.


Non, je ny consentirais pas.


Alors, peux-tu admettre que les hommes consentiraient &#224; accepter ce bonheur au prix du sang dun petit martyr?


Non, je ne puis ladmettre, mon fr&#232;re, pronon&#231;a Aliocha, les yeux &#233;tincelants. Tu as demand&#233; sil existe dans le monde entier un &#202;tre qui aurait le droit de pardonner. Oui, cet &#202;tre existe. Il peut tout pardonner, tous et pour tout, car cest Lui qui a vers&#233; son sang innocent pour tous et pour tout. Tu las oubli&#233;, cest lui la pierre angulaire de l&#233;difice, et cest &#224; lui de crier: Tu as raison, Seigneur, car tes voies nous sont r&#233;v&#233;l&#233;es.


Ah! oui, le seul sans p&#233;ch&#233; et qui a vers&#233; son sang. Non, je ne lai pas oubli&#233;, je m&#233;tonnais, au contraire, que tu ne laies pas encore mentionn&#233;, car dans les discussions les v&#244;tres commencent par le mettre en avant, dhabitude. Sais-tu, mais ne ris pas, que jai compos&#233; un po&#232;me, lann&#233;e derni&#232;re? Si tu peux maccorder encore dix minutes, je te le raconterai.


Tu as &#233;crit un po&#232;me?


Non, fit Ivan en riant, car je nai jamais fait deux vers dans ma vie. Mais jai r&#234;v&#233; ce po&#232;me et je men souviens. Tu seras mon premier lecteur, ou plut&#244;t mon premier auditeur. Pourquoi ne pas profiter de ta pr&#233;sence? Veux-tu?


Je suis tout oreilles.


Mon po&#232;me sintitule le Grand Inquisiteur, il est absurde, mais je veux te le faire conna&#238;tre.



V. Le grand inquisiteur

Un pr&#233;ambule est n&#233;cessaire au point de vue litt&#233;raire. Laction se passe au XVI si&#232;cle. Tu sais qu&#224; cette &#233;poque il &#233;tait dusage de faire intervenir dans les po&#232;mes les puissances c&#233;lestes. Je ne parle pas de Dante. En France, les clercs de la basoche et les moines donnaient des repr&#233;sentations o&#249; lon mettait en sc&#232;ne la Madone, les anges, les saints, le Christ et Dieu le P&#232;re. C&#233;taient des spectacles na&#239;fs. Dans Notre-Dame de Paris[[91]: #_ftnref91 Dosto&#239;evski confond les clercs de la basoche avec les confr&#232;res de la Passion. Il na probablement connu les origines du th&#233;&#226;tre fran&#231;ais que par le roman de Victor Hugo (1831).], de Victor Hugo, en lhonneur de la naissance du dauphin, sous Louis XI, &#224; Paris, le peuple est convi&#233; &#224; une repr&#233;sentation &#233;difiante et gratuite: le Bon jugement de la tr&#232;s sainte et gracieuse Vierge Marie[[92]: #_ftnref91 En fran&#231;ais dans le texte.]. Dans ce myst&#232;re, la Vierge para&#238;t en personne et prononce son bon jugement. Chez nous, &#224; Moscou, avant Pierre le Grand, on donnait de temps en temps des repr&#233;sentations de ce genre, emprunt&#233;es surtout &#224; lAncien Testament [[93]: #_ftnref91 Les premi&#232;res repr&#233;sentations de ce genre furent organis&#233;es &#224; Moscou sur lordre du tsar Alexis Mikha&#239;lovitch par le pasteur luth&#233;rien Gr&#233;gory qui forma une troupe parmi les jeunes fonctionnaires. Apr&#232;s avoir d&#233;but&#233;, en 1672, par lActe dArtaxerx&#232;s (Esther), Gr&#233;gory donna ensuite: Tobie, Joseph, Adam et &#200;ve, Judith.]. En outre, il circulait une foule de r&#233;cits et de po&#232;mes o&#249; figuraient, suivant les besoins, les saints, les anges, larm&#233;e c&#233;leste. Dans nos monast&#232;res, on traduisait, on copiait ses po&#232;mes, on en composait m&#234;me de nouveaux, et cela sous la domination tatare. Par exemple, il existe un petit po&#232;me monastique, sans doute traduit du grec: la Viergechez les damn&#233;s[[94]: #_ftnref91 Ce po&#232;me, tir&#233; des &#233;vangiles apocryphes, a eu une forte influence sur la composition des cantiques religieux populaires, tr&#232;s abondants en Russie.], avec des tableaux dune hardiesse dantesque. La Vierge visite lenfer, guid&#233;e par saint Michel, archange. Elle voit les damn&#233;s et leurs tourments. Entre autres, il y a une cat&#233;gorie tr&#232;s int&#233;ressante de p&#233;cheurs dans un lac de feu. Quelques-uns senfoncent dans ce lac et ne paraissent plus; ceux-l&#224; sont oubli&#233;s de Dieu m&#234;me, expression dune profondeur et dune &#233;nergie remarquables. La Vierge &#233;plor&#233;e tombe &#224; genoux devant le tr&#244;ne de Dieu et demande gr&#226;ce pour tous les p&#233;cheurs quelle a vus en enfer, sans distinction. Son dialogue avec Dieu est dun int&#233;r&#234;t extraordinaire. Elle supplie, elle insiste, et quand Dieu lui montre les pieds et les mains de son fils perc&#233;s de clous et lui demande: Comment pourrais-je pardonner &#224; ses bourreaux?  elle ordonne &#224; tous les saints, &#224; tous les martyrs, &#224; tous les anges de tomber &#224; genoux avec elle et dimplorer la gr&#226;ce des p&#233;cheurs, sans distinction. Enfin, elle obtient la cessation des tourments, chaque ann&#233;e, du vendredi saint &#224; la Pentec&#244;te, et les damn&#233;s, du fond de lenfer, remercient Dieu et s&#233;crient: Seigneur, ta sentence est juste! Eh bien, mon petit po&#232;me e&#251;t &#233;t&#233; dans ce go&#251;t, sil avait paru &#224; cette &#233;poque. Dieu appara&#238;t; il ne dit rien et ne fait que passer. Quinze si&#232;cles se sont &#233;coul&#233;s, depuis quil a promis de revenir dans son royaume, depuis que son proph&#232;te a &#233;crit: Je reviendrai bient&#244;t; quant au jour et &#224; lheure, le Fils m&#234;me ne les conna&#238;t pas, mais seulement mon P&#232;re qui est aux cieux [[95]: #_ftnref91 Matthieu, XXIV, 36.], suivant ses propres paroles sur cette terre. Et lhumanit&#233; lattend avec la m&#234;me foi que jadis, une foi plus ardente encore, car quinze si&#232;cles ont pass&#233; depuis que le ciel a cess&#233; de donner des gages &#224; lhomme:


Crois ce que te dira ton c&#339;ur,

Les cieux ne donnent point de gages[[96]: #_ftnref96 Schiller, Sehnsucht, st. 4, cit&#233;e dans la traduction plut&#244;t libre de Joukovski.]


Il est vrai que de nombreux miracles se produisaient alors: des saints accomplissaient des gu&#233;risons merveilleuses, la Reine des cieux visitait certains justes, &#224; en croire leur biographie. Mais le diable ne sommeille pas; lhumanit&#233; commen&#231;a &#224; douter de lauthenticit&#233; de ces prodiges. &#192; ce moment naquit en Allemagne une terrible h&#233;r&#233;sie qui niait les miracles. Une grande &#233;toile ardente comme un flambeau (l&#201;glise &#233;videmment!), tomba sur les sources des eaux qui devinrent am&#232;res [[97]: #_ftnref97 Jean, Apocalypse, VII, 10, 11.]. La foi des fid&#232;les ne fit que redoubler. Les larmes de lhumanit&#233; s&#233;l&#232;vent vers lui comme autrefois, on lattend, on laime, on esp&#232;re en lui comme jadis Depuis tant de si&#232;cles, lhumanit&#233; prie avec ardeur: Seigneur Dieu, daigne nous appara&#238;tre, depuis tant de si&#232;cles elle crie vers lui, quil a voulu, dans sa mis&#233;ricorde infinie, descendre vers ses fid&#232;les. Auparavant, il avait d&#233;j&#224; visit&#233; des justes, des martyrs, de saints anachor&#232;tes, comme le rapportent leurs biographes. Chez nous, Tioutchev, qui croyait profond&#233;ment &#224; la v&#233;rit&#233; de ses paroles, a proclam&#233; que:


Accabl&#233; sous le faix de sa croix,

Le Roi des cieux, sous une humble apparence,

Ta parcourue, terre natale,

Tout enti&#232;re en te b&#233;nissant[[98]: #_ftnref98 Tioutchev: Oh, ces mis&#233;rables villages, st. 3.]


Mais voil&#224; quil a voulu se montrer pour un instant au moins au peuple souffrant et mis&#233;rable, au peuple croupissant dans le p&#233;ch&#233;, mais qui laime na&#239;vement. Laction se passe en Espagne, &#224; S&#233;ville, &#224; l&#233;poque la plus terrible de lInquisition, lorsque chaque jour sallumaient des b&#251;chers &#224; la gloire de Dieu et que


Dans de superbes autodaf&#233;s

On br&#251;lait daffreux h&#233;r&#233;tiques[[99]: #_ftnref99 Pol&#233;ja&#239;ev, Coriolan, ch. I, st.4.]


Oh! ce nest pas ainsi quil a promis de revenir, &#224; la fin des temps, dans toute sa gloire c&#233;leste, subitement, tel un &#233;clair qui brille de lOrient &#224; lOccident [[100]: #_ftnref100 Matthieu, XXIV, 27.]. Non, il a voulu visiter ses enfants, au lieu o&#249; cr&#233;pitaient pr&#233;cis&#233;ment les b&#251;chers des h&#233;r&#233;tiques. Dans sa mis&#233;ricorde infinie, il revient parmi les hommes sous la forme quil avait durant les trois ans de sa vie publique. Le voici qui descend vers les rues br&#251;lantes de la ville m&#233;ridionale, o&#249; justement, la veille, en pr&#233;sence du roi, des courtisans, des chevaliers, des cardinaux et des plus charmantes dames de la cour, le grand inquisiteur a fait br&#251;ler une centaine dh&#233;r&#233;tiques ad majorem Dei gloriam. Il est apparu doucement, sans se faire remarquer, et  chose &#233;trange  tous le reconnaissent. Ce serait un des plus beaux passages de mon po&#232;me que den expliquer la raison. Attir&#233; par une force irr&#233;sistible, le peuple se presse sur son passage et sattache &#224; ses pas. Silencieux, il passe au milieu de la foule avec un sourire dinfinie compassion. Son c&#339;ur est embras&#233; damour, ses yeux d&#233;gagent la Lumi&#232;re, la Science, la Force, qui rayonnent et &#233;veillent lamour dans les c&#339;urs, Il leur tend les bras, Il les b&#233;nit, une vertu salutaire &#233;mane de son contact et m&#234;me de ses v&#234;tements. Un vieillard, aveugle depuis son enfance, s&#233;crie dans la foule: Seigneur, gu&#233;ris-moi, et je te verrai. Une &#233;caille tombe de ses yeux et laveugle voit. Le peuple verse des larmes de joie et baise la terre sur ses pas. Les enfants jettent des fleurs sur son passage; on chante, on crie: Hosanna! Cest lui, ce doit &#234;tre Lui, s&#233;crie-t-on, ce ne peut &#234;tre que Lui! Il sarr&#234;te sur le parvis de la cath&#233;drale de S&#233;ville au moment o&#249; lon apporte un petit cercueil blanc o&#249; repose une enfant de sept ans, la fille unique dun notable. La morte est couverte de fleurs. Il ressuscitera ton enfant, crie-t-on dans la foule &#224; la m&#232;re en larmes. Leccl&#233;siastique venu au-devant du cercueil regarde dun air perplexe et fronce le sourcil. Soudain un cri retentit, la m&#232;re se jette &#224; ses pieds: Si cest Toi, ressuscite mon enfant! et elle lui tend les bras. Le cort&#232;ge sarr&#234;te, on d&#233;pose le cercueil sur les dalles. Il le contemple avec piti&#233;, sa bouche prof&#232;re doucement une fois encore: Talitha koumi et la jeune fille se leva. [[101]: #_ftnref100 Marc, v. 41 et Matthieu, IX, 25.] La morte se soul&#232;ve, sassied et regarde autour delle, souriante, dun air &#233;tonn&#233;. Elle tient le bouquet de roses blanches quon avait d&#233;pos&#233; dans son cercueil. Dans la foule, on est troubl&#233;, on crie, on pleure. &#192; ce moment passe sur la place le cardinal grand inquisiteur [[102]: #_ftnref100Ce cardinal grand inquisiteur vient tout droit de Schiller, Don Carlos, V, 10. Linfluence du Visionnaire, nouvelle un peu oubli&#233;e du m&#234;me auteur, signal&#233;e par M. Tchijevski, para&#238;t moins probante.]. Cest un grand vieillard, presque nonag&#233;naire, avec un visage dess&#233;ch&#233;, des yeux caves, mais o&#249; luit encore une &#233;tincelle. Il na plus le pompeux costume dans lequel il se pavanait hier devant le peuple, tandis quon br&#251;lait les ennemis de l&#201;glise romaine; il a repris son vieux froc grossier. Ses mornes auxiliaires et la garde du Saint-Office le suivent &#224; une distance respectueuse. Il sarr&#234;te devant la foule et observe de loin. Il a tout vu, le cercueil d&#233;pos&#233; devant Lui, la r&#233;surrection de la fillette, et son visage sest assombri. Il fronce ses &#233;pais sourcils et ses yeux brillent dun &#233;clat sinistre. Il le d&#233;signe du doigt et ordonne aux gardes de le saisir. Si grande est sa puissance et le peuple est tellement habitu&#233; &#224; se soumettre, &#224; lui ob&#233;ir en tremblant, que la foule s&#233;carte devant les sbires; au milieu dun silence de mort, ceux-ci lempoignent et lemm&#232;nent. Comme un seul homme ce peuple sincline jusqu&#224; terre devant le vieil inquisiteur, qui le b&#233;nit sans mot dire et poursuit son chemin. On conduit le Prisonnier au sombre et vieux b&#226;timent du Saint-Office, on ly enferme dans une &#233;troite cellule vo&#251;t&#233;e. La journ&#233;e sach&#232;ve, la nuit vient, une nuit de S&#233;ville, chaude et &#233;touffante. Lair est embaum&#233; des lauriers et des citronniers. Dans les t&#233;n&#232;bres, la porte de fer du cachot souvre soudain et le grand inquisiteur para&#238;t, un flambeau &#224; la main. Il est seul, la porte se referme derri&#232;re lui. Il sarr&#234;te sur le seuil, consid&#232;re longuement la Sainte Face. Enfin, il sapproche, pose le flambeau sur la table et lui dit: Cest Toi, Toi? Ne recevant pas de r&#233;ponse, il ajoute rapidement: Ne dis rien, tais-toi. Dailleurs, que pourrais-tu dire? Je ne le sais que trop. Tu nas pas le droit dajouter un mot &#224; ce que tu as dit jadis. Pourquoi es-tu venu nous d&#233;ranger? Car tu nous d&#233;ranges, tu le sais bien. Mais sais-tu ce qui arrivera demain? Jignore qui tu es et ne veux pas le savoir: est-ce Toi ou seulement Son apparence? mais demain je te condamnerai et tu seras br&#251;l&#233; comme le pire des h&#233;r&#233;tiques, et ce m&#234;me peuple qui aujourdhui te baisait les pieds, se pr&#233;cipitera demain, sur un signe de moi, pour alimenter ton b&#251;cher. Le sais-tu? Peut-&#234;tre, ajoute le vieillard, pensif, les yeux toujours fix&#233;s sur son Prisonnier.


Je ne comprends pas bien ce que cela veut dire, Ivan, objecta Aliocha, qui avait &#233;cout&#233; en silence. Est-ce une fantaisie, une erreur du vieillard, un quiproquo &#233;trange?


Admets cette derni&#232;re supposition, dit Ivan en riant, si le r&#233;alisme moderne ta rendu &#224; ce point r&#233;fractaire au surnaturel. Quil en soit comme tu voudras. Cest vrai, mon inquisiteur a quatre-vingt-dix ans, et son id&#233;e a pu, de longue date, lui d&#233;ranger lesprit. Enfin, cest peut-&#234;tre un simple d&#233;lire, la r&#234;verie dun vieillard avant sa fin, limagination &#233;chauff&#233;e par le r&#233;cent autodaf&#233;. Mais quiproquo ou fantaisie, que nous importe? Ce quil faut seulement noter, cest que linquisiteur r&#233;v&#232;le enfin sa pens&#233;e, d&#233;voile ce quil a tu durant toute sa carri&#232;re.


Et le Prisonnier ne dit rien? Il se contente de le regarder?


En effet. Il ne peut que se taire. Le vieillard lui-m&#234;me lui fait observer quil na pas le droit dajouter un mot &#224; ses anciennes paroles. Cest peut-&#234;tre le trait fondamental du catholicisme romain, &#224; mon humble avis: Tout a &#233;t&#233; transmis par toi au pape, tout d&#233;pend donc maintenant du pape; ne viens pas nous d&#233;ranger, avant le temps du moins. Telle est leur doctrine, celle des j&#233;suites, en tout cas. Je lai trouv&#233;e chez leurs th&#233;ologiens. As-tu le droit de nous r&#233;v&#233;ler un seul des secrets du monde do&#249; tu viens? demande le vieillard, qui r&#233;pond &#224; sa place: Non, tu nen as pas le droit, car cette r&#233;v&#233;lation sajouterait &#224; celle dautrefois, et ce serait retirer aux hommes la libert&#233; que tu d&#233;fendais tant sur la terre. Toutes tes r&#233;v&#233;lations nouvelles porteraient atteinte &#224; la libert&#233; de la foi, car elles para&#238;traient miraculeuses; or, tu mettais au-dessus de tout, il y a quinze si&#232;cles, cette libert&#233; de la foi. Nas-tu pas dit bien souvent: Je veux vous rendre libres. Eh bien! Tu les a vus, les hommes libres, ajoute le vieillard dun air sarcastique. Oui, cela nous a co&#251;t&#233; cher, poursuit-il en le regardant avec s&#233;v&#233;rit&#233;, mais nous avons enfin achev&#233; cette &#339;uvre en ton nom. Il nous a fallu quinze si&#232;cles de rude labeur pour instaurer la libert&#233;; mais cest fait, et bien fait. Tu ne le crois pas? Tu me regardes avec douceur, sans m&#234;me me faire lhonneur de tindigner? Mais sache que jamais les hommes ne se sont crus aussi libres qu&#224; pr&#233;sent, et pourtant, leur libert&#233;, ils lont humblement d&#233;pos&#233;e &#224; nos pieds. Cela est notre &#339;uvre, &#224; vrai dire; est-ce la libert&#233; que tu r&#234;vais?


De nouveau, je ne comprends pas, interrompit Aliocha; il fait de lironie, il se moque?


Pas du tout! Il se vante davoir, lui et les siens, supprim&#233; la libert&#233;, dans le dessein de rendre les hommes heureux. Car cest maintenant pour la premi&#232;re fois (il parle, bien entendu, de lInquisition), quon peut songer au bonheur des hommes. Ils sont naturellement r&#233;volt&#233;s; est-ce que des r&#233;volt&#233;s peuvent &#234;tre heureux? Tu &#233;tais averti, lui dit-il, les conseils ne tont pas manqu&#233;, mais tu nen as pas tenu compte, tu as rejet&#233; lunique moyen de procurer le bonheur aux hommes; heureusement quen partant tu nous a transmis l&#339;uvre, tu as promis, tu nous as solennellement accord&#233; le droit de lier et de d&#233;lier, tu ne saurais maintenant songer &#224; nous retirer ce droit. Pourquoi donc es-tu venu nous d&#233;ranger?


Que signifie ceci: les avertissements et les conseils ne tont pas manqu&#233;? demanda Aliocha.


Mais cest le point capital dans le discours du vieillard: LEsprit terrible et profond, lEsprit de la destruction et du n&#233;ant, reprend-il, ta parl&#233; dans le d&#233;sert, et les &#201;critures rapportent quil ta tent&#233;. Est-ce vrai? Et pouvait-on rien dire de plus p&#233;n&#233;trant que ce qui te fut dit dans les trois questions ou, pour parler comme les &#201;critures, les tentations que tu as repouss&#233;es? Si jamais il y eut sur terre un miracle authentique et retentissant, ce fut le jour de ces trois tentations. Le seul fait davoir formul&#233; ces trois questions constitue un miracle. Supposons quelles aient disparu des &#201;critures, quil faille les reconstituer, les imaginer &#224; nouveau pour les y replacer, et quon r&#233;unisse &#224; cet effet tous les sages de la terre, hommes d&#201;tats, pr&#233;lats, savants, philosophes, po&#232;tes, en leur disant: imaginez, r&#233;digez trois questions, qui non seulement correspondent &#224; limportance de l&#233;v&#233;nement, mais encore expriment en trois phrases toute lhistoire de lhumanit&#233; future, crois-tu que cet ar&#233;opage de la sagesse humaine pourrait imaginer rien daussi fort et daussi profond que les trois questions que te proposa alors le puissant Esprit? Ces trois questions prouvent &#224; elles seules que lon a affaire &#224; lEsprit &#233;ternel et absolu et non &#224; un esprit humain transitoire. Car elles r&#233;sument et pr&#233;disent en m&#234;me temps toute lhistoire ult&#233;rieure de lhumanit&#233;; ce sont les trois formes o&#249; se cristallisent toutes les contradictions insolubles de la nature humaine. On ne pouvait pas sen rendre compte alors, car lavenir &#233;tait voil&#233;, mais maintenant, apr&#232;s quinze si&#232;cles &#233;coul&#233;s, nous voyons que tout avait &#233;t&#233; pr&#233;vu dans ces trois questions et sest r&#233;alis&#233; au point quil est impossible dy ajouter ou den retrancher un seul mot.


D&#233;cide donc toi-m&#234;me qui avait raison: toi, ou celui qui tinterrogeait? Rappelle-toi la premi&#232;re question, le sens sinon la teneur: tu veux aller au monde les mains vides, en pr&#234;chant aux hommes une libert&#233; que leur sottise et leur ignominie naturelles les emp&#234;chent de comprendre, une libert&#233; qui leur fait peur, car il ny a et il ny a jamais rien eu de plus intol&#233;rable pour lhomme et la soci&#233;t&#233;! Tu vois ces pierres dans ce d&#233;sert aride? Change-les en pains, et lhumanit&#233; accourra sur tes pas, tel quun troupeau docile et reconnaissant, tremblant pourtant que ta main se retire et quils naient plus de pain.


Mais tu nas pas voulu priver lhomme de la libert&#233;, et tu as refus&#233;, estimant quelle &#233;tait incompatible avec lob&#233;issance achet&#233;e par des pains. Tu as r&#233;pliqu&#233; que lhomme ne vit pas seulement de pain, mais sais-tu quau nom de ce pain terrestre, lEsprit de la terre sinsurgera contre toi, luttera et te vaincra, que tous le suivront en s&#233;criant. Qui est semblable &#224; cette b&#234;te, elle nous a donn&#233; le feu du ciel? Des si&#232;cles passeront et lhumanit&#233; proclamera par la bouche de ses savants et de ses sages quil ny a pas de crimes, et, par cons&#233;quent, pas de p&#233;ch&#233;; quil ny a que des affam&#233;s. Nourris-les, et alors exige deux quils soient vertueux! Voil&#224; ce quon inscrira sur l&#233;tendard de la r&#233;volte qui abattra ton temple. &#192; sa place un nouvel &#233;difice s&#233;l&#232;vera, une seconde tour de Babel, qui restera sans doute inachev&#233;e, comme la premi&#232;re; mais tu aurais pu &#233;pargner aux hommes cette nouvelle tentative et mille ans de souffrance. Car ils viendront nous trouver, apr&#232;s avoir pein&#233; mille ans &#224; b&#226;tir leur tour! Ils nous chercheront sous terre comme jadis, dans les catacombes o&#249; nous serons cach&#233;s (on nous pers&#233;cutera de nouveau) et ils clameront: Donnez-nous &#224; manger, car ceux qui nous avaient promis le feu du ciel ne nous lont pas donn&#233;. Alors, nous ach&#232;verons leur tour, car il ne faut pour cela que la nourriture, et nous les nourrirons, soi-disant en ton nom, nous le ferons accroire. Sans nous, ils seront toujours affam&#233;s. Aucune science ne leur donnera du pain, tant quils demeureront libres, mais ils finiront par la d&#233;poser &#224; nos pieds, cette libert&#233;, en disant: R&#233;duisez-nous plut&#244;t en servitude, mais nourrissez-nous. Ils comprendront enfin que la libert&#233; est inconciliable avec le pain de la terre &#224; discr&#233;tion, parce que jamais ils ne sauront le r&#233;partir entre eux! Ils se convaincront aussi de leur impuissance &#224; se faire libres, &#233;tant faibles, d&#233;prav&#233;s, nuls et r&#233;volt&#233;s. Tu leur promettais le pain du ciel; encore un coup, est-il comparable &#224; celui de la terre aux yeux de la faible race humaine, &#233;ternellement ingrate et d&#233;prav&#233;e? Des milliers et des dizaines de milliers d&#226;mes te suivront &#224; cause de ce pain, mais que deviendront les millions et les milliards qui nauront pas le courage de pr&#233;f&#233;rer le pain du ciel &#224; celui de la terre? Ne ch&#233;rirais-tu que les grands et les forts, &#224; qui les autres, la multitude innombrable, qui est faible mais qui taime, ne servirait que de mati&#232;re exploitable? Ils nous sont chers aussi, les &#234;tres faibles. Quoique d&#233;prav&#233;s et r&#233;volt&#233;s, ils deviendront finalement dociles. Ils s&#233;tonneront et nous croiront des dieux pour avoir consenti, en nous mettant &#224; leur t&#234;te, &#224; assurer la libert&#233; qui les effrayait et &#224; r&#233;gner sur eux, tellement &#224; la fin ils auront peur d&#234;tre libres. Mais nous leur dirons que nous sommes tes disciples, que nous r&#233;gnons en ton nom. Nous les tromperons de nouveau, car alors nous ne te laisserons pas approcher de nous. Et cest cette imposture qui constituera notre souffrance, car il nous faudra mentir. Tel est le sens de la premi&#232;re question qui ta &#233;t&#233; pos&#233;e dans le d&#233;sert, et voil&#224; ce que tu as repouss&#233; au nom de la libert&#233;, que tu mettais au-dessus de tout. Pourtant elle recelait le secret du monde. En consentant au miracle des pains, tu aurais calm&#233; l&#233;ternelle inqui&#233;tude de lhumanit&#233;  individus et collectivit&#233; -, savoir: devant qui sincliner? Car il ny a pas pour lhomme, demeur&#233; libre, de souci plus constant, plus cuisant que de chercher un &#234;tre devant qui sincliner. Mais il ne veut sincliner que devant une force incontest&#233;e, que tous les humains respectent par un consentement universel. Ces pauvres cr&#233;atures se tourmentent &#224; chercher un culte qui r&#233;unisse non seulement quelques fid&#232;les, mais dans lequel tous ensemble communient, unis par la m&#234;me foi. Ce besoin de la communaut&#233; dans ladoration est le principal tourment de chaque individu et de lhumanit&#233; tout enti&#232;re, depuis le commencement des si&#232;cles. Cest pour r&#233;aliser ce r&#234;ve quon sest extermin&#233; par le glaive. Les peuples ont forg&#233; des dieux et se sont d&#233;fi&#233;s les uns les autres: Quittez vos dieux, adorez les n&#244;tres; sinon, malheur &#224; vous et &#224; vos dieux! Et il en sera ainsi jusqu&#224; la fin du monde, m&#234;me lorsque les dieux auront disparu; on se prosternera devant les idoles. Tu nignorais pas, tu ne pouvais pas ignorer ce secret fondamental de la nature humaine, et pourtant tu as repouss&#233; lunique drapeau infaillible quon toffrait et qui aurait courb&#233; sans conteste tous les hommes devant toi, le drapeau du pain terrestre; tu las repouss&#233; au nom du pain c&#233;leste et de la libert&#233;! Vois ce que tu fis ensuite, toujours au nom de la libert&#233;! Il ny a pas, je te le r&#233;p&#232;te, de souci plus cuisant pour lhomme que de trouver au plus t&#244;t un &#234;tre &#224; qui d&#233;l&#233;guer ce don de la libert&#233; que le malheureux apporte en naissant. Mais pour disposer de la libert&#233; des hommes, il faut leur donner la paix de la conscience. Le pain te garantissait le succ&#232;s; lhomme sincline devant qui le donne, car cest une chose incontest&#233;e, mais quun autre se rende ma&#238;tre de la conscience humaine, il laissera l&#224; m&#234;me ton pain pour suivre celui qui captive sa conscience. En cela tu avais raison, car le secret de lexistence humaine consiste, non pas seulement &#224; vivre, mais encore &#224; trouver un motif de vivre. Sans une id&#233;e nette du but de lexistence, lhomme pr&#233;f&#232;re y renoncer et f&#251;t-il entour&#233; de monceaux de pain, il se d&#233;truira plut&#244;t que de demeurer sur terre. Mais quest-il advenu? Au lieu de temparer de la libert&#233; humaine, tu las encore &#233;tendue? As-tu donc oubli&#233; que lhomme pr&#233;f&#232;re la paix et m&#234;me la mort &#224; la libert&#233; de discerner le bien et le mal? Il ny a rien de plus s&#233;duisant pour lhomme que le libre arbitre, mais aussi rien de plus douloureux. Et au lieu de principes solides qui eussent tranquillis&#233; pour toujours la conscience humaine, tu as choisi des notions vagues, &#233;tranges, &#233;nigmatiques, tout ce qui d&#233;passe la force des hommes, et par l&#224; tu as agi comme si tu ne les aimais pas, toi, qui &#233;tais venu donner ta vie pour eux! Tu as accru la libert&#233; humaine au lieu de la confisquer et tu as ainsi impos&#233; pour toujours &#224; l&#234;tre moral les affres de cette libert&#233;. Tu voulais &#234;tre librement aim&#233;, volontairement suivi par les hommes charm&#233;s. Au lieu de la dure loi ancienne, lhomme devait d&#233;sormais, dun c&#339;ur libre, discerner le bien et le mal, nayant pour se guider que ton image, mais ne pr&#233;voyais-tu pas quil repousserait enfin et contesterait m&#234;me ton image et ta v&#233;rit&#233;, &#233;tant accabl&#233; sous ce fardeau terrible: la libert&#233; de choisir? Ils s&#233;crieront enfin que la v&#233;rit&#233; n&#233;tait pas en toi, autrement tu ne les aurais pas laiss&#233;s dans une incertitude aussi angoissante avec tant de soucis et de probl&#232;mes insolubles. Tu as ainsi pr&#233;par&#233; la ruine de ton royaume; naccuse donc personne de cette ruine. Cependant, &#233;tait-ce l&#224; ce quon te proposait? Il y a trois forces, les seules qui puissent subjuguer &#224; jamais la conscience de ces faibles r&#233;volt&#233;s, ce sont: le miracle, le myst&#232;re, lautorit&#233;! Tu les as repouss&#233;es toutes trois, donnant ainsi un exemple. LEsprit terrible et profond tavait transport&#233; sur le pinacle du Temple et tavait dit: Veux-tu savoir si tu es le fils de Dieu? Jette-toi en bas, car il est &#233;crit que les anges le soutiendront et le porteront, il ne se fera aucune blessure, tu sauras alors si tu es le Fils de Dieu et tu prouveras ainsi ta foi en ton P&#232;re [[103]: #_ftnref103 Paraphrase de Matthieu, IV, 5, 6 et de Luc, IV, 9-11.]. Mais tu as repouss&#233; cette proposition, tu ne tes pas pr&#233;cipit&#233;. Tu montras alors une fiert&#233; sublime, divine, mais les hommes, race faible et r&#233;volt&#233;e, ne sont pas des dieux! Tu savais quen faisant un pas, un geste pour te pr&#233;cipiter, tu aurais tent&#233; le Seigneur et perdu la foi en lui. Tu te serais bris&#233; sur cette terre que tu venais sauver, &#224; la grande joie du tentateur. Mais y en a-t-il beaucoup comme toi? Peux-tu admettre un instant que les hommes auraient la force dendurer une semblable tentation? Est-ce le propre de la nature humaine de repousser le miracle, et dans les moments graves de la vie, devant les questions capitales et douloureuses, de sen tenir &#224; la libre d&#233;cision du c&#339;ur? Oh! tu savais que ta fermet&#233; serait relat&#233;e dans les &#201;critures, traverserait les &#226;ges, atteindrait les r&#233;gions les plus lointaines, et tu esp&#233;rais que, suivant ton exemple, lhomme se contenterait de Dieu, sans recourir au miracle. Mais tu ignorais que lhomme repousse Dieu en m&#234;me temps que le miracle, car cest surtout le miracle quil cherche. Et comme il ne saurait sen passer, il sen forge de nouveaux, les siens propres, il sinclinera devant les prodiges dun magicien, les sortil&#232;ges dune sorci&#232;re, f&#251;t-il m&#234;me un r&#233;volt&#233;, un h&#233;r&#233;tique, un impie av&#233;r&#233;. Tu nes pas descendu de la croix, quand on se moquait de toi et quon te criait, par d&#233;rision: Descends de la croix, et nous croirons en toi. Tu ne las pas fait, car de nouveau tu nas pas voulu asservir lhomme par un miracle; tu d&#233;sirais une foi qui f&#251;t libre et non point inspir&#233;e par le merveilleux. Il te fallait un libre amour, et non les serviles transports dun esclave terrifi&#233;. L&#224; encore, tu te faisais une trop haute id&#233;e des hommes, car ce sont des esclaves, bien quils aient &#233;t&#233; cr&#233;&#233;s rebelles. Vois et juge, apr&#232;s quinze si&#232;cles r&#233;volus; qui as-tu &#233;lev&#233; jusqu&#224; toi? Je le jure, lhomme est plus faible et plus vil que tu ne pensais. Peut-il, peut-il accomplir la m&#234;me chose que toi? La grande estime que tu avais pour lui a fait tort &#224; la piti&#233;. Tu as trop exig&#233; de lui, toi pourtant qui laimais plus que toi-m&#234;me! En lestimant moins, tu lui aurais impos&#233; un fardeau plus l&#233;ger, plus en rapport avec ton amour. Il est faible et l&#226;che. Quimporte qu&#224; pr&#233;sent il sinsurge partout contre notre autorit&#233; et soit fier de sa r&#233;volte? Cest la fiert&#233; de jeunes &#233;coliers mutin&#233;s qui ont chass&#233; leur ma&#238;tre. Mais lall&#233;gresse des gamins prendra fin et leur co&#251;tera cher. Ils renverseront les temples et inonderont la terre de sang; mais ils sapercevront enfin, ces enfants stupides, quils ne sont que de faibles mutins, incapables de se r&#233;volter longtemps. Ils verseront de sottes larmes et comprendront que le cr&#233;ateur, en les faisant rebelles, a voulu se moquer deux, assur&#233;ment. Ils le crieront avec d&#233;sespoir et ce blasph&#232;me les rendra encore plus malheureux, car la nature humaine ne supporte pas le blasph&#232;me et finit toujours par en tirer vengeance. Ainsi, linqui&#233;tude, le trouble, le malheur, tel est le partage des hommes, apr&#232;s les souffrances que tu as endur&#233;es pour leur libert&#233;! Ton &#233;minent proph&#232;te dit, dans sa vision symbolique, quil a vu tous les participants &#224; la premi&#232;re r&#233;surrection et quil y en avait douze mille pour chaque tribu [[104]: #_ftnref103 Jean, Apocalypse, VII, 4-8.]. Pour &#234;tre si nombreux, ce devait &#234;tre plus que des hommes, presque des dieux. Ils ont support&#233; ta croix et lexistence dans le d&#233;sert, se nourrissant de sauterelles et de racines; certes, tu peux &#234;tre fier de ces enfants de la libert&#233;, du libre amour, de leur sublime sacrifice en ton nom. Mais rappelle-toi, ils n&#233;taient que quelques milliers, et presque des dieux; mais le reste? Est-ce leur faute, aux autres, aux faibles humains, sils nont pu supporter ce quendurent les forts? L&#226;me faible est-elle coupable de ne pouvoir contenir des dons si terribles? Nes-tu vraiment venu que pour les &#233;lus? Alors, cest un myst&#232;re, incompr&#233;hensible pour nous, et nous aurions le droit de le pr&#234;cher aux hommes, denseigner que ce nest pas la libre d&#233;cision des c&#339;urs ni lamour qui importent, mais le myst&#232;re, auquel ils doivent se soumettre aveugl&#233;ment, m&#234;me contre le gr&#233; de leur conscience. Cest ce que nous avons fait. Nous avons corrig&#233; ton &#339;uvre en la fondant sur le miracle, le myst&#232;re, lautorit&#233;. Et les hommes se sont r&#233;jouis d&#234;tre de nouveau men&#233;s comme un troupeau et d&#233;livr&#233;s de ce don funeste qui leur causait de tels tourments. Avions-nous raison dagir ainsi, dis-moi? N&#233;tait-ce pas aimer lhumanit&#233; que de comprendre sa faiblesse, dall&#233;ger son fardeau avec amour, de tol&#233;rer m&#234;me le p&#233;ch&#233; &#224; sa faible nature, pourvu que ce f&#251;t avec notre permission? Pourquoi donc venir entraver notre &#339;uvre? Pourquoi gardes-tu le silence en me fixant de ton regard tendre et p&#233;n&#233;trant? F&#226;che-toi plut&#244;t, je ne veux pas de ton amour, car moi-m&#234;me je ne taime pas. Pourquoi le dissimulerais-je? Je sais &#224; qui je parle, tu connais ce que jai &#224; te dire, je le vois dans tes yeux. Est-ce &#224; moi &#224; te cacher notre secret? Peut-&#234;tre veux-tu lentendre de ma bouche, le voici. Nous ne sommes pas avec toi, mais avec lui, depuis longtemps d&#233;j&#224;. Il y a juste huit si&#232;cles que nous avons re&#231;u de lui ce dernier don que tu repoussas avec indignation, lorsquil te montrait tous les royaumes de la terre; nous avons accept&#233; Rome et le glaive de C&#233;sar, et nous nous sommes d&#233;clar&#233;s les seuls rois de la terre, bien que jusqu&#224; pr&#233;sent nous nayons pas encore eu le temps de parachever notre &#339;uvre. Mais &#224; qui la faute? Oh! laffaire nest quau d&#233;but, elle est loin d&#234;tre termin&#233;e, et la terre aura encore beaucoup &#224; souffrir, mais nous atteindrons notre but, nous serons C&#233;sar, alors nous songerons au bonheur universel.


Cependant, tu aurais pu alors prendre le glaive de C&#233;sar. Pourquoi as-tu repouss&#233; ce dernier don? En suivant ce troisi&#232;me conseil du puissant Esprit, tu r&#233;alisais tout ce que les hommes cherchent sur la terre: un ma&#238;tre devant qui sincliner, un gardien de leur conscience et le moyen de sunir finalement dans la concorde en une commune fourmili&#232;re, car le besoin de lunion universelle est le troisi&#232;me et dernier tourment de la race humaine. Lhumanit&#233; a toujours tendu dans son ensemble &#224; sorganiser sur une base universelle. Il y a eu de grands peuples &#224; lhistoire glorieuse, mais &#224; mesure quils se sont &#233;lev&#233;s, ils ont souffert davantage, &#233;prouvant plus fortement que les autres le besoin de lunion universelle. Les grands conqu&#233;rants, les Tamerlan et les Gengis-Khan, qui ont parcouru la terre comme un ouragan, incarnaient, eux aussi, sans en avoir conscience, cette aspiration des peuples vers lunit&#233;. En acceptant la pourpre de C&#233;sar, tu aurais fond&#233; lempire universel et donn&#233; la paix au monde. En effet, qui est qualifi&#233; pour dominer les hommes, sinon ceux qui dominent leur conscience et disposent de leur pain? Nous avons pris le glaive de C&#233;sar et, ce faisant, nous tavons abandonn&#233; pour le suivre. Oh! il s&#233;coulera encore des si&#232;cles de licence intellectuelle, de vaine science et danthropophagie, car cest par l&#224; quils finiront, apr&#232;s avoir &#233;difi&#233; leur tour de Babel sans nous. Mais alors la b&#234;te viendra vers nous en rampant, l&#233;chera nos pieds, les arrosera de larmes de sang. Et nous monterons sur elle, nous &#233;l&#232;verons en lair une coupe o&#249; sera grav&#233; le mot: Myst&#232;re! Alors seulement la paix et le bonheur r&#233;gneront sur les hommes. Tu es fier de tes &#233;lus, mais ce nest quune &#233;lite, tandis que nous donnerons le repos &#224; tous. Dailleurs, parmi ces forts destin&#233;s &#224; devenir des &#233;lus, combien se sont lass&#233;s enfin de tattendre, combien ont port&#233; et porteront encore autre part les forces de leur esprit et lardeur de leur c&#339;ur, combien finiront par sinsurger contre toi au nom de la libert&#233;! Mais cest toi qui la leur auras donn&#233;e. Nous rendrons tous les hommes heureux, les r&#233;voltes et les massacres ins&#233;parables de ta libert&#233; cesseront. Oh! nous les persuaderons quils ne seront vraiment libres quen abdiquant leur libert&#233; en notre faveur. Eh bien, dirons-nous la v&#233;rit&#233; ou mentirons-nous? Ils se convaincront eux-m&#234;mes que nous disons vrai, car ils se rappelleront dans quelle servitude, dans quel trouble les avait plong&#233;s ta libert&#233;. Lind&#233;pendance, la libre pens&#233;e, la science les auront &#233;gar&#233;s dans un tel labyrinthe, mis en pr&#233;sence de tels prodiges, de telles &#233;nigmes, que les uns, rebelles furieux, se d&#233;truiront eux-m&#234;mes, les autres, rebelles, mais faibles, foule l&#226;che et mis&#233;rable, se tra&#238;neront &#224; nos pieds en criant: Oui, vous aviez raison, vous seuls poss&#233;diez son secret et nous revenons &#224; vous; sauvez-nous de nous-m&#234;mes! Sans doute, en recevant de nous les pains, ils verront bien que nous prenons les leurs, gagn&#233;s par leur propre travail, pour les distribuer, sans aucun miracle; ils verront bien que nous navons pas chang&#233; les pierres en pain, mais ce qui leur fera plus de plaisir que le pain lui-m&#234;me, ce sera de le recevoir de nos mains! Car ils se souviendront que jadis le pain m&#234;me, fruit de leur travail, se changeait en pierre dans leurs mains, tandis que, lorsquils revinrent &#224; nous, les pierres se mu&#232;rent en pain. Ils comprendront la valeur de la soumission d&#233;finitive. Et tant que les hommes ne lauront pas comprise, ils seront malheureux. Qui a le plus contribu&#233; &#224; cette incompr&#233;hension, dis-moi? Qui a divis&#233; le troupeau et la dispers&#233; sur des routes inconnues? Mais le troupeau se reformera, il rentrera dans lob&#233;issance et ce sera pour toujours. Alors nous leur donnerons un bonheur doux et humble, un bonheur adapt&#233; &#224; de faibles cr&#233;atures comme eux. Nous les persuaderons, enfin, de ne pas senorgueillir, car cest toi, en les &#233;levant, qui le leur as enseign&#233;; nous leur prouverons quils sont d&#233;biles, quils sont de pitoyables enfants, mais que le bonheur pu&#233;ril est le plus d&#233;lectable. Ils deviendront timides, ne nous perdront pas de vue et se serreront contre nous avec effroi, comme une tendre couv&#233;e sous laile de la m&#232;re. Ils &#233;prouveront une surprise craintive et se montreront fiers de cette &#233;nergie, de cette intelligence qui nous auront permis de dompter la foule innombrable des rebelles. Notre courroux les fera trembler, la timidit&#233; les envahira, leurs yeux deviendront larmoyants comme ceux des enfants et des femmes; mais, sur un signe de nous, ils passeront aussi facilement au rire et &#224; la gaiet&#233;, &#224; la joie radieuse des enfants. Certes, nous les astreindrons au travail, mais aux heures de loisir nous organiserons leur vie comme un jeu denfant, avec des chants, des ch&#339;urs, des danses innocentes. Oh! nous leur permettrons m&#234;me de p&#233;cher, car ils sont faibles, et &#224; cause de cela, ils nous aimeront comme des enfants. Nous leur dirons que tout p&#233;ch&#233; sera rachet&#233;, sil est commis avec notre permission; cest par amour que nous leur permettrons de p&#233;cher et nous en prendrons la peine sur nous. Ils nous ch&#233;riront comme des bienfaiteurs qui se chargent de leurs p&#233;ch&#233;s devant Dieu. Ils nauront nuls secrets pour nous. Suivant leur degr&#233; dob&#233;issance, nous leur permettrons ou leur d&#233;fendrons de vivre avec leurs femmes ou leurs ma&#238;tresses, davoir des enfants ou de nen pas avoir, et ils nous &#233;couteront avec joie. Ils nous soumettront les secrets les plus p&#233;nibles de leur conscience, nous r&#233;soudrons tous les cas et ils accepteront notre d&#233;cision avec all&#233;gresse, car elle leur &#233;pargnera le grave souci de choisir eux-m&#234;mes librement. Et tous seront heureux, des millions de cr&#233;atures, sauf une centaine de mille, leurs directeurs, sauf nous, les d&#233;positaires du secret. Les heureux se compteront par milliards et il y aura cent mille martyrs charg&#233;s de la connaissance maudite du bien et du mal. Ils mourront paisiblement, ils s&#233;teindront doucement en ton nom, et dans lau-del&#224; ils ne trouveront que la mort. Mais nous garderons le secret; nous les bercerons, pour leur bonheur, dune r&#233;compense &#233;ternelle dans le ciel. Car sil y avait une autre vie, ce ne serait certes pas pour des &#234;tres comme eux. On proph&#233;tise que tu reviendras pour vaincre de nouveau, entour&#233; de tes &#233;lus, puissants et fiers; nous dirons quils nont sauv&#233; queux-m&#234;mes, tandis que nous avons sauv&#233; tout le monde. On pr&#233;tend que la fornicatrice, mont&#233;e sur la b&#234;te et tenant dans ses mains la coupe du myst&#232;re, sera d&#233;shonor&#233;e, que les faibles se r&#233;volteront de nouveau, d&#233;chireront sa pourpre et d&#233;voileront son corps impur [[105]: #_ftnref105 Paraphrase de Jean, Apocalypse, XVII, XVIII.]. Je me l&#232;verai alors et je te montrerai les milliards dheureux qui nont pas connu le p&#233;ch&#233;. Et nous, qui nous serons charg&#233;s de leurs fautes, pour leur bonheur, nous nous dresserons devant toi, en disant: Je ne te crains point; moi aussi, jai &#233;t&#233; au d&#233;sert, jai v&#233;cu de sauterelles et de racines; moi aussi jai b&#233;ni la libert&#233; dont tu gratifias les hommes, et je me pr&#233;parais &#224; figurer parmi tes &#233;lus, les puissants et les forts en br&#251;lant de compl&#233;ter le nombre. Mais je me suis ressaisi et nai pas voulu servir une cause insens&#233;e. Je suis revenu me joindre &#224; ceux qui ont corrig&#233; ton &#339;uvre. Jai quitt&#233; les fiers, je suis revenu aux humbles, pour faire leur bonheur. Ce que je te dis saccomplira et notre empire s&#233;difiera. Je te le r&#233;p&#232;te, demain, sur un signe de moi, tu verras ce troupeau docile apporter des charbons ardents au b&#251;cher o&#249; tu monteras, pour &#234;tre venu entraver notre &#339;uvre. Car si quelquun a m&#233;rit&#233; plus que tous le b&#251;cher, cest toi. Demain, je te br&#251;lerai. Dixi.


Ivan sarr&#234;ta. Il s&#233;tait exalt&#233; en discourant; quand il eut termin&#233;, un sourire apparut sur ses l&#232;vres.


Aliocha avait &#233;cout&#233; en silence, avec une &#233;motion extr&#234;me. &#192; plusieurs reprises il avait voulu interrompre son fr&#232;re, mais s&#233;tait contenu.


Mais cest absurde! s&#233;cria-t-il en rougissant. Ton po&#232;me est un &#233;loge de J&#233;sus, et non un bl&#226;me comme tu le voulais. Qui croira ce que tu dis de la libert&#233;? Est-ce ainsi quil faut la comprendre? Est-ce la conception de l&#201;glise orthodoxe? Cest Rome, et encore pas tout enti&#232;re, ce sont les pires &#233;l&#233;ments du catholicisme, les inquisiteurs, les J&#233;suites! Il nexiste pas de personnage fantastique, comme ton inquisiteur. Quels sont ces p&#233;ch&#233;s dautrui dont on prend la charge? Quels sont ces d&#233;tenteurs du myst&#232;re, qui se chargent de lanath&#232;me pour le bonheur de lhumanit&#233;? Quand a-t-on vu cela? Nous connaissons les J&#233;suites, on dit deux beaucoup de mal, mais sont-ils pareils aux tiens? Nullement! Cest simplement larm&#233;e romaine, linstrument de la future domination universelle, avec un empereur, le pontife romain, &#224; sa t&#234;te Voil&#224; leur id&#233;al, il ny a l&#224; aucun myst&#232;re, aucune tristesse sublime la soif de r&#233;gner, la vulgaire convoitise des vils biens terrestres une sorte de servage futur o&#249; ils deviendraient propri&#233;taires fonciers voil&#224; tout. Peut-&#234;tre m&#234;me ne croient-ils pas en Dieu. Ton inquisiteur nest quune fiction


Arr&#234;te, arr&#234;te! dit en riant Ivan. Comme tu t&#233;chauffes! Une fiction, dis-tu? Soit, &#233;videmment. N&#233;anmoins, crois-tu vraiment que tout le mouvement catholique des derniers si&#232;cles ne soit inspir&#233; que par la soif du pouvoir, quil nait en vue que les seuls biens terrestres? Nest-ce pas le P&#232;re Pa&#239;sius qui tenseigne cela?


Non, non, au contraire. Le P&#232;re Pa&#239;sius a bien parl&#233; une fois dans ton sens mais ce n&#233;tait pas du tout la m&#234;me chose.


Ah, ah, voil&#224; un pr&#233;cieux renseignement, malgr&#233; ton pas du tout la m&#234;me chose! Mais pourquoi les J&#233;suites et les inquisiteurs se seraient-ils unis seulement en vue du bonheur terrestre? Ne peut-on rencontrer parmi eux un martyr, qui soit en proie &#224; une noble souffrance et qui aime lhumanit&#233;? Suppose que parmi ces &#234;tres assoiff&#233;s uniquement des biens mat&#233;riels, il sen trouve un seul comme mon vieil inquisiteur, qui a v&#233;cu de racines dans le d&#233;sert et sest acharn&#233; &#224; vaincre ses sens pour se rendre libre, pour atteindre la perfection; pourtant il a toujours aim&#233; lhumanit&#233;. Tout &#224; coup il voit clair, il se rend compte que cest un bonheur m&#233;diocre de parvenir &#224; la libert&#233; parfaite, quand des millions de cr&#233;atures demeurent toujours disgraci&#233;es, trop faibles pour user de leur libert&#233;, que ces r&#233;volt&#233;s d&#233;biles ne pourront jamais achever leur tour, et que ce nest pas pour de telles oies que le grand id&#233;aliste a r&#234;v&#233; son harmonie. Apr&#232;s avoir compris tout cela, mon inquisiteur retourne en arri&#232;re et se rallie aux gens desprit. Est-ce donc impossible?


&#192; qui se rallier, &#224; quels gens desprit? s&#233;cria Aliocha presque f&#226;ch&#233;. Ils nont pas desprit, ne d&#233;tiennent ni myst&#232;res ni secrets Lath&#233;isme, voil&#224; leur secret. Ton inquisiteur ne croit pas en Dieu.


Eh bien, quand cela serait? Tu as devin&#233;, enfin. Cest bien cela, voil&#224; tout le secret, mais nest-ce pas une souffrance, au moins pour un homme comme lui qui a sacrifi&#233; sa vie &#224; son id&#233;al dans le d&#233;sert et na pas cess&#233; daimer lhumanit&#233;? Au d&#233;clin de ses jours il se convainc clairement que seuls les conseils du grand et terrible Esprit pourraient rendre supportable lexistence des r&#233;volt&#233;s d&#233;biles, ces &#234;tres avort&#233;s, cr&#233;&#233;s par d&#233;rision. Il comprend quil faut &#233;couter lEsprit profond, cet Esprit de mort et de ruine, et pour ce faire, admettre le mensonge et la fraude, mener sciemment les hommes &#224; la mort et &#224; la ruine, en les trompant durant toute la route, pour leur cacher o&#249; on les m&#232;ne, et pour que ces pitoyables aveugles aient lillusion du bonheur. Note ceci: la fraude au nom de Celui auquel le vieillard a cru ardemment durant toute sa vie! Nest-ce pas un malheur? Et sil se trouve, ne f&#251;t-ce quun seul &#234;tre pareil, &#224; la t&#234;te de cette arm&#233;e avide du pouvoir en vue des seuls biens vils, cela ne suffit-il pas &#224; susciter une trag&#233;die? Bien plus, il suffit dun seul chef pareil pour incarner la v&#233;ritable id&#233;e directrice du catholicisme romain, avec ses arm&#233;es et ses j&#233;suites, lid&#233;e sup&#233;rieure. Je te le d&#233;clare, je suis persuad&#233; que ce type unique na jamais manqu&#233; parmi ceux qui sont &#224; la t&#234;te du mouvement. Qui sait, il y en a peut-&#234;tre eu quelques-uns parmi les pontifes romains? Qui sait? Peut-&#234;tre que ce maudit vieillard, qui aime si obstin&#233;ment lhumanit&#233;, &#224; sa fa&#231;on, existe encore maintenant en plusieurs exemplaires, et cela non par leffet du hasard, mais sous la forme dune entente, dune ligue secr&#232;te, organis&#233;e depuis longtemps pour garder le myst&#232;re, le d&#233;rober aux malheureux et aux faibles, pour les rendre heureux. Il doit s&#251;rement en &#234;tre ainsi, cest fatal. Jimagine m&#234;me que les francs-ma&#231;ons ont un myst&#232;re analogue &#224; la base de leur doctrine, et cest pourquoi les catholiques ha&#239;ssent tant les francs-ma&#231;ons; ils voient en eux une concurrence, la diffusion de lid&#233;e unique, alors quil doit y avoir un seul troupeau sous un seul pasteur. Dailleurs, en d&#233;fendant ma pens&#233;e, jai lair dun auteur qui ne supporte pas ta critique. Assez l&#224;-dessus.


Tu es peut-&#234;tre toi-m&#234;me un franc-ma&#231;on, laissa &#233;chapper soudain Aliocha. Tu ne crois pas en Dieu, ajouta-t-il avec une profonde tristesse. Il lui avait sembl&#233;, en outre, que son fr&#232;re le regardait dun air railleur. Comment finit ton po&#232;me? reprit-il, les yeux baiss&#233;s. Est-ce l&#224; tout?


Non, voil&#224; comment je voulais le terminer: Linquisiteur se tait, il attend un moment la r&#233;ponse du Prisonnier. Son silence lui p&#232;se. Le Captif la &#233;cout&#233; tout le temps en le fixant de son p&#233;n&#233;trant et calme regard, visiblement d&#233;cid&#233; &#224; ne pas lui r&#233;pondre. Le vieillard voudrait quil lui d&#238;t quelque chose, f&#251;t-ce des paroles am&#232;res et terribles. Tout &#224; coup, le Prisonnier sapproche en silence du nonag&#233;naire et baise ses l&#232;vres exsangues. Cest toute la r&#233;ponse. Le vieillard tressaille, ses l&#232;vres remuent; il va &#224; la porte, louvre et dit Va-ten et ne reviens plus plus jamais! Et il le laisse aller dans les t&#233;n&#232;bres de la ville. Le Prisonnier sen va.


Et le vieillard?


Le baiser lui br&#251;le le c&#339;ur, mais il persiste dans son id&#233;e.


Et tu es avec lui, toi aussi! s&#233;cria am&#232;rement Aliocha.


Quelle absurdit&#233;, Aliocha! Ce nest quun po&#232;me d&#233;nu&#233; de sens, l&#339;uvre dun blanc-bec d&#233;tudiant qui na jamais fait de vers. Penses-tu que je veuille me joindre aux J&#233;suites, &#224; ceux qui ont corrig&#233; son &#339;uvre? Eh, Seigneur, que mimporte! je te lai d&#233;j&#224; dit; que jatteigne mes trente ans et puis je briserai ma coupe.


Et les tendres pousses, les tombes ch&#232;res, le ciel bleu, la femme aim&#233;e? Comment vivras-tu, quel sera ton amour pour eux? sexclama Aliocha avec douleur. Peut-on vivre avec tant denfer au c&#339;ur et dans la t&#234;te? Oui, tu les rejoindras; sinon, tu te suicideras, &#224; bout de forces.


Il y a en moi une force qui r&#233;siste &#224; tout! d&#233;clara Ivan avec un froid sourire.


Laquelle?


Celle des Karamazov la force quils empruntent &#224; leur bassesse.


Et qui consiste, nest-ce pas, &#224; se plonger dans la corruption, &#224; pervertir son &#226;me?


Cela se pourrait aussi Peut-&#234;tre y &#233;chapperai-je jusqu&#224; trente ans, et puis


Comment pourras-tu y &#233;chapper? Cest impossible, avec tes id&#233;es.


De nouveau en Karamazov!


Cest-&#224;-dire que tout est permis nest-ce pas?


Ivan fron&#231;a le sourcil et p&#226;lit &#233;trangement.


Ah, tu as saisi au vol ce mot, hier, qui a tant offens&#233; Mioussov et que Dmitri a r&#233;p&#233;t&#233; si na&#239;vement. Soit, tout est permis du moment quon la dit. Je ne me r&#233;tracte pas. Dailleurs, Mitia a assez bien formul&#233; la chose.


Aliocha le consid&#233;rait en silence.


&#192; la veille de partir, fr&#232;re, je pensais navoir que toi au monde; mais je vois maintenant, mon cher ermite, que, m&#234;me dans ton c&#339;ur, il ny a plus de place pour moi. Comme je ne renierai pas cette formule que tout est permis, alors cest toi qui me renieras, nest-ce pas?


Aliocha vint &#224; lui et le baisa doucement sur les l&#232;vres.


Cest un plagiat! s&#233;cria Ivan, soudain exalt&#233;, tu as emprunt&#233; cela &#224; mon po&#232;me. Je te remercie pourtant. Il est temps de partir, Aliocha, pour toi comme pour moi.


Ils sortirent. Sur le perron, ils sarr&#234;t&#232;rent.


&#201;coute, Aliocha, pronon&#231;a Ivan dun ton ferme, si je puis encore aimer les pousses printani&#232;res, ce sera gr&#226;ce &#224; ton souvenir. Il me suffira de savoir que tu es ici, quelque part, pour reprendre go&#251;t &#224; la vie. Es-tu content? Si tu veux, prends ceci pour une d&#233;claration damour. &#192; pr&#233;sent, allons chacun de notre c&#244;t&#233;. En voil&#224; assez, tu mentends. Cest-&#224;-dire que si je ne partais pas demain (ce nest gu&#232;re probable) et que nous nous rencontrions de nouveau, plus un mot sur ces questions. Je te le demande formellement. Et quant &#224; Dmitri, je te prie aussi de ne plus jamais me parler de lui. Le sujet est &#233;puis&#233;, nest-ce pas? En &#233;change, je te promets, vers trente ans, lorsque je voudrai jeter ma coupe, de revenir causer encore avec toi, o&#249; que tu sois, et fuss&#233;-je en Am&#233;rique. Cela mint&#233;ressera beaucoup alors de voir ce que tu seras devenu. Voil&#224; une promesse solennelle: nous nous disons adieu pour dix ans, peut-&#234;tre. Va retrouver ton Pater seraphicus, il se meurt; sil succombait en ton absence, tu men voudrais de tavoir retenu. Adieu; embrasse-moi encore une fois; et maintenant, va-ten


Ivan s&#233;loigna et suivit son chemin sans se retourner. Cest ainsi que Dmitri &#233;tait parti la veille, dans de tout autres conditions, il est vrai. Cette remarque bizarre traversa comme une fl&#232;che lesprit attrist&#233; dAliocha. Il demeura quelques instants &#224; suivre son fr&#232;re du regard. Tout &#224; coup, il remarqua, pour la premi&#232;re fois, quIvan se dandinait en marchant et quil avait, vu de dos, l&#233;paule droite plus basse que lautre. Mais soudain Aliocha fit volte-face et se dirigea presque en courant vers le monast&#232;re. La nuit tombait, un pressentiment ind&#233;finissable lenvahissait. Comme la veille, le vent s&#233;leva, et les pins centenaires bruissaient lugubrement quand il entra dans le bois de lermitage. Il courait presque. Pater seraphicus, o&#249; a-t-il pris ce nom [[106]: #_ftnref106 Probablement dans le Faust de Goethe, seconde partie, v. 7277 et suivants.]? Ivan, pauvre Ivan, quand te reverrai-je Voici lermitage, Seigneur! Oui, cest lui, le Pater seraphicus, qui me sauvera de lui pour toujours!


Plusieurs fois dans la suite, il s&#233;tonna davoir pu, apr&#232;s le d&#233;part dIvan, oublier si totalement Dmitri, quil s&#233;tait promis, le matin m&#234;me, de rechercher et de d&#233;couvrir, d&#251;t-il passer la nuit hors du monast&#232;re.



VI. O&#249; lobscurit&#233; r&#232;gne encore

De son c&#244;t&#233;, apr&#232;s avoir quitt&#233; Aliocha, Ivan Fiodorovitch se rendit chez son p&#232;re. Chose &#233;trange, il &#233;prouva tout &#224; coup une anxi&#233;t&#233; intol&#233;rable, qui grandissait &#224; mesure quil approchait de la maison. Ce n&#233;tait pas la sensation qui l&#233;tonnait, mais limpossibilit&#233; de la d&#233;finir. Il connaissait lanxi&#233;t&#233; par exp&#233;rience et n&#233;tait pas surpris de la ressentir au moment o&#249;, apr&#232;s avoir rompu avec tout ce qui le retenait en ces lieux, il allait sengager dans une voie nouvelle et inconnue, toujours aussi solitaire, plein despoir sans objet, de confiance excessive dans la vie, mais incapable de pr&#233;ciser son attente et ses esp&#233;rances. Mais, en cet instant, bien quil appr&#233;hend&#226;t linconnu, ce n&#233;tait point ce qui le tourmentait. Ne serait-ce pas le d&#233;go&#251;t de la maison paternelle? pensait-il.


On le dirait vraiment, tant elle me r&#233;pugne, bien que jen franchisse aujourdhui le seuil pour la derni&#232;re fois Mais non, ce nest pas &#231;a. Ce sont peut-&#234;tre les adieux avec Aliocha, apr&#232;s notre entretien. Je me suis tu si longtemps, sans daigner parler, et voil&#224; que jaccumule tant dabsurdit&#233;s. En r&#233;alit&#233;, ce pouvait &#234;tre le d&#233;pit de linexp&#233;rience et de la vanit&#233; juv&#233;niles, d&#233;pit de navoir pas r&#233;v&#233;l&#233; sa pens&#233;e, surtout avec un &#234;tre tel quAliocha, dont il attendait certainement beaucoup dans son for int&#233;rieur. Sans doute, ce d&#233;pit existait, c&#233;tait fatal, mais il y avait autre chose. &#202;tre anxieux jusqu&#224; la naus&#233;e et ne pouvoir pr&#233;ciser ce que je veux. Ne pas penser, peut-&#234;tre


Ivan Fiodorovitch essaya de ne pas penser, mais rien ny fit. Ce qui lirritait surtout, cest que cette anxi&#233;t&#233; avait une cause fortuite, ext&#233;rieure, il le sentait. Un &#234;tre ou un objet lobs&#233;dait vaguement, de m&#234;me quon a parfois devant les yeux, sans sen rendre compte, durant un travail ou une conversation anim&#233;e, quelque chose qui vous irrite jusqu&#224; la souffrance, jusqu&#224; ce que lid&#233;e vous vienne enfin d&#233;carter lobjet f&#226;cheux, souvent une bagatelle: une chose qui nest pas en place, un mouchoir tomb&#233; &#224; terre, un livre non rang&#233;, etc. Ivan, de fort m&#233;chante humeur, arriva &#224; la maison paternelle; &#224; quinze pas de la porte il leva les yeux et devina tout dun coup le motif de son trouble.


Assis sur un banc, pr&#232;s de la porte coch&#232;re, le valet Smerdiakov prenait le frais. Au premier regard Ivan comprit que ce Smerdiakov lui pesait et que son &#226;me ne pouvait le supporter. Ce fut comme un trait de lumi&#232;re. Tant&#244;t, tandis quAliocha lui racontait sa rencontre avec Smerdiakov, il avait ressenti une morne r&#233;pulsion, et, par contrecoup, de lanimosit&#233;. Ensuite, durant la conversation, il ny songea plus, mais, d&#232;s quil se retrouva seul, la sensation oubli&#233;e &#233;mergea de linconscient. Est-il possible que ce mis&#233;rable minqui&#232;te &#224; ce point? pensait-il exasp&#233;r&#233;.


En effet, depuis peu, surtout les derniers jours, Ivan Fiodorovitch avait pris cet homme en aversion. Lui-m&#234;me avait fini par remarquer cette antipathie grandissante. Ce qui laggravait peut-&#234;tre, cest quau d&#233;but de son s&#233;jour parmi nous, Ivan Fiodorovitch &#233;prouvait pour Smerdiakov une sorte de sympathie. Il lavait trouv&#233; dabord tr&#232;s original, et conversait habituellement avec lui, tout en le jugeant un peu born&#233; ou plut&#244;t inquiet, et sans comprendre ce qui pouvait bien tourmenter constamment ce contemplateur. Ils sentretenaient aussi de questions philosophiques, se demandant m&#234;me pourquoi la lumi&#232;re luisait le premier jour, alors que le soleil, la lune et les &#233;toiles navaient &#233;t&#233; cr&#233;&#233;s que le quatri&#232;me, et cherchant une solution &#224; ce probl&#232;me. Mais bient&#244;t Ivan Fiodorovitch se convainquit que Smerdiakov sint&#233;ressait m&#233;diocrement aux astres et quil lui fallait autre chose. Il manifestait un amour-propre excessif et offens&#233;. Cela d&#233;plut fort &#224; Ivan et engendra son aversion. Plus tard survinrent des incidents f&#226;cheux, lapparition de Grouchengnka, les d&#233;m&#234;l&#233;s de Dmitri avec son p&#232;re; il y eut des tracas. Bien que Smerdiakov en parl&#226;t toujours avec agitation, on ne pouvait jamais savoir ce quil d&#233;sirait pour lui-m&#234;me. Certains de ses d&#233;sirs, quand il les formulait involontairement, frappaient par leur incoh&#233;rence. C&#233;taient constamment des questions, des allusions quil nexpliquait pas, sinterrompant ou parlant dautre chose au moment le plus anim&#233;. Mais, ce qui exasp&#233;rait Ivan et avait achev&#233; de lui rendre Smerdiakov antipathique, c&#233;tait la familiarit&#233; choquante que celui-ci lui t&#233;moignait de plus en plus. Non quil f&#251;t impoli, au contraire; mais Smerdiakov en &#233;tait venu, Dieu sait pourquoi, &#224; se croire solidaire dIvan Fiodorovitch, sexprimait toujours comme sil existait entre eux une entente secr&#232;te connue deux seuls et incompr&#233;hensible &#224; leur entourage. Ivan Fiodorovitch fut longtemps &#224; comprendre la cause de sa r&#233;pulsion croissante, et ne sen &#233;tait rendu compte que tout derni&#232;rement. Il voulait passer irrit&#233; et d&#233;daigneux sans rien dire &#224; Smerdiakov, mais celui-ci se leva et ce geste r&#233;v&#233;la &#224; Ivan Fiodorovitch son d&#233;sir de lui parler en particulier. Il le regarda et sarr&#234;ta, et le fait dagir ainsi, au lieu de passer outre comme il en avait lintention, le bouleversa. Il consid&#233;rait avec col&#232;re et r&#233;pulsion cette figure deunuque, aux cheveux ramen&#233;s sur les tempes, avec une m&#232;che qui se dressait. L&#339;il gauche clignait malicieusement, comme pour lui dire: Tu ne passeras pas, tu vois bien que nous autres, gens desprit, nous avons &#224; causer. Ivan Fiodorovitch en fr&#233;mit.


Arri&#232;re, mis&#233;rable! Quy a-t-il de commun entre nous, imb&#233;cile! voulut-il s&#233;crier; mais au lieu de cette algarade et &#224; son grand &#233;tonnement, il prof&#233;ra tout autre chose:


Mon p&#232;re dort-il encore? demanda-t-il dun ton r&#233;sign&#233; et, sans y penser, il sassit sur le banc.


Un instant, il eut presque peur, il se le rappela apr&#232;s coup. Smerdiakov, debout devant lui, les mains derri&#232;re le dos, le regardait avec assurance, presque avec s&#233;r&#233;nit&#233;.


Il repose encore, dit-il sans se presser. (Cest lui qui ma adress&#233; le premier la parole!) Vous m&#233;tonnez, monsieur, ajouta-t-il apr&#232;s un silence, les yeux baiss&#233;s avec affectation, en jouant du bout de sa bottine vernie, le pied droit en avant.


Quest-ce qui t&#233;tonne? demanda s&#232;chement Ivan Fiodorovitch, seffor&#231;ant de se contenir, mais &#233;c&#339;ur&#233; de ressentir une vive curiosit&#233;, quil voulait satisfaire &#224; tout prix.


Pourquoi nallez-vous pas &#224; Tchermachnia? demanda Smerdiakov avec un sourire familier. Tu dois comprendre mon sourire si tu es un homme desprit, semblait dire son &#339;il gauche.


Quirais-je faire &#224; Tchermachnia? s&#233;tonna Ivan Fiodorovitch.


Il y eut un silence.


Fiodor Pavlovitch vous en a instamment pri&#233;, dit-il enfin, sans se presser, comme sil nattachait aucune importance &#224; sa r&#233;ponse: Je tindique un motif de troisi&#232;me ordre, uniquement pour dire quelque chose.


Eh diable! parle plus clairement. Que veux-tu? s&#233;cria Ivan Fiodorovitch que la col&#232;re rendait grossier.


Smerdiakov ramena son pied droit vers la gauche, se redressa, toujours avec le m&#234;me sourire flegmatique.


Rien de s&#233;rieux C&#233;tait pour dire quelque chose.


Nouveau silence. Ivan Fiodorovitch comprenait quil aurait d&#251; se lever, se f&#226;cher; Smerdiakov se tenait devant lui et semblait attendre: Voyons, te f&#226;cheras-tu ou non? Il en avait du moins limpression. Enfin il fit un mouvement pour se lever. Smerdiakov saisit linstant.


Une terrible situation que la mienne, Ivan Fiodorovitch; je ne sais comment me tirer daffaire dit-il dun ton ferme; apr&#232;s quoi il soupira. Ivan se rassit.


Tous deux ont perdu la t&#234;te, on dirait des enfants. Je parle de votre p&#232;re et de votre fr&#232;re Dmitri Fiodorovitch. Tout &#224; lheure, Fiodor Pavlovitch va se lever et me demander &#224; chaque instant jusqu&#224; minuit et m&#234;me apr&#232;s: Pourquoi nest-elle pas venue? Si Agraf&#233;na Alexandrovna ne vient pas (je crois quelle nen a pas du tout lintention), il sen prendra encore &#224; moi demain matin: Pourquoi nest-elle pas venue? Quand viendra-t-elle? Comme si c&#233;tait ma faute! De lautre c&#244;t&#233;, cest la m&#234;me histoire; &#224; la nuit tombante, parfois avant, votre fr&#232;re survient, arm&#233;: Prends garde, coquin, g&#226;te-sauce, si tu la laisses passer sans me pr&#233;venir, je te tuerai le premier! Le matin, il me tourmente comme Fiodor Pavlovitch, si bien que je parais aussi responsable devant lui de ce que sa dame nest pas venue. Leur col&#232;re grandit tous les jours, au point que je songe parfois &#224; m&#244;ter la vie, tellement jai peur. Je nattends rien de bon.


Pourquoi tes-tu m&#234;l&#233; de cela? Pourquoi es-tu devenu lespion de Dmitri?


Comment faire autrement? Dailleurs, je ne me suis m&#234;l&#233; de rien, si vous voulez le savoir. Au d&#233;but je me taisais, nosant r&#233;pliquer. Il a fait de moi son serviteur. Depuis ce sont des menaces continuelles: Je te tuerai, coquin, si tu la laisses passer. Je suis s&#251;r, monsieur, davoir demain une longue crise.


Quelle crise?


Mais une longue crise. Elle durera plusieurs heures, un jour ou deux, peut-&#234;tre. Une fois, elle a dur&#233; trois jours, o&#249; je suis rest&#233; sans connaissance. J&#233;tais tomb&#233; du grenier. Fiodor Pavlovitch envoya chercher Herzenstube, qui prescrivit de la glace sur le cr&#226;ne, puis un autre rem&#232;de. Jai failli mourir.


Mais on dit quil est impossible de pr&#233;voir les crises d&#233;pilepsie. Do&#249; peux-tu savoir que ce sera demain? demanda Ivan Fiodorovitch avec une curiosit&#233; o&#249; il entrait de la col&#232;re.


Cest vrai.


De plus, tu &#233;tais tomb&#233; du grenier cette fois-l&#224;.


Je peux en tomber demain, car jy monte tous les jours. Si ce nest pas au grenier, je tomberai &#224; la cave. Jy descends aussi chaque jour.


Ivan le consid&#233;ra longuement.


Tu manigances quelque chose que je ne comprends pas bien, fit-il &#224; voix basse, mais dun air mena&#231;ant. Nas-tu pas lintention de simuler une crise pour trois jours?


Si je pouvais simuler  ce nest quun jeu quand on en a lexp&#233;rience  jaurais pleinement le droit de recourir &#224; ce moyen pour sauver ma vie, car lorsque je suis dans cet &#233;tat, m&#234;me si Agraf&#233;na Alexandrovna venait, votre fr&#232;re ne pourrait pas demander des comptes &#224; un malade. Il aurait honte.


Eh diable! s&#233;cria Ivan Fiodorovitch, les traits contract&#233;s par la col&#232;re, quas-tu &#224; craindre toujours pour ta vie? Les menaces de Dmitri sont les propos dun homme furibond, rien de plus. Il tuera quelquun, mais pas toi.


Il me tuerait comme une mouche, moi le premier. Je crains davantage de passer pour son complice, sil attaquait follement son p&#232;re.


Pourquoi taccuserait-on de complicit&#233;?


Parce que je lui ai r&#233;v&#233;l&#233; en secret les signaux.


Quels signaux? Que le diable temporte! Parle clairement.


Je dois avouer, tra&#238;na Smerdiakov dun air doctoral, que nous avons un secret, Fiodor Pavlovitch et moi. Vous savez sans doute que depuis quelques jours il se verrouille sit&#244;t la nuit venue. Ces temps, vous rentrez de bonne heure, vous montez tout de suite chez vous; m&#234;me vous n&#234;tes pas sorti du tout; aussi vous ignorez peut-&#234;tre avec quel soin il se barricade. Si Grigori Vassili&#233;vitch venait, il ne lui ouvrirait quen reconnaissant sa voix. Mais Grigori Vassili&#233;vitch ne vient pas, parce que maintenant je suis seul &#224; son service dans ses appartements  il en a d&#233;cid&#233; ainsi depuis cette intrigue avec Agraf&#233;na Alexandrovna; dapr&#232;s ses instructions je passe la nuit dans le pavillon; jusqu&#224; minuit je dois monter la garde, surveiller la cour au cas o&#249; elle viendrait; depuis quelques jours lattente le rend fou. Il raisonne ainsi: on dit quelle a peur de lui (de Dmitri Fiodorovitch, sentend), donc elle viendra la nuit par la cour; guette-la jusqu&#224; minuit pass&#233;. D&#232;s quelle sera l&#224;, cours frapper &#224; la porte ou &#224; la fen&#234;tre dans le jardin, deux fois doucement, comme &#231;a, puis trois fois plus vite, toc, toc, toc. Alors je comprendrai que cest elle et touvrirai doucement la porte. Il ma donn&#233; un autre signal pour les cas extraordinaires, dabord deux coups vite, toc toc, puis, apr&#232;s un intervalle, une fois fort. Il comprendra quil y a du nouveau et mouvrira, je ferai mon rapport. Cela au cas o&#249; lon viendrait de la part dAgraf&#233;na Alexandrovna, ou si Dmitri Fiodorovitch survenait, afin de signaler son approche. Il a tr&#232;s peur de lui et m&#234;me sil &#233;tait enferm&#233; avec sa belle et que lautre arrive, je suis tenu de len informer imm&#233;diatement, en frappant trois fois. Le premier signal, cinq coups, veut donc dire: Agraf&#233;na Alexandrovna est arriv&#233;e; le second trois coups, signifie Affaire urgente. Il men a fait la d&#233;monstration plusieurs fois. Et comme personne au monde ne conna&#238;t ces signes, except&#233; lui et moi, il mouvrira sans h&#233;siter ni appeler (il craint fort de faire du bruit). Or, Dmitri Fiodorovitch est au courant de ces signaux.


Pourquoi? Cest toi qui les as transmis? Comment as-tu os&#233;?


Javais peur. Pouvais-je garder le secret? Dmitri Fiodorovitch insistait chaque jour: Tu me trompes, tu me caches quelque chose! Je te romprai les jambes. Jai parl&#233; pour lui prouver ma soumission et le persuader que je ne le trompe pas, bien au contraire.


Eh bien, si tu penses quil veut entrer au moyen de ce signal, emp&#234;che-le!


Et si jai ma crise, comment len emp&#234;cherai-je, en admettant que je lose? Il est si violent!


Que le diable temporte! pourquoi es-tu si s&#251;r davoir une crise demain? Tu te moques de moi!


Je ne me le permettrais pas; dailleurs, ce nest pas le moment de rire. Je pressens que jaurai une crise, rien que la peur la provoquera.


Si tu es couch&#233;, cest Grigori qui veillera. Pr&#233;viens-le, il lemp&#234;chera dentrer.


Je nose pas r&#233;v&#233;ler les signaux &#224; Grigori Vassili&#233;vitch sans la permission de Monsieur. Dailleurs, Grigori Vassili&#233;vitch est souffrant depuis hier et Marthe Ignati&#232;vna se pr&#233;pare &#224; le soigner. Cest fort curieux: elle conna&#238;t et tient en r&#233;serve une infusion tr&#232;s forte, faite avec une certaine herbe, cest un secret. Trois fois par an, elle donne ce rem&#232;de &#224; Grigori Vassili&#233;vitch, quand il a son lumbago et quil est comme paralys&#233;. Elle prend une serviette imbib&#233;e de cette liqueur et lui en frotte le dos une demi-heure, jusqu&#224; ce quil ait la peau rougie et m&#234;me enfl&#233;e. Puis elle lui donne &#224; boire le reste du flacon, en r&#233;citant une pri&#232;re. Elle en prend elle-m&#234;me un peu. Tous deux, nayant pas lhabitude de boire, tombent sur place et sendorment dun profond sommeil qui dure longtemps. Au r&#233;veil, Grigori Vassili&#233;vitch est presque toujours gu&#233;ri, tandis que sa femme a la migraine. De sorte que si demain Marthe Ignati&#232;vna met son projet &#224; ex&#233;cution, ils nentendront gu&#232;re Dmitri Fiodorovitch et le laisseront entrer. Ils dormiront.


Tu radotes. Tout sarrangera comme expr&#232;s: toi tu auras ta crise, les autres seront endormis. Cest &#224; croire que tu as des intentions, sexclama Ivan Fiodorovitch en fron&#231;ant le sourcil.


Comment pourrais-je arranger tout cela et &#224; quoi bon, alors que tout d&#233;pend uniquement de Dmitri Fiodorovitch? Sil veut agir, il agira, sinon je nirai pas le chercher pour le pousser chez son p&#232;re.


Mais pourquoi viendrait-il, et en cachette encore, si Agraf&#233;na Alexandrovna ne vient pas, comme tu le dis toi-m&#234;me, poursuivit Ivan Fiodorovitch p&#226;le de col&#232;re. Moi aussi, jai toujours pens&#233; que c&#233;tait une fantaisie du vieux, que jamais cette cr&#233;ature ne viendrait chez lui. Pourquoi donc Dmitri forcerait-il la porte? Parle, je veux conna&#238;tre ta pens&#233;e.


Vous savez vous-m&#234;me pourquoi il viendra, que vous importe ce que je pense? Il viendra par animosit&#233; ou par d&#233;fiance, si je suis malade, par exemple; il aura des doutes et voudra explorer lui-m&#234;me lappartement, comme hier soir, voir si elle ne serait pas entr&#233;e &#224; son insu. Il sait aussi que Fiodor Pavlovitch a pr&#233;par&#233; une grande enveloppe contenant trois mille roubles, scell&#233;e de trois cachets et nou&#233;e dun ruban. Il a &#233;crit de sa propre main: Pour mon ange, Grouchegnka, si elle veut venir. Trois jours apr&#232;s, il a ajout&#233;: Pour ma poulette.


Quelle absurdit&#233;! s&#233;cria Ivan Fiodorovitch hors de lui. Dmitri nira pas voler de largent et tuer son p&#232;re en m&#234;me temps. Hier, il aurait pu le tuer comme un fou furieux &#224; cause de Grouchegnka, mais il nira pas voler.


Il a un extr&#234;me besoin dargent, Ivan Fiodorovitch. Vous ne pouvez m&#234;me pas vous en faire une id&#233;e, expliqua Smerdiakov avec un grand calme et tr&#232;s nettement. Dailleurs, il estime que ces trois mille roubles lui appartiennent et ma d&#233;clar&#233;: Mon p&#232;re me redoit juste trois mille roubles. De plus, Ivan Fiodorovitch, consid&#233;rez ceci: il est presque s&#251;r quAgraf&#233;na Alexandrovna, si elle le veut bien, obligera Fiodor Pavlovitch &#224; l&#233;pouser. Je dis comme &#231;a quelle ne viendra pas, mais peut-&#234;tre voudra-t-elle davantage, cest-&#224;-dire devenir une dame. Je sais que son amant, le marchand Samsonov, lui a dit franchement que ce ne serait pas une mauvaise affaire. Elle-m&#234;me nest pas sotte; elle na aucune raison d&#233;pouser un gueux comme Dmitri Fiodorovitch. Dans ce cas, Ivan Fiodorovitch, vous pensez bien que ni vous ni vos fr&#232;res nh&#233;riterez de votre p&#232;re, pas un rouble, car si Agraf&#233;na Alexandrovna l&#233;pouse, cest pour mettre tout &#224; son nom. Que votre p&#232;re meure maintenant, vous recevrez chacun quarante mille roubles, m&#234;me Dmitri Fiodorovitch quil d&#233;teste tant, car son testament nest pas encore fait Dmitri Fiodorovitch est au courant de tout cela


Les traits dIvan se contract&#232;rent. Il rougit.


Pourquoi donc, interrompit-il brusquement, me conseillais-tu de partir &#224; Tchermachnia? Quentendais-tu par l&#224;? Apr&#232;s mon d&#233;part, il arrivera ici quelque chose.


Il haletait.


Tout juste, dit pos&#233;ment Smerdiakov, tout en fixant Ivan Fiodorovitch.


Comment, tout juste? r&#233;p&#233;ta Ivan Fiodorovitch, t&#226;chant de se contenir, le regard mena&#231;ant.


Jai dit cela par piti&#233; pour vous. &#192; votre place, je l&#226;cherais tout pour m&#233;carter dune mauvaise affaire, r&#233;pliqua Smerdiakov dun air d&#233;gag&#233;.


Tous deux se turent.


Tu mas lair dun fameux imb&#233;cile et dun parfait gredin!


Ivan Fiodorovitch se leva dun bond. Il voulait franchir la petite porte, mais sarr&#234;ta et revint vers Smerdiakov. Alors il se passa quelque chose d&#233;trange: Ivan Fiodorovitch se mordit les l&#232;vres, serra les poings et faillit se jeter sur Smerdiakov. Lautre sen aper&#231;ut &#224; temps, frissonna, se rejeta en arri&#232;re. Mais rien de f&#226;cheux narriva et Ivan Fiodorovitch, silencieux et perplexe, se dirigea vers la porte.


Je pars demain pour Moscou, si tu veux le savoir, demain matin, voil&#224; tout! cria-t-il hargneusement, surpris apr&#232;s coup davoir pu dire cela &#224; Smerdiakov.


Cest parfait, r&#233;pliqua lautre, comme sil sy attendait. Seulement, on pourrait vous t&#233;l&#233;graphier &#224; Moscou, sil arrivait quelque chose.


Ivan Fiodorovitch se retourna de nouveau, mais un changement subit s&#233;tait op&#233;r&#233; en Smerdiakov. Sa familiarit&#233; nonchalante avait disparu; tout son visage exprimait une attention et une attente extr&#234;mes, bien que timides et serviles. Najouteras-tu rien? lisait-on dans son regard fix&#233; sur Ivan Fiodorovitch.


Est-ce quon ne me rappellerait pas aussi de Tchermachnia, sil arrivait quelque chose? s&#233;cria Ivan Fiodorovitch, &#233;levant la voix sans savoir pourquoi.


&#192; Tchermachnia aussi on vous avisera, murmura Smerdiakov &#224; voix basse, sans cesser de regarder Ivan dans les yeux.


Seulement Moscou est loin, Tchermachnia est pr&#232;s; regrettes-tu les frais du voyage, que tu insistes pour Tchermachnia, ou me plains-tu davoir &#224; faire un grand d&#233;tour?


Tout juste, murmura Smerdiakov, dune voix mal assur&#233;e et avec un sourire vil, sappr&#234;tant de nouveau &#224; bondir en arri&#232;re.


Mais, &#224; sa grande surprise, Ivan Fiodorovitch &#233;clata de rire. La porte pass&#233;e, il riait encore. Qui le&#251;t observ&#233; en cet instant naurait pas attribu&#233; ce rire &#224; la gaiet&#233;. Lui-m&#234;me naurait pu expliquer ce quil &#233;prouvait. Il marchait machinalement.



VII. Il y a plaisir &#224; causer avec un homme desprit

Il parlait de m&#234;me. Rencontrant Fiodor Pavlovitch au salon, il lui cria en gesticulant: Je monte chez moi, je nentre pas chez vous au revoir! Et il passa en &#233;vitant de regarder son p&#232;re. Sans doute, son d&#233;go&#251;t pour le vieux lemporta en cet instant, mais cette animosit&#233; manifest&#233;e avec un tel sans-g&#234;ne surprit Fiodor Pavlovitch lui-m&#234;me. Il avait &#233;videmment quelque chose de press&#233; &#224; dire &#224; son fils et &#233;tait venu &#224; sa rencontre dans cette intention; &#224; ce gracieux accueil, il se tut et le suivit dun regard ironique jusqu&#224; ce quil e&#251;t disparu.


Qua-t-il donc? demanda-t-il &#224; Smerdiakov qui survenait.


Il est f&#226;ch&#233;, Dieu sait pourquoi, r&#233;pondit &#233;vasivement Smerdiakov.


Au diable sa bouderie! D&#233;p&#234;che-toi de donner le samovar et va-ten. Rien de nouveau?


Ce furent alors les questions dont Smerdiakov venait de se plaindre &#224; Ivan Fiodorovitch, concernant la visiteuse attendue, et nous les passons sous silence. Une demi-heure apr&#232;s, la maison &#233;tait close, et le vieux toqu&#233; se mit &#224; marcher de long en large, le c&#339;ur palpitant, attendant le signal convenu. Parfois, il regardait les fen&#234;tres sombres, mais il ne voyait que la nuit.


Il &#233;tait d&#233;j&#224; fort tard et Ivan Fiodorovitch ne dormait pas. Il m&#233;ditait et ne se coucha qu&#224; deux heures. Nous nexposerons pas le cours de ses pens&#233;es; le moment nest pas venu dentrer dans cette &#226;me; elle aura son tour. La t&#226;che sera dailleurs malais&#233;e, car ce n&#233;taient pas des pens&#233;es qui le harcelaient mais une sorte dagitation vague. Lui-m&#234;me sentait quil perdait pied. Des d&#233;sirs &#233;tranges le tourmentaient: ainsi, apr&#232;s minuit, il &#233;prouva une envie irr&#233;sistible de descendre, douvrir la porte et daller dans le pavillon rosser Smerdiakov, mais si on lui avait demand&#233; pourquoi, il naurait pas pu indiquer un seul motif, sauf peut-&#234;tre que ce faquin lui &#233;tait devenu odieux, comme le pire offenseur qui exist&#226;t. Dautre part, une timidit&#233; inexplicable, humiliante, lenvahit &#224; plusieurs reprises, paralysant ses forces physiques. La t&#234;te lui tournait. Une sensation de haine laiguillonnait, un d&#233;sir de se venger de quelquun. Il ha&#239;ssait m&#234;me Aliocha, en se rappelant leur r&#233;cente conversation, et, par instants, il se d&#233;testait lui-m&#234;me. Il avait oubli&#233; Catherine Ivanovna et sen &#233;tonna par la suite, se rappelant que la veille, lorsquil se vantait devant elle de partir le lendemain pour Moscou, il se disait &#224; lui-m&#234;me: Cest absurde, tu ne partiras pas, et tu ne rompras pas si facilement, fanfaron! Longtemps apr&#232;s, Ivan Fiodorovitch se souvint avec r&#233;pulsion que cette nuit-l&#224; il allait doucement, comme sil craignait d&#234;tre aper&#231;u, ouvrir la porte, sortait sur le palier et &#233;coutait son p&#232;re aller et venir au rez-de-chauss&#233;e; il &#233;coutait longtemps, avec une bizarre curiosit&#233;, retenant son souffle et le c&#339;ur battant; lui-m&#234;me ignorait pourquoi il agissait ainsi. Toute sa vie il traita ce proc&#233;d&#233; d indigne, le consid&#233;rant au fond de son &#226;me comme le plus vil quil e&#251;t &#224; se reprocher. Il n&#233;prouvait alors aucune haine pour Fiodor Pavlovitch, mais seulement une curiosit&#233; intense; que pouvait-il bien faire en bas? Il le voyait regardant les fen&#234;tres sombres, sarr&#234;tant soudain au milieu de la chambre pour &#233;couter si lon ne frappait pas. Deux fois, Ivan Fiodorovitch sortit ainsi sur le palier. Vers deux heures, quand tout fut calme, il se coucha, avide de sommeil, car il se sentait ext&#233;nu&#233;. En v&#233;rit&#233;, il sendormit profond&#233;ment, sans r&#234;ves, et quand il se r&#233;veilla, il faisait d&#233;j&#224; jour. En ouvrant les yeux, il fut surpris de se sentir une &#233;nergie extraordinaire, se leva, shabilla rapidement, et se mit &#224; faire sa malle. Justement, la blanchisseuse lui avait rapport&#233; son linge et il souriait en pensant que rien ne sopposait &#224; son brusque d&#233;part. Il &#233;tait brusque, en effet. Bien quIvan Fiodorovitch e&#251;t d&#233;clar&#233; la veille &#224; Catherine Ivanovna, &#224; Aliocha, &#224; Smerdiakov, quil partait le lendemain pour Moscou, il se rappelait quen se mettant au lit il ne pensait pas &#224; partir; du moins il ne se doutait pas quen se r&#233;veillant il commencerait par faire sa malle. Enfin, elle fut pr&#234;te, ainsi que son sac de voyage; il &#233;tait d&#233;j&#224; neuf heures lorsque Marthe Ignati&#232;vna vint lui demander comme dhabitude: Prendrez-vous le th&#233; chez vous, ou descendrez-vous? Il descendit presque gai, bien que ses paroles et ses gestes trahissent une certaine agitation.


Il salua affablement son p&#232;re, sinforma m&#234;me de sa sant&#233;, mais sans attendre sa r&#233;ponse, lui d&#233;clara quil partait dans une heure pour Moscou, et pria quon command&#226;t des chevaux. Le vieillard l&#233;couta sans le moindre &#233;tonnement, n&#233;gligea m&#234;me de prendre par convenance un air afflig&#233;; en revanche, il se tr&#233;moussa, se rappelant fort &#224; propos une affaire importante pour lui.


Ah! comme tu es bizarre! Tu ne mas rien dit hier. Nimporte, il nest pas trop tard. Fais-moi un grand plaisir, mon cher, passe par Tchermachnia. Tu nas qu&#224; tourner &#224; gauche &#224; la station de Volovia, une douzaine de verstes au plus, et tu y es.


Excusez, je ne puis; il y a quatre-vingts verstes jusqu&#224; la station, le train de Moscou part &#224; sept heures du soir, jai juste le temps.


Tu as bien le temps de regagner Moscou; aujourdhui va &#224; Tchermachnia. Quest-ce que &#231;a te co&#251;te de tranquilliser ton p&#232;re? Si je n&#233;tais pas occup&#233;, jy serais all&#233; moi-m&#234;me depuis longtemps, car laffaire est urgente, mais ce nest pas le moment de mabsenter Vois-tu, je poss&#232;de des bois, en deux lots, &#224; B&#233;guitchev et &#224; Diatchkino, dans les landes. Les Maslov, p&#232;re et fils, des marchands, noffrent que huit mille roubles pour la coupe; lann&#233;e derni&#232;re, il sest pr&#233;sent&#233; un acheteur, il en donnait douze mille, mais il nest pas dici, note bien. Car il ny a pas preneur chez les gens dici. Les Maslov, qui ont des centaines de mille roubles, font la loi: il faut accepter leurs conditions, personne nose ench&#233;rir sur eux. Or, le P&#232;re Ilinski ma signal&#233;, jeudi dernier, larriv&#233;e de Gorstkine, un autre marchand; je le connais, il a lavantage de n&#234;tre pas dici, mais de Pogr&#233;bov, il ne craint donc pas les Maslov. Il offre onze mille roubles, tu mentends? Il ne restera l&#224;-bas quune semaine au plus, m&#233;crit le pope. Tu irais n&#233;gocier laffaire avec lui


&#201;crivez donc au pope, il sen chargera.


Il ne saura pas, voil&#224; le hic. Ce pope ny entend rien. Il vaut son pesant dor, je lui confierais vingt mille roubles sans re&#231;u, mais il na pas de flair, on dirait un enfant. Pourtant cest un &#233;rudit, figure-toi. Ce Gorstkine a lair dun croquant, il porte une blouse bleue, mais cest un parfait coquin; et par malheur, il ment, et parfois &#224; tel point quon se demande pourquoi. Une fois, il a racont&#233; que sa femme &#233;tait morte et quil s&#233;tait remari&#233;; il ny avait pas un mot de vrai; sa femme est toujours l&#224; et le bat r&#233;guli&#232;rement. Il sagit donc, maintenant, de savoir sil est vraiment preneur &#224; onze mille roubles.


Mais, moi non plus, je nentends rien &#224; ces sortes daffaires.


Attends, tu ten tireras, je vais te donner son signalement, &#224; ce Gorstkine, il y a longtemps que je suis en relations daffaires avec lui. Vois-tu, il faut regarder sa barbe, quil a rousse et vilaine. Quand elle sagite et que lui-m&#234;me se f&#226;che en parlant, &#231;a va bien, il dit la v&#233;rit&#233; et veut conclure; mais sil caresse sa barbe de la main gauche en souriant, cest quil veut vous rouler, il triche. Inutile de regarder ses yeux, cest de leau trouble; regarde sa barbe. Son vrai nom nest pas Gorstkine, mais Liagavi; seulement, ne lappelle pas Liagavi, il soffenserait [[107]: #_ftnref107Liagavi veut dire: chien courant]. Si tu vois que laffaire sarrange, &#233;cris-moi un mot. Maintiens le prix de onze mille roubles, tu peux baisser de mille, mais pas davantage. Pense donc, huit et onze, cela fait trois mille de diff&#233;rence. Cest pour moi de largent trouv&#233;, et jen ai extr&#234;mement besoin. Si tu mannonces que cest s&#233;rieux, je trouverai bien le temps dy aller et de terminer. &#192; quoi bon me d&#233;placer maintenant, si le pope se trompe? Eh bien! iras-tu ou non?


Eh! je nai pas le temps, dispensez-moi.


Rends ce service &#224; ton p&#232;re, je men souviendrai. Vous &#234;tes tous des sans-c&#339;ur. Quest-ce pour toi quun jour ou deux? O&#249; vas-tu maintenant, &#224; Venise? Elle ne va pas s&#233;crouler, ta Venise. Jaurais bien envoy&#233; Aliocha, mais est-ce quil sy conna&#238;t? Tandis que toi, tu es malin, je le vois bien. Tu nes pas marchand de bois, mais tu as des yeux. Il sagit de voir si cet homme parle s&#233;rieusement ou non. Je le r&#233;p&#232;te, regarde sa barbe: si elle remue, cest s&#233;rieux.


Alors, vous me poussez vous-m&#234;me &#224; cette maudite Tchermachnia, s&#233;cria Ivan avec un mauvais sourire.


Fiodor Pavlovitch ne remarqua pas ou ne voulut pas remarquer la m&#233;chancet&#233; et ne retint que le sourire.


Ainsi, tu y vas, tu y vas? Je vais te donner un billet.


Je ne sais pas, je d&#233;ciderai cela en route.


Pourquoi en route, d&#233;cide maintenant. Laffaire r&#233;gl&#233;e, &#233;cris-moi deux lignes, remets-les au pope, qui me fera parvenir ton billet. Apr&#232;s quoi, tu seras libre de partir pour Venise. Le pope te conduira en voiture &#224; la station de Volovia.


Le vieillard exultait; il &#233;crivit un mot, on envoya chercher une voiture, on servit un petit d&#233;jeuner, du cognac. La joie le rendait ordinairement expansif, mais cette fois il semblait se contenir. Pas un mot au sujet de Dmitri. Nullement affect&#233; par la s&#233;paration, il ne trouvait rien &#224; dire. Ivan Fiodorovitch en fut frapp&#233;: Je lennuyais, pensait-il. En accompagnant son fils, le vieux sagita comme sil voulait lembrasser. Mais Ivan Fiodorovitch sempressa de lui tendre la main, visiblement d&#233;sireux d&#233;viter le baiser. Il comprit aussit&#244;t et sarr&#234;ta.


Dieu te garde, r&#233;p&#233;ta-t-il du perron. Tu reviendras bien une fois? Cela me fera toujours plaisir de te voir. Que le Christ soit avec toi!


Ivan Fiodorovitch monta dans le tarantass[[108]: #_ftnref108 Voiture de voyage dont la caisse est pos&#233;e sur de longues poutres flexibles.].


Adieu, Ivan, ne men veuille pas! lui cria une derni&#232;re fois son p&#232;re.


Les domestiques, Smerdiakov, Marthe, Grigori, &#233;taient venus lui faire leurs adieux. Ivan leur donna &#224; chacun dix roubles. Smerdiakov accourut pour arranger le tapis.


Tu vois, je vais &#224; Tchermachnia laissa tout &#224; coup &#233;chapper Ivan comme malgr&#233; lui et avec un rire nerveux. Il se le rappela longtemps ensuite.


Cest donc vrai, ce quon dit: il y a plaisir &#224; causer avec un homme desprit, r&#233;pliqua Smerdiakov avec un regard p&#233;n&#233;trant.


Le tarantass partit au galop. Le voyageur &#233;tait pr&#233;occup&#233;, mais il regardait avidement les champs, les coteaux, une bande doies sauvages qui volaient haut dans le ciel clair. Tout &#224; coup, il &#233;prouva une sensation de bien-&#234;tre. Il essaya de causer avec le voiturier et sint&#233;ressa fort &#224; une r&#233;ponse du moujik; mais bient&#244;t il se rendit compte que son esprit &#233;tait ailleurs. Il se tut, respirant avec d&#233;lices lair pur et frais. Le souvenir dAliocha et de Catherine Ivanovna lui traversa lesprit; il sourit doucement, souffla sur ces chers fant&#244;mes, et ils s&#233;vanouirent. Plus tard! pensa-t-il. On atteignit vivement le relais, on rempla&#231;a les chevaux pour se diriger sur Volovia. Pourquoi y a-t-il plaisir &#224; causer avec un homme desprit, quentendait-il par l&#224;? se demanda-t-il soudain. Pourquoi lui ai-je dit que jallais &#224; Tchermachnia?


Arriv&#233; &#224; la station de Volovia, Ivan descendit, les voituriers lentour&#232;rent; il fit le prix pour Tchermachnia, douze verstes par un chemin vicinal. Il ordonna datteler, entra dans le local, regarda la pr&#233;pos&#233;e, ressortit sur le perron.


Je ne vais pas &#224; Tchermachnia. Ai-je le temps, les gars, darriver &#224; sept heures &#224; la gare?


&#192; votre service. Faut-il atteler?


&#192; linstant m&#234;me. Est-ce que lun de vous va demain &#224; la ville?


Oui. Dmitri y va.


Pourrais-tu, Dmitri, me rendre un service? Va chez mon p&#232;re, Fiodor Pavlovitch Karamazov, et dis-lui que je ne suis pas all&#233; &#224; Tchermachnia.


Pourquoi pas? Nous connaissons Fiodor Pavlovitch depuis longtemps.


Tiens, voici un pourboire, car il ne faut pas compter sur lui dit gaiement Ivan Fiodorovitch.


Cest bien vrai, fit Dmitri en riant. Merci, monsieur, je ferai votre commission


&#192; sept heures du soir, Ivan monta dans le train de Moscou. Arri&#232;re tout le pass&#233;! Cest fini pour toujours. Que je nen entende plus parler! Vers un nouveau monde, vers de nouvelles terres, sans regarder en arri&#232;re! Mais soudain son &#226;me sassombrit et une tristesse telle quil nen avait jamais ressenti lui &#233;treignit le c&#339;ur. Il m&#233;dita toute la nuit. Le matin seulement, en arrivant &#224; Moscou, il se ressaisit.


Je suis un mis&#233;rable! se dit-il.


Apr&#232;s le d&#233;part de son fils, Fiodor Pavlovitch se sentit le c&#339;ur l&#233;ger. Pendant deux heures, il fut presque heureux, le cognac aidant, lorsque survint un incident f&#226;cheux qui le consterna: Smerdiakov, en se rendant &#224; la cave, d&#233;gringola de la premi&#232;re marche de lescalier. Marthe Ignati&#232;vna, qui se trouvait dans la cour, ne vit pas la chute, mais entendit son cri, le cri bizarre de l&#233;pileptique en proie &#224; une crise, elle le connaissait bien. Avait-il eu une attaque en descendant les marches qui lavait fait rouler jusquen bas sans connaissance, ou bien &#233;tait-ce la chute et la commotion qui lavaient provoqu&#233;e, on nen savait rien. Toujours est-il quon le trouva au fond de la cave, se tordant dans dhorribles convulsions, l&#233;cume aux l&#232;vres. Dabord on crut quil s&#233;tait contusionn&#233;, fractur&#233; un membre, mais le Seigneur lavait pr&#233;serv&#233;, suivant lexpression de Marthe Ignati&#232;vna. Il &#233;tait indemne; pourtant ce fut toute une affaire de le remonter. On y parvint avec laide des voisins. Fiodor Pavlovitch, qui assistait &#224; lop&#233;ration, donna un coup de main. Il &#233;tait boulevers&#233;. Le malade demeurait sans connaissance: la crise, qui avait cess&#233;, recommen&#231;a; on en conclut que les choses se passeraient comme lann&#233;e pr&#233;c&#233;dente, lorsquil &#233;tait tomb&#233; du grenier. On lui avait alors mis de la glace sur le cr&#226;ne; il en restait dans la cave que Marthe Ignati&#232;vna utilisa. Vers le soir, Fiodor Pavlovitch envoya chercher le docteur Herzenstube, qui arriva aussit&#244;t. Apr&#232;s avoir examin&#233; attentivement le malade (c&#233;tait le m&#233;decin le plus m&#233;ticuleux du gouvernement, un petit vieux respectable), il conclut que c&#233;tait une crise extraordinaire, pouvant amener des complications; que, pour le moment, il ne comprenait pas bien, mais que, le lendemain matin, si les rem&#232;des prescrits navaient pas agi, il tenterait un autre traitement. On coucha le malade dans le pavillon, dans une petite chambre attenante &#224; celle de Grigori. Ensuite, Fiodor Pavlovitch neut que des d&#233;sagr&#233;ments. Le potage pr&#233;par&#233; par Marthe Ignati&#232;vna &#233;tait de leau de vaisselle &#224; c&#244;t&#233; de lordinaire; la poule, dess&#233;ch&#233;e, immangeable. Aux amers reproches, dailleurs justifi&#233;s, de son ma&#238;tre, la bonne femme r&#233;pliqua que c&#233;tait une vieille poule et quelle-m&#234;me n&#233;tait pas cuisini&#232;re de profession. Dans la soir&#233;e, autre tracas. Fiodor Pavlovitch apprit que Grigori, souffrant depuis lavant-veille, s&#233;tait alit&#233;, en proie au lumbago. Il se h&#226;ta de prendre le th&#233; et senferma, extr&#234;mement agit&#233;. C&#233;tait ce soir quil attendait, presque &#224; coup s&#251;r, la visite de Grouchegnka; du moins Smerdiakov lui avait assur&#233; le matin m&#234;me qu elle avait promis de venir. Le c&#339;ur de lincorrigible vieillard battait violemment; il allait et venait dans les chambres vides en pr&#234;tant loreille. Il fallait &#234;tre aux aguets: peut-&#234;tre Dmitri l&#233;piait-il aux alentours, et d&#232;s quelle frapperait &#224; la fen&#234;tre (Smerdiakov affirmait quelle connaissait le signal), il faudrait lui ouvrir aussit&#244;t, ne pas la retenir dans le vestibule, de peur quelle ne seffray&#226;t et ne pr&#238;t la fuite. Fiodor Pavlovitch &#233;tait tracass&#233;, mais jamais plus douce esp&#233;rance navait berc&#233; son c&#339;ur: il &#233;tait presque s&#251;r que cette fois-ci elle viendrait.



Livre VI: Un religieux russe



I. Le starets Zosime et ses h&#244;tes

Lorsque Aliocha entra, anxieux, dans la cellule du starets, sa surprise fut grande. Il craignait de le trouver moribond, peut-&#234;tre sans connaissance, et laper&#231;ut assis dans un fauteuil, affaibli, mais lair gai, dispos, entour&#233; de visiteurs avec lesquels il sentretenait paisiblement. Le vieillard s&#233;tait lev&#233; un quart dheure au plus avant larriv&#233;e dAliocha; les visiteurs rassembl&#233;s dans la cellule attendaient son r&#233;veil, sur la ferme assurance du P&#232;re Pa&#239;sius que le ma&#238;tre se l&#232;verait certainement pour sentretenir encore une fois avec ceux quil aimait, comme il lavait promis le matin. Le P&#232;re Pa&#239;sius croyait fermement &#224; cette promesse, comme &#224; tout ce que disait le moine, au point que sil lavait vu sans connaissance et m&#234;me sans souffle, il aurait dout&#233; de la mort et se f&#251;t attendu &#224; ce quil rev&#238;nt &#224; lui pour tenir parole. Le matin m&#234;me, le starets Zosime lui avait dit, en allant se reposer: Je ne mourrai pas sans mentretenir encore une fois avec vous, mes bien-aim&#233;s; je verrai vos chers visages, je m&#233;pancherai pour la derni&#232;re fois. Ceux qui s&#233;taient rassembl&#233;s pour cet ultime entretien &#233;taient les meilleurs amis du starets depuis de longues ann&#233;es. On en comptait quatre: les P&#232;res Joseph, Pa&#239;sius et Michel, ce dernier sup&#233;rieur de lasc&#233;t&#232;re, homme dun certain &#226;ge, bien moins savant que les autres, de condition modeste, mais desprit ferme, &#224; la fois solide et candide, lair rude, mais au c&#339;ur tendre, bien quil dissimul&#226;t pudiquement cette tendresse. Le quatri&#232;me &#233;tait un vieux moine simple, fils de pauvres paysans, le fr&#232;re Anthyme, fort peu instruit, taciturne et doux, le plus humble entre les humbles, paraissant toujours sous limpression dune grande frayeur qui laurait accabl&#233;. Cet homme craintif &#233;tait fort aim&#233; du starets Zosime qui eut toute sa vie beaucoup destime pour lui, bien quils n&#233;changeassent que de rares paroles. Pourtant ils avaient parcouru ensemble la sainte Russie durant des ann&#233;es. Cela remontait &#224; quarante ans, aux d&#233;buts de lapostolat du starets; peu apr&#232;s son entr&#233;e dans un monast&#232;re pauvre et obscur de la province de Kostroma, il avait accompagn&#233; le fr&#232;re Anthyme dans ses qu&#234;tes au profit dudit monast&#232;re. Les h&#244;tes se tenaient dans la chambre &#224; coucher du starets, fort exigu&#235;, comme on la d&#233;j&#224; dit, de sorte quil y avait juste place pour eux quatre assis autour de son fauteuil, le novice Porphyre restant debout. Il faisait d&#233;j&#224; sombre, la chambre &#233;tait &#233;clair&#233;e par les veilleuses et les cierges allum&#233;s devant les ic&#244;nes. &#192; la vue dAliocha, sarr&#234;tant embarrass&#233; sur le seuil, le starets eut un sourire joyeux et lui tendit la main:


Bonjour, mon doux ami, te voil&#224;. Je savais que tu viendrais.


Aliocha sapprocha, sinclina jusqu&#224; terre et se prit &#224; pleurer. Il &#233;prouvait un serrement de c&#339;ur, son &#226;me fr&#233;missait, des sanglots loppressaient.


Attends encore pour me pleurer, dit le starets en le b&#233;nissant; tu vois, je cause, tranquillement assis; peut-&#234;tre vivrai-je encore vingt ans, comme me la souhait&#233; hier cette brave femme de Vychegori&#233;, avec sa fillette Elisabeth. Seigneur, souviens-toi delles! (et il se signa). Porphyre, as-tu port&#233; son offrande l&#224; o&#249; je tai dit?


Il sagissait des soixante kopeks donn&#233;s avec joie par cette femme, pour les remettre &#224; une plus pauvre quelle. De telles offrandes sont une p&#233;nitence quon simpose volontairement; elles doivent provenir du travail personnel de leur auteur. Le starets avait envoy&#233; Porphyre chez une pauvre veuve, r&#233;duite &#224; la mendicit&#233; avec ses enfants, apr&#232;s un incendie. Le novice r&#233;pondit aussit&#244;t quil avait fait le n&#233;cessaire et remis ce don, suivant lordre re&#231;u, de la part dune bienfaitrice inconnue.


L&#232;ve-toi, mon bien cher, poursuivit le starets, que je te regarde. As-tu fait visite &#224; ta famille, as-tu vu ton fr&#232;re?


Il parut &#233;trange &#224; Aliocha quil le questionn&#226;t express&#233;ment au sujet dun de ses fr&#232;res, mais lequel? c&#233;tait donc pour ce fr&#232;re, peut-&#234;tre, quil lavait par deux fois envoy&#233; en ville.


Jai vu lun deux, r&#233;pondit-il.


Je veux parler de la&#238;n&#233;, devant qui je me suis prostern&#233;.


Je lai vu hier, mais il ma &#233;t&#233; impossible de le rencontrer aujourdhui, dit Aliocha.


D&#233;p&#234;che-toi de le trouver; retourne demain, toute affaire cessante. Il se peut que tu aies le temps de pr&#233;venir un affreux malheur. Hier, je me suis inclin&#233; devant sa profonde souffrance future.


Il se tut soudain, lair pensif. Ces paroles &#233;taient &#233;tranges. Le P&#232;re Joseph, t&#233;moin de la sc&#232;ne de la veille, &#233;changea un regard avec le P&#232;re Pa&#239;sius. Aliocha ny tint plus.


Mon p&#232;re et mon ma&#238;tre, fit-il, en proie &#224; une grande agitation, vos paroles manquent de clart&#233;. Quelle souffrance lattend?


Ne sois pas curieux. Hier, jai eu une impression terrible; il ma sembl&#233; lire toute sa destin&#233;e. Il a eu un regard qui ma fait fr&#233;mir en songeant au sort que cet homme se pr&#233;parait. Une fois ou deux dans ma vie, jai vu chez certaines personnes une expression de ce genre, qui paraissait r&#233;v&#233;ler leur destin&#233;e, et celle-ci sest accomplie, h&#233;las! Je tai envoy&#233; aupr&#232;s de lui, Alex&#233;i, dans lid&#233;e que ta pr&#233;sence fraternelle le soulagerait. Mais tout vient du Seigneur, et nos destin&#233;es d&#233;pendent de lui. Si le grain de bl&#233; tomb&#233; en terre ne meurt pas, il demeure seul, mais sil meurt, il porte beaucoup de fruit[[109]: #_ftnref109 Jean, XII, 24, 25.]. Souviens-ten. Quant &#224; toi, Alex&#233;i, je tai souvent b&#233;ni en pens&#233;e &#224; cause de ton visage, sache-le, prof&#233;ra le starets avec un doux sourire. Voici mon id&#233;e &#224; ton sujet: tu quitteras ces murs, tu s&#233;journeras dans le monde comme un religieux. Tu auras de nombreux adversaires, mais tes ennemis eux-m&#234;mes taimeront. La vie tapportera beaucoup de malheurs, mais dans linfortune tu trouveras la f&#233;licit&#233;, tu b&#233;niras la vie et tu obligeras les autres &#224; la b&#233;nir, ce qui est lessentiel. Mes P&#232;res, continua-t-il avec un aimable sourire &#224; ladresse de ses h&#244;tes, je nai jamais dit jusqu&#224; pr&#233;sent, m&#234;me &#224; ce jeune homme, pourquoi son visage &#233;tait si cher &#224; mon &#226;me. Il fut pour moi comme un souvenir et comme un pr&#233;sage. &#192; laurore de la vie, javais un fr&#232;re a&#238;n&#233; qui mourut sous mes yeux, &#226;g&#233; de dix-sept ans &#224; peine. Par la suite, au cours des ann&#233;es, je me suis convaincu peu &#224; peu que ce fr&#232;re fut dans ma destin&#233;e comme une indication, un d&#233;cret de la Providence, car sans lui, bien s&#251;r, je ne me serais pas fait religieux, je ne me serais pas engag&#233; dans cette voie pr&#233;cieuse. Cette premi&#232;re manifestation se produisit dans mon enfance, et au terme de ma carri&#232;re jen ai sous les yeux comme la r&#233;p&#233;tition. Le miracle, mes P&#232;res, cest que, sans lui ressembler beaucoup de visage, Alex&#233;i me parut tellement semblable &#224; lui spirituellement que je lai souvent consid&#233;r&#233; comme mon jeune fr&#232;re, venu me retrouver &#224; la fin de ma route, en souvenir du pass&#233;, si bien que je me suis m&#234;me &#233;tonn&#233; de cette &#233;trange illusion. Tu entends, Porphyre, poursuivit-il, en se tournant vers le novice attach&#233; &#224; son service, je tai souvent vu chagrin&#233; de ce que je te pr&#233;f&#233;rais Aliocha. Tu en connais maintenant la raison, mais je taime, sache-le, et ton chagrin ma souvent pein&#233;. Je veux vous parler, mes chers h&#244;tes, de mon jeune fr&#232;re, car il ne sest rien pass&#233; dans ma vie de plus significatif ni de plus touchant. Jai le c&#339;ur attendri, et toute mon existence mappara&#238;t en cet instant comme si je la revivais



***


Je dois remarquer que ce dernier entretien du starets avec ses visiteurs le jour de sa mort fut conserv&#233; en partie par &#233;crit. Ce fut Alex&#233;i Fiodorovitch Karamazov qui le r&#233;digea de m&#233;moire quelque temps apr&#232;s. Est-ce une reproduction int&#233;grale ou bien fit-il des emprunts &#224; dautres entretiens avec son ma&#238;tre, je ne saurais le dire. Dailleurs, dans ce manuscrit, le discours du starets est pour ainsi dire ininterrompu, comme sil faisait un r&#233;cit de sa vie destin&#233; &#224; ses amis, alors que certainement, dapr&#232;s ce quon raconta ensuite, ce fut un entretien g&#233;n&#233;ral, auquel les h&#244;tes prirent part en y m&#234;lant leurs propres souvenirs. Aussi bien, ce r&#233;cit ne pouvait &#234;tre ininterrompu, car le starets suffoquait parfois, perdait la voix, s&#233;tendait sur son lit pour se reposer, tout en demeurant &#233;veill&#233;, les visiteurs restant &#224; leur place. Deux fois le P&#232;re Pa&#239;sius lut l&#201;vangile dans lintervalle. Chose curieuse, personne ne sattendait &#224; ce quil mour&#251;t au cours de la nuit; en effet, apr&#232;s avoir dormi profond&#233;ment dans la journ&#233;e, il avait comme puis&#233; en lui-m&#234;me une force nouvelle, qui le soutint durant ce long entretien avec ses amis. Mais cette animation incroyable, due &#224; l&#233;motion, fut br&#232;ve, car il s&#233;teignit brusquement Jai pr&#233;f&#233;r&#233;, sans entrer dans les d&#233;tails, me borner au r&#233;cit du starets, dapr&#232;s le manuscrit dAlex&#233;i Fiodorovitch Karamazov. Il sera plus court et moins fatigant, bien que, je le r&#233;p&#232;te, Aliocha ait fait de nombreux emprunts &#224; des entretiens ant&#233;rieurs.



II. Biographie du starets Zosime, mort en Dieu, r&#233;dig&#233; dapr&#232;s ses paroles par Alex&#233;i Fiodorovitch Karamazov

a) Le jeune fr&#232;re du starets Zosime


Mes chers P&#232;res, je naquis dans une lointaine province du Nord, &#224; V, dun p&#232;re noble, mais de condition modeste. Il mourut quand javais deux ans et je ne me le rappelle pas du tout. Il laissa &#224; ma m&#232;re une maison en bois et un capital suffisant pour vivre avec les enfants &#224; labri du besoin. Nous &#233;tions deux: mon fr&#232;re a&#238;n&#233; Marcel et moi, Z&#233;nob. De huit ans plus &#226;g&#233; que moi, Marcel &#233;tait emport&#233;, irascible, mais bon, sans malice, et &#233;trangement taciturne, surtout &#224; la maison, avec notre m&#232;re, les domestiques et moi. Au coll&#232;ge, c&#233;tait un bon &#233;l&#232;ve; il ne se liait pas avec ses camarades, mais ne se querellait pas non plus avec eux, aux dires de ma m&#232;re. Six mois avant sa fin, &#224; dix-sept ans r&#233;volus, il se mit &#224; fr&#233;quenter un d&#233;port&#233;, exil&#233; de Moscou dans notre ville pour ses id&#233;es lib&#233;rales. C&#233;tait un savant et un philosophe fort estim&#233; dans le monde universitaire. Il se prit daffection pour Marcel quil recevait chez lui. Durant tout lhiver, le jeune homme passa des soir&#233;es enti&#232;res en sa compagnie, jusquau moment o&#249; le d&#233;port&#233; fut rappel&#233; &#224; P&#233;tersbourg pour occuper un poste officiel, sur sa propre demande, car il avait des protecteurs. Survint le car&#234;me et Marcel refusa de je&#251;ner, se r&#233;pandit en moqueries: Ce sont des absurdit&#233;s, Dieu nexiste pas  ce qui faisait fr&#233;mir notre m&#232;re, les domestiques et moi aussi, car bien que je neusse que neuf ans, de tels propos me terrifiaient. Nous avions quatre domestiques, tous serfs, achet&#233;s &#224; un propri&#233;taire foncier de nos connaissances. Je me souviens que ma m&#232;re vendit pour soixante roubles assignats lun des quatre, la cuisini&#232;re Euph&#233;mie, boiteuse et &#226;g&#233;e, et engagea &#224; sa place une servante de condition libre. La semaine de la Passion, mon fr&#232;re se sentit subitement plus mal; de faible constitution, sujet &#224; la tuberculose, il &#233;tait de taille moyenne, mince et d&#233;bile, le visage distingu&#233;. Il prit froid et bient&#244;t le m&#233;decin dit tout bas &#224; ma m&#232;re que c&#233;tait la phtisie galopante et que Marcel ne passerait pas le printemps. Notre m&#232;re se mit &#224; pleurer, &#224; prier mon fr&#232;re avec pr&#233;caution de faire ses P&#226;ques, car il &#233;tait encore debout alors. &#192; ces paroles, il se f&#226;cha, d&#233;blat&#233;ra contre l&#201;glise, mais pourtant se prit &#224; r&#233;fl&#233;chir; il devina quil &#233;tait dangereusement malade et que pour cette raison notre m&#232;re lenvoyait communier tandis quil en avait la force. Dailleurs, il se savait depuis longtemps condamn&#233;; un an auparavant il nous avait dit une fois &#224; table: Je ne suis pas fait pour vivre en ce monde avec vous, je nen ai peut-&#234;tre pas pour un an. Ce fut comme une pr&#233;diction. Trois jours s&#233;coul&#232;rent, la semaine sainte commen&#231;a. Mon fr&#232;re alla &#224; l&#233;glise d&#232;s le mardi. Je fais cela pour vous, m&#232;re, afin de vous &#234;tre agr&#233;able et de vous rassurer, lui dit-il. Notre m&#232;re en pleura de joie et de chagrin: Pour quil sop&#232;re en lui un tel changement, il faut que sa fin soit proche. Mais bient&#244;t il salita, de sorte quil se confessa et communia &#224; la maison. Le temps &#233;tait devenu clair et serein, lair embaum&#233;; P&#226;ques tombait tard cette ann&#233;e-l&#224;. Il toussait toute la nuit, dormait mal, le matin il shabillait, essayait de se mettre dans un fauteuil. Je le revois assis, doux et calme, souriant, malade, mais le visage gai et joyeux. Il avait tout &#224; fait chang&#233; moralement, c&#233;tait surprenant. La vieille bonne entrait dans sa chambre. Laisse-moi, mon ch&#233;ri, allumer la lampe devant limage. Autrefois, il sy opposait, l&#233;teignait m&#234;me.  Allume, ma bonne, j&#233;tais un monstre de vous le d&#233;fendre auparavant. Ce que tu fais est une pri&#232;re, de m&#234;me la joie que jen &#233;prouve. Donc nous prions un seul et m&#234;me Dieu. Ces paroles nous parurent bizarres; ma m&#232;re alla pleurer dans sa chambre; en revenant aupr&#232;s de lui elle sessuya les yeux. Ne pleure pas, ch&#232;re m&#232;re, disait-il parfois, je vivrai encore longtemps, je me divertirai avec vous, la vie est si gaie, si joyeuse.  H&#233;las! mon ch&#233;ri, comment peux-tu parler de gaiet&#233;, quand tu as la fi&#232;vre toute la nuit, que tu tousses comme si ta poitrine allait se rompre?  Maman, ne pleure pas, la vie est un paradis o&#249; nous sommes tous, mais nous ne voulons pas le savoir, sinon demain la terre enti&#232;re deviendrait un paradis. Ses paroles surprenaient tout le monde par leur &#233;tranget&#233; et leur d&#233;cision; on &#233;tait &#233;mu jusquaux larmes. Des connaissances venaient chez nous: Chers amis, disait-il, en quoi ai-je m&#233;rit&#233; votre amour? pourquoi maimez-vous tel que je suis? autrefois je lignorais, votre affection, je ne savais pas lappr&#233;cier.  Aux domestiques qui entraient, il disait &#224; chaque instant: Mes bien-aim&#233;s, pourquoi me servez-vous, suis-je digne d&#234;tre servi? Si Dieu me faisait gr&#226;ce et me laissait la vie, je vous servirais moi-m&#234;me, car tous doivent se servir les uns les autres. Notre m&#232;re, en l&#233;coutant, hochait la t&#234;te: Mon ch&#233;ri, cest la maladie qui te fait parler ainsi.  M&#232;re ador&#233;e, il doit y avoir des ma&#238;tres et des serviteurs, mais je veux servir les miens comme ils me servent. Je te dirai encore, m&#232;re, que chacun de nous est coupable devant tous pour tous et pour tout, et moi plus que les autres. Notre m&#232;re &#224; cet instant souriait &#224; travers ses larmes: Comment peux-tu &#234;tre plus que tous coupable devant tous? Il y a des assassins, des brigands; quels p&#233;ch&#233;s as-tu commis pour taccuser plus que tous?  Ma ch&#232;re maman, ma joie ador&#233;e (il avait de ces mots caressants, inattendus), sache quen v&#233;rit&#233; chacun est coupable devant tous pour tous et pour tout. Je ne sais comment te lexpliquer, mais je sens que cest ainsi, cela me tourmente. Comment pouvions-nous vivre sans savoir cela? Chaque jour il se r&#233;veillait plus attendri, plus joyeux, fr&#233;missant damour. Le docteur Eisenschmidt, un vieil Allemand, le visitait: Eh bien! docteur, vivrai-je encore un jour? plaisantait-il parfois.  Vous vivrez bien plus dun jour, des mois et des ann&#233;es, r&#233;pliquait le m&#233;decin.  Quest-ce que des mois et des ann&#233;es! s&#233;criait-il. Pourquoi compter les jours, il suffit dun jour &#224; lhomme pour conna&#238;tre tout le bonheur. Mes bien-aim&#233;s, &#224; quoi bon nous quereller, nous garder rancune les uns aux autres? Allons plut&#244;t nous promener, nous &#233;battre au jardin; nous nous embrasserons, nous b&#233;nirons la vie.  Votre fils nest pas destin&#233; &#224; vivre, disait le m&#233;decin &#224; notre m&#232;re, quand elle laccompagnait jusquau perron; la maladie lui fait perdre la raison. Sa chambre donnait sur le jardin, plant&#233; de vieux arbres; les bourgeons avaient pouss&#233;, les oiseaux &#233;taient arriv&#233;s, ils chantaient sous ses fen&#234;tres, lui prenait plaisir &#224; les regarder, et voil&#224; quil se mit &#224; leur demander aussi pardon: Oiseaux du bon Dieu, joyeux oiseaux, pardonnez-moi, car jai p&#233;ch&#233; aussi envers vous. Aucun de nous ne put alors le comprendre, et il pleurait de joie: Oui, la gloire de Dieu mentourait: les oiseaux, les arbres, les prairies, le ciel; moi seul je vivais dans la honte, d&#233;shonorant la cr&#233;ation, je nen remarquais ni la beaut&#233; ni la gloire.  Tu te charges de bien des p&#233;ch&#233;s, soupirait parfois notre m&#232;re.  M&#232;re ch&#233;rie, cest de joie et non de chagrin que je pleure, jai envie d&#234;tre coupable envers eux, je ne puis te lexpliquer, car je ne sais comment les aimer. Si jai p&#233;ch&#233; envers tous, tous me pardonneront, voil&#224; le paradis. Ny suis-je pas maintenant? Il dit encore bien des choses que jai oubli&#233;es. Je me souviens quun jour jentrai seul dans sa chambre: c&#233;tait le soir, le soleil couchant &#233;clairait la pi&#232;ce de ses rayons obliques. Il me fit signe dapprocher, mit ses mains sur mes &#233;paules, me regarda avec tendresse durant une minute, sans dire un mot: Eh bien! va jouer maintenant, vis pour moi! Je sortis et allai jouer. Par la suite, je me suis souvent rappel&#233; cette parole en pleurant. Il dit encore beaucoup de choses &#233;tonnantes, admirables, que nous ne pouvions pas comprendre alors. Il mourut trois semaines apr&#232;s P&#226;ques, ayant toute sa connaissance et, bien quil ne parl&#226;t plus, il demeura le m&#234;me jusqu&#224; la fin; la gaiet&#233; brillait dans ses yeux, il nous cherchait du regard, nous souriait, nous appelait. M&#234;me en ville, on parla beaucoup de sa mort. J&#233;tais bien jeune alors, mais tout cela laissa dans mon c&#339;ur une empreinte ineffa&#231;able, et qui devait se manifester plus tard.


b) L&#201;criture Sainte dans la vie du starets Zosime.


Nous rest&#226;mes seuls, ma m&#232;re et moi. De bons amis lui repr&#233;sent&#232;rent bient&#244;t quelle ferait bien de menvoyer &#224; P&#233;tersbourg, quen me gardant aupr&#232;s delle elle entravait peut-&#234;tre ma carri&#232;re. Ils lui conseill&#232;rent de me mettre au Corps des Cadets, pour entrer ensuite dans la garde. Ma m&#232;re h&#233;sita longtemps &#224; se s&#233;parer de son dernier fils; elle sy d&#233;cida enfin, non sans beaucoup de larmes, pensant contribuer &#224; mon bonheur. Elle me conduisit &#224; P&#233;tersbourg et me pla&#231;a comme on lui avait dit. Je ne la revis jamais; elle mourut en effet au bout de trois ans pass&#233;s dans la tristesse et lanxi&#233;t&#233;. Je nai gard&#233; que dexcellents souvenirs de la maison paternelle; ce sont pour lhomme les plus pr&#233;cieux de tous, pourvu que lamour et la concorde r&#232;gnent tant soit peu dans la famille. On peut m&#234;me conserver un souvenir &#233;mu de la pire famille, si lon a une &#226;me capable d&#233;motion. Parmi ces souvenirs, une place appartient &#224; lhistoire sainte, qui mint&#233;ressait beaucoup, malgr&#233; mon tout jeune &#226;ge. Javais alors un livre avec de magnifiques gravures, intitul&#233;: Cent quatre histoires saintes tir&#233;es de lAncien et du Nouveau Testament. Ce livre, o&#249; jai appris &#224; lire, je le conserve encore comme une relique. Mais avant de savoir lire, &#224; huit ans, j&#233;prouvais, il men souvient, une certaine impression des choses spirituelles. Le lundi saint, ma m&#232;re me mena &#224; la messe. C&#233;tait une journ&#233;e claire, je revois lencens monter lentement vers la vo&#251;te; par une &#233;troite fen&#234;tre de la coupole, les rayons du soleil descendaient jusqu&#224; nous, les nuages dencens semblaient sy fondre. Je regardai avec attendrissement, et pour la premi&#232;re fois mon &#226;me re&#231;ut consciemment la semence de la Parole Divine. Un adolescent savan&#231;a au milieu du temple avec un grand livre, si grand quil me paraissait le porter avec peine; il le d&#233;posa sur le lutrin, louvrit, se mit &#224; lire; je compris alors quon lisait dans un temple consacr&#233; &#224; Dieu. Il y avait au pays de Hus un homme juste et pieux, qui poss&#233;dait de grandes richesses, tant de chameaux, tant de brebis et d&#226;nes; ses enfants se divertissaient, il les ch&#233;rissait et priait Dieu pour eux, peut-&#234;tre quen se divertissant ils p&#233;ch&#232;rent. Et voici que le diable monta aupr&#232;s de Dieu en m&#234;me temps que les enfants de Dieu, et dit au Seigneur quil avait parcouru toute la terre, dessus et dessous. As-tu vu mon serviteur Job? lui demanda Dieu. Et il fit au diable l&#233;loge de son noble serviteur. Le diable sourit &#224; ces paroles: Livre-le-moi, et tu verras que ton serviteur murmurera contre toi et maudira ton nom. Alors Dieu livra &#224; Satan le juste quil ch&#233;rissait. Le diable frappa ses enfants et son b&#233;tail, an&#233;antit ses richesses avec une rapidit&#233; foudroyante, et Job d&#233;chira ses v&#234;tements, se jeta la face contre terre, s&#233;cria: Je suis sorti nu du ventre de ma m&#232;re, je retournerai nu dans la terre; Dieu mavait tout donn&#233;; Dieu ma tout repris, que son nom soit b&#233;ni maintenant et &#224; jamais! Mes P&#232;res, excusez mes larmes, car cest toute mon enfance qui surgit devant moi, il me semble que jai huit ans, je suis comme alors &#233;tonn&#233;, troubl&#233;, ravi. Les chameaux frappaient mon imagination, et Satan, qui parle ainsi &#224; Dieu, et Dieu qui voue son serviteur &#224; la ruine, et celui-ci qui s&#233;crie: Que ton nom soit b&#233;ni, malgr&#233; ta rigueur! Puis le chant doux et suave dans le temple: Que ma pri&#232;re soit exauc&#233;e, et de nouveau lencens et la pri&#232;re &#224; genoux! Depuis lors  et cela mest arriv&#233; hier encore  je ne puis lire cette tr&#232;s sainte histoire sans verser des larmes. Quelle grandeur, quel myst&#232;re inconcevable! Jai entendu par la suite les railleurs et les d&#233;tracteurs dire: Comment le Seigneur pouvait-il livrer au diable un juste quil ch&#233;rissait, lui enlever ses enfants, le couvrir dulc&#232;res, le r&#233;duire &#224; nettoyer ses plaies avec un tesson, et tout cela pour se vanter devant Satan: Voil&#224; ce que peut endurer un saint pour lamour de Moi! Mais ce qui fait la grandeur du drame, cest le myst&#232;re, cest quici lapparence terrestre et la v&#233;rit&#233; &#233;ternelle se sont confront&#233;es. La v&#233;rit&#233; terrestre voit saccomplir la v&#233;rit&#233; &#233;ternelle. Ici le Cr&#233;ateur, approuvant son &#339;uvre comme aux premiers jours de la cr&#233;ation, regarde Job et se vante de nouveau de sa cr&#233;ature. Et Job, en le louant, sert non seulement le Seigneur, mais toute la cr&#233;ation, de g&#233;n&#233;ration en g&#233;n&#233;ration et aux si&#232;cles des si&#232;cles, car il y &#233;tait pr&#233;destin&#233;. Seigneur, quel livre et quelles le&#231;ons! Quelle force miraculeuse l&#201;criture Sainte donne &#224; lhomme! Cest comme la repr&#233;sentation du monde, de lhomme et de son caract&#232;re. Que de myst&#232;res r&#233;solus et d&#233;voil&#233;s: Dieu rel&#232;ve Job, lui restitue sa richesse, des ann&#233;es s&#233;coulent, et il a dautres enfants, il les aime.  Comment pouvait-il ch&#233;rir ces nouveaux enfants, apr&#232;s avoir perdu les premiers? Le souvenir de ceux-ci permet-il d&#234;tre parfaitement heureux, comme autrefois, si chers que soient les nouveaux?  Mais bien s&#251;r; la douleur ancienne se transforme myst&#233;rieusement peu &#224; peu en une douce joie; &#224; limp&#233;tuosit&#233; juv&#233;nile succ&#232;de la s&#233;r&#233;nit&#233; de la vieillesse; je b&#233;nis chaque jour le lever du soleil, mon c&#339;ur lui chante un hymne comme jadis, mais je pr&#233;f&#232;re son coucher aux rayons obliques, &#233;voquant de doux et tendres souvenirs, de ch&#232;res images de ma longue vie bienheureuse; et, dominant tout, la v&#233;rit&#233; divine qui apaise, r&#233;concilie, absout! Me voici au terme de mon existence, je le sais, et je sens tous les jours ma vie terrestre se rattacher d&#233;j&#224; &#224; la vie &#233;ternelle, inconnue, mais toute proche et dont le pressentiment fait vibrer mon &#226;me denthousiasme, illumine ma pens&#233;e, attendrit mon c&#339;ur


Amis et ma&#238;tres, jai souvent entendu dire, et maintenant plus que jamais on assure que les pr&#234;tres, surtout ceux de la campagne, maugr&#233;ent contre leur abaissement, contre linsuffisance de leur traitement; ils affirment m&#234;me quils nont pas le loisir dexpliquer l&#201;criture au peuple, vu leurs faibles ressources, que si les luth&#233;riens surviennent et que ces h&#233;r&#233;tiques se mettent &#224; d&#233;tourner leurs ouailles, ils nen pourront mais, car ils ne gagnent pas assez. Que Dieu leur assure le traitement si pr&#233;cieux &#224; leurs yeux (car leur plainte est l&#233;gitime), mais en v&#233;rit&#233;, ne sommes-nous pas en partie responsables de cet &#233;tat de choses! Admettons que le pr&#234;tre ait raison, quil soit accabl&#233; par le travail et par son minist&#232;re, il trouvera toujours ne f&#251;t-ce quune heure par semaine pour se souvenir de Dieu. Dailleurs, il nest pas occup&#233; toute lann&#233;e. Quil r&#233;unisse chez lui, une fois par semaine, le soir, les enfants pour commencer, leurs p&#232;res le sauront et viendront ensuite. Inutile de construire un local &#224; cet effet, il na qu&#224; les recevoir dans sa maison; ny restant quune heure, ils ne la saliront point. Quon ouvre la Bible pour leur faire la lecture, sans paroles savantes, sans morgue ni ostentation, mais avec une douce simplicit&#233;, dans la joie d&#234;tre &#233;cout&#233; et compris deux, en sarr&#234;tant parfois pour expliquer un terme ignor&#233; des simples; nayez crainte, ils vous comprendront, un c&#339;ur orthodoxe comprend tout! Lisez-leur lhistoire dAbraham et de Sara, dIsaac et de Rebecca, comment Jacob alla chez Laban et lutta en songe avec le Seigneur, disant: ce lieu est terrible, et vous frapperez lesprit pieux du peuple. Racontez-leur, aux enfants surtout, comment le jeune Joseph, futur interpr&#232;te des songes et grand proph&#232;te, fut vendu par ses fr&#232;res, qui dirent &#224; leur p&#232;re que son fils avait &#233;t&#233; d&#233;chir&#233; par une b&#234;te f&#233;roce, et lui montr&#232;rent ses v&#234;tements ensanglant&#233;s; comment, par la suite, ses fr&#232;res arriv&#232;rent en &#201;gypte pour chercher du bl&#233;, et comment Joseph, haut dignitaire, quils ne reconnurent pas, les pers&#233;cuta, les accusa de vol et retint son fr&#232;re Benjamin, bien quil les aim&#226;t, car il se rappelait toujours que ses fr&#232;res lavaient vendu aux marchands, au bord dun puits, quelque part dans le d&#233;sert br&#251;lant, tandis quil pleurait et les suppliait, les mains jointes, de ne pas le vendre comme esclave en terre &#233;trang&#232;re; en les revoyant apr&#232;s tant dann&#233;es, il les aima de nouveau ardemment, mais les fit souffrir et les pers&#233;cuta, tout en les aimant. Il se retira enfin ny tenant plus, se jeta sur son lit, et fondit en larmes; puis il sessuya le visage et revint radieux leur d&#233;clarer: Je suis Joseph, votre fr&#232;re! Et la joie du vieux Jacob, en apprenant que son fils bien-aim&#233; &#233;tait vivant! Il fit le voyage d&#201;gypte, abandonna sa patrie, mourut sur la terre &#233;trang&#232;re, en l&#233;guant aux si&#232;cles des si&#232;cles, une grande parole, gard&#233;e myst&#233;rieusement toute sa vie dans son c&#339;ur timide, savoir que de sa race, de la tribu de Juda, sortirait lespoir du monde, le R&#233;conciliateur et le Sauveur! P&#232;res et ma&#238;tres, veuillez mexcuser de vous raconter comme un petit gar&#231;on ce que vous pourriez menseigner avec bien plus dart. Cest lenthousiasme qui me fait parler, pardonnez mes larmes, car ce Livre mest cher; si le pr&#234;tre en verse aussi, il verra son &#233;motion partag&#233;e par ses auditeurs. Il suffit dune minuscule semence; une fois jet&#233;e dans l&#226;me des simples, elle ne p&#233;rira pas et y restera jusqu&#224; la fin, parmi les t&#233;n&#232;bres et linfection du p&#233;ch&#233;, comme un point lumineux et un sublime souvenir. Pas de longs commentaires, dhom&#233;lies, il comprendra tout simplement. En doutez-vous? Lisez-lui lhistoire touchante, de la belle Esther et de lorgueilleuse Vasthi, ou le merveilleux r&#233;cit de Jonas dans le ventre de la baleine. Noubliez pas non plus les paraboles du Seigneur, surtout dans l&#201;vangile selon saint Luc (ainsi que je lai toujours fait), ensuite dans les Actes des Ap&#244;tres, la conversion de Sa&#252;l (ceci sans faute); enfin, dans les Men&#233;es ne serait-ce que la vie dAlexis, homme de Dieu, et de la martyre sublime entre toutes, Marie l&#201;gyptienne. Ces r&#233;cits na&#239;fs toucheront le c&#339;ur populaire; et cela ne vous prendra quune heure par semaine. Le pr&#234;tre sapercevra que notre peuple mis&#233;ricordieux, reconnaissant, lui rendra ses bienfaits au centuple; se rappelant le z&#232;le de son pasteur et ses paroles &#233;mues, il laidera dans son champ, &#224; la maison, lui t&#233;moignera plus de respect quauparavant; et alors son casuel saccro&#238;tra. Cest une chose si simple que parfois on nose pas lexprimer par crainte des moqueries, et cependant rien nest plus vrai! Celui qui ne croit pas en Dieu ne croit pas &#224; son peuple. Qui a cru au peuple de Dieu verra Son sanctuaire, m&#234;me sil ny avait pas cru jusqualors. Seul le peuple et sa force spirituelle future convertiront nos ath&#233;es d&#233;tach&#233;s de la terre natale. Et quest-ce que la parole du Christ sans lexemple? Sans la Parole de Dieu, le peuple p&#233;rira, car son &#226;me est avide de cette Parole et de toute noble id&#233;e.


Dans ma jeunesse, il y aura bient&#244;t quarante ans, nous parcourions la Russie, le fr&#232;re Anthyme et moi, qu&#234;tant pour notre monast&#232;re; nous pass&#226;mes une fois la nuit avec des p&#234;cheurs, au bord dun grand fleuve navigable; un jeune paysan de bonne mine, au regard doux et limpide, &#226;g&#233; de quelque dix-huit ans, vint sasseoir aupr&#232;s de nous; il se h&#226;tait darriver le lendemain &#224; son poste pour haler une barque marchande. C&#233;tait par une belle nuit de juillet, calme et chaude, des vapeurs montaient du fleuve et nous rafra&#238;chissaient, de temps en temps un poisson &#233;mergeait; les oiseaux s&#233;taient tus, tout respirait la paix, la pri&#232;re. Nous &#233;tions seuls &#224; ne pas dormir, ce jeune homme et moi, nous parl&#226;mes de la beaut&#233; du monde et de son myst&#232;re. Chaque herbe, chaque insecte, une fourmi, une abeille dor&#233;e, tous connaissent leur voie dune fa&#231;on &#233;tonnante, par instinct, tous attestent le myst&#232;re divin et laccomplissent eux-m&#234;mes continuellement. Je vis que le c&#339;ur de ce gentil jeune homme s&#233;chauffait. Il me confia quil aimait la for&#234;t et les oiseaux qui lhabitent; il &#233;tait oiseleur, comprenait leurs chants, savait attirer chacun deux. Rien ne vaut la vie dans la for&#234;t, me dit-il, quoique selon moi tout soit parfait.  Cest vrai, lui r&#233;pondis-je, tout est parfait et magnifique, car tout est v&#233;rit&#233;. Regarde le cheval, noble animal, familier &#224; lhomme, ou le b&#339;uf, qui le nourrit et travaille pour lui, courb&#233;, pensif; consid&#232;re leur physionomie: quelle douceur, quel attachement &#224; leur ma&#238;tre, qui souvent les bat sans piti&#233;, quelle mansu&#233;tude, quelle confiance, quelle beaut&#233;! On est &#233;mu de les savoir sans p&#233;ch&#233;, car tout est parfait, innocent, except&#233; lhomme, et le Christ est en premier lieu avec les animaux.  Est-il possible, demanda ladolescent, que le Christ soit aussi avec eux?  Comment pourrait-il en &#234;tre autrement? r&#233;pliquai-je, car le Verbe est destin&#233; &#224; tous; toutes les cr&#233;atures, jusqu&#224; la plus humble feuille, aspirent au Verbe, chantent la gloire de Dieu, g&#233;missent inconsciemment vers le Christ; cest le myst&#232;re de leur existence sans p&#233;ch&#233;. L&#224;-bas, dans la for&#234;t, erre un ours redoutable, mena&#231;ant et f&#233;roce, sans quil y ait de sa faute. Et je lui racontai comment un grand saint, qui faisait son salut dans la for&#234;t, o&#249; il avait sa cellule, re&#231;ut un jour la visite dun ours. Il sattendrit sur la b&#234;te, laborda sans crainte, lui donna un morceau de pain. Va, lui dit-il, que le Christ soit avec toi! Et le fauve se retira docilement, sans lui faire de mal. Le jeune homme fut touch&#233; de savoir lermite indemne et que le Christ &#233;tait aussi avec lours. Que cest bien, comme toutes les &#339;uvres de Dieu sont bonnes et merveilleuses! Il se plongea dans une douce r&#234;verie. Je vis quil avait compris. Il sendormit &#224; mes c&#244;t&#233;s dun sommeil l&#233;ger, innocent. Que le Seigneur b&#233;nisse la jeunesse! Je priai pour lui avant de mendormir. Seigneur, envoie la paix et la lumi&#232;re aux Tiens!


c) Souvenirs de jeunesse du starets Zosime encore dans le monde. Le duel.


Je passai presque huit ans &#224; P&#233;tersbourg, au Corps des Cadets; cette &#233;ducation nouvelle &#233;touffa beaucoup dimpressions de mon enfance, mais sans me les faire oublier. En &#233;change, jacquis une foule dhabitudes et m&#234;me dopinions nouvelles, qui firent de moi un individu presque sauvage, cruel et sot. Jacquis un vernis de politesse et lusage du monde en m&#234;me temps que le fran&#231;ais, mais tous nous consid&#233;rions les soldats qui nous servaient au Corps comme de v&#233;ritables brutes, et moi peut-&#234;tre davantage que les autres, car de tous mes camarades j&#233;tais le plus impressionnable. Devenus officiers, nous &#233;tions pr&#234;ts &#224; verser notre sang pour venger lhonneur de notre r&#233;giment; quant au v&#233;ritable honneur, aucun de nous nen avait la moindre notion, et sil lavait apprise, il e&#251;t &#233;t&#233; le premier &#224; en rire. Livresse, la d&#233;bauche, limpudence nous rendaient presque fiers. Je ne dirai pas que nous fussions pervertis; tous ces jeunes gens avaient une bonne nature, mais se conduisaient mal, moi surtout. J&#233;tais en possession de ma fortune, aussi vivais-je &#224; ma fantaisie, avec toute lardeur de la jeunesse, sans nulle contrainte; je naviguais toutes voiles d&#233;ploy&#233;es. Mais voici de quoi &#233;tonner: je lisais parfois, et m&#234;me avec un grand plaisir; je nouvris presque jamais la Bible en ce temps-l&#224;, mais elle ne me quittait point; je la portais partout avec moi, je conservais ce livre, sans men rendre compte, pour le jour et lheure, pour le mois et lann&#233;e. Apr&#232;s quatre ans de service, je me trouvai enfin dans la ville de K, o&#249; notre r&#233;giment tenait garnison. La soci&#233;t&#233; y &#233;tait vari&#233;e, divertissante, accueillante et riche; je fus bien re&#231;u partout, &#233;tant gai de nature; de plus, je passais pour avoir de la fortune, ce qui ne nuit jamais dans le monde. Survint une circonstance qui fut le point de d&#233;part de tout le reste. Je mattachai &#224; une jeune fille charmante, intelligente, distingu&#233;e, et noble de caract&#232;re. Ses parents, riches et influents, me faisaient bon accueil. Il me sembla que cette jeune fille avait de linclination pour moi, mon c&#339;ur senflamma &#224; cette id&#233;e. Je compris par la suite que, probablement, je ne laimais pas avec tant de passion, mais que l&#233;l&#233;vation de son caract&#232;re minspirait du respect, ce qui &#233;tait in&#233;vitable. Pourtant, l&#233;go&#239;sme memp&#234;cha alors de demander sa main; il me paraissait trop dur de renoncer aux s&#233;ductions de la d&#233;bauche, &#224; mon ind&#233;pendance de c&#233;libataire jeune et riche. Je fis pourtant des allusions, mais je remis &#224; plus tard toute d&#233;marche d&#233;cisive. Je fus alors envoy&#233; en service command&#233; dans un autre district; de retour, apr&#232;s deux mois dabsence, jappris que la jeune fille avait &#233;pous&#233; un riche propri&#233;taire des environs, plus &#226;g&#233; que moi, mais jeune encore, ayant des relations dans la meilleure soci&#233;t&#233;, ce dont j&#233;tais d&#233;pourvu, homme fort aimable et instruit, alors que je ne l&#233;tais pas du tout. Ce d&#233;nouement inattendu me consterna au point de me troubler lesprit, dautant plus que, comme je lappris alors, ce jeune propri&#233;taire &#233;tait son fianc&#233; depuis longtemps; je lavais souvent rencontr&#233; dans la maison, sans rien remarquer, aveugl&#233; par ma fatuit&#233;. Cest cela surtout qui me vexait: comment presque tout le monde &#233;tait-il au courant, alors que je ne savais rien? Et j&#233;prouvai soudain un ressentiment intol&#233;rable. Rouge de col&#232;re, je me rappelai lui avoir plus dune fois d&#233;clar&#233; mon amour ou presque, et comme elle ne mavait ni arr&#234;t&#233; ni pr&#233;venu, jen conclus quelle s&#233;tait moqu&#233;e de moi. Par la suite, &#233;videmment, je me rendis compte de mon erreur; je me souvins quelle mettait fin en badinant &#224; de telles conversations, mais, sur le moment, je fus incapable de raisonner et br&#251;lai de me venger. Je me rappelle avec surprise que mon animosit&#233; et ma col&#232;re me r&#233;pugnaient &#224; moi-m&#234;me, car avec mon caract&#232;re l&#233;ger j&#233;tais incapable de demeurer longtemps f&#226;ch&#233; contre quelquun; aussi mexcitais-je artificiellement jusqu&#224; lextravagance. Jattendis loccasion et, dans une nombreuse soci&#233;t&#233;, je r&#233;ussis &#224; offenser mon rival, pour un motif tout &#224; fait &#233;tranger, en raillant son opinion &#224; propos dun &#233;v&#233;nement alors important [[110]: #_ftnref110 Linsurrection de d&#233;cembre 1825.]  on &#233;tait en 1826  et en le persiflant avec esprit, &#224; ce quon pr&#233;tendit. Ensuite, je provoquai une explication de sa part et me montrai si grossier &#224; cette occasion quil releva le gant, malgr&#233; l&#233;norme diff&#233;rence qui nous s&#233;parait, car j&#233;tais plus jeune que lui, insignifiant et de rang inf&#233;rieur. Plus tard, jappris de source certaine quil avait lui aussi accept&#233; ma provocation par jalousie envers moi; d&#233;j&#224; auparavant mes relations avec sa femme, alors sa fianc&#233;e, lui avaient port&#233; quelque ombrage; il se dit que si elle apprenait maintenant que je lavais insult&#233; sans quil me provoqu&#226;t en duel, elle le m&#233;priserait involontairement et que son amour en serait &#233;branl&#233;. Je trouvai bient&#244;t comme t&#233;moin un camarade, lieutenant de notre r&#233;giment. Bien que les duels fussent alors s&#233;v&#232;rement r&#233;prim&#233;s, c&#233;tait comme une mode parmi les militaires, tellement se d&#233;veloppent et senracinent dabsurdes pr&#233;jug&#233;s. Juin touchait &#224; sa fin; notre rencontre &#233;tait fix&#233;e au lendemain matin, &#224; sept heures, hors de la ville, et voici quil marriva quelque chose de vraiment fatal. Le soir, en rentrant de fort m&#233;chante humeur, je m&#233;tais f&#226;ch&#233; contre mon ordonnance, Athanase, et lavais frapp&#233; violemment au visage, au point de le mettre en sang. Il &#233;tait depuis peu &#224; mon service et je lavais d&#233;j&#224; frapp&#233;, mais jamais avec une telle sauvagerie. Le croiriez-vous, mes bien-aim&#233;s, quarante ans ont pass&#233; depuis lors et je me rappelle encore cette sc&#232;ne avec honte et douleur. Je me couchai, et quand je m&#233;veillai au bout de trois heures, il faisait d&#233;j&#224; jour. Je me levai, nayant plus envie de dormir; jallai &#224; la fen&#234;tre, qui donnait sur un jardin; le soleil &#233;tait lev&#233;, le temps magnifique, les oiseaux gazouillaient. Quy a-t-il? pensai-je; j&#233;prouve comme un sentiment dinfamie et de bassesse. Nest-ce pas le fait que je vais r&#233;pandre le sang? Non, ce nest pas cela. Aurais-je peur de la mort, peur d&#234;tre tu&#233;? Non, pas du tout, loin de l&#224; Et je devinai soudain que c&#233;taient les coups donn&#233;s &#224; Athanase, la veille au soir. Je revis la sc&#232;ne comme si elle se r&#233;p&#233;tait: le pauvre gar&#231;on, debout devant moi qui le frappe au visage &#224; tour de bras, ses mains &#224; la couture du pantalon, la t&#234;te droite, les yeux grands ouverts, tressaillant &#224; chaque coup, nosant m&#234;me pas lever les bras pour se garer! Comment un homme peut-il &#234;tre r&#233;duit &#224; cet &#233;tat, battu par un autre homme! Quel crime! Ce fut comme une aiguille qui me transper&#231;a l&#226;me. J&#233;tais comme insens&#233;, et le soleil luisait, les feuilles &#233;gayaient la vue, les oiseaux louaient le Seigneur. Je me couvris le visage de mes mains, m&#233;tendis sur le lit et &#233;clatai en sanglots. Je me rappelai alors mon fr&#232;re Marcel et ses derni&#232;res paroles aux domestiques: Mes bien-aim&#233;s, pourquoi me servez-vous, pourquoi maimez-vous, suis-je digne d&#234;tre servi? Oui, en suis-je digne?, me demandai-je tout &#224; coup. En effet, &#224; quel titre m&#233;rit&#233;-je d&#234;tre servi par un autre homme, cr&#233;&#233; comme moi &#224; limage de Dieu? Cette question me traversa lesprit pour la premi&#232;re fois. M&#232;re ch&#233;rie, en v&#233;rit&#233;, chacun est coupable devant tous pour tous, seulement les hommes lignorent; sils lapprenaient, ce serait aussit&#244;t le paradis! Seigneur, serait-ce vrai, pensais-je en pleurant, je suis peut-&#234;tre le plus coupable de tous les hommes, le pire qui existe! Et soudain ce que jallais faire mapparut en pleine lumi&#232;re, dans toute son horreur: jallais tuer un homme de bien, noble, intelligent, sans aucune offense de sa part, et rendre ainsi sa femme &#224; jamais malheureuse, la torturer, la faire mourir. J&#233;tais couch&#233; &#224; plat ventre, la face contre loreiller, ayant perdu la notion du temps. Tout &#224; coup entra mon camarade, le lieutenant, qui venait me chercher avec des pistolets: Voil&#224; qui est bien, dit-il, tu es d&#233;j&#224; lev&#233;, il est temps, allons. Mes id&#233;es s&#233;gar&#232;rent, je perdis la t&#234;te; pourtant nous sort&#238;mes pour monter en voiture. Attends-moi, lui dis-je, je reviens tout de suite, jai oubli&#233; mon porte-monnaie. Je retournai en courant au logis, dans la chambrette de mon ordonnance. Athanase, hier je tai frapp&#233; deux fois au visage, pardonne-moi! Il tressaillit comme sil avait peur; je vis que ce n&#233;tait pas assez et me prosternai &#224; ses pieds en lui demandant pardon. Il en demeura stupide. Votre Honneur est-ce que je m&#233;rite? Il se mit &#224; pleurer comme moi tout &#224; lheure, le visage cach&#233; dans ses mains, et se tourna vers la fen&#234;tre, secou&#233; par des sanglots; je courus rejoindre mon camarade, nous part&#238;mes: Voici le vainqueur, lui criai-je, regarde-moi! J&#233;tais rempli dall&#233;gresse, riant tout le temps, je bavardais sans discontinuer, je ne me souviens plus de quoi. Le lieutenant me regardait: Eh bien! camarade, tu es un brave; je vois que tu soutiendras lhonneur de luniforme. Nous arriv&#226;mes sur le terrain, o&#249; lon nous attendait. On nous pla&#231;a &#224; douze pas lun de lautre, mon adversaire devait tirer le premier; je me tenais en face de lui, gaiement, sans cligner les yeux, le consid&#233;rant avec affection. Il tira, je fus seulement &#233;rafl&#233; &#224; la joue et &#224; loreille: Dieu soit lou&#233;, dis-je, vous navez pas tu&#233; un homme! Quant &#224; moi, je me tournai en arri&#232;re et jetai mon arme en lair. Puis, faisant face &#224; mon adversaire: Monsieur, pardonnez &#224; un stupide jeune homme de vous avoir offens&#233; et oblig&#233; de tirer sur moi. Vous valez dix fois plus que moi, vous m&#234;tes sup&#233;rieur. Rapportez mes paroles &#224; la personne que vous respectez le plus au monde. &#192; peine eus-je parl&#233; que tous les trois sexclam&#232;rent: Permettez, fit mon adversaire courrouc&#233;, si vous ne vouliez pas vous battre, pourquoi nous avoir d&#233;rang&#233;s?  Hier encore, j&#233;tais stupide, aujourdhui, je suis devenu plus raisonnable, lui r&#233;pondis-je gaiement.  Je vous crois pour hier, mais, quant &#224; aujourdhui, il est difficile de vous donner raison.  Bravo, fis-je en battant des mains, je suis daccord avec vous l&#224;-dessus, je lai m&#233;rit&#233;!  Monsieur, voulez-vous tirer, oui ou non?  Je ne tirerai pas, tirez encore une fois si vous voulez, mais vous feriez mieux de vous abstenir. Les t&#233;moins de crier, surtout le mien: Peut-on d&#233;shonorer le r&#233;giment en demandant pardon sur le terrain; si seulement javais su! Je d&#233;clarai alors &#224; tout le monde, dun ton s&#233;rieux: Messieurs, est-il si &#233;tonnant &#224; notre &#233;poque de rencontrer un homme qui se repente de sa sottise et qui reconnaisse publiquement ses torts?  Non, mais pas sur le terrain, reprit mon t&#233;moin.  Voil&#224; qui est &#233;tonnant! Jaurais d&#251; faire amende honorable d&#232;s notre arriv&#233;e ici, avant que monsieur tire, et ne pas linduire en p&#233;ch&#233; mortel; mais nos usages sont si absurdes quil m&#233;tait presque impossible dagir ainsi, car mes paroles ne peuvent avoir de valeur &#224; ses yeux, que si je les prononce apr&#232;s avoir essuy&#233; son coup de feu &#224; douze pas: avant, il me&#251;t pris pour un l&#226;che, indigne d&#234;tre &#233;cout&#233;. Messieurs, m&#233;criai-je de tout c&#339;ur, regardez les &#339;uvres de Dieu: le ciel est clair, lair pur, lherbe tendre, les oiseaux chantent dans la nature magnifique et innocente; seuls, nous autres, impies et stupides ne comprenons pas que la vie est un paradis, nous naurions qu&#224; vouloir le comprendre pour le voir appara&#238;tre dans toute sa beaut&#233;, et nous nous &#233;treindrions alors en pleurant Je voulus continuer, mais je ne pus, la respiration me manqua, je ressentis un bonheur tel que je nen ai jamais &#233;prouv&#233; depuis. Voil&#224; de sages et pieuses paroles, dit mon adversaire; en tout cas, vous &#234;tes un original.  Vous riez, lui dis-je en souriant, plus tard vous me louerez.  Je vous loue d&#232;s maintenant et je vous tends la main, car vous paraissez vraiment sinc&#232;re.  Non pas maintenant, plus tard quand je serai devenu meilleur et que jaurai m&#233;rit&#233; votre respect, vous me la tendrez et vous ferez bien. Nous retourn&#226;mes &#224; la maison; mon t&#233;moin grommelait tout le temps, et moi je lembrassais. Mes camarades, mis au courant, se r&#233;unirent le jour m&#234;me pour me juger: Il a d&#233;shonor&#233; luniforme, il doit d&#233;missionner. Je trouvai des d&#233;fenseurs: Il a pourtant essuy&#233; un coup de feu.  Oui, mais il a eu peur des autres et a demand&#233; pardon sur le terrain.  Sil avait eu peur, r&#233;pliquaient mes d&#233;fenseurs, il e&#251;t dabord tir&#233; avant de demander pardon, tandis quil a jet&#233; son pistolet encore charg&#233; dans la for&#234;t; non, il sest pass&#233; quelque chose dautre, doriginal. J&#233;coutais, me divertissant &#224; les regarder: Chers amis et camarades, ne vous tourmentez pas au sujet de ma d&#233;mission, cest d&#233;j&#224; fait; je lai envoy&#233;e ce matin et, d&#232;s quelle sera accept&#233;e, jentrerai au couvent; voil&#224; pourquoi je d&#233;missionne. &#192; ces mots, tous &#233;clat&#232;rent de rire: Tu aurais d&#251; commencer par nous avertir; maintenant, tout sexplique, on ne peut pas juger un moine. Ils ne sarr&#234;taient pas de rire, mais sans se moquer, avec une douce gaiet&#233;; tous mavaient pris en affection, m&#234;me mes plus fougueux accusateurs; ensuite, durant le dernier mois, jusqu&#224; ma mise &#224; la retraite, ce fut comme si on me portait en triomphe: Ah! le moine! disait-on. Chacun avait pour moi une parole gentille, on se mit &#224; me dissuader, &#224; me plaindre m&#234;me: Que vas-tu faire?  Non, cest un brave, il a essuy&#233; un coup de feu et pouvait tirer lui-m&#234;me, mais il avait eu un songe la veille, qui lincitait &#224; se faire moine, voil&#224; le mot de l&#233;nigme. Il en alla presque de m&#234;me dans la soci&#233;t&#233; locale: jusqualors je nattirais gu&#232;re lattention, on me recevait cordialement, rien de plus; maintenant, c&#233;tait &#224; qui ferait ma connaissance et minviterait: on riait de moi, tout en maimant. Bien quon parl&#226;t ouvertement de notre duel, laffaire neut pas de suite, car mon adversaire &#233;tait proche parent de notre g&#233;n&#233;ral, et comme il ny avait pas eu deffusion de sang et que javais d&#233;missionn&#233;, on tourna la chose en plaisanterie. Je me mis alors &#224; parler tout haut et sans crainte, malgr&#233; les railleries, car elles n&#233;taient pas bien m&#233;chantes. Ces conversations avaient lieu surtout le soir en compagnie de dames; les femmes aimaient davantage &#224; m&#233;couter et obligeaient les hommes &#224; en faire autant. Comment se peut-il que je sois coupable pour tous? disait chacun en me riant au nez; voyons, puis-je &#234;tre coupable pour vous, par exemple?  Do&#249; le sauriez-vous? leur r&#233;pondais-je, alors que le monde entier est depuis longtemps engag&#233; dans une autre voie, que nous prenons le mensonge pour la v&#233;rit&#233; et exigeons dautrui le m&#234;me mensonge. Une fois dans ma vie jai r&#233;solu dagir sinc&#232;rement, et tous vous me croyez toqu&#233;; tout en maimant, vous riez de moi.  Comment ne pas aimer un homme comme vous? me dit la ma&#238;tresse de maison en riant tout haut. Il y avait chez elle nombreuse compagnie. Tout &#224; coup, je vois se lever la jeune personne qui &#233;tait cause de mon duel et dont javais voulu faire ma fianc&#233;e peu de temps auparavant; je navais pas remarqu&#233; son arriv&#233;e. Elle vint &#224; moi et me tendit la main: Permettez-moi, dit-elle, de vous d&#233;clarer que, loin de rire de vous, je vous remercie avec &#233;motion et vous respecte pour votre fa&#231;on dagir. Son mari sapprocha, je devins le centre de la r&#233;union, on membrassait presque, et je men r&#233;jouissais. Cest alors que mon attention fut attir&#233;e par un monsieur dun certain &#226;ge, qui mavait &#233;galement abord&#233;; je ne le connaissais que de nom sans avoir jamais &#233;chang&#233; un mot avec lui.


d) Le myst&#233;rieux visiteur.


C&#233;tait un fonctionnaire qui occupait depuis longtemps un poste en vue dans notre ville. Homme respect&#233; de tous, riche, r&#233;put&#233; pour sa bienfaisance, il avait fait don dune somme importante &#224; lhospice et &#224; lorphelinat et accompli beaucoup de bien en secret, ce qui fut r&#233;v&#233;l&#233; apr&#232;s sa mort. &#194;g&#233; denviron cinquante ans, il avait lair presque s&#233;v&#232;re, parlait peu; mari&#233; depuis dix ans &#224; une femme encore jeune, il avait trois enfants en bas &#226;ge. Le lendemain soir, j&#233;tais chez moi lorsque la porte souvrit et ce monsieur entra.


Il faut noter que je nhabitais plus le m&#234;me logement; aussit&#244;t ma d&#233;mission donn&#233;e, je m&#233;tais install&#233; chez une personne &#226;g&#233;e, veuve dun fonctionnaire, dont la domestique me servait, car le jour m&#234;me de mon duel javais renvoy&#233; Athanase dans sa compagnie, rougissant de le regarder en face apr&#232;s ce qui s&#233;tait pass&#233;, tellement un la&#239;c non pr&#233;par&#233; est enclin &#224; avoir honte de laction la plus juste.


Voil&#224; plusieurs jours que je vous &#233;coute avec une grande curiosit&#233;, me dit-il en entrant; jai d&#233;sir&#233; faire enfin votre connaissance pour mentretenir avec vous plus en d&#233;tail. Pouvez-vous me rendre, monsieur, ce grand service?


Tr&#232;s volontiers, et je le regarderai comme un honneur particulier lui r&#233;pondis-je.


J&#233;tais presque effray&#233; tant il me frappa d&#232;s labord; car, bien quon m&#233;cout&#226;t avec curiosit&#233;, personne ne mavait encore montr&#233; une mine aussi s&#233;rieuse, aussi s&#233;v&#232;re; de plus, il &#233;tait venu me trouver chez moi.


Je remarque en vous, poursuivit-il, apr&#232;s s&#234;tre assis, une grande force de caract&#232;re, car vous navez pas craint de servir la v&#233;rit&#233; dans une affaire o&#249; vous risquiez, par votre franchise, de vous attirer le m&#233;pris g&#233;n&#233;ral.


Vos &#233;loges sont peut-&#234;tre fort exag&#233;r&#233;s, lui dis-je.


Pas du tout; soyez s&#251;r quun tel acte est bien plus difficile &#224; accomplir que vous ne le pensez. Voil&#224; ce qui ma frapp&#233; et cest pourquoi je suis venu vous voir. Si ma curiosit&#233; peut-&#234;tre indiscr&#232;te ne vous choque pas, d&#233;crivez-moi vos sensations au moment o&#249; vous vous d&#233;cid&#226;tes &#224; demander pardon, lors de votre duel, en admettant que vous vous en souveniez. Nattribuez pas ma question &#224; la frivolit&#233;; au contraire, en vous la posant jai un but secret que je vous expliquerai probablement par la suite, sil pla&#238;t &#224; Dieu de nous rapprocher encore.


Tandis quil parlait, je le fixais et j&#233;prouvai soudain pour lui une enti&#232;re confiance, en m&#234;me temps quune vive curiosit&#233;, car je sentais que son &#226;me gardait un secret.


Vous d&#233;sirez conna&#238;tre mes sensations au moment o&#249; je demandai pardon &#224; mon adversaire, lui r&#233;pondis-je; mais il vaut mieux vous raconter dabord les faits encore ignor&#233;s des autres. Je lui narrai alors toute la sc&#232;ne avec Athanase et comment je m&#233;tais prostern&#233; devant lui.


Vous pouvez voir vous-m&#234;me dapr&#232;s cela, conclus-je, que durant le duel je me sentais d&#233;j&#224; plus &#224; laise, car javais d&#233;j&#224; commenc&#233; chez moi et, une fois entr&#233; dans cette voie, je continuai non seulement sans peine, mais avec joie.


Il m&#233;couta avec attention et sympathie.


Tout cela est fort curieux, conclut-il, je reviendrai vous voir.


Depuis lors, il me rendit visite presque tous les soirs. Et nous serions devenus de grands amis, sil mavait parl&#233; de lui. Mais il se bornait &#224; minterroger sur moi-m&#234;me. Pourtant, je le pris en affection et lui confiai tous mes sentiments, pensant: Je nai pas besoin de ses secrets pour savoir que cest un juste De plus, un homme si s&#233;rieux et bien plus &#226;g&#233; que moi qui vient me trouver et fait cas dun jeune homme Jappris de lui bien des choses utiles, car c&#233;tait un homme dune haute intelligence.


Je pense aussi depuis longtemps que la vie est un paradis, je ne pense qu&#224; cela, me dit-il un jour, tandis quil me regardait en souriant. Jen suis encore plus convaincu que vous-m&#234;me; plus tard vous saurez pourquoi.


Je l&#233;coutais en me disant: il a s&#251;rement une r&#233;v&#233;lation &#224; me faire.


Le paradis, reprit-il, est cach&#233; au fond de chacun de nous; en ce moment je le rec&#232;le en moi et, si je veux, il se r&#233;alisera demain pour toute ma vie. Il parlait avec attendrissement, en me regardant dun air myst&#233;rieux, comme sil minterrogeait. Quant &#224; la culpabilit&#233; de chacun pour tous et pour tout, en plus de ses p&#233;ch&#233;s, vos consid&#233;rations &#224; ce sujet sont parfaitement justes, et il est &#233;tonnant que vous ayez pu embrasser cette id&#233;e avec une telle ampleur. Lorsque les hommes la comprendront, ce sera certainement pour eux lav&#232;nement du royaume des cieux, non en r&#234;ve, mais en r&#233;alit&#233;.


Mais quand cela arrivera-t-il? m&#233;criai-je avec douleur. Peut-&#234;tre nest-ce quun r&#234;ve?


Comment, vous ne croyez pas vous-m&#234;me &#224; ce que vous pr&#234;chez! Sachez que ce r&#234;ve, comme vous dites, se r&#233;alisera s&#251;rement, mais pas maintenant, car tout est r&#233;gi par des lois. Cest un ph&#233;nom&#232;ne moral, psychologique. Pour r&#233;nover le monde, il faut que les hommes eux-m&#234;mes changent de voie. Tant que chacun ne sera pas vraiment le fr&#232;re de son prochain, il ny aura pas de fraternit&#233;. Jamais les hommes ne sauront, au nom de la science ou de lint&#233;r&#234;t, r&#233;partir paisiblement entre eux la propri&#233;t&#233; et les droits. Personne ne sestimera satisfait, et tous murmureront, senvieront, sextermineront les uns les autres. Vous demandez quand cela se r&#233;alisera? Cela viendra, mais seulement quand sera termin&#233;e la p&#233;riode disolement humain.


Quel isolement? demandai-je.


Il r&#232;gne partout &#224; lheure actuelle, mais il nest pas achev&#233; et son terme nest pas encore arriv&#233;. Car &#224; pr&#233;sent, chacun aspire &#224; s&#233;parer sa personnalit&#233; des autres, chacun veut go&#251;ter lui-m&#234;me la pl&#233;nitude de la vie; cependant, loin datteindre le but, tous les efforts des hommes naboutissent qu&#224; un suicide total, car, au lieu daffirmer pleinement leur personnalit&#233;, ils tombent dans une solitude compl&#232;te. En effet, en ce si&#232;cle, tous se sont fractionn&#233;s en unit&#233;s. Chacun sisole dans son trou, s&#233;carte des autres, se cache, lui et son bien, s&#233;loigne de ses semblables et les &#233;loigne de lui. Il amasse de la richesse tout seul, se f&#233;licite de sa puissance, de son opulence; il ignore, linsens&#233;, que plus il amasse plus il senlise dans une impuissance fatale. Car il est habitu&#233; &#224; ne compter que sur lui-m&#234;me et sest d&#233;tach&#233; de la collectivit&#233;; il sest accoutum&#233; &#224; ne pas croire &#224; lentraide, &#224; son prochain, &#224; lhumanit&#233; et tremble seulement &#224; lid&#233;e de perdre sa fortune et les droits quelle lui conf&#232;re. Partout, de nos jours, lesprit humain commence ridiculement &#224; perdre de vue que la v&#233;ritable garantie de lindividu consiste, non dans son effort personnel isol&#233;, mais dans la solidarit&#233;. Cet isolement terrible prendra certainement fin un jour, tous comprendront &#224; la fois combien leur s&#233;paration mutuelle &#233;tait contraire &#224; la nature, tous s&#233;tonneront d&#234;tre demeur&#233;s si longtemps dans les t&#233;n&#232;bres, sans voir la lumi&#232;re. Alors appara&#238;tra dans le ciel le signe du Fils de lHomme Mais, jusqualors, il faut garder l&#233;tendard et  f&#251;t-on seul &#224; agir  pr&#234;cher dexemple et sortir de lisolement pour se rapprocher de ses fr&#232;res, m&#234;me au risque de passer pour d&#233;ment. Cela afin demp&#234;cher une grande id&#233;e de p&#233;rir.


Ces entretiens passionnants remplissaient nos soir&#233;es. Jabandonnai m&#234;me la soci&#233;t&#233;, et mes visites se firent plus rares; en outre, je commen&#231;ais &#224; passer de mode. Je ne le dis pas pour men plaindre, car on continuait &#224; maimer et &#224; me faire bon visage, mais il faut convenir que la mode a un grand empire dans le monde. Je finis par &#234;tre enthousiasm&#233; de mon myst&#233;rieux visiteur, car son intelligence me ravissait; en outre, javais lintuition quil nourrissait un projet et se pr&#233;parait &#224; une action peut-&#234;tre h&#233;ro&#239;que. Sans doute me savait-il gr&#233; de ne pas chercher &#224; conna&#238;tre son secret et de ny faire aucune allusion. Je remarquai enfin que le d&#233;sir de me faire une confidence le tourmentait. Cela devint &#233;vident au bout dun mois environ.


Savez-vous, me demanda-t-il une fois, que lon sint&#233;resse beaucoup &#224; nous en ville et que lon s&#233;tonne de mes fr&#233;quentes visites; soit, bient&#244;t tout sexpliquera.


Parfois il &#233;tait soudain en proie &#224; une agitation extraordinaire; alors presque toujours il se levait et sen allait. Il lui arrivait de me fixer longtemps dun regard p&#233;n&#233;trant, je pensais: il va parler; mais il sarr&#234;tait et discourait sur un sujet ordinaire. Il commen&#231;a &#224; se plaindre de maux de t&#234;te. Un jour quil avait devis&#233; longtemps et avec passion, je le vis tout &#224; coup p&#226;lir, son visage se contracta, il me fixait dun &#339;il hagard.


Quavez-vous, fis-je, vous sentez-vous mal?


Je savez-vous jai commis un assassinat.


Il souriait en parlant, blanc comme un linge. Une pens&#233;e me traversa lesprit avant que jeusse rassembl&#233; mes id&#233;es: pourquoi sourit-il? Et je p&#226;lis moi-m&#234;me.


Que dites-vous? m&#233;criai-je.


Voyez-vous, me r&#233;pondit-il avec le m&#234;me sourire triste, le premier mot ma co&#251;t&#233;. Maintenant que jai commenc&#233;, je puis continuer.


Je ne le crus pas tout de suite, mais seulement au bout de trois jours, lorsquil meut racont&#233; tous les d&#233;tails. Je le croyais fou; pourtant, &#224; ma douloureuse surprise, je finis par me convaincre quil disait vrai. Il avait assassin&#233;, quatorze ans auparavant, une jeune dame riche et charmante, veuve dun propri&#233;taire foncier, qui poss&#233;dait un pied-&#224;-terre dans notre ville. Il &#233;prouva pour elle une vive passion, lui fit une d&#233;claration et voulut la d&#233;cider &#224; devenir sa femme. Mais elle avait d&#233;j&#224; donn&#233; son c&#339;ur &#224; un autre, officier distingu&#233;, alors en campagne, dont elle attendait le prochain retour. Elle repoussa sa demande et le pria de cesser ses visites. &#201;conduit et connaissant la disposition de sa maison, il sy introduisit une nuit, par le jardin et le toit, avec une audace extraordinaire, au risque d&#234;tre d&#233;couvert. Mais, comme il arrive fr&#233;quemment, les crimes audacieux r&#233;ussissent mieux que les autres. Il p&#233;n&#233;tra dans le grenier par une lucarne, et descendit dans les chambres par un petit escalier, sachant que les domestiques ne fermaient pas toujours &#224; clef la porte de communication. Il comptait &#224; juste raison sur leur n&#233;gligence. Dans lobscurit&#233;, il se dirigea vers la chambre &#224; coucher o&#249; br&#251;lait une veilleuse. Comme par un fait expr&#232;s, les deux femmes de chambre &#233;taient sorties en cachette, invit&#233;es chez une de leurs amies dont c&#233;tait la f&#234;te. Les autres domestiques couchaient au rez-de-chauss&#233;e. En la voyant endormie, sa passion se r&#233;veilla, puis une fureur vindicative et jalouse sempara de lui, et, ne se poss&#233;dant plus, il lui plongea un couteau dans le c&#339;ur, sans quelle pouss&#226;t un cri. Avec une astuce infernale, il sarrangea &#224; d&#233;tourner les soup&#231;ons sur les domestiques; il ne d&#233;daigna pas de prendre le porte-monnaie de sa victime, ouvrit la commode au moyen des clefs trouv&#233;es sous son oreiller, et d&#233;roba, comme un domestique ignorant, largent et les bijoux dapr&#232;s leur volume, laissant de c&#244;t&#233; les plus pr&#233;cieux ainsi que les valeurs. Il sappropria aussi quelques souvenirs dont je reparlerai. Son forfait accompli, il sen retourna par le m&#234;me chemin. Ni le lendemain, quand lalarme fut donn&#233;e, ni plus tard, personne neut lid&#233;e de soup&#231;onner le v&#233;ritable coupable. On ignorait son amour pour la victime, car il avait toujours &#233;t&#233; taciturne, renferm&#233; et ne poss&#233;dait pas damis. Il passait pour une simple connaissance de la d&#233;funte, quil navait dailleurs pas vue depuis quinze jours. On soup&#231;onna aussit&#244;t un certain Pierre, domestique serf de la victime, et aussit&#244;t toutes les circonstances contribu&#232;rent &#224; confirmer ce soup&#231;on, car il savait sa ma&#238;tresse d&#233;cid&#233;e &#224; le faire enr&#244;ler parmi les recrues quelle devait fournir, vu quil &#233;tait c&#233;libataire et de mauvaise conduite. Il lavait menac&#233;e de mort, au cabaret, &#233;tant ivre. Il s&#233;tait sauv&#233; deux jours avant lassassinat et, le lendemain, on le trouva ivre mort sur la route, aux abords de la ville, un couteau dans sa poche, la main droite ensanglant&#233;e. Il pr&#233;tendit quil avait saign&#233; du nez, mais on ne le crut pas. Les servantes avou&#232;rent quelles s&#233;taient absent&#233;es et quelles avaient laiss&#233; la porte dentr&#233;e ouverte jusqu&#224; leur retour. Il y eut dautres indices analogues, qui provoqu&#232;rent larrestation de ce domestique innocent. On instruisit son proc&#232;s, mais au bout dune semaine, il contracta la fi&#232;vre chaude et mourut &#224; lh&#244;pital, sans avoir repris connaissance. Laffaire fut class&#233;e, on sen rapporta &#224; la volont&#233; de Dieu, et tous, juges, autorit&#233;s, public, demeur&#232;rent convaincus que ce domestique &#233;tait lassassin. Alors commen&#231;a le ch&#226;timent. Cet h&#244;te myst&#233;rieux, devenu mon ami, me confia quau d&#233;but il navait &#233;prouv&#233; aucun remords. Il regrettait seulement davoir tu&#233; une femme quil aimait et, en la supprimant, davoir supprim&#233; son amour, alors que le feu de la passion lui br&#251;lait les veines. Mais il oubliait presque alors le sang innocent r&#233;pandu, lassassinat dun &#234;tre humain. Lid&#233;e que sa victime aurait pu devenir la femme dun autre lui paraissait impossible; aussi demeura-t-il longtemps persuad&#233; quil ne pouvait agir autrement. Larrestation du domestique le troubla, mais sa maladie et sa mort le tranquillis&#232;rent, car cet individu avait succomb&#233; &#224; coup s&#251;r  pensait-il  non &#224; la peur caus&#233;e par son arrestation, mais au refroidissement contract&#233; en gisant une nuit enti&#232;re sur la terre humide. Les objets et largent d&#233;rob&#233;s ne linqui&#233;taient gu&#232;re, car il navait pas vol&#233; par cupidit&#233;, mais pour d&#233;tourner les soup&#231;ons. La somme &#233;tait insignifiante, et bient&#244;t il en fit don, en laugmentant consid&#233;rablement, &#224; un hospice qui se fondait dans notre ville. Il agit ainsi pour apaiser sa conscience et, chose curieuse, il y parvint pour un temps assez long. Il redoubla dactivit&#233; dans son service, se fit confier une mission ardue qui lui prit deux ans, et, gr&#226;ce &#224; la fermet&#233; de son caract&#232;re, il oublia presque ce qui s&#233;tait pass&#233;, chassant d&#233;lib&#233;r&#233;ment cette pens&#233;e importune. Il se consacra &#224; la bienfaisance, soccupa de bonnes &#339;uvres dans notre ville, se signala dans les capitales, fut &#233;lu &#224; P&#233;tersbourg et &#224; Moscou membre de soci&#233;t&#233;s philanthropiques. Enfin, il fut envahi par une r&#234;verie douloureuse exc&#233;dant ses forces. Il s&#233;prit alors dune jeune fille charmante, quil &#233;pousa bient&#244;t, dans lespoir que le mariage dissiperait son angoisse solitaire et quen sacquittant scrupuleusement de ses devoirs envers sa femme et ses enfants, il bannirait les souvenirs dautrefois. Mais il arriva pr&#233;cis&#233;ment le contraire de ce quil attendait. D&#232;s le premier mois de son mariage, une id&#233;e le tourmentait sans cesse: Ma femme maime, mais quadviendrait-il si elle savait? Lorsquelle fut enceinte de son premier enfant et le lui apprit, il se troubla: Voici que je donne la vie, moi qui lai &#244;t&#233;e! Les enfants vinrent au monde: Comment oserai-je les aimer, les instruire, les &#233;duquer, comment leur parlerai-je de la vertu? jai vers&#233; le sang. Il eut de beaux enfants, il avait envie de les caresser: Je ne puis regarder leurs visages innocents; je nen suis pas digne. Enfin il eut la vision mena&#231;ante et lugubre du sang de sa victime, qui criait vengeance, de la jeune vie quil avait an&#233;antie. Des songes affreux lui apparurent. Ayant le c&#339;ur ferme, il endura longtemps ce supplice. Jexpie mon crime en souffrant secr&#232;tement. Mais c&#233;tait un vain espoir; sa souffrance ne faisait que saggraver avec le temps. Le monde le respectait pour son activit&#233; bienfaisante, bien que son caract&#232;re morne et s&#233;v&#232;re inspir&#226;t la crainte; mais plus ce respect grandissait, plus il lui devenait intol&#233;rable. Il mavoua quil avait song&#233; au suicide. Mais un autre r&#234;ve se mit &#224; le hanter, un r&#234;ve jug&#233; dabord impossible et insens&#233;, qui finit pourtant par sincorporer &#224; son &#234;tre au point de ne pouvoir len arracher; il r&#234;vait de faire laveu public de son crime. Il passa trois ans en proie &#224; cette obsession, qui se pr&#233;sentait sous diverses formes. Enfin, il crut de tout son c&#339;ur que cet aveu soulagerait sa conscience et lui rendrait le repos pour toujours. Malgr&#233; cette assurance, il fut rempli deffroi: comment sy prendre, en effet? Survint alors cet incident &#224; mon duel.


En vous regardant, conclut-il, jai pris mon parti.


Est-il possible, m&#233;criai-je en joignant les mains, quun incident aussi insignifiant ait pu engendrer une semblable d&#233;termination?


Ma d&#233;termination &#233;tait con&#231;ue depuis trois ans, cet incident lui a servi dimpulsion. En vous regardant, je me suis fait des reproches et je vous ai envi&#233;, prof&#233;ra-t-il avec rudesse.


Mais au bout de quatorze ans, on ne vous croira pas.


Jai des preuves accablantes. Je les produirai.


Je me mis alors &#224; pleurer, je lembrassai.


D&#233;cidez sur un point, un seul! me dit-il, comme si tout d&#233;pendait de moi maintenant. Ma femme, mes enfants! Elle en mourra de chagrin, peut-&#234;tre; mes enfants conserveront leur rang, leur fortune, mais ils seront pour toujours les fils dun for&#231;at. Et quel souvenir de moi garderont-ils dans leur c&#339;ur!


Je me taisais.


Comment me s&#233;parer deux, les quitter pour toujours?


J&#233;tais assis, murmurant &#224; part moi une pri&#232;re. Je me levai, enfin, &#233;pouvant&#233;.


Eh bien! insista-t-il en me fixant.


Allez, dis-je, faites votre aveu. Tout passe, la v&#233;rit&#233; seule demeure. Vos enfants, devenus grands, comprendront la noblesse de votre d&#233;termination.


En me quittant, sa r&#233;solution paraissait prise. Mais il vint me voir pendant plus de quinze jours tous les soirs, toujours se pr&#233;parant, sans pouvoir se d&#233;cider. Il mangoissait. Parfois, il arrivait r&#233;solu, disant dun air attendri:


Je sais que, d&#232;s que jaurai avou&#233;, ce sera pour moi le paradis. Durant quatorze ans, jai &#233;t&#233; en enfer. Je veux souffrir. Jaccepterai la souffrance et commencerai &#224; vivre. Maintenant, je nose aimer ni mon prochain ni m&#234;me mes enfants. Seigneur, ils comprendront peut-&#234;tre ce que ma co&#251;t&#233; ma souffrance et ne me bl&#226;meront pas!


Tous comprendront votre acte plus tard, sinon maintenant, car vous aurez servi la v&#233;rit&#233;, la v&#233;rit&#233; sup&#233;rieure, qui nest pas de ce monde


Il me quittait, consol&#233; en apparence, et revenait le lendemain f&#226;ch&#233;, p&#226;le, le ton ironique.


Chaque fois que je viens, vous me d&#233;visagez curieusement: Tu nas encore rien avou&#233;? Attendez, ne me m&#233;prisez pas trop. Ce nest pas si facile &#224; faire que vous pensez. Peut-&#234;tre ne le ferai-je pas. Vous nirez pas me d&#233;noncer, hein?


Le d&#233;noncer, moi qui, loin d&#233;prouver une curiosit&#233; d&#233;raisonnable, craignais m&#234;me de le regarder! Je souffrais, j&#233;tais navr&#233;, javais l&#226;me pleine de larmes. Jen perdais le sommeil.


J&#233;tais avec ma femme tout &#224; lheure, reprit-il. Comprenez-vous ce que cest quune femme? En partant, les enfants mont cri&#233;: Au revoir papa, revenez vite nous faire la lecture. Non, vous ne pouvez le comprendre. Malheur dautrui ninstruit pas.


Ses yeux &#233;tincelaient, ses l&#232;vres fr&#233;missaient. Soudain, cet homme si calme dordinaire frappa du poing sur la table; les objets qui sy trouvaient en trembl&#232;rent.


Dois-je me d&#233;noncer? Faut-il le faire? Personne na &#233;t&#233; condamn&#233;, personne nest all&#233; au bagne &#224; cause de moi, le domestique est mort de maladie. Jai expi&#233; par mes souffrances le sang vers&#233;. Dailleurs, on ne me croira pas, on najoutera pas foi &#224; mes preuves. Faut-il avouer? Je suis pr&#234;t &#224; expier mon crime jusqu&#224; la fin, pourvu quil ne rejaillisse pas sur ma femme et mes enfants. Est-ce juste de les perdre avec moi? Nest-ce pas une faute? O&#249; est la v&#233;rit&#233;? Ces gens sauront-ils la reconna&#238;tre, lappr&#233;cier?


Seigneur, pensais-je, il songe &#224; lestime publique dans un pareil moment! Il minspirait une telle piti&#233; que jeusse partag&#233; son sort, ne f&#251;t-ce que pour le soulager. Il avait lair &#233;gar&#233;. Je fr&#233;mis, car non seulement je comprenais, mais je sentais ce que co&#251;te une pareille d&#233;termination.


D&#233;cidez de mon sort! s&#233;cria-t-il.


Allez vous d&#233;noncer, murmurai-je dun ton ferme bien que la voix me manqu&#226;t. Je pris sur la table l&#201;vangile et lui montrai le verset 24 du chapitre XII de saint Jean: En v&#233;rit&#233;, en v&#233;rit&#233;, je vous le dis, si le grain de bl&#233; tomb&#233; en terre ne meurt pas, il demeure seul; mais, sil meurt, il porte beaucoup de fruit. Je venais de lire ce verset avant son arriv&#233;e.


Il le lut.


Cest vrai, avoua-t-il, mais avec un sourire amer. Cest effrayant ce quon trouve dans ces livres, fit-il apr&#232;s une pause; il est facile de les fourrer sous le nez. Et qui les a &#233;crits, seraient-ce les hommes?


Cest le Saint-Esprit.


Il vous est facile de bavarder, dit-il souriant de nouveau, mais presque avec haine.


Je repris le livre, louvris &#224; une autre page et lui montrai l&#201;p&#238;tre aux H&#233;breux, chapitre X verset 31. Il lut:


Cest une chose terrible que de tomber entre les mains du Dieu vivant.


Il rejeta le livre, tout tremblant.


Voil&#224; un verset terrible; ma parole, vous avez su le choisir. Il se leva. Eh bien! adieu, peut-&#234;tre ne reviendrai-je pas Nous nous reverrons en paradis. Donc, voil&#224; quatorze ans que je suis tomb&#233; entre les mains du Dieu vivant. Demain, je prierai ces mains de me laisser aller


Jaurais voulu l&#233;treindre, lembrasser, mais je nosai; son visage contract&#233; faisait peine &#224; voir. Il sortit. Seigneur, pensai-je, o&#249; va-t-il? Je tombai &#224; genoux devant lic&#244;ne et implorai pour lui la sainte M&#232;re de Dieu, m&#233;diatrice, auxiliatrice. Une demi-heure se passa dans les larmes et la pri&#232;re; il &#233;tait d&#233;j&#224; tard, environ minuit. Soudain la porte souvre, c&#233;tait encore lui. Je me montrai surpris.


O&#249; &#233;tiez-vous? lui demandai-je.


Je crois que jai oubli&#233; quelque chose mon mouchoir Eh bien! m&#234;me si je nai rien oubli&#233;, laissez-moi masseoir


Il sassit. Je restai debout devant lui.


Asseyez-vous aussi.


Job&#233;is. Nous rest&#226;mes ainsi deux minutes; il me d&#233;visageait; tout &#224; coup, il sourit, puis il m&#233;treignit, membrassa


Souviens-toi que je suis revenu te trouver. Tu mentends, souviens-toi!


C&#233;tait la premi&#232;re fois quil me tutoyait. Il partit. Demain, pensai-je.


Javais devin&#233; juste. Jignorais alors, n&#233;tant all&#233; nulle part ces derniers jours, que son anniversaire tombait pr&#233;cis&#233;ment le lendemain. &#192; cette occasion, il y avait chez lui une r&#233;ception o&#249; assistait toute la ville. Elle eut lieu comme de coutume. Apr&#232;s le repas, il savan&#231;a au milieu de ses invit&#233;s, tenant en main un papier adress&#233; &#224; ses chefs. Comme ils &#233;taient pr&#233;sents, il en donna lecture &#224; tous les assistants: c&#233;tait un r&#233;cit d&#233;taill&#233; de son crime! Comme un monstre, je me retranche de la soci&#233;t&#233;; Dieu ma visit&#233;, concluait-il, je veux souffrir. En m&#234;me temps, il d&#233;posa sur la table les pi&#232;ces &#224; conviction gard&#233;es durant quatorze ans: des bijoux de la victime d&#233;rob&#233;s pour d&#233;tourner les soup&#231;ons, un m&#233;daillon et une croix retir&#233;s de son cou, son carnet et deux lettres; une de son fianc&#233; linformant de sa prochaine arriv&#233;e, et celle quelle avait commenc&#233;e en r&#233;ponse pour lexp&#233;dier le lendemain. Pourquoi avoir pris ces deux lettres et les avoir conserv&#233;es durant quatorze ans, au lieu de les d&#233;truire, comme des preuves? Quarriva-t-il? tous furent saisis de surprise et deffroi, mais personne ne voulut le croire, bien quon l&#233;cout&#226;t avec une curiosit&#233; extraordinaire, comme un malade; quelques jours apr&#232;s, on tomba daccord que le malheureux &#233;tait fou. Ses chefs et la justice furent contraints de donner suite &#224; laffaire, mais bient&#244;t on la classa; bien que les objets pr&#233;sent&#233;s et les lettres donnassent &#224; penser, on estima que, m&#234;me si ces pi&#232;ces &#233;taient authentiques, elles ne pouvaient servir de base &#224; une accusation formelle. La d&#233;funte pouvait les lui avoir confi&#233;es elle-m&#234;me. Jappris ensuite que leur authenticit&#233; avait &#233;t&#233; v&#233;rifi&#233;e par de nombreuses connaissances de la victime, et quil ne subsistait aucun doute. Mais, de nouveau, cette affaire ne devait pas aboutir. Cinq jours plus tard, on sut que linfortun&#233; &#233;tait tomb&#233; malade et quon craignait pour sa vie. Je ne puis expliquer la nature de sa maladie, attribu&#233;e &#224; des troubles cardiaques; on apprit qu&#224; la demande de sa femme les m&#233;decins avaient examin&#233; son &#233;tat mental et conclu &#224; la folie. Je ne fus t&#233;moin de rien, pourtant on maccablait de questions, et quand je voulus le visiter, on me le d&#233;fendit longtemps, surtout sa femme. Cest vous, me dit-elle, qui lavez d&#233;moralis&#233;; il &#233;tait d&#233;j&#224; morose, la derni&#232;re ann&#233;e son agitation extraordinaire et les bizarreries de sa conduite ont frapp&#233; tout le monde, et vous lavez perdu; cest vous qui lavez endoctrin&#233;, il ne vous quittait pas durant ce mois. Et non seulement sa femme, mais tout le monde en ville maccusait: Cest votre faute, disait-on. Je me taisais, le c&#339;ur joyeux de cette manifestation et de la mis&#233;ricorde divine envers un homme qui s&#233;tait condamn&#233; lui-m&#234;me. Quant &#224; sa folie, je ne pouvais y croire. On madmit enfin aupr&#232;s de lui, il lavait demand&#233; avec insistance pour me faire ses adieux. Au premier abord, je vis que ses jours &#233;taient compt&#233;s. Affaibli, le teint jaune, les mains tremblantes, il suffoquait, mais il y avait de la joie, de l&#233;motion dans son regard.


Cela sest accompli! pronon&#231;a-t-il; il y a longtemps que je d&#233;sirais te voir, pourquoi nes-tu pas venu?


Je lui dissimulai quon mavait consign&#233; sa porte.


Dieu me prend en piti&#233; et me rappelle &#224; lui. Je sais que je vais mourir, mais je me sens calme et joyeux, pour la premi&#232;re fois depuis tant dann&#233;es. Apr&#232;s ma confession, ce fut dans mon &#226;me le paradis. Maintenant jose aimer mes enfants et les embrasser. On ne me croit pas, personne ne ma cru, ni ma femme ni mes juges; mes enfants ne le croiront jamais. Jy vois la preuve de la mis&#233;ricorde divine envers eux. Ils h&#233;riteront dun nom sans tache. &#192; pr&#233;sent, je pressens Dieu, mon c&#339;ur exulte comme en paradis Jai accompli mon devoir


Incapable de parler, il haletait, me serrait la main, me regardait dun air exalt&#233;. Mais nous ne caus&#226;mes pas longtemps, sa femme nous surveillait furtivement. Il put cependant murmurer:


Te rappelles-tu que je suis retourn&#233; chez toi &#224; minuit? Je te recommandai m&#234;me de ten souvenir. Sais-tu pourquoi je venais? Je venais pour te tuer!


Je frissonnai.


Apr&#232;s tavoir quitt&#233;, je r&#244;dai dans les t&#233;n&#232;bres, en lutte avec moi-m&#234;me. Tout &#224; coup je ressentis pour toi une haine presque intol&#233;rable. Maintenant, pensai-je, il me tient, cest mon juge, je suis forc&#233; de me d&#233;noncer, car il sait tout. Non que je craignisse ta d&#233;nonciation (je ny songeais pas), mais je me disais: Comment oserai-je le regarder, si je ne maccuse pas? Et quand tu aurais &#233;t&#233; aux antipodes, la seule id&#233;e que tu existes et me juges, sachant tout, me&#251;t &#233;t&#233; insupportable. Je te pris en haine, comme responsable de tout. Je retournai chez toi, me rappelant que tu avais un poignard sur ta table. Je massis et te priai den faire autant; durant une minute je r&#233;fl&#233;chis. En te tuant, je me perdais, m&#234;me sans avouer lautre crime. Mais je ny songeais pas, je ne voulais pas y songer &#224; cet instant. Je te ha&#239;ssais et br&#251;lais de me venger de toi. Mais le Seigneur lemporta sur le diable dans mon c&#339;ur. Sache, pourtant, que tu nas jamais &#233;t&#233; si pr&#232;s de la mort.


Il mourut au bout dune semaine. Toute la ville suivit son cercueil. Le pr&#234;tre pronon&#231;a une allocution &#233;mue. On d&#233;plora la terrible maladie qui avait mis fin &#224; ses jours. Mais tout le monde se dressa contre moi lors de ses fun&#233;railles, on cessa m&#234;me de me recevoir. Pourtant, quelques personnes, de plus en plus nombreuses, admirent la v&#233;rit&#233; de ses all&#233;gations; on vint souvent minterroger avec une maligne curiosit&#233;, car la chute et le d&#233;shonneur du juste causent de la satisfaction. Mais je gardai le silence et quittai bient&#244;t tout &#224; fait la ville; cinq mois apr&#232;s, le Seigneur me jugea digne dentrer dans la bonne voie, et je le b&#233;nis de mavoir si visiblement guid&#233;. Quant &#224; linfortun&#233; Michel, je le mentionne chaque jour dans mes pri&#232;res.



III. Extrait des entretiens et de la doctrine du starets Zosime

e) Du religieux russe et de son r&#244;le possible.


P&#232;res et ma&#238;tres, quest-ce quun religieux? De nos jours, dans les milieux &#233;clair&#233;s on prononce ce terme avec ironie, parfois m&#234;me comme une injure. Et cela va en augmentant. Il est vrai, h&#233;las! quon compte, m&#234;me parmi les moines, bien des fain&#233;ants, sensuels et paillards, bien deffront&#233;s vagabonds. Vous n&#234;tes que des paresseux, des membres inutiles de la soci&#233;t&#233;, vivant du travail dautrui, des mendiants sans vergogne. Cependant, combien de moines sont humbles et doux, combien aspirent &#224; la solitude pour sy livrer &#224; de ferventes pri&#232;res. On ne parle gu&#232;re deux, on les passe m&#234;me sous silence, et j&#233;tonnerais bien des gens en disant que ce sont eux qui sauveront peut-&#234;tre encore une fois la terre russe! Car ils sont vraiment pr&#234;ts pour le jour et lheure, le mois et lann&#233;e. Ils gardent dans leur solitude limage du Christ, splendide et intacte, dans la puret&#233; de la v&#233;rit&#233; divine, l&#233;gu&#233;e par les P&#232;res de l&#201;glise, les ap&#244;tres et les martyrs, et quand lheure sera venue, ils la r&#233;v&#233;leront au monde &#233;branl&#233;. Cest une grande id&#233;e. Cette &#233;toile brillera &#224; lOrient.


Voil&#224; ce que je pense des religieux; se peut-il que je me trompe, que ce soit de la pr&#233;somption? Regardez tous ces gens qui se dressent au-dessus du peuple chr&#233;tien, nont-ils pas alt&#233;r&#233; limage de Dieu et sa v&#233;rit&#233;? Ils ont la science, mais une science assujettie aux sens. Quant au monde spirituel, la moiti&#233; sup&#233;rieure de l&#234;tre humain, on le repousse, on le bannit all&#233;grement, m&#234;me avec haine. Le monde a proclam&#233; la libert&#233;, ces derni&#232;res ann&#233;es surtout; mais que repr&#233;sente cette libert&#233;! Rien que lesclavage et le suicide! Car le monde dit: Tu as des besoins, assouvis-les, tu poss&#232;des les m&#234;mes droits que les grands, et les riches. Ne crains donc pas de les assouvir, accrois-les m&#234;me; voil&#224; ce quon enseigne maintenant. Telle est leur conception de la libert&#233;. Et que r&#233;sulte-t-il de ce droit &#224; accro&#238;tre les besoins? Chez les riches, la solitude et le suicide spirituel; chez les pauvres, lenvie et le meurtre, car on a conf&#233;r&#233; des droits, mais on na pas encore indiqu&#233; les moyens dassouvir les besoins. On assure que le monde, en abr&#233;geant les distances, en transmettant la pens&#233;e dans les airs, sunira toujours davantage, que la fraternit&#233; r&#233;gnera. H&#233;las! ne croyez pas &#224; cette union des hommes. Concevant la libert&#233; comme laccroissement des besoins et leur prompte satisfaction, ils alt&#232;rent leur nature, car ils font na&#238;tre en eux une foule de d&#233;sirs insens&#233;s, dhabitudes et dimaginations absurdes. Ils ne vivent que pour senvier mutuellement, pour la sensualit&#233; et lostentation. Donner des d&#238;ners, voyager, poss&#233;der des &#233;quipages, des grades, des valets, passe pour une n&#233;cessit&#233; &#224; laquelle on sacrifie jusqu&#224; sa vie, son honneur et lamour de lhumanit&#233;, on se tuera m&#234;me, faute de pouvoir la satisfaire. Il en est de m&#234;me chez ceux qui ne sont pas riches; quant aux pauvres, linassouvissement des besoins et lenvie sont pour le moment noy&#233;s dans livresse. Mais bient&#244;t, au lieu de vin, ils senivreront de sang, cest le but vers lequel on les m&#232;ne. Dites-moi si un tel homme est libre. Un champion de lid&#233;e me racontait un jour qu&#233;tant en prison on le priva de tabac et que cette privation lui fut si p&#233;nible quil faillit trahir son id&#233;e pour en obtenir. Or, cet individu pr&#233;tendait lutter pour lhumanit&#233;. De quoi peut-il &#234;tre capable? Tout au plus dun effort momentan&#233;, quil ne soutiendra pas longtemps. Rien d&#233;tonnant &#224; ce que les hommes aient rencontr&#233; la servitude au lieu de la libert&#233;, et quau lieu de servir la fraternit&#233; et lunion ils soient tomb&#233;s dans la d&#233;sunion et la solitude, comme me le disait jadis mon h&#244;te myst&#233;rieux et mon ma&#238;tre. Aussi lid&#233;e du d&#233;vouement &#224; lhumanit&#233;, de la fraternit&#233;, de la solidarit&#233; dispara&#238;t-elle graduellement dans le monde; en r&#233;alit&#233;, on laccueille m&#234;me avec d&#233;rision, car comment se d&#233;faire de ses habitudes, o&#249; ira ce prisonnier des besoins innombrables que lui-m&#234;me a invent&#233;s? Dans la solitude, il se soucie fort peu de la collectivit&#233;. En fin de compte, les biens mat&#233;riels se sont accrus et la joie a diminu&#233;.


Bien diff&#233;rente est la vie du religieux. On se moque de lob&#233;issance, du je&#251;ne, de la pri&#232;re; cependant cest la seule voie qui conduise &#224; la vraie libert&#233;; je retranche les besoins superflus, je dompte et je flagelle par lob&#233;issance ma volont&#233; &#233;go&#239;ste et hautaine, je parviens ainsi, avec laide de Dieu, &#224; la libert&#233; de lesprit et avec elle &#224; la gaiet&#233; spirituelle! Lequel dentre eux est plus capable dexalter une grande id&#233;e, de se mettre &#224; son service, le riche isol&#233; ou le religieux affranchi de la tyrannie des habitudes? On fait au religieux un grief de son isolement: En te retirant dans un monast&#232;re pour faire ton salut, tu d&#233;sertes la cause fraternelle de lhumanit&#233;. Mais voyons qui sert le plus la fraternit&#233;. Car lisolement est de leur c&#244;t&#233;, non du n&#244;tre, mais ils ne le remarquent pas. Cest de notre milieu que sortirent jadis les hommes daction du peuple, pourquoi nen serait-il pas ainsi de nos jours? Ces je&#251;neurs et ces taciturnes doux et humbles se l&#232;veront pour servir une noble cause. Cest le peuple qui sauvera la Russie. Le monast&#232;re russe fut toujours avec le peuple. Si le peuple est isol&#233;, nous le sommes aussi. Il partage notre foi, et un homme politique incroyant ne fera jamais rien en Russie, f&#251;t-il sinc&#232;re et dou&#233; de g&#233;nie. Souvenez-vous-en. Le peuple terrassera lath&#233;e et la Russie sera unifi&#233;e dans lorthodoxie. Pr&#233;servez le peuple et veillez sur son c&#339;ur. Instruisez-le dans la paix. Voil&#224; notre mission de religieux, car ce peuple porte Dieu en lui.


f) Des ma&#238;tres et des serviteurs peuvent-ils devenir mutuellement des fr&#232;res en esprit?


Il faut avouer que le peuple aussi est en proie au p&#233;ch&#233;. La corruption augmente visiblement tous les jours. Lisolement envahit le peuple; les accapareurs et les sangsues font leur apparition. D&#233;j&#224; le marchand est toujours plus avide dhonneurs, il aspire &#224; montrer son instruction, sans en avoir aucune; &#224; cet effet, il d&#233;daigne les anciens usages, rougit m&#234;me de la foi de ses p&#232;res; il va chez les princes, tout en n&#233;tant quun moujik d&#233;prav&#233;. Le peuple est d&#233;moralis&#233; par livrognerie et ne peut sen gu&#233;rir. Que de cruaut&#233;s dans la famille, envers la femme et m&#234;me les enfants, caus&#233;es par elle! Jai vu dans les usines des enfants de neuf ans, d&#233;biles, atrophi&#233;s, vo&#251;t&#233;s et d&#233;j&#224; corrompus. Un local &#233;touffant, le bruit des machines, le travail incessant, les obsc&#233;nit&#233;s, leau-de-vie, est-ce l&#224; ce qui convient &#224; l&#226;me dun jeune enfant? Il lui faut le soleil, les jeux de son &#226;ge, de bons exemples et un minimum de sympathie. Il faut que cela cesse; religieux, mes fr&#232;res, les souffrances des enfants doivent prendre fin, levez-vous et pr&#234;chez. Mais Dieu sauvera la Russie, car si le bas peuple est perverti et croupit dans le p&#233;ch&#233;, il sait que Dieu a le p&#233;ch&#233; en horreur et quil est coupable devant Lui. De sorte que notre peuple na pas cess&#233; de croire &#224; la v&#233;rit&#233;; il reconna&#238;t Dieu et verse des larmes dattendrissement. Il nen va pas de m&#234;me chez les grands. Adeptes de la science, ils veulent sorganiser &#233;quitablement par leur seule raison, sans le Christ; d&#233;j&#224; ils ont proclam&#233; quil ny a pas de crime ni de p&#233;ch&#233;. Ils ont raison &#224; leur point de vue, car sans Dieu, o&#249; est le crime? En Europe, le peuple se soul&#232;ve d&#233;j&#224; contre les riches; partout ses chefs lincitent au meurtre et lui enseignent que sa col&#232;re est juste. Mais maudite est leur col&#232;re, car elle est cruelle. Quant &#224; la Russie, le Seigneur la sauvera comme il la sauv&#233;e maintes fois. Cest du peuple que viendra le salut, de sa foi, de son humilit&#233;. Mes P&#232;res, pr&#233;servez la foi du peuple, je ne r&#234;ve pas: toute ma vie jai &#233;t&#233; frapp&#233; de la noble dignit&#233; de notre grand peuple, je lai vue, je puis lattester. Il nest pas servile, apr&#232;s un esclavage de deux si&#232;cles. Il est libre dallure et de mani&#232;res, mais sans vouloir offenser personne. Il nest ni vindicatif ni envieux. Tu es distingu&#233;, riche, intelligent, tu as du talent  soit, que Dieu te b&#233;nisse. Je te respecte, mais sache que moi aussi je suis un homme. Le fait que je te respecte sans tenvier te r&#233;v&#232;le ma dignit&#233; humaine. En v&#233;rit&#233;, sils ne le disent pas (car ils ne savent pas encore le dire), ils agissent ainsi, je lai vu, je lai &#233;prouv&#233; moi-m&#234;me, et, le croirez-vous? plus lhomme russe est pauvre et humble, plus on remarque en lui cette noble v&#233;rit&#233;, car les riches parmi eux, les accapareurs et les sangsues sont d&#233;j&#224; pervertis pour la plupart, et notre n&#233;gligence, notre indiff&#233;rence y sont pour beaucoup. Mais Dieu sauvera les siens, car la Russie est grande par son humilit&#233;. Je songe &#224; notre avenir, il me semble le voir appara&#238;tre, car il arrivera que le riche le plus d&#233;prav&#233; finira par rougir de sa richesse vis-&#224;-vis du pauvre, et le pauvre, voyant son humilit&#233;, comprendra et r&#233;pondra joyeusement, amicalement, &#224; sa noble confusion. Soyez s&#251;rs de ce d&#233;nouement; on y tend! Il ny a d&#233;galit&#233; que dans la dignit&#233; spirituelle, et cela nest compris que chez nous. Quil y ait des fr&#232;res, la fraternit&#233; r&#233;gnera, et sans la fraternit&#233;, on ne pourra jamais partager les biens. Nous gardons limage du Christ et elle resplendira aux yeux du monde entier comme un diamant pr&#233;cieux Ainsi soit-il!


P&#232;res et ma&#238;tres, il mest arriv&#233; une fois quelque chose de touchant. Lors de mes p&#233;r&#233;grinations, je rencontrai dans la ville de K mon ancienne ordonnance Athanase, huit ans apr&#232;s m&#234;tre s&#233;par&#233; de lui. Mayant aper&#231;u, par hasard, au march&#233;, il me reconnut, accourut tout joyeux: P&#232;re, cest bien vous? Se peut-il que je vous voie? Il me conduisit chez lui. Lib&#233;r&#233; du service, il s&#233;tait mari&#233; et avait d&#233;j&#224; deux jeunes enfants. Sa femme et lui vivaient dun petit commerce &#224; l&#233;ventaire. Leur chambre &#233;tait pauvre, mais propre et gaie. Il me fit asseoir, pr&#233;para le samovar, envoya chercher sa femme, comme si je lui faisais une f&#234;te en venant chez lui. Il me pr&#233;senta ses deux enfants: B&#233;nissez-les, mon P&#232;re.  Est-ce &#224; moi de les b&#233;nir, r&#233;pondis-je, je ne suis quun humble religieux, je prierai Dieu pour eux; quant &#224; toi, Athanase Pavlovitch, je ne toublie jamais dans mes pri&#232;res, depuis ce fameux jour, car tu es cause de tout. Je lui expliquai la chose de mon mieux. Il me regardait sans pouvoir se faire &#224; lid&#233;e que son ancien ma&#238;tre, un officier, se trouvait maintenant devant lui dans cet habit; il en pleura m&#234;me. Pourquoi pleures-tu, lui dis-je, toi que je ne puis oublier. R&#233;jouis-toi plut&#244;t avec moi, mon bien cher, car ma route est illumin&#233;e de bonheur. Il ne parlait gu&#232;re, mais soupirait et hochait la t&#234;te avec attendrissement. Quavez-vous fait de votre fortune?  Je lai donn&#233;e au monast&#232;re, nous vivons en communaut&#233;. Apr&#232;s le th&#233;, je leur fis mes adieux; il me donna cinquante kopeks, une offrande pour le monast&#232;re, et je le vois qui men met cinquante autres dans la main, h&#226;tivement. Cest pour vous, me dit-il, qui voyagez; cela peut vous servir, mon P&#232;re. Jacceptai sa pi&#232;ce, le saluai, lui et sa femme, et men allai joyeux pensant en chemin: Tous deux sans doute, lui dans sa maison et moi qui marche, nous soupirons et nous sourions joyeusement, le c&#339;ur content, en nous rappelant comment Dieu nous fit nous rencontrer. J&#233;tais son ma&#238;tre, il &#233;tait mon serviteur, et voici quen nous embrassant avec &#233;motion, nous nous sommes confondus dans une noble union. Je ne lai jamais revu depuis, mais jai beaucoup song&#233; &#224; ces choses et &#224; pr&#233;sent je me dis: est-il inconcevable que cette grande et franche union puisse se r&#233;aliser partout &#224; son heure, parmi les Russes? Je crois quelle se r&#233;alisera et que lheure est proche.


&#192; propos des serviteurs, jajouterai ce qui suit. Quand j&#233;tais jeune, je mirritais fr&#233;quemment contre eux: La cuisini&#232;re a servi trop chaud, lordonnance na pas bross&#233; mes habits. Mais je fus &#233;clair&#233; par la pens&#233;e de mon cher fr&#232;re, &#224; qui javais entendu dire dans mon enfance: Suis-je digne d&#234;tre servi par un autre? Ai-je le droit dexploiter sa mis&#232;re et son ignorance? Je m&#233;tonnai alors que les id&#233;es les plus simples, les plus &#233;videntes, nous viennent si tard &#224; lesprit. On ne peut se passer de serviteurs en ce monde, mais faites en sorte que le v&#244;tre se sente chez vous plus libre moralement que sil n&#233;tait pas un serviteur. Pourquoi ne serais-je pas le serviteur du mien, et pourquoi ne le verrait-il pas, sans nulle fiert&#233; de ma part ni d&#233;fiance de la sienne? Pourquoi mon serviteur ne serait-il pas comme mon parent que jadmettrais enfin avec joie dans ma famille? Dores et d&#233;j&#224;, cela est r&#233;alisable et servira de base &#224; la magnifique union de lavenir, quand lhomme ne voudra plus transformer en serviteurs ses semblables, comme &#224; pr&#233;sent, mais d&#233;sirera ardemment, au contraire, devenir lui-m&#234;me le serviteur de tous selon l&#201;vangile. Serait-ce un r&#234;ve de croire que finalement lhomme trouvera sa joie uniquement dans les &#339;uvres de civilisation et de charit&#233; et non, comme de nos jours, dans les satisfactions brutales, la gloutonnerie, la fornication, lorgueil, la vantardise, la supr&#233;matie jalouse des uns sur les autres? Je suis persuad&#233; que ce nest pas un r&#234;ve et que les temps sont proches? On rit, on demande: quand ces temps viendront-ils? est-il probable quils viennent? Je pense que nous accomplirons cette grande &#339;uvre avec le Christ. Combien did&#233;es en ce monde, dans lhistoire de lhumanit&#233;, &#233;taient irr&#233;alisables dix ans auparavant, lesquelles apparurent soudain quand leur terme myst&#233;rieux fut arriv&#233;, et se r&#233;pandirent sur toute la terre! Il en sera de m&#234;me pour nous; notre peuple brillera devant le monde et tous diront: La pierre que les architectes avaient rejet&#233;e est devenue la pierre angulaire. On pourrait demander aux railleurs: si nous r&#234;vons, quand &#233;l&#232;verez-vous votre &#233;difice, quand vous organiserez-vous &#233;quitablement par votre seule raison, sans le Christ? Sils affirment tendre aussi &#224; lunion, il ny a vraiment que les plus na&#239;fs dentre eux pour le croire, si bien quon peut s&#233;tonner de cette na&#239;vet&#233;. En r&#233;alit&#233;, il y a plus de fantaisie chez eux que chez nous. Ils peuvent sorganiser selon la justice, mais ayant repouss&#233; le Christ ils finiront par inonder le monde de sang, car le sang appelle le sang, et celui qui a tir&#233; l&#233;p&#233;e p&#233;rira par l&#233;p&#233;e. Sans la promesse du Christ, ils sextermineraient jusqu&#224; ce quil nen rest&#226;t que deux. Et dans leur orgueil, ceux-ci ne pourraient se contenir, le dernier supprimerait lavant-dernier et lui-m&#234;me ensuite. Voil&#224; ce qui adviendrait sans la promesse du Christ darr&#234;ter cette lutte pour lamour des doux et des humbles. Apr&#232;s mon duel, portant encore luniforme, il marriva de parler des serviteurs en soci&#233;t&#233;; je me souviens que j&#233;tonnai tout le monde. Eh quoi, il faudrait dapr&#232;s vous installer nos serviteurs dans un fauteuil et leur offrir du th&#233;! Je leur r&#233;pondis: Pourquoi pas, ne serait-ce que de temps en temps? Ce fut un &#233;clat de rire g&#233;n&#233;ral. Leur question &#233;tait frivole et ma r&#233;ponse manquait de clart&#233;; mais je pense quelle renfermait une certaine v&#233;rit&#233;.


g) De la pri&#232;re, de lamour, du contact avec les autres mondes.


Jeune homme, noublie pas la pri&#232;re. Toute pri&#232;re, si elle est sinc&#232;re, exprime un nouveau sentiment, elle est la source dune id&#233;e nouvelle que tu ignorais et qui te r&#233;conforteras, et tu comprendras que la pri&#232;re est une &#233;ducation. Souviens-toi encore de r&#233;p&#233;ter chaque jour, et toutes les fois que tu peux, mentalement: Seigneur, aie piti&#233; de tous ceux qui comparaissent maintenant devant toi. Car &#224; chaque heure, des milliers d&#234;tres terminent leur existence terrestre et leurs &#226;mes arrivent devant le Seigneur; combien parmi eux ont quitt&#233; la terre dans lisolement, ignor&#233;s de tous, tristes et angoiss&#233;s de lindiff&#233;rence g&#233;n&#233;rale. Et peut-&#234;tre qu&#224; lautre bout du monde, ta pri&#232;re pour lui montera &#224; Dieu, sans que vous vous soyez connus. L&#226;me saisie de crainte en pr&#233;sence du Seigneur, il sera touch&#233; davoir lui aussi sur la terre quelquun qui laime et qui interc&#232;de pour lui. Et Dieu vous regardera tous deux avec plus de mis&#233;ricorde, car si tu as une telle piti&#233; de cette &#226;me, Il en aura dautant plus, Lui dont la mis&#233;ricorde et lamour sont infinis. Et Il lui pardonnera &#224; cause de toi.


Mes fr&#232;res, ne craignez pas le p&#233;ch&#233;, aimez lhomme m&#234;me dans le p&#233;ch&#233;, cest l&#224; limage de lamour divin, il ny en a pas de plus grand sur la terre. Aimez toute la cr&#233;ation dans son ensemble et dans ses &#233;l&#233;ments, chaque feuille, chaque rayon, les animaux, les plantes. En aimant chaque chose, vous comprendrez le myst&#232;re divin dans les choses. Layant une fois compris, vous le conna&#238;trez toujours davantage, chaque jour. Et vous finirez par aimer le monde entier dun amour universel. Aimez les animaux, car Dieu leur a donn&#233; le principe de la pens&#233;e et une joie paisible. Ne la troublez pas, ne les tourmentez pas en leur &#244;tant cette joie, ne vous opposez pas au plan de Dieu. Homme, ne te dresse pas au-dessus des animaux; ils sont sans p&#233;ch&#233;, tandis quavec ta grandeur tu souilles la terre par ton apparition, laissant apr&#232;s toi une trace de pourriture, cest le sort de presque chacun de nous, h&#233;las! Aimez particuli&#232;rement les enfants, car eux aussi sont sans p&#233;ch&#233;, comme les anges, ils existent pour toucher nos c&#339;urs, les purifier, ils sont pour nous comme une indication. Malheur &#224; qui offense un de ces petits! Cest le fr&#232;re Anthyme qui ma appris &#224; les aimer; sans rien dire, avec les kopeks quon nous donnait dans nos p&#233;r&#233;grinations, il achetait parfois du sucre dorge et du pain d&#233;pice pour les leur distribuer; il ne pouvait passer pr&#232;s des enfants sans &#234;tre &#233;mu.


On se demande parfois, surtout en pr&#233;sence du p&#233;ch&#233;: Faut-il recourir &#224; la force ou &#224; lhumble amour? Nemployez jamais que cet amour, vous pourrez ainsi soumettre le monde entier. Lhumanit&#233; pleine damour est une force redoutable, &#224; nulle autre pareille. Chaque jour, &#224; chaque instant, surveillez-vous, gardez une attitude digne. Vous avez pass&#233; &#224; c&#244;t&#233; dun petit enfant en blasph&#233;mant, sous lempire de la col&#232;re, sans le remarquer; mais lui vous a vu, et il garde peut-&#234;tre dans son c&#339;ur innocent votre image avilissante. Sans le savoir vous avez peut-&#234;tre sem&#233; dans son &#226;me un mauvais germe qui risque de se d&#233;velopper, et cela parce que vous vous &#234;tes oubli&#233; devant cet enfant, parce que vous navez pas cultiv&#233; en vous lamour actif, r&#233;fl&#233;chi. Mes fr&#232;res, lamour est un ma&#238;tre, mais il faut savoir lacqu&#233;rir, car il sacquiert difficilement, au prix dun effort prolong&#233;; il faut aimer, en effet, non pour un instant, mais jusquau bout. Nimporte qui, m&#234;me un sc&#233;l&#233;rat, est capable dun amour fortuit. Mon fr&#232;re demandait pardon aux oiseaux; cela semble absurde, mais cest juste, car tout ressemble &#224; lOc&#233;an, o&#249; tout s&#233;coule et communique, on touche &#224; une place et cela se r&#233;percute &#224; lautre bout du monde. Admettons que ce soit une folie de demander pardon aux oiseaux, mais les oiseaux, et lenfant, et chaque animal qui vous entoure se sentiraient plus &#224; laise, si vous-m&#234;me &#233;tiez plus digne que vous ne l&#234;tes maintenant, si peu que ce f&#251;t. Alors vous prieriez les oiseaux; poss&#233;d&#233; tout entier par lamour dans une sorte dextase, vous les prieriez de vous pardonner vos p&#233;ch&#233;s. Ch&#233;rissez cette extase, si absurde quelle paraisse aux hommes.


Mes amis, demandez &#224; Dieu la joie. Soyez gais comme les enfants, comme les oiseaux des cieux. Ne vous laissez pas troubler dans votre apostolat par le p&#233;ch&#233;; ne craignez pas quil ternisse votre &#339;uvre et vous emp&#234;che de laccomplir; ne dites pas: Le p&#233;ch&#233;, limpi&#233;t&#233;, le mauvais exemple sont puissants, tandis que nous sommes faibles, isol&#233;s; le mal triomphera, &#233;touffera le bien. Ne vous laissez pas abattre ainsi, mes enfants! Il ny a quun moyen de salut: prends &#224; ta charge tous les p&#233;ch&#233;s des hommes. En effet, mon ami, d&#232;s que tu r&#233;pondras sinc&#232;rement pour tous et pour tout, tu verras aussit&#244;t quil en est vraiment ainsi, que tu es coupable pour tous et pour tout. Mais en rejetant ta paresse et ta faiblesse sur les autres, tu deviendras finalement dun orgueil satanique, et tu murmureras contre Dieu. Voici ce que je pense de cet orgueil; il nous est difficile de le comprendre ici-bas, cest pourquoi on tombe si facilement dans lerreur, on sy abandonne, en simaginant accomplir quelque chose de grand, de noble. Parmi les sentiments et les mouvements les plus violents de notre nature, il y en a beaucoup que nous ne pouvons pas encore comprendre ici-bas; ne te laisse pas s&#233;duire, ne pense pas que cela puisse te servir en quoi que ce soit de justification, car le souverain Juge te demandera compte de ce que tu pouvais comprendre, et non du reste; tu ten convaincras toi-m&#234;me, car tu discerneras tout exactement et ne feras pas dobjections. Sur la terre, nous sommes errants, et si nous navions pas la pr&#233;cieuse image du Christ pour nous guider, nous succomberions et nous &#233;garerions tout &#224; fait, comme le genre humain avant le d&#233;luge. Bien des choses nous sont cach&#233;es en ce monde; en revanche, nous avons la sensation myst&#233;rieuse du lien vivant qui nous rattache au monde c&#233;leste; les racines de nos sentiments et de nos id&#233;es ne sont pas ici, mais ailleurs. Voil&#224; pourquoi les philosophes disent quil est impossible sur la terre de comprendre lessence des choses. Dieu a emprunt&#233; les semences aux autres mondes pour les semer ici-bas et a cultiv&#233; son jardin. Tout ce qui pouvait pousser la fait, mais les plantes que nous sommes vivent seulement par le sentiment de leur contact avec ces mondes myst&#233;rieux; lorsque ce sentiment saffaiblit ou dispara&#238;t, ce qui avait pouss&#233; en nous p&#233;rit. Nous devenons indiff&#233;rents &#224; l&#233;gard de la vie, nous la prenons m&#234;me en aversion. Cest du moins mon id&#233;e.


h) Peut-on &#234;tre le juge de ses semblables? De la foi jusquau bout.


Souviens-toi que tu ne peux &#234;tre le juge de personne. Car avant de juger un criminel, le juge doit savoir quil est lui-m&#234;me aussi criminel que laccus&#233;, et peut-&#234;tre plus que tous coupable de son crime. Quand il laura compris, il peut &#234;tre juge. Si absurde que cela semble, cest la v&#233;rit&#233;. Car si j&#233;tais moi-m&#234;me un juste, peut-&#234;tre ny aurait-il pas de criminel devant moi. Si tu peux te charger du crime de laccus&#233; que tu juges dans ton c&#339;ur, fais-le imm&#233;diatement et souffre &#224; sa place; quant &#224; lui, laisse-le aller sans reproche. Et m&#234;me si la loi ta institu&#233; son juge, autant quil est possible, rends la justice aussi dans cet esprit, car une fois parti il se condamnera encore plus s&#233;v&#232;rement que ton tribunal. Sil sen va insensible &#224; tes bons traitements et en se moquant de toi, nen sois pas impressionn&#233;; cest que son heure nest pas encore venue, mais elle viendra, et dans le cas contraire, un autre &#224; sa place comprendra, souffrira, se condamnera, saccusera lui-m&#234;me, et la v&#233;rit&#233; sera accomplie. Crois fermement &#224; cela, cest l&#224;-dessus que reposent lesp&#233;rance et la foi des saints. Ne te lasse pas dagir. Si tu te souviens la nuit, avant de tendormir, que tu nas pas accompli ce quil fallait, l&#232;ve-toi aussit&#244;t pour laccomplir. Si ton entourage, par malice et indiff&#233;rence, refuse de t&#233;couter, mets-toi &#224; genoux et demande-lui pardon, car en v&#233;rit&#233;, cest ta faute sil ne veut pas t&#233;couter. Si tu ne peux parler &#224; ceux qui sont aigris, sers-les en silence et dans lhumilit&#233;, sans jamais d&#233;sesp&#233;rer. Si tous te quittent et quon te chasse avec violence, demeur&#233; seul, prosterne-toi, baise la terre, arrose-la de tes larmes, et ces larmes porteront des fruits, quand bien m&#234;me personne ne te verrait, ne tentendrait dans ta solitude. Crois jusquau bout, m&#234;me si tous les hommes s&#233;taient fourvoy&#233;s et que tu fusses seul demeur&#233; fid&#232;le; apporte alors ton offrande et loue Dieu, ayant seul gard&#233; la foi. Et si deux hommes tels que toi sassemblent, alors voil&#224; la pl&#233;nitude de lamour vivant, embrassez-vous avec effusion et louez le Seigneur; car sa v&#233;rit&#233; sest accomplie, ne f&#251;t-ce quen vous deux.


Si tu as p&#233;ch&#233; toi-m&#234;me et que tu en sois mortellement afflig&#233;, r&#233;jouis-toi pour un autre, pour un juste, r&#233;jouis-toi de ce que lui, en revanche, est juste et na pas p&#233;ch&#233;.


Si tu es indign&#233; et navr&#233; de la sc&#233;l&#233;ratesse des hommes, jusqu&#224; vouloir en tirer vengeance, redoute par-dessus tout ce sentiment; impose-toi la m&#234;me peine que si tu &#233;tais toi-m&#234;me coupable de leur crime. Accepte cette peine et endure-la, ton c&#339;ur sapaisera, tu comprendras que toi aussi, tu es coupable, car tu aurais pu &#233;clairer les sc&#233;l&#233;rats m&#234;me en qualit&#233; de seul juste, et tu ne las pas fait. En les &#233;clairant, tu leur aurais montr&#233; une autre voie, et lauteur du crime ne le&#251;t peut-&#234;tre pas commis, gr&#226;ce &#224; la lumi&#232;re. Si m&#234;me les hommes restent insensibles &#224; cette lumi&#232;re malgr&#233; tes efforts, et quils n&#233;gligent leur salut, demeure ferme et ne doute pas de la puissance de la lumi&#232;re c&#233;leste; sois persuad&#233; que sils nont pas &#233;t&#233; sauv&#233;s maintenant, ils le seront plus tard. Sinon, leurs fils seront sauv&#233;s &#224; leur place, car ta lumi&#232;re ne p&#233;rira pas, m&#234;me si tu &#233;tais mort. Le juste dispara&#238;t, mais sa lumi&#232;re reste. Cest apr&#232;s la mort du sauveur que lon se sauve. Le genre humain repousse ses proph&#232;tes, il les massacre, mais les hommes aiment leurs martyrs et v&#233;n&#232;rent ceux quils ont fait p&#233;rir. Cest pour la collectivit&#233; que tu travailles, pour lavenir que tu agis. Ne cherche jamais de r&#233;compense, car tu en as d&#233;j&#224; une grande sur cette terre: ta joie spirituelle, que seul le juste a en partage. Ne crains ni les grands ni les puissants, mais sois sage et toujours digne. Observe la mesure, connais les termes, instruis-toi &#224; ce sujet. Retir&#233; dans la solitude, prie. Prosterne-toi avec amour et baise la terre. Aime inlassablement, insatiablement, tous et tout, recherche cette extase et cette exaltation. Arrose la terre de larmes dall&#233;gresse, aime ces larmes. Ne rougis pas de cette extase, ch&#233;ris-la, car cest un grand don de Dieu, accord&#233; seulement aux &#233;lus.


i) De lenfer et du feu &#233;ternel. Consid&#233;ration mystique.


Mes P&#232;res, je me demande: Quest-ce que lenfer? Je le d&#233;finis ainsi: la souffrance de ne plus pouvoir aimer. Une fois, dans linfini de lespace et du temps, un &#234;tre spirituel, par son apparition sur la terre, a eu la possibilit&#233; de dire: je suis et jaime. Une fois seulement lui a &#233;t&#233; accord&#233; un moment damour actif et vivant; &#224; cette fin lui a &#233;t&#233; donn&#233;e la vie terrestre, born&#233;e dans le temps; or, cet &#234;tre heureux a repouss&#233; ce don inestimable, ne la ni appr&#233;ci&#233; ni aim&#233;, la consid&#233;r&#233; ironiquement, y est rest&#233; insensible. Un tel &#234;tre, ayant quitt&#233; la terre, voit le sein dAbraham, sentretient avec lui comme il est dit dans la parabole de Lazare et du mauvais riche, il contemple le paradis, peut s&#233;lever jusquau Seigneur, mais ce qui le tourmente pr&#233;cis&#233;ment, cest quil se pr&#233;sente sans avoir aim&#233;, quil entre en contact avec ceux qui ont aim&#233;, et dont il a d&#233;daign&#233; lamour. Car il a une claire notion des choses et se dit: Maintenant jai la connaissance et, malgr&#233; ma soif damour, cet amour sera sans valeur, ne repr&#233;sentera aucun sacrifice, car la vie terrestre est termin&#233;e et Abraham ne viendra pas apaiser  f&#251;t-ce par une goutte deau vive  ma soif ardente damour spirituel, dont je br&#251;le maintenant, apr&#232;s lavoir d&#233;daign&#233; sur la terre. La vie et le temps sont &#224; pr&#233;sent r&#233;volus. Je donnerais avec joie ma vie pour les autres, mais cest impossible, car la vie que lon pouvait sacrifier &#224; lamour est &#233;coul&#233;e, un ab&#238;me la s&#233;pare de lexistence actuelle. On parle du feu de lenfer au sens litt&#233;ral; je crains de sonder ce myst&#232;re, mais je pense que si m&#234;me il y avait de v&#233;ritables flammes, les damn&#233;s sen r&#233;jouiraient, car ils oublieraient dans les tourments physiques, ne f&#251;t-ce quun instant, la plus horrible torture morale. Il est impossible de les en d&#233;livrer, car ce tourment est en eux, non &#224; lext&#233;rieur. Et si on le pouvait, je pense quils nen seraient que plus malheureux. Car m&#234;me si les justes du paradis leur pardonnaient &#224; la vue de leurs souffrances et les appelaient &#224; eux dans leur amour infini, ils ne feraient quaccro&#238;tre ces souffrances, excitant en eux cette soif ardente dun amour correspondant, actif et reconnaissant, d&#233;sormais impossible. Dans la timidit&#233; de mon c&#339;ur, je pense pourtant que la conscience de cette impossibilit&#233; finirait par les soulager, car ayant accept&#233; lamour des justes sans pouvoir y r&#233;pondre, leur humble soumission cr&#233;erait une sorte dimage et dimitation de cet amour actif d&#233;daign&#233; par eux sur la terre Je regrette, fr&#232;res et amis, de ne pouvoir formuler clairement ceci. Mais malheur &#224; ceux qui se sont d&#233;truits eux-m&#234;mes, malheur aux suicid&#233;s! Je pense quil ne peut pas y avoir de plus malheureux queux. Cest un p&#233;ch&#233;, nous dit-on, de prier Dieu pour eux, et l&#201;glise les repousse en apparence, mais ma pens&#233;e intime est quon pourrait prier pour eux aussi. Lamour ne saurait irriter le Christ. Toute ma vie jai pri&#233; dans mon c&#339;ur pour ces infortun&#233;s, je vous le confesse, mes P&#232;res, maintenant encore je prie pour eux.


Oh! il y a en enfer des &#234;tres qui demeurent fiers et farouches, malgr&#233; leur connaissance incontestable et la contemplation de la v&#233;rit&#233; in&#233;luctable; il y en a de terribles, devenus totalement la proie de Satan et de son orgueil. Ce sont des martyrs volontaires qui ne peuvent se rassasier de lenfer. Car ils se sont maudits eux-m&#234;mes, ayant maudit Dieu et la vie. Ils se nourrissent de leur orgueil irrit&#233;, comme un affam&#233; dans le d&#233;sert se met &#224; sucer son propre sang. Mais ils sont insatiables aux si&#232;cles des si&#232;cles et repoussent le pardon. Ils maudissent Dieu qui les appelle et voudraient que Dieu san&#233;ant&#238;t, lui et toute sa cr&#233;ation. Et ils br&#251;leront &#233;ternellement dans le feu de leur col&#232;re, ils auront soif de la mort et du n&#233;ant. Mais la mort les fuira


Ici se termine le manuscrit dAlex&#233;i Fiodorovitch Karamazov. Je le r&#233;p&#232;te: il est incomplet et fragmentaire. Les renseignements biographiques, par exemple, nembrassent que la premi&#232;re jeunesse du starets. On a emprunt&#233; &#224; son enseignement et &#224; ses opinions, pour les r&#233;sumer en un tout, des choses dites &#233;videmment en plusieurs fois, &#224; des occasions diff&#233;rentes. Les propos tenus par le starets dans ses derni&#232;res heures ne sont pas pr&#233;cis&#233;s, on donne seulement une id&#233;e de lesprit et du caract&#232;re de cet entretien, compar&#233; aux extraits des autres le&#231;ons, dans le manuscrit dAlex&#233;i Fiodorovitch. La fin du starets survint dune fa&#231;on vraiment inattendue, car, bien que tous les assistants se rendissent compte que sa mort approchait, on ne pouvait se figurer quelle aurait lieu si subitement; au contraire, comme nous lavons d&#233;j&#224; remarqu&#233;, ses amis, en le voyant si dispos, si loquace, crurent &#224; un mieux sensible, ne f&#251;t-il que passager. Cinq minutes avant son d&#233;c&#232;s, on ne pouvait encore rien pr&#233;voir. Il &#233;prouva soudain une douleur aigu&#235; &#224; la poitrine, p&#226;lit, appuya ses mains sur son c&#339;ur. Tous sempress&#232;rent autour de lui; souriant malgr&#233; ses souffrances, il glissa de son fauteuil, se mit &#224; genoux, se prosterna la face pench&#233;e vers le sol, &#233;tendit les bras, puis comme en extase, baisant la terre et priant (lui-m&#234;me lavait enseign&#233;), il rendit doucement, all&#233;grement, son &#226;me &#224; Dieu. La nouvelle de sa mort se r&#233;pandit aussit&#244;t dans lermitage et atteignit le monast&#232;re. Les intimes du d&#233;funt et ceux que leur rang d&#233;signait &#224; cet office proc&#233;d&#232;rent &#224; la toilette fun&#232;bre dapr&#232;s lantique rite; la communaut&#233; se rassembla &#224; l&#233;glise. Avant le jour, la nouvelle fut connue en ville et devint le sujet de toutes les conversations; beaucoup de gens se rendirent au monast&#232;re. Mais nous en parlerons dans le livre suivant: disons seulement, par anticipation, que durant cette journ&#233;e, il survint un &#233;v&#233;nement si inattendu et, dapr&#232;s limpression quil produisit parmi les moines et en ville, &#224; tel point &#233;trange et d&#233;concertant, que jusqu&#224; maintenant, apr&#232;s tant dann&#233;es, on a gard&#233; dans notre ville le plus vivant souvenir de cette journ&#233;e mouvement&#233;e



Troisi&#232;me partie



Livre VII: Aliocha



I. Lodeur d&#233;l&#233;t&#232;re

Le corps du P&#232;re Zosime fut pr&#233;par&#233; pour linhumation dapr&#232;s le rite &#233;tabli. On ne lave pas les moines et les asc&#232;tes d&#233;c&#233;d&#233;s, le fait est notoire. Lorsquun moine est rappel&#233; au Seigneur, lit-on dans le Grand Rituel, le fr&#232;re pr&#233;pos&#233; &#224; cet effet frotte son corps &#224; leau ti&#232;de, tra&#231;ant au pr&#233;alable, avec l&#233;ponge, une croix sur le front du mort, sur la poitrine, les mains, les pieds et les genoux, rien de plus. Ce fut le P&#232;re Pa&#239;sius qui proc&#233;da &#224; cette op&#233;ration. Ensuite, il rev&#234;tit le d&#233;funt de lhabit monastique et lenveloppa dans une chape, en la fendant un peu, comme il est prescrit, pour rappeler la forme de la croix. On lui posa sur la t&#234;te un capuce termin&#233; par une croix &#224; huit branches, le visage &#233;tant recouvert dun voile noir, et dans les mains une ic&#244;ne du Sauveur. Le cadavre ainsi habill&#233; fut mis vers le matin dans un cercueil pr&#233;par&#233; depuis longtemps. On d&#233;cida de le laisser pour la journ&#233;e dans la grande chambre qui servait de salon. Comme le d&#233;funt avait le rang de i&#233;roskhimonakh[[111]: #_ftnref111 Du grec ierosch&#232;monachos, pr&#234;tre r&#233;gulier portant le grand habit (en grec: to mega sch&#232;ma), signe distinctif du religieux prof&#232;s du second degr&#233;.], il convenait de lire &#224; son intention, non le Psautier mais l&#201;vangile. Apr&#232;s loffice des morts, le P&#232;re Joseph commen&#231;a la lecture; quant au P&#232;re Pa&#239;sius, qui voulait le remplacer ensuite pour le reste de la journ&#233;e et pour la nuit, il &#233;tait en ce moment fort occup&#233; et soucieux, ainsi que le sup&#233;rieur de lermitage. On constatait, en effet, parmi la communaut&#233; et les la&#239;cs survenus en foule, une agitation inou&#239;e, inconvenante m&#234;me, une attente fi&#233;vreuse. Les deux religieux faisaient tout leur possible pour calmer les esprits surexcit&#233;s. Quand il fit suffisamment clair, on vit arriver des fid&#232;les amenant avec eux leurs malades, surtout les enfants, comme sils nattendaient que ce moment, esp&#233;rant une gu&#233;rison imm&#233;diate, qui ne pouvait tarder de sop&#233;rer, dapr&#232;s leur croyance. Ce fut alors seulement quon constata &#224; quel point tous avaient lhabitude de consid&#233;rer le d&#233;funt starets, de son vivant, comme un v&#233;ritable saint. Et les nouveaux venus &#233;taient loin dappartenir tous au bas peuple. Cette anxieuse attente des croyants, qui se manifestait ouvertement, avec une impatience presque imp&#233;rieuse, paraissait scandaleuse au P&#232;re Pa&#239;sius et d&#233;passait ses pr&#233;visions. Rencontrant des religieux tout &#233;mus, il leur parla ainsi:


Cette attente frivole et imm&#233;diate de grandes choses nest possible que parmi les la&#239;cs et ne sied pas &#224; nous autres.


Mais on ne l&#233;coutait gu&#232;re, et le P&#232;re Pa&#239;sius sen apercevait avec inqui&#233;tude, bien que lui-m&#234;me (pour ne rien celer), tout en r&#233;prouvant des espoirs trop prompts quil trouvait frivoles et vains, les partage&#226;t secr&#232;tement dans le fond de son c&#339;ur, presque au m&#234;me degr&#233;, ce dont il se rendait compte. Pourtant, certaines rencontres lui d&#233;plaisaient fort et excitaient des doutes en lui, par une sorte de pressentiment. Cest ainsi que, dans la foule qui encombrait la cellule, il remarqua avec r&#233;pugnance (et se le reprocha aussit&#244;t) la pr&#233;sence de Rakitine et du religieux dObdorsk, qui sattardait au monast&#232;re. Tous deux parurent tout &#224; coup suspects au P&#232;re Pa&#239;sius, bien quils ne fussent pas les seuls &#224; cet &#233;gard. Au milieu de lagitation g&#233;n&#233;rale, le moine dObdorsk se d&#233;menait plus que tous; on le voyait partout en train de questionner, loreille aux aguets, chuchotant dun air myst&#233;rieux. Il paraissait impatient et comme irrit&#233; de ce que le miracle si longtemps attendu ne se produisait point. Quant &#224; Rakitine, il se trouvait de si bonne heure &#224; lermitage, comme on lapprit plus tard, dapr&#232;s les instructions de Mme Khokhlakov. D&#232;s que cette femme, bonne mais d&#233;pourvue de caract&#232;re, qui navait pas acc&#232;s &#224; lasc&#233;t&#232;re, eut appris la nouvelle en s&#233;veillant, elle fut saisie dune telle curiosit&#233; quelle envoya aussit&#244;t Rakitine, avec mission de la tenir au courant par &#233;crit, toutes les demi-heures environ, de tout ce qui arriverait. Elle tenait Rakitine pour un jeune homme dune pi&#233;t&#233; exemplaire, tant il &#233;tait insinuant et savait se faire valoir aux yeux de chacun, pourvu quil y trouv&#226;t le moindre int&#233;r&#234;t. Comme la journ&#233;e sannon&#231;ait belle, de nombreux fid&#232;les se pressaient autour des tombes, dont la plupart avoisinaient l&#233;glise, tandis que dautres &#233;taient diss&#233;min&#233;es &#231;&#224; et l&#224;. Le P&#232;re Pa&#239;sius, qui faisait le tour de lasc&#233;t&#232;re, songea soudain &#224; Aliocha, quil navait pas vu depuis longtemps. Il laper&#231;ut au m&#234;me instant, dans le coin le plus recul&#233;, pr&#232;s de lenceinte, assis sur la pierre tombale dun religieux, mort depuis bien des ann&#233;es et que son asc&#233;tisme avait rendu c&#233;l&#232;bre. Il tournait le dos &#224; lermitage, faisant face &#224; lenceinte, et le monument le dissimulait presque. En sapprochant, le P&#232;re Pa&#239;sius vit quil avait cach&#233; son visage dans ses mains et pleurait am&#232;rement, le corps secou&#233; par les sanglots. Il le consid&#233;ra un instant.


Assez pleur&#233;, cher fils, assez, mon ami, dit-il enfin avec sympathie. Pourquoi pleures-tu? R&#233;jouis-toi, au contraire. Ignores-tu donc que ce jour est un jour sublime pour lui? Pense seulement au lieu o&#249; il se trouve maintenant, &#224; cette minute!


Aliocha regarda le moine, d&#233;couvrit son visage gonfl&#233; de larmes comme celui dun petit enfant, mais se d&#233;tourna aussit&#244;t et le recouvrit de ses mains.


Peut-&#234;tre as-tu raison de pleurer, prof&#233;ra le P&#232;re Pa&#239;sius dun air pensif. Cest le Christ qui ta envoy&#233; ces larmes. Tes larmes dattendrissement ne sont quun repos de l&#226;me et serviront &#224; te distraire le c&#339;ur, ajouta-t-il &#224; part soi, en songeant avec affection &#224; Aliocha. Il se h&#226;ta de s&#233;loigner, sentant que lui aussi allait pleurer en le regardant.


Cependant le temps s&#233;coulait, les services fun&#232;bres se succ&#233;daient. Le P&#232;re Pa&#239;sius rempla&#231;a le P&#232;re Joseph aupr&#232;s du cercueil et poursuivit la lecture de l&#201;vangile. Mais avant trois heures de lapr&#232;s-midi il arriva ce dont jai parl&#233; &#224; la fin du livre pr&#233;c&#233;dent, un &#233;v&#233;nement si inattendu, si contraire &#224; lesp&#233;rance g&#233;n&#233;rale que, je le r&#233;p&#232;te, notre ville et ses environs sen souviennent encore &#224; lheure actuelle. Jajouterai quil me r&#233;pugne presque de parler de cet &#233;v&#233;nement scandaleux, au fond des plus banaux et des plus naturels, et je laurais certainement pass&#233; sous silence, sil navait pas influ&#233; dune fa&#231;on d&#233;cisive sur l&#226;me et le c&#339;ur du principal quoique futur h&#233;ros de mon r&#233;cit, Aliocha, provoquant en lui une sorte de r&#233;volution qui agita sa raison, mais laffermit d&#233;finitivement pour un but d&#233;termin&#233;.


Lorsque, avant le jour, le corps du starets fut mis en bi&#232;re et transport&#233; dans la premi&#232;re chambre, quelquun demanda sil fallait ouvrir les fen&#234;tres. Mais cette question, pos&#233;e incidemment, demeura sans r&#233;ponse et presque inaper&#231;ue, sauf de quelques-uns. Lid&#233;e quun tel mort p&#251;t se corrompre et sentir mauvais leur parut absurde et f&#226;cheuse (sinon comique), &#224; cause du peu de foi et de la frivolit&#233; quelle r&#233;v&#233;lait, car on attendait pr&#233;cis&#233;ment le contraire. Un peu apr&#232;s midi commen&#231;a une chose remarqu&#233;e dabord en silence par ceux qui allaient et venaient, chacun craignant visiblement de faire part &#224; dautres de sa pens&#233;e; vers trois heures, cela fut constat&#233; avec une telle &#233;vidence que la nouvelle se r&#233;pandit parmi tous les visiteurs de lermitage, gagna le monast&#232;re o&#249; elle plongea tout le monde dans l&#233;tonnement, et bient&#244;t apr&#232;s atteignit la ville, agita les croyants et les incr&#233;dules. Ceux-ci se r&#233;jouirent; quant aux croyants, il sen trouva parmi eux pour se r&#233;jouir encore davantage, car la chute du juste et sa honte font plaisir, comme disait le d&#233;funt dans une de ses le&#231;ons. Le fait est que le cercueil se mit &#224; exhaler une odeur d&#233;l&#233;t&#232;re, qui alla en augmentant. On chercherait en vain dans les annales de notre monast&#232;re un scandale pareil &#224; celui qui se d&#233;roula parmi les religieux eux-m&#234;mes, aussit&#244;t apr&#232;s la constatation du fait, et qui e&#251;t &#233;t&#233; impossible en dautres circonstances. Bien des ann&#233;es plus tard, certains dentre eux se rem&#233;morant les incidents de cette journ&#233;e, se demandaient avec effroi comment le scandale avait pu atteindre de telles proportions. Car, d&#233;j&#224; auparavant, des religieux irr&#233;prochables, dune saintet&#233; reconnue, &#233;taient d&#233;c&#233;d&#233;s, et leurs cercueils avaient r&#233;pandu une odeur d&#233;l&#233;t&#232;re qui se manifestait naturellement, comme chez tous les morts, mais sans causer de scandale, ni m&#234;me aucune &#233;motion. Sans doute, dapr&#232;s la tradition, les restes dautres religieux, d&#233;c&#233;d&#233;s depuis longtemps, avaient &#233;chapp&#233; &#224; la corruption, ce dont la communaut&#233; conservait un souvenir &#233;mu et myst&#233;rieux, y voyant un fait miraculeux et la promesse dune gloire encore plus grande provenant de leurs tombeaux, si telle &#233;tait la volont&#233; divine. Parmi eux, on gardait surtout la m&#233;moire du starets Job, mort vers 1810, &#224; l&#226;ge de cent cinq ans, fameux asc&#232;te, grand je&#251;neur et silentiaire, dont la tombe &#233;tait montr&#233;e avec v&#233;n&#233;ration &#224; tous les fid&#232;les qui arrivaient pour la premi&#232;re fois au monast&#232;re, avec des allusions myst&#233;rieuses aux grandes esp&#233;rances quelle suscitait. (C&#233;tait la tombe o&#249; le P&#232;re Pa&#239;sius avait rencontr&#233; Aliocha, le matin.) &#192; part lui, on citait &#233;galement le P&#232;re Barsanuphe, le starets auquel avait succ&#233;d&#233; le P&#232;re Zosime, que, de son vivant, tous les fid&#232;les fr&#233;quentant le monast&#232;re tenaient pour innocent. La tradition pr&#233;tendait que ces deux personnages gisaient dans leur cercueil comme vivants, quon les avait inhum&#233;s intacts, que leurs visages m&#234;me &#233;taient en quelque sorte lumineux. Dautres rappelaient avec insistance que leurs corps exhalaient une odeur suave. Pourtant, malgr&#233; des souvenirs aussi suggestifs, il serait difficile dexpliquer exactement comment une sc&#232;ne aussi absurde, aussi choquante put se passer aupr&#232;s du cercueil du P&#232;re Zosime. Quant &#224; moi, je lattribue &#224; diff&#233;rentes causes qui agirent toutes ensemble. Ainsi, cette haine inv&#233;t&#233;r&#233;e du star&#233;tisme, tenu pour une innovation pernicieuse, qui existait encore chez de nombreux moines. Ensuite, il y avait surtout lenvie quon portait &#224; la saintet&#233; du d&#233;funt, si solidement &#233;tablie de son vivant quil &#233;tait comme d&#233;fendu de la discuter. Car, bien que le starets gagn&#226;t une foule de c&#339;urs par lamour plus que par les miracles et e&#251;t constitu&#233; comme une phalange de ceux qui laimaient, il s&#233;tait pourtant attir&#233;, par l&#224; m&#234;me, des envieux, puis des ennemis, tant d&#233;clar&#233;s que cach&#233;s, non seulement au monast&#232;re, mais parmi les la&#239;cs. Bien quil ne&#251;t caus&#233; de tort &#224; personne, on disait: Pourquoi passe-t-il pour saint? Et cette seule question, &#224; force d&#234;tre r&#233;p&#233;t&#233;e, avait fini par engendrer une haine inextinguible. Aussi, je pense que beaucoup, en apprenant quil sentait mauvais au bout de si peu de temps  car il ny avait pas un jour quil &#233;tait mort  furent ravis; de m&#234;me, cet &#233;v&#233;nement fut presque un outrage et une offense personnelle pour certains des partisans du starets qui lavaient r&#233;v&#233;r&#233; jusqualors. Voici dans quel ordre les choses se pass&#232;rent.


D&#232;s que la corruption se fut d&#233;clar&#233;e, &#224; lair seul des religieux qui p&#233;n&#233;traient dans la cellule, on pouvait deviner le motif qui les amenait. Celui qui entrait ressortait au bout dun moment pour confirmer la nouvelle &#224; la foule des autres qui lattendaient. Les uns hochaient la t&#234;te avec tristesse, dautres ne dissimulaient pas leur joie, qui &#233;clatait dans leurs regards malveillants. Et personne ne leur faisait de reproches, personne n&#233;levait la voix en faveur du d&#233;funt, chose dautant plus &#233;trange que ses partisans formaient la majorit&#233; au monast&#232;re; mais on voyait que le Seigneur lui-m&#234;me permettait &#224; la minorit&#233; de triompher provisoirement. Bient&#244;t parurent dans la cellule, des la&#239;cs, pour la plupart gens instruits, envoy&#233;s &#233;galement comme &#233;missaires. Le bas peuple nentrait gu&#232;re, bien quil se press&#226;t en foule aux portes de lermitage. Il est incontestable que laffluence des la&#239;cs augmenta notablement apr&#232;s trois heures, par suite de cette nouvelle scandaleuse. Ceux qui ne seraient peut-&#234;tre pas venus ce jour-l&#224; arrivaient maintenant &#224; dessein, et parmi eux quelques personnes dun rang notable. Dailleurs, la d&#233;cence n&#233;tait pas encore ouvertement troubl&#233;e, et le P&#232;re Pa&#239;sius, lair s&#233;v&#232;re, continuait &#224; lire l&#201;vangile &#224; part, avec fermet&#233;, comme sil ne remarquait rien de ce qui se passait, bien quil e&#251;t d&#233;j&#224; observ&#233; quelque chose dinsolite. Mais des voix dabord timides, qui saffermirent peu &#224; peu et prirent de lassurance, parvinrent jusqu&#224; lui: Ainsi donc, le jugement de Dieu nest pas celui des hommes! Cette r&#233;flexion fut formul&#233;e dabord par un la&#239;c, fonctionnaire de la ville, homme dun certain &#226;ge, passant pour fort pieux; il ne fit dailleurs que r&#233;p&#233;ter &#224; haute voix ce que les religieux se disaient depuis longtemps &#224; loreille. Le pire, cest quils pronon&#231;aient cette parole pessimiste avec une sorte de satisfaction qui allait grandissant. Bient&#244;t, la d&#233;cence commen&#231;a d&#234;tre troubl&#233;e, on aurait dit que tous se sentaient autoris&#233;s &#224; agir ainsi.


Comment cela a-t-il pu se produire? disaient quelques-uns, dabord comme &#224; regret; il n&#233;tait pas corpulent, rien que la peau et les os, pourquoi sentirait-il mauvais?  Cest un avertissement de Dieu, se h&#226;taient dajouter dautres, dont lopinion pr&#233;valait, car ils indiquaient que si lodeur e&#251;t &#233;t&#233; naturelle, comme pour tout p&#233;cheur, elle se f&#251;t manifest&#233;e plus tard, apr&#232;s vingt-quatre heures au moins, mais ceci a devanc&#233; la nature, donc il faut y voir le doigt de Dieu. Ce raisonnement &#233;tait irr&#233;futable. Le doux P&#232;re Joseph, le biblioth&#233;caire, favori du d&#233;funt, se mit &#224; objecter &#224; certains m&#233;disants quil nen &#233;tait pas partout ainsi, que lincorruptibilit&#233; du corps des justes n&#233;tait pas un dogme de lorthodoxie, mais seulement une opinion, et que dans les r&#233;gions les plus orthodoxes, au mont Athos, par exemple, on attache moins dimportance &#224; lodeur d&#233;l&#233;t&#232;re; ce nest pas lincorruptibilit&#233; physique qui passe l&#224;-bas pour le principal signe de la glorification des justes, mais la couleur de leurs os, apr&#232;s que leurs corps ont s&#233;journ&#233; de longues ann&#233;es dans la terre: Si les os deviennent jaunes comme la cire, cela signifie que le Seigneur a glorifi&#233; un juste; mais sils sont noirs, cest que le Seigneur ne len a pas jug&#233; digne; voil&#224; comme on proc&#232;de au mont Athos, sanctuaire o&#249; se conservent dans toute leur puret&#233; les traditions de lorthodoxie, conclut le P&#232;re Joseph. Mais les paroles de lhumble P&#232;re ne firent pas impression et provoqu&#232;rent m&#234;me des reparties ironiques: Tout &#231;a, cest de l&#233;rudition et des nouveaut&#233;s, inutile de l&#233;couter, d&#233;cid&#232;rent entre eux les religieux. Nous gardons les anciens usages; faudrait-il imiter toutes les nouveaut&#233;s qui surgissent? ajoutaient dautres. Nous avons autant de saints queux. Au mont Athos, sous le joug turc, ils ont tout oubli&#233;. Lorthodoxie sest alt&#233;r&#233;e chez eux depuis longtemps, ils nont m&#234;me pas de cloches, rench&#233;rissaient les plus ironiques. Le P&#232;re Joseph se retira chagrin&#233;, dautant plus quil avait exprim&#233; son opinion avec peu dassurance et sans trop y ajouter foi. Il pr&#233;voyait, dans son trouble, une sc&#232;ne choquante et un commencement dinsubordination. Peu &#224; peu, &#224; la suite du P&#232;re Joseph, toutes les voix raisonnables se turent. Comme par une sorte daccord, tous ceux qui avaient aim&#233; le d&#233;funt, accept&#233; avec une tendre soumission linstitution du star&#233;tisme, furent soudain saisis deffroi et se born&#232;rent &#224; &#233;changer de timides regards quand ils se rencontraient. Les ennemis du star&#233;tisme, en tant que nouveaut&#233;, relevaient fi&#232;rement la t&#234;te: Non seulement le P&#232;re Barsanuphe ne sentait pas, mais il r&#233;pandait une odeur suave, rappelaient-ils avec une joie maligne. Ses m&#233;rites et son rang lui avaient valu cette justification. Ensuite, le bl&#226;me et m&#234;me les accusations ne furent pas &#233;pargn&#233;s au d&#233;funt: Il enseignait &#224; tort que la vie est une grande joie et non une humiliation douloureuse disaient quelques-uns parmi les plus born&#233;s. Il croyait dapr&#232;s la nouvelle mode, nadmettait pas le feu mat&#233;riel en enfer, ajoutaient dautres encore plus obtus. Il ne je&#251;nait pas rigoureusement, se permettait des douceurs, prenait des confitures de cerises avec le th&#233;; il les aimait beaucoup, les dames lui en envoyaient. Convient-il &#224; un asc&#232;te de prendre du th&#233;? disaient dautres envieux. Il tr&#244;nait plein dorgueil, rappelaient avec acharnement les plus malveillants; il se croyait un saint, on sagenouillait devant lui, il lacceptait comme une chose due. Il abusait du sacrement de la confession, chuchotaient malignement les plus fougueux adversaires du star&#233;tisme, et parmi eux des religieux &#226;g&#233;s, dune d&#233;votion rigoureuse, de vrais je&#251;neurs taciturnes, qui avaient gard&#233; le silence durant la vie du d&#233;funt, mais ouvraient maintenant la bouche, chose d&#233;plorable, car leurs paroles influaient fortement sur les jeunes religieux, encore h&#233;sitants. Le moine de Saint-Sylvestre dObdorsk &#233;tait tout oreilles, soupirait profond&#233;ment, hochait la t&#234;te: Le P&#232;re Th&#233;raponte avait raison hier, songeait-il &#224; part lui, et juste &#224; ce moment celui-ci parut, comme pour redoubler la confusion.


Nous avons d&#233;j&#224; dit quil quittait rarement sa cellule du rucher, quil restait m&#234;me longtemps sans aller &#224; l&#233;glise et quon lui passait ces fantaisies comme &#224; un soi-disant toqu&#233;, sans lastreindre au r&#232;glement. Pour tout dire, on &#233;tait bien oblig&#233; de se montrer tol&#233;rant envers lui. Car on se serait fait un scrupule dimposer formellement la r&#232;gle commune &#224; un aussi grand je&#251;neur et silentiaire, qui priait jour et nuit, sendormant m&#234;me &#224; genoux. Il est plus saint que nous tous et ses aust&#233;rit&#233;s d&#233;passent la r&#232;gle, disaient les religieux; sil ne va pas &#224; l&#233;glise, il sait lui-m&#234;me quand y aller, il a sa propre r&#232;gle. C&#233;tait donc pour &#233;viter un scandale quon laissait le P&#232;re Th&#233;raponte en repos. Comme tous le savaient, il &#233;prouvait une v&#233;ritable aversion pour le P&#232;re Zosime; et soudain il apprit dans sa cellule que le jugement de Dieu n&#233;tait pas celui des hommes et avait devanc&#233; la nature. On peut croire que le moine dObdorsk, revenu plein deffroi de sa visite la veille, &#233;tait accouru un des premiers lui annoncer la nouvelle. Jai mentionn&#233; aussi que le P&#232;re Pa&#239;sius, qui lisait impassible l&#201;vangile devant le cercueil, sans voir ni entendre ce qui se passait au-dehors, avait pourtant pressenti lessentiel, car il connaissait &#224; fond son milieu. Il n&#233;tait pas troubl&#233; et, pr&#234;t &#224; toute &#233;ventualit&#233;, observait dun regard p&#233;n&#233;trant lagitation dont il pr&#233;voyait d&#233;j&#224; le r&#233;sultat. Tout &#224; coup, un bruit insolite et inconvenant dans le vestibule frappa son oreille. La porte souvrit toute grande et le P&#232;re Th&#233;raponte parut sur le seuil.


De la cellule, on distinguait nettement de nombreux moines qui lavaient accompagn&#233; et se pressaient au bas du perron, et parmi eux des la&#239;cs. Pourtant ils nentr&#232;rent pas, mais attendirent ce que dirait et ferait le P&#232;re Th&#233;raponte, car ils pr&#233;voyaient, non sans crainte malgr&#233; leur hardiesse, que celui-ci n&#233;tait pas venu pour rien. Sarr&#234;tant sur le seuil, le P&#232;re Th&#233;raponte leva les bras, d&#233;masquant les yeux per&#231;ants et curieux de lh&#244;te dObdorsk, incapable de se retenir et mont&#233; seul derri&#232;re lui &#224; cause de son extr&#234;me curiosit&#233;. Les autres, d&#232;s que la porte souvrit avec fracas, recul&#232;rent au contraire, en proie &#224; une peur subite. Les bras lev&#233;s, le p&#232;re Th&#233;raponte vocif&#233;ra:


Je chasse les d&#233;mons!


Il se mit aussit&#244;t, en se tournant successivement aux quatre coins de la cellule, &#224; faire le signe de la croix. Ceux qui laccompagnaient comprirent aussit&#244;t le sens de son acte, sachant que nimporte o&#249; il allait, avant de sasseoir et de parler, il exorcisait le malin.


Hors dici, Satan, hors dici! r&#233;p&#233;tait-il &#224; chaque signe de croix. Je chasse les d&#233;mons! hurla-t-il de nouveau. Son froc grossier &#233;tait ceint dune corde, sa chemise de chanvre laissait voir sa poitrine velue. Il avait les pieds enti&#232;rement nus. D&#232;s quil agita les bras, on entendit cliqueter les lourdes cha&#238;nes quil portait sous le froc.


Le P&#232;re Pa&#239;sius sarr&#234;ta de lire, savan&#231;a et se tint devant lui dans lattente.


Pourquoi es-tu venu, R&#233;v&#233;rend P&#232;re? Pourquoi troubler lordre? Pourquoi scandaliser lhumble troupeau? prof&#233;ra-t-il enfin en le regardant avec s&#233;v&#233;rit&#233;.


Pourquoi je suis venu? Que demandes-tu? Que crois-tu? cria le P&#232;re Th&#233;raponte dun air &#233;gar&#233;. Je suis venu chasser vos h&#244;tes, les d&#233;mons impurs. Je verrai si vous en avez h&#233;berg&#233; beaucoup en mon absence. Je veux les balayer.


Tu chasses le malin et peut-&#234;tre le sers-tu toi-m&#234;me, poursuivit intr&#233;pidement le P&#232;re Pa&#239;sius. Qui peut dire de lui-m&#234;me: je suis saint. Est-ce toi, mon P&#232;re?


Je suis souill&#233; et non saint. Je ne massieds pas dans un fauteuil et je ne veux pas &#234;tre ador&#233; comme une idole! tonna le P&#232;re Th&#233;raponte. &#192; pr&#233;sent, les hommes ruinent la sainte foi. Le d&#233;funt, votre saint  et il se retourna vers la foule et d&#233;signant du doigt le cercueil  rejetait les d&#233;mons. Il donnait une drogue contre eux. Et les voici qui pullulent chez vous, comme les araign&#233;es dans les coins. Maintenant, lui-m&#234;me empeste. Nous voyons l&#224; un s&#233;rieux avertissement du Seigneur.


C&#233;tait une allusion &#224; un fait r&#233;el. Le malin &#233;tait apparu &#224; lun des religieux, dabord en songe, puis &#224; l&#233;tat de veille. &#201;pouvant&#233;, il rapporta la chose au starets Zosime, qui lui prescrivit un je&#251;ne rigoureux et des pri&#232;res ferventes. Comme rien ny faisait, il lui conseilla de prendre un rem&#232;de, sans renoncer &#224; ces pieuses pratiques. Beaucoup alors en furent choqu&#233;s et discoururent entre eux en hochant la t&#234;te, surtout le P&#232;re Th&#233;raponte, auquel certains d&#233;tracteurs s&#233;taient empress&#233;s de rapporter cette prescription insolite du starets.


Va-ten, P&#232;re! dit imp&#233;rieusement le P&#232;re Pa&#239;sius, ce nest pas aux hommes de juger, mais &#224; Dieu. Peut-&#234;tre voyons-nous ici un avertissement que personne nest capable de comprendre, ni toi, ni moi. Va-ten, P&#232;re, et ne scandalise pas le troupeau! r&#233;p&#233;ta-t-il dun ton ferme.


Il nobservait pas le je&#251;ne prescrit aux prof&#232;s, voil&#224; do&#249; vient cet avertissement. Ceci est clair, cest un p&#233;ch&#233; de le dissimuler! poursuivit le fanatique se laissant emporter par son z&#232;le extravagant.  Il adorait les bonbons, les dames lui en apportaient dans leurs poches; il sacrifiait &#224; son ventre, il le remplissait de douceurs, il nourrissait son esprit de pens&#233;es arrogantes Aussi a-t-il subi cette ignominie


Tes paroles sont futiles, P&#232;re; jadmire ton asc&#233;tisme, mais tes paroles sont futiles, telles que les prononcerait dans le monde un jeune homme inconstant et &#233;tourdi. Va-ten. P&#232;re, je te lordonne! conclut le P&#232;re Pa&#239;sius dune voix tonnante.


Je men vais! prof&#233;ra le P&#232;re Th&#233;raponte, comme d&#233;concert&#233;, mais toujours courrouc&#233;; vous vous enorgueillissez de votre science devant ma nullit&#233;. Je suis arriv&#233; ici peu instruit, jy ai oubli&#233; ce que je savais, le Seigneur lui-m&#234;me ma pr&#233;serv&#233;, moi ch&#233;tif, de votre grande sagesse


Le P&#232;re Pa&#239;sius, immobile devant lui, attendait avec fermet&#233;.


Le P&#232;re Th&#233;raponte se tut quelques instants et soudain sassombrit, porta la main droite &#224; sa joue, et pronon&#231;a dune voix tra&#238;nante, en regardant le cercueil du starets:


Demain on chantera pour lui: Aide et Protecteur, hymne glorieux, et pour moi, quand je cr&#232;verai, seulement: Quelle viebienheureuse, m&#233;diocre verset [[112]: #_ftnref112 Lors de la lev&#233;e du corps dun simple moine de la cellule &#224; l&#233;glise, et apr&#232;s le service fun&#232;bre, de l&#233;glise au cimeti&#232;re, on chante le verset: Quelle vie bienheureuse. Si le d&#233;funt &#233;tait un religieux prof&#232;s du second degr&#233;, on chante lhymne: Aide et protecteur. (Note de lauteur.)], dit-il dun ton de regret. Vous vous &#234;tes enorgueillis et enfl&#233;s, ce lieu est d&#233;sert! hurla-t-il comme un insens&#233;.


Puis, agitant les bras, il se d&#233;tourna rapidement et descendit &#224; la h&#226;te les degr&#233;s du perron. La foule qui lattendait h&#233;sita; quelques-uns le suivirent aussit&#244;t, dautres tard&#232;rent, car la cellule restait ouverte et le P&#232;re Pa&#239;sius, sorti sur le perron, observait, immobile. Mais le vieux fanatique navait pas fini: &#224; vingt pas il se tourna vers le soleil couchant, leva les bras en lair et  comme fauch&#233;  s&#233;croula sur le sol en criant: Mon Seigneur a vaincu! Le Christ a vaincu le soleil couchant!


Il poussait des cris de forcen&#233;, les bras tendus vers le soleil et la face contre terre; puis il se mit &#224; pleurer comme un petit enfant, secou&#233; par les sanglots, &#233;cartant les bras par terre.


Tous alors s&#233;lanc&#232;rent vers lui, des exclamations retentirent, des sanglots Une sorte de d&#233;lire s&#233;tait empar&#233; deux tous.


Voil&#224; un saint! Voil&#224; un juste! s&#233;criait-on sans crainte; il m&#233;rite d&#234;tre starets, ajoutaient dautres avec emportement.


Il ne voudra pas &#234;tre starets lui-m&#234;me refusera Il ne servira pas cette nouveaut&#233; maudite Il nira pas imiter leurs folies, reprirent dautres voix.


Il est difficile de se figurer ce qui serait arriv&#233;, mais juste &#224; ce moment la cloche appela au service divin. Tous se sign&#232;rent. Le P&#232;re Th&#233;raponte se releva, se signa lui aussi, puis se dirigea vers sa cellule sans se retourner, en tenant des propos incoh&#233;rents. Un petit nombre le suivit, mais la plupart se dispers&#232;rent, press&#233;s daller &#224; loffice. Le P&#232;re Pa&#239;sius c&#233;da la place au P&#232;re Joseph et sortit. Les clameurs des fanatiques ne pouvaient l&#233;branler, mais il sentit soudain une tristesse particuli&#232;re lui envahir le c&#339;ur. Il comprit que cette angoisse provenait, en apparence, dune cause insignifiante. Le fait est que, dans la foule qui se pressait &#224; lentr&#233;e de la cellule, il avait aper&#231;u Aliocha parmi les agit&#233;s et se souvenait davoir &#233;prouv&#233; alors une sorte de souffrance. Ce jeune homme tiendrait-il maintenant une telle place dans mon c&#339;ur? se demanda-t-il avec surprise. &#192; cet instant, Aliocha passa &#224; c&#244;t&#233; de lui, se h&#226;tant on ne savait o&#249;, mais pas du c&#244;t&#233; de l&#233;glise. Leurs regards se rencontr&#232;rent. Aliocha d&#233;tourna les yeux et les baissa; rien qu&#224; son air le P&#232;re Pa&#239;sius devina le profond changement qui sop&#233;rait en lui en ce moment.


As-tu aussi &#233;t&#233; s&#233;duit? s&#233;cria le P&#232;re Pa&#239;sius. Serais-tu avec les gens de peu de foi? ajouta-t-il tristement.


Aliocha sarr&#234;ta, le regarda vaguement, puis de nouveau il d&#233;tourna les yeux et les baissa. Il se tenait de c&#244;t&#233;, sans faire face &#224; son interlocuteur. Le P&#232;re Pa&#239;sius lobservait avec attention.


O&#249; vas-tu si vite? On sonne pour loffice, demanda-t-il encore, mais Aliocha ne r&#233;pondit rien.


Est-ce que tu quitterais lermitage sans autorisation, sans recevoir la b&#233;n&#233;diction?


Tout &#224; coup Aliocha eut un sourire contraint, jeta un regard des plus &#233;tranges sur le P&#232;re qui le questionnait, celui auquel lavait confi&#233;, avant de mourir, son ancien directeur, le ma&#238;tre de son c&#339;ur et de son esprit, son starets bien-aim&#233;; puis, toujours sans r&#233;pondre, il agita la main comme sil navait cure de la d&#233;f&#233;rence et se dirigea &#224; pas rapides vers la sortie de lermitage.


Tu reviendras! murmura le P&#232;re Pa&#239;sius en le suivant des yeux avec une douloureuse surprise.



II. Une telle minute

Le P&#232;re Pa&#239;sius ne se trompait pas en d&#233;cidant que son cher gar&#231;on reviendrait; peut-&#234;tre m&#234;me avait-il soup&#231;onn&#233;, sinon compris, le v&#233;ritable &#233;tat d&#226;me dAliocha. N&#233;anmoins, javoue quil me serait maintenant tr&#232;s difficile de d&#233;finir exactement ce moment &#233;trange de la vie de mon jeune et sympathique h&#233;ros. &#192; la question attrist&#233;e que le P&#232;re Pa&#239;sius posait &#224; Aliocha: Serais-tu aussi avec les gens de peu de foi? je pourrais certes r&#233;pondre avec fermet&#233; &#224; sa place: Non, il nest pas avec eux. Bien plus, c&#233;tait m&#234;me tout le contraire: son trouble provenait pr&#233;cis&#233;ment de sa foi ardente. Il existait pourtant, ce trouble, et si douloureux que m&#234;me longtemps apr&#232;s Aliocha consid&#233;rait cette triste journ&#233;e comme une des plus p&#233;nibles, des plus funestes de sa vie. Si lon demande: Est-il possible quil &#233;prouv&#226;t tant dangoisse et dagitation uniquement parce que le corps de son starets, au lieu dop&#233;rer des gu&#233;risons, s&#233;tait au contraire rapidement d&#233;compos&#233;? je r&#233;pondrai sans ambages: Oui, cest bien cela. Je prierai toutefois le lecteur de ne pas trop se h&#226;ter de rire de la simplicit&#233; de mon jeune homme. Non seulement je nai pas lintention de demander pardon pour lui ou dexcuser sa foi na&#239;ve, soit par sa jeunesse, soit par les faibles progr&#232;s r&#233;alis&#233;s dans ses &#233;tudes, etc., mais je d&#233;clare, au contraire, &#233;prouver un sinc&#232;re respect pour la nature de son c&#339;ur. Assur&#233;ment, un autre jeune homme, accueillant avec r&#233;serve les impressions du c&#339;ur, ti&#232;de et non ardent dans ses affections, loyal, mais desprit trop judicieux pour son &#226;ge, un tel jeune homme, dis-je, e&#251;t &#233;vit&#233; ce qui arriva au mien; mais dans certains cas il est plus honorable de c&#233;der &#224; un entra&#238;nement d&#233;raisonnable, provoqu&#233; par un grand amour, que dy r&#233;sister. &#192; plus forte raison dans la jeunesse, car selon moi un jeune homme constamment judicieux ne vaut pas grand-chose. Mais, diront peut-&#234;tre les gens raisonnables, tout jeune homme ne peut pas croire &#224; un tel pr&#233;jug&#233;, et le v&#244;tre nest pas un mod&#232;le pour les autres. &#192; quoi je r&#233;pondrai: Oui, mon jeune homme croyait avec ferveur, totalement, mais je ne demanderai pas pardon pour lui.


Bien que jaie d&#233;clar&#233; plus haut (peut-&#234;tre avec trop de h&#226;te) ne pas vouloir excuser ni justifier mon h&#233;ros, je vois quune explication est n&#233;cessaire pour lintelligence ult&#233;rieure du r&#233;cit. Il ne sagissait pas ici dattendre des miracles avec une impatience frivole. Et ce nest pas pour le triomphe de certaines convictions quAliocha avait alors besoin de miracles, ni pour celui de quelque id&#233;e pr&#233;con&#231;ue sur une autre, en aucune fa&#231;on; avant tout, au premier plan, surgissait devant lui la figure de son starets bien-aim&#233;, du juste pour qui il avait un culte. Cest sur lui, sur lui seul que se concentrait parfois, au moins dans ses plus vifs &#233;lans, tout lamour quil portait dans son jeune c&#339;ur pour tous et tout. &#192; vrai dire, cet &#234;tre incarnait depuis si longtemps &#224; ses yeux lid&#233;al absolu, quil y aspirait de toutes les forces de sa jeunesse, exclusivement, jusqu&#224; en oublier, par moments, tous et tout. (Il se rappela par la suite avoir compl&#232;tement oubli&#233;, en cette p&#233;nible journ&#233;e, son fr&#232;re Dmitri, dont il se pr&#233;occupait tant la veille; oubli&#233; aussi de porter les deux cents roubles au p&#232;re dIlioucha, comme il se l&#233;tait promis.) Ce n&#233;taient pas des miracles quil lui fallait, mais seulement la justice supr&#234;me, viol&#233;e &#224; ses yeux, ce qui le navrait. Quimporte que cette justice attendue par Aliocha pr&#238;t par la force des choses la forme de miracles op&#233;r&#233;s imm&#233;diatement par la d&#233;pouille de son ancien directeur quil adorait? Cest ce que pensait et attendait tout le monde, au monast&#232;re, m&#234;me ceux devant lesquels il sinclinait, le P&#232;re Pa&#239;sius par exemple; Aliocha, sans se laisser troubler par le doute, r&#234;vait de la m&#234;me fa&#231;on queux. Une ann&#233;e enti&#232;re de vie monastique ly avait pr&#233;par&#233;, son c&#339;ur &#233;tait accoutum&#233; &#224; cette attente. Toutefois il navait pas seulement soif de miracles, mais encore de justice. Et celui qui aurait d&#251;, dapr&#232;s son esp&#233;rance, &#234;tre &#233;lev&#233; au-dessus de tous, se trouvait abaiss&#233; et couvert de honte! Pourquoi cela? Qui &#233;tait juge? Ces questions tourmentaient son c&#339;ur innocent. Il avait &#233;t&#233; offens&#233; et m&#234;me irrit&#233; de voir le juste entre les justes livr&#233; aux railleries malveillantes de la foule frivole, si inf&#233;rieure &#224; lui. Quaucun miracle nait eu lieu, que lattente g&#233;n&#233;rale ait &#233;t&#233; d&#233;&#231;ue, passe encore! Mais pourquoi cette honte, cette d&#233;composition h&#226;tive qui devan&#231;ait la nature, comme disaient les m&#233;chants moines? Pourquoi cet avertissement dont ils triomphaient avec le P&#232;re Th&#233;raponte, pourquoi sy croyaient-ils autoris&#233;s? O&#249; &#233;tait donc la Providence? Pourquoi, pensait Aliocha, s&#233;tait-elle retir&#233;e au moment d&#233;cisif, paraissant se soumettre aux lois aveugles et impitoyables de la nature?


Aussi le c&#339;ur dAliocha saignait; comme nous lavons d&#233;j&#224; dit, il sagissait de l&#234;tre quil ch&#233;rissait le plus au monde, et qui &#233;tait couvert de honte et dinfamie! Plaintes futiles et d&#233;raisonnables, mais, je le r&#233;p&#232;te pour la troisi&#232;me fois (et peut-&#234;tre avec frivolit&#233;, jy consens): je suis content que mon jeune homme ne se soit pas montr&#233; judicieux en un pareil moment, car le jugement vient toujours en son temps, quand on nest pas sot; mais quand viendra lamour, sil ny en a pas dans un jeune c&#339;ur &#224; un moment exceptionnel? Il faut mentionner pourtant un ph&#233;nom&#232;ne &#233;trange, mais passager, qui se manifesta dans lesprit dAliocha &#224; cet instant critique. C&#233;tait par intervalles une impression douloureuse r&#233;sultant de la conversation de la veille avec son fr&#232;re Ivan, qui lobs&#233;dait maintenant. Non que ses croyances fondamentales fussent en rien &#233;branl&#233;es: en d&#233;pit de ses murmures subits, il aimait son Dieu et croyait fermement en lui. Pourtant une impression confuse, mais p&#233;nible et mauvaise, surgit dans son &#226;me, et tendit &#224; simposer de plus en plus.


&#192; la nuit tombante, Rakitine, qui traversait le bois de pins pour aller au monast&#232;re, aper&#231;ut Aliocha, &#233;tendu sous un arbre, la face contre terre, immobile et paraissant dormir. Il sapprocha, linterpella.


Cest toi, Alex&#233;i? Est-il possible que tu prof&#233;ra-t-il &#233;tonn&#233;, mais il nacheva pas. Il voulait dire: Est-il possible que tu en sois l&#224;? Aliocha ne tourna pas la t&#234;te, mais dapr&#232;s un mouvement quil fit, Rakitine devina quil lentendait et le comprenait. Quas-tu donc? poursuivit-il surpris, mais un sourire ironique apparaissait d&#233;j&#224; sur ses l&#232;vres. &#201;coute, je te cherche depuis plus de deux heures. Tu as disparu tout &#224; coup. Que fais-tu donc ici? Regarde-moi, au moins!


Aliocha releva la t&#234;te, sassit en sadossant &#224; larbre. Il ne pleurait pas, mais son visage exprimait la souffrance; on lisait dans ses yeux de lirritation. Dailleurs, il ne regardait pas Rakitine, mais &#224; c&#244;t&#233;.


Mais tu nas plus le m&#234;me visage! Ta fameuse douceur a disparu. Te serais-tu f&#226;ch&#233; contre quelquun? On ta fait un affront?


Laisse-moi! fit soudain Aliocha sans le regarder, avec un geste de lassitude.


Oh, oh! voil&#224; comme nous sommes! Un ange, crier comme les simples mortels! Eh bien, Aliocha, franchement tu me surprends, moi que rien n&#233;tonne. Je te croyais plus cultiv&#233;.


Aliocha le regarda enfin, mais dun air distrait, comme sil le comprenait mal.


Et tout &#231;a, parce que ton vieux sent mauvais! Croyais-tu s&#233;rieusement quil allait faire des miracles? s&#233;cria Rakitine avec un &#233;tonnement sinc&#232;re.


Je lai cru, je le crois, je veux le croire toujours! Que te faut-il de plus? fit Aliocha avec irritation.


Rien du tout, mon cher. Que diable, les &#233;coliers de treize ans ny croient plus! Alors, tu tes f&#226;ch&#233;, te voil&#224; maintenant en r&#233;volte contre ton Dieu: monsieur na pas re&#231;u davancement, monsieur na pas &#233;t&#233; d&#233;cor&#233;! Quelle mis&#232;re!


Aliocha le regarda longuement, les yeux &#224; demi ferm&#233;s; un &#233;clair y passa mais ce n&#233;tait pas de la col&#232;re contre Rakitine.


 Je ne me r&#233;volte pas contre mon Dieu, seulement je naccepte pas son univers, fit-il avec un sourire contraint.


Comment, tu nacceptes pas lunivers? r&#233;p&#233;ta Rakitine apr&#232;s un instant de r&#233;flexion. Quel est ce galimatias?


Aliocha ne r&#233;pondit pas.


Laissons ces niaiseries; au fait! As-tu mang&#233; aujourdhui?


Je ne me souviens pas Je crois que oui.


Tu dois te restaurer, tu as lair &#233;puis&#233;, cela fait peine &#224; voir. Tu nas pas dormi cette nuit, &#224; ce quil para&#238;t; vous aviez une s&#233;ance. Ensuite tout ce remue-m&#233;nage, ces simagr&#233;es. Bien s&#251;r, tu nas bouff&#233; que du pain b&#233;nit. Jai dans ma poche un saucisson que jai apport&#233; tant&#244;t de la ville &#224; tout hasard, mais tu nen voudrais pas


Donne.


H&#233;! h&#233;! Alors, cest la r&#233;volte ouverte, les barricades! Eh bien, fr&#232;re, ne perdons pas de temps. Viens chez moi Je boirais volontiers un verre deau-de-vie, je suis harass&#233;. La vodka, bien s&#251;r, ne te tente pas. Y go&#251;terais-tu?


Donne toujours.


Ah bah! Cest bizarre! sexclama Rakitine en lui lan&#231;ant un regard stup&#233;fait. Quoi quil en soit, eau-de-vie ou saucisson ne sont pas &#224; d&#233;daigner, allons!


Aliocha se leva sans mot dire et suivit Rakitine.


Si ton fr&#232;re Ivan te voyait, cest lui qui serait surpris! &#192; propos, sais-tu quil est parti ce matin pour Moscou?


Je le sais, dit Aliocha avec indiff&#233;rence.


Soudain, limage de Dmitri lui apparut, la dur&#233;e dun instant; il se rappela vaguement une affaire urgente, un devoir imp&#233;rieux &#224; remplir, mais ce souvenir ne lui fit aucune impression, ne parvint pas jusqu&#224; son c&#339;ur, seffa&#231;a aussit&#244;t de sa m&#233;moire. Par la suite, il devait longtemps sen souvenir.


Ton fr&#232;re Ivan ma trait&#233; une fois de ganache lib&#233;rale. Toi-m&#234;me mas donn&#233; un jour &#224; entendre que j&#233;tais malhonn&#234;te Soit. On va voir maintenant vos capacit&#233;s et votre honn&#234;tet&#233; (ceci fut chuchot&#233; par Rakitine, &#224; part soi). &#201;coute, reprit-il &#224; haute voix, &#233;vitons le monast&#232;re, le sentier nous m&#232;ne droit &#224; la ville Hem! je dois passer chez la Khokhlakov. Je lui ai &#233;crit les &#233;v&#233;nements; figure-toi quelle ma r&#233;pondu par un billet au crayon (elle adore &#233;crire, cette dame) qu elle naurait jamais attendu une pareille conduite de la part dun starets aussi respectable que le P&#232;re Zosime! Sic. Elle aussi sest f&#226;ch&#233;e; vous &#234;tes tous les m&#234;mes! Attends!


Il sarr&#234;ta brusquement et, la main sur l&#233;paule dAliocha:


Sais-tu, Aliocha, dit-il dun ton insinuant en le regardant dans les yeux, sous limpression dune id&#233;e subite quil craignait visiblement de formuler, malgr&#233; son air rieur, tant il avait peine &#224; croire aux nouvelles dispositions dAliocha; sais-tu o&#249; nous ferions bien daller?


O&#249; tu voudras &#231;a mest &#233;gal.


Allons chez Grouchegnka, hein! Veux-tu? dit enfin Rakitine tout tremblant dattente.


Allons, r&#233;pondit tranquillement Aliocha.


Rakitine sattendait si peu &#224; ce prompt consentement quil faillit faire un bond en arri&#232;re.


&#192; la bonne heure! allait-il s&#233;crier, mais il saisit Aliocha par le bras et lentra&#238;na rapidement, craignant de le voir changer davis.


Ils marchaient en silence, Rakitine avait peur de parler.


Comme elle sera contente voulut-il dire, mais il se tut. Ce n&#233;tait certes pas pour faire plaisir &#224; Grouchegnka quil lui amenait Aliocha; un homme s&#233;rieux comme lui nagissait que par int&#233;r&#234;t. Il avait un double but: se venger dabord, contempler la honte du juste et la chute probable dAliocha, de saint devenu p&#233;cheur, ce dont il se r&#233;jouissait davance; en outre, il avait en vue un avantage mat&#233;riel dont il sera question plus loin.


Voil&#224; une occasion quil faut saisir aux cheveux, songeait-il avec une gaiet&#233; maligne.



III. Loignon

Grouchegnka habitait le quartier le plus anim&#233;, pr&#232;s de la place de l&#201;glise, chez la veuve du marchand Morozov, o&#249; elle occupait dans la cour un petit pavillon en bois. La maison Morozov, une b&#226;tisse en pierre, &#224; deux &#233;tages, &#233;tait vieille et laide; la propri&#233;taire, une femme &#226;g&#233;e, y vivait seule avec deux ni&#232;ces, des vieilles filles. Elle navait pas besoin de louer son pavillon, mais on savait quelle avait admis Grouchegnka comme locataire (quatre ans auparavant) pour complaire &#224; son parent, le marchand Samsonov, protecteur attitr&#233; de la jeune fille. On disait que le vieux jaloux, en installant chez elle sa favorite, comptait sur la vigilance de la vieille femme pour surveiller la conduite de sa locataire. Mais cette vigilance devint bient&#244;t inutile, de sorte que Mme Morozov ne voyait que rarement Grouchegnka et avait cess&#233; de limportuner en lespionnant. &#192; vrai dire, quatre ans s&#233;taient d&#233;j&#224; &#233;coul&#233;s depuis que le vieillard avait ramen&#233; du chef-lieu cette jeune fille de dix-huit ans, timide, g&#234;n&#233;e, fluette, maigre, pensive et triste, et beaucoup deau avait pass&#233; sous les ponts. On ne savait rien de pr&#233;cis sur elle dans notre ville, on nen apprit pas davantage plus tard, m&#234;me lorsque beaucoup de personnes commenc&#232;rent &#224; sint&#233;resser &#224; la beaut&#233; accomplie qu&#233;tait devenue Agraf&#233;na Alexandrovna. On racontait qu&#224; dix-sept ans elle avait &#233;t&#233; s&#233;duite par un officier qui lavait aussit&#244;t abandonn&#233;e pour se marier, laissant la malheureuse dans la honte et la mis&#232;re. On disait dailleurs que, malgr&#233; tout, Grouchegnka sortait dune famille honorable et dun milieu eccl&#233;siastique, &#233;tant la fille dun diacre en disponibilit&#233;, ou quelque chose dapprochant. En quatre ans, lorpheline sensible, malheureuse, ch&#233;tive, &#233;tait devenue florissante, vermeille, une beaut&#233; russe, au caract&#232;re &#233;nergique, fi&#232;re, effront&#233;e, habile &#224; manier largent, avare et avis&#233;e, qui avait su, honn&#234;tement ou non, amasser un certain capital. Une seule chose ne laissait aucun doute, cest que Grouchegnka &#233;tait inaccessible et qu&#224; part le vieillard, son protecteur, personne, durant ces quatre ann&#233;es, navait pu se vanter de ses faveurs. Le fait &#233;tait certain, car bien des soupirants s&#233;taient pr&#233;sent&#233;s, surtout les deux derni&#232;res ann&#233;es. Mais toutes les tentatives &#233;chou&#232;rent et quelques-uns durent m&#234;me battre en retraite, couverts de ridicule, gr&#226;ce &#224; la r&#233;sistance de cette jeune personne au caract&#232;re &#233;nergique. On savait encore quelle soccupait daffaires, surtout depuis un an, et quelle y manifestait des capacit&#233;s remarquables, si bien que beaucoup avaient fini par la traiter de juive. Non quelle pr&#234;t&#226;t &#224; usure; mais on savait, par exemple, quen compagnie de Fiodor Pavlovitch Karamazov elle avait rachet&#233;, pendant quelque temps, des billets &#224; vil prix, au dixi&#232;me de leur valeur, recouvrant ensuite, dans certains cas, la totalit&#233; de la cr&#233;ance. Le vieux Samsonov, que ses pieds enfl&#233;s ne portaient plus depuis un an, veuf qui tyrannisait ses fils majeurs, capitaliste dune avarice impitoyable, &#233;tait tomb&#233; pourtant sous linfluence de sa prot&#233;g&#233;e, quil avait tenue de court au d&#233;but, &#224; la portion congrue, &#224; lhuile de ch&#232;nevis, disaient les railleurs. Mais Grouchegnka avait su s&#233;manciper, tout en lui inspirant une confiance sans bornes quant &#224; sa fid&#233;lit&#233;. Ce vieillard, grand homme daffaires, avait aussi un caract&#232;re remarquable: avare et dur comme pierre, bien que Grouchegnka le&#251;t subjugu&#233; au point quil ne pouvait se passer delle, il ne lui reconnut pas de capital important et, m&#234;me si elle lavait menac&#233; de le quitter, il f&#251;t demeur&#233; inflexible. En revanche, il lui r&#233;serva une certaine somme, et, quand on lapprit, cela surprit tout le monde. Tu nes pas sotte, dit-il en lui assignant huit mille roubles, op&#232;re toi-m&#234;me, mais sache qu&#224; part ta pension annuelle, comme auparavant, tu ne recevras rien de plus jusqu&#224; ma mort et que je ne te laisserai rien par testament. Il tint parole, et ses fils, quil avait toujours gard&#233;s chez lui comme des domestiques avec leurs femmes et leurs enfants, h&#233;rit&#232;rent de tout; Grouchegnka ne fut m&#234;me pas mentionn&#233;e dans le testament. Par ses conseils sur la mani&#232;re de faire valoir son capital, il laida notablement et lui indiqua des affaires. Quand Fiodor Pavlovitch Karamazov, entr&#233; en relation avec Grouchegnka &#224; propos dune op&#233;ration fortuite, finit par tomber amoureux delle jusqu&#224; en perdre la raison, le vieux Samsonov, qui avait d&#233;j&#224; un pied dans la tombe, samusa beaucoup. Mais lorsque Dmitri Fiodorovitch se mit sur les rangs, le vieux cessa de rire. Sil faut choisir entre les deux, lui dit-il une fois s&#233;rieusement, prends le p&#232;re, mais &#224; condition que le vieux coquin t&#233;pouse et te reconnaisse au pr&#233;alable un certain capital. Ne te lie pas avec le capitaine, tu nen tirerais aucun profit. Ainsi parla le vieux libertin, pressentant sa fin prochaine; il mourut en effet cinq mois plus tard. Soit dit en passant, bien quen ville la rivalit&#233; absurde et choquante des Karamazov p&#232;re et fils f&#251;t connue de bien des gens, les v&#233;ritables relations de Grouchegnka avec chacun deux demeuraient ignor&#233;es de la plupart. M&#234;me ses servantes (apr&#232;s le drame dont nous parlerons) t&#233;moign&#232;rent en justice quAgraf&#233;na Alexandrovna recevait Dmitri Fiodorovitch uniquement par crainte, car il avait menac&#233; de la tuer. Elle en avait deux, une cuisini&#232;re fort &#226;g&#233;e, depuis longtemps au service de sa famille, maladive et presque sourde, et sa petite-fille, alerte femme de chambre de vingt ans.


Grouchegnka vivait fort chichement, dans un int&#233;rieur des plus modestes, trois pi&#232;ces meubl&#233;es en acajou par la propri&#233;taire, dans le style de 1820. &#192; larriv&#233;e de Rakitine et dAliocha, il faisait d&#233;j&#224; nuit, mais on navait pas encore allum&#233;. La jeune femme &#233;tait &#233;tendue au salon, sur son canap&#233; au dossier dacajou, recouvert de cuir dur, d&#233;j&#224; us&#233; et trou&#233;, la t&#234;te appuy&#233;e sur deux oreillers. Elle reposait sur le dos, immobile, les mains derri&#232;re la t&#234;te, portant une robe de soie noire, avec une coiffure en dentelle qui lui seyait &#224; merveille; sur les &#233;paules, un fichu agraf&#233; par une broche en or massif. Elle attendait quelquun, inqui&#232;te et impatiente, le teint p&#226;le, les l&#232;vres et les yeux br&#251;lants, son petit pied battant la mesure sur le bras du canap&#233;. Au bruit que firent les visiteurs en entrant, elle sauta &#224; terre, criant dune voix effray&#233;e:


Qui va l&#224;?


La femme de chambre sempressa de rassurer sa ma&#238;tresse.


Ce nest pas lui, nayez crainte.


Que peut-elle bien avoir? murmura Rakitine en menant par le bras Aliocha au salon.


Grouchegnka restait debout, encore mal remise de sa frayeur. Une grosse m&#232;che de ses cheveux ch&#226;tains, &#233;chapp&#233;e de sa coiffure, lui tombait sur l&#233;paule droite, mais elle ny prit pas garde et ne larrangea pas avant davoir reconnu ses h&#244;tes.


Ah! cest toi Rakitka? Tu mas fait peur! Avec qui es-tu? Seigneur, voil&#224; qui tu mam&#232;nes! s&#233;cria-t-elle en apercevant Aliocha.


Fais donc donner de la lumi&#232;re! dit Rakitine, du ton dun familier qui a le droit de commander dans la maison.


Certainement F&#233;nia [[113]: #_ftnref113 Diminutif de F&#233;dossia (Th&#233;odosie).], apporte-lui une bougie Tu as trouv&#233; le bon moment pour lamener!


Elle fit un signe de t&#234;te &#224; Aliocha et arrangea ses cheveux devant la glace. Elle paraissait m&#233;contente.


Je tombe mal? demanda Rakitine, lair soudain vex&#233;.


Tu mas effray&#233;e, Rakitka, voil&#224; tout.


Grouchegnka se tourna en souriant vers Aliocha.


Naie pas peur de moi, mon cher Aliocha, reprit-elle, je suis charm&#233;e de ta visite inattendue. Je croyais que c&#233;tait Mitia qui voulait entrer de force. Vois-tu, je lai tromp&#233; tout &#224; lheure, il ma jur&#233; quil me croyait et je lui ai menti. Je lui ai dit que jallais chez mon vieux Kouzma [[114]: #_ftnref114 C&#244;me.] Kouzmitch faire les comptes toute la soir&#233;e. Jy vais, en effet, une fois par semaine. Nous nous enfermons &#224; clef: il pioche ses comptes et j&#233;cris dans les livres, il ne se fie qu&#224; moi. Comment F&#233;nia vous a-t-elle laiss&#233;s entrer? F&#233;nia, cours &#224; la porte coch&#232;re, regarde si le capitaine ne r&#244;de pas aux alentours. Il est peut-&#234;tre cach&#233; et nous &#233;pie, jai une peur affreuse!


Il ny a personne, Agraf&#233;na Alexandrovna; jai regard&#233; partout, je vais voir &#224; chaque instant par les fentes, jai peur moi aussi.


Les volets sont-ils ferm&#233;s? F&#233;nia, baisse les rideaux, autrement il verrait la lumi&#232;re. Je crains aujourdhui ton fr&#232;re Mitia, Aliocha.


Grouchegnka parlait tr&#232;s haut, lair inquiet et surexcit&#233;.


Pourquoi cela? demanda Rakitine; il ne teffraie pas dordinaire, tu le fais marcher comme tu veux.


Je te dis que jattends une nouvelle, de sorte que je nai que faire de Mitia, maintenant. Il na pas cru que jallais chez Kouzma Kouzmitch, je le sens. &#192; pr&#233;sent, il doit monter la garde chez Fiodor Pavlovitch, dans le jardin. Sil est embusqu&#233; l&#224;-bas, il ne viendra pas ici, tant mieux! Jy suis all&#233;e vraiment, chez le vieux. Mitia maccompagnait; je lui ai fait promettre de venir me chercher &#224; minuit. Dix minutes apr&#232;s, je suis ressortie et jai couru jusquici; je tremblais quil me rencontr&#226;t.


Pourquoi es-tu en toilette? Tu as un bonnet fort curieux.


Tu es toi-m&#234;me fort curieux, Rakitka! Je te r&#233;p&#232;te que jattends une nouvelle. Sit&#244;t re&#231;ue, je menvolerai, vous ne me verrez plus. Voil&#224; pourquoi je me suis par&#233;e.


Et o&#249; tenvoleras-tu?


Si on te le demande, tu diras que tu nen sais rien.


Comme elle est gaie! Je ne tai jamais vue ainsi. Elle est attif&#233;e comme pour un bal! sexclama Rakitine en lexaminant avec surprise.


Es-tu au courant des bals?


Et toi?


Jen ai vu un, moi. Il y a trois ans, lorsque Kouzma Kouzmitch a mari&#233; son fils; je regardais de la tribune. Mais pourquoi causerais-je avec toi quand jai un prince pour h&#244;te? Mon cher Aliocha, je nen crois pas mes yeux; comment se peut-il que tu sois venu? &#192; vrai dire, je ne tattendais pas, je nai jamais cru que tu puisses venir. Le moment est mal choisi, pourtant je suis bien contente. Assieds-toi sur le canap&#233;, ici, mon bel astre! Vraiment, je nen reviens pas encore Rakitka, si tu lavais amen&#233; hier ou avant-hier! Eh bien, je suis contente comme &#231;a. Mieux vaut peut-&#234;tre que ce soit maintenant, &#224; une telle minute


Elle sassit vivement &#224; c&#244;t&#233; dAliocha et le regarda avec extase. Elle &#233;tait vraiment contente et ne mentait pas. Ses yeux brillaient, elle souriait, mais avec bont&#233;. Aliocha ne sattendait pas &#224; lui voir une expression aussi bienveillante Il s&#233;tait fait delle une id&#233;e terrifiante; sa sortie perfide contre Catherine Ivanovna lavait boulevers&#233; lavant-veille, maintenant il s&#233;tonnait de la voir toute chang&#233;e. Si accabl&#233; quil f&#251;t par son propre chagrin, il lexaminait malgr&#233; lui avec attention. Ses mani&#232;res s&#233;taient am&#233;lior&#233;es; les intonations doucereuses, la mollesse des mouvements avaient presque disparu, faisant place &#224; de la bonhomie, &#224; des gestes prompts et sinc&#232;res; mais elle &#233;tait surexcit&#233;e.


Seigneur, quelles choses &#233;tranges se passent aujourdhui, ma parole! Pourquoi suis-je si heureuse de te voir, Aliocha, je lignore.


Est-ce bien vrai? dit Rakitine en souriant. Auparavant, tu avais un but en insistant pour que je lam&#232;ne.


Oui, un but qui nexiste plus maintenant, le moment est pass&#233;. Et maintenant, je vais vous bien traiter. Je suis devenue meilleure, &#224; pr&#233;sent, Rakitka. Assieds-toi aussi. Mais cest d&#233;j&#224; fait, il ne soublie pas. Vois-tu, Aliocha, il est vex&#233; que je ne laie pas invit&#233; le premier &#224; sasseoir. Il est susceptible, ce cher ami. Ne te f&#226;che pas, Rakitka, je suis bonne en ce moment. Pourquoi es-tu si triste, Aliocha? Aurais-tu peur de moi?


Grouchegnka sourit malicieusement en le regardant dans les yeux.


Il a du chagrin. Un refus de grade.


Quel grade?


Son starets sent mauvais.


Comment cela? Tu radotes; encore quelque vilenie, sans doute. Aliocha, laisse-moi masseoir sur tes genoux, comme &#231;a.


Et aussit&#244;t elle sinstalla sur ses genoux, telle quune chatte caressante, le bras droit tendrement pass&#233; autour de son cou.


Je saurai bien te faire rire, mon gentil d&#233;vot! Vraiment, tu me laisses sur tes genoux, &#231;a ne te f&#226;che pas? Tu nas qu&#224; le dire, je me l&#232;ve.


Aliocha se taisait. Il nosait bouger, ne r&#233;pondait pas aux paroles entendues, mais il n&#233;prouvait pas ce que pouvait imaginer Rakitine, qui lobservait dun air &#233;grillard. Son grand chagrin absorbait les sensations possibles, et sil avait pu en ce moment sanalyser, il aurait compris quil &#233;tait cuirass&#233; contre les tentations. N&#233;anmoins, malgr&#233; linconscience de son &#233;tat et la tristesse qui laccablait, il s&#233;tonna d&#233;prouver une sensation &#233;trange: cette femme terrible ne lui inspirait plus leffroi ins&#233;parable dans son c&#339;ur de lid&#233;e de la femme. Au contraire, install&#233;e sur ses genoux et lenla&#231;ant, elle &#233;veillait en lui un sentiment inattendu, une curiosit&#233; candide sans la moindre frayeur. Voil&#224; ce qui le surprenait malgr&#233; lui.


Assez caus&#233; pour ne rien dire! s&#233;cria Rakitine. Fais plut&#244;t servir du champagne, tu sais que jai ta parole.


Cest vrai, Aliocha, je lui ai promis du champagne sil tamenait. F&#233;nia, apporte la bouteille que Mitia a laiss&#233;e, d&#233;p&#234;che-toi. Bien que je sois avare, je donnerai une bouteille, pas pour toi, Rakitine, tu nes quun pauvre sire, mais pour lui. Je nai pas le c&#339;ur &#224; &#231;a; mais nimporte, je veux boire avec vous.


Quelle est donc cette nouvelle? peut-on le savoir, est-ce un secret? insista Rakitine, sans prendre garde en apparence aux brocards quon lui lan&#231;ait.


Un secret dont tu es au courant, dit Grouchegnka dun air pr&#233;occup&#233;: mon officier arrive.


Je lai entendu dire, mais est-il si proche?


Il est maintenant &#224; Mokro&#239;&#233;, do&#249; il enverra un expr&#232;s; je viens de recevoir une lettre. Jattends.


Tiens! Pourquoi &#224; Mokro&#239;&#233;?


Ce serait trop long &#224; raconter; en voil&#224; assez.


Mais alors, et Mitia, le sait-il?


Il nen sait pas le premier mot. Sinon, il me tuerait. Dailleurs, je nai plus peur de lui, maintenant. Tais-toi, Rakitka, que je nentende plus parler de lui; il ma fait trop de mal. Jaime mieux songer &#224; Aliocha, le regarder Souris donc, mon ch&#233;ri, d&#233;ride-toi tu me feras plaisir Mais il a souri! Vois comme il me regarde dun air caressant. Sais-tu, Aliocha, je croyais que tu men voulais &#224; cause de la sc&#232;ne dhier, chez cette demoiselle. Jai &#233;t&#233; rosse Pourtant, c&#233;tait r&#233;ussi, en bien et en mal, dit Grouchegnka pensivement, avec un sourire mauvais, Mitia ma dit quelle criait: Il faut la fouetter! Je lai gravement offens&#233;e. Elle ma attir&#233;e, elle a voulu me s&#233;duire avec son chocolat Non, &#231;a sest bien pass&#233; comme &#231;a. Elle sourit de nouveau. Seulement, je crains que tu ne sois f&#226;ch&#233;


En v&#233;rit&#233;, Aliocha, elle te craint, toi, le petit poussin, intervint Rakitine avec une r&#233;elle surprise.


Cest pour toi, Rakitine, quil est un petit poussin, car tu nas pas de conscience. Moi, je laime. Le crois-tu, Aliocha, je taime de toute mon &#226;me.


Ah! leffront&#233;e! Elle te fait une d&#233;claration, Aliocha.


Eh bien quoi, je laime.


Et lofficier? Et lheureuse nouvelle de Mokro&#239;&#233;?


Ce nest pas la m&#234;me chose.


Voil&#224; la logique des femmes!


Ne me f&#226;che pas, Rakitine. Je te dis que ce nest pas la m&#234;me chose. Jaime Aliocha autrement. &#192; vrai dire, Aliocha, jai eu de mauvais desseins &#224; ton &#233;gard. Je suis vile, je suis violente; mais &#224; certains moments je te regardais comme ma conscience. Je me disais: Comme il doit me m&#233;priser, maintenant! Jy pensais avant-hier en me sauvant de chez cette demoiselle. Depuis longtemps je tai remarqu&#233;, Aliocha; Mitia le sait, il me comprend. Le croiras-tu, parfois je suis saisie de honte en te regardant. Comment suis-je venue &#224; penser &#224; toi, et depuis quand? je lignore.


F&#233;nia entra, posa sur la table un plateau avec une bouteille d&#233;bouch&#233;e et trois verres pleins.


Voil&#224; le champagne! s&#233;cria Rakitine. Tu es excit&#233;e, Agraf&#233;na Alexandrovna. Apr&#232;s avoir bu, tu te mettras &#224; danser. Quelle maladresse! ajouta-t-il: il est d&#233;j&#224; vers&#233; et ti&#232;de, et il ny a pas de bouchon.


Il nen vida pas moins son verre dun trait et le remplit &#224; nouveau.


On a rarement loccasion, d&#233;clara-t-il en sessuyant les l&#232;vres; allons, Aliocha, prends ton verre, et sois brave. Mais, &#224; quoi boirons-nous? Prends le tien, Groucha, et buvons aux portes du paradis.


Quentends-tu par l&#224;?


Elle prit un verre, Aliocha but une gorg&#233;e du sien et le reposa.


Non, jaime mieux mabstenir, dit-il avec un doux sourire.


Ah! tu te vantais! cria Rakitine.


Moi aussi, alors, fit Grouchegnka. Ach&#232;ve la bouteille, Rakitka. Si Aliocha boit, je boirai.


Voil&#224; les effusions qui commencent! goguenarda Rakitine. Et elle est assise sur ses genoux! Lui a du chagrin, jen conviens, mais toi, quas-tu? Il est en r&#233;volte contre son Dieu, il allait manger du saucisson!


Comment cela?


Son starets est mort aujourdhui, le vieux Zosime, le saint.


Ah! il est mort. Je nen savais rien, dit-elle en se signant. Seigneur, et moi qui suis sur ses genoux!


Elle se leva vivement et sassit sur le canap&#233;. Aliocha la consid&#233;ra avec surprise et son visage s&#233;claira.


Rakitine, prof&#233;ra-t-il dun ton ferme, ne mirrite pas en disant que je me suis r&#233;volt&#233; contre mon Dieu. Je nai pas danimosit&#233; contre toi; sois donc meilleur, toi aussi. Jai fait une perte inestimable, et tu ne peux me juger en ce moment. Regarde-la, elle; tu as vu sa mansu&#233;tude &#224; mon &#233;gard? J&#233;tais venu ici trouver une &#226;me m&#233;chante, pouss&#233; par mes mauvais sentiments: jai rencontr&#233; une v&#233;ritable s&#339;ur, une &#226;me aimante, un tr&#233;sor Agraf&#233;na Alexandrovna, cest de toi que je parle. Tu as r&#233;g&#233;n&#233;r&#233; mon &#226;me.


Aliocha oppress&#233; se tut, les l&#232;vres tremblantes.


On dirait quelle ta sauv&#233;! railla Rakitine. Mais sais-tu quelle voulait te manger?


Assez, Rakitine! Taisez-vous tous les deux. Toi, Aliocha, parce que tes paroles me font honte: tu me crois bonne, je suis mauvaise. Toi, Rakitka, parce que tu mens. Je m&#233;tais propos&#233; de le manger, mais cest du pass&#233;, cela. Que je ne tentende plus parler ainsi, Rakitka!


Grouchegnka s&#233;tait exprim&#233;e avec une vive &#233;motion.


Ils sont enrag&#233;s! murmura Rakitine en les consid&#233;rant avec surprise, on se croirait dans une maison de sant&#233;. Tout &#224; lheure ils vont pleurer, pour s&#251;r!


Oui, je pleurerai, oui, je pleurerai! affirma Grouchegnka; il ma appel&#233;e sa s&#339;ur, je ne loublierai jamais! Si mauvaise que je sois, Rakitka, jai pourtant donn&#233; un oignon.


Quel oignon? Diable, ils sont toqu&#233;s pour de bon!


Leur exaltation &#233;tonnait Rakitine, qui aurait d&#251; comprendre que tout concourait &#224; les bouleverser dune fa&#231;on exceptionnelle. Mais Rakitine, subtil quand il sagissait de lui, d&#233;m&#234;lait mal les sentiments et les sensations de ses proches, autant par &#233;go&#239;sme que par inexp&#233;rience juv&#233;nile.


Vois-tu, Aliocha, reprit Grouchegnka avec un rire nerveux, je me suis vant&#233;e &#224; Rakitine davoir donn&#233; un oignon. Je vais texpliquer la chose en toute humilit&#233;. Ce nest quune l&#233;gende: Matrone, la cuisini&#232;re, me la racontait quand j&#233;tais enfant: Il y avait une m&#233;g&#232;re qui mourut sans laisser derri&#232;re elle une seule vertu. Les diables sen saisirent et la jet&#232;rent dans le lac de feu. Son ange gardien se creusait la t&#234;te pour lui d&#233;couvrir une vertu et en parler &#224; Dieu. Il se rappela et dit au Seigneur: Elle a arrach&#233; un oignon au potager pour le donner &#224; une mendiante. Dieu lui r&#233;pondit: Prends cet oignon, tends-le &#224; cette femme dans le lac, quelle sy cramponne. Si tu parviens &#224; la retirer, elle ira en paradis: si loignon se rompt, elle restera o&#249; elle est. Lange courut &#224; la femme, lui tendit loignon. Prends, dit-il, tiens bon. Il se mit &#224; la tirer avec pr&#233;caution, elle &#233;tait d&#233;j&#224; dehors. Les autres p&#233;cheurs, voyant quon la retirait du lac, sagripp&#232;rent &#224; elle, voulant profiter de laubaine. Mais la femme, qui &#233;tait fort m&#233;chante, leur donnait des coups de pied: Cest moi quon tire et non pas vous; cest mon oignon, non le v&#244;tre. &#192; ces mots, loignon se rompit. La femme retomba dans le lac o&#249; elle br&#251;le encore. Lange partit en pleurant. Voil&#224; cette l&#233;gende, Aliocha; ne me crois pas bonne, cest tout le contraire; tes &#233;loges me feraient honte. Je d&#233;sirais tellement ta venue, que jai promis vingt-cinq roubles &#224; Rakitka sil tamenait. Un instant.


Elle alla ouvrir un tiroir, prit son porte-monnaie et en sortit un billet de vingt-cinq roubles.


Cest absurde! s&#233;cria Rakitine embarrass&#233;.


Tiens, Rakitka, je macquitte envers toi; tu ne refuseras pas, tu las demand&#233; toi-m&#234;me.


Elle lui jeta le billet.


Comment donc, r&#233;pliqua-t-il, seffor&#231;ant de cacher sa confusion, cest tout profit, les sots existent dans lint&#233;r&#234;t des gens desprit.


Et maintenant, tais-toi, Rakitka. Ce que je vais dire ne sadresse pas &#224; toi. Tu ne nous aimes pas.


Et pourquoi vous aimerais-je? dit-il brutalement.


Il avait compt&#233; &#234;tre pay&#233; &#224; linsu dAliocha, dont la pr&#233;sence lui faisait honte et lirritait. Jusqualors, par politique, il avait m&#233;nag&#233; Grouchegnka, malgr&#233; ses mots piquants, car elle paraissait le dominer. Mais la col&#232;re le gagnait. On aime pour quelque chose. Quavez-vous fait pour moi tous les deux?


Aime pour rien, comme Aliocha.


Comment taime-t-il et que ta-t-il t&#233;moign&#233;? En voil&#224; des embarras!


Grouchegnka, debout au milieu du salon, parlait avec chaleur, dune voix exalt&#233;e.


Tais-toi, Rakitka, tu ne comprends rien &#224; nos sentiments. Et cesse de me tutoyer, je te le d&#233;fends; do&#249; te vient cette audace? Assieds-toi dans un coin et plus un mot! Maintenant, Aliocha, je vais me confesser &#224; toi seul, pour que tu saches qui je suis. Je voulais te perdre, jy &#233;tais d&#233;cid&#233;e, au point dacheter Rakitine pour quil tamen&#226;t. Et pourquoi cela? Tu nen savais rien, tu te d&#233;tournais de moi, tu passais les yeux baiss&#233;s. Moi, jinterrogeais les gens sur ton compte. Ta figure me poursuivait. Il me m&#233;prise, pensais-je, et ne veut m&#234;me pas me regarder. &#192; la fin, je me demandai avec surprise: Pourquoi craindre ce gamin? je le mangerai, &#231;a mamusera. J&#233;tais exasp&#233;r&#233;e. Crois-moi, personne ici noserait manquer de respect &#224; Agraf&#233;na Alexandrovna; je nai que ce vieillard auquel je me suis vendue, cest Satan qui nous a unis, mais personne dautre. Javais donc d&#233;cid&#233; que tu serais ma proie, c&#233;tait un peu pour moi. Voil&#224; la d&#233;testable cr&#233;ature que tu as trait&#233;e de s&#339;ur. Maintenant mon s&#233;ducteur est arriv&#233;, jattends des nouvelles. Sais-tu ce quil &#233;tait pour moi? Il y a cinq ans, lorsque Kouzma mamena ici, je me cachais parfois pour n&#234;tre ni vue, ni entendue; comme une sotte, je sanglotais, je ne dormais plus, me disant: O&#249; est-il, le monstre? Il doit rire de moi avec une autre. Oh! comme je me vengerai si jamais je le rencontre! Dans lobscurit&#233;, je sanglotais sur mon oreiller, je me torturais le c&#339;ur &#224; dessein. Il me le paiera! criais-je. En pensant que j&#233;tais impuissante, que lui se moquait de moi, quil mavait peut-&#234;tre compl&#232;tement oubli&#233;e, je glissais de mon lit sur le plancher, inond&#233;e de larmes, en proie &#224; une crise de nerfs. Tout le monde me devint odieux. Ensuite, jamassai un capital, je mendurcis, je pris de lembonpoint. Tu penses que je suis devenue plus raisonnable? Pas du tout. Personne ne sen doute, mais quand vient la nuit, il marrive, comme il y a cinq ans, de grincer des dents et de m&#233;crier en pleurant: Je me vengerai, je me vengerai! Tu mas suivie? Alors, que penses-tu de ceci? Il y a un mois, je re&#231;ois une lettre mannon&#231;ant son arriv&#233;e. Devenu veuf, il veut me voir. Je suffoquai. Seigneur, il va venir et mappeler, je ramperai vers lui comme un chien battu, comme une coupable! Je ne puis y croire moi-m&#234;me: Aurai-je ou non la bassesse de courir &#224; lui? Et une col&#232;re contre moi-m&#234;me ma prise, ces derni&#232;res semaines, plus violente quil y a cinq ans. Tu vois mon exasp&#233;ration, Aliocha; je me suis confess&#233;e &#224; toi. Mitia n&#233;tait quune diversion. Tais-toi, Rakitka, ce nest pas &#224; toi de me juger. Avant votre arriv&#233;e, jattendais, je songeais &#224; mon avenir, et vous ne conna&#238;trez jamais mon &#233;tat d&#226;me. Aliocha, dis &#224; cette demoiselle de ne pas men vouloir pour la sc&#232;ne davant-hier! Personne au monde ne peut comprendre ce que j&#233;prouve maintenant Peut-&#234;tre emporterai-je un couteau, je ne suis pas encore fix&#233;e.


Incapable de se contenir, Grouchegnka sinterrompit, se couvrit le visage de ses mains, sabattit sur le canap&#233;, sanglota comme une enfant. Aliocha se leva et sapprocha de Rakitine.


Micha, dit-il, elle ta offens&#233;, mais ne sois pas f&#226;ch&#233;. Tu las entendue? On ne peut pas trop demander &#224; une &#226;me, il faut &#234;tre mis&#233;ricordieux.


Aliocha pronon&#231;a ces paroles dans un &#233;lan irr&#233;sistible. Il avait besoin de s&#233;pancher et les aurait dites m&#234;me seul. Mais Rakitine le regarda ironiquement et Aliocha sarr&#234;ta.


Tu as la t&#234;te pleine de ton starets et tu me bombardes &#224; sa mani&#232;re, Alex&#233;i, homme de Dieu, dit-il avec un sourire haineux.


Ne te moque pas, Rakitine, ne parle pas du mort, il &#233;tait sup&#233;rieur &#224; tous sur la terre, s&#233;cria Aliocha avec des larmes dans la voix. Ce nest pas en juge que je te parle, mais comme le dernier des accus&#233;s. Que suis-je devant elle? J&#233;tais venu ici pour me perdre, par l&#226;chet&#233;. Mais elle, apr&#232;s cinq ans de souffrances, pour une parole sinc&#232;re quelle entend, pardonne, oublie tout et pleure! Son s&#233;ducteur est revenu, il lappelle, elle lui pardonne et court joyeusement &#224; lui. Car elle ne prendra pas de couteau, non. Je ne suis pas comme &#231;a, Micha; jignore si tu les, toi. Cest une le&#231;on pour moi Elle nous est sup&#233;rieure Avais-tu entendu auparavant ce quelle vient de raconter? Non, sans doute, car tu aurais tout compris depuis longtemps Elle pardonnera aussi, celle qui a &#233;t&#233; offens&#233;e avant-hier, quand elle saura tout Cette &#226;me nest pas encore r&#233;concili&#233;e; il faut la m&#233;nager elle rec&#232;le peut-&#234;tre un tr&#233;sor


Aliocha se tut, car la respiration lui manquait. Malgr&#233; son irritation, Rakitine le regardait, avec surprise. Il ne sattendait pas &#224; une pareille tirade du paisible Aliocha.


Quel avocat! Serais-tu amoureux delle? Agraf&#233;na Alexandrovna, tu as tourn&#233; la t&#234;te &#224; notre asc&#232;te! s&#233;cria-t-il dans un rire impudent.


Grouchegnka releva la t&#234;te, sourit doucement &#224; Aliocha, le visage encore gonfl&#233; des larmes quelle venait de r&#233;pandre.


Laisse-le, Aliocha, mon ch&#233;rubin, tu vois comme il est, &#224; quoi bon lui parler. Mikha&#239;l Ossipovitch, je voulais te demander pardon, maintenant jy renonce. Aliocha, viens tasseoir ici (elle lui prit la main et le regardait, radieuse), dis-moi, est-ce que je laime, oui ou non, mon s&#233;ducteur? Je me le demandais, ici, dans lobscurit&#233;. &#201;claire-moi, lheure est venue, je ferai ce que tu diras. Faut-il pardonner?


Mais tu as d&#233;j&#224; pardonn&#233;.


Cest vrai, dit Grouchegnka, songeuse. Oh! le l&#226;che c&#339;ur! Je vais boire &#224; ma l&#226;chet&#233;.


Elle prit un verre quelle vida dun trait, puis le lan&#231;a &#224; terre. Il y avait de la cruaut&#233; dans son sourire.


Peut-&#234;tre nai-je pas encore pardonn&#233;, dit-elle dun air mena&#231;ant, les yeux baiss&#233;s, comme se parlant &#224; elle-m&#234;me. Peut-&#234;tre que mon c&#339;ur pense seulement &#224; pardonner. Vois-tu, Aliocha, ce sont mes cinq ann&#233;es de larmes que je ch&#233;rissais; cest mon offense, et non pas lui.


Eh bien, je ne voudrais pas &#234;tre dans sa peau! dit Rakitine.


Mais tu ny seras jamais, Rakitka. Tu d&#233;crotteras mes souliers, voil&#224; &#224; quoi je temploierai. Une femme comme moi nest pas faite pour toi Et peut-&#234;tre pas pour lui


Alors, pourquoi cette toilette?


Ne me reproche pas cette toilette, Rakitka, tu ne connais pas mon c&#339;ur! Il ne tient qu&#224; moi de larracher &#224; linstant. Tu ne sais pas pourquoi je lai mise. Peut-&#234;tre irai-je lui dire: Mas tu jamais vue si belle? Quand il ma quitt&#233;e, j&#233;tais une gamine de dix-sept ans, malingre et pleureuse. Je le cajolerai, je lallumerai: Tu vois ce que je suis devenue; eh bien, mon cher, assez caus&#233;, &#231;a te met leau &#224; la bouche, va boire ailleurs! Voil&#224; peut-&#234;tre, Rakitka, &#224; quoi servira cette toilette. Je suis emport&#233;e, Aliocha. Je puis d&#233;chirer cette toilette, me d&#233;figurer, aller mendier. Je suis capable de rester chez moi maintenant, de rendre demain &#224; Kouzma son argent, ses cadeaux, et daller travailler &#224; la journ&#233;e. Tu penses que le courage me manquerait, Rakitka? Il suffit quon me pousse &#224; bout Quant &#224; lautre, je le chasserai, je lui ferai la nique


Ces derni&#232;res paroles prof&#233;r&#233;es comme dans une crise, elle couvrit son visage de ses mains, et se jeta sur les coussins en sanglotant de nouveau. Rakitine se leva.


Il se fait tard, dit-il; on ne nous laissera pas entrer au monast&#232;re.


Grouchegnka sursauta.


Comment, Aliocha, tu veux me quitter? s&#233;cria-t-elle avec une douloureuse surprise. Y penses-tu? Tu mas boulevers&#233;e, et maintenant voici de nouveau la nuit, la solitude.


Il ne peut cependant pas passer la nuit chez toi. Mais sil veut, soit, je men irai seul! dit malignement Rakitine.


Tais-toi, m&#233;chant, cria Grouchegnka courrouc&#233;e; tu ne mas jamais parl&#233; comme il vient de le faire.


Que ta-t-il dit de si extraordinaire?


Je ne sais pas, mais il ma retourn&#233; le c&#339;ur Il a &#233;t&#233; le premier, le seul &#224; avoir piti&#233; de moi. Que nes-tu venu plus t&#244;t, mon ch&#233;rubin! Elle tomba &#224; genoux devant Aliocha, comme en extase. Toute ma vie, jai attendu quelquun comme toi, qui mapporterait le pardon. Jai cru quon maimerait pour autre chose que ma honte!


Quai-je fait pour toi? r&#233;pondit Aliocha avec un tendre sourire, en se penchant sur elle et en lui prenant les mains; jai donn&#233; un oignon, le plus petit, voil&#224; tout!


Les larmes le gagn&#232;rent. &#192; ce moment, on entendit du bruit; quelquun entrait dans le vestibule; Grouchegnka se leva effray&#233;e; F&#233;nia fit une bruyante irruption dans la chambre.


Madame, ma bonne ch&#232;re madame, le courrier est arriv&#233;, s&#233;cria-t-elle gaiement, tout essouffl&#233;e. Le tarantass vient de Mokro&#239;&#233;, avec le postillon Timoth&#233;e, on va changer les chevaux Une lettre, madame, voici une lettre!


Elle brandissait la lettre en criant. Grouchegnka sen saisit, lapprocha de la bougie. C&#233;tait un billet de quelques lignes; elle les lut en un instant.


Il mappelle! Elle &#233;tait p&#226;le, la figure contract&#233;e par un sourire maladif. Il me siffle: rampe, petit chien!


Mais elle ne resta quun moment ind&#233;cise; le sang lui monta soudain au visage.


Je pars! Adieu, mes cinq ann&#233;es! Adieu, Aliocha, le sort en est jet&#233; &#201;cartez-vous tous, allez-vous-en, que je ne vous voie plus! Grouchegnka vole vers une vie nouvelle Ne me garde pas rancune, Rakitka. Cest peut-&#234;tre &#224; la mort que je vais! Oh! je suis comme ivre!


Elle se pr&#233;cipita dans la chambre &#224; coucher.


Maintenant elle na que faire de nous, grommela Rakitine. Allons-nous-en, cette musique pourrait bien recommencer; jen ai les oreilles rebattues


Aliocha se laissa emmener machinalement.


Dans la cour, c&#233;taient des all&#233;es et venues &#224; la lueur dune lanterne; on changeait lattelage de trois chevaux. &#192; peine les jeunes gens avaient-ils quitt&#233; le perron que la fen&#234;tre de la chambre &#224; coucher souvrit; la voix de Grouchegnka s&#233;leva, sonore.


Aliocha, salue ton fr&#232;re Mitia, dis-lui quil ne garde pas un mauvais souvenir de moi. R&#233;p&#232;te-lui mes paroles: Cest &#224; un mis&#233;rable que sest donn&#233;e Grouchegnka, et non &#224; toi, qui es noble! Ajoute que Grouchegnka la aim&#233; pendant une heure, rien quune heure; quil se souvienne toujours de cette heure; d&#233;sormais, cest Grouchegnka qui le lui ordonne toute sa vie


Elle acheva avec des sanglots dans la voix. La fen&#234;tre se referma.


Hum! murmura Rakitine en riant; elle &#233;gorge Mitia, et veut quil sen souvienne toute sa vie. Quelle f&#233;rocit&#233;!


Aliocha ne parut pas avoir entendu. Il marchait rapidement &#224; c&#244;t&#233; de son compagnon; il avait lair h&#233;b&#233;t&#233;. Rakitine eut soudain la sensation quon lui mettait un doigt sur une plaie vive: en emmenant Aliocha chez Grouchegnka, il s&#233;tait attendu &#224; tout autre chose, et sa d&#233;ception &#233;tait grande.


Cest un Polonais, son officier, reprit-il en se contenant; dailleurs, il nest plus officier, maintenant; il a &#233;t&#233; au service de la douane en Sib&#233;rie, &#224; la fronti&#232;re chinoise; ce doit &#234;tre un pauvre diable, on dit quil a perdu sa place. Il a sans doute eu vent que Grouchegnka a le magot et le voil&#224; qui rapplique; cela explique tout.


De nouveau Aliocha ne parut pas avoir entendu. Rakitine ny tint plus.


Alors, tu as converti une p&#233;cheresse? Tu as mis une femme de mauvaise vie dans la bonne voie? Tu as chass&#233; les d&#233;mons, hein! Les voil&#224;, les miracles que nous attendions; ils se sont r&#233;alis&#233;s?


Cesse donc, Rakitine! dit Aliocha, l&#226;me douloureuse.


Tu me m&#233;prises &#224; pr&#233;sent &#224; cause des vingt-cinq roubles que jai re&#231;us? Jai vendu un v&#233;ritable ami. Mais tu nes pas le Christ, et je ne suis pas Judas.


Rakitine, je tassure que je ny pensais plus; cest toi qui me le rappelles.


Mais Rakitine &#233;tait exasp&#233;r&#233;.


Que le diable vous emporte tous! s&#233;cria-t-il soudain. Pourquoi, diable, me suis-je li&#233; avec toi? Dor&#233;navant, je ne veux plus te conna&#238;tre. Va-ten seul, voil&#224; ton chemin.


Il tourna dans une ruelle, abandonnant Aliocha dans les t&#233;n&#232;bres. Aliocha sortit de la ville et regagna le monast&#232;re par les champs.



IV. Les noces de Cana

Il &#233;tait d&#233;j&#224; tr&#232;s tard pour le monast&#232;re, lorsque Aliocha arriva &#224; lermitage; le fr&#232;re portier lintroduisit par une entr&#233;e particuli&#232;re. Neuf heures avaient sonn&#233;, lheure du repos apr&#232;s une journ&#233;e aussi agit&#233;e. Aliocha ouvrit timidement la porte et p&#233;n&#233;tra dans la cellule du starets, o&#249; se trouvait maintenant son cercueil. Il ny avait personne, sauf le P&#232;re Pa&#239;sius, lisant l&#201;vangile devant le mort, et le jeune novice Porphyre, &#233;puis&#233; par lentretien de la derni&#232;re nuit et les &#233;motions de la journ&#233;e; il dormait du profond sommeil de la jeunesse, couch&#233; par terre dans la pi&#232;ce voisine. Le P&#232;re Pa&#239;sius, qui avait entendu Aliocha entrer, ne tourna m&#234;me pas la t&#234;te. Aliocha sagenouilla dans un coin et se mit &#224; prier. Son &#226;me d&#233;bordait, mais ses sensations demeuraient confuses, lune chassant lautre dans une sorte de mouvement giratoire uniforme. Chose &#233;trange, il &#233;prouvait un sentiment de bien-&#234;tre et ne sen &#233;tonnait pas. Il contemplait de nouveau ce mort qui lui &#233;tait si cher, mais la piti&#233; &#233;plor&#233;e et douloureuse du matin avait disparu. En entrant, il &#233;tait tomb&#233; &#224; genoux devant le cercueil comme devant un sanctuaire; pourtant la joie rayonnait dans son &#226;me. Un air frais entrait par la fen&#234;tre ouverte. Il faut donc que lodeur ait augment&#233; pour quon se soit d&#233;cid&#233; &#224; ouvrir une fen&#234;tre, pensa Aliocha. Mais il n&#233;tait plus angoiss&#233;, ni indign&#233; par cette id&#233;e de la corruption. Il se mit &#224; prier doucement; bient&#244;t il saper&#231;ut que c&#233;tait presque machinal. Des fragments did&#233;es surgissaient, tels que des feux follets; en revanche, r&#233;gnaient dans son &#226;me une certitude, un apaisement dont il avait conscience. Il se mettait &#224; prier avec ferveur, plein de reconnaissance et damour Bient&#244;t il passait &#224; autre chose, se prenait &#224; r&#233;fl&#233;chir, oubliant finalement la pri&#232;re et les divagations qui lavaient interrompue. Il pr&#234;ta loreille &#224; la lecture du P&#232;re Pa&#239;sius, mais finit par somnoler, &#233;puis&#233;


Trois jours apr&#232;s, il se fit des noces &#224; Cana, en Galil&#233;e, et la m&#232;re de J&#233;sus y &#233;tait.


Et J&#233;sus fut aussi convi&#233; aux noces, avec ses disciples[[115]: #_ftnref115 Jean, II, 1-10.].


Les noces? Cette id&#233;e tourbillonnait dans lesprit dAliocha.  Elle aussi est heureuse elle est all&#233;e &#224; un festin Non, certes, elle na pas pris de couteau C&#233;tait seulement une parole f&#226;cheuse. Il faut toujours pardonner les paroles f&#226;cheuses. Elles consolent l&#226;me Sans elles la douleur serait insupportable. Rakitine a pris la ruelle. Tant quil songera &#224; ses griefs, il prendra toujours la ruelle Mais la route, la grande route droite, claire, cristalline, avec le soleil resplendissant, au bout Que lit-on?


Et le vin venant &#224; manquer, la m&#232;re de J&#233;sus lui dit: Ils nont point de vin


Ah! oui, jai manqu&#233; le commencement, cest dommage, jaime ce passage: les noces de Cana, le premier miracle Quel beau miracle! Il fut consacr&#233; &#224; la joie et non au deuil Qui aime les hommes aime aussi leur joie Le d&#233;funt le r&#233;p&#233;tait &#224; chaque instant, c&#233;tait une de ses principales id&#233;es On ne peut pas vivre sans joie, affirme Mitia Tout ce qui est vrai et beau respire toujours le pardon; il le disait aussi.


J&#233;sus lui dit: Femme, quy a-t-il entre vous et moi? Mon heure nest pas encore venue.


Sa m&#232;re dit &#224; ceux qui servaient: Faites tout ce quil vous dira


Faites Procurez la joie &#224; de tr&#232;s pauvres gens Fort pauvres, assur&#233;ment, puisque m&#234;me &#224; leurs noces le vin manqua Les historiens racontent quautour du lac de G&#233;n&#233;zareth et dans la r&#233;gion &#233;tait alors diss&#233;min&#233;e la population la plus pauvre quon puisse imaginer Et sa m&#232;re au grand c&#339;ur savait quil n&#233;tait pas venu seulement accomplir sa mission sublime, mais quil partageait la joie na&#239;ve des gens simples et ignorants qui linvitaient cordialement &#224; leurs humbles noces. Mon heure nest pas encore venue. Il parle avec un doux sourire (oui, il a d&#251; lui sourire tendrement). En r&#233;alit&#233;, se peut-il quil soit venu sur terre pour multiplier le vin &#224; de pauvres noces? Mais il a fait ce quelle lui demandait


J&#233;sus leur dit: Remplissez deau ces urnes. Et ils les remplirent jusquau bord.


Alors J&#233;sus leur dit: Puisez maintenant et portez-en au ma&#238;tre dh&#244;tel. Et ils lui en port&#232;rent.


D&#232;s que le ma&#238;tre dh&#244;tel eut go&#251;t&#233; leau chang&#233;e en vin, ne sachant do&#249; venait ce vin, quoique les serviteurs qui avaient puis&#233; leau le sussent bien, il appela l&#233;poux.


Et lui dit: Tout homme sert dabord le bon vin; puis, apr&#232;s quon en a beaucoup bu, il en sert de moins bon; mais toi tu as r&#233;serv&#233; le bon vin jusqu&#224; maintenant.


Mais quarrive-t-il? Pourquoi la chambre oscille-t-elle? Ah! oui ce sont les noces, le mariage bien s&#251;r. Voici les invit&#233;s, les jeunes &#233;poux, la foule joyeuse et o&#249; est donc le sage ma&#238;tre dh&#244;tel? Qui est-ce? La chambre oscille de nouveau Qui se l&#232;ve &#224; la grande table? Comment lui aussi est ici? Mais il &#233;tait dans son cercueil Il sest lev&#233;, il ma vu, il vient ici Seigneur!


En effet, il sest approch&#233;, le petit vieillard sec, au visage sillonn&#233; de rides, riant doucement. Le cercueil a disparu; il est habill&#233; comme hier, en leur compagnie, quand ses visiteurs se r&#233;unirent; il a le visage d&#233;couvert, les yeux brillants. Est-ce possible, lui aussi prend part au festin, lui aussi est invit&#233; aux noces de Cana?


Tu es aussi invit&#233;, mon cher, dans toutes les r&#232;gles, dit sa voix paisible. Pourquoi te cacher ici? on ne te voit pas Viens vers nous.


Cest sa voix, la voix du starets Zosime Comment ne serait-ce pas lui, puisquil lappelle? Le starets prit la main dAliocha, qui se releva.


R&#233;jouissons-nous, poursuivit le vieillard, buvons le vin nouveau, le vin de la grande joie; vois-tu tous ces invit&#233;s? Voici le fianc&#233; et la fianc&#233;e; voici le sage ma&#238;tre dh&#244;tel, il go&#251;te le vin nouveau. Pourquoi es-tu surpris de me voir? Jai donn&#233; un oignon, et me voici. Beaucoup parmi eux nont donn&#233; quun oignon, un tout petit oignon Que sont nos &#339;uvres, mon bien cher! Vois-tu notre Soleil. Laper&#231;ois-tu? aujourdhui donner un oignon &#224; une affam&#233;e. Commence ton &#339;uvre, mon bien cher! Vois-tu notre Soleil, Laper&#231;ois-tu?


Jai peur je nose pas regarder balbutia Aliocha.


Naie pas peur de Lui. Sa majest&#233; est terrible, sa grandeur nous &#233;crase, mais sa mis&#233;ricorde est sans bornes; par amour il sest fait semblable &#224; nous et se r&#233;jouit avec nous; il change leau en vin, pour ne pas interrompre la joie des invit&#233;s; il en attend dautres; il les appelle continuellement et aux si&#232;cles des si&#232;cles. Et voil&#224; quon apporte le vin nouveau; tu vois les vaisseaux


Une flamme br&#251;lait dans le c&#339;ur dAliocha; il le sentait plein &#224; d&#233;border; des larmes de joie lui &#233;chapp&#232;rent Il &#233;tendit les bras, poussa un cri, s&#233;veilla


De nouveau le cercueil, la fen&#234;tre ouverte et la lecture calme, grave, rythm&#233;e de l&#201;vangile. Mais Aliocha n&#233;coutait plus. Chose &#233;trange, il s&#233;tait endormi &#224; genoux et se trouvait maintenant debout. Soudain, comme soulev&#233; de sa place, il sapprocha en trois pas du cercueil, il heurta m&#234;me de l&#233;paule le P&#232;re Pa&#239;sius sans le remarquer. Celui-ci leva les yeux, mais reprit aussit&#244;t sa lecture, se rendant compte que le jeune homme n&#233;tait pas dans son &#233;tat normal. Aliocha contempla un instant le cercueil, le mort qui y &#233;tait allong&#233;, le visage recouvert, lic&#244;ne sur la poitrine, le capuce surmont&#233; de la croix &#224; huit branches. Il venait dentendre sa voix, elle retentissait &#224; ses oreilles. Il &#233;couta encore, attendit Soudain il se tourna brusquement et quitta la cellule.


Il descendit le perron sans sarr&#234;ter. Son &#226;me exalt&#233;e avait soif de libert&#233;, despace. Au-dessus de sa t&#234;te, la vo&#251;te c&#233;leste s&#233;tendait &#224; linfini, les calmes &#233;toiles scintillaient. Du z&#233;nith &#224; lhorizon apparaissait, indistincte, la voie lact&#233;e. La nuit sereine enveloppait la terre. Les tours blanches et les coupoles dor&#233;es se d&#233;tachaient sur le ciel de saphir. Autour de la maison les opulentes fleurs dautomne s&#233;taient endormies jusquau matin. Le calme de la terre paraissait se confondre avec celui des cieux: le myst&#232;re terrestre confinait &#224; celui des &#233;toiles. Aliocha, immobile, regardait; soudain, comme fauch&#233;, il se prosterna.


Il ignorait pourquoi il &#233;treignait la terre, il ne comprenait pas pourquoi il aurait voulu, irr&#233;sistiblement, lembrasser tout enti&#232;re; mais il lembrassait en sanglotant, en linondant de ses larmes, et il se promettait avec exaltation de laimer, de laimer toujours. Arrose la terre de larmes de joie et aime-les Ces paroles retentissaient dans son &#226;me. Sur quoi pleurait-il? Oh! dans son extase, il pleurait m&#234;me sur ces &#233;toiles qui scintillaient dans linfini, et navait pas honte de cette exaltation. On aurait dit que les fils de ces mondes innombrables convergeaient dans son &#226;me et que celle-ci fr&#233;missait toute, en contact avec les autres mondes. Il aurait voulu pardonner, &#224; tous et pour tout, et demander pardon, non pour lui, mais pour les autres et pour tout; les autres le demanderont pour moi, ces mots aussi lui revenaient en m&#233;moire. De plus en plus, il sentait dune fa&#231;on claire et quasi tangible quun sentiment ferme et in&#233;branlable p&#233;n&#233;trait dans son &#226;me, quune id&#233;e semparait &#224; jamais de son esprit. Il s&#233;tait prostern&#233; faible adolescent et se releva lutteur solide pour le reste de ses jours, il en eut conscience &#224; ce moment de sa crise. Et plus jamais, par la suite, Aliocha ne put oublier cet instant. Mon &#226;me a &#233;t&#233; visit&#233;e &#224; cette heure, disait-il plus tard, en croyant fermement &#224; la v&#233;rit&#233; de ses paroles.


Trois jours apr&#232;s, il quitta le monast&#232;re, conform&#233;ment &#224; la volont&#233; de son starets, qui lui avait ordonn&#233; de s&#233;journer dans le monde.



Livre VIII: Mitia



I. Kouzma Samsonov

Dmitri Fiodorovitch, &#224; qui Grouchegnka, en volant vers une vie nouvelle, avait fait transmettre son dernier adieu, voulant quil se souv&#238;nt toute sa vie dune heure damour, &#233;tait en ce moment aux prises avec les pires difficult&#233;s. Comme lui-m&#234;me le dit par la suite, il passa ces deux jours sous la menace dune congestion c&#233;r&#233;brale. Aliocha navait pu le d&#233;couvrir la veille, et il n&#233;tait pas venu au rendez-vous assign&#233; par Ivan au cabaret. Conform&#233;ment &#224; ses instructions, ses logeurs gard&#232;rent le silence. Durant ces deux jours qui pr&#233;c&#233;d&#232;rent la catastrophe, il fut litt&#233;ralement aux abois, luttant avec sa destin&#233;e pour se sauver, suivant sa propre expression. Il sabsenta m&#234;me quelques heures de la ville pour une affaire urgente, malgr&#233; sa crainte de laisser Grouchegnka sans surveillance. Lenqu&#234;te ult&#233;rieure pr&#233;cisa lemploi de son temps de la fa&#231;on la plus formelle; nous nous bornerons &#224; noter les faits essentiels.


Bien que Grouchegnka le&#251;t aim&#233; pendant une heure, elle le tourmentait impitoyablement. Dabord, il ne pouvait rien conna&#238;tre de ses intentions; impossible de les p&#233;n&#233;trer par la douceur ou la violence; elle se serait f&#226;ch&#233;e et d&#233;tourn&#233;e de lui tout &#224; fait. Il avait lintuition quelle se d&#233;battait dans lincertitude sans parvenir &#224; prendre une d&#233;cision; aussi pensait-il non sans raison quelle devait parfois le d&#233;tester, lui et sa passion. Tel &#233;tait peut-&#234;tre le cas; mais il ne pouvait comprendre exactement ce qui causait lanxi&#233;t&#233; de Grouchegnka. &#192; vrai dire, toute la question qui le tourmentait se ramenait &#224; une alternative: Lui, Mitia, ou Fiodor Pavlovitch. Ici il faut noter un fait certain: il &#233;tait persuad&#233; que son p&#232;re ne manquerait pas doffrir &#224; Grouchegnka de l&#233;pouser (si ce n&#233;tait d&#233;j&#224; fait), et ne croyait pas un instant que le vieux libertin esp&#233;r&#226;t sen tirer avec trois mille roubles. Il connaissait en effet le caract&#232;re de la donzelle. Voil&#224; pourquoi il lui semblait parfois que le tourment de Grouchegnka et son ind&#233;cision provenaient uniquement de ce quelle ne savait qui choisir, ignorant lequel lui rapporterait davantage. Quant au prochain retour de l officier, de lhomme qui avait jou&#233; un r&#244;le fatal dans sa vie, et dont elle attendait larriv&#233;e avec tant d&#233;motion et deffroi  chose &#233;trange -, il ny pensait m&#234;me pas. Il est vrai que Grouchegnka avait gard&#233; le silence l&#224;-dessus pendant ces derniers jours. Pourtant, Mitia connaissait la lettre re&#231;ue un mois auparavant et m&#234;me une partie de son contenu. Grouchegnka la lui avait alors montr&#233;e dans un moment dirritation, sans quil y attach&#226;t dimportance, ce qui la surprit. Il e&#251;t &#233;t&#233; difficile dexpliquer pourquoi; peut-&#234;tre simplement parce que, accabl&#233; par sa funeste rivalit&#233; avec son p&#232;re, il ne pouvait rien imaginer de plus dangereux &#224; ce moment. Il ne croyait gu&#232;re &#224; un fianc&#233; surgi on ne sait do&#249;, apr&#232;s cinq ans dabsence, ni &#224; sa prochaine arriv&#233;e, annonc&#233;e dailleurs en termes vagues. La lettre &#233;tait n&#233;buleuse, emphatique, sentimentale, et Grouchegnka lui avait dissimul&#233; les derni&#232;res lignes, qui parlaient plus clairement de retour. De plus, Mitia se rappela par la suite lair de d&#233;dain avec lequel Grouchegnka avait re&#231;u ce message venu de Sib&#233;rie. Elle borna l&#224; ses confidences sur ce nouveau rival, de sorte que peu &#224; peu, il oublia lofficier. Il croyait seulement &#224; limminence dun conflit avec Fiodor Pavlovitch. Plein danxi&#233;t&#233;, il attendait &#224; chaque instant la d&#233;cision de Grouchegnka et pensait quelle viendrait brusquement, par inspiration. Si elle allait lui dire: Prends-moi, je suis &#224; toi pour toujours, tout serait termin&#233;; il lemm&#232;nerait le plus loin possible, sinon au bout du monde, du moins au bout de la Russie; ils se marieraient et sinstalleraient incognito, ignor&#233;s de tous. Alors commencerait une vie nouvelle, r&#233;g&#233;n&#233;r&#233;e, vertueuse, dont il r&#234;vait avec passion. Le bourbier o&#249; il s&#233;tait enlis&#233; volontairement lui faisait horreur et, comme beaucoup en pareil cas, il comptait surtout sur le changement de milieu; &#233;chapper &#224; ces gens, aux circonstances, senvoler de ce lieu maudit, ce serait la r&#233;novation compl&#232;te, lexistence transform&#233;e. Voil&#224; ce qui le faisait languir.


Il y avait bien une autre solution, une autre issue, terrible celle-l&#224;. Si tout &#224; coup, elle lui disait: Va-ten; jai choisi Fiodor Pavlovitch, je l&#233;pouserai, je nai pas besoin de toi. Alors oh! alors Mitia ignorait dailleurs ce qui arriverait alors, et il lignora jusquau dernier moment, on doit lui rendre cette justice. Il navait pas dintentions arr&#234;t&#233;es; le crime ne fut pas pr&#233;m&#233;dit&#233;. Il se contentait de guetter, despionner, se tourmentait, mais nenvisageait quun heureux d&#233;nouement. Il repoussait m&#234;me toute autre id&#233;e. Cest ici que commen&#231;ait un nouveau tourment, que surgissait une nouvelle circonstance, accessoire, mais fatale et insoluble.


Au cas o&#249; elle lui dirait: Je suis &#224; toi, emm&#232;ne-moi, comment lemm&#232;nerait-il? O&#249; prendrait-il largent? Pr&#233;cis&#233;ment alors, les revenus quil tirait depuis des ann&#233;es des versements r&#233;guliers de Fiodor Pavlovitch &#233;taient &#233;puis&#233;s. Certes, Grouchegnka avait de largent, mais Mitia se montrait &#224; cet &#233;gard dune fiert&#233; farouche; il voulait lemmener et commencer une existence nouvelle avec ses ressources personnelles et non avec celles de son ador&#233;e. Lid&#233;e m&#234;me quil p&#251;t recourir &#224; sa bourse lui inspirait un profond d&#233;go&#251;t. Je ne m&#233;tendrai pas sur ce fait, je ne lanalyserai pas, me bornant &#224; le noter; tel &#233;tait &#224; ce moment son &#233;tat d&#226;me. Cela pouvait provenir inconsciemment des remords secrets quil &#233;prouvait pour s&#234;tre appropri&#233; largent de Catherine Ivanovna. Je suis un mis&#233;rable aux yeux de lune, je le serai de nouveau aux yeux de lautre, se disait-il alors, comme lui-m&#234;me lavoua par la suite. Si Grouchegnka lapprend, elle ne voudra pas dun pareil individu. Donc, o&#249; trouver des fonds, o&#249; prendre ce fatal argent? Sinon tout &#233;chouera, faute de ressources; quelle honte!


Il savait peut-&#234;tre o&#249; trouver cet argent. Je nen dirai pas davantage pour le moment, car tout s&#233;claircira, mais jexpliquerai sommairement en quoi consistait pour lui la pire difficult&#233;; pour se procurer ces ressources, pour avoir le droit de les prendre, il fallait dabord rendre &#224; Catherine Ivanovna ses trois mille roubles, sinon je suis un escroc, un gredin, et je ne veux pas commencer ainsi une vie nouvelle, d&#233;cida Mitia, et il r&#233;solut de tout bouleverser au besoin, mais de restituer dabord et &#224; tout prix cette somme &#224; Catherine Ivanovna. Il sarr&#234;ta &#224; cette d&#233;cision pour ainsi dire aux derni&#232;res heures de sa vie, apr&#232;s la derni&#232;re entrevue avec Aliocha, sur la route. Instruit par son fr&#232;re de la fa&#231;on dont Grouchegnka avait insult&#233; sa fianc&#233;e, il reconnut quil &#233;tait un mis&#233;rable et le pria de len informer, si cela pouvait la soulager. La m&#234;me nuit, il sentit dans son d&#233;lire quil valait mieux tuer et d&#233;valiser quelquun, mais sacquitter envers Katia. Je serai un assassin et un voleur pour tout le monde, soit; jirai en Sib&#233;rie plut&#244;t que de laisser Katia dire que jai d&#233;rob&#233; son argent pour me sauver avec Grouchegnka et commencer une vie nouvelle! &#199;a, cest impossible! Ainsi parlait Mitia en grin&#231;ant des dents, et il y avait de quoi appr&#233;hender par moments une congestion c&#233;r&#233;brale. Mais il luttait encore


Chose &#233;trange: on aurait dit quavec une pareille r&#233;solution il ne lui restait que le d&#233;sespoir en partage, car o&#249; diantre un gueux comme lui pourrait-il prendre une pareille somme? Cependant il esp&#233;ra jusquau bout se procurer ces trois mille roubles, comptant quils lui tomberaient dans les mains dune fa&#231;on quelconque, f&#251;t-ce du ciel. Cest ce qui arrive &#224; ceux qui, comme Dmitri, ne savent que gaspiller leur patrimoine, sans avoir aucune id&#233;e de la fa&#231;on dont on acquiert largent. Depuis la rencontre avec Aliocha, toutes ses id&#233;es sembrouillaient, une temp&#234;te soufflait dans son cr&#226;ne. Aussi commen&#231;a-t-il par la tentative la plus bizarre, car il se peut quen pareil cas les entreprises les plus extravagantes paraissent les plus r&#233;alisables &#224; de pareilles gens. Il r&#233;solut daller trouver le marchand Samsonov, protecteur de Grouchegnka, et de lui soumettre un plan dapr&#232;s lequel celui-ci avancerait aussit&#244;t la somme d&#233;sir&#233;e. Il &#233;tait s&#251;r de son plan au point de vue commercial, et se demandait seulement comment Samsonov accueillerait sa d&#233;marche. Mitia ne connaissait ce marchand que de vue et ne lui avait jamais parl&#233;. Mais depuis longtemps, il avait la conviction que ce vieux libertin, dont la vie ne tenait plus qu&#224; un fil, ne sopposerait pas &#224; ce que Grouchegnka ref&#238;t la sienne en &#233;pousant un homme s&#251;r, que m&#234;me il le d&#233;sirait et faciliterait les choses, le cas &#233;ch&#233;ant. Par ou&#239;-dire, ou dapr&#232;s certaines paroles de Grouchegnka, il concluait &#233;galement que le vieillard le&#251;t peut-&#234;tre pr&#233;f&#233;r&#233; &#224; Fiodor Pavlovitch comme mari de la jeune femme. De nombreux lecteurs trouveront peut-&#234;tre cynique que Dmitri Fiodorovitch attend&#238;t un pareil secours et consent&#238;t &#224; recevoir sa fianc&#233;e des mains du protecteur de cette jeune personne. Je puis seulement faire remarquer que le pass&#233; de Grouchegnka paraissait d&#233;finitivement enterr&#233; aux yeux de Mitia. Il ny songeait plus quavec mis&#233;ricorde et avait d&#233;cid&#233; dans lardeur de sa passion que, d&#232;s que Grouchegnka lui aurait dit quelle laimait, quelle allait l&#233;pouser, ils seraient aussit&#244;t r&#233;g&#233;n&#233;r&#233;s lun et lautre: ils se pardonneraient mutuellement leurs fautes et commenceraient une nouvelle existence. Quant &#224; Kouzma Samsonov, il voyait en lui un homme fatal dans le pass&#233; de Grouchegnka, qui ne lavait pourtant jamais aim&#233;, un homme maintenant pass&#233;, lui aussi, et qui ne comptait plus. Il ne pouvait porter ombrage &#224; Mitia, ce vieillard d&#233;bile dont la liaison &#233;tait devenue paternelle, pour ainsi dire, et cela depuis pr&#232;s dun an. En tout cas, Mitia faisait preuve dune grande na&#239;vet&#233;, car avec tous ses vices c&#233;tait un homme fort na&#239;f. Cette na&#239;vet&#233; le persuadait que le vieux Kouzma, sur le point de quitter ce monde, &#233;prouvait un sinc&#232;re repentir pour sa conduite envers Grouchegnka, qui navait pas de protecteur et dami plus d&#233;vou&#233; que ce vieillard d&#233;sormais inoffensif.


Le lendemain de sa conversation avec Aliocha, Mitia, qui navait presque pas dormi, se pr&#233;senta vers dix heures du matin chez Samsonov et se fit annoncer. La maison &#233;tait vieille, maussade, spacieuse, avec des d&#233;pendances et un pavillon. Au rez-de-chauss&#233;e habitaient ses deux fils mari&#233;s, sa s&#339;ur fort &#226;g&#233;e et sa fille. Deux commis, dont lun avait une nombreuse famille, occupaient le pavillon. Tout ce monde manquait de place, tandis que le vieillard vivait seul au premier, ne voulant m&#234;me pas de sa fille, qui le soignait et devait monter chaque fois quil avait besoin delle, malgr&#233; son asthme inv&#233;t&#233;r&#233;. Le premier se composait de grandes pi&#232;ces dapparat, meubl&#233;es, dans le vieux style marchand, avec dinterminables rang&#233;es de fauteuils massifs et de chaises en acajou le long des murs, des lustres de cristal recouverts de housses et des trumeaux. Ces pi&#232;ces &#233;taient vides et inhabit&#233;es, le vieillard se confinant dans sa petite chambre &#224; coucher tout au bout, o&#249; le servaient une vieille domestique en serre-t&#234;te et un gar&#231;on qui se tenait sur un coffre dans le vestibule. Ne pouvant presque plus marcher &#224; cause de ses jambes enfl&#233;es, il ne se levait que rarement de son fauteuil, soutenu par la vieille, pour faire un tour dans la chambre. M&#234;me avec elle, il se montrait s&#233;v&#232;re et peu communicatif. Quand on linforma de la venue du capitaine, il refusa de le recevoir. Mitia insista et se fit de nouveau annoncer. Kouzma Kouzmitch sinforma alors de lair du visiteur, sil avait bu ou faisait du tapage. Non, r&#233;pondit le gar&#231;on, mais il ne veut pas sen aller. Sur un nouveau refus, Mitia, qui avait pr&#233;vu le cas et pris ses pr&#233;cautions, &#233;crivit au crayon: Pour une affaire urgente, concernant Agraf&#233;na Alexandrovna, et envoya le papier au vieillard. Apr&#232;s avoir r&#233;fl&#233;chi un instant, celui-ci ordonna de conduire le visiteur dans la grande salle et fit transmettre &#224; son fils cadet lordre de monter imm&#233;diatement. Cet homme de haute taille et dune force hercul&#233;enne, qui se rasait et shabillait &#224; leurop&#233;enne (le vieux Samsonov portait un caftan et la barbe), arriva aussit&#244;t. Tous tremblaient devant le p&#232;re. Celui-ci lavait fait venir non par crainte du capitaine  il navait pas froid aux yeux  mais &#224; tout hasard, plut&#244;t comme t&#233;moin. Accompagn&#233; de son fils qui lavait pris sous le bras, et du gar&#231;on, il se tra&#238;na jusqu&#224; la salle. Il faut croire quil &#233;prouvait une assez vive curiosit&#233;. La pi&#232;ce o&#249; attendait Mitia &#233;tait immense et lugubre, avec une galerie, des murs imitant le marbre, et trois &#233;normes lustres recouverts de housses. Mitia, assis pr&#232;s de lentr&#233;e, attendait impatiemment son sort. Quand le vieillard parut &#224; lautre bout, &#224; une vingtaine de m&#232;tres, Mitia se leva brusquement et marcha &#224; grands pas de soldat &#224; sa rencontre. Il &#233;tait habill&#233; correctement, la redingote boutonn&#233;e, son chapeau &#224; la main, gant&#233; de noir, comme lavant-veille au monast&#232;re, chez le starets, lors de lentrevue avec Fiodor Pavlovitch et ses fr&#232;res. Le vieillard lattendait debout dun air grave et Mitia sentit quil lexaminait. Son visage fort enfl&#233; ces derniers temps, avec sa lippe pendante, surprit Mitia. Il fit &#224; celui-ci un salut grave et muet, lui indiqua un si&#232;ge et, appuy&#233; sur le bras de son fils, prit place en g&#233;missant sur un canap&#233; en face de Mitia. Celui-ci, t&#233;moin de ses efforts douloureux, &#233;prouva aussit&#244;t un remords et une certaine g&#234;ne en pensant &#224; son n&#233;ant vis-&#224;-vis de limportant personnage quil avait d&#233;rang&#233;.


Que d&#233;sirez-vous, monsieur? fit le vieillard une fois assis, dun ton froid, quoique poli.


Mitia tressaillit, se dressa, mais reprit sa place. Il se mit &#224; parler haut, vite, avec exaltation, en gesticulant. On sentait que cet homme aux abois cherchait une issue, pr&#234;t &#224; en finir en cas d&#233;chec. Le vieux Samsonov dut comprendre tout cela en un instant, bien que son visage demeur&#226;t impassible.


Le respectable Kouzma Kouzmitch a probablement entendu parler plus dune fois de mes d&#233;m&#234;l&#233;s avec mon p&#232;re, Fiodor Pavlovitch Karamazov, &#224; propos de lh&#233;ritage de ma m&#232;re Cela d&#233;fraie ici toutes les conversations, les gens se m&#234;lant de ce qui ne les regarde pas Il a pu &#233;galement en &#234;tre inform&#233; par Grouchegnka, pardon, par Agraf&#233;na Alexandrovna, par la tr&#232;s honor&#233;e et tr&#232;s respectable Agraf&#233;na Alexandrovna


Ainsi d&#233;buta Mitia, qui resta court d&#232;s les premiers mots. Mais nous ne citerons pas int&#233;gralement ses paroles, nous bornant &#224; les r&#233;sumer. Le fait est que lui, Mitia, avait conf&#233;r&#233;, il y a trois mois, au chef-lieu avec un avocat, un c&#233;l&#232;bre avocat, Pavel Pavlovitch Korn&#233;plodov, dont vous avez d&#251; entendre parler, Kouzma Kouzmitch. Un vaste front, presque lesprit dun homme d&#201;tat lui aussi vous conna&#238;t il a parl&#233; de vous dans les meilleurs termes Mitia resta court une seconde fois; mais il ne sarr&#234;ta pas pour si peu, passa outre, discourut de plus belle. Cet avocat, dapr&#232;s les explications de Mitia et lexamen des documents (Mitia sembrouilla et passa rapidement l&#224;-dessus), fut davis, au sujet du village de Tchermachnia, qui aurait d&#251; lui appartenir apr&#232;s sa m&#232;re, quon pouvait intenter un proc&#232;s et mater ainsi le vieil &#233;nergum&#232;ne, car toutes les issues ne sont pas ferm&#233;es et la justice sait se frayer un chemin. Bref, on pouvait esp&#233;rer tirer de Fiodor Pavlovitch un suppl&#233;ment de six &#224; sept mille roubles, car Tchermachnia en vaut au moins vingt-cinq mille, que dis-je, vingt-huit mille, trente, Kouzma Kouzmitch, et figurez-vous que ce bourreau ne men a pas donn&#233; dix-sept mille! Jabandonnai alors cette affaire, nentendant rien &#224; la chicane, et &#224; mon arriv&#233;e ici, je fus abasourdi par une action reconventionnelle (ici Mitia sembrouilla de nouveau et fit un saut). Eh bien, respectable Kouzma Kouzmitch, ne voulez-vous pas que je vous c&#232;de tous mes droits sur ce monstre, et cela pour trois mille roubles seulement? Vous ne risquez rien, rien du tout, je vous le jure sur mon honneur; au contraire, vous pouvez gagner six ou sept mille roubles, au lieu de trois Et surtout, je voudrais terminer cette affaire aujourdhui m&#234;me. Nous irions chez le notaire, ou bien Bref, je suis pr&#234;t &#224; tout, je vous donnerai tous les papiers que vous voudrez, je signerai nous dresserions lacte aujourdhui, ce matin m&#234;me, si possible Vous me donneriez ces trois mille roubles n&#234;tes-vous pas le plus gros de nos richards? et vous me sauveriez ainsi me permettant daccomplir une action sublime car je nourris les plus nobles sentiments envers une personne que vous connaissez bien et que vous entourez dune sollicitude paternelle. Autrement, je ne serais pas venu. On peut dire que trois fronts se sont heurt&#233;s, car le destin est une chose terrible, Kouzma Kouzmitch. Or, comme vous ne comptez plus depuis longtemps, il reste deux fronts, suivant mon expression peut-&#234;tre gauche, mais je ne suis pas litt&#233;rateur: le mien et celui de ce monstre. Ainsi, choisissez: moi ou un monstre! Tout est maintenant entre vos mains, trois destin&#233;es et deux d&#233;s Excusez-moi, je me suis embrouill&#233;, mais vous me comprenez je vois &#224; vos yeux que vous mavez compris Sinon, il ne me reste qu&#224; dispara&#238;tre, voil&#224;!


Mitia arr&#234;ta net son discours extravagant avec ce voil&#224; et, s&#233;tant lev&#233;, attendit une r&#233;ponse &#224; son absurde proposition. &#192; la derni&#232;re phrase, il avait senti soudain que laffaire &#233;tait manqu&#233;e et surtout quil avait d&#233;bit&#233; un affreux galimatias. Cest &#233;trange, en venant ici j&#233;tais s&#251;r de moi, et maintenant je bafouille! Tandis quil parlait, le vieillard demeurait impassible, lobservant dun air glacial. Au bout dune minute, Kouzma Kouzmitch dit enfin dun ton cat&#233;gorique et d&#233;courageant:


Excusez, des affaires de ce genre ne nous int&#233;ressent pas.


Mitia sentit ses jambes se d&#233;rober sous lui.


Que vais-je devenir, Kouzma Kouzmitch! murmura-t-il avec un p&#226;le sourire; je suis perdu maintenant, quen pensez-vous?


Excusez


Mitia, debout et immobile, remarqua un changement dans la physionomie du vieillard. Il tressaillit.


Voyez-vous, monsieur, de telles affaires sont d&#233;licates; jentrevois un proc&#232;s, des avocats, le diable et son train! Mais il y a quelquun &#224; qui vous devriez vous adresser.


Mon Dieu, qui est-ce? Vous me rendez la vie, Kouzma Kouzmitch, balbutia Mitia.


Il nest pas ici en ce moment. Cest un paysan, un trafiquant de bois, surnomm&#233; Liagavi. Il m&#232;ne depuis un an des pourparlers avec Fiodor Pavlovitch pour votre bois de Tchermachnia, ils ne sont pas daccord sur le prix, peut-&#234;tre en avez-vous entendu parler. Justement, il se trouve maintenant l&#224;-bas et loge chez le P&#232;re Ilinski, au village dIlinski, &#224; douze verstes de la gare de Volovia. Il ma &#233;crit au sujet de cette affaire, demandant conseil. Fiodor Pavlovitch veut lui-m&#234;me aller le trouver. Si vous le devanciez en faisant &#224; Liagavi la m&#234;me proposition qu&#224; moi, peut-&#234;tre quil


Voil&#224; une id&#233;e de g&#233;nie! interrompit Mitia enthousiasm&#233;. Cest justement ce quil lui faut, &#224; cet homme. Il est acqu&#233;reur, on lui demande cher, et voil&#224; un document qui le rend propri&#233;taire, ha! ha!


Mitia &#233;clata dun rire sec, inattendu, qui surprit Samsonov.


Comment vous remercier, Kouzma Kouzmitch!


Il ny a pas de quoi, r&#233;pondit Samsonov en inclinant la t&#234;te.


Mais si, vous mavez sauv&#233;. Oh! cest un pressentiment qui ma amen&#233; chez vous! Donc, allons voir ce pope!


Inutile de me remercier.


Jy cours Jabuse de votre sant&#233; Jamais je noublierai le service que vous me rendez, cest un Russe qui vous le dit, Kouzma Kouzmitch!


Mitia voulut saisir la main du vieillard pour la serrer, mais celui-ci eut un mauvais regard. Mitia retira sa main, tout en se reprochant sa m&#233;fiance. Il doit &#234;tre fatigu&#233;, pensa-t-il.


Cest pour elle, Kouzma Kouzmitch! Vous comprenez que cest pour elle! dit-il dune voix retentissante.


Il sinclina, fit demi-tour, se h&#226;ta vers la sortie &#224; grandes enjamb&#233;es. Il palpitait denthousiasme. Tout semblait perdu, mais mon ange gardien ma sauv&#233;, songeait-il. Et si un homme daffaires comme ce vieillard (quel noble vieillard, quelle prestance!) ma indiqu&#233; cette voie sans doute le succ&#232;s est assur&#233;. Il ny a pas une minute &#224; perdre. Je reviendrai cette nuit, mais jaurai gain de cause. Est-il possible que le vieillard se soit moqu&#233; de moi?


Ainsi monologuait Mitia en retournant chez lui, et il ne pouvait se figurer les choses autrement: ou c&#233;tait un conseil pratique  venant dun homme exp&#233;riment&#233;, qui connaissait ce Liagavi (quel dr&#244;le de nom!)  ou bien le vieillard s&#233;tait moqu&#233; de lui! H&#233;las! la derni&#232;re hypoth&#232;se &#233;tait la seule vraie. Par la suite, longtemps apr&#232;s le drame, le vieux Samsonov avoua en riant s&#234;tre moqu&#233; du capitaine. Il avait lesprit malin et ironique, avec des antipathies maladives. Fut-ce lair enthousiaste du capitaine, la sotte conviction de ce panier perc&#233; que lui, Samsonov, pouvait prendre au s&#233;rieux son plan absurde, ou bien un sentiment de jalousie vis-&#224;-vis de Grouchegnka au nom de laquelle cet &#233;cervel&#233; lui demandait de largent,  jignore ce qui inspira le vieillard; mais, lorsque Mitia se tenait devant lui, sentant ses jambes fl&#233;chir et s&#233;criant stupidement quil &#233;tait perdu, il le regarda avec m&#233;chancet&#233; et imagina de lui jouer un tour. Apr&#232;s le d&#233;part de Mitia, Kouzma Kouzmitch, p&#226;le de col&#232;re, sadressa &#224; son fils, lui ordonnant de faire le n&#233;cessaire pour que ce gueux ne rem&#238;t jamais les pieds chez lui, sinon


Il nacheva pas sa menace, mais son fils, qui lavait pourtant souvent vu courrouc&#233;, trembla de peur. Une heure apr&#232;s, le vieillard &#233;tait encore secou&#233; par la col&#232;re; vers le soir, il se sentit indispos&#233; et envoya chercher le gu&#233;risseur.



II. Liagavi

Donc, il fallait galoper, et Mitia navait pas de quoi payer la course: vingt kopeks, voil&#224; ce qui lui restait de son ancienne prosp&#233;rit&#233;! Il poss&#233;dait une vieille montre en argent, qui ne marchait plus depuis longtemps. Un horloger juif, install&#233; dans une boutique, au march&#233;, en donna six roubles. Je ne my attendais pas! s&#233;cria Mitia enchant&#233; (lenchantement continuait). Il prit ses six roubles et courut chez lui. L&#224;, il compl&#233;ta la somme en empruntant trois roubles &#224; ses logeurs, qui les lui donn&#232;rent de bon c&#339;ur, bien que ce f&#251;t leur dernier argent, tant ils laimaient. Dans son exaltation, Mitia leur r&#233;v&#233;la que son sort se d&#233;cidait et expliqua  &#224; la h&#226;te bien entendu  presque tout le plan quil venait dexposer &#224; Samsonov, la d&#233;cision de ce dernier, ses futurs espoirs, etc. Auparavant d&#233;j&#224;, ces gens &#233;taient au courant de beaucoup de ses secrets et le regardaient comme des leurs, un barine nullement fier. Ayant de la sorte rassembl&#233; neuf roubles, Mitia envoya chercher des chevaux de poste jusqu&#224; la station de Volovia. Mais de cette fa&#231;on, on constata et on se souvint qu &#224; la veille dun certain &#233;v&#233;nement, Mitia navait pas le sou, que pour se procurer de largent il avait vendu une montre et emprunt&#233; trois roubles &#224; ses logeurs, tout cela devant t&#233;moins.


Je note le fait, on comprendra ensuite pourquoi.


En roulant vers Volovia, Mitia, radieux &#224; lid&#233;e de d&#233;brouiller enfin et de terminer toutes ces affaires, tressaillit pourtant dinqui&#233;tude: quadviendrait-il de Grouchegnka durant son absence? Se d&#233;ciderait-elle aujourdhui &#224; aller trouver Fiodor Pavlovitch? Voil&#224; pourquoi il &#233;tait parti sans la pr&#233;venir, en recommandant aux logeurs de ne rien dire au cas o&#249; lon viendrait le demander. Il faut rentrer ce soir sans faute, r&#233;p&#233;tait-il, cahot&#233; dans la t&#233;l&#232;gue, et ramener ce Liagavi pour dresser lacte Mais h&#233;las! ses r&#234;ves n&#233;taient pas destin&#233;s &#224; se r&#233;aliser suivant son plan.


Dabord, il perdit du temps en prenant &#224; Volovia le chemin vicinal: le parcours se trouva &#234;tre de dix-huit et non de douze verstes. Ensuite, il ne trouva pas chez lui le P&#232;re Ilinski, qui s&#233;tait rendu au village voisin. Pendant que Mitia partait &#224; sa recherche avec les m&#234;mes chevaux, d&#233;j&#224; fourbus, la nuit &#233;tait presque venue. Le pr&#234;tre, petit homme timide &#224; lair affable, lui expliqua aussit&#244;t que ce Liagavi, qui avait log&#233; dabord chez lui, &#233;tait maintenant &#224; Soukho&#239; Posi&#233;lok et passerait la nuit dans lizba du garde forestier, car il trafiquait aussi par l&#224;-bas. Sur la pri&#232;re instante de Mitia de le conduire imm&#233;diatement aupr&#232;s de Liagavi et de le sauver ainsi, le pr&#234;tre consentit, apr&#232;s quelque h&#233;sitation, &#224; laccompagner &#224; Soukho&#239; Posi&#233;lok, la curiosit&#233; sen m&#234;lant; par malheur, il conseilla daller &#224; pied, car il ny avait quun peu plus dune verste. Mitia accepta, bien entendu, et marcha comme toujours &#224; grands pas de sorte que le pauvre eccl&#233;siastique avait peine &#224; le suivre. C&#233;tait un homme encore jeune et fort r&#233;serv&#233;. Mitia se mit aussit&#244;t &#224; parler de ses plans, demanda nerveusement des conseils au sujet de Liagavi, causa tout le long du chemin. Le pr&#234;tre l&#233;coutait avec attention, mais ne conseillait gu&#232;re. Il r&#233;pondait &#233;vasivement aux questions de Mitia: Je ne sais pas; do&#249; le saurais-je?, etc. Lorsque Mitia parla de ses d&#233;m&#234;l&#233;s avec son p&#232;re au sujet de lh&#233;ritage, le pr&#234;tre seffraya, car il d&#233;pendait &#224; certains &#233;gards de Fiodor Pavlovitch. Il sinforma avec surprise pourquoi Mitia appelait Liagavi le paysan Gorstkine, et lui expliqua que, bien que ce nom de Liagavi f&#251;t le sien, il sen offensait cruellement, et quil fallait le nommer Gorstkine, sinon vous nen pourrez rien tirer et il ne vous &#233;coutera pas. Mitia s&#233;tonna quelque peu et expliqua que Samsonov lui-m&#234;me lavait appel&#233; ainsi. &#192; ces mots, le pr&#234;tre changea de conversation; il aurait d&#251; faire part de ses soup&#231;ons &#224; Dmitri Fiodorovitch: si Samsonov lavait adress&#233; &#224; ce moujik sous le nom de Liagavi, n&#233;tait-ce pas par d&#233;rision, ny avait-il pas l&#224; quelque chose de louche? Du reste Mitia navait pas le temps de sarr&#234;ter &#224; de pareilles bagatelles. Il cheminait toujours, et saper&#231;ut seulement en arrivant &#224; Soukho&#239; Posi&#233;lok quon avait fait trois verstes au lieu dune et demie. Il dissimula son m&#233;contentement. Ils entr&#232;rent dans lizba dont le garde forestier, qui connaissait le pr&#234;tre, occupait la moiti&#233;; l&#233;tranger &#233;tait install&#233; dans lautre, s&#233;par&#233;e par le vestibule. Cest l&#224; quils se dirig&#232;rent en allumant une chandelle. Lizba &#233;tait surchauff&#233;e. Sur une table en bois de pin, il y avait un samovar &#233;teint, un plateau avec des tasses, une bouteille de rhum vide, un carafon deau-de-vie presque vide et les restes dun pain de froment. L&#233;tranger reposait sur le banc, son v&#234;tement roul&#233; sous sa t&#234;te en guise doreiller, et ronflait pesamment. Mitia &#233;tait perplexe. Certainement, il faut le r&#233;veiller: mon affaire est trop importante, je me suis tant d&#233;p&#234;ch&#233;, jai h&#226;te de men retourner aujourdhui m&#234;me, murmurait-il inquiet. Il sapprocha et se mit &#224; le secouer, mais le dormeur ne se r&#233;veilla pas. Il est ivre, conclut Mitia. Que faire, mon Dieu, que faire? Dans son impatience, il commen&#231;a &#224; le tirer par les mains, par les pieds, &#224; le soulever, &#224; lasseoir sur le banc, mais il nobtint, apr&#232;s de longs effort, que de sourds grognements et des invectives &#233;nergiques, bien que confuses.


Vous feriez mieux dattendre, dit enfin le pr&#234;tre, vous ne tirerez rien de lui maintenant.


Il a bu toute la journ&#233;e, fit observer le garde.


Mon Dieu! s&#233;cria Mitia, si vous saviez comme jai besoin de lui et dans quelle situation je me trouve!


Mieux vaut attendre jusqu&#224; demain matin, r&#233;p&#233;ta le pr&#234;tre.


Jusquau matin? Mais, cest impossible!


Dans son d&#233;sespoir, il allait encore secouer livrogne, mais sarr&#234;ta aussit&#244;t, comprenant linutilit&#233; de ses efforts. Le pr&#234;tre se taisait, le garde ensommeill&#233; &#233;tait maussade.


Quelles trag&#233;dies on rencontre dans la vie r&#233;elle! prof&#233;ra Mitia d&#233;sesp&#233;r&#233;.


La sueur ruisselait de son visage. Le pr&#234;tre profita dune minute de calme pour lui expliquer sagement que m&#234;me sil parvenait &#224; r&#233;veiller le dormeur, celui-ci ne pourrait discuter avec lui, &#233;tant ivre; puisquil sagit dune affaire importante, cest plus s&#251;r de le laisser tranquille jusquau matin Mitia en convint.


Je resterai ici, mon P&#232;re, &#224; attendre loccasion. D&#232;s quil s&#233;veillera, je commencerai Je te paierai la chandelle et la nuit&#233;e, dit-il au gardien, tu te souviendras de Dmitri Karamazov. Mais vous, mon P&#232;re, o&#249; allez-vous coucher?


Ne vous inqui&#233;tez pas, je retourne chez moi sur sa jument, dit-il en d&#233;signant le garde. Sur quoi, adieu et bonne chance.


Ainsi fut fait. Le pr&#234;tre enfourcha la jument, heureux de s&#234;tre d&#233;gag&#233;, mais vaguement inquiet et se demandant sil ne ferait pas bien dinformer le lendemain Fiodor Pavlovitch de cette curieuse affaire, sinon il se f&#226;chera en lapprenant et me retirera sa faveur. Le garde, apr&#232;s s&#234;tre gratt&#233;, retourna sans mot dire dans sa chambre; Mitia prit place sur le banc pour attendre loccasion, comme il disait. Une profonde angoisse l&#233;treignait, telle quun &#233;pais brouillard. Il songeait sans parvenir &#224; rassembler ses id&#233;es. La chandelle br&#251;lait, un grillon chantait, on &#233;touffait dans la chambre surchauff&#233;e. Il se repr&#233;senta soudain le jardin, lentr&#233;e; la porte de la maison de son p&#232;re souvrait myst&#233;rieusement et Grouchegnka accourait. Il se leva vivement.


Trag&#233;die! murmura-t-il en grin&#231;ant des dents.


Il sapprocha machinalement du dormeur et se mit &#224; lexaminer. C&#233;tait un moujik efflanqu&#233;, encore jeune, aux cheveux boucl&#233;s, &#224; la barbiche rousse, il portait une blouse dindienne et un gilet noir, avec la cha&#238;ne dune montre en argent au gousset. Mitia consid&#233;rait cette physionomie avec une v&#233;ritable haine; les boucles surtout lexasp&#233;raient, Dieu sait pourquoi. Le plus humiliant, cest que lui, Mitia, restait l&#224; devant cet homme avec son affaire urgente, &#224; laquelle il avait tout sacrifi&#233;, &#224; bout de forces, et ce fain&#233;ant, dont d&#233;pend maintenant mon sort, ronfle comme si de rien n&#233;tait, comme sil venait dune autre plan&#232;te! Mitia, perdant la t&#234;te, s&#233;lan&#231;a de nouveau pour r&#233;veiller livrogne. Il y mit une sorte dacharnement, le houspilla, alla jusqu&#224; le battre, mais au bout de cinq minutes, nobtenant aucun r&#233;sultat, il se rassit en proie &#224; un d&#233;sespoir impuissant.


Sottise, sottise! que tout cela est donc pitoyable! Il commen&#231;ait &#224; avoir la migraine: Faut-il tout abandonner, men retourner? songeait-il. Non, je resterai jusquau matin, expr&#232;s! Pourquoi &#234;tre venu ici? Et je nai pas de quoi men retourner; comment faire? Oh! que tout cela est donc absurde!


Cependant, son mal de t&#234;te augmentait. Il resta immobile et sassoupit insensiblement, puis sendormit assis. Au bout de deux heures, il fut r&#233;veill&#233; par une douleur intol&#233;rable &#224; la t&#234;te, ses tempes battaient. Il fut longtemps &#224; revenir &#224; lui, et &#224; se rendre compte de ce qui se passait. Il comprit enfin que c&#233;tait un commencement dasphyxie d&#251; au charbon et quil aurait pu mourir. Livrogne ronflait toujours; la chandelle avait coul&#233; et mena&#231;ait de s&#233;teindre. Mitia poussa un cri et se pr&#233;cipita en chancelant chez le garde, qui fut bient&#244;t r&#233;veill&#233;. En apprenant de quoi il sagissait, il alla faire le n&#233;cessaire, mais accueillit la chose avec un flegme surprenant, ce dont Mitia fut vex&#233;.


Mais il est mort, il est mort, alors que faire? s&#233;cria-t-il dans son exaltation.


On donna de lair, on d&#233;boucha le tuyau. Mitia apporta du vestibule un seau deau dont il sarrosa la t&#234;te, puis il trempa un chiffon quil appliqua sur celle de Liagavi. Le garde continuait &#224; montrer une indiff&#233;rence d&#233;daigneuse; apr&#232;s avoir ouvert la fen&#234;tre, il dit dun air maussade: &#231;a va bien comme &#231;a, puis retourna se coucher en laissant &#224; Mitia une lanterne allum&#233;e. Durant une demi-heure, Mitia sempressa autour de livrogne, renouvelant la compresse, r&#233;solu &#224; veiller toute la nuit; &#224; bout de forces, il sassit pour reprendre haleine, ses yeux se ferm&#232;rent aussit&#244;t; il sallongea inconsciemment sur le banc et sendormit dun sommeil de plomb.


Il se r&#233;veilla fort tard, vers neuf heures. Le soleil brillait aux deux fen&#234;tres de lizba. Le personnage aux cheveux boucl&#233;s &#233;tait install&#233; devant un samovar bouillant et un nouveau carafon, dont il avait d&#233;j&#224; bu plus de la moiti&#233;. Mitia se leva en sursaut et saper&#231;ut aussit&#244;t que le gaillard &#233;tait de nouveau ivre, irr&#233;m&#233;diablement ivre. Il le consid&#233;ra une minute, &#233;carquillant les yeux. Lautre le regardait en silence, dun air rus&#233; et flegmatique, et m&#234;me avec arrogance, &#224; ce que crut Mitia. Il s&#233;lan&#231;a vers lui:


Permettez, voyez-vous je Le garde a d&#251; vous dire qui je suis: le lieutenant Dmitri Karamazov, fils du vieillard avec qui vous &#234;tes en pourparlers pour une coupe.


Tu mens! r&#233;pliqua livrogne dun ton d&#233;cid&#233;.


Comment &#231;a? Vous connaissez Fiodor Pavlovitch?


Je ne connais aucun Fiodor Pavlovitch, prof&#233;ra le bonhomme, la langue p&#226;teuse.


Mais vous marchandez son bois; r&#233;veillez-vous, remettez-vous. Cest le P&#232;re Pavel Ilinski qui ma conduit ici Vous avez &#233;crit &#224; Samsonov, il madresse &#224; vous


Mitia haletait.


Tu m mens! r&#233;p&#233;ta Liagavi.


Mitia se sentit d&#233;faillir.


De gr&#226;ce, ce nest pas une plaisanterie. Vous &#234;tes ivre, sans doute. Vous pouvez enfin parler, comprendre sinon cest moi qui ny comprends rien!


Tu es teinturier!


Permettez, je suis Karamazov, Dmitri Karamazov; jai une proposition &#224; vous faire une proposition tr&#232;s avantageuse pr&#233;cis&#233;ment &#224; propos du bois.


Livrogne se caressait la barbe dun air important.


Non, tu as trait&#233; &#224; forfait et tu es un gredin!


Je vous assure que vous vous trompez! hurla Mitia en se tordant les mains.


Le manant se caressait toujours la barbe; soudain, il cligna de l&#339;il dun air rus&#233;.


Cite-moi une loi qui permette de commettre des vilenies, entends-tu? Tu es un gredin, comprends-tu?


Mitia recula dun air sombre, il eut la sensation dun coup sur le front, comme il le dit par la suite. Ce fut soudain un trait de lumi&#232;re, il comprit tout. Il demeurait stupide, se demandant comment lui, un homme pourtant sens&#233;, avait pu prendre au s&#233;rieux une telle absurdit&#233;, sengager dans une pareille aventure, sempresser autour de ce Liagavi, lui mouiller la t&#234;te Cet individu est so&#251;l et se so&#251;lera encore une semaine, &#224; quoi bon attendre? Et si Samsonov s&#233;tait jou&#233; de moi? Et si elle Mon Dieu, quai-je fait?


Le croquant le regardait et riait dans sa barbe. En dautres circonstances, Mitia, de col&#232;re, e&#251;t assomm&#233; cet imb&#233;cile, mais maintenant, il se sentait faible comme un enfant. Sans dire un mot, il prit son pardessus sur le banc, le rev&#234;tit, passa dans lautre pi&#232;ce. Il ny trouva personne et laissa sur la table cinquante kopeks pour la nuit&#233;e, la chandelle et le d&#233;rangement. En sortant de lizba, il se trouva en pleine for&#234;t. Il partit &#224; laventure, ne se rappelant m&#234;me pas quelle direction prendre, &#224; droite ou &#224; gauche de lizba. La veille, dans sa pr&#233;cipitation, il navait pas remarqu&#233; le chemin. Il n&#233;prouvait aucun sentiment de vengeance, pas m&#234;me envers Samsonov, et suivait machinalement l&#233;troit sentier, la t&#234;te perdue et sans sinqui&#233;ter o&#249; il allait. Le premier enfant venu laurait terrass&#233;, tant il &#233;tait &#233;puis&#233;. Il parvint pourtant &#224; sortir de la for&#234;t: les champs moissonn&#233;s et d&#233;nud&#233;s s&#233;tendaient &#224; perte de vue. Partout le d&#233;sespoir, la mort! r&#233;p&#233;tait-il en cheminant.


Par bonheur, il rencontra un vieux marchand quun voiturier conduisait &#224; la station de Volovia. Ils prirent avec eux Mitia qui avait demand&#233; son chemin. On arriva trois heures apr&#232;s. &#192; Volovia, Mitia commanda des chevaux pour la ville et saper&#231;ut quil mourait de faim. Pendant quon attelait, on lui pr&#233;para une omelette. Il la d&#233;vora, ainsi quun gros morceau de pain, du saucisson, et avala trois petits verres deau-de-vie. Une fois restaur&#233;, il reprit courage et recouvra sa lucidit&#233;! Il allait &#224; grand-erre; pressait le voiturier, ruminait un nouveau plan infaillible pour se procurer le jour m&#234;me ce maudit argent. Dire que la destin&#233;e peut d&#233;pendre de trois mille malheureux roubles! s&#233;criait-il d&#233;daigneusement. Je me d&#233;ciderai aujourdhui! Et sans la pens&#233;e continuelle de Grouchegnka, et linqui&#233;tude quil &#233;prouvait &#224; son sujet, il aurait peut-&#234;tre &#233;t&#233; tout &#224; fait gai. Mais cette pens&#233;e le transper&#231;ait &#224; chaque instant comme un poignard. Enfin on arriva et Mitia courut chez elle.



III. Les mines dor.

C&#233;tait pr&#233;cis&#233;ment la visite dont Grouchegnka avait parl&#233; avec tant deffroi &#224; Rakitine. Elle attendait alors un courrier et se r&#233;jouissait de labsence de Mitia, esp&#233;rant quil ne viendrait peut-&#234;tre pas avant son d&#233;part, quand soudain il avait paru. On sait le reste; pour le d&#233;pister, elle s&#233;tait fait accompagner par lui chez Kouzma Samsonov, o&#249; soi-disant elle devait faire les comptes; en prenant cong&#233; de Mitia, elle lui fit promettre de venir la chercher &#224; minuit. Il &#233;tait satisfait de cet arrangement: Elle reste chez Kouzma, donc elle nira pas chez Fiodor Pavlovitch Pourvu quelle ne mente pas, ajouta-t-il aussit&#244;t. Il la croyait sinc&#232;re. Sa jalousie consistait &#224; imaginer, loin de la femme aim&#233;e, toutes sortes de trahisons; il revenait aupr&#232;s delle, boulevers&#233;, persuad&#233; de son malheur, mais au premier regard jet&#233; sur ce doux visage, une r&#233;volution sop&#233;rait en lui, il oubliait ses soup&#231;ons et avait honte d&#234;tre jaloux. Il se h&#226;ta de rentrer chez lui, il avait encore tant &#224; faire! Du moins, il avait le c&#339;ur plus l&#233;ger. Il faut maintenant minformer aupr&#232;s de Smerdiakov sil nest rien arriv&#233; hier soir, si elle nest pas venue chez Fiodor Pavlovitch. Ah! De sorte quavant m&#234;me d&#234;tre &#224; la maison, la jalousie sinsinuait de nouveau dans son c&#339;ur inquiet.


La jalousie! Othello nest pas jaloux, il est confiant, a dit Pouchkine [[116]: #_ftnref116 Dans une courte note retrouv&#233;e parmi ses papiers.]. Cette observation atteste la profondeur de notre grand po&#232;te. Othello est boulevers&#233; parce quil a perdu son id&#233;al. Mais il nira pas se cacher, espionner, &#233;couter aux portes: il est confiant. Au contraire, il a fallu le mettre sur la voie, lexciter &#224; grand-peine pour quil se doute de la trahison. Tel nest pas le vrai jaloux. On ne peut simaginer linfamie et la d&#233;gradation dont un jaloux est capable de saccommoder sans aucun remords. Et ce ne sont pas toujours des &#226;mes viles qui agissent de la sorte. Au contraire, tout en ayant des sentiments &#233;lev&#233;s, un amour pur et d&#233;vou&#233;, on peut se cacher sous les tables, acheter des coquins, se pr&#234;ter au plus ignoble espionnage. Othello naurait jamais pu se r&#233;signer &#224; une trahison  je ne dis pas pardonner, mais sy r&#233;signer  bien quil e&#251;t la douceur et linnocence dun petit enfant. Bien diff&#233;rent est le vrai jaloux. On a peine &#224; se figurer les compromis et lindulgence dont certains sont capables. Les jaloux sont les premiers &#224; pardonner, toutes les femmes le savent. Ils pardonneraient (apr&#232;s une sc&#232;ne terrible, bien entendu) une trahison presque flagrante, les &#233;treintes et les baisers dont ils ont &#233;t&#233; t&#233;moins, si c&#233;tait la derni&#232;re fois, si leur rival disparaissait, sen allait au bout du monde, et si eux-m&#234;mes partaient avec la bien-aim&#233;e dans un lieu o&#249; elle ne rencontrera plus lautre. La r&#233;conciliation, naturellement, nest que de courte dur&#233;e, car en labsence dun rival, le jaloux en inventerait un second. Or, que vaut un tel amour, objet dune surveillance incessante? Mais un vrai jaloux ne le comprendra jamais. Il y a pourtant parmi eux des gens aux sentiments &#233;lev&#233;s et, chose &#233;tonnante, alors quils sont aux &#233;coutes dans un r&#233;duit, tout en comprenant la honte de leur conduite, ils n&#233;prouvent sur le moment aucun remords. &#192; la vue de Grouchegnka, la jalousie de Mitia disparaissait; il redevenait confiant et noble, se m&#233;prisait m&#234;me pour ses mauvais sentiments. Cela signifiait seulement que cette femme lui inspirait un amour plus &#233;lev&#233; quil ne le croyait, o&#249; il y avait autre chose que la sensualit&#233;, lattrait charnel dont il parlait &#224; Aliocha. Mais Grouchegnka partie, Mitia recommen&#231;ait &#224; soup&#231;onner en elle toutes les bassesses, toutes les perfidies de la trahison, sans &#233;prouver le moindre remords.


Ainsi donc, la jalousie le tourmentait derechef. En tout cas, le temps pressait. Il fallait dabord se procurer une petite somme, les neuf roubles de la veille ayant pass&#233; presque entiers au d&#233;placement, et chacun sait que sans argent, on ne va pas loin. Il y avait song&#233; dans la t&#233;l&#232;gue qui le ramenait, en m&#234;me temps quau nouveau plan. Il poss&#233;dait deux excellents pistolets quil navait pas encore engag&#233;s, y tenant par-dessus tout. Au cabaret &#192; la Capitale, il avait fait la connaissance dun jeune fonctionnaire et appris que, c&#233;libataire et fort &#224; son aise, celui-ci avait la passion des armes. Il achetait pistolets, revolvers, poignards, dont il faisait des panoplies quil montrait avec vanit&#233;, habile &#224; expliquer le syst&#232;me dun revolver, la mani&#232;re de le charger, de tirer, etc. Sans h&#233;siter, Mitia alla lui offrir ses pistolets en gage pour dix roubles. Le fonctionnaire enchant&#233; voulait absolument les acheter, mais Mitia ny consentit pas; lautre lui donna dix roubles, d&#233;clarant quil ne prendrait pas dint&#233;r&#234;ts. Ils se quitt&#232;rent bons amis. Mitia se h&#226;tait; il se rendit &#224; son pavillon, derri&#232;re la maison de Fiodor Pavlovitch, pour appeler Smerdiakov. Mais de cette fa&#231;on, on constata de nouveau que, trois ou quatre heures avant un certain &#233;v&#233;nement dont il sera question, Mitia &#233;tait sans le sou et avait engag&#233; un objet auquel il tenait, tandis que trois heures plus tard, il se trouvait en possession de milliers de roubles Mais nanticipons pas. Chez Marie Kondratievna, la voisine de Fiodor Pavlovitch, il apprit avec consternation la maladie de Smerdiakov. Il &#233;couta le r&#233;cit de la chute dans la cave, la crise qui suivit, larriv&#233;e du m&#233;decin, la sollicitude de Fiodor Pavlovitch; on linforma aussi du d&#233;part de son fr&#232;re Ivan pour Moscou, le matin m&#234;me. Il a d&#251; passer avant moi par Volovia, songea-t-il, mais Smerdiakov linqui&#233;tait fort. Que faire maintenant, qui veillera pour me renseigner? Il questionna avidement ces femmes, pour savoir si elles navaient rien remarqu&#233; la veille. Celles-ci comprirent fort bien ce quil entendait et le rassur&#232;rent: Tout s&#233;tait pass&#233; normalement. Mitia r&#233;fl&#233;chit. Assur&#233;ment, il fallait veiller aussi aujourdhui, mais o&#249;: ici ou &#224; la porte de Samsonov? Il d&#233;cida que ce serait aux deux endroits, &#224; son gr&#233;, et en attendant il y avait ce nouveau plan, s&#251;r, con&#231;u en route et dont il &#233;tait impossible de diff&#233;rer lex&#233;cution. Mitia r&#233;solut dy consacrer une heure. En une heure, je saurai tout, et alors jirai dabord chez Samsonov minformer si Grouchegnka y est, puis je reviendrai ici jusqu&#224; onze heures, et je retournerai l&#224;-bas pour la reconduire.


Il courut chez lui et apr&#232;s avoir fait sa toilette se rendit chez Mme Khokhlakov. H&#233;las! tel &#233;tait son fameux plan. Il avait r&#233;solu demprunter trois mille roubles &#224; cette dame, persuad&#233; quelle ne les lui refuserait pas. On s&#233;tonnera peut-&#234;tre que, dans ce cas, il ne se soit pas dabord adress&#233; &#224; quelquun de son monde, au lieu daller trouver Samsonov dont le tour desprit lui &#233;tait &#233;tranger, et avec qui il ne savait pas sexprimer. Mais cest que depuis un mois, il avait presque rompu avec elle; il la connaissait peu dailleurs et savait quelle ne pouvait pas le souffrir, car il &#233;tait le fianc&#233; de Catherine Ivanovna. Elle aurait voulu que la jeune fille le quitt&#226;t pour &#233;pouser le cher Ivan Fiodorovitch, si instruit, qui avait de si belles mani&#232;res. Celles de Mitia lui d&#233;plaisaient fort. Il se moquait delle et avait dit une fois que cette dame &#233;tait aussi vive et d&#233;sinvolte que peu instruite. Mais le matin, en t&#233;l&#232;gue, il avait eu comme un trait de lumi&#232;re: Si elle soppose &#224; mon mariage avec Catherine Ivanovna (et il la savait irr&#233;conciliable), pourquoi me refuserait-elle maintenant ces trois mille roubles qui me permettraient dabandonner Katia et de partir d&#233;finitivement? Quand ces grandes dames combl&#233;es ont un caprice en t&#234;te, elles n&#233;pargnent rien pour arriver &#224; leurs fins. Elle est dailleurs si riche! Quant au plan, il &#233;tait le m&#234;me que pr&#233;c&#233;demment, cest-&#224;-dire labandon de ses droits sur Tchermachnia, non &#224; des fins commerciales comme pour Samsonov, ni sans vouloir tenter cette dame, comme le marchand, par la possibilit&#233; dune bonne affaire, dun gain de quelques milliers de roubles, mais simplement en garantie de sa dette. En d&#233;veloppant cette nouvelle id&#233;e, Mitia senthousiasmait, comme il arrivait toujours lors de ses entreprises et de ses nouvelles d&#233;cisions. Tout nouveau projet le passionnait. N&#233;anmoins, en arrivant au perron, il &#233;prouva un frisson subit; &#224; cet instant, il comprit avec une pr&#233;cision math&#233;matique que c&#233;tait l&#224; son dernier espoir, quen cas d&#233;chec, il naurait plus qu&#224; &#233;gorger quelquun pour le d&#233;valiser Il &#233;tait sept heures et demie quand il sonna.


Dabord, tout marcha &#224; souhait, il fut re&#231;u sur-le-champ. On dirait quelle mattend, songea Mitia. Sit&#244;t introduit au salon, la ma&#238;tresse du logis parut et lui d&#233;clara quelle lattendait.


Je ne pouvais supposer que vous viendriez, convenez-en; et cependant je vous attendais. Admirez mon instinct, Dmitri Fiodorovitch; je comptais sur votre visite aujourdhui.


Cest vraiment bizarre, madame, dit Mitia en sasseyant gauchement, mais je suis venu pour une affaire tr&#232;s importante oui, de la plus haute importance en ce qui me concerne au moins et je mempresse


Je sais, Dmitri Fiodorovitch, il ne sagit plus de pressentiments, de penchant r&#233;trograde pour les miracles (avez-vous entendu parler du starets Zosime?), c&#233;tait fatal, vous deviez venir apr&#232;s tout ce qui sest pass&#233; avec Catherine Ivanovna.


Cest du r&#233;alisme, cela, madame Mais permettez-moi de vous expliquer


Pr&#233;cis&#233;ment, du r&#233;alisme, Dmitri Fiodorovitch. Il ny a que &#231;a qui compte &#224; mes yeux, je suis revenue des miracles. Vous avez appris la mort du starets Zosime?


Non, madame, je nen savais rien, r&#233;pondit Mitia un peu surpris. Le souvenir dAliocha lui revint.


Il est mort cette nuit m&#234;me, et imaginez-vous


Madame, interrompit Mitia, je mimagine seulement que je suis dans une situation d&#233;sesp&#233;r&#233;e, et que si vous ne me venez pas en aide, tout s&#233;croulera, moi le premier. Pardonnez-moi la vulgarit&#233; de lexpression, la fi&#232;vre me br&#251;le.


Oui, je sais que vous avez la fi&#232;vre, il ne peut en &#234;tre autrement; quoi que vous disiez, je le sais davance. Il y a longtemps que je moccupe de votre destin&#233;e, Dmitri Fiodorovitch, je la suis, je l&#233;tudie. Je suis un m&#233;decin exp&#233;riment&#233;, croyez-le.


Je nen doute pas, madame, en revanche, je suis, moi, un malade exp&#233;riment&#233;, r&#233;pliqua Mitia en seffor&#231;ant d&#234;tre aimable, et jai le pressentiment que si vous suivez avec un tel int&#233;r&#234;t ma destin&#233;e, vous ne me laisserez pas succomber. Mais permettez-moi enfin de vous exposer le plan qui mam&#232;ne et ce que jattends de vous Je suis venu, madame


&#192; quoi bon ces explications, &#231;a na pas dimportance. Vous n&#234;tes pas le premier &#224; qui je serai venue en aide, Dmitri Fiodorovitch. Vous avez d&#251; entendre parler de ma cousine Belmessov, son mari &#233;tait perdu. Eh bien, je lui ai conseill&#233; l&#233;levage des chevaux, et maintenant il prosp&#232;re. Vous connaissez-vous en &#233;levage, Dmitri Fiodorovitch?


Pas du tout, madame, pas du tout! s&#233;cria Mitia qui se leva dans son impatience. Je vous supplie, madame, de m&#233;couter; laissez-moi parler deux minutes seulement pour vous expliquer mon projet. De plus, je suis tr&#232;s press&#233;! cria Mitia avec exaltation, comprenant que la brave dame allait encore parler et dans lespoir de crier plus fort quelle Je suis d&#233;sesp&#233;r&#233;, je suis venu vous emprunter trois mille roubles contre un gage s&#251;r, offrant pleine garantie! Laissez-moi seulement vous dire


Apr&#232;s, apr&#232;s! fit Mme Khokhlakov en agitant la main. Je sais d&#233;j&#224; tout ce que vous voulez me dire. Vous me demandez trois mille roubles, je vous donnerai bien davantage, je vous sauverai, Dmitri Fiodorovitch, mais il faut mob&#233;ir.


Mitia sursauta.


Auriez-vous cette bont&#233;, madame! s&#233;cria-t-il dun ton p&#233;n&#233;tr&#233;. Seigneur! vous sauvez un homme de la mort, du suicide Mon &#233;ternelle reconnaissance


Je vous donnerai infiniment plus de trois mille roubles! r&#233;p&#233;ta Mme Khokhlakov, qui contemplait, souriante, lenthousiasme de Mitia.


Mais il ne men faut pas tant! Jai besoin seulement de cette fatale somme, trois mille roubles; je vous offre une garantie et vous remercie. Mon plan


Assez, Dmitri Fiodorovitch, cest dit, cest fait, trancha Mme Khokhlakov, avec la modestie triomphante dune bienfaitrice. Jai promis de vous sauver et je vous sauverai, comme Belmessov. Que pensez-vous des mines dor?


Les mines dor, madame! Je ny ai jamais pens&#233;!


Mais moi, jy pense pour vous. Voil&#224; un mois que je vous observe. Quand vous passez, je me dis toujours: voil&#224; un homme &#233;nergique, dont la place est aux mines. Jai m&#234;me &#233;tudi&#233; votre d&#233;marche et je suis persuad&#233;e que vous d&#233;couvrirez des filons.


Dapr&#232;s ma d&#233;marche, madame?


Pourquoi pas? Comment, vous niez quon puisse conna&#238;tre le caract&#232;re dapr&#232;s la d&#233;marche, Dmitri Fiodorovitch? Les sciences naturelles confirment le fait. Oh! je suis r&#233;aliste. D&#232;s aujourdhui, apr&#232;s cette histoire au monast&#232;re qui ma tant affect&#233;e, je suis devenue tout &#224; fait r&#233;aliste et veux me livrer &#224; une activit&#233; pratique. Je suis gu&#233;rie du mysticisme. Assez[[117]: #_ftnref117 Titre dune nouvelle de Tourgu&#233;niev  1864.], comme dit Tourgu&#233;niev.


Mais madame, ces trois mille roubles que vous mavez promis si g&#233;n&#233;reusement


Ils ne vous &#233;chapperont pas, cest comme si vous les aviez dans votre poche. Et non pas trois mille, mais trois millions, &#224; bref d&#233;lai. Voil&#224; mon id&#233;e: vous d&#233;couvrirez des mines, vous gagnerez des millions, &#224; votre retour, vous serez devenu un homme daction capable de nous guider vers le bien. Faut-il donc tout abandonner aux Juifs? Vous construirez des &#233;difices, vous fonderez diverses entreprises, vous secourrez les pauvres et ils vous b&#233;niront. Nous sommes au si&#232;cle des voies ferr&#233;es. Vous serez connu et remarqu&#233; au minist&#232;re des Finances, dont la d&#233;tresse est, vous le savez, immense. La chute de notre monnaie fiduciaire memp&#234;che de dormir, Dmitri Fiodorovitch; on me conna&#238;t mal sous ce rapport.


Madame, madame, interrompit de nouveau Dmitri inquiet, je suivrai tr&#232;s probablement votre sage conseil Jirai peut-&#234;tre l&#224;-bas dans ces mines je reviendrai en causer avec vous; mais maintenant, ces trois mille roubles que vous mavez si g&#233;n&#233;reusement offerts, ils me lib&#233;reraient, et si possible aujourdhui Je nai pas une heure &#224; perdre.


&#201;coutez, Dmitri Fiodorovitch, en voil&#224; assez! Une question: partez-vous pour les mines dor, oui ou non? R&#233;pondez-moi cat&#233;goriquement.


Jirai, madame, ensuite Jirai o&#249; vous voudrez mais maintenant


Attendez donc!


Elle se dirigea vivement vers un magnifique bureau et fouilla dans les tiroirs avec pr&#233;cipitation.


Les trois mille roubles! pensa Mitia crisp&#233; par lattente, et cela tout de suite, sans papier, sans formalit&#233;s Quelle grandeur d&#226;me! Lexcellente femme! Si seulement elle parlait moins


Voil&#224;, s&#233;cria-t-elle rayonnante en revenant vers Mitia, voil&#224; ce que je cherchais.


C&#233;tait une petite ic&#244;ne en argent, avec un cordon, comme on en porte parfois sous le linge.


Elle vient de Kiev, Dmitri Fiodorovitch, dit Mme Khokhlakov avec respect; elle a touch&#233; les reliques de sainte Barbe, la m&#233;galomartyre. Permettez-moi de vous passer moi-m&#234;me cette petite ic&#244;ne autour du cou et de vous b&#233;nir &#224; la veille dune vie nouvelle.


Et la lui ayant pass&#233;e autour du cou, elle se mit en devoir de lajuster. Mitia, tr&#232;s g&#234;n&#233;, sinclina et lui vint en aide. Enfin, lic&#244;ne fut plac&#233;e comme il fallait.


Maintenant, vous pouvez partir, dit-elle en se rasseyant triomphante.


Madame, je suis touch&#233; et ne sais comment vous remercier de votre sollicitude; mais si vous saviez comme je suis press&#233;. Cette somme que jattends de votre g&#233;n&#233;rosit&#233; Oh! madame, puisque vous &#234;tes si bonne, si g&#233;n&#233;reuse  et Mitia eut une inspiration  permettez-moi de vous r&#233;v&#233;ler ce que, dailleurs, vous savez d&#233;j&#224; jaime une personne. Jai trahi Katia, Catherine Ivanovna, veux-je dire Oh! jai &#233;t&#233; inhumain, malhonn&#234;te, mais jen aimais une autre une femme que vous m&#233;prisez peut-&#234;tre, car vous &#234;tes au courant, mais que je ne puis abandonner, aussi ces trois mille roubles


Abandonnez tout, Dmitri Fiodorovitch, interrompit dun ton tranchant Mme Khokhlakov. Surtout les femmes. Votre but, ce sont les mines. Inutile dy mener des femmes. Plus tard, quand vous reviendrez riche et c&#233;l&#232;bre, vous trouverez une amie de c&#339;ur dans la plus haute soci&#233;t&#233;. Ce sera une jeune fille moderne, savante et sans pr&#233;jug&#233;s. &#192; cette &#233;poque pr&#233;cis&#233;ment, le f&#233;minisme se sera d&#233;velopp&#233; et la femme nouvelle appara&#238;tra


Madame, ce nest pas cela, ce nest pas cela, fit Dmitri Fiodorovitch en joignant les mains dun air suppliant.


Mais si, Dmitri Fiodorovitch, cest pr&#233;cis&#233;ment cela quil vous faut, ce dont vous &#234;tes alt&#233;r&#233; sans le savoir. Je mint&#233;resse fort au f&#233;minisme. Le d&#233;veloppement de la femme et m&#234;me son r&#244;le politique dans lavenir le plus rapproch&#233;, voil&#224; mon id&#233;al. Jai une fille, Dmitri Fiodorovitch, on loublie souvent. Jai &#233;crit l&#224;-dessus &#224; Chtch&#233;drine. Cet &#233;crivain ma ouvert de tels horizons sur la mission de la femme que je lui ai adress&#233; lann&#233;e derni&#232;re ces deux lignes: Je vous presse contre mon c&#339;ur et vous embrasse au nom de la femme moderne, continuez. Et jai sign&#233;: Une m&#232;re. Jaurais voulu signer une m&#232;re contemporaine [[118]: #_ftnref118 Nous dirions en fran&#231;ais: une m&#232;re moderne. Le traducteur a maintenu lexpression russe du jeu de mots. Le grand &#233;crivain satirique Saltykov-Chtch&#233;drine (1826-1889) dirigea pendant quelque temps, de concert avec N&#233;krassov, leContemporain, revue lib&#233;rale, qui eut maille &#224; partir avec la censure.], mais jai h&#233;sit&#233;; en fin de compte je me suis born&#233;e &#224; une m&#232;re, cest plus beau moralement, Dmitri Fiodorovitch, et le mot de contemporaine aurait pu lui rappeler le Contemporain, souvenir amer vu la censure actuelle. Mon Dieu, quavez-vous?


Madame, dit Mitia debout, les mains jointes, vous allez me faire pleurer, si vous remettez encore ce que si g&#233;n&#233;reusement


Pleurez, Dmitri Fiodorovitch, pleurez! Cest tr&#232;s bien dans la voie qui vous attend. Les larmes soulagent. Plus tard, une fois revenu de Sib&#233;rie, vous vous r&#233;jouirez avec moi


Mais permettez, hurla soudain Mitia, je vous en supplie pour la derni&#232;re fois, dites-moi si je puis recevoir de vous aujourdhui la somme promise. Sinon, quand faudra-t-il venir la chercher?


Quelle somme, Dmitri Fiodorovitch?


Mais les trois mille roubles que vous mavez si g&#233;n&#233;reusement promis.


Trois mille quoi trois mille roubles? Mais je ne les ai pas, dit-elle avec quelque surprise.


Comment? Vous avez dit que c&#233;tait comme si je les avais dans ma poche


Oh! non, vous mavez mal comprise, Dmitri Fiodorovitch. Je parlais des mines. Je vous ai promis bien plus de trois mille roubles, je me souviens maintenant, mais c&#233;taient uniquement les mines que javais en vue.


Mais largent? les trois mille roubles?


Oh! si vous comptiez sur de largent, je nen ai pas du tout en ce moment, Dmitri Fiodorovitch. Jai m&#234;me des difficult&#233;s avec mon r&#233;gisseur et je viens demprunter cinq cent roubles &#224; Mioussov. Si jen avais, dailleurs, je ne vous en donnerais pas. Dabord, je ne pr&#234;te &#224; personne. Qui d&#233;biteur a, guerre a. Mais &#224; vous particuli&#232;rement, jaurais refus&#233;, parce que je vous aime et quil sagit de vous sauver. Car il ne vous faut quune seule chose: les mines et les mines!


Oh! que le diable, hurla Mitia en donnant un violent coup de poing sur la table.


A&#239;e, a&#239;e! s&#233;cria Mme Khokhlakov, effray&#233;e, en se r&#233;fugiant &#224; lautre bout du salon.


Mitia cracha de d&#233;pit et sortit pr&#233;cipitamment. Il allait comme un fou dans les t&#233;n&#232;bres, en se frappant la poitrine &#224; la m&#234;me place que deux jours plus t&#244;t devant Aliocha, lors de leur derni&#232;re rencontre sur la route. Pourquoi se frappait-il juste &#224; la m&#234;me place? Que signifiait ce geste? Il navait encore r&#233;v&#233;l&#233; &#224; personne ce secret, pas m&#234;me &#224; Aliocha, un secret qui recelait le d&#233;shonneur, et m&#234;me sa perte et le suicide, car telle &#233;tait sa r&#233;solution au cas o&#249; il ne trouverait pas trois mille roubles pour sacquitter envers Catherine Ivanovna et &#244;ter de sa poitrine, de cette place, le d&#233;shonneur quil portait et qui torturait sa conscience. Tout cela s&#233;claircira par la suite. Apr&#232;s la ruine de son dernier espoir, cet homme si robuste fondit soudain en larmes comme un enfant. Il marchait, h&#233;b&#233;t&#233;, en essuyant ses larmes de son poing, quand soudain il heurta quelquun. Une vieille femme quil avait failli renverser poussa un cri aigu.


Seigneur, il ma presque tu&#233;e! Fais donc attention, esp&#232;ce de vaurien!


Ah! cest vous? cria Mitia en examinant la vieille dans lobscurit&#233;. C&#233;tait la domestique de Kouzma Samsonov quil avait aper&#231;ue la veille.


Et qui &#234;tes-vous, monsieur? prof&#233;ra la vieille dun autre ton, je ne vous reconnais pas.


Ne servez-vous pas chez Kouzma Samsonov?


Parfaitement Mais je ne peux pas vous reconna&#238;tre.


Dites-moi, ma bonne, est-ce quAgraf&#233;na Alexandrovna est chez vous en ce moment? Je ly ai conduite moi-m&#234;me.


Oui, monsieur, elle est rest&#233;e un instant et partie.


Comment, partie? Quand?


Elle nest pas rest&#233;e longtemps. Elle a diverti Kouzma Kouzmitch en lui faisant un conte, puis elle sest sauv&#233;e.


Tu mens, maudite! cria Mitia.


Seigneur, mon Dieu! fit la vieille.


Mais Mitia avait disparu; il courait &#224; toutes jambes vers la maison o&#249; demeurait Grouchegnka. Elle &#233;tait partie depuis un quart dheure pour Mokro&#239;&#233;. F&#233;nia &#233;tait dans la cuisine, avec sa grand-m&#232;re, la cuisini&#232;re Matrone, quand arriva le capitaine. &#192; sa vue, F&#233;nia cria de toutes ses forces.


Tu cries? fit Mitia. O&#249; est-elle?


Et sans attendre la r&#233;ponse de F&#233;nia paralys&#233;e par la peur, il tomba &#224; ses pieds.


F&#233;nia, au nom du Christ, notre Sauveur, dis-moi o&#249; elle est!


Je ne sais rien, cher Dmitri Fiodorovitch, rien du tout. Quand vous me tueriez sur place, je ne peux rien dire. Mais vous lavez accompagn&#233;e


Elle est revenue


Non, elle nest pas revenue, je le jure par tous les saints.


Tu mens! hurla Mitia. Rien qu&#224; ta frayeur, je devine o&#249; elle est


Il sortit en courant. F&#233;nia &#233;pouvant&#233;e se f&#233;licitait den &#234;tre quitte &#224; si bon compte, tout en comprenant que cela aurait pu mal tourner, sil avait eu le temps. En s&#233;chappant, il eut un geste qui &#233;tonna les deux femmes. Sur la table se trouvait un mortier avec un pilon en cuivre; Mitia, qui avait d&#233;j&#224; ouvert la porte, saisit ce pilon au vol et le fourra dans sa poche.


Seigneur, il veut tuer quelquun! g&#233;mit F&#233;nia.



IV. Dans les t&#233;n&#232;bres

O&#249; courait-il? On sen doute: O&#249; peut-elle &#234;tre, sinon chez le vieux? Elle y est all&#233;e directement de chez Samsonov, cest clair. Toute cette intrigue saute aux yeux Les id&#233;es se heurtaient dans sa t&#234;te. Il nalla pas dans la cour de Marie Kondratievna: Inutile de donner l&#233;veil, elle doit &#234;tre du complot, ainsi que Smerdiakov; tous sont achet&#233;s! Sa r&#233;solution &#233;tait prise; il fit un grand d&#233;tour, franchit la passerelle, d&#233;boucha dans une ruelle qui donnait sur les derri&#232;res, ruelle d&#233;serte et inhabit&#233;e, born&#233;e dun c&#244;t&#233; par la haie du potager voisin, de lautre, par la haute palissade qui entourait le jardin de Fiodor Pavlovitch. Il choisit pour lescalader pr&#233;cis&#233;ment la place par o&#249; avait grimp&#233;, dapr&#232;s la tradition, Elisabeth Smerdiachtcha&#239;a. Si elle a pu passer par l&#224;, songeait-il, pourquoi nen ferais-je pas autant? Dun bond, il se suspendit &#224; la palissade, fit un r&#233;tablissement et se trouva assis dessus &#224; califourchon. Tout pr&#232;s s&#233;levaient les &#233;tuves, mais il voyait de sa place les fen&#234;tres &#233;clair&#233;es de la maison. Cest cela, il y a de la lumi&#232;re dans la chambre &#224; coucher du vieux, elle y est! Et il sauta dans le jardin. Bien quil s&#251;t que Grigori et peut-&#234;tre Smerdiakov &#233;taient malades, que personne ne pouvait lentendre, il resta immobile instinctivement et pr&#234;ta loreille. Partout un silence de mort, un calme absolu, pas le moindre souffle. On nentend que le silence, ce vers lui revint &#224; la m&#233;moire: Pourvu quon ne mait pas entendu! Je pense que non. Alors il se mit &#224; marcher dans lherbe &#224; pas de loup, loreille tendue, &#233;vitant les arbres et les buissons. Il se souvenait quil y avait sous les fen&#234;tres d&#233;pais massifs de sureaux et de viornes. La porte qui donnait acc&#232;s au jardin, du c&#244;t&#233; gauche de la fa&#231;ade, &#233;tait ferm&#233;e, il le constata en passant. Enfin il atteignit les massifs et sy dissimula. Il retenait son souffle. Il faut attendre. Sils mont entendu, ils &#233;coutent &#224; pr&#233;sent Pourvu que je naille pas tousser ou &#233;ternuer!


Il attendit deux minutes. Son c&#339;ur battait, par moments il &#233;touffait presque. Ces palpitations ne cesseront pas, je ne puis plus attendre. Il se tenait dans lombre, derri&#232;re un massif &#224; moiti&#233; &#233;clair&#233;. Une viorne, comme ses baies sont rouges! murmura-t-il machinalement. &#192; pas de loup, il sapprocha de la fen&#234;tre et se dressa sur la pointe des pieds. La chambre &#224; coucher de Fiodor Pavlovitch lui apparaissait tout enti&#232;re, une petite pi&#232;ce s&#233;par&#233;e en deux par des paravents rouges, chinois, comme les appelait leur propri&#233;taire. Grouchegnka est l&#224; derri&#232;re, pensa Mitia. Il se mit &#224; examiner son p&#232;re celui-ci portait une robe de chambre en soie ray&#233;e, quil ne lui connaissait pas, avec une cordeli&#232;re termin&#233;e par des glands; le col rabattu laissait voir une chemise &#233;l&#233;gante en fine toile de Hollande, orn&#233;e de boutons en or; sa t&#234;te &#233;tait envelopp&#233;e du m&#234;me foulard rouge que lui avait vu Aliocha. Il sest fait beau. Fiodor Pavlovitch se tenait pr&#232;s de la fen&#234;tre, lair r&#234;veur. Soudain, il tourna la t&#234;te, tendit loreille et, nentendant rien, sapprocha de la table, se versa un demi-verre de cognac quil but. Puis il poussa un profond soupir et de nouveau simmobilisa quelques instants. Apr&#232;s quoi, il sen alla dun pas distrait vers la glace, releva un peu son foulard pour examiner les bleus et les escarres. Il est seul tr&#232;s probablement. Le vieillard quitta la glace, revint &#224; la fen&#234;tre. Mitia recula vivement dans lombre.


Peut-&#234;tre dort-elle d&#233;j&#224; derri&#232;re les paravents. Fiodor Pavlovitch se retira de la fen&#234;tre. Cest elle quil attend, donc elle nest pas ici; sinon, pourquoi regarderait-il dans lobscurit&#233;? Cest limpatience qui le d&#233;vore. Mitia se remit en observation. Le vieux &#233;tait assis devant la table, sa tristesse sautait aux yeux; enfin, il saccouda, la joue appuy&#233;e sur la main droite. Mitia regardait avidement. Seul, seul! Si elle &#233;tait ici, il aurait un autre air. Chose &#233;trange; il &#233;prouva soudain un d&#233;pit bizarre de ce quelle n&#233;tait pas l&#224;. Ce qui me f&#226;che, ce nest pas son absence, mais de ne pas savoir &#224; quoi men tenir, sexpliqua-t-il &#224; lui-m&#234;me. Par la suite, Mitia se rappela que son esprit &#233;tait alors extraordinairement lucide et quil se rendait compte des moindres d&#233;tails. Mais langoisse provenant de lincertitude grandissait dans son c&#339;ur. Est-elle ici, enfin, oui ou non? Soudain il se d&#233;cida, &#233;tendit le bras, frappa &#224; la fen&#234;tre. Deux coups doucement, puis trois autres plus vite: toc, toc, toc, signal convenu entre le vieillard et Smerdiakov, pour annoncer que Grouchegnka &#233;tait arriv&#233;e. Le vieillard tressaillit, leva la t&#234;te et s&#233;lan&#231;a &#224; la fen&#234;tre. Mitia rentra dans lombre. Fiodor Pavlovitch ouvrit, se pencha.


Grouchegnka, est-ce toi? dit-il dune voix tremblante. O&#249; es-tu, ma ch&#233;rie, mon ange, o&#249; es-tu? Tr&#232;s &#233;mu, il haletait.


Seul.


O&#249; es-tu donc? r&#233;p&#233;ta le vieux, le buste pench&#233; au-dehors pour regarder de tous c&#244;t&#233;s. Viens ici, je tai pr&#233;par&#233; un cadeau, viens le voir!


Lenveloppe avec les trois mille roubles.


Mais o&#249; es-tu donc? Es-tu &#224; la porte? Je vais ouvrir


Fiodor Pavlovitch risquait de tomber en regardant vers la porte qui menait au jardin; il scrutait les t&#233;n&#232;bres; il allait certainement sempresser douvrir la porte, sans attendre la r&#233;ponse de Grouchegnka. Mitia ne broncha point. La lumi&#232;re &#233;clairait nettement le profil d&#233;test&#233; du vieillard, avec sa pomme dAdam, son nez recourb&#233;, ses l&#232;vres souriant dans une attente voluptueuse. Une col&#232;re furieuse bouillonna soudain dans le c&#339;ur de Mitia: Le voil&#224;, mon rival, le bourreau de ma vie! C&#233;tait un acc&#232;s irr&#233;sistible, lemportement dont il avait parl&#233; &#224; Aliocha, lors de leur conversation dans le pavillon, en r&#233;ponse &#224; la question: Comment peux-tu dire que tu tueras ton p&#232;re?


Je ne sais pas, avait dit Mitia, peut-&#234;tre le tuerai-je, peut-&#234;tre ne le tuerai-je pas. Je crains de ne pouvoir supporter son visage &#224; ce moment-l&#224;. Je hais sa pomme dAdam, son nez, ses yeux, son sourire impudent. Il me d&#233;go&#251;te. Voil&#224; ce qui meffraie; je ne pourrai pas me contenir


Le d&#233;go&#251;t devenait intol&#233;rable. Mitia hors de lui sortit de sa poche le pilon de cuivre.



***


Dieu ma pr&#233;serv&#233; &#224; ce moment, devait dire plus tard Mitia; &#224; ce moment en effet, Grigori, souffrant, se r&#233;veilla. Avant de se coucher, il avait employ&#233; le rem&#232;de dont Smerdiakov parlait &#224; Ivan Fiodorovitch. Apr&#232;s s&#234;tre frott&#233;, aid&#233; par sa femme, avec de leau-de-vie m&#233;lang&#233;e &#224; une infusion secr&#232;te tr&#232;s forte, il but le reste de la drogue, tandis que Marthe Ignati&#232;vna r&#233;citait une pri&#232;re. Elle en prit aussi et, nayant pas lhabitude, sendormit dun sommeil de plomb &#224; c&#244;t&#233; de son mari. Tout &#224; coup, celui-ci s&#233;veilla, r&#233;fl&#233;chit un instant et, bien quil ressent&#238;t une douleur aigu&#235; dans les reins, se leva et shabilla &#224; la h&#226;te. Peut-&#234;tre se reprochait-il de dormir, la maison restant sans gardien en un temps si dangereux. Smerdiakov, &#233;puis&#233; par sa crise, gisait sans mouvement dans le cabinet voisin. Marthe Ignati&#232;vna navait pas boug&#233;; elle est lasse, pensa Grigori apr&#232;s lavoir regard&#233;e, et il sortit en geignant sur le perron. Il voulait seulement jeter un coup d&#339;il, nayant pas la force daller plus loin, tant les reins et la jambe droite lui faisaient mal. Soudain, il se rappela quil navait pas ferm&#233; &#224; clef la petite porte du jardin. C&#233;tait un homme m&#233;ticuleux, esclave de lordre &#233;tabli et des habitudes inv&#233;t&#233;r&#233;es. En boitant et avec des contorsions de douleur, il descendit le perron et se dirigea vers le jardin. En effet, la porte &#233;tait grande ouverte; il entra machinalement; avait-il cru apercevoir ou entendre quelque chose, mais en regardant &#224; gauche, il remarqua la fen&#234;tre ouverte o&#249; personne ne se tenait. Pourquoi est-ce ouvert? On nest plus en &#233;t&#233;, songea Grigori. Au m&#234;me instant, droit devant lui, &#224; quarante pas, une ombre se d&#233;pla&#231;ait rapidement, quelquun courait dans lobscurit&#233;. Seigneur! murmura-t-il, et, oubliant son lumbago, il se mit &#224; la poursuite du fugitif. Il prit par le plus court, connaissant mieux le jardin que lautre. Celui-ci se dirigea vers les &#233;tuves, les contourna, se jeta vers le mur. Grigori ne le perdait pas de vue tout en courant et atteignit la palissade, au moment o&#249; Dmitri lescaladait. Hors de lui, Grigori poussa un cri, s&#233;lan&#231;a et le saisit par une jambe. Son pressentiment ne lavait pas tromp&#233;, il le reconnut, c&#233;tait bien lui, lex&#233;crable parricide.


Parricide, glapit le vieux, mais il nen dit pas davantage et tomba foudroy&#233;. Mitia sauta de nouveau dans le jardin et se pencha vers lui. Machinalement, il se d&#233;barrassa du pilon qui tomba &#224; deux pas sur le sentier, bien en &#233;vidence. Grigori avait la t&#234;te en sang; Mitia le t&#226;ta, anxieux de savoir sil avait fracass&#233; le cr&#226;ne du vieillard ou sil lavait seulement &#233;tourdi avec le pilon. Le sang ti&#232;de ruisselait, inondant ses doigts tremblants. Il tira de sa poche le mouchoir immacul&#233; quil avait pris pour aller chez Mme Khokhlakov, et le lui appliqua sur la t&#234;te, seffor&#231;ant stupidement d&#233;tancher le sang. Le mouchoir en fut bient&#244;t imbib&#233;. Mon Dieu, &#224; quoi bon? Comment savoir ce qui en est et quimporte &#224; pr&#233;sent! Le vieux a son compte; si je lai tu&#233;, tant pis pour lui, prof&#233;ra-t-il tout haut. Alors il escalada la palissade, sauta dans la ruelle et se mit &#224; courir, tout en fourrant dans la poche de sa redingote le mouchoir ensanglant&#233; quil serrait dans sa main droite. Quelques passants se rappel&#232;rent plus tard avoir rencontr&#233; cette nuit-l&#224; un homme qui courait &#224; perdre haleine. Il se dirigea &#224; nouveau vers la maison de Mme Morozov. Apr&#232;s son d&#233;part, F&#233;nia s&#233;tait pr&#233;cipit&#233;e chez le portier, Nazaire Ivanovitch, le suppliant de ne plus laisser entrer le capitaine, ni aujourdhui, ni demain. Celui-ci, mis au courant, y consentit, mais dut monter chez la propri&#233;taire qui lavait fait appeler. Il chargea de le remplacer son neveu, un gars de vingt ans, r&#233;cemment arriv&#233; de la campagne, mais oublia de mentionner le capitaine. Le gars, qui gardait bon souvenir des pourboires de Mitia, le reconnut et lui ouvrit aussit&#244;t. En souriant, il se h&#226;ta de linformer obligeamment qu Agraf&#233;na Alexandrovna n&#233;tait pas chez elle. Mitia sarr&#234;ta.


O&#249; est-elle donc, Prochor?


Y a tant&#244;t deux heures quelle est partie pour Mokro&#239;&#233; avec Timoth&#233;e.


Pour Mokro&#239;&#233;! s&#233;cria Mitia, Mais quy va-t-elle faire?


Jpourrais pas vous dire au juste, jcrois qucest pour rejoindre un officier qui la envoy&#233; chercher en voiture.


Mitia se pr&#233;cipita comme un fou dans la maison.



V. Une d&#233;cision subite

F&#233;nia se tenait dans la cuisine avec sa grand-m&#232;re, les deux femmes sappr&#234;taient &#224; se coucher, et se fiant au portier, elles navaient pas ferm&#233; la porte. Sit&#244;t entr&#233;, Mitia saisit F&#233;nia &#224; la gorge.


Dis-moi tout de suite avec qui elle est &#224; Mokro&#239;&#233;, hurla-t-il.


Les deux femmes pouss&#232;rent un cri.


A&#239;e, je vais vous le dire, a&#239;e, cher Dmitri Fiodorovitch, je vous dirai tout, je ne cacherai rien! bredouilla F&#233;nia &#233;pouvant&#233;e. Elle est all&#233;e voir un officier.


Quel officier?


Celui qui la abandonn&#233;e, il y a cinq ans.


Dmitri l&#226;cha F&#233;nia. Il &#233;tait mortellement p&#226;le et sans voix, mais on voyait &#224; son regard quil avait tout compris &#224; demi-mot, devin&#233; jusquau moindre d&#233;tail. La pauvre F&#233;nia &#233;videmment ne pouvait sen rendre compte. Elle demeurait assise sur le coffre, toute tremblante, les bras tendus comme pour se d&#233;fendre, sans un mouvement. Les prunelles dilat&#233;es par leffroi, elle fixait Mitia qui avait les mains ensanglant&#233;es.


En route, il avait d&#251; les porter &#224; son visage pour essuyer la sueur, car le front &#233;tait tach&#233; ainsi que la joue droite. F&#233;nia risquait davoir une crise de nerfs; la vieille cuisini&#232;re, pr&#234;te &#224; perdre connaissance, ouvrait tout grands les yeux comme une folle. Dmitri sassit machinalement aupr&#232;s de F&#233;nia.


Sa pens&#233;e errait dans une sorte de stupeur. Mais tout sexpliquait; il &#233;tait au courant, Grouchegnka elle-m&#234;me lui avait parl&#233; de cet officier, ainsi que de la lettre re&#231;ue un mois auparavant. Ainsi, depuis un mois, cette intrigue s&#233;tait men&#233;e &#224; son insu, jusqu&#224; larriv&#233;e de ce nouveau pr&#233;tendant, et il navait pas song&#233; &#224; lui. Comment cela se pouvait-il? Cette question surgissait devant lui comme un monstre et le gla&#231;ait deffroi.


Soudain, oubliant quil venait deffrayer et de malmener F&#233;nia, il se mit &#224; lui parler dun ton fort doux, &#224; la questionner avec une pr&#233;cision surprenante vu l&#233;tat o&#249; il se trouvait. Bien que F&#233;nia regard&#226;t avec stupeur les mains ensanglant&#233;es du capitaine, elle r&#233;pondit avec empressement &#224; chacune de ses questions. Peu &#224; peu, elle prit m&#234;me plaisir &#224; lui exposer tous les d&#233;tails, non pour lattrister, mais comme si elle voulait de tout son c&#339;ur lui rendre service. Elle lui raconta la visite de Rakitine et dAliocha, tandis quelle faisait le guet, le salut dont sa ma&#238;tresse avait charg&#233; Aliocha pour lui, Mitia, qui devait se souvenir toujours quelle lavait aim&#233; une petite heure. Mitia sourit, ses joues sempourpr&#232;rent. F&#233;nia, chez qui la crainte avait fait place &#224; la curiosit&#233;, se risqua &#224; lui dire:


Vous avez du sang aux mains, Dmitri Fiodorovitch.


Oui, fit-il en les regardant distraitement.


Il y eut un silence prolong&#233;. Son effroi &#233;tait pass&#233;, une r&#233;solution inflexible le poss&#233;dait. Il se leva dun air pensif.


Monsieur, que vous est-il arriv&#233;? insista F&#233;nia en d&#233;signant ses mains.


Elle parlait avec commis&#233;ration, comme la personne la plus proche de lui dans son chagrin.


Cest du sang, F&#233;nia, du sang humain Mon Dieu, pourquoi lavoir vers&#233;? Il y a une barri&#232;re, d&#233;clara-t-il en regardant la jeune fille comme sil lui proposait une &#233;nigme, une barri&#232;re haute et redoutable, mais demain, au lever du soleil, Mitia la franchira Tu ne comprends pas, F&#233;nia, de quelle barri&#232;re il sagit; nimporte Demain tu apprendras tout; maintenant, adieu! Je ne serai pas un obstacle, je saurai me retirer. Vis, mon ador&#233;e tu mas aim&#233; une heure, souviens-toi toujours de Mitia Karamazov


Il sortit brusquement, laissant F&#233;nia presque plus effray&#233;e que tout &#224; lheure, quand il s&#233;tait jet&#233; sur elle.


Dix minutes plus tard, il se pr&#233;senta chez Piotr Ilitch Perkhotine, le jeune fonctionnaire &#224; qui il avait engag&#233; ses pistolets pour dix roubles. Il &#233;tait d&#233;j&#224; huit heures et demie, et Piotr Ilitch, apr&#232;s avoir pris le th&#233;, venait de mettre sa redingote pour aller jouer une partie de billard. En apercevant Mitia et son visage tach&#233; de sang, il s&#233;cria:


Mon Dieu, quavez-vous?


Voici, dit vivement Mitia, je suis venu d&#233;gager mes pistolets. Merci. Je suis press&#233;, Piotr Ilitch, veuillez faire vite.


Piotr Ilitch s&#233;tonnait de plus en plus. Mitia &#233;tait entr&#233;, une liasse de billets de banque &#224; la main, quil tenait dune fa&#231;on insolite, le bras tendu, comme pour les montrer &#224; tout le monde. Il avait d&#251; les porter ainsi dans la rue, dapr&#232;s ce que raconta ensuite le jeune domestique qui lui ouvrit. C&#233;taient des billets de cent roubles quil tenait de ses doigts ensanglant&#233;s. Piotr Ilitch expliqua plus tard aux curieux quil &#233;tait difficile d&#233;valuer la somme &#224; vue d&#339;il, il pouvait y avoir deux &#224; trois mille roubles. Quand &#224; Dmitri, sans avoir bu, il n&#233;tait pas dans son &#233;tat normal, paraissait exalt&#233;, fort distrait et en m&#234;me temps absorb&#233;, comme sil m&#233;ditait sur une question sans parvenir &#224; la r&#233;soudre. Il se h&#226;tait, r&#233;pondait avec brusquerie, dune fa&#231;on bizarre; par moments il avait lair gai et nullement afflig&#233;.


Mais quavez-vous donc? cria de nouveau Piotr Ilitch en lexaminant avec stupeur. Comment avez-vous pu vous salir ainsi; &#234;tes-vous tomb&#233;? Regardez!


Il le mena devant la glace. &#192; la vue de son visage souill&#233;, Mitia tressaillit, fron&#231;a les sourcils.


Sapristi! il ne manquait plus que cela!


Il passa les billets de sa main droite dans la gauche et tira vivement son mouchoir. Plein de sang coagul&#233;, il formait une boule qui restait coll&#233;e. Mitia le lan&#231;a &#224; terre.


Zut! Nauriez-vous pas un chiffon pour messuyer?


Alors, vous n&#234;tes pas bless&#233;? Vous feriez mieux de vous laver. Je vais vous donner de leau.


Cest parfait mais o&#249; mettrai-je cela?


Il d&#233;signait avec embarras la liasse de billets comme si c&#233;tait &#224; Piotr Ilitch de lui dire o&#249; mettre son argent.


Dans votre poche, ou bien d&#233;posez-le sur la table. Personne ny touchera.


Dans ma poche? Ah! oui, cest bien Dailleurs, tout cela na pas dimportance. Finissons-en dabord, au sujet des pistolets. Rendez-les-moi; voici largent Jen ai extr&#234;mement besoin et je nai pas une minute &#224; perdre.


Et, d&#233;tachant de la liasse le premier billet, il le tendit au fonctionnaire.


Je nai pas de quoi vous rendre. Navez-vous pas de monnaie?


Non.


Comme pris dun doute, Mitia v&#233;rifia quelques billets.


Ils sont tous pareils, d&#233;clara-t-il en regardant de nouveau Piotr Ilitch dun air interrogateur.


O&#249; avez-vous fait fortune? demanda celui-ci. Un instant, je vais envoyer mon galopin chez les Plotnikov. Ils ferment tard, ils nous donneront la monnaie. H&#233;, Micha! cria-t-il dans le vestibule.


Cest cela, chez les Plotnikov, voil&#224; une fameuse id&#233;e! fit Mitia.


Micha, reprit-il en sadressant au gamin qui venait dentrer, cours chez les Plotnikov, dis-leur que Dmitri Fiodorovitch les salue et va venir tout &#224; lheure. &#201;coute encore; quils me pr&#233;parent du champagne, trois douzaines de bouteilles, emball&#233;es comme lorsque je suis all&#233; &#224; Mokro&#239;&#233; Jen avais pris alors quatre douzaines, ajouta-t-il &#224; ladresse de Piotr Ilitch Ils sont au courant, ne te tourmente pas, Micha. Et puis quon ajoute du fromage, des p&#226;t&#233;s de Strasbourg, des lavarets fum&#233;s, du jambon, du caviar, enfin de tout ce quils ont, pour cent ou cent vingt roubles environ. Quon noublie pas de mettre des bonbons, des poires, deux ou trois past&#232;ques, non, une suffira, du chocolat, du sucre dorge, des caramels, enfin, comme lautre fois. Avec le champagne, cela doit faire dans les trois cents roubles. Noublie rien, Micha Cest bien Micha quon lappelle? demanda-t-il &#224; Piotr Ilitch.


Attendez, fit celui-ci qui lobservait avec inqui&#233;tude, il vaut mieux que vous y alliez vous-m&#234;me; Micha sembrouillerait.


Jen ai peur! Eh, Micha, moi qui voulais tembrasser pour la peine! Si tu ne tembrouilles pas, il y aura dix roubles, pour toi, va vite Quon noublie pas le champagne, puis du cognac, du vin rouge, du vin blanc, enfin tout comme la derni&#232;re fois Ils savent ce quil y avait.


&#201;coutez donc! interrompit Piotr Ilitch impatient&#233; cette fois. Que le gamin aille seulement faire de la monnaie et dire quon ne ferme pas, vous commanderez vous-m&#234;me. Donnez votre billet, et d&#233;p&#234;che-toi, Micha!


Piotr Ilitch avait h&#226;te dexp&#233;dier Micha, car le gamin restait bouche b&#233;e devant le visiteur, les yeux &#233;carquill&#233;s &#224; la vue du sang et de la liasse de billets qui tremblait entre ses doigts; il navait pas d&#251; comprendre grand-chose aux instructions de Mitia.


Et maintenant, allez vous laver, dit brusquement Piotr Ilitch. Mettez largent sur la table ou dans votre poche Cest cela. &#212;tez votre redingote.


En laidant &#224; retirer sa redingote, il sexclama de nouveau: Regardez, il y a du sang &#224; votre redingote.


Mais non. Seulement un peu &#224; la manche, et puis ici, &#224; la place du mouchoir &#231;a aura coul&#233; &#224; travers la poche, quand je me suis assis sur mon mouchoir, chez F&#233;nia, expliqua Mitia dun air confiant.


Piotr Ilitch l&#233;coutait, les sourcils fronc&#233;s.


Vous voil&#224; bien arrang&#233;, vous avez d&#251; vous battre, murmura-t-il.


Il tenait le pot &#224; eau et versait au fur et &#224; mesure. Dans sa pr&#233;cipitation, Mitia se lavait mal, ses mains tremblaient. Piotr Ilitch lui prescrivit de savonner et de frotter davantage. Il avait pris sur Mitia une sorte dascendant qui saffirmait de plus en plus. &#192; noter que ce jeune homme navait pas froid aux yeux.


Vous navez pas nettoy&#233; sous les ongles; &#224; pr&#233;sent, lavez-vous la figure, ici, pr&#232;s de la tempe, &#224; loreille Cest avec cette chemise que vous partez? O&#249; allez-vous? Toute la manche droite est tach&#233;e.


Cest vrai, dit Mitia en lexaminant.


Mettez-en une autre.


Je nai pas le temps. Mais regardez continua Mitia toujours confiant, en sessuyant et en remettant sa redingote, je vais relever la manchette comme cela, on ne la verra pas.


Dites-moi maintenant ce qui sest pass&#233;. Vous &#234;tes-vous battu de nouveau au cabaret, comme lautre fois? Avez-vous encore ross&#233; le capitaine? Piotr Ilitch &#233;voquait la sc&#232;ne dun ton de reproche. Qui avez-vous encore battu ou tu&#233;, peut-&#234;tre?


Sottises!


Comment, sottises?


Laissez-donc, fit Mitia qui se mit &#224; rire. Je viens d&#233;craser une vieille femme sur la place.


&#201;craser? Une vieille femme?


Un vieillard! corrigea Mitia qui fixa Piotr Ilitch, en riant et en criant comme si lautre &#233;tait sourd.


Que diable! un vieillard, une vieille femme Vous avez tu&#233; quelquun?


Nous nous sommes r&#233;concili&#233;s apr&#232;s nous &#234;tre collet&#233;s. Nous nous sommes quitt&#233;s bons amis. Un imb&#233;cile! Il ma s&#251;rement pardonn&#233;, &#224; pr&#233;sent Sil s&#233;tait relev&#233;, il ne maurait pas pardonn&#233;, dit Mitia en clignant de l&#339;il, mais quil aille au diable! Vous entendez, Piotr Ilitch? Laissons cela, je ne veux pas en parler pour le moment! conclut Mitia dun ton tranchant.


Ce que jen dis, cest que vous aimez &#224; vous commettre avec nimporte qui comme alors pour des bagatelles, avec ce capitaine. Vous venez de vous battre et vous courez faire la noce! Voil&#224; tout votre caract&#232;re. Trois douzaines de bouteilles de champagne! &#192; quoi bon une telle quantit&#233;?


Bravo! Donnez-moi maintenant les pistolets. Le temps presse. Je voudrais bien causer avec toi, mon cher, mais je nai pas le temps. Dailleurs, inutile, cest trop tard. Ah! o&#249; est largent, quen ai-je fait?


Il se mit &#224; fouiller dans ses poches.


Vous lavez mis vous-m&#234;me sur la table le voici. Vous laviez oubli&#233;? Vous ne semblez gu&#232;re faire attention &#224; largent. Voici vos pistolets. Cest bizarre, &#224; cinq heures, vous les engagez pour dix roubles, et maintenant vous avez combien, deux, trois mille roubles, peut-&#234;tre?


Trois, peut-&#234;tre, acquies&#231;a en riant Mitia.


Et il fourra les billets dans ses poches.


Vous allez les perdre comme &#231;a. Auriez-vous des mines dor?


Des mines dor! sexclama Mitia en &#233;clatant de rire. Voulez-vous aller aux mines, Perkhotine? Il y a ici une dame qui vous donnera trois mille roubles rien que pour vous y rendre. Elle me les a donn&#233;s, &#224; moi, tant les mines lui tiennent &#224; c&#339;ur! Vous connaissez Mme Khokhlakov?


De vue seulement, mais jai entendu parler delle. Vraiment, cest elle qui vous a fait cadeau de ces trois mille roubles? comme &#231;a, de but en blanc? senquit Piotr Ilitch en le regardant avec m&#233;fiance.


Demain, quand le soleil se l&#232;vera, quand resplendira Ph&#233;bus &#233;ternellement jeune, allez chez elle en glorifiant le Seigneur et demandez-lui si oui ou non elle me les a donn&#233;s. Renseignez-vous.


Jignore vos relations Puisque vous &#234;tes si affirmatif, il faut bien le croire Maintenant que vous avez la galette, ce nest pas la Sib&#233;rie qui vous tente S&#233;rieusement, o&#249; allez-vous?


&#192; Mokro&#239;&#233;.


&#192; Mokro&#239;&#233;? Mais il fait nuit.


Javais tout, je nai plus rien, dit tout &#224; coup Mitia.


Comment, plus rien? Vous avez des milliers de roubles, et vous appelez cela, plus rien?


Je ne parle pas dargent. Largent, je men fiche! Je parle du caract&#232;re des femmes Les femmes ont le caract&#232;re cr&#233;dule, versatile, d&#233;prav&#233;. Cest Ulysse qui le dit, il a bien raison.


Je ne vous comprends pas!


Je suis donc ivre?


Pis que &#231;a.


Moralement ivre, Piotr Ilitch, moralement Et en voil&#224; assez!


Comment? Vous chargez votre pistolet?


Je charge mon pistolet.


En effet, Mitia, ayant ouvert la bo&#238;te, prit de la poudre quil versa dans une cartouche. Avant de mettre la balle dans le canon, il lexamina &#224; la lumi&#232;re de la bougie.


Pourquoi regardez-vous cette balle? demanda Piotr Ilitch intrigu&#233;.


Comme &#231;a. Une id&#233;e qui me vient. Toi, si tu songeais &#224; te loger une balle dans le cerveau, la regarderais-tu avant de la mettre dans le pistolet?


Pourquoi la regarder?


Elle me traversera le cr&#226;ne, alors &#231;a mint&#233;resse de voir comment elle est faite Dailleurs, sottises que tout cela! Voil&#224; qui est fait, ajouta-t-il, une fois la balle introduite et cal&#233;e avec de l&#233;toupe. Mon cher Piotr Ilitch, si tu savais combien tout cela est absurde! Donne-moi un morceau de papier.


Voici.


Non, du propre, cest pour &#233;crire. Cest cela.


Et Mitia, prenant une plume, &#233;crivit vivement deux lignes, puis il plia le papier en quatre et le mit dans son gousset. Il rangea les pistolets dans la bo&#238;te quil ferma &#224; clef et garda en main. Puis il regarda Piotr Ilitch en souriant dun air pensif.


Allons, maintenant! dit-il.


O&#249; cela? Non, attendez Alors vous voulez vous loger cette balle dans le cerveau? senquit Piotr Ilitch, inquiet.


Mais non, quelle sottise! Je veux vivre, jaime la vie. Sachez-le. Jaime le blond Ph&#233;bus et sa chaude lumi&#232;re Mon cher Piotr Ilitch, saurais-tu t&#233;carter?


Comment cela?


Laisser le chemin libre &#224; l&#234;tre cher et &#224; celui que tu hais ch&#233;rir m&#234;me celui que tu ha&#239;ssais et leur dire: Dieu vous garde! Allez, passez, et moi


Et vous?


Cela suffit, allons.


Ma foi, je vais tout raconter, pour quon vous emp&#234;che de partir, d&#233;clara Piotr Ilitch en le fixant. Quallez-vous faire &#224; Mokro&#239;&#233;?


Il y a une femme l&#224;-bas, une femme En voil&#224; assez pour toi, Piotr Ilitch; motus!


&#201;coutez, bien que vous soyez sauvage, vous mavez toujours plu et je suis inquiet.


Merci, fr&#232;re. Je suis sauvage, dis-tu. Cest vrai. Je ne fais que me le r&#233;p&#233;ter: sauvage! Ah! voil&#224; Micha, je lavais oubli&#233;.


Micha accourait avec une liasse de menus billets; il annon&#231;a que tout allait bien chez les Plotnikov: on emballait les bouteilles, le poisson, le th&#233;; tout serait pr&#234;t. Mitia prit un billet de dix roubles et le tendit &#224; Piotr Ilitch, puis il en jeta un &#224; Micha.


Je vous le d&#233;fends! Je ne veux pas de &#231;a chez moi, &#231;a g&#226;te les domestiques. M&#233;nagez votre argent, pourquoi le gaspiller? Demain, vous viendrez me demander dix roubles. Pourquoi le mettez-vous toujours dans cette poche? Vous allez le perdre.


&#201;coute, mon cher, viens &#224; Mokro&#239;&#233; avec moi.


Quirais-je faire l&#224;-bas?


Veux-tu que nous vidions une bouteille, que nous buvions &#224; la vie? Jai soif, je veux boire avec toi. Nous navons jamais bu ensemble, hein?


Eh bien, allons au cabaret.


Pas le temps, mais chez les Plotnikov, dans larri&#232;re-boutique. Veux-tu que je te propose une &#233;nigme?


Faites.


Mitia tira de son gilet le petit papier et le montra &#224; Piotr Ilitch. Il y avait &#233;crit dessus lisiblement: Je me ch&#226;tie en expiation de ma vie tout enti&#232;re.


Vraiment, je vais tout dire &#224; quelquun, dit Piotr Ilitch.


Tu naurais pas le temps, mon cher, allons boire.


La boutique des Plotnikov  de riches commer&#231;ants  situ&#233;e tout pr&#232;s de chez Piotr Ilitch (au coin de la rue), &#233;tait la principale &#233;picerie de notre ville. On y trouvait de tout, comme dans les grands magasins de la capitale: du vin de la cave des Fr&#232;res I&#233;liss&#233;iev, des fruits, des cigares, du th&#233;, du caf&#233;, etc. Il y avait toujours trois commis et deux gar&#231;ons pour les courses. Notre r&#233;gion sest appauvrie, les propri&#233;taires se sont dispers&#233;s, le commerce languit, mais l&#233;picerie prosp&#232;re de plus en plus, les chalands ne manquant jamais pour ces produits. On attendait Mitia avec impatience, car on se souvenait que trois ou quatre semaines auparavant, il avait fait des emplettes pour plusieurs centaines de roubles pay&#233;s comptant (on ne lui aurait rien livr&#233; &#224; cr&#233;dit); alors comme aujourdhui, il avait en main une liasse de gros billets quil prodiguait &#224; tort et &#224; travers sans marchander ni sinqui&#233;ter de la quantit&#233; de ses achats. On disait en ville que dans son excursion avec Grouchegnka &#224; Mokro&#239;&#233; il avait dissip&#233; trois mille roubles en vingt-quatre heures et quil &#233;tait revenu de la f&#234;te sans un sou comme sa m&#232;re lavait mis au monde. Il avait engag&#233; une troupe de tziganes qui campaient alors dans nos parages et profit&#232;rent de son ivresse pour lui soutirer de largent et boire des vins fins &#224; tire-larigot. On racontait en riant qu&#224; Mokro&#239;&#233;, il avait offert le champagne aux rustres, r&#233;gal&#233; de bonbons et de p&#226;t&#233;s de Strasbourg des filles et des femmes de la campagne. On riait aussi, surtout au cabaret, mais par prudence en labsence de Mitia, en songeant que, de son propre aveu public, la seule faveur que lui avait value cette escapade avec Grouchegnka &#233;tait la permission de lui baiser le pied, et rien de plus.


Lorsque Mitia et Piotr Ilitch arriv&#232;rent &#224; la boutique, une t&#233;l&#232;gue attel&#233;e de trois chevaux, avec un tapis et des grelots, attendait d&#233;j&#224;, conduite par le cocher Andr&#233;. On avait d&#233;j&#224; emball&#233; une caisse de marchandises et lon nattendait plus que larriv&#233;e de Mitia pour la fermer et la mettre en place. Piotr Ilitch s&#233;tonna.


Do&#249; vient cette tro&#239;ka? demanda-t-il.


En allant chez toi, jai rencontr&#233; Andr&#233; et je lui ai dit de venir droit ici. Il ny a pas de temps &#224; perdre! La derni&#232;re fois, jai fait route avec Timoth&#233;e, mais aujourdhui, il ma devanc&#233; avec une magicienne. Andr&#233;, serons-nous bien en retard?


Ils nous pr&#233;c&#233;deront dune heure tout au plus, se h&#226;ta de r&#233;pondre Andr&#233;, un cocher dans la force de l&#226;ge, roux et sec. Je sais comment va Timoth&#233;e, je men vais vous mener autrement vite, Dmitri Fiodorovitch. Ils nauront pas une heure davance!


Cinquante roubles de pourboire, si nous navons quune heure de retard.


Jen r&#233;ponds, Dmitri Fiodorovitch.


Mitia, tout en sagitant, donna des ordres dune fa&#231;on &#233;trange, sans suite. Piotr Ilitch jugea &#224; propos dintervenir.


Pour quatre cents roubles, exactement comme lautre fois, commandait Mitia. Quatre douzaines de bouteilles de champagne, pas une de moins.


Pourquoi une telle quantit&#233;, &#224; quoi bon? Halte! sexclama Piotr Ilitch. Que contient cette caisse? Est-ce possible quil y en ait pour quatre cents roubles?


Les commis, qui sempressaient avec des intonations doucereuses, lui expliqu&#232;rent aussit&#244;t quil ny avait dans cette premi&#232;re caisse quune demi-douzaine de bouteilles de champagne et tout ce quil fallait pour commencer, hors-d&#339;uvre, bonbons, etc. Les principales denr&#233;es seraient exp&#233;di&#233;es &#224; part, comme lautre fois, dans une t&#233;l&#232;gue &#224; trois chevaux, qui arriverait une heure au plus apr&#232;s Dmitri Fiodorovitch.


Pas plus tard quune heure, et mettez le plus possible de bonbons et de caramels; les filles aiment &#231;a, l&#224;-bas, insista Mitia.


Des caramels, soit. Mais, pourquoi quatre douzaines de bouteilles? Une seule suffit, dit Piotr Ilitch presque en col&#232;re.


Il se mit &#224; marchander, &#224; exiger une facture, ne sauva pourtant quune centaine de roubles. On tomba daccord que les marchandises livr&#233;es ne montaient qu&#224; trois cents roubles.


Apr&#232;s tout, que le diable temporte! s&#233;cria-t-il, comme se ravisant. Quest-ce que &#231;a peut bien me faire? Jette largent, sil ne ta rien co&#251;t&#233;!


Viens ici, l&#233;sineur, avance, ne te f&#226;che pas! dit Mitia en lentra&#238;nant dans larri&#232;re-boutique. On va nous servir &#224; boire. Jaime les gentils gar&#231;ons comme toi.


Mitia sassit devant une petite table recouverte dune serviette malpropre. Piotr Ilitch prit place en face de lui et lon apporta du champagne. On demanda si ces messieurs ne voulaient pas des hu&#238;tres, les premi&#232;res hu&#238;tres re&#231;ues tout r&#233;cemment.


Au diable les hu&#238;tres! Je nen mange pas, et dailleurs, je ne veux rien prendre, r&#233;pondit grossi&#232;rement Piotr Ilitch.


Pas de temps pour les hu&#238;tres, observa Mitia; dailleurs, je nai pas dapp&#233;tit. Sais-tu, mon ami, que je nai jamais aim&#233; le d&#233;sordre?


Mais qui donc laime? Mis&#233;ricorde! Trois douzaines de bouteilles de champagne pour des croquants, il y a de quoi gendarmer nimporte qui.


Ce nest pas de &#231;a que je veux parler, mais de lordre sup&#233;rieur. Il nexiste pas en moi, cet ordre Du reste, tout est fini, inutile de saffliger. Il est trop tard. Toute ma vie fut d&#233;sordonn&#233;e, il est temps de lordonner. Je fais des calembours, hein?


Tu divagues plut&#244;t.


Gloire au Tr&#232;s-Haut dans le monde,

Gloire au Tr&#232;s-Haut en moi!


Ces vers, ou plut&#244;t ces larmes, se sont &#233;chapp&#233;s un jour de mon &#226;me. Oui, cest moi qui les ai faits mais pas en tra&#238;nant le capitaine par la barbe


Pourquoi parles-tu du capitaine?


Je nen sais rien. Quimporte! Tout finit, tout aboutit au m&#234;me total.


Tes pistolets me poursuivent.


Quimporte encore! Bois et laisse l&#224; tes r&#234;veries. Jaime la vie, je lai trop aim&#233;e, jusquau d&#233;go&#251;t. En voil&#224; assez. Buvons &#224; la vie, mon cher. Pourquoi suis-je content de moi? Je suis vil, ma bassesse me tourmente, mais je suis content de moi. Je b&#233;nis la cr&#233;ation, je suis pr&#234;t &#224; b&#233;nir Dieu et ses &#339;uvres, mais il faut d&#233;truire un insecte malfaisant, pour lemp&#234;cher de g&#226;ter la vie des autres Buvons &#224; la vie, fr&#232;re! Quy a-t-il de plus pr&#233;cieux? Buvons aussi &#224; la reine des reines!


Soit! Buvons &#224; la vie et &#224; ta reine!


Ils vid&#232;rent un verre. Mitia, malgr&#233; son exaltation, &#233;tait triste. Il paraissait en proie &#224; un lourd souci.


Micha cest Micha? Eh! mon cher, viens ici, bois ce verre en lhonneur de Ph&#233;bus aux cheveux dor qui se l&#232;vera demain


&#192; quoi bon lui offrir? s&#233;cria Piotr Ilitch, irrit&#233;.


Laisse, je le veux.


Hum!


Micha but, salua, sortit.


Il se souviendra plus longtemps de moi. Une femme, jaime une femme! Quest-ce que la femme? La reine de la terre! Je suis triste, Piotr Ilitch. Tu te rappelles Hamlet: Je me sens triste, bien triste, Horatio H&#233;las, le pauvre Yorick [[119]: #_ftnref119Hamlet, V, I.]! Cest peut-&#234;tre moi, Yorick. Justement, je suis maintenant Yorick, et ensuite un cr&#226;ne.


Piotr Ilitch l&#233;coutait en silence; Mitia se tut &#233;galement.


Quel chien avez-vous l&#224;? demanda-t-il dun air distrait au commis, en remarquant dans un coin un joli petit &#233;pagneul aux yeux noirs.


Cest l&#233;pagneul de Varvara Alex&#233;ievna, notre patronne, r&#233;pondit le commis; elle la oubli&#233; ici, il faudra le ramener chez elle.


Jen ai vu un pareil au r&#233;giment fit Mitia, dun air r&#234;veur, mais il avait une patte de derri&#232;re cass&#233;e Piotr Ilitch, je voulais te demander: as-tu jamais vol&#233;?


Pourquoi cette question?


Comme &#231;a vois-tu, le bien dautrui, ce quon prend dans la poche? Je ne parle pas du Tr&#233;sor, tout le monde le pille, et toi aussi, bien s&#251;r


Va-ten au diable!


As-tu jamais d&#233;rob&#233;, dans la poche, le porte-monnaie de quelquun?


Jai chip&#233; une fois vingt kopeks &#224; ma m&#232;re, quand javais neuf ans. Je les ai pris tout doucement sur la table et les ai serr&#233;s dans ma main.


Et alors?


On navait rien vu. Je les ai gard&#233;s trois jours, puis jai eu honte, jai avou&#233; et je les ai rendus.


Et alors?


On ma donn&#233; le fouet, naturellement. Mais toi, est-ce que tu as vol&#233;?


Oui, dit Mitia en clignant de l&#339;il dun air malin.


Et quoi donc?


Vingt kopeks &#224; ma m&#232;re, javais neuf ans, je les ai rendus au bout de trois jours.


Et il se leva.


Dmitri Fiodorovitch, il faudrait se h&#226;ter, cria Andr&#233; &#224; la porte de la boutique.


Tout est pr&#234;t? Partons! Encore un mot et &#224; Andr&#233; un verre de vodka, puis du cognac, tout de suite! Cette bo&#238;te (avec les pistolets) sous le si&#232;ge. Adieu, Piotr Ilitch, ne garde pas mauvais souvenir de moi.


Mais tu reviens demain?


Oui, sans faute.


Monsieur veut-il r&#233;gler? intervint le commis.


R&#233;gler? Mais certainement!


Il tira de nouveau de sa poche une liasse de billets, en jeta trois sur le comptoir et sortit. Tous laccompagn&#232;rent en le saluant et en lui souhaitant bon voyage. Andr&#233;, enrou&#233; par le cognac quil venait dabsorber, monta sur le si&#232;ge. Mais au moment o&#249; Mitia sinstallait, F&#233;nia se dressa devant lui. Elle accourait essouffl&#233;e, joignit les mains et se jeta &#224; ses pieds:


Dmitri Fiodorovitch, ne perdez pas ma ma&#238;tresse! Et moi qui vous ai tout racont&#233;! Ne lui faites pas de mal, &#224; lui, cest son premier amour. Il est revenu de Sib&#233;rie pour &#233;pouser Agraf&#233;na Alexandrovna Ne brisez pas une vie!


H&#233;, h&#233;, voil&#224; le mot de l&#233;nigme! murmura Piotr Ilitch, il va y avoir du grabuge l&#224;-bas! Dmitri Fiodorovitch, donne-moi tout de suite tes pistolets si tu veux &#234;tre un homme, tu entends?


Mes pistolets! Attends, mon cher, je les jetterai en route dans une mare. F&#233;nia, l&#232;ve-toi, ne reste pas &#224; mes pieds. Dor&#233;navant Mitia, ce sot, ne perdra plus personne. &#201;coute, F&#233;nia, cria-t-il une fois assis, je tai offens&#233;e tout &#224; lheure, pardonne-moi Si tu refuses, tant pis, je men fiche! En route Andr&#233;, et vivement!


Andr&#233; fit claquer son fouet, la clochette tinta.


Au revoir, Piotr Ilitch! &#192; toi ma derni&#232;re larme!


Il nest pas ivre; pourtant, quelles sornettes il d&#233;bite! pensa Piotr Ilitch. Il avait lintention de rester pour surveiller lexp&#233;dition du reste des provisions, se doutant quon allait tromper Mitia, mais soudain, f&#226;ch&#233; contre lui-m&#234;me, il cracha de d&#233;pit et partit jouer au billard.


Cest un imb&#233;cile, mais un bon gar&#231;on, se disait-il en chemin. Jai entendu parler de cet ancien officier de Grouchegnka. Sil est arriv&#233; Ah! ces pistolets! Mais que diable! Suis-je son mentor? &#192; leur aise! Dailleurs, il ne se passera rien, ce sont des braillards. Une fois so&#251;ls, ils se battront, puis se r&#233;concilieront. Sont-ce des hommes daction? Que veut-il dire, ce je m&#233;carte, je me ch&#226;tie? Non, il ny aura rien! &#201;tant ivre, au cabaret, il a tenu vingt fois des propos de ce style. Maintenant, il est ivre moralement. Suis-je son mentor? Il a d&#251; se battre, il avait le visage ensanglant&#233;. Avec qui? Son mouchoir aussi est plein de sang. Pouah! il est rest&#233; chez moi sur le plancher Zut!


Il arriva au cabaret de fort m&#233;chante humeur et commen&#231;a aussit&#244;t une partie, ce qui le d&#233;rida. Il en joua une autre et raconta que Dmitri Karamazov &#233;tait de nouveau en fonds, quil lui avait vu en mains dans les trois mille roubles, que le gaillard &#233;tait reparti pour Mokro&#239;&#233; faire la f&#234;te avec Grouchegnka. Ses auditeurs l&#233;cout&#232;rent avec curiosit&#233; et dun air s&#233;rieux. On cessa m&#234;me de jouer.


Trois mille roubles? O&#249; les aurait-il pris?


On le questionna. La nouvelle que cet argent venait de Mme Khokhlakov fut accueillie avec scepticisme.


Naurait-il pas d&#233;valis&#233; le vieux?


Trois mille roubles! Cest louche.


Il sest vant&#233; &#224; haute voix quil tuerait son p&#232;re, tous ici lont entendu. Il parlait de trois mille roubles


Piotr Ilitch devint soudain laconique. Il ne dit pas un mot du sang qui souillait le visage et les mains de Mitia, et dont en venant il avait lintention de parler. On commen&#231;a une troisi&#232;me partie; peu &#224; peu, la conversation se d&#233;tourna de Mitia; la partie termin&#233;e, Piotr Ilitch neut plus envie de jouer, posa sa queue et partit, sans souper comme il en avait eu lintention. Sur la place, il demeura perplexe, songea &#224; se rendre imm&#233;diatement chez Fiodor Pavlovitch pour sinformer sil n&#233;tait rien arriv&#233;. Non, d&#233;cida-t-il, je nirai pas pour une bagatelle r&#233;veiller la maison et faire du scandale. Que diable, suis-je leur mentor?


Il sen retournait chez lui fort mal dispos&#233;, quand soudain, il se rappela F&#233;nia: Sapristi, jaurais d&#251; linterroger, songea-t-il d&#233;pit&#233;, je saurais tout. Et il &#233;prouva brusquement une impatience et un d&#233;sir si vif de lui parler et de se renseigner qu&#224; mi-chemin, il fit un d&#233;tour vers la maison de Mme Morozov o&#249; demeurait Grouchegnka. Arriv&#233; &#224; la porte coch&#232;re, il frappa et le coup qui r&#233;sonna dans la nuit le d&#233;grisa, tout en lirritant. Personne ne r&#233;pondit, tout le monde dormait dans la maison. Je vais faire du scandale! songea-t-il avec malaise; mais, loin de sen aller, il frappa de plus belle. Le bruit r&#233;sonna dans toute la rue. Il faudra bien quon mouvre! se disait-il, exasp&#233;r&#233; contre lui-m&#234;me, tandis quil redoublait ses coups.



VI. Cest moi qui arrive!

Cependant, Dmitri Fiodorovitch volait vers Mokro&#239;&#233;. La distance &#233;tait de vingt verstes environ, et la tro&#239;ka dAndr&#233; galopait de fa&#231;on &#224; la franchir en une heure et quart. La rapidit&#233; de la course rafra&#238;chit Mitia. Lair &#233;tait vif, le ciel &#233;toil&#233;. C&#233;tait la m&#234;me nuit, peut-&#234;tre la m&#234;me heure, o&#249; Aliocha, &#233;treignant la terre, jurait avec transport de laimer toujours. L&#226;me de Mitia &#233;tait trouble, et malgr&#233; son anxi&#233;t&#233;, il navait de pens&#233;e &#224; ce moment que pour son idole quil voulait revoir une derni&#232;re fois. Son c&#339;ur nh&#233;sita pas une minute. On croira difficilement que ce jaloux n&#233;prouvait aucune jalousie envers ce personnage nouveau, ce rival surgi brusquement. Il nen e&#251;t pas &#233;t&#233; de m&#234;me pour nimporte quel autre, dans le sang duquel il e&#251;t peut-&#234;tre tremp&#233; ses mains, mais envers le premier amant, il ne ressentait &#224; pr&#233;sent ni haine jalouse, ni animosit&#233; daucune sorte; il est vrai quil ne lavait pas encore vu. Cest leur droit incontestable, cest son premier amour, elle ne la pas oubli&#233; apr&#232;s cinq ans, elle na donc aim&#233; que lui tout le temps, pourquoi suis-je venu me mettre &#224; la traverse? Que viens-je faire ici? &#201;carte-toi, Mitia, laisse la route libre! Dailleurs, tout est fini maintenant, m&#234;me sans cet officier


Voil&#224; en quels termes il e&#251;t pu exprimer ses sensations, sil avait pu raisonner. Mais il en &#233;tait incapable. Sa r&#233;solution &#233;tait n&#233;e spontan&#233;ment; elle avait &#233;t&#233; con&#231;ue, adopt&#233;e avec toutes ses cons&#233;quences d&#232;s les premi&#232;res paroles de F&#233;nia. Pourtant, il &#233;prouvait un trouble douloureux: la r&#233;solution ne lui avait pas donn&#233; le calme. Trop de souvenirs le tourmentaient. Par moments, cela lui semblait &#233;trange; lui-m&#234;me avait &#233;crit sa sentence: Je me ch&#226;tie et jexpie; le papier &#233;tait dans sa poche, le pistolet charg&#233;; il avait d&#233;cid&#233; den finir demain au premier rayon de Ph&#233;bus aux cheveux dor; cependant, il ne pouvait rompre avec son accablant pass&#233; et cette id&#233;e faisait son d&#233;sespoir. Un moment, il eut envie de faire arr&#234;ter, de descendre, de prendre son pistolet et den finir sans attendre le jour. Mais ce ne fut quun &#233;clair. La tro&#239;ka d&#233;vorait lespace, et &#224; mesure quil approchait du but, elle seule le poss&#233;dait de plus en plus et bannissait de son c&#339;ur les pens&#233;es fun&#232;bres. Il d&#233;sirait tant la voir, ne f&#251;t-ce quen passant et de loin! Je verrai comment elle se comporte maintenant avec lui, son premier amour; il ne men faut pas davantage. Jamais il navait ressenti tant damour pour cette femme fatale, un sentiment nouveau, in&#233;prouv&#233;, qui allait jusqu&#224; limploration, jusqu&#224; dispara&#238;tre devant elle! Et je dispara&#238;trai! prof&#233;ra-t-il soudain dans une sorte dextase.


On roulait depuis une heure environ. Mitia se taisait et Andr&#233;, gar&#231;on bavard pourtant, navait pas dit un mot, comme sil craignait de parler, se bornant &#224; stimuler ses chevaux bais, efflanqu&#233;s, mais fringants. Soudain, Mitia s&#233;cria avec une vive inqui&#233;tude:


Andr&#233;, et sils dorment?


Jusqualors, il ny avait pas song&#233;.


&#199;a se pourrait bien, Dmitri Fiodorovitch.


Mitia fron&#231;a les sourcils: il accourait avec de tels sentiments et on dormait elle aussi, peut-&#234;tre avec lui La col&#232;re bouillonna dans son c&#339;ur.


Fouette, Andr&#233;, vivement!


Peut-&#234;tre quils ne sont pas encore couch&#233;s, sugg&#233;ra Andr&#233; apr&#232;s un silence. Tout &#224; lheure, Timoth&#233;e disait quy avait comme &#231;a nombreuse compagnie.


Au relais?


Non, &#224; lauberge, chez les Plastounov.


Je sais. Comment, une nombreuse compagnie? Qui est-ce?


Cette nouvelle inattendue inqui&#233;tait fort Mitia.


Dapr&#232;s Timoth&#233;e, ce sont tous des messieurs: deux de la ville, jignore lesquels, puis deux &#233;trangers, et peut-&#234;tre encore un autre. Para&#238;t quils jouent aux cartes.


Aux cartes?


Alors peut-&#234;tre bien quils ne dorment pas encore. Il doit &#234;tre onze heures, au plus.


Fouette, Andr&#233;, fouette, r&#233;p&#233;ta nerveusement Mitia.


Je vous demanderais bien quelque chose, monsieur, reprit Andr&#233; au bout dun moment, si je ne craignais point de vous f&#226;cher.


Que veux-tu?


Tout &#224; lheure, F&#233;dossia Marcovna vous a suppli&#233; &#224; genoux de ne pas faire de mal &#224; sa ma&#238;tresse et encore &#224; un autre Alors, nest-ce pas, comme je vous conduis l&#224;-bas Pardonnez-moi, monsieur, par conscience, jai peut-&#234;tre bien dit une sottise.


Mitia le prit brusquement par les &#233;paules.


Tu es voiturier, nest-ce pas?


Oui.


Alors, tu sais quil faut laisser le chemin libre. Parce quon est cocher, a-t-on le droit d&#233;craser le monde pour passer? Non, cocher, il ne faut pas &#233;craser le monde, il ne faut pas g&#226;ter la vie dautrui; si tu las fait, si tu as bris&#233; la vie de quelquun, ch&#226;tie-toi, disparais!


Mitia parlait au comble de lexaltation. Andr&#233;, malgr&#233; son &#233;tonnement, poursuivit la conversation.


Cest vrai, Dmitri Fiodorovitch, vous avez raison, il ne faut tourmenter personne, les b&#234;tes non plus, ce sont aussi des cr&#233;atures du bon Dieu. Les chevaux, par exemple, y a des cochers qui les brutalisent sans raison; rien ne les arr&#234;te; ils vont un train denfer.


En enfer, interrompit Mitia avec un brusque &#233;clat de rire. Andr&#233;, &#226;me simple, dis-moi, demanda-t-il en le saisissant de nouveau par les &#233;paules, dapr&#232;s toi, Dmitri Fiodorovitch Karamazov ira-t-il en enfer, oui ou non?


Je ne sais pas, cela d&#233;pend de vous Voyez-vous, monsieur, quand le Fils de Dieu mourut sur la croix, il alla droit en enfer et d&#233;livra tous les damn&#233;s. Et lenfer g&#233;mit &#224; la pens&#233;e quil ne viendrait plus de p&#233;cheurs. Notre Seigneur dit alors &#224; lenfer: Ne g&#233;mis pas, enfer, tu h&#233;bergeras des grands seigneurs, des ministres, des juges, des richards, et tu seras de nouveau rempli comme tu le fus toujours, jusqu&#224; ce que je revienne. Telles furent ses paroles


Voil&#224; une belle l&#233;gende populaire! Fouette le cheval de gauche, Andr&#233;!


Voil&#224;, monsieur, ceux &#224; qui lenfer est destin&#233;; quant &#224; vous, nous vous regardons comme un petit enfant Vous avez beau &#234;tre violent, le Seigneur vous pardonnera &#224; cause de votre simplicit&#233;.


Et toi, Andr&#233;, me pardonnes-tu?


Moi? Mais vous ne mavez rien fait.


Non, pour tous, toi seul, pour les autres, maintenant, sur la route, me pardonnes-tu? Parle, &#226;me simple!


Oh! monsieur, comme vous parlez dr&#244;lement! Savez-vous que vous me faites peur!


Mitia nentendit pas. Il priait avec exaltation.


Seigneur, re&#231;ois-moi dans mon iniquit&#233;, mais ne me juge pas. Laisse-moi entrer sans jugement, car je me suis condamn&#233; moi-m&#234;me, ne me juge pas, car je taime, mon Dieu! Je suis vil, mais je taime: en enfer m&#234;me, si tu my envoies, je proclamerai mon amour pour l&#233;ternit&#233;. Mais laisse-moi achever daimer ici-bas encore cinq heures, jusquau lever de ton soleil Car jaime la reine de mon &#226;me, je ne puis memp&#234;cher de laimer. Tu me vois tout entier. Je tomberai &#224; genoux devant elle Tu as raison, lui dirai-je, de poursuivre ton chemin Adieu, oublie ta victime, naie aucune inqui&#233;tude!


Mokro&#239;&#233;! cria Andr&#233;, en montrant le village de son fouet.


&#192; travers lobscurit&#233; bl&#234;me apparaissait la masse noire des constructions qui s&#233;tendaient sur un espace consid&#233;rable. Le bourg de Mokro&#239;&#233; comptait deux mille &#226;mes, mais &#224; cette heure tout dormait; seules de rares lumi&#232;res trouaient lombre.


Vite, Andr&#233;, vite, jarrive, s&#233;cria Mitia, comme en d&#233;lire.


On ne dort pas! fit de nouveau Andr&#233; en d&#233;signant lauberge des Plastounov situ&#233;e &#224; lentr&#233;e et dont les six fen&#234;tres sur la rue &#233;taient &#233;clair&#233;es.


On ne dort pas! Fais du bruit, Andr&#233;, va au galop, fais tinter les grelots. Que tout le monde sache qui arrive! Cest moi, moi en personne! sexclama Mitia de plus en plus excit&#233;.


Andr&#233; mit sa tro&#239;ka au galop et arriva avec fracas au bas du perron, o&#249; il arr&#234;ta lattelage fourbu. Mitia sauta &#224; terre. Juste &#224; ce moment, le patron de lauberge, pr&#234;t &#224; se coucher, eut la curiosit&#233; de regarder qui arrivait &#224; cette allure.


Tryphon Borissytch, cest toi?


Le patron se pencha, regarda, descendit vivement, obs&#233;quieux et enchant&#233;.


Dmitri Fiodorovitch, vous voici de nouveau?


Ce Tryphon Borissytch &#233;tait un gaillard trapu, robuste, dont le visage un peu bouffi affectait avec les moujiks de Mokro&#239;&#233; des airs implacables, mais savait prendre lexpression la plus obs&#233;quieuse quand il flairait une aubaine. Il portait la blouse russe &#224; col rabattu et avait du foin dans ses bottes, mais ne songeait qu&#224; s&#233;lever encore. Il tenait la moiti&#233; des paysans dans ses griffes. Il louait de la terre aux gros propri&#233;taires, en achetait m&#234;me et la faisait travailler par les pauvres diables en amortissement de leur dette, dont ils ne pouvaient jamais se lib&#233;rer. Sa d&#233;funte moiti&#233; lui avait laiss&#233; quatre filles; lune, d&#233;j&#224; veuve, vivait chez son p&#232;re avec ses deux enfants en bas &#226;ge et travaillait pour lui &#224; la journ&#233;e. La seconde &#233;tait mari&#233;e &#224; un fonctionnaire, dont on voyait parmi dautres, &#224; lauberge, la photographie minuscule, en uniforme et en &#233;paulettes. Les deux cadettes mettaient, lors de la f&#234;te communale ou pour aller en visite, des robes &#224; la mode bleu ciel ou vertes, avec une tra&#238;ne longue dune aune, mais le lendemain, lev&#233;es d&#232;s laube comme de coutume, elles balayaient les chambres, vidaient les eaux, nettoyaient les chambres des voyageurs. Bien quil e&#251;t d&#233;j&#224; fait sa pelote, Tryphon Borissytch aimait fort &#224; ran&#231;onner les f&#234;tards. Il se rappelait quun mois auparavant, la bombance de Dmitri Fiodorovitch avec Grouchegnka lui avait rapport&#233;, en un jour, pr&#232;s de trois cents roubles, et il laccueillait maintenant avec un joyeux empressement, flairant une nouvelle aubaine rien qu&#224; la fa&#231;on dont Mitia avait abord&#233; le perron.


Alors, comme &#231;a, Dmitri Fiodorovitch, vous voici de nouveau parmi nous?


Un instant, Tryphon Borissytch! Dabord, o&#249; est-elle?


Agraf&#233;na Alexandrovna? devina aussit&#244;t le patron en lui jetant un regard p&#233;n&#233;trant. Elle est ici


Avec qui? Avec qui?


Avec des voyageurs Il y a un fonctionnaire, qui doit &#234;tre Polonais, dapr&#232;s sa fa&#231;on de parler, cest lui qui la envoy&#233; chercher; puis un autre, son camarade ou son compagnon de route, qui sait? Ils sont en civil


Et ils font bombance? Ce sont des richards?


Bombance! Cest des pas grand-chose, Dmitri Fiodorovitch.


Des pas grand-chose? Et les autres?


Deux messieurs de la ville qui se sont arr&#234;t&#233;s en revenant de Tcherna&#239;a. Le plus jeune est un parent de M. Mioussov, jai oubli&#233; son nom Vous devez conna&#238;tre lautre, M. Maximov, ce propri&#233;taire qui est all&#233; en p&#232;lerinage &#224; votre monast&#232;re.


Cest tout?


Cest tout.


Suffit, Tryphon Borissytch, dis-moi maintenant, que fait-elle?


Elle vient darriver, elle est avec eux.


Est-elle gaie? Elle rit?


Non, pas trop Elle para&#238;t m&#234;me sennuyer. Elle passait la main dans les cheveux du plus jeune.


Le Polonais, lofficier?


Mais il nest ni jeune, ni officier; non, pas &#224; lui, au neveu de Mioussov jai oubli&#233; son nom.


Kalganov?


Oui, cest &#231;a, Kalganov.


Cest bien, je verrai. On joue aux cartes?


Ils ont jou&#233;, puis ils ont pris du th&#233;. Le fonctionnaire a demand&#233; des liqueurs.


Suffit, Tryphon Borissytch, suffit, mon cher, je prendrai moi-m&#234;me une d&#233;cision. Y a-t-il des tziganes?


On nentend plus parler deux, Dmitri Fiodorovitch, les autorit&#233;s les ont chass&#233;s. Mais il y a des Juifs qui jouent de la cithare et du violon. Il est tard, mais on peut quand m&#234;me les faire venir.


Cest &#231;a, envoie-les chercher. Et les filles, peut-on les faire lever, Marie surtout, St&#233;panide, Ir&#232;ne? Deux cents roubles pour le ch&#339;ur!


Pour cette somme, je ferai lever tout le village, bien quils pioncent tous &#224; cte heure. Mais a-t-on id&#233;e de gaspiller largent pour de pareilles brutes! Vous avez donn&#233; des cigares &#224; nos gars et maintenant, ils empestent, les coquins! Quant aux filles, elles ont toutes des poux. Je ferai plut&#244;t lever gratis les miennes qui viennent de se coucher, je men vas les r&#233;veiller &#224; coups de pied et elles vous chanteront tout ce que vous voudrez. Dire que vous avez offert du champagne aux manants!


Tryphon Borissytch avait tort de plaindre Mitia. Lautre fois, il lui avait chip&#233; une demi-douzaine de bouteilles de champagne et gard&#233; un billet de cent roubles ramass&#233; sous la table.


Tryphon Borissytch, jai d&#233;pens&#233; ici plus dun millier de roubles, te rappelles-tu?


Certes, comment loublier, vous avez bien laiss&#233; trois mille roubles chez nous.


Eh bien, jarrive avec autant, cette fois, regarde.


Et il mit sous le nez du patron sa liasse de billets de banque.


&#201;coute et saisis bien: dans une heure arriveront du vin, des provisions, des bonbons; il faudra porter tout cela en haut. De m&#234;me la caisse qui est dans la voiture; quon louvre tout de suite et quon serve le champagne Surtout quil y ait des filles, Marie en premier lieu.


Il sortit de dessous le si&#232;ge la bo&#238;te aux pistolets.


Voici ton compte, Andr&#233;! Quinze roubles pour la course et cinquante pour boire pour ton d&#233;vouement. Rappelle-toi le barine Karamazov!


Jai peur, monsieur, cinq roubles de pourboire suffisent, je ne prendrai pas davantage. Tryphon Borissytch en sera t&#233;moin. Pardonnez-moi mes sottes paroles


De quoi as-tu peur? demanda Mitia en le toisant. Eh bien, puisque cest comme &#231;a, va-ten au diable! cria-t-il en lui jetant cinq roubles. Maintenant, Tryphon Borissytch, conduis-moi doucement l&#224; o&#249; je pourrai voir sans &#234;tre vu. O&#249; sont-ils? dans la chambre bleue?


Tryphon Borissytch regarda Mitia avec appr&#233;hension, mais sex&#233;cuta docilement; il le mena dans le vestibule, entra dans une salle contigu&#235; &#224; celle o&#249; se tenait la compagnie et en retira la bougie. Puis il introduisit Mitia et le pla&#231;a dans un coin do&#249; il pouvait observer &#224; son aise le groupe qui ne le voyait pas. Mais Mitia ne put regarder longtemps; d&#232;s quil aper&#231;ut Grouchegnka, son c&#339;ur se mit &#224; battre, sa vue se troubla. Elle &#233;tait dans un fauteuil, pr&#232;s de la table. &#192; c&#244;t&#233; delle, sur le canap&#233;, le jeune et beau Kalganov; elle lui tenait la main et riait, tandis que, sans la regarder, il parlait dun air d&#233;pit&#233; &#224; Maximov, assis en face de la jeune femme. Sur le canap&#233;, lui; sur une chaise, &#224; c&#244;t&#233;, un autre inconnu. Celui qui se pr&#233;lassait sur le canap&#233; fumait la pipe; c&#233;tait un petit homme corpulent, large de visage, lair contrari&#233;. Son compagnon parut &#224; Mitia dune taille fort &#233;lev&#233;e; mais il ne put en voir davantage, le souffle lui manquait. Il ne resta pas une minute, d&#233;posa la bo&#238;te sur la commode et, le c&#339;ur d&#233;faillant, entra dans la chambre bleue.


A&#239;e! g&#233;mit Grouchegnka qui lavait aper&#231;u la premi&#232;re.



VII. Celui dautrefois

Mitia sapprocha &#224; grands pas de la table.


Messieurs, commen&#231;a-t-il &#224; haute voix, mais en b&#233;gayant &#224; chaque mot, je ce nest rien, nayez pas peur! Ce nest rien, dit-il en se tournant vers Grouchegnka qui, pench&#233;e du c&#244;t&#233; de Kalganov, se cramponnait &#224; son bras, je je voyage aussi. Je men irai le matin venu. Messieurs, est-ce quun voyageur peut rester avec vous dans cette chambre, jusquau matin seulement?


Ces derni&#232;res paroles sadressaient au personnage ob&#232;se assis sur le canap&#233;. Celui-ci retira gravement sa pipe de ses l&#232;vres et dit dun ton s&#233;v&#232;re:


Panie[[120]: #_ftnref120 Vocatif de pan, monsieur, en polonais.], nous sommes ici en particulier. Il y a dautres chambres.


Cest vous, Dmitri Fiodorovitch, s&#233;cria Kalganov. Prenez place, soyez le bienvenu!


Bonjour, ami cher et incomparable! Je vous ai toujours estim&#233;, r&#233;pliqua Mitia avec un joyeux empressement, en lui tendant la main par-dessus la table.


A&#239;e, vous mavez bris&#233; les doigts, dit Kalganov en riant.


Cest sa mani&#232;re de serrer la main, observa gaiement Grouchegnka avec un sourire timide.


Elle avait compris &#224; lair de Mitia quil ne ferait pas de tapage et lobservait avec une curiosit&#233; m&#234;l&#233;e dinqui&#233;tude. Quelque chose en lui la frappait, dailleurs elle ne sattendait pas &#224; une telle attitude de sa part.


Bonjour, dit dun ton doucereux le propri&#233;taire foncier Maximov.


Mitia se tourna vers lui.


Bonjour, vous voil&#224; aussi, &#231;a me fait plaisir. Messieurs, messieurs, je (Il sadressa de nouveau au pan &#224; la pipe, le prenant pour le principal personnage.) Jai voulu passer mes derni&#232;res heures dans cette chambre o&#249; jai ador&#233; ma reine! Pardonne-moi, panie! Je suis accouru et jai fait serment Oh! nayez crainte, cest ma derni&#232;re nuit! Buvons amicalement, panie! On va nous servir du vin Jai apport&#233; ceci. (Il sortit sa liasse de billets.) Je veux de la musique, du bruit, comme lautre fois Mais le ver inutile qui rampe &#224; terre va dispara&#238;tre! Je me rappellerai ce moment de joie dans ma derni&#232;re nuit.


Il suffoquait; il aurait voulu dire beaucoup de choses, mais ne prof&#233;rait que de bizarres exclamations. Le pan impassible regardait tour &#224; tour Mitia, sa liasse de billets et Grouchegnka; il paraissait perplexe.


Jezeli powolit moja Kr&#244;lowa, commen&#231;a-t-il.


Mais Grouchegnka linterrompit.


Ce quils magacent avec leur jargon! Assieds-toi, Mitia. Quest-ce que tu racontes, toi aussi! Ne me fais pas peur, je ten prie. Tu le promets? Oui; alors, je suis contente de te voir.


Moi, te faire peur? s&#233;cria Mitia en levant les bras. Oh! passez, passez! Je ne suis pas un obstacle!


Soudain, sans quon sy attend&#238;t, il se laissa tomber sur une chaise et fondit en larmes, la t&#234;te tourn&#233;e vers le mur et se cramponnant au dossier.


Allons, &#231;a recommence! dit Grouchegnka dun ton de reproche. Il vient comme &#231;a chez moi, il me tient des discours et je ne comprends rien &#224; ce quil dit. Une fois, il sest mis &#224; pleurer, voil&#224; que &#231;a recommence. Quelle honte! Pourquoi pleures-tu? Sil y avait de quoi, encore! ajouta-t-elle dun air &#233;nigmatique, en appuyant sur les derniers mots.


Je je ne pleure pas Allons, bonjour!


Il se retourna et se mit &#224; rire, pas de son rire saccad&#233; habituel, mais dun long rire contenu, nerveux, qui le secouait tout entier.


&#199;a continue Sois donc plus gai! Je suis tr&#232;s contente que tu sois venu, Mitia, entends-tu, tr&#232;s contente. Je veux quil reste avec nous, dit-elle imp&#233;rieusement en sadressant au personnage qui occupait le canap&#233;. Je le veux, et sil sen va, je men irai! ajouta-t-elle, les yeux &#233;tincelants.


Les d&#233;sirs de ma reine sont des ordres! d&#233;clara le pan en baisant la main de Grouchegnka. Je prie le pan de se joindre &#224; nous! dit-il gracieusement &#224; Mitia.


Celui-ci se leva dans lintention de d&#233;biter une nouvelle tirade, mais il resta court et dit seulement:


Buvons, panie!


Tout le monde &#233;clata de rire.


Et moi qui croyais quil allait encore discourir! fit Grouchegnka. Tu entends, Mitia, reste tranquille. Tu as bien fait dapporter du champagne, jen boirai, je ne puis souffrir les liqueurs. Mais tu as encore mieux fait d&#234;tre venu toi-m&#234;me, car on sennuie ferme ici Tu comptes faire la noce? Cache ton argent dans ta poche! O&#249; as-tu trouv&#233; cela?


Les billets que Mitia tenait froiss&#233;s dans sa main attiraient lattention, surtout des Polonais; il les fourra rapidement dans sa poche et rougit. &#192; ce moment, le patron apporta sur un plateau une bouteille d&#233;bouch&#233;e et des verres. Mitia saisit la bouteille, mais il &#233;tait si confus quil ne sut quen faire. Ce fut Kalganov qui remplit les verres &#224; sa place.


Encore une bouteille! cria Mitia au patron et, oubliant de trinquer avec le pan quil avait si solennellement invit&#233; &#224; boire, il vida son verre sans attendre.


Sa physionomie changea aussit&#244;t: de solennelle, de tragique, elle devint enfantine. Il parut shumilier, sabaisser. Il regardait tout le monde avec une joie timide, avec de petits rires nerveux, de lair reconnaissant dun petit chien rentr&#233; en gr&#226;ce apr&#232;s une faute. Il semblait avoir tout oubli&#233; et riait tout le temps en regardant Grouchegnka dont il s&#233;tait rapproch&#233;. Puis il examina aussi les deux Polonais. Celui du canap&#233; le frappa par son air digne, son accent et surtout sa pipe. Eh bien, quoi, il fume la pipe, cest parfait! songea Mitia. Le visage un peu ratatin&#233; du pan presque quadrag&#233;naire, son nez minuscule encadr&#233; par des moustaches cir&#233;es qui lui donnaient lair impertinent, parurent tout naturels &#224; Mitia. M&#234;me la m&#233;chante perruque faite en Sib&#233;rie, qui lui couvrait b&#234;tement les tempes, ne l&#233;tonna gu&#232;re: &#199;a doit lui convenir, se dit-il. Lautre pan, plus jeune, assis pr&#232;s du mur, regardait la compagnie dun air provocant, &#233;coutait la conversation dans un silence d&#233;daigneux; il ne surprit Mitia que par sa taille fort &#233;lev&#233;e, contrastant avec celle du pan assis sur le canap&#233;. Il songea aussi que ce g&#233;ant devait &#234;tre lami et lacolyte du pan &#224; la pipe, quelque chose comme son garde du corps, et que le petit commandait sans doute au grand. Mais tout cela paraissait &#224; Mitia naturel et indiscutable. Le petit chien navait plus lombre de jalousie. Sans avoir encore rien compris au ton &#233;nigmatique de Grouchegnka, il voyait quelle &#233;tait gracieuse envers lui et quelle lui avait pardonn&#233;. Il la regardait boire en se p&#226;mant daise. Le silence g&#233;n&#233;ral le surprit pourtant et il se mit &#224; examiner la compagnie dun air interrogateur: Quattendons-nous? Pourquoi restons-nous l&#224; &#224; ne rien faire? semblait dire son regard.


Ce vieux radoteur nous fait bien rire, dit soudain Kalganov en d&#233;signant Maximov, comme sil e&#251;t devin&#233; la pens&#233;e de Mitia.


Mitia les consid&#233;ra lun apr&#232;s lautre, puis &#233;clata de son rire bref et sec.


Ah, bah!


Oui. Figurez-vous quil pr&#233;tend que tous nos cavaliers ont &#233;pous&#233;, dans les ann&#233;es vingt, des Polonaises; cest absurde, nest-ce pas?


Des Polonaises? reprit Mitia enchant&#233;.


Kalganov comprenait fort bien les relations de Mitia avec Grouchegnka, il devinait celles du pan, mais cela ne lint&#233;ressait gu&#232;re, Maximov seul loccupait. Cest par hasard quil &#233;tait venu avec lui dans cette auberge o&#249; il avait fait la connaissance des Polonais. Il &#233;tait all&#233; une fois chez Grouchegnka, &#224; qui il avait d&#233;plu. &#192; pr&#233;sent, elle s&#233;tait montr&#233;e caressante envers lui avant larriv&#233;e de Mitia, mais il y demeurait insensible. &#194;g&#233; de vingt ans, &#233;l&#233;gamment v&#234;tu, Kalganov avait un gentil visage, de beaux cheveux blonds, de charmants yeux bleus &#224; lexpression pensive et parfois au-dessus de son &#226;ge, bien quil e&#251;t par moments des allures enfantines, ce qui ne le g&#234;nait nullement. En g&#233;n&#233;ral, il &#233;tait fort original et m&#234;me capricieux, mais toujours c&#226;lin. Parfois, son visage prenait une expression concentr&#233;e; il vous regardait et vous &#233;coutait tout en paraissant absorb&#233; dans un r&#234;ve int&#233;rieur. Tant&#244;t il faisait preuve de mollesse, dindolence, tant&#244;t il sagitait pour la cause la plus futile.


Figurez-vous que je le tra&#238;ne apr&#232;s moi depuis quatre jours, poursuivit Kalganov en pesant un peu sur les mots, mais sans aucune fatuit&#233;. Depuis que votre fr&#232;re la repouss&#233; de la voiture, vous vous souvenez. Je me suis alors int&#233;ress&#233; &#224; lui et lai emmen&#233; &#224; la campagne, mais il ne dit que des sottises &#224; vous faire honte. Je le ram&#232;ne


 Pan polskiej pani nie widzial[[121]: #_ftnref121 Monsieur na pas vu de Polonaises.], et dit des choses qui ne sont pas, d&#233;clara le pan &#224; la pipe.


Mais jai &#233;t&#233; mari&#233; &#224; une Polonaise, r&#233;pliqua en riant Maximov.


Oui, mais avez-vous servi dans la cavalerie? Cest delle que vous parliez. &#202;tes-vous cavalier? intervint Kalganov.


Ah! oui, est-il cavalier? Ha! ha! cria Mitia qui &#233;tait tout oreilles et fixait chaque interlocuteur comme sil en attendait des merveilles.


Non, voyez-vous, dit Maximov en se tournant vers lui, je veux parler de ces panienki, qui, d&#232;s quelles ont dans&#233; une mazurka avec un de nos uhlans, sautent sur ses genoux comme des chattes blanches sous les yeux et avec le consentement de p&#232;re et m&#232;re Le lendemain, le uhlan va faire sa demande en mariage et le tour est jou&#233; hi! hi!


Pan lajdak[[122]: #_ftnref122 Ce monsieur est un mis&#233;rable.], grommela le pan &#224; la haute taille en croisant les jambes.


Mitia ne remarqua que son &#233;norme botte cir&#233;e &#224; la semelle &#233;paisse et sale. Dailleurs, les deux Polonais avaient une tenue plut&#244;t malpropre.


Bon, un mis&#233;rable! Pourquoi des injures? dit Grouchegnka irrit&#233;e.


Pani Agrippina, le pan na connu en Pologne que des filles de basse condition, et non des jeunes filles nobles.


Mozesz a to rachowac[[123]: #_ftnref123 Tu peux en &#234;tre s&#251;r.], fit d&#233;daigneusement le pan aux longues jambes.


Encore! Laissez-le parler! Pourquoi emp&#234;cher les gens de parler? Il dit des choses amusantes, r&#233;pliqua Grouchegnka.


Je nemp&#234;che personne, pani, fit observer le pan &#224; la perruque avec un regard expressif; apr&#232;s quoi il se remit &#224; fumer.


Kalganov s&#233;chauffa de nouveau comme sil sagissait dune affaire importante.


Non, non, le pan a dit vrai. Maximov nest pas all&#233; en Pologne, comment peut-il en parler? Vous ne vous &#234;tes pas mari&#233; en Pologne?


Non, cest dans la province de Smolensk. Ma future y avait dabord &#233;t&#233; amen&#233;e par un uhlan, escort&#233;e de sa m&#232;re, dune tante et dune parente avec un grand fils, des Polonais pur sang et il me la c&#233;d&#233;e. C&#233;tait un lieutenant, un fort gentil gar&#231;on. Il voulait dabord l&#233;pouser, mais il y renon&#231;a, car elle &#233;tait boiteuse


Alors vous avez &#233;pous&#233; une boiteuse? sexclama Kalganov.


Oui. Tous deux me dissimul&#232;rent la chose. Je croyais quelle sautillait et que c&#233;tait de joie


La joie de vous &#233;pouser? cria Kalganov dune voix sonore.


Parfaitement. Mais c&#233;tait pour une cause toute diff&#233;rente. Une fois mari&#233;s, le m&#234;me soir, elle mavoua tout et me demanda pardon. En sautant une mare, dans son enfance, elle s&#233;tait estropi&#233;e, hi! hi!


Kalganov &#233;clata dun rire enfantin et se laissa tomber sur le canap&#233;. Grouchegnka riait aussi. Mitia &#233;tait au comble du bonheur.


Il ne ment plus maintenant, dit Kalganov &#224; Mitia. Il a &#233;t&#233; mari&#233; deux fois, cest de sa premi&#232;re femme quil parle; la seconde sest enfuie et vit encore, le saviez-vous?


Vraiment? dit Mitia en se tournant vers Maximov dun air fort surpris.


Oui, jai eu ce d&#233;sagr&#233;ment, elle sest sauv&#233;e avec un Moussi&#233;. Elle avait, au pr&#233;alable, fait transf&#233;rer mon bien &#224; son nom. Tu es un homme instruit, me dit-elle, tu trouveras toujours de quoi manger. Puis elle ma plant&#233; l&#224;. Un respectable eccl&#233;siastique ma dit un jour &#224; ce sujet: Si ta premi&#232;re femme boitait, la seconde avait le pied par trop l&#233;ger. Hi! hi!


Savez-vous, dit vivement Kalganov, que sil ment, cest uniquement pour faire plaisir; il ny a l&#224; nulle bassesse. Il marrive par instants de laimer. Il est vil, mais avec franchise. Quen pensez-vous? Un autre savilit par int&#233;r&#234;t, mais lui, cest par naturel Par exemple, il pr&#233;tend que Gogol la mis en sc&#232;ne dans les &#194;mes mortes[[124]: #_ftnref124 Les &#194;mes mortes, 1&#232;re partie, ch. IV, Tchitchikov est le h&#233;ros du c&#233;l&#232;bre po&#232;me de Gogol  1842.]. Vous vous rappelez, on y voit le propri&#233;taire foncier Maximov fouett&#233; par Nozdriov, qui est poursuivi pour offense personnelle au propri&#233;taire Maximov, avec des verges, en &#233;tat divresse. Il pr&#233;tend que cest de lui quil sagit et quon la fouett&#233;. Est-ce possible? Tchitchikov voyageait vers 1830, au plus tard, de sorte que les dates ne concordent pas. Il na pu &#234;tre fouett&#233;, &#224; cette &#233;poque.


Lexcitation de Kalganov, difficile &#224; expliquer, nen &#233;tait pas moins sinc&#232;re. Mitia prenait franchement son parti.


Apr&#232;s tout, si, on la fouett&#233;! dit-il en riant.


Ce nest pas quon mait fouett&#233;, mais comme &#231;a, intervint Maximov.


Quentends-tu par comme &#231;a? As-tu &#233;t&#233; fouett&#233;, oui ou non?


- Ktora godzina, panie[[125]: #_ftnref125 Quelle heure est-il, Monsieur?]? demanda dun air dennui le pan &#224; la pipe au pan aux longues jambes.


Celui-ci haussa les &#233;paules; aucun deux navait de montre.


Laissez donc parler les autres! Si vous vous ennuyez, ce nest pas une raison pour imposer silence &#224; tout le monde, fit Grouchegnka dun air agressif.


Mitia commen&#231;ait &#224; comprendre. Le pan r&#233;pondit cette fois avec une irritation visible.


Panie, ja nic nie mowie przeciw, nic nie powiedzilem [[126]: #_ftnref126 Je ne my oppose pas, je nai rien dit.].


Cest bien, continue, cria-t-elle &#224; Maximov. Pourquoi vous taisez-vous tous?


Mais il ny a rien &#224; raconter, ce sont des b&#234;tises, reprit Maximov avec satisfaction et en minaudant un peu; dans Gogol, tout cela est all&#233;gorique, car ses noms sont tous symboliques: Nozdriov ne sappelait pas Nozdriov, mais Nossov; quant &#224; Kouvchinnikov, &#231;a ne ressemble pas du tout, car il avait nom Chkvorniez. F&#233;nardi sappelait bien ainsi, seulement ce n&#233;tait pas un Italien, mais un Russe, P&#233;trov; mamselle F&#233;nardi &#233;tait jolie dans son maillot, sa jupe de paillettes courtes, et elle a bien pirouett&#233;, mais pas quatre heures, seulement quatre minutes et enchant&#233; tout le monde.


Mais pourquoi ta-t-on fouett&#233;? hurla Kalganov.


&#192; cause de Piron, r&#233;pondit Maximov.


Quel Piron? dit Mitia.


Mais le c&#233;l&#232;bre &#233;crivain fran&#231;ais Piron. Nous avions bu, en nombreuse compagnie, dans un cabaret, &#224; cette m&#234;me foire. On mavait invit&#233;, et je me mis &#224; citer des &#233;pigrammes: Cest toi, Boileau, quel dr&#244;le de costume! Boileau r&#233;pond quil va au bal masqu&#233;, cest-&#224;-dire au bain, hi! hi! et ils prirent cela pour eux. Et moi den citer vite une autre, mordante et bien connue des gens instruits:


Tu es Sapho et moi Phaon, jen conviens,

Mais &#224; mon grand chagrin

De la mer tu ignores le chemin[[127]: #_ftnref127 Batiouchkov, Madrigal &#224; une nouvelle Sapho  1809.].


Ils soffens&#232;rent encore davantage et me dirent des sottises; par malheur, pensant arranger les choses, je leur contai comment Piron, qui ne fut pas re&#231;u &#224; lAcad&#233;mie, fit graver sur son tombeau cette &#233;pitaphe pour se venger:


Ci-g&#238;t Piron qui ne fut rien,

Pas m&#234;me acad&#233;micien.


Cest alors quils me fustig&#232;rent.


Mais pourquoi, pourquoi?


&#192; cause de mon savoir. Il y a bien des motifs pour lesquels on peut fouetter un homme, conclut sentencieusement Maximov.


Assez, cest idiot, jen ai plein le dos; moi qui croyais que ce serait dr&#244;le! trancha Grouchegnka.


Mitia seffara et cessa de rire. Le pan aux longues jambes se leva et se mit &#224; marcher de long en large, de lair arrogant dun homme qui sennuie dans une compagnie qui nest pas la sienne.


Comme il marche! fit Grouchegnka dun air m&#233;prisant.


Mitia sinqui&#233;ta; de plus, il avait remarqu&#233; que le pan &#224; la pipe le regardait avec irritation.


Panie, s&#233;cria-t-il, buvons!


Il invita aussi lautre qui se promenait et remplit trois verres de champagne.


&#192; la Pologne, panowie[[128]: #_ftnref128 Messieurs.], je bois &#224; votre Pologne!


Bardzo mi to milo, panie, wypijem[[129]: #_ftnref129 Cela mest tr&#232;s agr&#233;able, Monsieur; buvons.], dit le pan &#224; la pipe dun air important, mais affable.


Et lautre pan aussi; comment sappelle-t-il? Prenez un verre, Jasnie Wielmozny[[130]: #_ftnref130 Illustrissime.].


Pan Wrublewski, souffla lautre.


Pan Wrublewski sapprocha de la table en se dandinant.


&#192; la Pologne, panowie, hourra! cria Mitia en levant son verre.


Ils trinqu&#232;rent. Mitia remplit de nouveau les trois verres.


Maintenant, &#224; la Russie, panowie, et soyons fr&#232;res.


Verse-nous-en aussi, dit Grouchegnka, je veux boire &#224; la Russie.


Moi aussi, fit Kalganov.


Et moi donc, appuya Maximov, je boirai &#224; la vieille petite grand-maman.


Nous allons tous boire &#224; sa sant&#233;, cria Mitia. Patron, une bouteille!


On apporta les trois bouteilles qui restaient.


&#192; la Russie! hourra!


Tous burent, sauf les panowie. Grouchegnka vida son verre dun trait.


Eh bien! Panowie, cest ainsi que vous &#234;tes?


Pan Wrublewski prit son verre, l&#233;leva et dit dune voix aigu&#235;:


&#192; la Russie dans ses limites de 1772!


&#212; to bardzo pi&#231;knie! [[131]: #_ftnref131 Voil&#224; qui va bien.] approuva lautre pan.


Tous deux vid&#232;rent leurs verres.


Vous &#234;tes des imb&#233;ciles, panowie! dit brusquement Mitia.


Panie! sexclam&#232;rent les deux Polonais en se dressant comme des coqs. Pan Wrublewski surtout &#233;tait indign&#233;.


Ale nie mozno mice slabosc do swego kraju? [[132]: #_ftnref132 Peut-on ne pas aimer son pays?]


Silence! Pas de querelle! cria imp&#233;rieusement Grouchegnka en tapant du pied.


Elle avait le visage enflamm&#233;, les yeux &#233;tincelants. Leffet du vin se faisait sentir. Mitia prit peur.


Panowie, pardonnez. Cest ma faute. Pan Wrublewski, je ne le ferai plus!


Mais tais-toi donc, assieds-toi, imb&#233;cile! ordonna Grouchegnka.


Tout le monde sassit et se tint coi.


Messieurs, je suis cause de tout! reprit Mitia, qui navait rien compris &#224; la sortie de Grouchegnka. Eh bien, quallons-nous faire pour nous &#233;gayer?


En effet, on semb&#234;te ici, dit nonchalamment Kalganov.


Si lon jouait aux cartes, comme tout &#224; lheure hi! hi!


Aux cartes? Bonne id&#233;e! approuva Mitia Si les panowie y consentent.


Pozno, panie[[133]: #_ftnref133 Il est tard, Monsieur.], r&#233;pondit de mauvaise gr&#226;ce le pan &#224; la pipe.


Cest vrai, appuya pan Wrublewski.


Quels tristes convives! sexclama Grouchegnka d&#233;pit&#233;e. Ils distillent lennui et veulent limposer aux autres. Avant ton arriv&#233;e, Mitia, ils nont pas souffl&#233; mot, ils faisaient les fiers.


Ma d&#233;esse, r&#233;pliqua le pan &#224; la pipe, co mowisz to sie stanie. Widze nielaskie, jestem smutny. Jestem gotow[[134]: #_ftnref134 Tu dis vrai. Cest ta froideur qui me rend triste. Je suis pr&#234;t.], dit-il &#224; Mitia.


Commence, panie, dit celui-ci en d&#233;tachant de sa liasse deux billets de cent roubles quil mit sur la table. Je veux te faire gagner beaucoup dargent. Prends les cartes et tiens la banque!


Il faut jouer avec les cartes du patron, dit gravement le petit pan.


To najlepsz y sposob[[135]: #_ftnref135 Cela vaut mieux.], approuva pan Wrublewski.


Les cartes du patron, soit! Cest tr&#232;s bien, panowie! Des cartes.


Le patron apporta un jeu de cartes cachet&#233; et annon&#231;a &#224; Mitia que les filles se rassemblaient, que les Juifs allaient bient&#244;t venir, mais que la charrette aux provisions n&#233;tait pas encore arriv&#233;e. Mitia courut aussit&#244;t dans la chambre voisine pour donner des ordres. Il ny avait encore que trois filles, et Marie n&#233;tait pas encore l&#224;. Il ne savait trop que faire et prescrivit seulement de distribuer aux filles les friandises et les bonbons de la caisse.


Et de la vodka pour Andr&#233;! ajouta-t-il, je lai offens&#233;.


Cest alors que Maximov, qui lavait suivi, le toucha &#224; l&#233;paule en chuchotant:


Donnez-moi cinq roubles, je voudrais jouer aussi, hi! hi!


Parfaitement. En voil&#224; dix. Si tu perds, reviens me trouver


Tr&#232;s bien, murmura tout joyeux Maximov, qui rentra au salon.


Mitia revint peu apr&#232;s et sexcusa de s&#234;tre fait attendre. Les panowie avaient d&#233;j&#224; pris place et d&#233;cachet&#233; le jeu, lair beaucoup plus aimable et presque gracieux. Le petit pan fumait une nouvelle pipe et se pr&#233;parait &#224; battre les cartes; son visage avait quelque chose de solennel.


Na miejsca, panowie! [[136]: #_ftnref136 &#192; vos places, Messieurs.] s&#233;cria pan Wrublewski.


Je ne veux plus jouer, d&#233;clara Kalganov, jai d&#233;j&#224; perdu cinquante roubles tout &#224; lheure.


Le pan a &#233;t&#233; malheureux, mais la chance peut tourner, insinua le pan &#224; la pipe.


Combien y a-t-il en banque? demanda Mitia.


Slucham, pante, moze sto, moze dwiescie[[137]: #_ftnref137 Peut-&#234;tre cent roubles, peut-&#234;tre deux cents.], autant que tu voudras ponter.


Un million! dit Mitia en riant.


Le capitaine a peut-&#234;tre entendu parler de pan Podwysocki?


Quel Podwysocki?


&#192; Varsovie, la banque tient tous les enjeux. Survint Podwysocki, il voit des milliers de pi&#232;ces dor, il ponte. Le banquier dit: Panie Podwysocki, joues-tu avec de lor, ou na honor? [[138]: #_ftnref138 Sur lhonneur.]  Na honor, panie, dit Podwysocki.  Tant mieux. Le banquier coupe, Podwysocki ramasse les pi&#232;ces dor. Attends, panie, dit le banquier. Il ouvre un tiroir et lui donne un million: Prends, voil&#224; ton compte! La banque &#233;tait dun million.  Je lignorais, dit Podwysocki.  Panie Podwysocki, fit le banquier, nous avons jou&#233; tous les deux na honor. Podwysocki prit le million.


Ce nest pas vrai, dit Kalganov.


Panie Kalganov, w slachetnoj kompanji tak mowic nieprzystoi[[139]: #_ftnref139 En bonne compagnie, on ne parle pas sur ce ton.].


Comme si un joueur polonais allait donner comme &#231;a un million! sexclama Mitia, mais il se reprit aussit&#244;t. Pardon, panie, jai de nouveau tort, certainement, il donnera un million na honor, lhonneur polonais. Voici dix roubles sur le valet.


Et moi un rouble sur la dame de c&#339;ur, la jolie petite panienka, d&#233;clara Maximov, et, comme pour la dissimuler aux regards, il sapprocha de la table et fit dessus un signe de croix.


Mitia gagna, le rouble aussi.


Je double! cria Mitia.


Et moi, encore un petit rouble, un simple petit rouble, murmura b&#233;atement Maximov, enchant&#233; davoir gagn&#233;.


Perdu! cria Mitia. Je double!


Il perdit encore.


Arr&#234;tez-vous, dit tout &#224; coup Kalganov.


Mitia doublait toujours sa mise, mais perdait &#224; chaque coup. Et les petits roubles gagnaient toujours.


Tu as perdu deux cents roubles, panie. Est-ce que tu pontes encore? demanda le pan &#224; la pipe.


Comment, d&#233;j&#224; deux cents? Soit, encore deux cents!


Mitia allait poser les billets sur la dame, lorsque Kalganov la couvrit de sa main.


Assez! cria-t-il de sa voix sonore.


Quavez-vous? fit Mitia.


Assez, je ne veux pas! Vous ne jouerez plus.


Pourquoi?


Parce que. Cessez, allez-vous-en! Je ne vous laisserai plus jouer.


Mitia le regardait avec &#233;tonnement.


Laisse, Mitia, il a peut-&#234;tre raison; tu as d&#233;j&#224; beaucoup perdu, prof&#233;ra Grouchegnka dun ton singulier.


Les deux panowie se lev&#232;rent, dun air tr&#232;s offens&#233;.


Zartujesz, panie? [[140]: #_ftnref140 Tu plaisantes?] fit le plus petit en fixant s&#233;v&#232;rement Kalganov.


Jak pan smisz to robic? [[141]: #_ftnref141 Que faites-vous, de quel droit?] semporta &#224; son tour Wrublewski.


Pas de cris, pas de cris! Ah! les coqs dInde! s&#233;cria Grouchegnka.


Mitia les regardait tous &#224; tour de r&#244;le; il lut sur le visage de Grouchegnka une expression qui le frappa, en m&#234;me temps quune id&#233;e nouvelle et &#233;trange lui venait &#224; lesprit.


Pani Agrippina! commen&#231;a le petit pan rouge de col&#232;re.


Tout &#224; coup, Mitia sapprocha de lui et le frappa &#224; l&#233;paule.


Jasnie Wielmozny, deux mots.


Czego checs, panie? [[142]: #_ftnref142 Que d&#233;sires-tu?]


Passons dans la pi&#232;ce voisine, je veux te dire deux mots qui te feront plaisir.


Le petit pan s&#233;tonna et regarda Mitia avec appr&#233;hension; mais il consentit aussit&#244;t, &#224; condition que pan Wrublewski laccompagnerait.


Cest ton garde du corps? Soit, quil vienne aussi, sa pr&#233;sence est dailleurs n&#233;cessaire Allons, panowie!


O&#249; allez-vous? demanda Grouchegnka inqui&#232;te.


Nous reviendrons dans un instant, r&#233;pondit Mitia.


Son visage respirait la r&#233;solution et le courage, il avait un tout autre air quune heure auparavant, &#224; son arriv&#233;e. Il conduisit les panowie non dans la pi&#232;ce &#224; droite o&#249; se rassemblait le ch&#339;ur, mais dans une chambre &#224; coucher, encombr&#233;e de malles, de coffres, avec deux grands lits et une montagne doreillers. Dans un coin, une bougie br&#251;lait sur une petite table. Le pan et Mitia sy install&#232;rent vis-&#224;-vis lun de lautre, pan Wrublewski &#224; c&#244;t&#233; deux, les mains derri&#232;re le dos. Les Polonais avaient lair s&#233;v&#232;re, mais intrigu&#233;.


Czem mogie panu sluz yc? [[143]: #_ftnref143 Quy a-t-il pour le service de Monsieur?] murmura le plus petit.


Je serai bref, panie; voici de largent  il exhiba sa liasse -, si tu veux trois mille roubles, prends-les et va-ten.


Le pan le regardait attentivement.


Trz y tysiace, panie? [[144]: #_ftnref144 Trois mille, Monsieur?] Il &#233;changea un coup d&#339;il avec Wrublewski.


Trois mile, panowie, trois mille! &#201;coute, je vois que tu es un homme avis&#233;. Prends trois mille roubles et va-ten au diable avec Wrublewski, entends-tu? Mais tout de suite, &#224; linstant m&#234;me et pour toujours! Tu sortiras par cette porte. Je te porterai ton pardessus ou ta pelisse. On attellera pour toi une tro&#239;ka, et bonsoir, hein?


Mitia attendait la r&#233;ponse avec assurance. Le visage du pan prit une expression des plus d&#233;cid&#233;es.


Et les roubles?


Voici, panie: cinq cents roubles darrhes, tout de suite et deux mille cinq cents demain &#224; la ville. Je jure sur lhonneur que tu les auras, fall&#251;t-il les prendre sous terre!


Les Polonais &#233;chang&#232;rent un nouveau regard. Le visage du plus petit devint hostile.


Sept cents, sept cents tout de suite! ajouta Mitia, sentant que laffaire tournait mal. Eh bien, panie, tu ne me crois pas? Je ne puis te donner les trois milles roubles &#224; la fois. Tu reviendrais demain aupr&#232;s delle. Dailleurs, je ne les ai pas sur moi, ils sont en ville, balbutia-t-il, perdant courage &#224; chaque mot, ma parole, dans une cachette


Un vif sentiment damour-propre brilla sur le visage du petit pan.


Cz ynie potrzebujesz jeszcze czego? [[145]: #_ftnref145 Cest tout ce que tu veux?] demanda-t-il ironiquement. Fi! quelle honte! Il cracha de d&#233;go&#251;t. Pan Wrublewski limita.


Tu craches, panie, fit Mitia, d&#233;sol&#233; de son &#233;chec, parce que tu penses tirer davantage de Grouchegnka. Vous &#234;tes des idiots tous les deux!


Jestem do z ywego dotkniety! [[146]: #_ftnref146 Je suis extr&#234;mement offens&#233;!] dit le petit pan, rouge comme une &#233;crevisse.


Au comble de lindignation, il sortit de la chambre avec Wrublewski qui se dandinait. Mitia les suivit tout confus. Il craignait Grouchegnka, pressentant que le pan allait se plaindre. Cest ce qui arriva. Dun air th&#233;&#226;tral, il se campa devant Grouchegnka et r&#233;p&#233;ta:


Pani Agrippina, jestem do z ywego dotkniety!


Mais Grouchegnka, comme piqu&#233;e au vif, perdit patience, et rouge de col&#232;re:


Parle russe, tu memb&#234;tes avec ton polonais! Tu parlais russe autrefois, laurais-tu oubli&#233; en cinq ans?


Pani Agrippina


Je mappelle Agraf&#233;na, je suis Grouchegnka! Parle russe si tu veux que je t&#233;coute!


Le pan suffoqu&#233; bredouilla avec emphase, en &#233;corchant les mots:


Pani Agraf&#233;na, je suis venu pour oublier le pass&#233; et tout pardonner jusqu&#224; ce jour


Comment pardonner? Cest pour me pardonner que tu es venu? linterrompit Grouchegnka en se levant.


Oui, pani, car jai le c&#339;ur g&#233;n&#233;reux. Mais ja bylem zdiwiony[[147]: #_ftnref147 Jai &#233;t&#233; &#233;tonn&#233;.], &#224; la vue de tes amants. Pan Mitia ma offert trois mille roubles pour que je men aille. Je lui ai crach&#233; &#224; la figure.


Comment? Il toffrait de largent pour moi? Cest vrai, Mitia? Tu as os&#233;? Suis-je donc &#224; vendre?


Panie, panie, fit Mitia, elle est pure et je nai jamais &#233;t&#233; son amant! Tu as menti


Tu as le front de me d&#233;fendre devant lui? Ce nest pas par vertu que je suis rest&#233;e pure, ni par crainte de Kouzma, c&#233;tait pour avoir le droit de traiter un jour cet homme de mis&#233;rable. A-t-il vraiment refus&#233; ton argent?


Au contraire, il lacceptait; seulement, il voulait les trois mille roubles tout de suite, et je ne lui donnais que sept cents roubles darrhes.


Cest clair; il a appris que jai de largent, voil&#224; pourquoi il veut m&#233;pouser!


Pani Agrippina, je suis un chevalier, un szlachcic polonais, et non un lajdak. Je suis venu pour t&#233;pouser, mais je ne trouve plus la m&#234;me pani; celle daujourdhui est uparty[[148]: #_ftnref148 Ent&#234;t&#233;e.] et effront&#233;e.


Retourne do&#249; tu viens! Je vais dire quon te chasse dici! Sotte que j&#233;tais de me tourmenter pendant cinq ans! Mais ce n&#233;tait pas pour lui que je me tourmentais, c&#233;tait ma rancune que je ch&#233;rissais. Dailleurs, mon amant n&#233;tait pas comme &#231;a. On dirait son p&#232;re! O&#249; tes-tu command&#233; une perruque? Lautre riait, chantait, c&#233;tait un faucon, tu nes quune poule mouill&#233;e! Et moi qui ai pass&#233; cinq ans dans les larmes! Quelle sotte cr&#233;ature j&#233;tais!


Elle retomba sur le fauteuil et cacha son visage dans ses mains. &#192; ce moment, dans la salle voisine, le ch&#339;ur des filles enfin rassembl&#233; entonna une chanson de danse hardie.


Quelle abomination! sexclama pan Wrublewski. Patron, chasse-moi ces effront&#233;es!


Devinant aux cris quon se querellait, le patron qui guettait depuis longtemps &#224; la porte, entra aussit&#244;t.


Quest-ce que tu as &#224; brailler? demanda-t-il &#224; Wrublewski.


Esp&#232;ce danimal!


Animal? Avec quelles cartes jouais-tu tout &#224; lheure? Je tai donn&#233; un jeu tout neuf, quen as-tu fait? Tu as employ&#233; des cartes truqu&#233;es! &#199;a pourrait te mener en Sib&#233;rie, sais-tu, car cela vaut la fausse monnaie


Il alla tout droit au canap&#233;, mit la main entre le dossier et un coussin, en retira le jeu cachet&#233;.


Le voil&#224;, mon jeu, intact! Il l&#233;leva en lair et le montra aux assistants. Je lai vu op&#233;rer et substituer ses cartes aux miennes. Tu es un coquin, et non un pan.


Et moi, jai vu lautre pan tricher deux fois! dit Kalganov.


Grouchegnka joignit les mains en rougissant.


Seigneur, quel homme est-il devenu! Quelle honte, quelle honte!


Je men doutais, fit Mitia.


Alors pan Wrublewski, confus et exasp&#233;r&#233;, cria &#224; Grouchegnka, en la mena&#231;ant du poing:


Putain!


Mitia s&#233;tait d&#233;j&#224; jet&#233; sur lui; il le saisit &#224; bras-le-corps, le souleva, le porta en un clin d&#339;il dans la chambre o&#249; ils &#233;taient d&#233;j&#224; entr&#233;s.


Je lai d&#233;pos&#233; sur le plancher! annon&#231;a-t-il en rentrant essouffl&#233;. Il se d&#233;bat, la canaille, mais il ne reviendra pas!


Il ferma un battant de la porte et, tenant lautre ouvert, il cria au petit pan:


Jasnie Wielmozny, si vous voulez le suivre, je vous en prie!


Dmitri Fiodorovitch, dit Tryphon Borissytch, reprends-leur donc ton argent! Cest comme sils tavaient vol&#233;.


Moi, je leur fais cadeau de mes cinquante roubles, d&#233;clara Kalganov.


Et moi, de mes deux cents. Que &#231;a leur serve de consolation!


Bravo, Mitia! Brave c&#339;ur! cria Grouchegnka dun ton o&#249; per&#231;ait une vive irritation.


Le petit pan, rouge de col&#232;re, mais qui navait rien perdu de sa dignit&#233;, se dirigea vers la porte; tout &#224; coup, il sarr&#234;ta et dit &#224; Grouchegnka:


Panie, jezeli chec pojsc za mno, idzmy, jezeli nie, bywaj zdrowa [[149]: #_ftnref149 Si tu veux me suivre, viens, sinon adieu.].


Suffoquant dindignation et damour-propre bless&#233;, il sortit dun pas grave. Sa vanit&#233; &#233;tait extr&#234;me; m&#234;me apr&#232;s ce qui s&#233;tait pass&#233;, il esp&#233;rait encore que la pani le suivrait. Mitia ferma la porte.


Enfermez-les &#224; clef, dit Kalganov.


Mais la serrure grin&#231;a de leur c&#244;t&#233;, ils s&#233;taient enferm&#233;s eux-m&#234;mes.


Parfait! cria Grouchegnka impitoyable. Il ne lont pas vol&#233;!



VIII. D&#233;lire

Alors commen&#231;a presque une orgie, une f&#234;te &#224; tout casser, Grouchegnka, la premi&#232;re, demanda &#224; boire:


Je veux menivrer comme lautre fois, tu te souviens, Mitia, lorsque nous f&#238;mes connaissance!


Mitia d&#233;lirait presque, il pressentait son bonheur. Dailleurs, Grouchegnka le renvoyait &#224; chaque instant:


Va tamuser, dis-leur de danser et de se divertir, comme alors!


Elle &#233;tait surexcit&#233;e. Le ch&#339;ur se rassemblait dans la pi&#232;ce voisine. Celle o&#249; ils se tenaient &#233;tait exigu&#235;, s&#233;par&#233;e en deux par un rideau dindienne; derri&#232;re, un immense lit avec un &#233;dredon et une montagne doreillers. Toutes les pi&#232;ces dapparat de cette maison poss&#233;daient un lit. Grouchegnka sinstalla &#224; la porte: cest de l&#224; quelle regardait le ch&#339;ur et les danses, lors de leur premi&#232;re f&#234;te. Les m&#234;mes filles se trouvaient l&#224;, les Juifs avec leurs violons et leurs cithares &#233;taient arriv&#233;s, ainsi que la fameuse charrette aux provisions. Mitia se d&#233;menait parmi tout ce monde. Des hommes et des femmes survenaient, qui s&#233;taient r&#233;veill&#233;s et flairaient un r&#233;gal monstre, comme lautre fois. Mitia saluait et embrassait les connaissances, versait &#224; boire &#224; tout venant. Seules les filles appr&#233;ciaient le champagne, les gars pr&#233;f&#233;raient le rhum et le cognac, surtout le punch. Mitia ordonna de faire du chocolat pour les filles et de tenir bouillants toute la nuit trois samovars pour offrir le th&#233; et le punch &#224; tous ceux qui en voudraient. Bref, ce fut une ribote extravagante. Mitia se sentait l&#224; dans son &#233;l&#233;ment et sanimait &#224; mesure que le d&#233;sordre augmentait. Si un de ses invit&#233;s lui avait alors demand&#233; de largent, il e&#251;t sorti sa liasse et distribu&#233; &#224; droite et &#224; gauche sans compter. Voil&#224; sans doute pourquoi le patron Tryphon Borissytch, qui avait renonc&#233; &#224; se coucher, ne le quittait presque pas. Il ne buvait gu&#232;re (un verre de punch en tout), veillant soigneusement, &#224; sa fa&#231;on, aux int&#233;r&#234;ts de Mitia. Quand il le fallait, il larr&#234;tait, c&#226;lin et obs&#233;quieux, et le sermonnait, lemp&#234;chant de distribuer comme alors aux croquants des cigares, du vin du Rhin et, Dieu pr&#233;serve, de largent. Il sindignait de voir les filles croquer des bonbons, siroter des liqueurs.


Elles sont pleines de poux, Dmitri Fiodorovitch, si je leur flanquais mon pied quelque part, ce serait encore leur faire honneur.


Mitia se rappela Andr&#233; et lui fit porter du punch: Je lai offens&#233; tout &#224; lheure, r&#233;p&#233;tait-il dune voix attendrie. Kalganov refusa dabord de boire et le ch&#339;ur lui d&#233;plut beaucoup, mais apr&#232;s avoir absorb&#233; deux verres de champagne, il devint fort gai et trouva tout parfait, les chants comme la musique. Maximov, b&#233;at et gris, &#233;tait coll&#233; &#224; ses semelles. Grouchegnka, &#224; qui le vin montait &#224; la t&#234;te, d&#233;signait Kalganov &#224; Mitia: Quel gentil gar&#231;on! Et Mitia courait les embrasser tous les deux. Il pressentait bien des choses; elle ne lui avait encore rien dit de pareil et retardait le moment des aveux; parfois seulement, elle lui jetait un regard ardent. Tout &#224; coup, elle le prit par la main, le fit asseoir &#224; c&#244;t&#233; delle.


Comment es-tu entr&#233; tout &#224; lheure? Jai eu si peur! Tu voulais me c&#233;der &#224; lui, hein? Est-ce vrai?


Je ne voulais pas troubler ton bonheur!


Mais elle ne l&#233;coutait pas.


Eh bien va, amuse-toi, ne pleure pas, je tappellerai de nouveau.


Il la quitta, elle se remit &#224; &#233;couter les chansons, &#224; regarder les danses, tout en le suivant des yeux; au bout dun quart dheure, elle le rappela.


Mets-toi l&#224;, raconte-moi comment tu as appris mon d&#233;part, qui ten a inform&#233; le premier?


Mitia entama un r&#233;cit incoh&#233;rent; parfois, il fron&#231;ait les sourcils et sarr&#234;tait.


Quas-tu? lui demandait-elle.


Rien Jai laiss&#233; l&#224;-bas un malade. Pour quil gu&#233;risse, pour savoir quil gu&#233;rira, je donnerais dix ans de ma vie!


Laisse-le tranquille, ton malade. Alors tu voulais te tuer demain, nigaud; pourquoi? Jaime les &#233;cervel&#233;s comme toi, murmura-t-elle, la voix un peu p&#226;teuse. Alors tu es pr&#234;t &#224; tout pour moi? Hein? Et tu voulais vraiment en finir demain? Attends, je te dirai peut-&#234;tre un gentil petit mot pas aujourdhui, demain. Tu pr&#233;f&#233;rerais aujourdhui? Non, je ne veux pas Va tamuser.


Une fois, pourtant, elle lappela dun air soucieux.


Pourquoi es-tu triste? Car tu es triste, je le vois, ajouta-t-elle, les yeux dans les siens. Tu as beau embrasser les moujiks, te d&#233;mener, je men aper&#231;ois. Puisque je suis gaie, sois-le aussi Jaime quelquun ici, devine qui? Regarde, il sest endormi, le pauvre, il est gris.


Elle parlait de Kalganov qui sommeillait sur le canap&#233;, en proie aux fum&#233;es de livresse et plus encore &#224; une angoisse ind&#233;finissable. Les chansons des filles, qui, &#224; mesure quelles buvaient, devenaient par trop lascives et effront&#233;es, avaient fini par le d&#233;go&#251;ter. De m&#234;me les danses; deux filles, d&#233;guis&#233;es en ours, &#233;taient montr&#233;es par St&#233;panide, une gaillarde arm&#233;e dun b&#226;ton. Hardi, Marie, criait-elle, sinon, gare! Finalement, les ours roul&#232;rent sur le plancher dune fa&#231;on ind&#233;cente, aux &#233;clats de rire dun public grossier.


Quils samusent, quils samusent! dit sentencieusement Grouchegnka dun air de b&#233;atitude, cest leur jour, pourquoi ne se divertiraient-ils pas?


Kalganov regardait dun air d&#233;go&#251;t&#233;:


Comme ces m&#339;urs populaires sont basses! d&#233;clara-t-il en s&#233;cartant.


Il fut choqu&#233; surtout par une chanson nouvelle avec un refrain gai, o&#249; un seigneur en voyage questionnait les filles:


Le Seigneur demanda aux filles:

Maimez-vous, maimez-vous, les filles?


Mais celles-ci trouvent quon ne peut laimer:


Le seigneur me rossera.

Moi, je ne laimerai pas.


Puis ce fut le tour dun tzigane, qui nest pas plus heureux:


Le tzigane sera un voleur,

Moi, je verserai des pleurs.


Dautres personnages d&#233;filent, posant la m&#234;me question, jusqu&#224; un soldat, repouss&#233; avec m&#233;pris:


Le soldat portera le sac,

Moi, derri&#232;re lui, je


Suivait un vers des plus cyniques, chant&#233; ouvertement et qui faisait fureur parmi les auditeurs. On finissait par le marchand:


Le marchand demanda aux filles:

Maimez-vous, maimez-vous, les filles?


Elles laiment beaucoup, car


Le marchand trafiquera,

Moi, je serai la ma&#238;tresse.


Kalganov se f&#226;cha:


Mais cest une chanson toute r&#233;cente! Qui diantre la leur a apprise! Il ny manque quun Juif ou un entrepreneur de chemins de fer: ils leussent emport&#233; sur tous les autres!


Presque offens&#233;, il d&#233;clara quil sennuyait, sassit sur le canap&#233; et sassoupit. Son charmant visage, un peu p&#226;li, reposait sur le coussin.


Regarde comme il est gentil, dit Grouchegnka &#224; Mitia: je lui ai pass&#233; la main dans les cheveux, on dirait du lin


Elle se pencha sur lui avec attendrissement et le baisa au front. Kalganov ouvrit aussit&#244;t les yeux, la regarda, se leva, demanda dun air pr&#233;occup&#233;:


O&#249; est Maximov?


Voil&#224; qui il lui faut! dit Grouchegnka en riant. Reste avec moi une minute. Mitia, va lui chercher son Maximov.


Celui-ci ne quittait pas les filles, sauf pour aller se verser des liqueurs. Il avait bu deux tasses de chocolat. Il accourut, le nez &#233;carlate, les yeux humides et doux, et d&#233;clara quil allait danser la saboti&#232;re.


Dans mon enfance on ma enseign&#233; ces danses mondaines


Suis-le, Mitia, je le regarderai danser dici.


Moi aussi, je vais le regarder, sexclama Kalganov, d&#233;clinant na&#239;vement linvitation de Grouchegnka &#224; rester avec elle.


Et tous all&#232;rent voir. Maximov dansa, en effet, mais neut gu&#232;re de succ&#232;s, sauf aupr&#232;s de Mitia. Sa danse consistait &#224; sautiller avec force contorsions, les semelles en lair; &#224; chaque saut, il frappait sa semelle de la main. Cela d&#233;plut &#224; Kalganov, mais Mitia embrassa le danseur.


Merci. Tu dois &#234;tre fatigu&#233;: veux-tu des bonbons? un cigare, peut-&#234;tre?


Une cigarette.


Veux-tu boire?


Jai pris des liqueurs Navez-vous pas des bonbons au chocolat?


Il y en a un monceau sur la table, choisis, mon ange!


Non, jen voudrais &#224; la vanille pour les vieillards hi! hi!


Non, fr&#232;re, il ny en a pas comme &#231;a.


&#201;coutez, fit le vieux en se penchant &#224; loreille de Mitia, cette fille-l&#224;, Marie, hi! hi! je voudrais bien faire sa connaissance, gr&#226;ce &#224; votre bont&#233;


Voyez-vous &#231;a! Tu veux rire, camarade.


Je ne fais de mal &#224; personne, murmura piteusement Maximov.


&#199;a va bien. Ici, camarade, on se contente de chanter et de danser. Apr&#232;s tout, si le c&#339;ur ten dit! En attendant, r&#233;gale-toi, bois, amuse-toi. As-tu besoin dargent?


Apr&#232;s, peut-&#234;tre, avoua Maximov en souriant.


Bien, bien.


Mitia avait la t&#234;te en feu. Il sortit sur la galerie qui entourait une partie du b&#226;timent. Lair frais lui fit du bien. Seul dans lobscurit&#233;, il se prit la t&#234;te &#224; deux mains. Ses id&#233;es &#233;parses se group&#232;rent soudain, et tout s&#233;claira dune terrible lumi&#232;re Si je dois me tuer, cest maintenant ou jamais, songea-t-il.


Prendre un pistolet et en finir dans ce coin sombre! Il demeura pr&#232;s dune minute ind&#233;cis. En venant &#224; Mokro&#239;&#233;, il avait sur la conscience la honte, le vol commis, le sang vers&#233;; n&#233;anmoins, il se sentait plus &#224; laise: tout &#233;tait fini, Grouchegnka, c&#233;d&#233;e &#224; un autre, nexistait plus pour lui. Sa d&#233;cision avait &#233;t&#233; facile &#224; prendre, elle paraissait du moins in&#233;vitable, car pourquoi e&#251;t-il v&#233;cu d&#233;sormais? Mais la situation n&#233;tait plus la m&#234;me. Ce fant&#244;me terrible, cet homme fatal, lamant dautrefois, avait disparu sans laisser de traces. Lapparition redoutable devenait un fantoche grotesque quon enfermait &#224; clef. Grouchegnka avait honte et il devinait &#224; ses yeux qui elle aimait. Il suffisait maintenant de vivre, et c&#233;tait impossible, &#244; mal&#233;diction! Seigneur, priait-il mentalement, ressuscite celui qui g&#238;t pr&#232;s de la palissade! &#201;loigne de moi cet amer calice! Car tu as fait des miracles pour des p&#233;cheurs comme moi! Et si le vieillard vit encore? Oh alors, je laverai la honte qui p&#232;se sur moi, je restituerai largent d&#233;rob&#233;, je le prendrai sous terre Linfamie naura laiss&#233; de traces que dans mon c&#339;ur pour toujours. Mais non, ce sont des r&#234;ves impossibles! &#212; mal&#233;diction!


Un rayon despoir lui apparaissait pourtant dans les t&#233;n&#232;bres. Il courut dans la chambre vers elle, vers sa reine pour l&#233;ternit&#233;. Une heure, une minute de son amour ne valent-elles pas le reste de la vie, f&#251;t-ce dans les tortures de la honte? La voir, lentendre, ne penser &#224; rien, oublier tout, au moins pour cette nuit, pour une heure, pour un instant! En rentrant, il rencontra le patron, qui lui parut morne et soucieux.


Eh bien, Tryphon, tu me cherchais?


Le patron parut g&#234;n&#233;.


Mais non, pourquoi vous chercherais-je? O&#249; &#233;tiez-vous?


Que signifie cet air maussade? Serais-tu f&#226;ch&#233;? Attends, tu vas pouvoir te coucher Quelle heure est-il?


Il doit &#234;tre trois heures pass&#233;es.


Nous finissons, nous finissons.


Mais &#231;a ne fait rien. Amusez-vous tant que vous voudrez


Quest-ce quil lui prend? songea Mitia, en courant dans la salle de danse.


Grouchegnka ny &#233;tait plus. Dans la chambre bleue, Kalganov sommeillait sur le canap&#233;. Mitia regarda derri&#232;re les rideaux. Assise sur une malle, la t&#234;te pench&#233;e sur le lit, elle pleurait &#224; chaudes larmes en seffor&#231;ant d&#233;touffer ses sanglots. Elle fit signe &#224; Mitia dapprocher et lui prit la main.


Mitia, Mitia, je laimais! Je nai pas cess&#233; de laimer durant cinq ans. &#201;tait-ce lui ou ma rancune? C&#233;tait lui, oh, c&#233;tait lui! Jai menti en disant le contraire! Mitia, javais dix-sept ans alors, il &#233;tait si tendre, si gai, il me chantait des chansons Ou bien &#233;tait-ce moi, sotte gamine, qui le voyais ainsi? Maintenant, ce nest plus du tout le m&#234;me. Sa figure a chang&#233;, je ne le reconnaissais pas. En venant ici, je songeais tout le temps: Comment vais-je laborder, que lui dirai-je, quels regards &#233;changerons-nous? Mon &#226;me d&#233;faillait et ce fut comme si je recevais un baquet deau sale. On aurait dit un ma&#238;tre d&#233;cole qui fait des embarras, si bien que je demeurai stupide. Je crus dabord que la pr&#233;sence de son long camarade le g&#234;nait. Je songeais en les regardant: Pourquoi ne trouv&#233;-je rien &#224; lui dire? Sais-tu, cest sa femme qui la g&#226;t&#233;, celle pour laquelle il ma l&#226;ch&#233;e Elle la chang&#233; du tout au tout. Mitia, quelle honte! Oh! que jai honte, Mitia, honte pour toute ma vie! Maudites soient ces cinq ann&#233;es!


Elle fondit de nouveau en larmes, sans l&#226;cher la main de Mitia.


Mitia, mon ch&#233;ri, ne ten va pas, je veux te dire un mot, murmura-t-elle en relevant la t&#234;te. &#201;coute, dis-moi qui jaime. Jaime quelquun ici, qui est-ce? Un sourire brilla sur son visage gonfl&#233; de pleurs. &#192; son entr&#233;e, mon c&#339;ur a d&#233;failli. Sotte, voici celui que tu aimes, me dit mon c&#339;ur. Tu parus et tout sillumina. De qui a-t-il peur? pensai-je. Car tu avais peur, tu ne pouvais pas parler. Ce nest pas deux quil a peur, est-ce quun homme peut leffrayer? Cest de moi, de moi seule. Car F&#233;nia ta racont&#233;, nigaud, ce que javais cri&#233; &#224; Aliocha par la fen&#234;tre: Jai aim&#233; Mitia durant une heure et je pars aimer un autre. Mitia, comment ai-je pu penser que jen aimerais un autre apr&#232;s toi? Me pardonnes-tu, Mitia? Maimes-tu? Maimes-tu?


Elle se leva, lui mit ses mains aux &#233;paules. Muet de bonheur, il contemplait ses yeux, son sourire; tout &#224; coup il la prit dans ses bras.


Tu me pardonnes de tavoir fait souffrir? Cest par m&#233;chancet&#233; que je vous torturais tous. Cest par m&#233;chancet&#233; que jai affol&#233; le vieux Te rappelles-tu le verre que tu as cass&#233; chez moi? Je men suis souvenue, jen ai fait autant aujourdhui en buvant &#224; mon c&#339;ur vil. Mitia, pourquoi ne membrasses-tu pas? Apr&#232;s un baiser, tu me regardes, tu m&#233;coutes &#192; quoi bon? Embrasse-moi plus fort, comme &#231;a. Il ne faut pas aimer &#224; moiti&#233;! Je serai maintenant ton esclave, ton esclave pour la vie! Il est doux d&#234;tre esclave! Embrasse-moi! Fais-moi souffrir, fais de moi ce quil te plaira Oh! il faut me faire souffrir Arr&#234;te, attends, apr&#232;s, pas comme &#231;a. Et elle le repoussa tout &#224; coup. Va-ten, Mitia, je vais boire, je veux menivrer, je danserai ivre, je le veux, je le veux.


Elle se d&#233;gagea et sortit. Mitia la suivit en chancelant. Quoi quil arrive, nimporte, je donnerais le monde entier pour cet instant, pensait-il. Grouchegnka but dun trait un verre de champagne qui l&#233;tourdit. Elle sassit dans un fauteuil en souriant de bonheur. Ses joues se color&#232;rent et sa vue se troubla. Son regard passionn&#233; fascinait: Kalganov lui-m&#234;me en subit le charme et sapprocha delle.


As-tu senti quand je tai embrass&#233; tout &#224; lheure, pendant que tu dormais? murmura-t-elle. Je suis ivre maintenant, et toi? Pourquoi ne bois-tu pas, Mitia? Jai bu, moi


Je suis d&#233;j&#224; ivre de toi, et je veux l&#234;tre de vin.


Il but encore un verre et, &#224; sa grande surprise, ce dernier verre le grisa tout &#224; coup, lui qui avait support&#233; la boisson jusqualors. &#192; partir de ce moment, tout tourna autour de lui, comme dans le d&#233;lire. Il marchait, riait, parlait &#224; tout le monde, ne se connaissait plus. Seul un sentiment ardent se manifestait en lui par moments: il croyait avoir de la braise dans l&#226;me, ainsi quil se le rappela par la suite. Il sapprochait delle, la contemplait, l&#233;coutait Elle devint fort loquace, appelant chacun, attirant quelque fille du ch&#339;ur, quelle renvoyait apr&#232;s lavoir embrass&#233;e, ou parfois avec un signe de croix. Elle &#233;tait pr&#234;te &#224; pleurer. Le petit vieux, comme elle appelait Maximov, la divertissait fort. &#192; chaque instant, il venait lui baiser la main, et il finit par danser de nouveau en saccompagnant dune vieille chanson au refrain entra&#238;nant:


Le cochon, khriou, khriou, khriou,

La g&#233;nisse, meuh, meuh, meuh,

Le canard, coin, coin, coin,

Loie, ga, ga, ga,

La poulette courait dans la chambre,

Tiouriou-riou sen allait chantant.


Donne-lui quelque chose, Mitia, il est pauvre. Ah! les pauvres, les offens&#233;s! Sais-tu quoi, Mitia? Je veux entrer au couvent. S&#233;rieusement, jy entrerai. Je me rappellerai toute ma vie ce que ma dit Aliocha aujourdhui. Dansons maintenant. Demain au couvent, aujourdhui au bal. Je veux faire des folies, bonnes gens, Dieu me le pardonnera. Si j&#233;tais Dieu, je pardonnerais &#224; tout le monde: Mes chers p&#233;cheurs, je fais gr&#226;ce &#224; tous. Jirais implorer mon pardon: Pardonnez &#224; une sotte, bonne gens. Je suis une b&#234;te f&#233;roce, voil&#224; ce que je suis. Mais je veux prier. Jai donn&#233; un petit oignon. Une mis&#233;rable telle que moi veut prier! Mitia, ne les emp&#234;che pas de danser. Tout le monde est bon, sais-tu, tout le monde. La vie est belle. Si m&#233;chant quon soit, il fait bon vivre Nous sommes bons et mauvais tout &#224; la fois Dites-moi, je vous prie, pourquoi suis-je si bonne? Car je suis tr&#232;s bonne


Ainsi divaguait Grouchegnka &#224; mesure que livresse la gagnait. Elle d&#233;clara quelle voulait danser, se leva en chancelant.


Mitia, ne me donne plus de vin, m&#234;me si jen demande. Le vin me trouble et tout tourne, jusquau po&#234;le. Mais je veux danser. On va voir comme je danse bien


C&#233;tait une intention arr&#234;t&#233;e; elle exhiba un mouchoir de batiste quelle prit par un bout pour lagiter en dansant. Mitia sempressa, les filles se turent, pr&#234;tes &#224; entonner, au premier signal, lair de la danse russe. Maximov, apprenant que Grouchegnka voulait danser, poussa un cri de joie, sautilla devant elle en chantant:


Jambes fines, flancs rebondis,

La queue en trompette.


Mais elle l&#233;carta dun grand coup de mouchoir.


Chut! Que tout le monde vienne me regarder. Mitia, appelle aussi ceux qui sont enferm&#233;s Pourquoi les avoir enferm&#233;s? Dis-leur que je danse, quils viennent me voir


Mitia cogna vigoureusement &#224; la porte des Polonais.


H&#233;! vous autres Podwysocki! Sortez. Elle va danser et vous appelle.


Lajdak! grommela un des Polonais.


Mis&#233;rable toi-m&#234;me! Fripouille!


Si vous cessiez de railler la Pologne! bougonna Kalganov, &#233;galement gris.


Cest bon, jeune homme! Ce que jai dit sadresse &#224; lui et non &#224; la Pologne. Un mis&#233;rable ne la repr&#233;sente pas. Tais-toi, beau gosse, croque des bonbons.


Quels &#234;tres! Pourquoi ne veulent-ils pas faire la paix? murmura Grouchegnka qui savan&#231;a pour danser.


Le ch&#339;ur retentit. Elle entrouvrit les l&#232;vres, agita son mouchoir et, apr&#232;s avoir tangu&#233;, sarr&#234;ta au milieu de la salle.


Je nai pas la force murmura-t-elle dune voix &#233;teinte; excusez-moi, je ne peux pas, pardon.


Elle salua le ch&#339;ur, fit des r&#233;v&#233;rences &#224; droite et &#224; gauche.


Elle a bu, la jolie madame, dirent des voix.


Madame a pris une cuite, expliqua en ricanant Maximov aux filles.


Mitia, emm&#232;ne-moi prends-moi


Mitia la saisit dans ses bras et alla d&#233;poser son pr&#233;cieux fardeau sur le lit. Maintenant, je men vais, songea Kalganov, et, quittant la salle, il referma sur lui la porte de la chambre bleue. Mais la f&#234;te nen continua que plus bruyante. Grouchegnka &#233;tant couch&#233;e, Mitia colla ses l&#232;vres aux siennes.


Laisse-moi, implora-t-elle, ne me touche pas avant que je sois &#224; toi Jai dit que je serai tienne &#233;pargne-moi Pr&#232;s de lui, cest impossible, cela me ferait horreur.


Job&#233;is! Pas m&#234;me en pens&#233;e je te respecte! Oui, ici, cela me r&#233;pugne.


Sans rel&#226;cher son &#233;treinte, il sagenouilla pr&#232;s du lit.


Bien que tu sois sauvage, je sais que tu es noble Il faut que nous vivions honn&#234;tement d&#233;sormais Soyons honn&#234;tes et bons, ne ressemblons pas aux b&#234;tes Emm&#232;ne-moi bien loin, tu entends Je ne veux pas rester ici, je veux aller loin, loin


Oui, oui, dit Mitia en l&#233;treignant, je temm&#232;nerai, nous partirons Oh! je donnerais toute ma vie pour une ann&#233;e avec toi afin de savoir ce qui en est de ce sang.


Quel sang?


Rien, fit Mitia en grin&#231;ant des dents. Groucha, tu veux que nous vivions honn&#234;tement, et je suis un voleur. Jai vol&#233; Katka. &#212; honte! &#244; honte!


Katka? cette demoiselle? Non, tu ne lui as rien pris. Rembourse-la, prends mon argent Pourquoi cries-tu? Tout ce qui est &#224; moi est &#224; toi. Quimporte largent? Nous le gaspillons sans pouvoir nous en emp&#234;cher. Nous irons plut&#244;t labourer la terre. Il faut travailler, entends-tu? Aliocha la ordonn&#233;. Je ne serai pas ta ma&#238;tresse, mais ta femme, ton esclave, je travaillerai pour toi. Nous irons saluer la demoiselle, lui demander pardon, et nous partirons. Si elle refuse, tant pis. Rends-lui son argent et aime-moi Oublie-la. Si tu laimes encore, je l&#233;tranglerai Je lui cr&#232;verai les yeux avec une aiguille


Cest toi que jaime, toi seule, je taimerai en Sib&#233;rie.


Pourquoi en Sib&#233;rie? Soit, en Sib&#233;rie, si tu veux, quimporte? Nous travaillerons Il y a de la neige Jaime voyager sur la neige Jaime les tintements de la clochette Entends-tu, en voil&#224; une qui tinte O&#249; est-ce? Des voyageurs qui passent Elle sest tue.


Elle ferma les yeux et parut sendormir. Une clochette, en effet, avait tint&#233; dans le lointain. Mitia pencha la t&#234;te sur la poitrine de Grouchegnka. Il ne remarquait pas que le tintement avait cess&#233; et quaux chansons et au chahut avait succ&#233;d&#233; dans la maison un silence de mort. Grouchegnka ouvrit les yeux.


Quy a-t-il? Jai dormi? Ah! oui, la clochette Jai r&#234;v&#233; que je voyageais sur la neige la clochette tintait et je me suis assoupie. Nous allions tous les deux, loin, loin. Je tembrassais, je me pressais contre toi, javais froid et la neige &#233;tincelait Tu sais, au clair de lune, comme elle &#233;tincelle? Je me croyais ailleurs que sur la terre. Je me r&#233;veille avec mon bien-aim&#233; pr&#232;s de moi, comme cest bon!


Pr&#232;s de toi murmura Mitia, en couvrant de baisers la poitrine et les mains de son amie.


Soudain il lui sembla quelle regardait droit devant elle, par-dessus sa t&#234;te, dun regard &#233;trangement fixe. La surprise presque leffroi, se peignit sur sa figure.


Mitia, qui est-ce qui nous regarde? chuchota-t-elle.


Mitia se retourna et vit quelquun qui avait &#233;cart&#233; les rideaux et les examinait. Il se leva et savan&#231;a vivement vers lindiscret.


Venez ici, je vous prie fit une voix d&#233;cid&#233;e.


Mitia sortit de derri&#232;re les rideaux et sarr&#234;ta, en voyant la chambre pleine de nouveaux personnages. Il sentit un frisson lui courir dans le dos, car il les avait tous reconnus. Ce vieillard de haute taille, en pardessus, avec une cocarde &#224; sa casquette duniforme, cest lispravnik, Mikha&#239;l Makarovitch. Ce petit-ma&#238;tre poitrinaire, aux bottes irr&#233;prochables, cest le substitut. Il a un chronom&#232;tre de quatre cents roubles, il me la montr&#233;. Ce petit jeune homme &#224; lunettes Mitia a oubli&#233; son nom, mais il le conna&#238;t, il la vu: cest le juge dinstruction, frais &#233;moulu de l&#201;cole de Droit. Celui-ci, cest le stanovo&#239;[[150]: #_ftnref150 Commissaire de police de district.], Mavriki [[151]: #_ftnref150 Maurice.] Mavriki&#233;vitch, une de ses connaissances. Et ceux-l&#224;, avec leurs plaques de m&#233;tal, que font-ils ici? Et puis deux manants Au fond, pr&#232;s de la porte, Kalganov et Tryphon Borissytch


Messieurs Quy a-t-il, messieurs? murmura dabord Mitia, pour reprendre aussit&#244;t dune voix forte: Je comprends!


Le jeune homme aux lunettes sapprocha de lui et d&#233;clara dun air important, mais avec un peu de h&#226;te:


Nous avons deux mots &#224; vous dire. Veuillez venir ici, pr&#232;s du canap&#233;


Le vieillard, s&#233;cria Mitia exalt&#233;, le vieillard sanglant! Je comprends!


Et il se laissa tomber sur un si&#232;ge.


Tu comprends? Tu as compris! Parricide, monstre, le sang de ton vieux p&#232;re crie contre toi! hurla tout &#224; coup le vieil ispravnik en sapprochant de Mitia. Il &#233;tait hors de lui, rouge, tremblant de col&#232;re.


Mais cest impossible! sexclama le petit jeune homme. Mikha&#239;l Makarovitch, voyons, je naurais jamais attendu pareille chose de vous!


Cest du d&#233;lire, messieurs, du d&#233;lire! reprit l ispravnik. Regardez-le donc: la nuit, ivre avec une fille de joie, souill&#233; du sang de son p&#232;re Cest du d&#233;lire!


Je vous prie instamment, mon cher Mikha&#239;l Makarovitch, de mod&#233;rer vos sentiments, bredouilla le substitut; sinon je serai oblig&#233; de prendre


Le petit juge dinstruction linterrompit, prof&#233;ra dun ton ferme et grave:


Monsieur le lieutenant en retraite Karamazov, je dois vous pr&#233;venir que vous &#234;tes accus&#233; davoir tu&#233; votre p&#232;re, Fiodor Pavlovitch, qui a &#233;t&#233; assassin&#233; cette nuit.


Il ajouta quelque chose, le substitut &#233;galement, mais Mitia &#233;coutait sans comprendre. Il les regardait tous dun air hagard.



Livre IX: Linstruction pr&#233;paratoire



I. Les d&#233;buts du fonctionnaire Perkhotine

Piotr Ilitch Perkhotine, que nous avons laiss&#233; frappant de toutes ses forces &#224; la porte coch&#232;re de la maison Morozov, finit naturellement par se faire ouvrir. En entendant un pareil vacarme, F&#233;nia, encore mal remise de sa frayeur, faillit avoir une crise de nerfs; bien quelle e&#251;t assist&#233; &#224; son d&#233;part, elle simagina que c&#233;tait Dmitri Fiodorovitch qui revenait, car lui seul pouvait frapper si insolemment. Elle accourut vers le portier, r&#233;veill&#233; par le bruit, et le supplia de ne pas ouvrir. Mais celui-ci ayant appris le nom du visiteur et son d&#233;sir de voir F&#233;dossia Marcovna pour une affaire importante, se d&#233;cida &#224; le laisser entrer. Piotr Ilitch se mit &#224; interroger la jeune fille et d&#233;couvrit aussit&#244;t le fait le plus important: en se lan&#231;ant &#224; la recherche de Grouchegnka, Dmitri Fiodorovitch avait emport&#233; un pilon et &#233;tait revenu les mains vides, mais ensanglant&#233;es. Le sang en d&#233;gouttait, sexclama F&#233;nia, imaginant dans son trouble cette affreuse circonstance. Piotr Ilitch les avait vues, ces mains, et aid&#233; &#224; les laver; il ne sagissait pas de savoir si elles avaient s&#233;ch&#233; rapidement, mais si Dmitri Fiodorovitch &#233;tait all&#233; vraiment chez son p&#232;re avec le pilon. Piotr Ilitch insista sur ce point et, bien quil ne&#251;t en somme rien appris de certain, il demeura presque convaincu que Dmitri Fiodorovitch navait pu se rendre que chez son p&#232;re et que, par cons&#233;quent, il avait d&#251; se passer l&#224;-bas quelque chose.


&#192; son retour, ajouta F&#233;nia, et lorsque je lui eus tout avou&#233;, je lui ai demand&#233;: Dmitri Fiodorovitch, pourquoi avez-vous les mains en sang? Il ma r&#233;pondu que c&#233;tait du sang humain et quil venait de tuer quelquun, puis il est sorti en courant comme un fou. Je me suis prise &#224; songer: O&#249; peut-il bien aller, maintenant? &#192; Mokro&#239;&#233; tuer sa ma&#238;tresse. Alors jai couru chez lui pour le supplier de l&#233;pargner. En passant devant la boutique des Plotnikov, je lai vu pr&#234;t &#224; partir, et jai remarqu&#233; quil avait les mains propres


La grand-m&#232;re confirma le r&#233;cit de sa petite-fille. Piotr Ilitch quitta la maison encore plus troubl&#233; quil ny &#233;tait entr&#233;.


Le plus simple semblait maintenant daller tout droit chez Fiodor Pavlovitch senqu&#233;rir sil n&#233;tait rien arriv&#233;; puis, une fois &#233;difi&#233;, de se rendre chez lispravnik. Piotr Ilitch y &#233;tait bien r&#233;solu. Mais la nuit &#233;tait sombre, la porte coch&#232;re massive, il ne connaissait que fort peu Fiodor Pavlovitch; si, &#224; force de frapper, on lui ouvrait, et quil ne se f&#251;t rien pass&#233;, demain, le malicieux Fiodor Pavlovitch irait raconter en ville, comme une anecdote, qu&#224; minuit, le fonctionnaire Perkhotine, quil ne connaissait pas, avait forc&#233; sa porte pour sinformer si on ne lavait pas tu&#233;. &#199;a ferait un beau scandale! Or, Piotr Ilitch redoutait par-dessus tout le scandale. N&#233;anmoins, le sentiment qui lentra&#238;nait &#233;tait si puissant quapr&#232;s avoir tap&#233; du pied avec col&#232;re et s&#234;tre dit des injures, il s&#233;lan&#231;a dans une autre direction, chez Mme Khokhlakov. Si elle r&#233;pondait n&#233;gativement &#224; la question des trois mille roubles donn&#233;s &#224; telle heure &#224; Dmitri Fiodorovitch, il irait trouver lispravnik, sans passer chez Fiodor Pavlovitch; sinon, il remettrait tout au lendemain et retournerait chez lui. On comprend bien que la d&#233;cision du jeune homme de se pr&#233;senter &#224; onze heures du soir chez une femme du monde inconnue, de la faire lever peut-&#234;tre pour lui poser une question singuli&#232;re, risquait de provoquer un bien autre scandale quune d&#233;marche aupr&#232;s de Fiodor Pavlovitch. Mais il arrive souvent que les gens les plus flegmatiques prennent en pareil cas des d&#233;cisions de ce genre. Or, &#224; ce moment-l&#224;, Piotr Ilitch n&#233;tait pas du tout flegmatique! Il se rappela toute sa vie comment le trouble insurmontable qui s&#233;tait empar&#233; de lui d&#233;g&#233;n&#233;ra en supplice et lentra&#238;na contre sa volont&#233;. Bien entendu, il sinjuria tout le long du chemin pour cette sotte d&#233;marche, mais jirai jusquau bout! r&#233;p&#233;tait-il pour la dixi&#232;me fois en grin&#231;ant des dents, et il tint parole.


Onze heures sonnaient quand il arriva chez Mme Khokhlakov. Il p&#233;n&#233;tra assez facilement dans la cour, mais le portier ne put lui dire avec certitude si Madame &#233;tait d&#233;j&#224; couch&#233;e, comme elle en avait lhabitude &#224; cette heure.


Faites-vous annoncer, vous verrez bien si on vous re&#231;oit ou non.


Piotr Ilitch monta, mais alors les difficult&#233;s commenc&#232;rent. Le valet ne voulait pas lannoncer; il finit par appeler la femme de chambre. Dun ton poli, mais ferme, Piotr Ilitch la pria de dire &#224; sa ma&#238;tresse que le fonctionnaire Perkhotine d&#233;sirait lui parler au sujet dune affaire importante, sans quoi il ne se serait pas permis de la d&#233;ranger.


Annoncez-moi en ces termes, insista-t-il.


Il attendit dans le vestibule. Mme Khokhlakov se trouvait d&#233;j&#224; dans sa chambre &#224; coucher. La visite de Mitia lavait retourn&#233;e, elle pressentait pour la nuit une migraine ordinaire en pareil cas. Elle refusa avec irritation de recevoir le jeune fonctionnaire, bien que la visite dun inconnu, &#224; pareille heure, surexcit&#226;t sa curiosit&#233; f&#233;minine. Mais Piotr Ilitch sent&#234;ta cette fois comme un mulet; se voyant repouss&#233;, il insista imp&#233;rieusement et fit dire dans les m&#234;mes termes quil sagissait dune affaire fort importante et que Madame regretterait peut-&#234;tre ensuite de ne pas lavoir re&#231;u. La femme de chambre le consid&#233;ra avec &#233;tonnement et retourna faire la commission. Mme Khokhlakov fut stup&#233;faite, r&#233;fl&#233;chit, demanda quel air avait le visiteur et apprit qu il &#233;tait bien mis, jeune, fort poli. Notons en passant que Piotr Ilitch &#233;tait beau gar&#231;on et quil le savait. Mme Khokhlakov se d&#233;cida &#224; se montrer. Elle &#233;tait en robe de chambre et en pantoufles, mais jeta un ch&#226;le noir sur ses &#233;paules. On pria le fonctionnaire dentrer au salon. La ma&#238;tresse du logis parut, lair interrogateur et, sans faire asseoir le visiteur, linvita &#224; sexpliquer.


Je me permets de vous d&#233;ranger, madame, au sujet de notre connaissance commune, Dmitri Fiodorovitch Karamazov, commen&#231;a Perkhotine; mais &#224; peine avait-il prononc&#233; ce nom quune vive irritation se peignit sur le visage de son interlocutrice. Elle &#233;touffa un cri et linterrompit avec col&#232;re.


Va-t-on me tourmenter encore longtemps avec cet affreux personnage? Comment avez-vous le front de d&#233;ranger &#224; pareille heure une dame que vous ne connaissez pas pour lui parler dun individu qui, ici m&#234;me, il y a trois heures, est venu massassiner, a frapp&#233; du pied, est sorti dune fa&#231;on scandaleuse? Sachez, monsieur, que je porterai plainte contre vous; veuillez vous retirer sur-le-champ Je suis m&#232;re, je vais je


Alors il voulait vous tuer aussi?


Est-ce quil a d&#233;j&#224; tu&#233; quelquun? demanda imp&#233;tueusement Mme Khokhlakov.


Veuillez maccorder une minute dattention, madame, et je vous expliquerai tout, r&#233;pondit avec fermet&#233; Perkhotine. Aujourdhui, &#224; cinq heures de relev&#233;e, Mr Karamazov ma emprunt&#233; dix roubles en camarade, et je sais positivement quil &#233;tait sans argent; &#224; neuf heures, il est venu chez moi tenant en main une liasse de billets de cent roubles, pour deux ou trois mille roubles environ. Il avait lair dun fou, les mains et le visage ensanglant&#233;s. &#192; ma question: do&#249; provenait tant dargent, il r&#233;pondit textuellement quil lavait re&#231;u de vous et que vous lui avanciez une somme de trois mille roubles pour partir soi-disant aux mines dor.


Le visage de Mme Khokhlakov exprima une &#233;motion soudaine.


Mon Dieu! Cest son vieux p&#232;re quil a tu&#233;! sexclama-t-elle en joignant les mains. Je ne lui ai pas donn&#233; dargent, pas du tout! Oh! courez, courez! Nen dites pas davantage! Sauvez le vieillard, courez vers son p&#232;re!


Permettez, madame Ainsi vous ne lui avez pas donn&#233; dargent? Vous &#234;tes bien s&#251;re de ne lui avoir avanc&#233; aucune somme?


Aucune, aucune. Jai refus&#233;, car il ne savait pas appr&#233;cier mes sentiments. Il est parti furieux en frappant du pied. Il sest jet&#233; sur moi, je me suis rejet&#233;e en arri&#232;re Figurez-vous  car je ne veux rien vous cacher  quil a crach&#233; sur moi! Mais pourquoi rester debout? Asseyez-vous Excusez, je Ou courez plut&#244;t sauver ce malheureux vieillard dune mort affreuse?


Mais sil la d&#233;j&#224; tu&#233;?


En effet, mon Dieu! Quallons-nous faire maintenant? Que pensez-vous quon doive faire?


Cependant elle avait fait asseoir Piotr Ilitch et pris place en face de lui, il lui exposa bri&#232;vement les faits dont il avait &#233;t&#233; t&#233;moin, raconta sa r&#233;cente visite chez F&#233;nia et parla du pilon. Tous ces d&#233;tails boulevers&#232;rent la dame qui poussa un cri, mit la main devant ses yeux.


Figurez-vous que jai pressenti tout cela! Cest un don chez moi, tous mes pressentiments se r&#233;alisent. Combien de fois jai regard&#233; ce terrible homme en songeant: Il finira par me tuer. Et voil&#224; que cest arriv&#233; Ou plut&#244;t, sil ne ma pas tu&#233;e maintenant comme son p&#232;re, cest gr&#226;ce &#224; Dieu qui ma prot&#233;g&#233;e; de plus, il a eu honte, car je lui avais attach&#233; au cou, ici m&#234;me, une petite image provenant des reliques de sainte Barbe, martyre Jai &#233;t&#233; bien pr&#232;s de la mort &#224; cette minute, je m&#233;tais approch&#233;e tout &#224; fait de lui, il me tendait le cou! Savez-vous, Piotr Ilitch (vous avez dit, je crois quon vous appelle ainsi), je ne crois pas aux miracles, mais cette image, ce miracle &#233;vident en ma faveur, cela mimpressionne et je recommence &#224; croire &#224; nimporte quoi. Avez-vous entendu parler du starets Zosime? Dailleurs, je ne sais pas ce que je dis Figurez-vous quil a crach&#233; sur moi avec cette image au cou Crach&#233; seulement, sans me tuer, et et voil&#224; o&#249; il a couru! Quallons-nous faire maintenant, dites, quallons-nous faire?


Piotr Ilitch se leva et d&#233;clara quil allait tout raconter &#224; lispravnik, et que celui-ci agirait &#224; sa guise.


Ah! je le connais, cest un excellent homme. Allez vite le trouver. Que vous &#234;tes ing&#233;nieux, Piotr Ilitch; &#224; votre place je ny aurais jamais song&#233;!


Dautant plus que je suis moi-m&#234;me en bons termes avec lispravnik, insinua Piotr Ilitch, visiblement d&#233;sireux d&#233;chapper &#224; cette dame expansive qui ne lui laissait pas prendre cong&#233;.


Savez-vous, venez me raconter ce que vous aurez vu et appris Les constatations ce quon fera de lui Dites-moi, la peine de mort nexiste pas chez nous? Venez sans faute, f&#251;t-ce &#224; trois ou quatre heures du matin Faites-moi r&#233;veiller, secouer, si je ne me l&#232;ve pas Dailleurs, je ne dormirai pas, sans doute. Et si je vous accompagnais?


Non, mais si vous certifiiez par &#233;crit, &#224; tout hasard, que vous navez pas donn&#233; dargent &#224; Dmitri Fiodorovitch, cela pourrait servir &#224; loccasion


Certainement! approuva Mme Khokhlakov en s&#233;lan&#231;ant &#224; son bureau. Votre ing&#233;niosit&#233;, votre savoir-faire me confondent. Vous &#234;tes employ&#233; ici? Cela me fait grand plaisir


Tout en parlant, elle avait &#224; la h&#226;te trac&#233; ces quelques lignes, en gros caract&#232;res:


Je nai jamais pr&#234;t&#233; trois mille roubles au malheureux Dmitri Fiodorovitch Karamazov, ni aujourdhui, ni auparavant! Je le jure par ce quil y a de plus sacr&#233;.


Khokhlakov.


Voil&#224; qui est fait! fit-elle en se retournant vers Piotr Ilitch. Allez, sauvez son &#226;me. Cest un grand exploit que vous accomplissez.


Elle fit trois fois sur lui le signe de la croix, et le reconduisit jusquau vestibule.


Que je vous suis reconnaissante! Vous ne pouvez vous imaginer comme je vous suis reconnaissante d&#234;tre venu dabord me trouver. Comment se fait-il que nous ne nous soyons jamais rencontr&#233;s? Je serai charm&#233;e de vous recevoir dor&#233;navant. Je constate avec plaisir que vous remplissez vos devoirs avec une exactitude, une ing&#233;niosit&#233; remarquables Mais on doit vous appr&#233;cier, vous comprendre, enfin, et tout ce que je pourrai faire pour, soyez s&#251;r Oh! jaime la jeunesse, jen suis &#233;prise. Les jeunes gens sont lespoir de notre malheureuse Russie Allez, allez!


Piotr Ilitch s&#233;tait d&#233;j&#224; sauv&#233;, sinon elle ne laurait pas laiss&#233; partir si vite. Dailleurs, Mme Khokhlakov lui avait produit une impression assez agr&#233;able, qui adoucissait m&#234;me son appr&#233;hension de s&#234;tre engag&#233; dans une affaire aussi scabreuse. On sait que les go&#251;ts sont fort vari&#233;s. Et elle nest pas si &#226;g&#233;e, songeait-il avec satisfaction; au contraire, je laurais prise pour sa fille.


Quant &#224; Mme Khokhlakov, elle &#233;tait tout bonnement aux anges. Un tel savoir-faire, une telle pr&#233;cision chez un si jeune homme, avec ses mani&#232;res et son ext&#233;rieur. On pr&#233;tend que les jeunes gens daujourdhui ne sont bons &#224; rien, voil&#224; un exemple, etc. Si bien quelle oublia m&#234;me cet affreux &#233;v&#233;nement; une fois couch&#233;e, elle se rappela vaguement quelle avait &#233;t&#233; pr&#232;s de la mort et murmura: Ah! cest affreux, affreux! Mais elle sendormit aussit&#244;t dun profond sommeil. Je ne me serais dailleurs pas &#233;tendu sur des d&#233;tails aussi insignifiants, si cette rencontre singuli&#232;re du jeune fonctionnaire avec une veuve encore fra&#238;che navait influ&#233;, par la suite, sur toute la carri&#232;re de ce jeune homme m&#233;thodique. On sen souvient m&#234;me avec &#233;tonnement dans notre ville et nous en dirons peut-&#234;tre un mot en terminant la longue histoire des Fr&#232;res Karamazov.



II. Lalarme

Notre ispravnik Mikha&#239;l Makarovitch, lieutenant-colonel en retraite devenu conseiller de cour [[152]: #_ftnref152 Grade de la hi&#233;rarchie civile correspondant &#224; celui de lieutenant-colonel dans la hi&#233;rarchie militaire, septi&#232;me classe.], &#233;tait un brave homme. &#201;tabli chez nous depuis trois ans seulement, il s&#233;tait attir&#233; la sympathie g&#233;n&#233;rale parce qu il savait r&#233;unir la soci&#233;t&#233;. Il y avait toujours du monde chez lui, ne f&#251;t-ce quune ou deux personnes &#224; d&#238;ner; il naurait pu vivre sans cela. Les pr&#233;textes les plus vari&#233;s motivaient les invitations. La ch&#232;re n&#233;tait pas d&#233;licate, mais copieuse, les tourtes de poisson excellentes, labondance des vins compensait leur m&#233;diocrit&#233;. Dans la premi&#232;re pi&#232;ce se trouvait un billard, avec des gravures de courses anglaises encadr&#233;es de noir, ce qui constitue, comme on sait, lornement n&#233;cessaire de tout billard chez un c&#233;libataire. On jouait tous les soirs aux cartes. Mais souvent, la meilleure soci&#233;t&#233; de notre ville se r&#233;unissait pour danser, les m&#232;res amenaient leurs filles. Mikha&#239;l Makarovitch, bien que veuf, vivait en famille, avec sa fille veuve et ses deux petites-filles. Celles-ci, qui avaient termin&#233; leurs &#233;tudes, &#233;taient assez gentilles et gaies et, bien que sans dot, attiraient chez leur grand-p&#232;re la jeunesse mondaine. Bien que born&#233; et peu instruit, Mikha&#239;l Makarovitch remplissait ses fonctions aussi bien que beaucoup dautres. Il avait toutefois des vues erron&#233;es sur certaines r&#233;formes du pr&#233;sent r&#232;gne [[153]: #_ftnref152 Les grandes r&#233;formes sociales, administratives, judiciaires du r&#232;gne dAlexandre II.], et cela plus par indolence que par incapacit&#233;, car il ne trouvait pas le temps de les &#233;tudier. Jai l&#226;me dun militaire plut&#244;t que dun civil, se disait-il en parlant de lui-m&#234;me. Bien quil e&#251;t des terres au soleil, il ne s&#233;tait pas encore form&#233; une id&#233;e tr&#232;s nette de la r&#233;forme paysanne et napprenait &#224; la conna&#238;tre que peu &#224; peu, par la pratique et malgr&#233; lui.


S&#251;r de trouver du monde chez Mikha&#239;l Makarovitch, Piotr Ilitch y rencontra en effet le procureur, venu faire une partie, le jeune m&#233;decin du zemstvo[[154]: #_ftnref154 Conseil de district, qui entretenait des h&#244;pitaux, &#233;coles, etc.], Varvinski, r&#233;cemment arriv&#233; de P&#233;tersbourg, o&#249; il &#233;tait sorti un des premiers de l&#201;cole de M&#233;decine. Le procureur  cest-&#224;-dire le substitut, mais tous lappelaient ainsi  Hippolyte Kirillovitch, &#233;tait un homme &#224; part, encore jeune, trente-cinq ans, mais dispos&#233; &#224; la tuberculose, mari&#233; &#224; une femme ob&#232;se et st&#233;rile, rempli damour-propre, irascible, tout en poss&#233;dant de solides qualit&#233;s. Par malheur, il se faisait beaucoup dillusions sur ses m&#233;rites, ce qui le rendait constamment inquiet. Il avait m&#234;me des penchants artistiques, une certaine p&#233;n&#233;tration psychologique appliqu&#233;e aux criminels et au crime; cest pourquoi il se croyait victime de passe-droits, bien convaincu quon ne lappr&#233;ciait pas &#224; sa valeur dans les hautes sph&#232;res. Aux heures de d&#233;couragement, il mena&#231;ait m&#234;me de se faire avocat dassises. Laffaire Karamazov le galvanisa tout entier: Une affaire qui pouvait passionner la Russie! Mais janticipe.


Dans la pi&#232;ce voisine se tenait, avec les demoiselles, le jeune juge dinstruction Nicolas Parth&#233;novitch Nelioudov, arriv&#233; depuis deux mois de P&#233;tersbourg. On s&#233;tonna plus tard que ces personnages se fussent r&#233;unis comme expr&#232;s le soir du crime, dans la maison du pouvoir ex&#233;cutif. Cependant, il ny avait rien l&#224; que de fort naturel: la femme dHippolyte Kirillovitch souffrant des dents depuis la veille, il avait d&#251; se soustraire &#224; ses plaintes; le m&#233;decin ne pouvait passer la soir&#233;e que devant un tapis vert. Quant &#224; N&#233;lioudov, il avait projet&#233; de rendre visite ce soir-l&#224; &#224; Mikha&#239;l Makarovitch, soi-disant par hasard, afin de surprendre la fille de celui-ci, Olga Mikha&#239;lovna, dont c&#233;tait lanniversaire: il connaissait ce secret, que, dapr&#232;s lui, elle dissimulait pour ne pas organiser de sauterie. &#192; son &#226;ge, quelle craignait de r&#233;v&#233;ler, cela pr&#234;tait &#224; des allusions moqueuses; demain, il en parlerait &#224; tout le monde, etc. Ce gentil gar&#231;on &#233;tait, &#224; cet &#233;gard, un grand polisson; ainsi lavaient surnomm&#233; nos dames, et il ne sen plaignait pas. De bonne compagnie, de famille honorable, bien &#233;lev&#233;, ce jouisseur &#233;tait inoffensif et toujours correct. De petite taille et de complexion d&#233;licate, il portait toujours &#224; ses doigts fr&#234;les quelques grosses bagues. Dans lexercice de sa charge, il devenait tr&#232;s grave, car il avait une haute id&#233;e de son r&#244;le et de ses obligations. Il savait surtout confondre, lors des interrogatoires, les assassins et autres malfaiteurs du bas peuple, et suscitait en eux un certain &#233;tonnement, sinon du respect pour sa personne.


En arrivant chez lispravnik, Piotr Ilitch fut stup&#233;fait de voir que tout le monde &#233;tait au courant. En effet, on avait cess&#233; de jouer, tous discutaient la nouvelle, Nicolas Parth&#233;novitch prenait m&#234;me des airs belliqueux. Piotr Ilitch apprit avec stupeur que le vieux Fiodor Pavlovitch avait effectivement &#233;t&#233; assassin&#233; ce soir chez lui, assassin&#233; et d&#233;valis&#233;. Voici comment on venait dapprendre la triste nouvelle.


Marthe Ignati&#232;vna, la femme de Grigori, malgr&#233; le profond sommeil o&#249; elle &#233;tait plong&#233;e, se r&#233;veilla tout &#224; coup, sans doute aux cris de Smerdiakov qui gisait dans la chambrette voisine. Elle navait jamais pu shabituer &#224; ces cris de l&#233;pileptique, pr&#233;curseurs de la crise et qui l&#233;pouvantaient. Encore &#224; moiti&#233; endormie, elle se leva et entra dans le cabinet de Smerdiakov. Dans lobscurit&#233;, on entendait le malade r&#226;ler, se d&#233;battre. Prise de peur, elle appela son mari, mais r&#233;fl&#233;chit que Grigori n&#233;tait pas l&#224; &#224; son r&#233;veil. Elle revint t&#226;ter le lit quelle trouva vide. Elle courut sur le perron et appela timidement son mari. En guise de r&#233;ponse, elle entendit, dans le silence nocturne, des g&#233;missements lointains. Elle pr&#234;ta loreille: les g&#233;missements se r&#233;p&#233;t&#232;rent, ils partaient bien du jardin. Seigneur, on dirait les plaintes dElisabeth Smerdiachtcha&#239;a! Elle descendit, aper&#231;ut la petite porte du jardin ouverte: Il doit &#234;tre l&#224;-bas, le pauvre! Elle sapprocha, entendit distinctement Grigori lappeler: Marthe, Marthe! dune voix faible et dolente. Seigneur, viens &#224; notre secours! murmura Marthe qui s&#233;lan&#231;a dans la direction de Grigori.


Elle le trouva &#224; vingt pas de la palissade, o&#249; il &#233;tait tomb&#233;. Revenu &#224; lui, il avait d&#251; se tra&#238;ner longtemps en perdant plusieurs fois connaissance. Elle remarqua aussit&#244;t quil &#233;tait tout en sang et se mit &#224; crier. Grigori murmurait faiblement des paroles entrecoup&#233;es: Tu&#233; tu&#233; son p&#232;re Pourquoi cries-tu, sotte? Cours, appelle Marthe Ignati&#232;vna ne se calmait pas; soudain, apercevant la fen&#234;tre de son ma&#238;tre ouverte et &#233;clair&#233;e, elle y courut et se mit &#224; lappeler. Mais un regard dans la chambre lui r&#233;v&#233;la un affreux spectacle: Fiodor Pavlovitch gisait sur le dos, inerte; sa robe de chambre et sa chemise blanche &#233;taient inond&#233;es de sang. La bougie, demeur&#233;e sur une table, &#233;clairait vivement le visage du mort. Affol&#233;e, Marthe Ignati&#232;vna sortit en courant du jardin, ouvrit la porte coch&#232;re, se pr&#233;cipita chez Marie Kondratievna. Les deux voisines, la m&#232;re et la fille, dormaient; les coups redoubl&#233;s frapp&#233;s aux volets les r&#233;veill&#232;rent. En paroles incoh&#233;rentes, Marthe Ignati&#232;vna leur conta la chose et les appela au secours. Foma, dhumeur vagabonde, couchait chez elles cette nuit-l&#224;. On le fit lever aussit&#244;t, et tous se rendirent sur le lieu du crime. En chemin, Marie Kondratievna se rappela avoir entendu, vers neuf heures, un cri per&#231;ant. C&#233;tait pr&#233;cis&#233;ment le Parricide! de Grigori, lorsquil avait empoign&#233; par la jambe Dmitri Fiodorovitch d&#233;j&#224; mont&#233; sur la palissade. Arriv&#233;es aupr&#232;s de Grigori, les deux femmes, avec laide de Foma, le transport&#232;rent dans le pavillon. &#192; la lumi&#232;re, on constata que Smerdiakov &#233;tait toujours en proie &#224; sa crise, les yeux r&#233;vuls&#233;s, l&#233;cume aux l&#232;vres. On lava la t&#234;te du bless&#233; avec de leau et du vinaigre, ce qui le ranima compl&#232;tement. Sa premi&#232;re question fut pour savoir si Fiodor Pavlovitch &#233;tait encore vivant. Les deux femmes et le soldat retourn&#232;rent au jardin et virent que non seulement la fen&#234;tre, mais la porte de la maison &#233;taient grandes ouvertes, alors que depuis une semaine, le barine senfermait &#224; double tour chaque soir et ne permettait m&#234;me pas &#224; Grigori de frapper sous aucun pr&#233;texte. Ils nos&#232;rent entrer de peur de sattirer des d&#233;sagr&#233;ments. Sur lordre de Grigori, Marie Kondratievna courut chez lispravnik donner lalarme. Elle pr&#233;c&#233;da de cinq minutes Piotr Ilitch, de sorte que celui-ci arriva comme un t&#233;moin oculaire, confirmant par son r&#233;cit les soup&#231;ons contre lauteur pr&#233;sum&#233; du crime, que jusqualors, au fond de son c&#339;ur, il avait refus&#233; de croire coupable.


On r&#233;solut dagir &#233;nergiquement. Les autorit&#233;s judiciaires se rendirent sur les lieux et proc&#233;d&#232;rent &#224; une enqu&#234;te. Le m&#233;decin du Zemstvo, un d&#233;butant, soffrit de lui-m&#234;me &#224; les accompagner. Je r&#233;sume les faits. Fiodor Pavlovitch avait la t&#234;te fracass&#233;e, mais avec quelle arme? Probablement la m&#234;me qui avait servi ensuite &#224; assommer Grigori. Celui-ci, apr&#232;s avoir re&#231;u les premiers soins, fit, malgr&#233; sa faiblesse, un r&#233;cit assez suivi de ce qui lui &#233;tait arriv&#233;. En cherchant avec une lanterne pr&#232;s de la palissade, on trouva dans une all&#233;e, bien en vue, le pilon de cuivre. Il ny avait aucun d&#233;sordre dans la chambre de Fiodor Pavlovitch, sauf que derri&#232;re le paravent, pr&#232;s du lit, on trouva une enveloppe de grand format, en papier fort, avec linscription: Trois mille roubles pour mon ange, Grouchegnka, si elle veut venir. Plus bas, Fiodor Pavlovitch avait ajout&#233;: Et pour ma poulette. Lenveloppe, qui portait trois grands cachets de cire rouge, &#233;tait d&#233;chir&#233;e et vide. On retrouva &#224; terre la faveur rose qui lentourait. Dans la d&#233;position de Piotr Ilitch, une chose attira lattention des magistrats: la supposition que Dmitri Fiodorovitch se suiciderait le lendemain matin, dapr&#232;s ses propres paroles, le pistolet charg&#233;, le billet quil avait &#233;crit, etc. Comme Piotr Ilitch, incr&#233;dule, le mena&#231;ait dune d&#233;nonciation pour len emp&#234;cher, Mitia avait r&#233;pliqu&#233; en souriant: Tu nauras pas le temps. Il fallait donc se rendre en toute h&#226;te &#224; Mokro&#239;&#233; pour arr&#234;ter le criminel avant quil e&#251;t mis fin &#224; ses jours. Cest clair, cest clair, r&#233;p&#233;tait le procureur surexcit&#233;, de pareilles t&#234;te br&#251;l&#233;es agissent toujours ainsi: ils font la noce avant den finir. Le r&#233;cit des emplettes de Dmitri l&#233;chauffa davantage. Rappelez-vous, messieurs, lassassin du marchand Olsoufiev, qui sempara de quinze cents roubles. Son premier soin fut de se friser, puis daller chez des filles, sans prendre la peine de dissimuler largent. Mais lenqu&#234;te, les formalit&#233;s demandaient du temps; on d&#233;p&#234;cha donc &#224; Mokro&#239;&#233; le stanovo&#239; Mavriki Mavriki&#233;vitch Chmertsov, venu en ville toucher son traitement. Il re&#231;ut pour instructions de surveiller discr&#232;tement le criminel jusqu&#224; larriv&#233;e des autorit&#233;s comp&#233;tentes, de former une escorte, etc. Gardant lincognito, il mit seulement au courant dune partie de laffaire Tryphon Borissytch, une ancienne connaissance. Cest alors que Mitia avait rencontr&#233; sur la galerie le patron qui le cherchait et remarqu&#233; un changement dans lexpression et le ton du personnage. Mitia et ses compagnons ignoraient donc la surveillance dont ils &#233;taient lobjet; quand &#224; la bo&#238;te aux pistolets, le patron lavait depuis longtemps mise en lieu s&#251;r. &#192; cinq heures seulement, presque &#224; laube, arriv&#232;rent les autorit&#233;s, dans deux voitures. Le m&#233;decin &#233;tait rest&#233; chez Fiodor Pavlovitch, pour faire lautopsie et surtout parce que l&#233;tat de Smerdiakov lint&#233;ressait fort. Des crises d&#233;pilepsie aussi violentes et aussi longues, durant deux jours, sont fort rares et appartiennent &#224; la science, d&#233;clara-t-il &#224; ses partenaires lors de leur d&#233;part, et ceux-ci le f&#233;licit&#232;rent, en riant, de cette trouvaille. Il avait m&#234;me affirm&#233; que Smerdiakov ne vivrait pas jusquau matin.


Apr&#232;s cette digression un peu longue, mais n&#233;cessaire, nous reprenons notre r&#233;cit &#224; lendroit o&#249; nous lavons laiss&#233;.



III. Les tribulations dune &#226;me. Premi&#232;re tribulation

Mitia regardait les assistants dun air hagard, sans comprendre ce quon disait. Tout &#224; coup, il se leva, tendit les bras vers le ciel et s&#233;cria:


Je ne suis pas coupable! Je nai pas vers&#233; le sang de mon p&#232;re Je voulais le tuer, mais je suis innocent. Ce nest pas moi!


&#192; peine finissait-il de parler que Grouchegnka surgit de derri&#232;re les rideaux et tomba aux pieds de lispravnik.


Cest moi, maudite, qui suis coupable, cria-t-elle &#233;plor&#233;e, les mains tendues, cest &#224; cause de moi quil a tu&#233;. Ce pauvre vieillard, qui nest plus, je lai tortur&#233;. Cest moi la principale coupable.


Oui, cest toi, criminelle! Tu es une coquine, une fille d&#233;prav&#233;e, vocif&#233;ra lispravnik en la mena&#231;ant du poing.


On le fit taire aussit&#244;t, le procureur le saisit m&#234;me &#224; bras-le-corps.


Cest du d&#233;sordre, Mikha&#239;l Makarovitch! Vous g&#234;nez lenqu&#234;te vous g&#226;tez laffaire


Il suffoquait presque.


Il faut prendre des mesures il faut prendre des mesures, criait de son c&#244;t&#233; Nicolas Parth&#233;novitch; on ne peut pas tol&#233;rer cela.


Jugez-nous ensemble! continuait Grouchegnka toujours &#224; genoux. Ex&#233;cutez-nous ensemble, je suis pr&#234;te &#224; mourir avec lui.


Groucha, ma vie, mon sang, mon tr&#233;sor sacr&#233;! dit Mitia en sagenouillant &#224; c&#244;t&#233; delle et en l&#233;treignant. Ne la croyez pas, elle est innocente, compl&#232;tement innocente!


On les s&#233;para de force, on emmena la jeune femme. Il d&#233;faillit et ne revint &#224; lui quassis &#224; table, entour&#233; de gens &#224; plaque de m&#233;tal [[155]: #_ftnref155 T&#233;moins instrumentaires pris parmi les gens du village.]. En face, sur le divan, se tenait Nicolas Parth&#233;novitch, le juge dinstruction, qui lexhortait de la fa&#231;on la plus courtoise &#224; boire un peu deau: Cela vous rafra&#238;chira, vous calmera, nayez crainte, ne vous inqui&#233;tez pas. Mitia sint&#233;ressait fort &#224; ses grosses bagues orn&#233;es, lune dune am&#233;thyste, lautre dune pierre jaune clair, dun &#233;clat magnifique. Longtemps apr&#232;s il se rappela avec &#233;tonnement que ces bagues le fascinaient durant les p&#233;nibles heures de linterrogatoire et quil ne pouvait en d&#233;tacher les yeux. &#192; gauche de Mitia si&#233;geait le procureur, &#224; droite un jeune homme en veston de chasse fort us&#233;, devant un encrier et du papier. C&#233;tait le greffier du juge dinstruction. &#192; lautre extr&#233;mit&#233; de la chambre, pr&#232;s de la fen&#234;tre, se tenaient lispravnik et Kalganov.


Buvez de leau, r&#233;p&#233;tait doucement, pour la dixi&#232;me fois le juge dinstruction.


Jai bu, messieurs, jai bu Eh bien, &#233;crasez-moi, condamnez-moi, d&#233;cidez de mon sort! s&#233;cria Mitia en le fixant.


Donc, vous affirmez &#234;tre innocent de la mort de votre p&#232;re, Fiodor Pavlovitch?


Oui. Jai vers&#233; le sang de lautre vieillard, mais pas celui de mon p&#232;re. Et je le d&#233;plore! Jai tu&#233; mais il est dur de se voir accuser dun crime horrible quon na pas commis. Cest une terrible accusation, messieurs, un coup de massue! Mais qui donc a tu&#233; mon p&#232;re? Qui pouvait le tuer, sinon moi? Cest prodigieux, cest inconcevable!


Je vais vous le dire commen&#231;a le juge; mais le procureur (nous appellerons ainsi le substitut), apr&#232;s avoir &#233;chang&#233; un coup d&#339;il avec lui, dit &#224; Mitia:


Vous vous tourmentez inutilement au sujet du vieux domestique Grigori Vassiliev. Sachez quil est vivant. Il a repris connaissance, et malgr&#233; le coup terrible que vous lui avez port&#233;, dapr&#232;s vos d&#233;positions &#224; tous deux, il en r&#233;chappera certainement. Tel est du moins lavis du m&#233;decin.


Vivant? Il est vivant! sexclama Mitia, les mains jointes, le visage rayonnant. Seigneur, je te rends gr&#226;ce pour ce miracle insigne accord&#233; au p&#233;cheur, au sc&#233;l&#233;rat que je suis, &#224; ma pri&#232;re! Car jai pri&#233; toute la nuit!


Et il se signa trois fois.


Ce m&#234;me Grigori a fait &#224; votre sujet une d&#233;position dune telle gravit&#233; que, poursuivit le procureur, mais Mitia se leva brusquement.


Un instant, messieurs, de gr&#226;ce, rien quun instant; je cours vers elle


Permettez! cest impossible maintenant! sexclama Nicolas Parth&#233;novitch qui se leva aussi.


Les individus aux plaques de m&#233;tal appr&#233;hend&#232;rent Mitia; il se rassit dailleurs de bonne gr&#226;ce


Cest dommage. Je voulais seulement lui annoncer que ce sang qui ma angoiss&#233; toute la nuit est lav&#233; et que je ne suis pas un assassin! Messieurs, cest ma fianc&#233;e! dit-il avec respect en regardant tous les assistants. Oh! je vous remercie! Vous mavez rendu &#224; la vie Ce vieillard ma port&#233; dans ses bras, cest lui qui me lavait dans une auge quand javais trois ans, quand j&#233;tais abandonn&#233; de tous. Il ma servi de p&#232;re!


Donc, vous reprit le juge.


Permettez, messieurs, encore un instant, interrompit Mitia, en saccoudant sur la table, le visage cach&#233; dans ses mains, laissez-moi me recueillir, laissez-moi respirer. Tout cela me bouleverse; on ne frappe pas sur un homme comme sur un tambour, messieurs!


Vous devriez boire un peu deau


Mitia se d&#233;couvrit le visage et sourit. Il avait le regard vif et paraissait transform&#233;. Ses mani&#232;res aussi avaient chang&#233;, il se sentait de nouveau l&#233;gal de ces gens, de ses anciennes connaissances, comme sils s&#233;taient rencontr&#233;s la veille dans le monde, avant l&#233;v&#233;nement. Notons que Mitia avait dabord &#233;t&#233; re&#231;u cordialement chez lispravnik, mais que, par la suite, le dernier mois surtout, il avait presque cess&#233; de fr&#233;quenter chez lui. Lispravnik, quand il le rencontrait dans la rue, fron&#231;ait les sourcils et ne le saluait que par politesse, ce qui n&#233;chappait pas &#224; Mitia. Il connaissait encore moins le procureur, mais rendait parfois visite, sans trop savoir pourquoi, &#224; sa femme, personne nerveuse et fantasque; elle le recevait toujours gracieusement et lui t&#233;moignait de lint&#233;r&#234;t. Quant au juge, il avait &#233;chang&#233;, une ou deux fois avec lui, des propos sur les femmes.


Vous &#234;tes, Nicolas Parth&#233;novitch, un juge dinstruction fort habile, &#224; ce que je vois, dit gaiement Mitia; dailleurs je vais vous aider. Oh! messieurs, je suis ressuscit&#233; Ne vous formalisez pas de ma franchise, aussi bien je suis un peu ivre, je lavoue. Il me semble avoir eu lhonneur lhonneur et le plaisir de vous rencontrer, Nicolas Parth&#233;novitch, chez mon parent Mioussov Messieurs, je ne pr&#233;tends pas &#224; l&#233;galit&#233;, je comprends ma situation vis-&#224;-vis de vous. Il p&#232;se sur moi, si Grigori maccuse, il p&#232;se sur moi, bien s&#251;r, une charge terrible. Je le comprends tr&#232;s bien. Mais, au fait, messieurs, je suis pr&#234;t et nous en aurons bient&#244;t fini. Si je suis s&#251;r de mon innocence, ce ne sera pas long, nest-ce pas?


Mitia parlait vite, avec expansion, comme sil prenait ses auditeurs pour ses meilleurs amis.


Ainsi, nous notons en attendant que vous niez formellement laccusation port&#233;e contre vous, dit dun ton grave Nicolas Parth&#233;novitch, et il dicta &#224; demi-voix au greffier le n&#233;cessaire.


Noter? Vous voulez noter &#231;a? Soit, jy consens, je donne mon plein consentement, messieurs Seulement, voyez Attendez, &#233;crivez ceci: il est coupable de voies de fait, davoir assen&#233; des coups violents &#224; un pauvre vieillard. Et puis, dans mon for int&#233;rieur, au fond du c&#339;ur, je me sens coupable, mais cela il ne faut pas l&#233;crire, cest ma vie priv&#233;e, messieurs, cela ne vous regarde pas, ce sont les secrets du c&#339;ur Quant &#224; lassassinat de mon vieux p&#232;re, jen suis innocent! Cest un id&#233;e monstrueuse! Je vous le prouverai, vous serez convaincus tout de suite. Vous rirez vous-m&#234;mes de vos soup&#231;ons!


Calmez-vous, Dmitri Fiodorovitch, dit le juge. Avant de poursuivre linterrogatoire, je voudrais, si vous consentez &#224; r&#233;pondre, que vous me confirmiez un fait: vous naimiez pas le d&#233;funt, para&#238;t-il, vous aviez constamment des d&#233;m&#234;l&#233;s avec lui Ici, tout au moins, il y a un quart dheure, vous avez d&#233;clar&#233; avoir eu lintention de le tuer: Je ne lai pas tu&#233;, avez-vous dit, mais jai voulu le tuer!


Jai dit cela? Oh! cest bien possible! Oui, plusieurs fois, jai voulu le tuer malheureusement!


Vous le vouliez. Consentez-vous &#224; nous expliquer les motifs de cette haine contre votre p&#232;re?


&#192; quoi bon des explications, messieurs? fit Mitia dun air morne en haussant les &#233;paules. Je ne cachais pas mes sentiments, toute la ville les conna&#238;t. Il ny a pas longtemps, je les ai manifest&#233;s au monast&#232;re, dans la cellule du starets Zosime Le soir du m&#234;me jour, jai battu et presque assomm&#233; mon p&#232;re, en jurant devant t&#233;moins que je viendrais le tuer. Oh! les t&#233;moins ne manquent pas, jai cri&#233; cela durant un mois Le fait est patent, mais les sentiments, cest une autre affaire. Voyez-vous, messieurs, jestime que vous navez pas le droit de minterroger l&#224;-dessus. Malgr&#233; lautorit&#233; dont vous &#234;tes rev&#234;tus, cest une affaire intime, qui ne regarde que moi Mais, puisque je nai pas cach&#233; mes sentiments auparavant jen ai parl&#233; &#224; tout le monde au cabaret, alors alors je nen ferai pas un myst&#232;re maintenant. Voyez-vous, messieurs, je comprends quil y a contre moi des charges accablantes: jai dit &#224; tous que je le tuerais, et voil&#224; quon la tu&#233;: nest-ce pas moi le coupable, en pareil cas? Ha! ha! Je vous excuse, messieurs, je vous excuse compl&#232;tement. Je suis moi-m&#234;me stup&#233;fait. Qui donc est lassassin, dans ce cas, sinon moi? Nest-ce pas vrai? Si ce nest pas moi, qui est-ce donc? Messieurs, je veux savoir, jexige que vous me disiez o&#249; il a &#233;t&#233; tu&#233;, comment, avec quelle arme.


Il regarda longuement le juge et le procureur.


Nous lavons trouv&#233; gisant sur le plancher, dans son bureau, la t&#234;te fracass&#233;e, dit le procureur.


Cest terrible, messieurs!


Mitia fr&#233;mit, saccouda &#224; la table, se cacha le visage de sa main droite.


Continuons, dit Nicolas Parth&#233;novitch. Alors, quels motifs inspiraient votre haine? Vous avez, je crois, d&#233;clar&#233; publiquement quelle provenait de la jalousie?


Eh oui, la jalousie, et autre chose encore.


Des d&#233;m&#234;l&#233;s dargent?


Eh oui, largent jouait aussi un r&#244;le.


Il sagissait, je crois, de trois mille roubles que vous naviez pas touch&#233;s sur votre h&#233;ritage?


Comment, trois mille! Davantage, plus de six mille, plus de dix mille, peut-&#234;tre. Je lai dit &#224; tout le monde, je lai cri&#233; partout! Mais j&#233;tais d&#233;cid&#233;, pour en finir, &#224; transiger &#224; trois mille roubles. Il me les fallait &#224; tout prix de sorte que ce paquet cach&#233; sous un coussin, et destin&#233; &#224; Grouchegnka, je le consid&#233;rais comme ma propri&#233;t&#233; quon mavait vol&#233;e, oui, messieurs, comme &#233;tant &#224; moi.


Le procureur &#233;changea un coup d&#339;il significatif avec le juge.


Nous reviendrons l&#224;-dessus, dit aussit&#244;t le juge; pour le moment, permettez-nous de noter ce point: que vous consid&#233;riez largent enferm&#233; dans cette enveloppe comme votre propri&#233;t&#233;.


&#201;crivez, messieurs; je comprends que cest une nouvelle charge contre moi, mais cela ne me fait pas peur, je maccuse moi-m&#234;me. Vous entendez, moi-m&#234;me. Voyez-vous, messieurs, je crois que vous vous m&#233;prenez du tout au tout sur mon compte, ajouta-t-il tristement. Lhomme qui vous parle est loyal; il a commis maintes bassesses, mais il est toujours demeur&#233; noble au fond de lui-m&#234;me Bref, je ne sais pas mexprimer Cette soif de noblesse ma toujours tourment&#233;; je la recherchais avec la lanterne de Diog&#232;ne, et pourtant, je nai fait que des vilenies, comme nous tous, messieurs cest-&#224;-dire comme moi seul, je me trompe, je suis le seul de mon esp&#232;ce! Messieurs, jai mal &#224; la t&#234;te. Voyez-vous, tout me d&#233;go&#251;tait en lui: son ext&#233;rieur, je ne sais quoi de malhonn&#234;te, sa vantardise et son m&#233;pris pour tout ce qui est sacr&#233;, sa bouffonnerie et son irr&#233;ligion. Mais maintenant quil est mort, je pense autrement.


Comment cela, autrement?


Cest-&#224;-dire non, pas autrement, mais je regrette de lavoir tant d&#233;test&#233;.


Vous &#233;prouvez des remords?


Non, pas des remords, ne notez pas cela. Moi-m&#234;me, messieurs, je ne brille ni par la bont&#233; ni par la beaut&#233;; aussi navais-je pas le droit de le trouver r&#233;pugnant. Vous pouvez noter cela.


Ayant ainsi parl&#233;, Mitia parut fort triste. Il devenait de plus en plus morne &#224; mesure quil r&#233;pondait aux questions du juge. Cest &#224; ce moment que se d&#233;roula une sc&#232;ne inattendue. Bien quon e&#251;t &#233;loign&#233; Grouchegnka, elle se trouvait dans une chambre proche de celle o&#249; avait lieu linterrogatoire, en compagnie de Maximov, abattu et terrifi&#233;, qui sattachait &#224; elle comme &#224; une ancre de salut. Un individu &#224; plaque de m&#233;tal gardait la porte. Grouchegnka pleurait; tout &#224; coup, incapable de r&#233;sister &#224; son chagrin, apr&#232;s avoir cri&#233;: Malheur, malheur! elle courut hors de la chambre vers son bien-aim&#233;, si brusquement que personne neut le temps de larr&#234;ter. Mitia, qui lavait entendue, fr&#233;mit, se pr&#233;cipita &#224; sa rencontre. Mais on les emp&#234;cha de nouveau de se rejoindre. On le saisit par les bras, il se d&#233;battit avec acharnement, il fallut trois ou quatre hommes pour le maintenir. On sempara aussi de Grouchegnka et il la vit qui lui tendait les bras tandis quon lemmenait. La sc&#232;ne pass&#233;e, il se retrouva &#224; la m&#234;me place, en face du juge.


Pourquoi la faire souffrir? s&#233;cria-t-il. Elle est innocente!


Le procureur et le juge sefforc&#232;rent de le calmer. Dix minutes s&#233;coul&#232;rent ainsi.


Mikha&#239;l Makarovitch, qui &#233;tait sorti, rentra et dit tout &#233;mu:


Elle est en bas. Me permettez-vous, messieurs, de dire un mot &#224; ce malheureux? En votre pr&#233;sence, bien entendu.


Comme il vous plaira, Mikha&#239;l Makarovitch, nous ny voyons aucun inconv&#233;nient, dit le juge.


Dmitri Fiodorovitch, &#233;coute, mon pauvre ami, commen&#231;a le brave homme, dont le visage exprimait une compassion presque paternelle. Agraf&#233;na Alexandrovna se trouve en bas, avec les filles du patron; le vieux Maximov ne la quitte pas. Je lai rassur&#233;e, je lui ai fait comprendre que tu devais te justifier, quil ne fallait pas te troubler, sinon tu aggraverais les charges contre toi, comprends-tu? Bref, elle a saisi, elle est intelligente et bonne, elle voulait me baiser les mains, demandant gr&#226;ce pour toi. Cest elle qui ma envoy&#233; te rassurer, il faut que je puisse lui dire que tu es tranquille &#224; son sujet. Calme-toi donc. Je suis coupable devant elle, cest une &#226;me tendre et innocente. Puis-je lui dire, Dmitri Fiodorovitch, que tu seras calme?


Le bonhomme &#233;tait &#233;mu de la douleur de Grouchegnka, il avait m&#234;me les larmes aux yeux. Mitia s&#233;lan&#231;a vers lui.


Pardon, messieurs, permettez, je vous en prie. Vous &#234;tes un ange, Mikha&#239;l Makarovitch, merci pour elle. Je serai calme, je serai gai; dites-le-lui dans votre bont&#233;; je vais m&#234;me me mettre &#224; rire, sachant que vous veillez sur elle. Je terminerai bient&#244;t cela, sit&#244;t libre, je cours &#224; elle, quelle prenne patience! Messieurs, je vais vous ouvrir mon c&#339;ur, nous allons terminer tout cela gaiement, nous finirons par rire ensemble, nest-ce pas? Messieurs, cette femme, cest la reine de mon &#226;me! Oh! laissez-moi vous le dire Je crois que vous &#234;tes de nobles c&#339;urs. Elle &#233;claire et ennoblit ma vie. Oh! si vous saviez! Vous avez entendu ses cris: Jirais avec toi &#224; la mort! Que lui ai-je donn&#233;, moi qui nai rien? Pourquoi un pareil amour? Suis-je digne, moi, vile cr&#233;ature, d&#234;tre aim&#233; au point quelle me suive au bagne? Tout &#224; lheure, elle se tra&#238;nait &#224; vos pieds pour moi, elle si fi&#232;re et innocente! Comment ne pas ladorer, ne pas m&#233;lancer vers elle? Messieurs, pardonnez-moi! Maintenant, me voil&#224; consol&#233;!


Il tomba sur une chaise et, se couvrant le visage de ses mains, se mit &#224; sangloter. Mais c&#233;taient des larmes de joie. Le vieil ispravnik paraissait ravi, les juges &#233;galement; ils sentaient que linterrogatoire entrait dans une phase nouvelle. Quand lispravnik fut sorti, Mitia devint gai.


Eh bien, messieurs, &#224; pr&#233;sent je suis tout &#224; vous N&#233;taient tous ces d&#233;tails, nous nous entendrions aussit&#244;t. Messieurs, je suis &#224; vous, mais il faut quune confiance mutuelle r&#232;gne entre nous, sinon nous nen finirons jamais. Cest pour vous que je parle. Au fait, messieurs, au fait! Surtout ne fouillez pas dans mon &#226;me, ne la torturez pas avec des bagatelles, tenez-vous-en &#224; lessentiel, et je vous donnerai satisfaction. Au diable, les d&#233;tails!


Ainsi parla Mitia. Linterrogatoire recommen&#231;a.



IV. Deuxi&#232;me tribulation

Vous ne sauriez croire combien votre bonne volont&#233; nous r&#233;conforte, Dmitri Fiodorovitch, dit Nicolas Parth&#233;novitch, dont les yeux gris clair, des yeux de myope, &#224; fleur de t&#234;te, brillaient de satisfaction. Vous avez parl&#233; avec raison de cette confiance mutuelle, indispensable dans les affaires dune telle importance, si linculp&#233; d&#233;sire, esp&#232;re et peut se justifier. De notre c&#244;t&#233;, nous ferons tout ce qui d&#233;pendra de nous, vous avez pu voir comment nous menons cette affaire Vous &#234;tes daccord, Hippolyte Kirillovitch?


Certes, approuva le procureur, toutefois sur un ton un peu sec.


Notons une fois pour toutes que Nicolas Parth&#233;novitch t&#233;moignait, depuis sa r&#233;cente entr&#233;e en fonctions, un profond respect au procureur, pour qui il &#233;prouvait de la sympathie. Il &#233;tait presque seul &#224; croire aveugl&#233;ment au remarquable talent psychologique et oratoire dHippolyte Kirillovitch, dont il avait entendu parler d&#232;s P&#233;tersbourg. En revanche, le jeune Nicolas Parth&#233;novitch &#233;tait le seul homme au monde que notre malchanceux procureur aim&#226;t sinc&#232;rement. En chemin, ils avaient pu se concerter au sujet de laffaire qui sannon&#231;ait, et maintenant, lesprit aigu du juge saisissait au vol et interpr&#233;tait chaque signe, chaque jeu de physionomie de son coll&#232;gue.


Messieurs, reprit Mitia, laissez-moi vous raconter les choses sans minterrompre &#224; propos de bagatelles; ce ne sera pas long.


Tr&#232;s bien, mais avant de vous entendre, permettez-moi de constater ce petit fait tr&#232;s curieux pour nous. Vous avez emprunt&#233; dix roubles hier au soir &#224; cinq heures, en laissant vos pistolets en gage &#224; votre ami Piotr Ilitch Perkhotine.


Oui, messieurs, je les ai engag&#233;s pour dix roubles &#224; mon retour de voyage, et puis?


Vous reveniez de voyage? Vous aviez quitt&#233; la ville?


J&#233;tais all&#233; &#224; quarante verstes, messieurs; vous nen saviez rien?


Le procureur et le juge &#233;chang&#232;rent un regard.


Vous feriez bien de commencer votre r&#233;cit en d&#233;crivant m&#233;thodiquement votre journ&#233;e d&#232;s le matin. Veuillez nous dire, par exemple, pourquoi vous vous &#234;tes absent&#233;, le moment de votre d&#233;part et de votre retour


Il fallait me le demander tout de suite, dit Mitia en riant; si vous voulez, je remonterai &#224; avant-hier, alors vous comprendrez le sens de mes d&#233;marches. Ce jour-l&#224;, d&#232;s le matin, je suis all&#233; chez le marchand Samsonov pour lui emprunter trois mille roubles contre de s&#251;res garanties; il me fallait cette somme au plus vite.


Permettez, interrompit dun ton poli le procureur, pourquoi aviez-vous besoin tout &#224; coup dune pareille somme?


Eh! messieurs, que de d&#233;tails! Comment, quand, pourquoi, pour quelle raison une pareille somme et non une autre? Verbiage que tout cela. De ce train-l&#224;, trois volumes ny suffiraient pas, il faudrait un &#233;pilogue!


Mitia parlait avec la bonhomie famili&#232;re dun homme anim&#233; des meilleures intentions et d&#233;sireux de dire toute la v&#233;rit&#233;.


Messieurs, reprit-il, veuillez excuser ma brusquerie, soyez s&#251;rs de mes sentiments respectueux &#224; votre &#233;gard. Je ne suis plus ivre. Je comprends la diff&#233;rence qui nous s&#233;pare: je suis, &#224; vos yeux, un criminel que vous devez surveiller; vous ne me passerez pas la main dans les cheveux pour Grigori, on ne peut pas assommer impun&#233;ment un vieillard. Cela me vaudra six mois ou un an de prison, mais sans d&#233;ch&#233;ance civique, nest-ce pas, procureur? Je comprends tout cela Mais avouez que vous d&#233;concerteriez Dieu lui-m&#234;me avec ces questions: O&#249; es-tu all&#233;, comment et quand? pourquoi? Je membrouillerai de cette fa&#231;on, vous en prendrez note aussit&#244;t, et quest-ce qui en r&#233;sultera? Rien! Enfin, si jai commenc&#233; &#224; mentir, jirai jusquau bout, et vous me le pardonnerez &#233;tant donn&#233; votre instruction et la noblesse de vos sentiments. Pour terminer, je vous prie de renoncer &#224; ce proc&#233;d&#233; officiel qui consiste &#224; poser des questions insignifiantes: comment tes-tu lev&#233;? quas-tu mang&#233;? o&#249; as-tu crach&#233;? et lattention de linculp&#233; &#233;tant endormie, &#224; le bouleverser en lui demandant: qui as-tu tu&#233;? qui as-tu vol&#233;? Ha! ha! Voil&#224; votre proc&#233;d&#233; classique, voil&#224; sur quoi se fonde toute votre ruse! Employez ce truc avec des croquants, mais pas avec moi! Jai servi, je connais les choses, ha! ha! Vous n&#234;tes pas f&#226;ch&#233;s, messieurs, vous me pardonnez mon insolence?  Il les regardait avec une &#233;trange bonhomie.  On peut avoir plus dindulgence pour Mitia Karamazov que pour un homme desprit! ha! ha!


Le juge riait. Le procureur restait grave, ne quittait pas Mitia des yeux, observait attentivement ses moindres gestes, ses moindres mouvements de physionomie.


Pourtant, dit Nicolas Parth&#233;novitch en continuant de rire, nous ne vous avons pas d&#233;rout&#233; dabord par des questions telles que: comment vous &#234;tes-vous lev&#233; ce matin? quavez-vous mang&#233;? Nous sommes m&#234;me all&#233;s trop vite au but.


Je comprends, jappr&#233;cie toute votre bont&#233;. Nous sommes tous les trois de bonne foi; il doit r&#233;gner entre nous la confiance r&#233;ciproque de gens du monde li&#233;s par la noblesse et lhonneur. En tout cas, laissez-moi vous regarder comme mes meilleurs amis dans ces p&#233;nibles circonstances! Cela ne vous offense pas, messieurs?


Pas du tout, vous avez bien raison, Dmitri Fiodorovitch, approuva le juge.


Et les d&#233;tails, messieurs, toute cette proc&#233;dure chicani&#232;re, laissons cela de c&#244;t&#233;, sexclama Mitia tr&#232;s exalt&#233;; autrement nous naboutirons &#224; rien.


Vous avez tout &#224; fait raison, intervint le procureur, mais je maintiens ma question. Il nous est indispensable de savoir pourquoi vous aviez besoin de ces trois mille roubles?


Pour une chose ou une autre quimporte? pour payer une dette.


&#192; qui?


Cela, je refuse absolument de vous le dire, messieurs! Ce nest pas par crainte ni timidit&#233;, car il sagit dune bagatelle, mais par principe. Cela regarde ma vie priv&#233;e, et je ne permets pas quon y touche. Votre question na pas trait &#224; laffaire, donc elle concerne ma vie priv&#233;e. Je voulais acquitter une dette dhonneur, je ne dirai pas envers qui.


Permettez-nous de noter cela, dit le procureur.


Je vous en prie. &#201;crivez que je refuse de le dire, estimant que ce serait malhonn&#234;te. On voit bien que le temps ne vous manque pas pour &#233;crire!


Permettez-moi, monsieur, de vous pr&#233;venir, de vous rappeler encore, si vous lignorez, dit dun ton s&#233;v&#232;re le procureur, que vous avez le droit absolu de ne pas r&#233;pondre &#224; nos questions, que, dautre part, nous navons nullement le droit dexiger des r&#233;ponses que vous ne jugez pas &#224; propos de faire. Mais nous devons attirer votre attention sur le tort que vous vous causez en refusant de parler. Maintenant, veuillez continuer.


Messieurs, je ne me f&#226;che pas je bredouilla Mitia un peu confus de cette observation; voyez-vous, ce Samsonov chez qui je suis all&#233;


Bien entendu nous ne reproduirons pas son r&#233;cit des faits que le lecteur conna&#238;t d&#233;j&#224;. Dans son impatience, le narrateur voulait tout raconter en d&#233;tail, bien que rapidement. Mais on notait au fur et &#224; mesure ses d&#233;clarations, il fallait donc larr&#234;ter. Dmitri Fiodorovitch sy r&#233;signa en maugr&#233;ant. Il s&#233;criait parfois: Messieurs, il y a de quoi exasp&#233;rer Dieu lui-m&#234;me, ou: Messieurs, savez-vous que vous magacez sans raison? mais malgr&#233; ces exclamations, il restait expansif. Cest ainsi quil raconta comment Samsonov lavait mystifi&#233; (il sen rendait parfaitement compte maintenant). La vente de la montre pour six roubles, afin de se procurer largent du voyage, int&#233;ressa fort les magistrats qui lignoraient encore; &#224; lextr&#234;me indignation de Mitia, on jugea n&#233;cessaire de consigner en d&#233;tail ce fait, qui &#233;tablissait &#224; nouveau que la veille aussi, il &#233;tait d&#233;j&#224; presque sans le sou. Peu &#224; peu, Mitia devenait morne. Ensuite, apr&#232;s avoir d&#233;crit sa visite chez Liagavi, la nuit pass&#233;e dans lizba, et le commencement dasphyxie, il aborda son retour en ville et se mit de lui-m&#234;me &#224; d&#233;crire ses tourments jaloux au sujet de Grouchegnka. Les juges l&#233;coutaient en silence et avec attention, notant surtout le fait que depuis longtemps, il avait un poste dobservation dans le jardin de Marie Kondratievna, pour le cas o&#249; Grouchegnka viendrait chez Fiodor Pavlovitch, et que Smerdiakov lui transmettait des renseignements; ceci fut mentionn&#233; en bonne place. Il parla longuement de sa jalousie, malgr&#233; sa honte d&#233;taler ses sentiments les plus intimes, pour ainsi dire, au d&#233;shonneur public, mais il la surmontait afin d&#234;tre v&#233;ridique. La s&#233;v&#233;rit&#233; impassible des regards fix&#233;s sur lui, durant son r&#233;cit, finit par le troubler assez fort: Ce gamin, avec qui je bavardais sur les femmes, il y a quelques jours, et ce procureur maladif ne m&#233;ritent pas que je leur raconte cela, songeait-il tristement; quelle honte! Supporte, r&#233;signe-toi, tais-toi [[156]: #_ftnref156 Paraphrase du Silentium, po&#233;sie de Tioutchev  1833.], concluait-il, tout en saffermissant pour continuer. Arriv&#233; &#224; la visite chez Mme Khokhlakov, il redevint gai et voulut m&#234;me raconter sur elle une anecdote r&#233;cente, hors de propos; mais le juge linterrompit et linvita &#224; passer &#224; lessentiel. Ensuite, ayant d&#233;crit son d&#233;sespoir et parl&#233; du moment o&#249;, en sortant de chez cette dame, il avait m&#234;me song&#233; &#224; &#233;gorger quelquun pour se procurer trois mille roubles, on larr&#234;ta pour consigner la chose. Enfin, il raconta comment il avait appris le mensonge de Grouchegnka, repartie aussit&#244;t de chez Samsonov, tandis quelle devait, affirmait-elle, rester chez le vieillard jusqu&#224; minuit. Si je nai pas tu&#233; alors cette F&#233;nia, messieurs, cest uniquement parce que le temps me manquait, laissa-t-il &#233;chapper. Cela aussi fut not&#233;. Mitia attendit dun air morne et allait expliquer comment il &#233;tait entr&#233; dans le jardin de son p&#232;re, lorsque le juge linterrompit, et ouvrant une grande serviette qui se trouvait aupr&#232;s de lui, sur le divan, en sortit un pilon de cuivre.


Connaissez-vous cet objet?


Ah! oui. Comment donc! Donnez que je le voie Au diable! cest inutile.


Vous avez oubli&#233; den parler.


Que diable! Pensez-vous que je vous laurais cach&#233;? Je lai oubli&#233;, voil&#224; tout.


Veuillez nous raconter comment vous vous &#234;tes procur&#233; cette arme.


Volontiers, messieurs.


Et Mitia conta comment il avait pris le pilon et s&#233;tait sauv&#233;.


Mais quelle &#233;tait votre intention en vous emparant de cet instrument?


Quelle intention? Aucune. Je lai pris et me suis enfui.


Pourquoi donc, si vous naviez pas dintention?


Lirritation gagnait Mitia. Il fixait le gamin avec un mauvais sourire, regrettait la franchise quil avait montr&#233;e &#224; de telles gens &#224; propos de sa jalousie.


Je men fiche, du pilon!


Pourtant


Eh bien, cest contre les chiens! Il faisait sombre &#224; tout hasard.


Auparavant, quand vous sortiez la nuit, aviez-vous aussi une arme, puisque vous craignez tant lobscurit&#233;?


Sapristi, messieurs, il ny a pas moyen de causer avec vous! s&#233;cria Mitia exasp&#233;r&#233;, et sadressant, rouge de col&#232;re, au greffier: &#233;cris tout de suite: Il a pris le pilon pour aller tuer son p&#232;re pour lui fracasser la t&#234;te! &#202;tes-vous contents, messieurs? dit-il dun air provocant.


Nous ne pouvons tenir compte dune telle d&#233;position, inspir&#233;e par la col&#232;re. Nos questions vous paraissent futiles et vous irritent, alors quelles sont tr&#232;s importantes, dit s&#232;chement le procureur.


De gr&#226;ce, messieurs! Jai pris ce pilon Pourquoi prend-on quelque chose en pareil cas? Je lignore. Je lai pris et me suis sauv&#233;. Voil&#224; tout Cest honteux, messieurs; passons [[157]: #_ftnref157 En fran&#231;ais dans le texte.], sinon je vous jure que je ne dirai plus mot.


Il saccouda, la t&#234;te dans la main. Il &#233;tait assis de c&#244;t&#233;, par rapport &#224; eux, et regardait le mur, seffor&#231;ant de surmonter un mauvais sentiment. Il avait, en effet, grande envie de se lever, de d&#233;clarer quil ne dirait plus un mot, d&#251;t-on le mener au supplice.


Voyez-vous, messieurs, en vous &#233;coutant, il me semble faire un r&#234;ve, comme &#231;a marrive parfois Je r&#234;ve souvent que quelquun me poursuit, quelquun dont jai grand-peur et qui me cherche dans les t&#233;n&#232;bres. Je me cache honteusement derri&#232;re une porte, derri&#232;re une armoire. Linconnu sait parfaitement o&#249; je me trouve, mais il feint de lignorer afin de me torturer plus longtemps, de jouir de ma frayeur Cest ce que vous faites maintenant!


Vous avez de pareils r&#234;ves? sinforma le procureur.


Oui, jen ai Ne voulez-vous pas le noter?


Non, mais vous avez d&#233;tranges r&#234;ves.


Maintenant, ce nest plus un r&#234;ve! Cest la r&#233;alit&#233;, messieurs, le r&#233;alisme de la vie! Je suis le loup, vous &#234;tes les chasseurs!


Votre comparaison est injuste, dit doucement le juge.


Pas du tout, messieurs! fit Mitia avec irritation, bien que sa brusque explosion de col&#232;re le&#251;t soulag&#233;. Vous pouvez refuser de croire un criminel ou un inculp&#233; que vous torturez avec vos questions, mais non un homme anim&#233; de nobles sentiments (je le dis hardiment). Vous nen avez pas le droit. Mais


Silence, mon c&#339;ur,

Supporte, r&#233;signe-toi, tais-toi!


Faut-il continuer? demanda-t-il dun ton rev&#234;che.


Comment donc, je vous en prie dit le juge.



V. Troisi&#232;me tribulation

Tout en parlant avec brusquerie, Mitia parut encore plus d&#233;sireux de nomettre aucun d&#233;tail. Il raconta comment il avait escalad&#233; la palissade, march&#233; jusqu&#224; la fen&#234;tre et tout ce qui s&#233;tait alors pass&#233; en lui. Avec pr&#233;cision et clart&#233;, il exposa les sentiments qui lagitaient quand il br&#251;lait de savoir si Grouchegnka &#233;tait ou non chez son p&#232;re. Chose &#233;trange, le procureur et le juge &#233;coutaient avec une extr&#234;me r&#233;serve, lair r&#233;barbatif, ne posant que de rares questions. Mitia ne pouvait rien augurer de leurs visages. Il sont irrit&#233;s et offens&#233;s, pensa-t-il, tant pis! Lorsquil raconta quil avait fait &#224; son p&#232;re le signal annon&#231;ant larriv&#233;e de Grouchegnka, les magistrats naccord&#232;rent aucune attention au mot signal, comme sils nen comprenaient pas la port&#233;e dans la circonstance. Mitia remarqua ce d&#233;tail. Arriv&#233; au moment o&#249;, &#224; la vue de son p&#232;re pench&#233; hors de la fen&#234;tre, il avait fr&#233;mi de haine et sorti le pilon de sa poche, il sarr&#234;ta subitement, comme &#224; dessein. Il regardait le mur et sentait les regards de ses juges, fix&#233;s sur lui.


Eh bien, dit Nicolas Parth&#233;novitch, vous avez saisi votre arme et et que sest-il pass&#233; ensuite?


Ensuite? Jai tu&#233; jai port&#233; &#224; mon p&#232;re un coup de pilon qui lui a fendu le cr&#226;ne Dapr&#232;s vous, cest ainsi, nest-ce-pas?


Ses yeux &#233;tincelaient. Sa col&#232;re apais&#233;e se rallumait dans toute sa violence.


Dapr&#232;s nous, mais dapr&#232;s vous?


Mitia baissa les yeux, fit une pause.


Dapr&#232;s moi, messieurs, dapr&#232;s moi, voici ce qui est arriv&#233;, reprit-il doucement: est-ce ma m&#232;re qui implorait Dieu pour moi, un esprit c&#233;leste qui ma bais&#233; au front &#224; ce moment? Je ne sais, mais le diable a &#233;t&#233; vaincu. Je m&#233;cartai de la fen&#234;tre et courus &#224; la palissade. Mon p&#232;re, qui maper&#231;ut alors, prit peur, poussa un cri et recula vivement, je me rappelle fort bien Javais d&#233;j&#224; grimp&#233; sur la barri&#232;re quand Grigori me saisit


Mitia leva enfin les yeux sur ses auditeurs qui le regardaient dun air impassible. Un fr&#233;missement dindignation le parcourut.


Messieurs, vous vous raillez de moi!


Do&#249; concluez-vous cela? demanda Nicolas Parth&#233;novitch.


Vous ne croyez pas un mot de ce que je dis! Je comprends tr&#232;s bien que je suis arriv&#233; au point capital; le vieillard g&#238;t maintenant la t&#234;te fracass&#233;e, et moi, apr&#232;s avoir tragiquement d&#233;crit ma volont&#233; de le tuer, le pilon d&#233;j&#224; en main, je menfuis de la fen&#234;tre Un sujet de po&#232;me &#224; mettre en vers! On peut croire sur parole un tel gaillard! Vous &#234;tes des farceurs, messieurs!


Il se tourna brusquement sur sa chaise qui craqua.


Navez-vous pas remarqu&#233;, dit le procureur, paraissant ignorer lagitation de Mitia, quand vous avez quitt&#233; la fen&#234;tre, la porte qui donne acc&#232;s au jardin, &#224; lautre bout de la fa&#231;ade, &#233;tait-elle ouverte?


Non, elle n&#233;tait pas ouverte.


Bien s&#251;r?


Elle &#233;tait ferm&#233;e, au contraire. Qui aurait pu louvrir? Bah! la porte, attendez!  il parut se raviser et tressaillit  lavez-vous trouv&#233;e ouverte?


Oui.


Mais qui a pu louvrir, si ce nest pas vous?


La porte &#233;tait ouverte, lassassin de votre p&#232;re a suivi ce chemin pour entrer et pour sortir, dit le procureur, en scandant les mots. Cest tr&#232;s clair pour nous. Lassassinat a &#233;t&#233; commis &#233;videmment dans la chambre, et non &#224; travers la fen&#234;tre. Cela r&#233;sulte de lexamen des lieux et de la position du corps. Il ny a aucun doute &#224; ce sujet.


Mitia &#233;tait confondu.


 Mais cest impossible, messieurs! s&#233;cria-t-il tout &#224; fait d&#233;rout&#233;, je je ne suis pas entr&#233; Je vous affirme que la porte est rest&#233;e ferm&#233;e durant tout le temps que j&#233;tais au jardin, et lorsque je me suis enfui Je me tenais sous la fen&#234;tre et je nai vu mon p&#232;re que de lext&#233;rieur Je me rappelle jusqu&#224; la derni&#232;re minute. Si m&#234;me je ne me rappelais pas, jen suis s&#251;r, car les signaux n&#233;taient connus que de moi, de Smerdiakov et du d&#233;funt, et sans signaux, il naurait ouvert &#224; personne au monde!


Quels signaux? demanda avec une ardente curiosit&#233; le procureur, dont la r&#233;serve disparut aussit&#244;t.


Il interrogeait avec une sorte dh&#233;sitation, pressentant un fait important, et tremblait que Mitia refus&#226;t de lexpliquer.


Ah! vous ne saviez pas! dit Mitia en clignant de l&#339;il avec un sourire ironique. Et si je refusais de r&#233;pondre? Qui vous renseignerait? Le d&#233;funt, Smerdiakov et moi &#233;tions seuls &#224; conna&#238;tre le secret; Dieu aussi le sait, mais il ne vous le dira pas. Or, le fait est curieux, on peut &#233;chafauder l&#224;-dessus &#224; plaisir, ha! ha! Consolez-vous, messieurs, je vous le r&#233;v&#233;lerai, vos craintes sont vaines. Vous ne savez pas &#224; qui vous avez affaire! Laccus&#233; d&#233;pose contre lui-m&#234;me. Oui, car je suis un chevalier dhonneur, mais pas vous!


Dans son impatience dapprendre le fait nouveau, le procureur avalait ces pilules. Mitia expliqua en d&#233;tail les signaux imagin&#233;s par Fiodor Pavlovitch pour Smerdiakov, le sens de chaque coup &#224; la fen&#234;tre; il les reproduisit m&#234;me sur la table. Nicolas Parth&#233;novitch lui ayant demand&#233; sil avait fait alors au vieillard le signal convenu pour larriv&#233;e de Grouchegnka, Mitia r&#233;pondit affirmativement.


Maintenant, &#233;chafaudez l&#224;-dessus une hypoth&#232;se! trancha-t-il en se d&#233;tournant avec d&#233;dain.


Ainsi, votre d&#233;funt p&#232;re, le domestique Smerdiakov et vous connaissiez seuls ces signaux? insista le juge.


Oui, le domestique Smerdiakov, et puis Dieu. Notez ceci. Vous devrez vous-m&#234;me recourir &#224; Dieu.


On en prit note, bien entendu, mais &#224; ce moment le procureur dit, comme sil lui venait une id&#233;e:


Dans ce cas, et puisque vous affirmez votre innocence, ne serait-ce pas Smerdiakov qui se fit ouvrir la porte par votre p&#232;re, en donnant le signal, et ensuite lassassina?


Mitia lui jeta un regard charg&#233; dironie et de haine, le fixa si longtemps que le procureur battit des paupi&#232;res.


Vous vouliez encore attraper le renard, vous lui avez pinc&#233; la queue, h&#233;! h&#233;! Vous pensiez que jallais me raccrocher &#224; ce que vous insinuez et m&#233;crier &#224; pleine gorge: Ah! oui, cest Smerdiakov, voil&#224; lassassin! Avouez que vous lavez pens&#233;, avouez-le, alors je continuerai.


Le procureur navoua rien. Il attendit en silence.


Vous vous &#234;tes tromp&#233;, je naccuserai pas Smerdiakov, d&#233;clara Mitia.


Et vous ne le soup&#231;onnez m&#234;me pas?


Est-ce que vous le soup&#231;onnez, vous?


Nous lavons aussi soup&#231;onn&#233;.


Mitia baissa les yeux.


Tr&#234;ve de plaisanteries, &#233;coutez: d&#232;s le d&#233;but, presque au moment o&#249; je suis sorti de derri&#232;re ce rideau, cette id&#233;e m&#233;tait d&#233;j&#224; venue: Cest Smerdiakov! Assis &#224; cette table, alors que je criais mon innocence, la pens&#233;e de Smerdiakov me poursuivait. Maintenant, enfin, jai song&#233; &#224; lui, mais lespace dune seconde, aussit&#244;t je me suis dit: Non, ce nest pas Smerdiakov! Ce crime nest pas son &#339;uvre, messieurs!


Ne soup&#231;onnez-vous pas, alors, quelque autre personnage? demanda avec pr&#233;caution Nicolas Parth&#233;novitch.


Je ne sais qui, Dieu ou Satan, mais pas Smerdiakov! dit r&#233;solument Mitia.


Mais pourquoi affirmez-vous avec une telle insistance que ce nest pas lui?


Par conviction. Parce que Smerdiakov est une nature vile et l&#226;che, ou plut&#244;t le compos&#233; de toutes les l&#226;chet&#233;s cheminant sur deux pieds. Il est n&#233; dune poule. Quand il me parlait, il tremblait de frayeur, pensant que jallais le tuer, alors que je ne levais m&#234;me pas la main. Il se jetait &#224; mes pieds en pleurant, il baisait mes bottes en me suppliant de ne pas lui faire peur, entendez-vous? de ne pas lui faire peur. Et je lui ai m&#234;me offert des cadeaux. Cest une poule &#233;pileptique, un esprit faible; un gamin de huit ans le rosserait. Non, ce nest pas Smerdiakov. Il naime pas largent, il refusait mes cadeaux Dailleurs, pourquoi aurait-il tu&#233; le vieillard? Il est peut-&#234;tre son fils naturel; savez-vous cela?


Nous connaissons cette l&#233;gende. Mais vous &#234;tes le fils de Fiodor Pavlovitch, pourtant vous avez dit &#224; tout le monde que vous vouliez le tuer.


Encore une pierre dans mon jardin! Cest abominable. Mais je nai pas peur. Messieurs, vous devriez avoir honte de me dire cela en face! Car cest moi qui vous en ai parl&#233;. Non seulement jai voulu tuer, mais je le pouvais, je me suis m&#234;me accus&#233; davoir failli tuer. Mais mon ange gardien ma sauv&#233; du crime, voil&#224; ce que vous ne pouvez pas comprendre Cest ignoble de votre part, ignoble! Car je nai pas tu&#233;, pas tu&#233;! Vous entendez, procureur: pas tu&#233;!


Il suffoquait. Durant linterrogatoire, il navait jamais &#233;t&#233; dans une pareille agitation.


Et que vous a dit Smerdiakov? conclut-il apr&#232;s une pause. Puis-je le savoir?


Vous pouvez nous questionner sur tout ce qui concerne les faits, r&#233;pondit froidement le procureur, et je vous r&#233;p&#232;te que nous sommes tenus de r&#233;pondre &#224; vos questions. Nous avons trouv&#233; le domestique Smerdiakov dans son lit, sans connaissance, en proie &#224; une violente crise d&#233;pilepsie, la dixi&#232;me peut-&#234;tre depuis la veille. Le m&#233;decin qui nous accompagnait a d&#233;clar&#233;, apr&#232;s avoir examin&#233; le malade, quil ne passerait peut-&#234;tre pas la nuit.


Alors, cest le diable qui a tu&#233; mon p&#232;re! laissa &#233;chapper Mitia, comme si son dernier doute disparaissait.


Nous reviendrons l&#224;-dessus, conclut Nicolas Parth&#233;novitch; veuillez continuer votre d&#233;position.


Mitia demanda &#224; se reposer, ce qui lui fut accord&#233; avec courtoisie. Ensuite il reprit son r&#233;cit, mais ce fut avec une peine visible. Il &#233;tait las, froiss&#233;, &#233;branl&#233; moralement. De plus, le procureur, comme &#224; dessein, lirritait &#224; chaque instant en sarr&#234;tant &#224; des minuties. Mitia finissait de d&#233;crire comment &#224; califourchon sur la palissade, il avait frapp&#233; dun coup de pilon &#224; la t&#234;te Grigori, cramponn&#233; &#224; sa jambe gauche, puis saut&#233; aupr&#232;s du bless&#233;, lorsque le procureur le pria dexpliquer avec plus de d&#233;tails comment il se tenait sur la palissade. Mitia s&#233;tonna.


Eh bien, j&#233;tais assis comme &#231;a, &#224; cheval, une jambe de chaque c&#244;t&#233;


Et le pilon?


Je lavais &#224; la main.


Il n&#233;tait pas dans votre poche? Vous vous rappelez ce d&#233;tail? Vous avez d&#251; frapper de haut.


Cest probable. Pourquoi cette remarque?


Si vous vous placiez sur votre chaise comme alors sur la palissade, pour bien nous montrer comment et de quel c&#244;t&#233; vous avez frapp&#233;?


Est-ce que vous ne vous moquez pas de moi? demanda Mitia en toisant linterrogateur; mais celui-ci ne broncha pas.


Mitia se mit &#224; cheval sur la chaise et leva le bras:


Voil&#224; comment jai frapp&#233;! Comment jai tu&#233;! &#202;tes-vous satisfaits?


Je vous remercie. Ne voulez-vous pas nous expliquer maintenant pourquoi vous avez de nouveau saut&#233; dans le jardin, dans quelle intention?


Eh diable! pour voir le bless&#233; Je ne sais pas pourquoi!


Dans un trouble pareil et en train de fuir?


Oui, dans un trouble pareil et en train de fuir.


Vous vouliez lui venir en aide?


Oui, peut-&#234;tre, je ne me rappelle pas.


Vous ne vous rendiez pas compte de vos actes?


Oh! je men rendais bien compte. Je me rappelle les moindres d&#233;tails. Jai saut&#233; pour voir et jai essuy&#233; son sang avec mon mouchoir.


Nous avons vu votre mouchoir. Vous esp&#233;riez ramener le bless&#233; &#224; la vie?


Je ne sais pas Je voulais simplement massurer sil vivait encore.


Ah! vous vouliez vous assurer? Eh bien?


Je ne suis pas m&#233;decin, je ne pus en juger. Je menfuis en pensant lavoir tu&#233;.


Tr&#232;s bien, je vous remercie. Cest tout ce quil me fallait. Veuillez continuer.


H&#233;las! Mitia neut pas lid&#233;e de raconter  il sen souvenait pourtant  quil avait saut&#233; par piti&#233; et prononc&#233; des paroles de compassion devant sa victime: Le vieux a son compte; tant pis, quil y reste! Le procureur en conclut que laccus&#233; avait saut&#233; en un tel moment et dans un trouble pareil seulement pour sassurer si lunique t&#233;moin de son crime vivait encore. Quels devaient donc &#234;tre l&#233;nergie, la r&#233;solution, le sang-froid de cet homme, etc. Le procureur &#233;tait satisfait: Jai exasp&#233;r&#233; cet homme irritable avec des minuties et il sest trahi.


Mitia poursuivit p&#233;niblement. Cette fois, ce fut Nicolas Parth&#233;novitch qui linterrompit:


Comment avez-vous pu aller chez la domestique F&#233;dossia Marcovna avec les mains et le visage ensanglant&#233;s?


Mais je ne men doutais pas.


Cest vraisemblable, cela arrive, dit le procureur en &#233;changeant un coup d&#339;il avec Nicolas Parth&#233;novitch.


Vous avez raison, procureur, approuva Mitia.


Ensuite, il raconta sa d&#233;cision de s&#233;carter, de laisser le chemin libre aux amants.


Mais il ne put se r&#233;soudre, comme tout &#224; lheure, &#224; &#233;taler ses sentiments, parler de la reine de son c&#339;ur. Cela lui r&#233;pugnait devant ces &#234;tres froids. Aussi, aux questions r&#233;it&#233;r&#233;es, il r&#233;pondit laconiquement:


Eh bien, javais r&#233;solu de me tuer. &#192; quoi bon vivre? Lancien amant de Grouchegnka, son s&#233;ducteur venait, apr&#232;s cinq ans, r&#233;parer sa faute en l&#233;pousant. Je compris que tout &#233;tait fini pour moi Derri&#232;re moi la honte, et puis ce sang, le sang de Grigori. Pourquoi vivre? Jallai d&#233;gager mes pistolets afin de me loger une balle dans la t&#234;te, &#224; laube


Et, cette nuit, une f&#234;te &#224; tout casser.


Vous lavez dit. Que diable, messieurs, finissons-en plus vite! J&#233;tais d&#233;cid&#233; &#224; me tuer, l&#224;-bas, au bout du village &#224; cinq heures du matin. Jai m&#234;me dans ma poche un billet &#233;crit chez Perkhotine en chargeant mon pistolet. Le voici, lisez-le. Ce nest pas pour vous que je raconte! ajouta-t-il, d&#233;daigneux.


Il jeta sur la table le billet que les juges lurent avec curiosit&#233; et, comme de juste, joignirent au dossier.


Et vous navez pas pens&#233; &#224; vous laver les mains, m&#234;me avant daller chez M. Perkhotine? Vous ne craigniez donc pas les soup&#231;ons?


Quels soup&#231;ons? Je me souciais peu des soup&#231;ons. Je me serais suicid&#233; &#224; cinq heures, avant quon ait le temps dagir. Sans la mort de mon p&#232;re, vous ne sauriez rien et vous ne seriez pas venus ici. Oh! cest l&#339;uvre du diable, cest lui qui a tu&#233; mon p&#232;re, qui vous a si promptement renseign&#233;s. Comment avez-vous pu arriver si vite? Cest fantastique!


M. Perkhotine nous a inform&#233;s quen entrant chez lui vous teniez dans vos mains dans vos mains ensanglant&#233;es une grosse somme une liasse de billets de cent roubles. Son jeune domestique aussi la vu.


Cest vrai, messieurs, je men souviens.


Une petite question, dit avec une grande douceur Nicolas Parth&#233;novitch. Pourriez-vous nous indiquer o&#249; vous avez pris tant dargent, alors quil est d&#233;montr&#233; que vous navez pas eu le temps daller chez vous?


Le procureur fron&#231;a les sourcils &#224; cette question ainsi pos&#233;e de front, mais ninterrompit pas Nicolas Parth&#233;novitch.


Non, je ne suis pas entr&#233; chez moi, dit Mitia tranquillement, mais les yeux baiss&#233;s.


Permettez-moi, dans ce cas, de r&#233;p&#233;ter ma question, insinua le juge. O&#249; avez-vous trouv&#233; tout &#224; coup une pareille somme, alors que, dapr&#232;s vos propres aveux, &#224; cinq heures, le m&#234;me jour


Javais besoin de dix roubles, jai engag&#233; mes pistolets chez Perkhotine, puis je suis all&#233; chez Mme Khokhlakov pour lui emprunter trois mille roubles quelle ne ma pas donn&#233;s, etc. Eh oui! messieurs, j&#233;tais sans ressources, et tout &#224; coup me voil&#224; avec des billets de mille! Savez-vous, messieurs, vous avez peur, tous les deux maintenant; quarrivera-t-il sil ne nous indique pas la provenance de cet argent? Eh bien, je ne vous le dirai pas, messieurs, vous avez devin&#233; juste, vous ne le saurez pas, dit Mitia en martelant la derni&#232;re phrase.


Comprenez, monsieur Karamazov, quil est essentiel pour nous de le savoir, dit doucement Nicolas Parth&#233;novitch.


Je le comprends, mais je ne le dirai pas.


Le procureur, &#224; son tour, rappela que linculp&#233; pouvait ne pas r&#233;pondre aux questions sil le jugeait pr&#233;f&#233;rable, mais que, vu le tort quil se faisait par son silence, vu surtout limportance des questions


Et ainsi de suite, messieurs, et ainsi de suite! Jen ai assez, jai d&#233;j&#224; entendu cette litanie. Je comprends la gravit&#233; de laffaire: cest l&#224; le point capital, pourtant je ne parlerai pas.


Quest-ce que cela peut nous faire? Cest &#224; vous que vous nuisez, insinua nerveusement Nicolas Parth&#233;novitch.


Tr&#234;ve de plaisanteries, messieurs. Jai pressenti d&#232;s le d&#233;but que nous nous heurterions sur ce point. Mais alors, quand jai commenc&#233; &#224; d&#233;poser, tout &#233;tait pour moi trouble et flottant, jai m&#234;me eu la simplicit&#233; de vous proposer une confiance mutuelle. Maintenant, je vois que cette confiance &#233;tait impossible, puisque nous devions arriver &#224; cette barri&#232;re maudite, et nous y sommes. Dailleurs, je ne vous reproche rien, je comprends bien que vous ne pouvez pas me croire sur parole!


Mitia se tut, lair sombre.


Ne pourriez-vous pas, sans renoncer &#224; votre r&#233;solution de taire lessentiel, nous renseigner sur ce point: quels sont les motifs assez puissants pour vous contraindre au silence dans un moment si critique?


Mitia sourit tristement.


Je suis meilleur que vous ne le pensez, messieurs, je vous dirai ces motifs, bien que vous ne le m&#233;ritiez pas. Je me tais parce quil y a l&#224; pour moi un sujet de honte. La r&#233;ponse &#224; la question sur la provenance de largent implique une honte pire que si javais assassin&#233; mon p&#232;re pour le voler. Voil&#224; pourquoi je me tais. Eh! quoi, messieurs, vous voulez noter cela?


Oui, nous allons le noter, bredouilla Nicolas Parth&#233;novitch.


Vous ne devriez pas mentionner ce qui concerne la honte. Si je vous en ai parl&#233;, alors que je pouvais me taire, cest uniquement par complaisance. Eh bien, &#233;crivez, &#233;crivez ce que vous voulez, conclut-il dun air d&#233;go&#251;t&#233;, je ne vous crains pas et je garde ma fiert&#233; devant vous.


Ne nous expliquerez-vous pas de quelle nature est cette honte? demanda timidement Nicolas Parth&#233;novitch.


Le procureur fron&#231;a les sourcils.


N-i-ni, cest fini[[158]: #_ftnref158 En fran&#231;ais dans le texte.], ninsistez pas. Inutile de savilir. Je me suis d&#233;j&#224; avili &#224; votre contact. Vous ne m&#233;ritez pas que je parle, ni vous ni personne. Assez, messieurs, je marr&#234;te.


C&#233;tait cat&#233;gorique. Nicolas Parth&#233;novitch ninsista plus mais comprit, aux regards dHippolyte Kirillovitch, que celui-ci ne d&#233;sesp&#233;rait pas encore.


Ne pouvez-vous pas dire, au moins, la somme que vous aviez en arrivant chez M. Perkhotine?


Non, je ne peux pas.


Vous avez parl&#233; &#224; M. Perkhotine de trois mille roubles soi-disant pr&#234;t&#233;s par Mme Khokhlakov.


Cest possible. En voil&#224; assez, messieurs, je ne dirai pas la somme.


Alors, veuillez nous dire comment vous &#234;tes venus &#224; Mokro&#239;&#233;, et tout ce que vous avez fait.


Oh! vous navez qu&#224; interroger les gens qui sont ici. Dailleurs, je vais vous le raconter.


Nous ne reproduirons pas son r&#233;cit, fait rapidement et avec s&#233;cheresse. Il passa sous silence livresse de son amour, tout en expliquant comment il avait renonc&#233; &#224; se suicider par suite de faits nouveaux. Il narrait sans donner les motifs, sans entrer dans les d&#233;tails. Les magistrats lui pos&#232;rent dailleurs peu de questions; cela ne les int&#233;ressait que m&#233;diocrement.


Nous reviendrons l&#224;-dessus lors des d&#233;positions des t&#233;moins qui auront lieu, bien entendu, en votre pr&#233;sence, d&#233;clara Nicolas Parth&#233;novitch en terminant linterrogatoire. Pour linstant, veuillez d&#233;poser sur la table tout ce que vous avez sur vous, surtout votre argent.


Largent, messieurs? &#192; vos ordre, je comprends que cest n&#233;cessaire. Je m&#233;tonne que vous ny ayez pas song&#233; plus t&#244;t. Le voici, mon argent, comptez, prenez, tout y est, je crois.


Il vida ses poches, y compris la menue monnaie, tira deux pi&#232;ces de dix kopeks de son gousset. On fit le compte, il y avait huit cent trente-six roubles et quarante kopeks.


Cest tout? demanda le juge.


Tout.


Dapr&#232;s votre d&#233;position, vous avez d&#233;pens&#233; trois cents roubles chez Plotnikov; donn&#233; dix roubles &#224; Perkhotine, vingt au voiturier. Vous en avez perdu deux cents aux cartes, ensuite


Nicolas Parth&#233;novitch refit le compte, aid&#233; de Mitia. On y comprit jusquaux kopeks.


Avec ces huit cents, vous deviez avoir, par cons&#233;quent, dans les quinze cents roubles.


Tout juste.


Tout le monde affirme que vous aviez beaucoup plus.


Libre &#224; eux.


Vous aussi, dailleurs.


Moi aussi.


Nous v&#233;rifierons tout cela par les d&#233;positions dautres t&#233;moins. Soyez sans inqui&#233;tude au sujet de votre argent, il sera d&#233;pos&#233; en lieu s&#251;r et mis &#224; votre disposition &#224; lissue de laffaire sil est d&#233;montr&#233; que vous y avez droit. Maintenant


Nicolas Parth&#233;novitch se leva et d&#233;clara &#224; Mitia quil &#233;tait tenu et oblig&#233; dexaminer minutieusement ses habits et le reste.


Soit, messieurs, je retournerai mes poches, si vous voulez.


Et il se mit en devoir de le faire.


Il faut m&#234;me &#244;ter vos habits.


Comment? Me d&#233;shabiller? Que diable! Ne pouvez-vous pas me fouiller comme &#231;a?


Impossible, Dmitri Fiodorovitch, il faut &#244;ter vos habits.


Comme vous voudrez, consentit Mitia dun air morne, seulement pas ici, je vous en prie; derri&#232;re le rideau. Qui proc&#233;dera &#224; lexamen?


Certainement, derri&#232;re le rideau, approuva dun signe de t&#234;te Nicolas Parth&#233;novitch, dont le petit visage respirait la gravit&#233;.



VI. Le Procureur confond Mitia

Il se passa alors une sc&#232;ne &#224; laquelle Mitia ne sattendait gu&#232;re. Il naurait jamais suppos&#233;, dix minutes auparavant, quon oserait le traiter ainsi, lui, Mitia Karamazov. Surtout il se sentait humili&#233;, en butte &#224; larrogance et au d&#233;dain. &#199;a lui &#233;tait &#233;gal d&#244;ter sa redingote, mais on le pria de se d&#233;shabiller enti&#232;rement. Ou plut&#244;t on le lui ordonna, il sen rendait bien compte. Il se soumit sans murmure, par fiert&#233; d&#233;daigneuse. Outre les juges, quelques manants le suivirent derri&#232;re le rideau, sans doute pour pr&#234;ter main-forte, songea Mitia, peut-&#234;tre encore dans quelque autre intention. Faut-il &#244;ter aussi ma chemise? demanda-t-il brusquement; mais Nicolas Parth&#233;novitch ne lui r&#233;pondit pas: le procureur et lui &#233;taient absorb&#233;s par lexamen de la redingote, du pantalon, du gilet et de la casquette, qui paraissaient les int&#233;resser fort. Quel sans g&#234;ne! ils nobservent m&#234;me pas la politesse requise.


Je vous demande pour la seconde fois si je dois &#244;ter ma chemise, oui ou non? dit Mitia avec irritation.


Ne vous inqui&#233;tez pas, nous vous pr&#233;viendrons, r&#233;pondit Nicolas Parth&#233;novitch dun ton qui parut autoritaire &#224; Mitia.


Le procureur et le juge sentretenaient &#224; mi-voix. La redingote portait, surtout au pan gauche, d&#233;normes taches de sang coagul&#233;, ainsi que le pantalon. De plus, Nicolas Parth&#233;novitch t&#226;ta, en pr&#233;sence des t&#233;moins instrumentaires, le col, les parements, les coutures, cherchant sil ny avait pas dargent cach&#233;. On donna &#224; entendre &#224; Mitia quil &#233;tait bien capable davoir cousu de largent dans ses v&#234;tements. Ils me traitent en voleur et non en officier, grommela-t-il &#224; part lui. Ils &#233;changeaient leurs impressions en sa pr&#233;sence avec une franchise singuli&#232;re. Cest ainsi que le greffier, qui se trouvait aussi derri&#232;re le rideau et faisait lempress&#233;, attira lattention de Nicolas Parth&#233;novitch sur la casquette, quon t&#226;tait &#233;galement: Rappelez-vous le scribe Gridenka; il &#233;tait all&#233; en &#233;t&#233; toucher les appointements pour toute la chancellerie et pr&#233;tendit &#224; son retour avoir perdu largent en &#233;tat divresse; o&#249; le retrouva-t-on? Dans le lis&#233;r&#233; de sa casquette, o&#249; les billets de cent roubles &#233;taient enroul&#233;s et cousus. Le juge et le procureur se rappelaient parfaitement ce fait, aussi mit-on de c&#244;t&#233; la casquette de Mitia pour &#234;tre soumise, ainsi que les v&#234;tements, &#224; un examen approfondi.


Permettez, s&#233;cria soudain Nicolas Parth&#233;novitch en apercevant le poignet de la manche droite de la chemise de Mitia, retrouss&#233; et tach&#233; de sang, permettez, cest du sang?


Oui.


Quel sang? Et pourquoi votre manche est-elle retrouss&#233;e?


Mitia expliqua quil s&#233;tait tach&#233; en soccupant de Grigori et quil avait retrouss&#233; la manche chez Perkhotine, en se lavant les mains.


Il faudra aussi &#244;ter votre chemise, cest tr&#232;s important pour les pi&#232;ces &#224; conviction.


Mitia rougit et se f&#226;cha.


Alors, je vais rester tout nu!


Ne vous inqui&#233;tez pas, nous arrangerons cela. Ayez lobligeance d&#244;ter aussi vos chaussettes.


Vous ne plaisantez pas? Cest vraiment indispensable?


Nous ne sommes pas en train de plaisanter, r&#233;pliqua s&#233;v&#232;rement Nicolas Parth&#233;novitch.


Eh bien, sil le faut je murmura Mitia qui, sasseyant sur le lit, se mit &#224; retirer ses chaussettes.


Il &#233;tait tr&#232;s g&#234;n&#233; et, chose &#233;trange, se sentait comme coupable, lui nu, devant ces gens habill&#233;s, trouvant presque quils avaient maintenant le droit de le m&#233;priser, comme inf&#233;rieur. La nudit&#233; en soi na rien de choquant, la honte na&#238;t du contraste, songeait-il. On dirait un r&#234;ve, jai parfois &#233;prouv&#233; en songe des sensations de ce genre. Il lui &#233;tait p&#233;nible d&#244;ter ses chaussettes, assez malpropres, ainsi que son linge, et maintenant tout le monde lavait vu. Ses pieds surtout lui d&#233;plaisaient, il avait toujours trouv&#233; ses orteils difformes, particuli&#232;rement celui du pied droit, plat, longle recourb&#233;, et tous le voyaient. Le sentiment de sa honte le rendit plus grossier, il &#244;ta sa chemise avec rage.


Ne voulez-vous pas chercher ailleurs, si vous navez pas honte?


Non, cest inutile pour le moment.


Alors, je dois rester comme &#231;a, nu?


Oui, cest n&#233;cessaire Veuillez vous asseoir en attendant, vous pouvez vous envelopper dans une couverture du lit, et moi je moccuperai de &#231;a.


Les effets ayant &#233;t&#233; montr&#233;s aux t&#233;moins instrumentaires et le proc&#232;s-verbal de leur examen r&#233;dig&#233;, le juge et le procureur sortirent; on emporta les v&#234;tements; Mitia demeura en compagnie des manants qui ne le quittaient pas des yeux. Il avait froid et senveloppa de la couverture, trop courte pour couvrir ses pieds nus. Nicolas Parth&#233;novitch se fit longtemps attendre. Il me prend pour un gamin, murmura Mitia en grin&#231;ant des dents. Cette ganache de procureur est sorti aussi, par m&#233;pris sans doute, &#231;a le d&#233;go&#251;tait de me voir nu. Mitia simaginait quon lui rendrait ses habits apr&#232;s lexamen. Quelle fut son indignation lorsque Nicolas Parth&#233;novitch reparut avec un autre costume, quun croquant portait derri&#232;re lui.


Voici des v&#234;tements, dit-il dun air d&#233;gag&#233;, visiblement satisfait de sa trouvaille. Cest M. Kalganov qui vous les pr&#234;te, ainsi quune chemise propre. Par bonheur, il en avait de rechange. Vous pouvez garder vos chaussettes.


Je ne veux pas des habits des autres, s&#233;cria Mitia exasp&#233;r&#233;. Rendez-moi les miens!


Impossible.


Donnez-moi les miens! Au diable Kalganov et ses habits!


On eut de la peine &#224; lui faire entendre raison. On lui expliqua tant bien que mal que ses habits tach&#233;s de sang devaient figurer parmi les pi&#232;ces &#224; conviction; nous navons m&#234;me pas le droit de vous les laisser vu la tournure que peut prendre laffaire. Mitia finit par le comprendre, se tut, shabilla &#224; la h&#226;te. Il fit seulement remarquer que le costume quon lui pr&#234;tait &#233;tait plus riche que le sien et quil ne voudrait pas en profiter. De plus, ridiculement &#233;troit. Dois-je &#234;tre affubl&#233; comme un bouffon pour vous divertir?


On lui r&#233;torqua quil exag&#233;rait, que le pantalon seul &#233;tait un peu long. Mais la redingote le g&#234;nait aux &#233;paules.


Zut, cest difficile &#224; boutonner, grommela de nouveau Mitia. Ayez lobligeance de dire &#224; M. Kalganov que ce nest pas moi qui ai demand&#233; ce costume et quon ma d&#233;guis&#233; en bouffon.


Il le comprend fort bien et regrette cest-&#224;-dire, pas son costume, mais cet incident marmotta Nicolas Parth&#233;novitch.


Je men moque, de son regret! Eh bien? O&#249; aller maintenant? Faut-il rester ici?


On le pria de repasser de lautre c&#244;t&#233;. Mitia sortit, lair morose, seffor&#231;ant de ne regarder personne. Dans ce costume &#233;tranger, il se sentait humili&#233;, m&#234;me aux yeux des manants et de Tryphon Borissytch, dont la figure apparut &#224; la porte: Il vient voir mon accoutrement, songea Mitia. Il se rassit &#224; la m&#234;me place, comme sous limpression dun cauchemar; il lui semblait n&#234;tre pas dans son &#233;tat normal.


Maintenant, allez-vous me faire fustiger? Il ne vous reste plus que &#231;a! dit-il en sadressant au procureur.


Il &#233;vitait de se tourner vers Nicolas Parth&#233;novitch, d&#233;daignant de lui adresser la parole. Il a examin&#233; trop minutieusement mes chaussettes, il les a m&#234;me fait retourner, le monstre, pour que tout le monde voie comme elles sont sales!


Il faut maintenant entendre les t&#233;moins, prof&#233;ra le juge, comme en r&#233;ponse &#224; la question de Mitia.


Oui, dit le procureur dun air absorb&#233;.


Dmitri Fiodorovitch, nous avons fait notre possible en votre faveur, poursuivit le juge, mais comme vous avez refus&#233; cat&#233;goriquement de nous expliquer la provenance de la somme trouv&#233;e sur vous, nous sommes maintenant


En quoi est votre bague? interrompit Mitia comme sortant dune r&#234;verie et d&#233;signant une des bagues qui ornaient la main de Nicolas Parth&#233;novitch.


Ma bague?


Oui, celle-ci au majeur, dont la pierre est vein&#233;e, insista Mitia, comme un enfant ent&#234;t&#233;.


Cest une topaze fum&#233;e, dit Nicolas Parth&#233;novitch en souriant, voulez-vous lexaminer, je l&#244;terai


Non, non, gardez-la! s&#233;cria rageusement Mitia, se ravisant et furieux contre lui-m&#234;me. Ne l&#244;tez pas, cest inutile Au diable! Messieurs, vous mavez avili! Croyez-vous que je le dissimulerais, si javais tu&#233; mon p&#232;re, que je recourrais &#224; la ruse et au mensonge? Non, ce nest pas dans mon caract&#232;re, et si j&#233;tais coupable, je vous jure que je naurais pas attendu votre arriv&#233;e et le lever du soleil, comme jen avais dabord lintention; je me serais suicid&#233; avant laurore! Je le sens bien maintenant. En vingt ans, jaurais moins appris que durant cette nuit maudite! Et serais-je comme &#231;a, assis aupr&#232;s de vous, parlerais-je de la sorte, avec les m&#234;mes gestes, les m&#234;mes regards, si j&#233;tais vraiment un parricide, alors que le meurtre accidentel de Grigori ma tourment&#233; toute la nuit, non par crainte, non par la seule crainte du ch&#226;timent! &#212; honte! Et vous voulez qu&#224; des farceurs tels que vous, qui ne voyez rien et ne croyez rien, qui &#234;tes aveugles comme des taupes, je d&#233;voile une nouvelle bassesse, une honte nouvelle, f&#251;t-ce pour me disculper? Jaime mieux aller au bagne! Celui qui a ouvert la porte pour entrer chez mon p&#232;re, cest lui lassassin et le voleur. Qui est-ce? je me perds en conjectures, mais ce nest pas Dmitri Karamazov, sachez-le, voil&#224; tout ce que je peux vous dire, assez, ninsistez pas Envoyez-moi au bagne ou &#224; l&#233;chafaud, mais ne me tourmentez pas davantage. Je me tais. Appelez vos t&#233;moins!


Le procureur, qui avait observ&#233; Mitia pendant quil d&#233;bitait son monologue, lui dit soudain, du ton le plus calme et comme sil sagissait de choses toutes naturelles:


&#192; propos de cette porte ouverte dont vous venez de parler, nous avons re&#231;u une d&#233;position tr&#232;s importante du vieux Grigori Vassiliev. Il affirme positivement que lorsquil se d&#233;cida, en entendant du bruit, &#224; p&#233;n&#233;trer dans le jardin par la petite porte rest&#233;e ouverte, il aper&#231;ut &#224; gauche la porte de la maison grande ouverte, ainsi que la fen&#234;tre, alors que vous assuriez que ladite porte resta ferm&#233;e tout le temps que vous &#233;tiez au jardin. &#192; ce moment il ne vous avait pas encore vu dans lobscurit&#233; quand vous vous enfuyiez, suivant votre r&#233;cit, de la fen&#234;tre o&#249; vous aviez regard&#233; votre p&#232;re. Je ne vous cache pas que Vassiliev en conclut formellement et d&#233;clare que vous avez d&#251; vous sauver par cette porte, bien quil ne vous ait pas vu en sortir. Il vous a aper&#231;u &#224; une certaine distance, dans le jardin, alors que vous couriez du c&#244;t&#233; de la palissade


Mitia s&#233;tait lev&#233;.


Cest un impudent mensonge. Il na pas pu voir la porte ouverte, car elle &#233;tait ferm&#233;e Il ment.


Je me crois oblig&#233; de vous r&#233;p&#233;ter que sa d&#233;position est cat&#233;gorique et quil y persiste. Nous lavons interrog&#233; &#224; plusieurs reprises.


Cest pr&#233;cis&#233;ment moi qui lai interrog&#233;, confirma Nicolas Parth&#233;novitch.


Cest faux, cest faux! Cest une calomnie ou lhallucination dun fou; il lui aura sembl&#233; voir cela dans le d&#233;lire caus&#233; par sa blessure.


Mais il avait remarqu&#233; la porte ouverte avant d&#234;tre bless&#233;, lorsquil venait dentrer au jardin.


Ce nest pas vrai, &#231;a ne se peut pas! Il me calomnie par m&#233;chancet&#233; il na pas pu voir Je nai pas pass&#233; par cette porte, dit Mitia haletant.


Le procureur se tourna vers Nicolas Parth&#233;novitch et lui dit:


Montrez donc.


Connaissez-vous cet objet? dit le juge en posant sur la table une grande enveloppe qui portait encore trois cachets. Elle &#233;tait vide et d&#233;chir&#233;e sur un c&#244;t&#233;. Mitia &#233;carquilla les yeux.


Cest cest lenveloppe de mon p&#232;re, murmura-t-il, celle qui renfermait les trois mille roubles si la suscription correspond, permettez: &#192; ma poulette, cest cela, trois mille, voyez-vous, trois mille?


Assur&#233;ment, nous le voyons, mais nous navons pas trouv&#233; largent. Lenveloppe &#233;tait &#224; terre, pr&#232;s du lit, derri&#232;re le paravent.


Mitia resta quelques secondes comme abasourdi.


Messieurs, cest Smerdiakov! s&#233;cria-t-il soudain de toutes ses forces, cest lui qui a tu&#233;, cest lui qui a vol&#233;! Lui seul savait o&#249; le vieillard cachait cette enveloppe Cest lui, sans aucun doute!


Mais vous saviez aussi que cette enveloppe &#233;tait cach&#233;e sous loreiller.


Jamais de la vie! Cest la premi&#232;re fois que je la vois, jen avais seulement entendu parler par Smerdiakov Lui seul connaissait la cachette du vieillard, moi je lignorais


Pourtant vous avez d&#233;pos&#233; tout &#224; lheure que lenveloppe se trouvait sous loreiller du d&#233;funt. Sous loreiller, donc vous saviez o&#249; elle &#233;tait.


Nous lavons not&#233;! confirma Nicolas Parth&#233;novitch.


Cest absurde! Je lignorais totalement. Dailleurs, ce n&#233;tait peut-&#234;tre pas sous loreiller Jai dit &#231;a sans r&#233;fl&#233;chir Que dit Smerdiakov? Lavez-vous interrog&#233; &#224; ce sujet? Que dit-il? Cest l&#224; le principal Moi, jai blagu&#233; expr&#232;s Jai dit, sans y penser, que c&#233;tait sous loreiller, et maintenant vous Vous savez bien quon laisse &#233;chapper des inexactitudes. Mais Smerdiakov seul le savait, et personne dautre! Il ne ma pas r&#233;v&#233;l&#233; la cachette! Mais cest lui, incontestablement, cest lui lassassin, maintenant cest pour moi clair comme le jour, clama Mitia avec une exaltation croissante. D&#233;p&#234;chez-vous de larr&#234;ter Il a tu&#233; pendant que je menfuyais et que Grigori gisait sans connaissance, cest &#233;vident Il a fait le signal et mon p&#232;re lui a ouvert Car lui seul connaissait les signaux, et sans signal mon p&#232;re naurait pas ouvert


Vous oubliez de nouveau, remarqua le procureur avec le m&#234;me calme, lair d&#233;j&#224; triomphant, quil ny avait pas besoin de faire de signal, si la porte &#233;tait d&#233;j&#224; ouverte lorsque vous vous trouviez encore dans le jardin


La porte, la porte, murmura Mitia en fixant le procureur; il se laissa retomber sur sa chaise, il y eut un silence


Oui, la porte Cest un fant&#244;me! Dieu est contre moi! sexclama-t-il, les yeux hagards.


Vous voyez, dit gravement le procureur, jugez vous-m&#234;me, Dmitri Fiodorovitch. Dun c&#244;t&#233;, cette d&#233;position accablante pour vous, la porte ouverte par o&#249; vous &#234;tes sorti. De lautre, votre silence incompr&#233;hensible, obstin&#233;, relativement &#224; la provenance de votre argent, alors que trois heures auparavant vous aviez engag&#233; vos pistolets pour dix roubles. Dans ces conditions, jugez vous-m&#234;me &#224; quelle conviction nous devons nous arr&#234;ter. Ne dites pas que nous sommes de froids et cyniques railleurs, incapables de comprendre les nobles &#233;lans de votre &#226;me Mettez-vous &#224; notre place


Mitia &#233;prouvait une &#233;motion indescriptible. Il p&#226;lit.


Cest bien, s&#233;cria-t-il tout &#224; coup, je vais vous r&#233;v&#233;ler mon secret, vous dire o&#249; jai pris largent Je d&#233;voilerai ma honte, pour naccuser ensuite ni vous, ni moi.


Et croyez, Dmitri Fiodorovitch, dit avec un joyeux empressement Nicolas Parth&#233;novitch, quune confession sinc&#232;re et compl&#232;te de votre part, en cet instant, peut beaucoup am&#233;liorer votre situation par la suite, et m&#234;me


Mais le procureur le poussa l&#233;g&#232;rement du pied sous la table et il sarr&#234;ta. Dailleurs, Mitia n&#233;coutait pas.



VII. Le grand secret de Mitia. On le raille

Messieurs, commen&#231;a-t-il avec &#233;motion, cet argent je veux tout raconter cet argent &#233;tait &#224; moi.


Les figures du procureur et du juge sallong&#232;rent, ils ne sattendaient pas &#224; cela.


Comment, &#224; vous? fit Nicolas Parth&#233;novitch, alors qu&#224; cinq heures du soir encore, dapr&#232;s votre propre aveu


Au diable ces cinq heures du soir, au diable mon propre aveu, il ne sagit plus de cela! Cet argent &#233;tait &#224; moi, cest-&#224;-dire non je lavais vol&#233; Il y avait quinze cents roubles que je portais toujours sur moi


Mais o&#249; les avez-vous pris?


Sur ma poitrine, messieurs, ils se trouvaient l&#224; cousus dans un chiffon, suspendus &#224; mon cou. Depuis longtemps, depuis un mois, je les portais comme un t&#233;moignage de mon infamie!


Mais &#224; qui &#233;tait cet argent que vous vous &#234;tes appropri&#233;?


Vous voulez dire: vol&#233;. Parlez donc franchement. Oui, jestime que cest comme si je lavais vol&#233;, ou si vous voulez, je me le suis, en effet, appropri&#233;. Hier soir, je lai vol&#233; d&#233;finitivement.


Hier soir? Mais vous venez de dire quil y a d&#233;j&#224; un mois que vous vous l&#234;tes procur&#233;.


Oui, mais ce nest pas &#224; mon p&#232;re que je lai vol&#233;, rassurez-vous, cest &#224; elle. Laissez-moi raconter sans minterrompre. Cest p&#233;nible. Voyez-vous, il y a un mois, Catherine Ivanovna Verkhovtsev, mon ex-fianc&#233;e, mappela Vous la connaissez!


Comment donc!


Je sais que vous la connaissez. Une &#226;me noble entre toutes, mais elle me hait depuis tr&#232;s longtemps, et &#224; juste titre.


Catherine Ivanovna? demanda le juge avec &#233;tonnement.


Le procureur &#233;tait aussi fort surpris.


Oh! ne prononcez pas son nom en vain! Je suis un mis&#233;rable de la mettre en cause Oui, jai vu quelle me ha&#239;ssait depuis longtemps, d&#232;s le premier jour, lorsquelle vint chez moi, l&#224;-bas Mais en voil&#224; assez, vous n&#234;tes pas dignes de le savoir, cest inutile Je dirai seulement quil y a un mois elle me remit trois mille roubles pour les envoyer &#224; sa s&#339;ur et &#224; une autre parente, &#224; Moscou (comme si elle ne pouvait le faire elle-m&#234;me!) Et moi c&#233;tait pr&#233;cis&#233;ment &#224; lheure fatale de ma vie o&#249; Bref, je venais de m&#233;prendre dune autre, delle, de Grouchegnka, ici pr&#233;sente. Je lemmenai ici, &#224; Mokro&#239;&#233;, et dissipai en deux jours la moiti&#233; de ce maudit argent, je gardai le reste. Eh bien, ce sont ces quinze cents roubles, que je portais sur ma poitrine comme une amulette. Hier, jai ouvert le paquet et entam&#233; la somme. Les huit cents roubles qui restent sont entre vos mains.


Permettez, vous avez d&#233;pens&#233; ici, il y a trois mois, trois mille roubles et non quinze cents, tout le monde le sait.


Qui le sait? Qui a compt&#233; mon argent?


Mais vous avez dit vous-m&#234;me que vous aviez d&#233;pens&#233; juste trois mille roubles.


Cest vrai, je lai dit &#224; tout venant, on la r&#233;p&#233;t&#233;, toute la ville, la cru. Pourtant je nai d&#233;pens&#233; que quinze cents roubles et cousu lautre moiti&#233; dans un sachet. Voil&#224; do&#249; provient largent dhier


Cela tient du prodige, murmura Nicolas Parth&#233;novitch.


Navez-vous pas parl&#233; de cela, auparavant, &#224; quelquun je veux dire de ces quinze cents roubles mis de c&#244;t&#233;? demanda le procureur.


Non, &#224; personne.


Cest &#233;trange. Vraiment, &#224; personne au monde?


&#192; personne au monde.


Pourquoi ce silence? Quest-ce qui vous obligeait &#224; faire de cela un myst&#232;re? Bien que ce secret vous paraisse si honteux, cette appropriation, dailleurs temporaire, de trois mille roubles nest, &#224; mon avis, quune peccadille, &#233;tant donn&#233; surtout votre caract&#232;re. Admettons que ce soit une action des plus r&#233;pr&#233;hensibles, je le veux bien, mais non honteuse Dailleurs, bien des gens avaient devin&#233; la provenance de ces trois mille roubles sans que vous lavouiez, jen ai moi-m&#234;me entendu parler, Mikha&#239;l Makarovitch &#233;galement En un mot, cest le secret de Polichinelle. De plus, il y a des indices, sauf erreur, comme quoi vous aviez confi&#233; &#224; quelquun que cet argent venait de Mlle Verkhovtsev. Aussi pourquoi entourer dun tel myst&#232;re le fait davoir mis de c&#244;t&#233; une partie de la somme, en y attachant une sorte dhorreur? Il est difficile de croire que ce secret vous co&#251;te tant &#224; avouer vous venez de vous &#233;crier, en effet: plut&#244;t le bagne!


Le procureur se tut. Il s&#233;tait &#233;chauff&#233; et ne cachait pas son d&#233;pit, sans m&#234;me songer &#224; ch&#226;tier son style.


Ce nest pas les quinze cents roubles qui constituaient la honte, mais le fait davoir divis&#233; la somme, dit avec fiert&#233; Mitia.


Mais enfin, dit le procureur avec irritation, quy a-t-il de honteux &#224; ce que vous ayez divis&#233; ces trois mille roubles acquis malhonn&#234;tement? Ce qui importe, cest lappropriation de cette somme et non lusage que vous en avez fait. &#192; propos, pourquoi avez-vous op&#233;r&#233; cette division? Dans quelle intention? Pouvez-vous nous lexpliquer?


Oh! messieurs, cest lintention qui fait tout! Jai fait cette division par bassesse, cest-&#224;-dire par calcul, car ici le calcul est une bassesse Et cette bassesse a dur&#233; tout un mois!


Cest incompr&#233;hensible.


Vous m&#233;tonnez. Dailleurs, je vais pr&#233;ciser; cest peut-&#234;tre, en effet, incompr&#233;hensible. Suivez-moi bien: Je mapproprie trois mille roubles confi&#233;s &#224; mon honneur, je fais la noce, je d&#233;pense la somme enti&#232;re; le matin, je vais chez elle lui dire: Pardon, Katia, jai d&#233;pens&#233; tes trois mille roubles. Est-ce bien cela? Non, cest malhonn&#234;te et l&#226;che, cest le fait dun monstre, dun homme incapable de se dominer, nest-ce pas? Mais ce nest pas un vol, convenez-en, ce nest pas un vol direct. Jai gaspill&#233; largent, je ne lai pas vol&#233;. Voici un cas encore plus favorable; suivez-moi, car je risque de membrouiller, la t&#234;te me tourne. Je d&#233;pense quinze cents roubles seulement sur trois mille. Le lendemain, je vais chez elle lui rapporter le reste: Katia, je suis un mis&#233;rable, prends ces quinze cents roubles, car jai d&#233;pens&#233; les autres, ceux-ci y passeront &#233;galement, pr&#233;serve-moi de la tentation. Que suis-je en pareil cas? Tout ce que vous voulez, un monstre, un sc&#233;l&#233;rat, mais pas un voleur av&#233;r&#233;, car un voleur naurait s&#251;rement pas rapport&#233; la somme, il se la serait appropri&#233;e. Elle voit ainsi que puisque jai restitu&#233; la moiti&#233; de largent, je travaillerai au besoin toute ma vie pour rendre le reste, mais je me le procurerai. De cette fa&#231;on, je suis malhonn&#234;te, je ne suis pas un voleur.


Admettons quil y ait une nuance, dit le procureur avec un sourire froid; il est cependant &#233;trange que vous y voyiez une diff&#233;rence fatale.


Oui, jy vois une diff&#233;rence fatale. Chacun peut &#234;tre malhonn&#234;te, je crois m&#234;me que chacun lest, mais, pour voler, il faut &#234;tre un franc coquin. Et puis je me perds dans ces subtilit&#233;s En tout cas, le vol est le comble de la malhonn&#234;tet&#233;. Pensez: voil&#224; un mois que je garde cet argent, demain je puis me d&#233;cider &#224; le rendre et je cesse d&#234;tre malhonn&#234;te. Mais je ne puis my r&#233;soudre, bien que je mexhorte chaque jour &#224; prendre un parti. Et voil&#224; un mois que cela dure! Est-ce bien, dapr&#232;s vous?


Jadmets que ce nest gu&#232;re bien, je ne le conteste pas Mais cessons de discuter sur ces diff&#233;rences subtiles; venez au fait, je vous en prie. Vous ne nous avez pas encore expliqu&#233; les motifs qui vous ont incit&#233; &#224; partager ainsi au d&#233;but ces trois mille roubles. &#192; quelles fins avez-vous dissimul&#233; la moiti&#233;, quel usage comptiez-vous en faire? Jinsiste l&#224;-dessus, Dmitri Fiodorovitch.


Ah! oui, s&#233;cria Mitia en se frappant le front, pardon de vous tenir en suspens au lieu dexpliquer le principal, vous auriez tout de suite compris, car cest le but de mon action qui en fait la honte. Voyez-vous, le d&#233;funt ne cessait dobs&#233;der Agraf&#233;na Alexandrovna, j&#233;tais jaloux, je croyais quelle h&#233;sitait entre lui et moi. Je songeais tous les jours: et si elle allait se d&#233;cider, si elle me disait tout &#224; coup: Cest toi que jaime, emm&#232;ne-moi au bout du monde. Or, je poss&#233;dais en tout et pour tout vingt kopeks; comment lemmener? que faire alors? j&#233;tais perdu. Car je ne la connaissais pas encore, je croyais quil lui fallait de largent, quelle ne me pardonnerait pas ma pauvret&#233;. Alors je compte la moiti&#233; de la somme, de sang-froid je la couds dans un chiffon, de propos d&#233;lib&#233;r&#233;, et je vais faire la bombe avec le reste. Cest ignoble! Avez-vous compris, maintenant?


Les juges se mirent &#224; rire.


&#192; mon avis, vous avez fait preuve de sagesse et de moralit&#233; en vous mod&#233;rant, en ne d&#233;pensant pas tout, dit Nicolas Parth&#233;novitch; quy a-t-il l&#224; de si grave?


Il y a que jai vol&#233;! Je suis effray&#233; de voir que vous ne comprenez pas. Depuis que je porte ces quinze cents roubles sur ma poitrine, je me disais chaque jour: Tu es un voleur, tu es un voleur! Ce sentiment a inspir&#233; mes violences durant ce mois, voil&#224; pourquoi jai ross&#233; le capitaine au cabaret et battu mon p&#232;re. Je nai pas m&#234;me os&#233; r&#233;v&#233;ler ce secret &#224; mon fr&#232;re Aliocha, tant je me sentais sc&#233;l&#233;rat et fripon! Et pourtant, je songeais: Dmitri Fiodorovitch, tu nes peut-&#234;tre pas encore un voleur Tu pourrais demain aller rendre ces quinze cents roubles &#224; Katia. Et cest hier soir seulement que je me suis d&#233;cid&#233; &#224; d&#233;chirer mon sachet, cest &#224; ce moment que je suis devenu un voleur sans conteste. Pourquoi? Parce quavec mon sachet jai d&#233;truit en m&#234;me temps mon r&#234;ve daller dire &#224; Katia: Je suis malhonn&#234;te, mais non voleur. Comprenez-vous, maintenant?


Et pourquoi est-ce justement hier au soir que vous avez pris cette d&#233;cision? interrompit Nicolas Parth&#233;novitch.


Quelle question ridicule! Mais parce que je m&#233;tais condamn&#233; &#224; mort &#224; cinq heures du matin, ici, &#224; laube: Quimporte, pensais-je, de mourir honn&#234;te ou malhonn&#234;te! Mais il se trouva que ce n&#233;tait pas la m&#234;me chose. Le croirez-vous, messieurs, ce qui me torturait surtout, cette nuit, ce n&#233;tait pas le meurtre de Grigori, ni la crainte de la Sib&#233;rie, et cela au moment o&#249; mon amour triomphait, o&#249; le ciel souvrait de nouveau devant moi! Sans doute, cela me tourmentait, mais moins que la conscience davoir enlev&#233; de ma poitrine ce maudit argent pour le gaspiller, et d&#234;tre devenu ainsi un voleur av&#233;r&#233;! Messieurs, je vous le r&#233;p&#232;te, jai beaucoup appris durant cette nuit! Jai appris que non seulement il est impossible de vivre en se sentant malhonn&#234;te, mais aussi de mourir avec ce sentiment-l&#224; Il faut &#234;tre honn&#234;te pour affronter la mort!


Mitia &#233;tait bl&#234;me.


Je commence &#224; vous comprendre, Dmitri Fiodorovitch, dit le procureur avec sympathie, mais, voyez-vous, tout ceci vient des nerfs vous avez les nerfs malades. Pourquoi, par exemple, pour mettre fin &#224; vos souffrances, n&#234;tes-vous pas all&#233; rendre ces quinze cents roubles &#224; la personne qui vous les avait confi&#233;s et vous expliquer avec elle? Ensuite, &#233;tant donn&#233; votre terrible situation, pourquoi navoir pas tent&#233; une combinaison qui semble toute naturelle? Apr&#232;s avoir avou&#233; noblement vos fautes, vous lui auriez demand&#233; la somme dont vous aviez besoin; vu la g&#233;n&#233;rosit&#233; de cette personne et votre embarras, elle ne vous aurait certainement pas refus&#233;, surtout en lui proposant les gages offerts au marchand Samsonov et &#224; Mme Khokhlakov. Ne consid&#233;rez-vous pas encore maintenant cette garantie comme valable?


Mitia rougit.


Me croyez-vous vil &#224; ce point? Il est impossible que vous parliez s&#233;rieusement, dit-il avec indignation.


Mais je parle s&#233;rieusement Pourquoi en doutez-vous? s&#233;tonna &#224; son tour le procureur.


Mais ce serait ignoble. Messieurs, savez-vous que vous me tourmentez! Soit, je vous dirai tout, javouerai ma pens&#233;e infernale, et vous verrez, pour votre honte, jusquo&#249; les sentiments humains peuvent descendre. Sachez que, moi aussi, jai envisag&#233; cette combinaison dont vous parlez, procureur. Oui, messieurs, j&#233;tais presque r&#233;solu &#224; aller chez Katia, tant j&#233;tais malhonn&#234;te! Mais lui annoncer ma trahison et, pour les d&#233;penses quelle entra&#238;ne, lui demander de largent, &#224; elle, Katia (demander, vous entendez), et menfuir aussit&#244;t avec sa rivale, avec celle qui la hait et la offens&#233;e, voyons, procureur, vous &#234;tes fou!


Je ne suis pas fou, mais je nai pas song&#233; tout dabord &#224; cette jalousie de femme si elle existait, comme vous laffirmez oui, il peut bien y avoir quelque chose dans ce genre, acquies&#231;a le procureur en souriant.


Mais cela aurait &#233;t&#233; une bassesse sans nom! hurla Mitia en frappant du poing sur la table. Elle maurait donn&#233; cet argent par vengeance, par m&#233;pris, car elle a aussi une &#226;me infernale et de grandes col&#232;res. Moi, jaurais pris largent, pour s&#251;r, je laurais pris, et alors toute ma vie &#244; Dieu! Pardonnez-moi, messieurs, de crier si fort, il ny a pas longtemps que je pensais encore &#224; cette combinaison, lautre nuit, quand je soignais Liagavi, et toute la journ&#233;e dhier, je me souviens, jusqu&#224; cet &#233;v&#233;nement.


Jusqu&#224; quel &#233;v&#233;nement? demanda Nicolas Parth&#233;novitch, mais Mitia nentendit point.


Je vous ai fait un terrible aveu; sachez lappr&#233;cier, messieurs, comprenez-en toute la valeur. Mais si vous en &#234;tes incapables, cest que vous me m&#233;prisez, et je mourrai de honte de m&#234;tre confess&#233; &#224; des gens tels que vous! Oh! je me tuerai! Et je vois d&#233;j&#224;, je vois que vous ne me croyez pas! Comment, vous voulez noter cela? s&#233;cria-t-il avec effroi.


Mais oui, r&#233;pliqua Nicolas Parth&#233;novitch &#233;tonn&#233;, nous notons que jusqu&#224; la derni&#232;re heure vous songiez &#224; aller chez Mlle Verkhovtsev pour lui demander cette somme Je vous assure que cette d&#233;claration est tr&#232;s importante pour nous, Dmitri Fiodorovitch et surtout pour vous.


Voyons, messieurs, ayez au moins la pudeur de ne pas consigner cela! Jai mis mon &#226;me &#224; nu devant vous et vous en profitez pour y fouiller! &#212; mon Dieu!


Il se couvrit le visage de ses mains.


Ne vous inqui&#233;tez pas tant, Dmitri Fiodorovitch, conclut le procureur, on vous donnera lecture de tout ce qui est &#233;crit, en modifiant le texte l&#224; o&#249; vous ne serez pas daccord. Maintenant, je vous demande pour la troisi&#232;me fois, est-il bien vrai que personne, pas une &#226;me, nait entendu parler de cet argent cousu dans le sachet?


Personne, personne, je lai dit, vous navez donc pas compris. Laissez-moi tranquille.


Soit, ce point devra &#234;tre &#233;clairci; en attendant, r&#233;fl&#233;chissez; nous avons peut-&#234;tre une dizaine de t&#233;moignages affirmant que vous-m&#234;me avez toujours parl&#233; dune d&#233;pense de trois mille roubles, et non de quinze cents. Et maintenant, &#224; votre arriv&#233;e ici, vous avez d&#233;clar&#233; &#224; beaucoup que vous apportiez encore trois mille roubles


Vous avez entre les mains des centaines de t&#233;moignages analogues, un millier de gens lont entendu!


Eh bien, vous voyez, tous sont unanimes. Le mot tous signifie donc quelque chose.


&#199;a ne signifie rien du tout. Jai menti et tous ont dit comme moi.


Pourquoi avez-vous menti?


Le diable sait pourquoi! Par vantardise, peut-&#234;tre la gloriole davoir d&#233;pens&#233; une telle somme peut-&#234;tre pour oublier largent que javais cach&#233; oui, justement, voil&#224; pourquoi Et puis zut combien de fois mavez-vous d&#233;j&#224; pos&#233; cette question? Jai menti, voil&#224; tout, et je nai pas voulu me d&#233;dire. Pourquoi ment-on, parfois?


Cest bien difficile &#224; expliquer, Dmitri Fiodorovitch, fit gravement le procureur. Mais dites-nous, ce sachet, comme vous lappelez, &#233;tait grand?


Non.


De quelle grandeur, par exemple?


Comme un billet de cent roubles pli&#233; en deux.


Vous feriez mieux de nous montrer les morceaux; vous les avez probablement sur vous.


Quelle b&#234;tise! Je ne sais pas o&#249; ils sont.


Permettez: o&#249; et quand lavez-vous retir&#233; de votre cou? Vous n&#234;tes pas rentr&#233; chez vous, dapr&#232;s votre d&#233;claration.


Cest en allant chez Perkhotine, apr&#232;s avoir quitt&#233; F&#233;nia, que je lai d&#233;tach&#233; pour sortir largent.


Dans lobscurit&#233;?


&#192; quoi bon une bougie? Le chiffon a vite &#233;t&#233; d&#233;chir&#233;.


Sans ciseaux, dans la rue?


Sur la place, je crois.


Quen avez-vous fait?


Je lai jet&#233; l&#224;-bas.


O&#249;?


Quelque part, sur la place, le diable sait o&#249;. Quest-ce que &#231;a peut vous faire?


Cest tr&#232;s important, Dmitri Fiodorovitch; il y a l&#224; une pi&#232;ce &#224; conviction en votre faveur, ne le comprenez-vous pas? Qui vous a aid&#233; &#224; le coudre, il y a un mois?


Personne. Je lai cousu moi-m&#234;me.


Vous savez coudre?


Un soldat doit savoir coudre; dailleurs, il ny a pas besoin d&#234;tre adroit pour cela.


Et o&#249; avez-vous pris l&#233;toffe, cest-&#224;-dire ce chiffon?


Vous voulez rire.


Pas du tout, nous ne sommes pas en train de rire, Dmitri Fiodorovitch.


Je ne me rappelle pas o&#249;.


Comment pouvez-vous avoir oubli&#233;?


Ma foi, je ne men souviens pas, jai peut-&#234;tre d&#233;chir&#233; un morceau de linge.


Cest tr&#232;s int&#233;ressant: on pourrait trouver demain chez vous, la pi&#232;ce, la chemise, peut-&#234;tre, dont vous avez pris un morceau. En quoi &#233;tait ce chiffon: en coton ou en toile?


Le diable le sait. Attendez Il me semble que je nai rien d&#233;chir&#233;. C&#233;tait, je crois, du calicot. Jai d&#251; coudre dans le bonnet de ma logeuse.


Le bonnet de votre logeuse?


Oui, je le lui ai d&#233;rob&#233;.


Comment d&#233;rob&#233;?


Voyez-vous, je me rappelle, en effet, avoir d&#233;rob&#233; un bonnet pour avoir des chiffons, peut-&#234;tre comme essuie-plume. Je lavais pris furtivement, car c&#233;tait un chiffon sans valeur, et je men suis servi pour coudre ces quinze cents roubles Je crois bien que cest &#231;a, un vieux morceau de calicot, mille fois lav&#233;.


Et vous en &#234;tes s&#251;r?


Je ne sais pas. Il me semble. Dailleurs, je men moque.


Dans ce cas, votre logeuse pourrait avoir constat&#233; la disparition de cet objet.


Non, elle ne la pas remarqu&#233;e. Un vieux chiffon, vous dis-je, un chiffon qui ne valait pas un kopek.


Et laiguille, le fil, o&#249; les avez-vous pris?


Je marr&#234;te, en voil&#224; assez! coupa court Mitia f&#226;ch&#233;.


Il est &#233;trange que vous ne vous rappeliez pas o&#249; vous avez jet&#233; ce sachet, sur la place.


Faites balayer la place, demain, peut-&#234;tre que vous le trouverez. Assez, messieurs, assez! prof&#233;ra Mitia dun ton accabl&#233;. Je le vois bien, vous ne croyez pas un mot de ce que je vous dis! Cest ma faute et non la v&#244;tre, je naurais pas d&#251; me laisser aller. Pourquoi me suis-je d&#233;grad&#233; en r&#233;v&#233;lant mon secret! Cela vous para&#238;t dr&#244;le, je le vois &#224; vos yeux! Cest vous qui my avez pouss&#233;, procureur! Triomphez, maintenant Soyez maudits, bourreaux!


Il pencha la t&#234;te, couvrit son visage de ses mains. Le procureur et le juge se taisaient. Au bout dune minute, il releva la t&#234;te et les regarda inconsciemment. Sa physionomie exprimait le d&#233;sespoir &#224; son dernier degr&#233;, il avait lair &#233;gar&#233;.


Cependant il fallait en finir, proc&#233;der &#224; linterrogatoire des t&#233;moins. Il &#233;tait huit heures du matin, on avait &#233;teint les bougies depuis longtemps. Mikha&#239;l Makarovitch et Kalganov, qui allaient et venaient durant linterrogatoire, &#233;taient maintenant sortis tous les deux. Le procureur et le juge semblaient harass&#233;s. Il faisait mauvais temps, le ciel &#233;tait couvert, la pluie tombait &#224; torrents. Mitia regardait vaguement &#224; travers les vitres.


Puis-je regarder par la fen&#234;tre? demanda-t-il &#224; Nicolas Parth&#233;novitch.


Autant que vous voudrez r&#233;pondit celui-ci.


Mitia se leva, sapprocha de la fen&#234;tre. La pluie fouettait les petites vitres verd&#226;tres. On voyait la route boueuse et, plus loin, les rang&#233;es dizbas, sombres et pauvres, que la pluie rendait plus mis&#233;rables encore. Mitia se rappela Ph&#233;bus aux cheveux dor et son intention de se tuer d&#232;s ses premiers rayons. Une pareille matin&#233;e aurait encore mieux convenu. Il sourit am&#232;rement et se tourna vers ses bourreaux.


Messieurs, je vois que je suis perdu. Mais elle? dites-moi je vous en supplie, doit-elle subir le m&#234;me sort? Elle est innocente, elle avait perdu la t&#234;te, hier, pour crier qu elle &#233;tait coupable de tout. Elle est compl&#232;tement innocente! Apr&#232;s cette nuit dangoisse, ne pouvez-vous pas me dire ce que vous ferez delle?


Tranquillisez-vous l&#224;-dessus, Dmitri Fiodorovitch, sempressa de r&#233;pondre le procureur, nous navons pour linstant aucun motif pour inqui&#233;ter la personne &#224; laquelle vous vous int&#233;ressez. Jesp&#232;re quil en sera de m&#234;me ult&#233;rieurement. Au contraire, nous ferons tout notre possible en sa faveur.


Messieurs, je vous remercie, je savais que vous &#233;tiez justes et honn&#234;tes, malgr&#233; tout. Vous m&#244;tez un poids de l&#226;me Que voulez-vous faire, maintenant? Je suis pr&#234;t.


Il faut proc&#233;der tout de suite &#224; linterrogatoire des t&#233;moins qui doit avoir lieu en votre pr&#233;sence, aussi


Si nous prenions du th&#233;? interrompit Nicolas Parth&#233;novitch, je crois que nous lavons bien m&#233;rit&#233;.


On d&#233;cida de prendre un verre de th&#233; et de poursuivre lenqu&#234;te sans d&#233;semparer, en attendant, pour se restaurer, une heure plus favorable. Mitia, qui avait dabord refus&#233; le verre que lui offrait Nicolas Parth&#233;novitch, le prit ensuite de lui-m&#234;me et but avec avidit&#233;. Il paraissait ext&#233;nu&#233;. Avec sa robuste constitution, semblait-il, que pouvait lui faire une nuit de f&#234;te, m&#234;me accompagn&#233;e des plus fortes sensations? Mais il se tenait &#224; peine sur sa chaise et parfois croyait voir les objets tourner devant lui. Encore un peu et je vais d&#233;lirer, pensait-il.



VIII. D&#233;positions des t&#233;moins. Le Petiot

Linterrogatoire des t&#233;moins commen&#231;a. Mais nous ne poursuivrons pas notre r&#233;cit dune fa&#231;on aussi d&#233;taill&#233;e que jusqu&#224; maintenant, laissant de c&#244;t&#233; la fa&#231;on dont Nicolas Parth&#233;novitch rappelait &#224; chaque t&#233;moin quil devait d&#233;poser selon la v&#233;rit&#233; et sa conscience, et r&#233;p&#233;ter plus tard sa d&#233;position sous serment, etc. Nous remarquerons seulement que le point essentiel aux yeux du juge, &#233;tait la question de savoir si Dmitri Fiodorovitch avait d&#233;pens&#233; trois mille roubles ou quinze cents lors de son premier s&#233;jour &#224; Mokro&#239;&#233;, un mois auparavant, ainsi que la veille. H&#233;las! tous les t&#233;moignages, sans exception, furent d&#233;favorables &#224; Mitia, quelques-uns apport&#232;rent m&#234;me des faits nouveaux, presque accablants, qui infirmaient ses d&#233;clarations. Le premier interrog&#233; fut Tryphon Borissytch. Il se pr&#233;senta sans la moindre frayeur, au contraire, rempli dindignation contre linculp&#233;, ce qui lui conf&#233;ra un grand air de v&#233;racit&#233; et de dignit&#233;. Il parla peu, avec r&#233;serve, attendant les questions, auxquelles il r&#233;pondait avec fermet&#233;, en r&#233;fl&#233;chissant. Il d&#233;clara, sans ambages, quun mois auparavant laccus&#233; avait d&#251; d&#233;penser au moins trois mille roubles, que les paysans en t&#233;moigneraient, ils avaient entendu Dmitri Fiodorovitch le dire lui-m&#234;me. Combien dargent a-t-il jet&#233; aux tziganes! Rien qu&#224; elles, je crois que &#231;a fait plus de mille roubles.


Je ne leur en ai peut-&#234;tre pas donn&#233; cinq cents, r&#233;torqua Mitia; seulement je nai pas compt&#233; alors, j&#233;tais ivre, cest dommage.


Mitia &#233;coutait dun air morne, il paraissait triste et fatigu&#233; et semblait dire: Eh! racontez ce que vous voulez, maintenant je men fiche.


Les tziganes vous ont co&#251;t&#233; plus de mille roubles, Dmitri Fiodorovitch, vous jetiez largent sans compter et elles le ramassaient. Cest une engeance de fripons, ils volent les chevaux, on les a chass&#233;s dici, sinon ils auraient peut-&#234;tre d&#233;clar&#233; &#224; combien montait leur gain. Jai vu moi-m&#234;me alors la somme entre vos mains  vous ne me lavez pas donn&#233;e &#224; compter, cest vrai; mais &#224; vue d&#339;il, je me souviens, il y avait bien plus de quinze cents roubles Nous aussi, nous savons ce que cest que largent.


Quant &#224; la somme dhier, Dmitri Fiodorovitch lui avait d&#233;clar&#233;, d&#232;s son arriv&#233;e, quil apportait trois mille roubles.


Voyons, Tryphon Borissytch, ai-je vraiment d&#233;clar&#233; que japportais trois mille roubles?


Mais oui, Dmitri Fiodorovitch, vous lavez dit en pr&#233;sence dAndr&#233;. Il est encore ici, appelez-le. Et dans la salle, lorsque vous r&#233;galiez le ch&#339;ur, vous vous &#234;tes &#233;cri&#233; que vous laissiez ici votre sixi&#232;me billet de mille, en comptant lautre fois, bien entendu. St&#233;pane et S&#233;mione lont entendu, Piotr Fomitch Kalganov se tenait alors &#224; c&#244;t&#233; de vous, peut-&#234;tre sen souvient-il aussi


La d&#233;claration relative au sixi&#232;me billet de mille impressionna les juges et leur plut par sa clart&#233;: trois mille alors, trois mille maintenant, cela faisait bien six mille.


On interrogea les moujiks St&#233;pane et S&#233;mione, le voiturier Andr&#233;, qui confirm&#232;rent la d&#233;position de Tryphon Borissytch. En outre, on nota la conversation quAndr&#233; avait eue en route avec Mitia, demandant sil irait au ciel ou en enfer et si on lui pardonnerait dans lautre monde. Le psychologue Hippolyte Kirillovitch, qui avait &#233;cout&#233; en souriant, recommanda de joindre cette d&#233;claration au dossier.


Quand ce fut son tour, Kalganov arriva &#224; contrec&#339;ur, lair morose, capricieux, et causa avec le procureur et Nicolas Parth&#233;novitch comme sil les voyait pour la premi&#232;re fois, alors quil les connaissait depuis longtemps. Il commen&#231;a par dire qu il ne savait rien et ne voulait rien savoir. Mais il avait entendu Mitia parler du sixi&#232;me billet de mille et reconnut quil se trouvait &#224; c&#244;t&#233; de lui. Il ignorait la somme que Mitia pouvait avoir et affirma que les Polonais avaient trich&#233; aux cartes. Apr&#232;s des questions r&#233;it&#233;r&#233;es, il expliqua que, les Polonais ayant &#233;t&#233; chass&#233;s, Mitia &#233;tait rentr&#233; en faveur aupr&#232;s dAgraf&#233;na Alexandrovna et quelle avait d&#233;clar&#233; laimer. Sur le compte de cette derni&#232;re, il sexprima avec d&#233;f&#233;rence, comme si elle appartenait &#224; la meilleure soci&#233;t&#233;, et ne se permit pas une seule fois de lappeler Grouchegnka. Malgr&#233; la r&#233;pugnance visible du jeune homme &#224; d&#233;poser, Hippolyte Kirillovitch le retint longtemps et apprit de lui seulement ce qui constituait, pour ainsi dire, le roman de Mitia cette nuit. Pas une fois, Mitia ninterrompit Kalganov, qui se retira sans cacher son indignation.


On passa aux Polonais. Ils s&#233;taient couch&#233;s dans leur chambrette, mais navaient pas ferm&#233; l&#339;il de la nuit; &#224; larriv&#233;e des autorit&#233;s, ils shabill&#232;rent rapidement, comprenant quon allait les demander. Ils se pr&#233;sent&#232;rent avec dignit&#233;, mais non sans appr&#233;hension. Le petit pan, le plus important, &#233;tait fonctionnaire de douzi&#232;me classe en retraite, il avait servi comme v&#233;t&#233;rinaire en Sib&#233;rie, et sappelait Musalowicz. Pan Wrublewski &#233;tait dentiste. Aux questions de Nicolas Parth&#233;novitch, ils r&#233;pondirent dabord en sadressant &#224; Mikha&#239;l Makarovitch qui se tenait de c&#244;t&#233;; ils le prenaient pour le personnage le plus important et lappelaient pan pulkownik [[159]: #_ftnref159 Monsieur le colonel.] &#224; chaque phrase. On parvint &#224; leur faire comprendre leur erreur; dailleurs ils parlaient correctement le russe, sauf la prononciation de certains mots. En parlant de ses relations avec Grouchegnka, pan Musalowicz y mit une ardeur et une fiert&#233; qui exasp&#233;r&#232;rent Mitia; il s&#233;cria quil ne permettrait pas &#224; un gredin de sexprimer ainsi en sa pr&#233;sence. Pan Musalowicz releva le terme et pria de le mentionner au proc&#232;s-verbal. Mitia bouillait de col&#232;re.


Oui, un gredin! Notez-le, &#231;a ne memp&#234;chera pas de r&#233;p&#233;ter quil est un gredin.


Nicolas Parth&#233;novitch fit preuve de beaucoup de tact &#224; loccasion de ce f&#226;cheux incident; apr&#232;s une s&#233;v&#232;re remontrance &#224; Mitia, il renon&#231;a &#224; enqu&#234;ter sur le c&#244;t&#233; romanesque de laffaire et passa au fond. Les juges sint&#233;ress&#232;rent fort &#224; la d&#233;position des Polonais dapr&#232;s laquelle Mitia avait offert trois mille roubles &#224; pan Musalowicz pour renoncer &#224; Grouchegnka; sept cents comptant et le reste demain matin en ville. Il affirmait sur lhonneur navoir pas sur lui, &#224; Mokro&#239;&#233;, la somme enti&#232;re. Mitia d&#233;clara dabord quil navait pas promis de sacquitter le lendemain en ville, mais pan Wrublewski confirma la d&#233;position, et Mitia, apr&#232;s r&#233;flexion, convint quil avait pu parler ainsi dans son exaltation. Le procureur fit grand cas de cette d&#233;position; il devenait clair pour laccusation quune partie des trois mille roubles tomb&#233;s aux mains de Mitia avait pu rester cach&#233;e en ville, peut-&#234;tre m&#234;me &#224; Mokro&#239;&#233;. Ainsi sexpliquait une circonstance embarrassante pour laccusation, le fait quon avait trouv&#233; seulement huit cents roubles sur Mitia; c&#233;tait jusqualors, la seule qui parl&#226;t en sa faveur, si insignifiante f&#251;t-elle. Maintenant, cet unique t&#233;moignage s&#233;croulait. &#192; la question du procureur: O&#249; aurait-il pris les deux mille trois cents roubles promis au pan pour le lendemain, alors que lui-m&#234;me affirmait navoir en sa possession que quinze cents, tout en ayant donn&#233; sa parole dhonneur, Mitia r&#233;pondit quil avait lintention de proposer au pan, au lieu dargent, le transfert par acte notari&#233; de ses droits sur la propri&#233;t&#233; de Tchermachnia, d&#233;j&#224; offerts &#224; Samsonov et &#224; Mme Khokhlakov. Le procureur sourit de la na&#239;vet&#233; du subterfuge.


Et vous pensez quil aurait consenti &#224; accepter ces droits au lieu de deux mille trois cents roubles en esp&#232;ces?


Certainement, car &#231;a lui aurait rapport&#233; non pas deux mille, mais quatre et m&#234;me six mille roubles. Il aurait mobilis&#233; ses avocats juifs et polonais, qui eussent fait rendre gorge au vieux.


Naturellement, la d&#233;position de pan Musalowicz fut transcrite in extenso au proc&#232;s-verbal, apr&#232;s quoi lui et son camarade purent se retirer. Le fait quils avaient trich&#233; aux cartes fut pass&#233; sous silence; Nicolas Parth&#233;novitch leur &#233;tait reconnaissant et ne voulait pas les inqui&#233;ter pour des bagatelles, dautant plus quil sagissait dune querelle entre joueurs ivres, et rien de plus. Dailleurs, le scandale navait pas manqu&#233; cette nuit Les deux cents roubles rest&#232;rent ainsi dans la poche des Polonais.


On appela ensuite le vieux Maximov. Il entra timidement, &#224; petits pas, lair triste et en d&#233;sordre. Il s&#233;tait r&#233;fugi&#233; tout ce temps aupr&#232;s de Grouchegnka, assis &#224; c&#244;t&#233; delle en silence, pr&#234;t &#224; pleurnicher en sessuyant les yeux avec son mouchoir &#224; carreaux, comme raconta ensuite Mikha&#239;l Makarovitch, si bien que ce fut elle qui le calmait et le consolait. Les larmes aux yeux, le vieillard sexcusa davoir emprunt&#233; dix roubles &#224; Dmitri Fiodorovitch, vu sa pauvret&#233;, et se d&#233;clara pr&#234;t &#224; les restituer Nicolas Parth&#233;novitch lui ayant demand&#233; combien il pensait que Dmitri Fiodorovitch avait dargent, vu quil pouvait lobserver de pr&#232;s en lui empruntant, Maximov r&#233;pondit cat&#233;goriquement: vingt mille roubles.


Avez-vous jamais vu vingt mille roubles? demanda Nicolas Parth&#233;novitch en souriant.


Comment donc! Bien s&#251;r. Cest-&#224;-dire non pas vingt mille roubles, mais sept mille, lorsque mon &#233;pouse engagea ma propri&#233;t&#233;. &#192; vrai dire, elle ne me les montra que de loin, &#231;a faisait une forte liasse de billets de cent roubles. Dmitri Fiodorovitch aussi avait des billets de cent roubles


On ne le retint pas longtemps. Enfin arriva le tour de Grouchegnka. Les juges craignaient limpression que son arriv&#233;e pouvait produire sur Dmitri Fiodorovitch, et Nicolas Parth&#233;novitch lui adressa m&#234;me quelques mots dexhortation, auxquels Mitia r&#233;pondit dun signe de t&#234;te, indiquant ainsi quil ne se produirait pas de d&#233;sordre. Ce fut Mikha&#239;l Makarovitch qui amena Grouchegnka. Elle entra, le visage rigide et morne, lair presque calme, et prit place en face de Nicolas Parth&#233;novitch. Elle &#233;tait tr&#232;s p&#226;le et senveloppait frileusement dans son beau ch&#226;le noir. Elle sentait, en effet, le frisson de la fi&#232;vre, d&#233;but de la longue maladie quelle contracta cette nuit-l&#224;. Son air rigide, son regard franc et s&#233;rieux, le calme de ses mani&#232;res, produisirent limpression la plus favorable. Nicolas Parth&#233;novitch fut m&#234;me s&#233;duit, il raconta plus tard qualors seulement il avait compris combien cette femme &#233;tait charmante; auparavant, il voyait en elle une h&#233;ta&#239;re de sous-pr&#233;fecture. Elle a les mani&#232;res de la meilleure soci&#233;t&#233;, laissa-t-il &#233;chapper une fois avec enthousiasme dans un cercle de dames. On l&#233;couta avec indignation et on le traita aussit&#244;t de polisson, ce qui le ravit. En entrant, Grouchegnka jeta sur Mitia un regard furtif; il la consid&#233;ra &#224; son tour avec inqui&#233;tude, mais son air le tranquillisa. Apr&#232;s les questions dusage, Nicolas Parth&#233;novitch, avec quelque h&#233;sitation, mais de lair le plus poli, lui demanda quelles &#233;taient ses relations avec le lieutenant en retraite Dmitri Fiodorovitch Karamazov?


De simples relations damiti&#233;, et cest en ami que je lai re&#231;u tout ce mois.


En r&#233;ponse &#224; dautres questions, elle d&#233;clara franchement quelle naimait pas alors Mitia, bien quil lui pl&#251;t par moments; elle lavait s&#233;duit par m&#233;chancet&#233; ainsi que le bonhomme; la jalousie de Mitia vis-&#224;-vis de Fiodor Pavlovitch et de tous les hommes la divertissait. Jamais elle navait song&#233; &#224; aller chez Fiodor Pavlovitch, dont elle se jouait. Durant tout ce mois, je ne mint&#233;ressais gu&#232;re &#224; eux; jen attendais un autre, coupable envers moi Seulement jestime que vous navez pas &#224; minterroger l&#224;-dessus et que je nai pas &#224; vous r&#233;pondre; ma vie priv&#233;e ne vous concerne pas.


Nicolas Parth&#233;novitch laissa imm&#233;diatement de c&#244;t&#233; les points romanesques et aborda la question capitale des trois mille roubles. Grouchegnka r&#233;pondit que c&#233;tait bien la somme d&#233;pens&#233;e &#224; Mokro&#239;&#233; un mois auparavant, dapr&#232;s les dires de Dmitri, car elle-m&#234;me navait pas compt&#233; les billets.


Vous a-t-il dit cela en particulier ou devant des tiers, ou bien lavez-vous seulement entendu le dire &#224; dautres? demanda aussit&#244;t le procureur.


Grouchegnka r&#233;pondit affirmativement &#224; ces trois questions.


Lavez-vous entendu le dire en particulier une fois ou plusieurs?


Elle r&#233;pondit que c&#233;tait plusieurs fois.


Hippolyte Kirillovitch demeura fort satisfait de cette d&#233;position. On &#233;tablit ensuite que Grouchegnka savait que largent venait de Catherine Ivanovna.


Navez-vous pas entendu dire que Dmitri Fiodorovitch avait dissip&#233; alors moins de trois mille roubles et gard&#233; la moiti&#233; pour lui?


Non, jamais.


Au contraire, depuis un mois Mitia lui avait d&#233;clar&#233; &#224; plusieurs reprises &#234;tre sans argent. Il sattendait toujours &#224; en recevoir de son p&#232;re, conclut Grouchegnka.


Na-t-il pas dit devant vous incidemment ou dans un moment dirritation, demanda tout &#224; coup Nicolas Parth&#233;novitch, quil avait lintention dattenter &#224; la vie de son p&#232;re?


Oui, je lai entendu, dit Grouchegnka.


Une fois ou plusieurs?


Plusieurs fois, toujours dans des acc&#232;s de col&#232;re.


Et vous croyiez quil mettrait ce projet &#224; ex&#233;cution?


Non, jamais! r&#233;pondit-elle avec fermet&#233;; je comptais sur la noblesse de ses sentiments.


Messieurs, un instant, s&#233;cria Mitia, permettez-moi de dire, en votre pr&#233;sence, un mot seulement &#224; Agraf&#233;na Alexandrovna.


Faites, consentit Nicolas Parth&#233;novitch.


Agraf&#233;na Alexandrovna, dit Mitia en se levant, je le jure devant Dieu: je suis innocent de la mort de mon p&#232;re!


Mitia se rassit. Grouchegnka se leva, se signa pieusement devant lic&#244;ne.


Dieu soit lou&#233;! dit-elle avec effusion, et elle ajouta, en sadressant &#224; Nicolas Parth&#233;novitch: Croyez ce quil dit! Je le connais, il est capable de dire je ne sais quoi par plaisanterie ou par ent&#234;tement, mais il ne parle jamais contre sa conscience. Il dit toute la v&#233;rit&#233;, soyez-en s&#251;r!


Merci, Agraf&#233;na Alexandrovna, tu me donnes du courage, dit Mitia dune voix tremblante.


Au sujet de largent dhier, elle d&#233;clara ne pas conna&#238;tre la somme, mais avoir entendu Dmitri r&#233;p&#233;ter fr&#233;quemment quil avait apport&#233; trois mille roubles. Quant &#224; sa provenance, il lui a dit &#224; elle seule lavoir vol&#233; &#224; Catherine Ivanovna, &#224; quoi elle r&#233;pondit que ce n&#233;tait pas un vol et quil fallait rendre largent d&#232;s le lendemain. Le procureur insistant pour savoir ce que Dmitri entendait par argent vol&#233;, celui dhier ou celui dil y a un mois, Grouchegnka d&#233;clara quil avait parl&#233; de largent dalors et quelle le comprenait ainsi.


Linterrogatoire termin&#233;, Nicolas Parth&#233;novitch dit avec empressement &#224; Grouchegnka quelle &#233;tait libre de retourner en ville et que, sil pouvait lui &#234;tre utile en quelque chose, par exemple en lui procurant des chevaux ou en la faisant accompagner, il ferait


Merci, dit Grouchegnka en le saluant. Je partirai avec le vieux propri&#233;taire. Mais, si vous le permettez, jattendrai ici votre d&#233;cision au sujet de Dmitri Fiodorovitch.


Elle sortit. Mitia &#233;tait calme et avait lair r&#233;confort&#233;, mais cela ne dura quun instant. Une &#233;trange lassitude lenvahissait de plus en plus. Ses yeux se fermaient malgr&#233; lui. Linterrogatoire des t&#233;moins &#233;tait enfin termin&#233;. On proc&#233;da &#224; la r&#233;daction d&#233;finitive du proc&#232;s-verbal. Mitia se leva et alla s&#233;tendre dans un coin, sur une grande malle recouverte dun tapis. Il sendormit aussit&#244;t et eut un r&#234;ve &#233;trange, sans rapport avec les circonstances.


Il voyage dans la steppe, dans une r&#233;gion o&#249; il avait pass&#233; jadis, &#233;tant au service. Un paysan le conduit en t&#233;l&#232;gue &#224; travers la plaine boueuse. Il fait froid, on est aux premiers jours de novembre, la neige tombe &#224; gros flocons qui fondent aussit&#244;t. Le voiturier fouette vigoureusement ses chevaux, il a une longue barbe rousse, cest un homme dune cinquantaine dann&#233;es, v&#234;tu dun m&#233;chant caftan gris. Ils approchent dun village dont on aper&#231;oit les izbas noires, tr&#232;s noires, la moiti&#233; ont br&#251;l&#233;, seules des poutres carbonis&#233;es se dressent encore. Sur la route, &#224; lentr&#233;e du village, une foule de femmes sont align&#233;es, toutes maigres et d&#233;charn&#233;es, le visage basan&#233;. En voici une, au bord, osseuse, de haute taille, paraissant quarante ans, peut-&#234;tre nen a-t-elle que vingt, sa figure est longue et d&#233;faite, elle tient dans ses bras un petit enfant qui pleure, pleure toujours, il tend ses petits bras nus, ses petits poings bleus de froid. Pourquoi pleure-t-il? demanda Mitia en passant au galop  Cest le petiot, r&#233;pond le voiturier, le petiot qui pleure. Et Mitia est frapp&#233; quil ait dit, &#224; la fa&#231;on des paysans, le petiot et non pas le petit. Cela lui pla&#238;t, cela lui semble plus compatissant.


Mais pourquoi pleure-t-il? sobstine &#224; demander Mitia. Pourquoi ses petits bras sont-ils nus, pourquoi ne le couvre-t-on pas?


Il est transi, le petiot, ses v&#234;tements sont gel&#233;s, ils ne r&#233;chauffent pas.


Comment cela? insiste Mitia, stupide.


Mais ils sont pauvres, leurs izbas sont br&#251;l&#233;es, ils manquent de pain.


Non, non, poursuit Mitia qui para&#238;t toujours ne pas comprendre, dis-moi pourquoi ces malheureuses se tiennent-elles ici, pourquoi cette d&#233;tresse, ce pauvre petiot, pourquoi la steppe est-elle nue, pourquoi ces gens ne sembrassent-ils pas en chantant des chansons joyeuses, pourquoi sont-ils si noirs, pourquoi ne donne-t-on pas &#224; manger au petiot?


Il sent bien que ses questions sont absurdes, mais quil ne peut semp&#234;cher de les poser et quil a raison; il sent aussi quun attendrissement le gagne, quil va pleurer; il voudrait consoler le petiot et sa m&#232;re aux seins taris, s&#233;cher les larmes de tout le monde, et cela tout de suite, sans tenir compte de rien, avec toute la fougue dun Karamazov.


Je suis avec toi, je ne te quitterai plus, lui dit tendrement Grouchegnka. Son c&#339;ur sembrase et vibre &#224; une lumi&#232;re lointaine, il veut vivre, suivre le chemin qui m&#232;ne &#224; cette lumi&#232;re nouvelle, cette lumi&#232;re qui lappelle


Quoi? O&#249; suis-je? s&#233;cria-t-il en ouvrant les yeux.


Il se dressa sur sa malle comme au sortir dun &#233;vanouissement, avec un radieux sourire. Devant lui se tenait Nicolas Parth&#233;novitch, qui linvita &#224; entendre la lecture du proc&#232;s-verbal et &#224; le signer.


Mitia se rendit compte quil avait dormi une heure ou davantage, mais il n&#233;coutait pas le juge. Il &#233;tait stup&#233;fait de trouver sous sa t&#234;te un coussin qui ny &#233;tait pas, lorsquil s&#233;tait allong&#233; &#233;puis&#233; sur la malle.


Qui a mis ce coussin? Qui a eu tant de bont&#233;? s&#233;cria-t-il avec exaltation, dune voix &#233;mue, comme sil sagissait dun bienfait inestimable.


Le brave c&#339;ur qui avait eu cette attention demeura inconnu, mais Mitia &#233;tait touch&#233; jusquaux larmes. Il sapprocha de la table et d&#233;clara quil signerait tout ce quon voudrait.


Jai fait un beau r&#234;ve, messieurs dit-il dune voix &#233;trange, le visage comme illumin&#233; de joie.



IX. On emm&#232;ne Mitia

Le proc&#232;s-verbal une fois sign&#233;, Nicolas Parth&#233;novitch sadressa solennellement &#224; laccus&#233; et lui donna lecture dune ordonnance, aux termes de laquelle lui, juge dinstruction ayant interrog&#233; le pr&#233;venu (suivaient les chefs daccusation), attendu que celui-ci, tout en se d&#233;clarant innocent des crimes quon lui reprochait, navait rien produit pour se justifier, que cependant les t&#233;moins et les circonstances linculpaient enti&#232;rement, vu les articles du Code p&#233;nal, ordonnait, afin demp&#234;cher le susnomm&#233; de se soustraire &#224; lenqu&#234;te et au jugement, de lincarc&#233;rer et de donner copie de la pr&#233;sente au substitut, etc. Bref, on d&#233;clara &#224; Mitia quil &#233;tait d&#233;sormais en &#233;tat darrestation, quon allait le ramener &#224; la ville et lui assigner une r&#233;sidence fort peu agr&#233;able. Mitia haussa les &#233;paules.


Cest bien, messieurs, je ne vous en veux pas, je suis pr&#234;t Je comprends quil ne vous reste pas autre chose &#224; faire.


Nicolas Parth&#233;novitch lui expliqua quil allait &#234;tre emmen&#233; par Mavriki Mavriki&#233;vitch, qui se trouvait sur les lieux.


Attendez, interrompit Mitia, et sous une impulsion irr&#233;sistible il sadressa &#224; tous les assistants: Messieurs, nous sommes tous cruels, tous des monstres, cest &#224; cause de nous que pleurent les m&#232;res et les petits enfants, mais parmi tous, je le proclame, cest moi le pire! Chaque jour, en me frappant la poitrine, je jurais de mamender, et chaque jour je commettais les m&#234;mes vilenies. Je comprends maintenant qu&#224; des &#234;tres tels que moi il faut un coup de la destin&#233;e et son lasso, une force ext&#233;rieure qui les ma&#238;trise. Jamais je naurais pu me relever moi-m&#234;me! Mais la foudre a &#233;clat&#233;. Jaccepte les tortures de laccusation, la honte publique. Je veux souffrir et me racheter par la souffrance! Peut-&#234;tre y parviendrai-je, nest-ce pas messieurs? Entendez-le pourtant une derni&#232;re fois: je nai pas vers&#233; le sang de mon p&#232;re! Jaccepte le ch&#226;timent, non pour lavoir tu&#233;, mais pour avoir voulu le tuer, et peut-&#234;tre m&#234;me laurais-je fait! Je suis r&#233;solu n&#233;anmoins &#224; lutter contre vous, je vous le d&#233;clare. Je lutterai jusquau bout, et ensuite &#224; la gr&#226;ce de Dieu! Adieu, messieurs, pardonnez-moi mes vivacit&#233;s durant linterrogatoire, j&#233;tais encore insens&#233; alors Dans un instant je serai un prisonnier, et pour la derni&#232;re fois Dmitri Karamazov, comme un homme encore libre, vous tend la main. En vous faisant mes adieux, cest au monde que je les fais!


Sa voix tremblait, il tendit en effet la main, mais Nicolas Parth&#233;novitch, qui se trouvait le plus pr&#232;s de lui, cacha la sienne dun geste convulsif. Mitia sen aper&#231;ut, tressaillit. Il laissa retomber son bras.


Lenqu&#234;te nest pas encore termin&#233;e, dit le juge un peu confus, elle va se poursuivre &#224; la ville, et, de mon c&#244;t&#233;, je vous souhaite de parvenir &#224; vous justifier Personnellement, Dmitri Fiodorovitch, je vous ai toujours consid&#233;r&#233; comme plus malheureux que coupable Tous ici, si jose me faire leur interpr&#232;te, nous sommes dispos&#233;s &#224; voir en vous un jeune homme noble au fond, mais h&#233;las! entra&#238;n&#233; par ses passions dune fa&#231;on excessive


Ces derni&#232;res paroles furent prononc&#233;es par le petit juge avec une grande dignit&#233;. Il sembla tout &#224; coup &#224; Mitia que ce gamin allait le prendre sous le bras, lemmener dans un coin et continuer leur r&#233;cente conversation sur les fillettes. Mais, qui sait les id&#233;es intempestives qui viennent parfois, m&#234;me &#224; un criminel, quon m&#232;ne au supplice.


Messieurs, vous &#234;tes bons, humains; puis-je la revoir, lui dire un dernier adieu?


Sans doute, mais en notre pr&#233;sence


Daccord.


On amena Grouchegnka, mais ladieu fut laconique et d&#233;&#231;ut Nicolas Parth&#233;novitch. Grouchegnka fit un profond salut &#224; Mitia.


Je tai dit que je suis &#224; toi, je tappartiens pour toujours, je te suivrai partout o&#249; lon tenverra. Adieu, toi qui tes perdu sans &#234;tre coupable.


Ses l&#232;vres tremblaient, elle pleurait.


Pardonne-moi, Groucha, de taimer, davoir aussi caus&#233; ta perte par mon amour.


Mitia voulait parler encore, mais il sarr&#234;ta et sortit. Aussit&#244;t il fut entour&#233; par des gens qui ne le perdaient pas de vue. Deux t&#233;l&#232;gues attendaient au bas du perron, o&#249; il &#233;tait arriv&#233; la veille avec un tel fracas dans la tro&#239;ka dAndr&#233;. Mavriki Mavriki&#233;vitch, trapu et robuste, le visage ratatin&#233;, &#233;tait irrit&#233; de quelque d&#233;sordre inattendu et criait. Dun ton cassant, il invita Mitia &#224; monter en t&#233;l&#232;gue. Jadis quand je lui payais &#224; boire au cabaret, le personnage avait une autre mine, songea Mitia. Tryphon Borissytch descendait le perron. Pr&#232;s de la porte coch&#232;re se pressaient des manants, des femmes, les voituriers, tous examinaient Mitia.


Adieu, bonnes gens! leur cria Mitia d&#233;j&#224; en t&#233;l&#232;gue.


Adieu, dirent deux ou trois voix.


Adieu, Tryphon Borissytch!


Celui-ci &#233;tait trop occup&#233; pour se retourner. Il criait aussi et se tr&#233;moussait. Tout en mettant son caftan, lhomme d&#233;sign&#233; pour conduire la deuxi&#232;me t&#233;l&#232;gue, o&#249; devait monter lescorte, soutenait &#233;nergiquement que ce n&#233;tait pas &#224; lui de partir, mais &#224; Akim. Akim n&#233;tait pas l&#224;; on courait &#224; sa recherche; le paysan insistait, suppliait dattendre.


Cest une engeance effront&#233;e que nous avons l&#224;, Mavriki Mavriki&#233;vitch! s&#233;cria Tryphon Borissytch. Il y a trois jours, Akim ta donn&#233; vingt-cinq kopeks, tu les as bus et maintenant tu cries. Je m&#233;tonne seulement de votre bont&#233; envers de tels gaillards.


Quavons-nous besoin dune deuxi&#232;me tro&#239;ka? intervint Mitia, voyageons avec une seule, Mavriki Mavriki&#233;vitch, je ne me r&#233;volterai ni ne menfuirai, quas-tu &#224; faire dune escorte?


Apprenez &#224; me parler, monsieur, veuillez ne pas me tutoyer et gardez vos conseils pour une autre fois, r&#233;pliqua hargneusement Mavriki Mavriki&#233;vitch, comme heureux dexhaler sa mauvaise humeur.


Mitia se tut, rougit. Un instant apr&#232;s, il sentit vivement le froid. La pluie avait cess&#233;, mais le ciel &#233;tait couvert de nuages, un vent aigre soufflait au visage. Jai des frissons, songea Mitia en se pelotonnant. Enfin Mavriki Mavriki&#233;vitch monta &#224; son tour, sassit pesamment, bien &#224; laise, refoula Mitia sans para&#238;tre y prendre garde. &#192; vrai dire il &#233;tait mal dispos&#233; et fort m&#233;content de la mission dont on lavait charg&#233;.


Adieu, Tryphon Borissytch! cria de nouveau Mitia, sentant que cette fois ce n&#233;tait pas de bon c&#339;ur, mais de col&#232;re, malgr&#233; lui, quil criait.


Laubergiste, lair rogue, les mains derri&#232;re le dos, fixa Mitia dun regard s&#233;v&#232;re et ne lui r&#233;pondit pas. Mais une voix retentit soudain.


Adieu Dmitri Fiodorovitch, adieu!


Accourant sans casquette vers la t&#233;l&#232;gue, Kalganov tendit &#224; Mitia une main, que celui-ci eut encore le temps de serrer.


Adieu, mon brave ami, je noublierai pas votre g&#233;n&#233;rosit&#233;! dit-il avec chaleur.


Mais la t&#233;l&#232;gue s&#233;branla, leurs mains se d&#233;nou&#232;rent, les grelots tint&#232;rent: on emmenait Mitia.


Kalganov courut au vestibule, sassit dans un coin, courba la t&#234;te, se cacha la figure dans ses mains et pleura longtemps, comme un petit gar&#231;on. Il &#233;tait presque convaincu de la culpabilit&#233; de Mitia. Quest-ce que les gens peuvent valoir, apr&#232;s cela!, murmurait-il, tout d&#233;sempar&#233;. Il ne voulait m&#234;me plus vivre. Est-ce que &#231;a vaut la peine? s&#233;criait-il dans son chagrin.



Quatri&#232;me partie



Livre X: Les gar&#231;ons.



I. Kolia Krassotkine

Nous sommes aux premiers jours de novembre, par onze degr&#233;s de froid et temps de verglas. Pendant la nuit, il est tomb&#233; un peu de neige, que le vent sec et piquant soul&#232;ve et balaie &#224; travers les rues mornes de notre petite ville, surtout sur la place du march&#233;. Il fait sombre ce matin, mais la neige a cess&#233;. Non loin de la place, pr&#232;s de la boutique des Plotnikov, se trouve la petite maison, fort proprette tant &#224; lext&#233;rieur qu&#224; lint&#233;rieur, de Mme Krassotkine, veuve dun fonctionnaire. Il y aura bient&#244;t quatorze ans que le secr&#233;taire de gouvernement [[160]: #_ftnref160 Douzi&#232;me classe de la hi&#233;rarchie.] Krassotkine est mort, mais sa veuve, encore gentille et dans la trentaine, vit de ses rentes dans sa maisonnette. Douce et gaie, elle m&#232;ne une existence modeste mais digne. Rest&#233;e veuve &#224; dix-huit ans, avec un fils qui venait de na&#238;tre, elle se consacra tout enti&#232;re &#224; l&#233;ducation de Kolia [[161]: #_ftnref160 Diminutif de Nikola&#239;  Nicolas.]. Elle laimait aveugl&#233;ment, mais lenfant lui causa certainement plus de peines que de joies car elle vivait dans la crainte perp&#233;tuelle de le voir tomber malade, prendre froid, polissonner, se blesser en jouant, etc. Lorsque Kolia alla au coll&#232;ge, sa m&#232;re se mit &#224; &#233;tudier toutes les mati&#232;res, afin de laider &#224; faire ses devoirs; elle lia connaissance avec les professeurs et leurs femmes, cajola m&#234;me les camarades de son fils, pour &#233;viter quon se moqu&#226;t de lui ou quon le batt&#238;t. Ce fut au point que les &#233;coliers commenc&#232;rent vraiment &#224; se moquer de Kolia, &#224; taquiner le petit ch&#233;ri &#224; sa maman. Mais le gar&#231;on sut se faire respecter. Il &#233;tait hardi et passa bient&#244;t en classe pour rudement fort, avec cela adroit, de caract&#232;re opini&#226;tre, desprit audacieux et entreprenant. C&#233;tait un bon &#233;l&#232;ve; le bruit courait m&#234;me que pour larithm&#233;tique et lhistoire universelle il damait le pion &#224; son ma&#238;tre Dardan&#233;lov. Mais Kolia, tout en affectant un air de sup&#233;riorit&#233;, &#233;tait bon camarade et pas fier. Il acceptait comme d&#251; le respect des &#233;coliers et observait envers eux une attitude amicale. Il avait surtout le sens de la mesure, savait se retenir &#224; loccasion, et ne d&#233;passait jamais &#224; l&#233;gard des professeurs la derni&#232;re limite au-del&#224; de laquelle lespi&#232;glerie, devenant du d&#233;sordre et de linsubordination, ne saurait &#234;tre tol&#233;r&#233;e. Cependant il &#233;tait toujours pr&#234;t &#224; polissonner comme le dernier des gamins, quand loccasion sen pr&#233;sentait, ou plut&#244;t &#224; faire le malin, &#224; &#233;pater la galerie. Rempli damour-propre, il avait su prendre de lascendant jusque sur sa m&#232;re, qui subissait depuis longtemps son despotisme. Seule lid&#233;e que son fils laimait peu lui &#233;tait insupportable: Kolia lui paraissait toujours insensible envers elle et parfois dans une crise de larmes elle lui reprochait sa froideur. Le gar&#231;on naimait pas cela, et plus on exigeait de lui des effusions, plus il sy d&#233;robait. C&#233;tait l&#224; dailleurs un effet de son caract&#232;re et non de sa volont&#233;. Sa m&#232;re se trompait; il la ch&#233;rissait, seulement il d&#233;testait les tendresses de veau, comme il disait dans son langage d&#233;colier. Son p&#232;re ayant laiss&#233; une biblioth&#232;que, Kolia, qui adorait la lecture, restait parfois, &#224; la grande surprise de sa m&#232;re, plong&#233; des heures enti&#232;res dans les livres, au lieu daller jouer. Il lut ainsi des choses au-dessus de son &#226;ge. Dans les derniers temps ses polissonneries  sans &#234;tre perverses  &#233;pouvantaient sa m&#232;re par leur extravagance. Durant les vacances, en juillet, la m&#232;re et le fils all&#232;rent passer huit jours chez une parente dont le mari &#233;tait employ&#233; de chemin de fer &#224; la gare la plus rapproch&#233;e de notre ville. (Cest l&#224;, &#224; soixante-dix verstes, quIvan Fiodorovitch Karamazov avait pris le train pour Moscou, un mois auparavant.) Kolia commen&#231;a par examiner en d&#233;tail le chemin de fer et son fonctionnement, afin de pouvoir ensuite &#233;blouir ses camarades par ses nouvelles connaissances. En m&#234;me temps, il se lia avec six ou sept gamins du voisinage, &#226;g&#233;s de douze &#224; quinze ans, parmi lesquels deux venaient de notre ville. Ils polissonnaient en commun et bient&#244;t la bande joyeuse eut lid&#233;e de faire un pari vraiment stupide, dont lenjeu &#233;tait de deux roubles. Kolia, un des plus jeunes et par cons&#233;quent un peu d&#233;daign&#233; par les plus &#226;g&#233;s, pouss&#233; par lamour-propre ou la t&#233;m&#233;rit&#233;, paria de rester couch&#233; entre les rails, sans bouger, pendant que le train de onze heures du soir passerait sur lui &#224; toute vapeur. &#192; vrai dire, un examen pr&#233;alable lui avait permis de constater que la chose &#233;tait faisable, quon pouvait r&#233;ellement saplatir entre les rails sans &#234;tre m&#234;me effleur&#233; par le train. Mais quelle minute p&#233;nible &#224; passer! Kolia jura partout quil le ferait. On commen&#231;a par se moquer de lui, on le traita de fanfaron, ce qui lexcita davantage. Ces gar&#231;ons de quinze ans se montraient vraiment par trop arrogants; navaient-ils pas refus&#233; dabord de consid&#233;rer ce gosse comme un camarade! Offense intol&#233;rable. Par une nuit sans lune, on d&#233;cida de se rendre &#224; une verste de la gare, o&#249; le train roulerait d&#233;j&#224; rapidement. &#192; lheure dite, Kolia se coucha entre les rails. Les cinq autres parieurs, le c&#339;ur d&#233;faillant, bient&#244;t saisis deffroi et de remords, attendaient dans les broussailles au bas du talus. Bient&#244;t on entendit le train d&#233;marrer. Deux lanternes rouges brill&#232;rent dans les t&#233;n&#232;bres, le monstre approchait avec fracas. Sauve-toi! sauve-toi! cri&#232;rent-ils &#233;pouvant&#233;s. Trop tard, le train passa et disparut. Ils se pr&#233;cipit&#232;rent vers Kolia qui gisait, inerte, se mirent &#224; le secouer, &#224; le soulever. Tout &#224; coup il se redressa et d&#233;clara quil avait simul&#233; un &#233;vanouissement pour leur faire peur. En r&#233;alit&#233;, il s&#233;tait &#233;vanoui pour de bon, comme lui-m&#234;me lavoua longtemps apr&#232;s &#224; sa m&#232;re. De la sorte, sa renomm&#233;e de casse-cou fut d&#233;finitivement &#233;tablie. Il revint &#224; la maison blanc comme un linge. Le lendemain, il eut une fi&#232;vre nerveuse mais se montra tr&#232;s gai, tr&#232;s content. L&#233;v&#233;nement fut divulgu&#233; dans notre ville et parvint &#224; la connaissance des autorit&#233;s scolaires. La maman de Kolia les supplia de pardonner &#224; son fils; enfin un ma&#238;tre estim&#233; et influent, Dardan&#233;lov, parla en sa faveur et eut gain de cause. Laffaire neut pas de suites. Ce Dardan&#233;lov, c&#233;libataire encore jeune, &#233;tait depuis longtemps amoureux de Mme Krassotkine; un an auparavant, le c&#339;ur plein dappr&#233;hension, il s&#233;tait risqu&#233; &#224; lui offrir sa main; elle avait refus&#233;, craignant de trahir son fils en convolant. N&#233;anmoins certains indices permettaient au pr&#233;tendant de r&#234;ver quil n&#233;tait pas fonci&#232;rement antipathique &#224; cette veuve charmante, mais chaste et d&#233;licate &#224; lexc&#232;s. La folle &#233;quip&#233;e de Kolia dut rompre la glace, car apr&#232;s lintervention de Dardan&#233;lov on donna &#224; entendre &#224; celui-ci quil pouvait nourrir quelque espoir, mais comme il &#233;tait lui-m&#234;me un ph&#233;nom&#232;ne de puret&#233; et de d&#233;licatesse, cet espoir lointain suffisait &#224; son bonheur. Il aimait le jeune gar&#231;on, mais e&#251;t trouv&#233; humiliant de vouloir lamadouer; il se montrait donc pour lui s&#233;v&#232;re et exigeant. Kolia lui-m&#234;me tenait son ma&#238;tre &#224; distance, pr&#233;parait tr&#232;s bien ses devoirs, occupait la deuxi&#232;me place, et toute la classe &#233;tait persuad&#233;e que pour lhistoire universelle, il damait le pion &#224; Dardan&#233;lov en personne. En effet, Kolia lui demanda une fois qui avait fond&#233; Troie. &#192; quoi le ma&#238;tre r&#233;pondit par des consid&#233;rations sur les peuples et leurs migrations, sur la nuit des temps, la Fable, mais ne put r&#233;pondre &#224; la question pr&#233;cise sur la fondation de Troie; il la trouva m&#234;me oiseuse. Les &#233;l&#232;ves demeur&#232;rent convaincus que Dardan&#233;lov nen savait rien. Kolia s&#233;tait renseign&#233; l&#224;-dessus dans Smaragdov, qui figurait parmi les livres de son p&#232;re. Finalement, tous sint&#233;ress&#232;rent &#224; la fondation de Troie, mais Krassotkine garda son secret, et son prestige demeura intact.


Apr&#232;s lincident du chemin de fer, il se produisit un changement dans lattitude de Kolia envers sa m&#232;re. Lorsque Anne Fiodorovna apprit la prouesse de son fils, elle faillit en perdre la raison. Elle eut de violentes crises de nerfs durant plusieurs jours, si bien que Kolia, s&#233;rieusement effray&#233;, lui donna sa parole dhonneur de ne jamais recommencer pareilles polissonneries. Il le jura &#224; genoux devant lic&#244;ne et sur la m&#233;moire de son p&#232;re, comme Mme Krassotkine lexigeait; l&#233;motion de cette sc&#232;ne fit pleurer l intr&#233;pide Kolia comme un enfant de six ans: la m&#232;re et le fils pass&#232;rent la journ&#233;e &#224; se jeter dans les bras lun de lautre en versant des larmes. Le lendemain, Kolia se r&#233;veilla de nouveau insensible, mais devint plus silencieux, plus modeste, plus r&#233;fl&#233;chi. Six semaines plus tard, il r&#233;cidivait, et son nom alla jusquau juge de paix, mais cette fois il sagissait dune polissonnerie toute diff&#233;rente, ridicule m&#234;me et stupide, commise par dautres et o&#249; il n&#233;tait quimpliqu&#233;. Nous en reparlerons. Sa m&#232;re continua &#224; trembler et &#224; se tourmenter, et lespoir de Dardan&#233;lov grandissait dans la mesure de ses alarmes. Il faut noter que Kolia comprenait et devinait &#224; cet &#233;gard Dardan&#233;lov et, bien entendu, le m&#233;prisait profond&#233;ment pour ses sentiments; auparavant, il avait m&#234;me lind&#233;licatesse dexprimer son m&#233;pris devant sa m&#232;re, en faisant des allusions vagues aux intentions du soupirant. Mais apr&#232;s lincident du chemin de fer il changea aussi de conduite sur ce point: il ne se permit plus aucune allusion et parla avec plus de respect de Dardan&#233;lov devant sa m&#232;re, ce que la sensible Anne Fiodorovna comprit tout de suite avec une gratitude infinie; au moindre mot sur Dardan&#233;lov dit en pr&#233;sence de Kolia, f&#251;t-ce par un &#233;tranger, elle devenait rouge comme une cerise. Dans ces moments-l&#224; Kolia regardait par la fen&#234;tre dun air maussade ou examinait l&#233;tat de ses chaussures, ou encore appelait rageusement Carillon, un chien &#224; longs poils, dassez grande taille et laid, quil avait recueilli depuis un mois et gardait au secret, sans le montrer &#224; ses camarades. Il le tyrannisait, lui enseignait diff&#233;rents tours, si bien que le pauvre animal hurlait quand son ma&#238;tre partait au coll&#232;ge et aboyait joyeusement &#224; son retour, gambadait comme un fou, faisait le beau, le mort, etc., bref, montrait les tours quon lui avait appris, cela non au commandement, mais dans lardeur de son enthousiasme et de son attachement.


&#192; propos, jai oubli&#233; de dire que Kolia Krassotkine &#233;tait le gar&#231;on auquel Ilioucha, d&#233;j&#224; connu du lecteur, fils du capitaine en retraite Sni&#233;guiriov, avait donn&#233; un coup de canif en d&#233;fendant son p&#232;re que les &#233;coliers tournaient en ridicule en lappelant torchon de tille.



II. Les gosses

Donc, par cette matin&#233;e glaciale et brumeuse de novembre, le jeune Kolia Krassotkine restait &#224; la maison. C&#233;tait dimanche, il ny avait pas de classe. Mais onze heures venaient de sonner, il lui fallait &#224; tout prix sortir pour une affaire tr&#232;s importante; n&#233;anmoins il demeurait seul &#224; garder la maison, car les grandes personnes avaient d&#251; sabsenter par suite dune circonstance extraordinaire. La veuve Krassotkine louait un logement de deux pi&#232;ces, le seul de la maison, &#224; la femme dun m&#233;decin qui avait deux jeunes enfants. Cette dame &#233;tait du m&#234;me &#226;ge quAnne Fiodorovna et sa grande amie; quant au praticien, parti pour Orenbourg, puis pour Tachkent, on &#233;tait sans nouvelles de lui depuis six mois, de sorte que la d&#233;laiss&#233;e e&#251;t pass&#233; son temps &#224; pleurer si lamiti&#233; de Mme Krassotkine navait pas adouci son chagrin. Pour comble dinfortune, lunique servante de la doctoresse avait d&#233;clar&#233; brusquement &#224; sa ma&#238;tresse, durant la nuit, quelle se pr&#233;parait &#224; accoucher le matin. Il &#233;tait presque miraculeux que personne ne&#251;t remarqu&#233; la chose jusqualors. La doctoresse, stup&#233;faite, d&#233;cida, pendant quil &#233;tait encore temps, de transporter Catherine chez une sage-femme qui prenait des pensionnaires. Comme elle tenait fort &#224; cette servante, elle mit aussit&#244;t son projet &#224; ex&#233;cution et resta m&#234;me aupr&#232;s delle. Ensuite, le matin, il fallut recourir au concours et &#224; laide de Mme Krassotkine, qui pouvait &#224; cette occasion tenter une d&#233;marche et exercer une certaine protection. Ainsi les deux dames &#233;taient absentes, la servante de Mme Krassotkine, Agathe, partie au march&#233;, et Kolia se trouvait provisoirement le gardien des mioches, le petit gar&#231;on et la fillette de la doctoresse, rest&#233;s seuls. La garde de la maison neffrayait pas Kolia, surtout avec Carillon; celui-ci avait re&#231;u lordre de se coucher sous un banc, dans le vestibule, sans bouger, et chaque fois que son ma&#238;tre passait, il dressait la t&#234;te, frappait le plancher de sa queue dun air suppliant, mais h&#233;las! aucun appel ne retentissait. Kolia lan&#231;ait des regards s&#233;v&#232;res &#224; linfortun&#233; caniche, qui retombait dans son immobilit&#233; compl&#232;te. Mais Kolia n&#233;tait pr&#233;occup&#233; que des mioches. Alors que laventure de Catherine lui inspirait un profond m&#233;pris, il aimait fort les petits et leur avait d&#233;j&#224; apport&#233; un livre amusant. Nastia la&#238;n&#233;e, huit ans, savait lire et le cadet, Kostia [[162]: #_ftnref162Nastia, diminutif dAnastasie; Kostia, de Constantin.], sept ans, aimait &#224; l&#233;couter. Bien entendu, Krassotkine aurait pu les int&#233;resser en jouant avec eux aux soldats ou &#224; cache-cache, par toute la maison. Il ne d&#233;daignait pas de le faire &#224; loccasion, si bien que le bruit se r&#233;pandit en classe que Krassotkine jouait chez lui &#224; la tro&#239;ka avec ses petits locataires, faisait le cheval de vol&#233;e, galopait, t&#234;te baiss&#233;e. Krassotkine repoussait fi&#232;rement cette accusation en faisant remarquer quavec des camarades de cet &#226;ge il e&#251;t &#233;t&#233; honteux, en effet, &#224; notre &#233;poque, de jouer aux chevaux, mais quil faisait &#231;a pour les mioches parce quil les aimait, et personne navait le droit de lui demander compte de ses sentiments. En revanche, les deux mioches ladoraient. Mais cette fois-ci il ne sagissait pas de jeux; il avait &#224; soccuper dune affaire tr&#232;s importante et quasi myst&#233;rieuse. Cependant, le temps passait et Agathe, &#224; qui on aurait pu confier les enfants, ne daignait pas rentrer du march&#233;. Plusieurs fois il avait travers&#233; le vestibule, ouvert la porte de la locataire, observ&#233; avec sollicitude les mioches en train de lire sur son injonction; chaque fois quil se montrait, les enfants lui adressaient un large sourire, sattendant &#224; le voir entrer et faire quelque dr&#244;lerie. Mais Kolia &#233;tait soucieux et nentrait pas. Enfin, onze heures sonn&#232;rent et il d&#233;cida fermement que si, dans dix minutes, la maudite Agathe n&#233;tait pas de retour, il sortirait sans lattendre, bien entendu apr&#232;s avoir fait promettre aux mioches de ne pas avoir peur en son absence, de ne pas faire de b&#234;tises, de ne pas pleurnicher. Dans ces dispositions il mit son petit pardessus ouat&#233;, jeta son sac sur son &#233;paule et, bien que sa m&#232;re lui e&#251;t maintes fois enjoint de ne jamais sortir par un froid pareil sans mettre ses caoutchoucs, il se contenta de leur jeter un regard d&#233;daigneux en passant dans le vestibule. Carillon, le voyant habill&#233; pour sortir, battit le plancher de sa queue en se tr&#233;moussant et allait m&#234;me pousser un g&#233;missement plaintif, mais Kolia jugea une telle ardeur contraire &#224; la discipline: il tint le caniche encore une minute sous le banc et ne le siffla quen ouvrant la porte du vestibule. La b&#234;te s&#233;lan&#231;a comme une folle et se mit &#224; gambader de joie. Kolia alla voir ce que faisaient les mioches. Ils avaient cess&#233; de lire et discutaient avec animation, comme &#231;a leur arrivait fr&#233;quemment; Nastia, en qualit&#233; da&#238;n&#233;e, lemportait toujours, et si Kostia ne se rangeait pas &#224; son avis, il en appelait presque toujours &#224; Kolia Krassotkine, dont la sentence &#233;tait d&#233;finitive pour les deux parties. Cette fois, la discussion des mioches avait quelque int&#233;r&#234;t pour Kolia qui resta sur le seuil &#224; &#233;couter, ce que voyant, les enfants redoubl&#232;rent dardeur dans leur controverse.


Jamais, jamais je ne croirai, soutenait Nastia, que les sages-femmes trouvent les petits enfants dans les choux. Nous sommes en hiver, il ny a pas de choux et la bonne femme na pas pu apporter une fillette &#224; Catherine.


Fi! murmura Kolia.


Si elles les apportent de quelque part, cest seulement &#224; celles qui se marient.


Kostia fixait sa s&#339;ur, &#233;coutait gravement, r&#233;fl&#233;chissait.


Nastia, que tu es sotte! dit-il enfin dun ton calme, comment Catherine peut-elle avoir un enfant, puisquelle nest pas mari&#233;e?


Nastia sirrita.


Tu ne comprends rien; peut-&#234;tre avait-elle un mari, mais on la mis en prison.


Est-ce quelle a vraiment un mari en prison? demanda le positif Kostia.


Ou bien voil&#224;, reprit imp&#233;tueusement Nastia abandonnant sa premi&#232;re hypoth&#232;se; elle na pas de mari, tu as raison, mais elle veut se marier, elle sest mise &#224; songer comment faire, elle y a song&#233; et song&#233;, si bien quelle a fini par avoir, au lieu dun mari, un petit enfant.


Cest possible, acquies&#231;a Kostia, subjugu&#233;, mais comment pouvais-je le savoir, puisque tu ne men as jamais rien dit?


Eh bien, marmaille, prof&#233;ra Kolia en savan&#231;ant, vous &#234;tes gent dangereuse, &#224; ce que je vois!


Carillon est avec vous? dit en souriant Kostia qui se mit &#224; faire claquer ses doigts et &#224; lappeler.


Mioches, je suis dans lembarras, commen&#231;a Krassotkine dun ton solennel, venez &#224; mon aide; Agathe a d&#251; se casser la jambe, puisquelle ne revient pas, cest s&#251;r et certain; jai &#224; sortir, me laisserez-vous aller?


Les enfants se regard&#232;rent soucieux, leurs visages souriants exprim&#232;rent linqui&#233;tude. Ils ne comprenaient pas encore bien ce quon leur voulait.


Vous ne ferez pas de b&#234;tises en mon absence? Vous ne grimperez pas sur larmoire pour vous casser une jambe? Vous ne pleurerez pas de frayeur, tout seuls?


Langoisse apparut sur les petits visages.


En revanche, je pourrais vous montrer quelque chose, un petit canon en cuivre qui se charge avec de la vraie poudre.


Les petits visages s&#233;clair&#232;rent.


Montrez le canon, dit Kostia radieux.


Krassotkine tira de son sac un petit canon en bronze quil posa sur la table.


Regarde, il est sur roues, dit-il en faisant rouler le jouet; on peut le charger avec de la grenaille et tirer.


Et il tue?


Il tue tout le monde, il suffit de le pointer.


Krassotkine expliqua o&#249; il fallait mettre la poudre, la grenaille, indiqua une petite ouverture qui repr&#233;sentait la lumi&#232;re, exposa quil y avait un recul. Les enfants &#233;coutaient avec une ardente curiosit&#233;. Le recul surtout frappait leur imagination.


Et vous avez de la poudre? sinforma Nastia.


Oui.


Montrez-nous aussi la poudre, dit-elle avec un sourire implorant.


Krassotkine tira de son sac une petite fiole o&#249; il y avait en effet un peu de vraie poudre et quelques grains de plomb envelopp&#233;s dans du papier. Il d&#233;boucha m&#234;me la fiole, versa un peu de poudre dans sa main.


Voil&#224;, seulement gare au feu, sinon elle sautera et nous p&#233;rirons tous, dit-il pour les impressionner.


Les enfants examinaient la poudre avec une crainte respectueuse qui accroissait le plaisir. Les grains de plomb surtout plaisaient &#224; Kostia.


Le plomb ne br&#251;le pas? demanda-t-il.


Non.


Donnez-moi un peu de plomb, dit-il dun ton suppliant.


En voil&#224; un peu, prends, seulement ne le montre pas &#224; ta m&#232;re avant mon retour, elle croirait que cest de la poudre, elle mourrait de frayeur et vous donnerait le fouet.


Maman ne nous donne jamais les verges, fit remarquer Nastia.


Je sais, jai dit &#231;a seulement pour la beaut&#233; du style. Et vous, ne trompez jamais votre maman, sauf cette fois, jusqu&#224; ce que je revienne. Donc, mioches, puis-je men aller, oui ou non? Vous ne pleurerez pas de frayeur en mon absence?


Si, nous pleu-re-rons, dit lentement Kostia, se pr&#233;parant d&#233;j&#224; &#224; le faire.


Nous pleurerons, cest s&#251;r, appuya Nastia, craintive.


Oh! mes enfants, quel &#226;ge dangereux est le v&#244;tre! Allons, il ny a rien &#224; faire, il me faudra rester avec vous je ne sais combien de temps. Et le temps est pr&#233;cieux.


Commandez &#224; Carillon de faire le mort, demanda Kostia.


Cest cela, recourons &#224; Carillon. Ici, Carillon!


Kolia ordonna au chien de montrer ses talents. C&#233;tait un chien &#224; longs poils dun gris viol&#226;tre, de la taille dun m&#226;tin ordinaire, borgne de l&#339;il droit, et loreille gauche fendue. Il faisait le beau, marchait sur les pattes de derri&#232;re, se couchait sur le dos les pattes en lair et restait inerte, comme mort. Durant ce dernier exercice la porte souvrit et la grosse servante Agathe, une femme de quarante ans, gr&#234;l&#233;e, parut sur le seuil, son filet de provisions &#224; la main, et sarr&#234;ta &#224; regarder. Kolia, si press&#233; quil f&#251;t, ninterrompit pas la repr&#233;sentation, et lorsquil siffla enfin Carillon, lanimal se mit &#224; gambader dans la joie du devoir accompli.


En voil&#224; un chien! dit Agathe avec admiration.


Et pourquoi es-tu rest&#233;e si longtemps, sexe f&#233;minin? demanda s&#233;v&#232;rement Krassotkine.


Sexe f&#233;minin! voyez-vous ce morveux!


Morveux?


Oui, morveux. De quoi te m&#234;les-tu? Si je suis en retard, cest quil le fallait, marmotta Agathe en commen&#231;ant &#224; fourrager autour du po&#234;le, dun ton nullement irrit&#233; et comme joyeuse de pouvoir se prendre de bec avec ce jeune ma&#238;tre si enjou&#233;.


&#201;coute, vieille &#233;cervel&#233;e, peux-tu me jurer par tout ce quil y a de sacr&#233; en ce monde que tu surveilleras ces mioches en mon absence? Je men vais.


Et pourquoi te jurer? dit Agathe en riant. Je veillerai sur eux comme &#231;a.


Non, il faut que tu le jures sur ton salut &#233;ternel. Sinon je ne men vais pas.


&#192; ton aise. Quest-ce que &#231;a peut me faire, il g&#232;le, reste &#224; la maison.


Mioches, cette femme restera avec vous jusqu&#224; mon retour ou &#224; celui de votre maman, qui devrait d&#233;j&#224; &#234;tre l&#224;. En outre, elle vous donnera &#224; d&#233;jeuner. Nest-ce pas Agathe?


&#199;a peut se faire.


Au revoir, enfants, je men vais le c&#339;ur tranquille. Toi, grand-maman, dit-il gravement &#224; mi-voix en passant &#224; c&#244;t&#233; dAgathe, jesp&#232;re que tu ne leur raconteras pas de b&#234;tises au sujet de Catherine; tu m&#233;nageras leur innocence, hein? Ici, Carillon.


Veux-tu bien te taire! dit Agathe, irrit&#233;e cette fois pour de bon. On devrait te fouetter pour des mots pareils.



III. L&#233;colier

Mais Kolia nentendit pas. Enfin, il &#233;tait libre. En franchissant la porte coch&#232;re, il haussa les &#233;paules et apr&#232;s avoir dit: Quel froid! se dirigea vers la place du march&#233;. En route, il sarr&#234;ta devant une maison, tira un sifflet de sa poche, siffla de toutes ses forces, comme pour un signal convenu. Au bout dune minute, on vit sortir un gar&#231;on de onze ans, au teint vermeil, v&#234;tu &#233;galement dun pardessus chaud et m&#234;me &#233;l&#233;gant. C&#233;tait le jeune Smourov, &#233;l&#232;ve de la classe pr&#233;paratoire (alors que Kolia &#233;tait d&#233;j&#224; en sixi&#232;me), fils dun fonctionnaire ais&#233;, &#224; qui ses parents d&#233;fendaient de fr&#233;quenter Krassotkine, &#224; cause de sa r&#233;putation de polisson, de sorte que Smourov venait de sabsenter furtivement. Ce Smourov, si le lecteur sen souvient, faisait partie du groupe qui lan&#231;ait des pierres &#224; Ilioucha, deux mois auparavant, et cest lui qui avait parl&#233; dIlioucha &#224; Aliocha Karamazov.


Voil&#224; une heure que je tattends, Krassotkine, prof&#233;ra Smourov dun ton r&#233;solu.


Les deux gar&#231;ons prirent le chemin de la place.


Si je suis en retard, r&#233;pliqua Krassotkine, cest la faute aux circonstances. On ne te fouettera pas pour &#234;tre venu avec moi?


Quelle id&#233;e! Est-ce quon me fouette! Carillon est avec toi?


Mais oui.


Tu lemm&#232;nes l&#224;-bas?


Je lemm&#232;ne.


Ah! si c&#233;tait Scarab&#233;e!


Impossible. Scarab&#233;e nexiste plus. Il a disparu on ne sait o&#249;.


Mais, dit Smourov en sarr&#234;tant tout &#224; coup, puisque Ilioucha pr&#233;tend que Scarab&#233;e avait aussi de longs poils gris de fum&#233;e, comme Carillon, ne pourrait-on pas dire que cest lui, Scarab&#233;e? Il le croirait peut-&#234;tre?


&#201;colier, ex&#232;cre le mensonge, et dun; m&#234;me pour une bonne &#339;uvre, et de deux. Surtout jesp&#232;re que tu nas souffl&#233; mot de mon arriv&#233;e.


Dieu merci, je comprends les choses. Mais on ne le consolera pas avec Carillon, soupira Smourov. Son p&#232;re, le capitaine, Torchon de tille, nous a dit quon lui apporterait aujourdhui un jeune chien, un v&#233;ritable molosse, avec le museau noir; il pense consoler ainsi Ilioucha, mais cest peu probable.


Comment va-t-il, Ilioucha?


Mal, mal! Je le crois phtisique. Il a toute sa connaissance, mais sa respiration est bien mauvaise. Lautre jour il a demand&#233; quon le prom&#232;ne un peu, on lui a mis ses souliers, il est tomb&#233; au bout de quelques pas. Ah! papa, je tavais bien dit que ces souliers sont mauvais, jai toujours eu de la peine &#224; marcher avec. Il pensait tomber &#224; cause des souliers, et c&#233;tait simplement de faiblesse. Il ne passera pas la semaine. Herzenstube le visite. Ils ont de nouveau beaucoup dargent.


Canailles!


Qui cela?


Les docteurs, et toute la racaille m&#233;dicale, en g&#233;n&#233;ral et en particulier. Je renie la m&#233;decine, elle ne sert &#224; rien. Dailleurs, japprofondirai la question. Dites-moi, vous &#234;tes devenus bien sentimentaux, l&#224;-bas. Toute la classe sy rend en corps, je crois?


Pas toute, mais une dizaine dentre nous y vont tous les jours.


Ce qui me surprend, dans tout ceci, cest le r&#244;le dAlex&#233;i Karamazov; on va juger demain ou apr&#232;s-demain son fr&#232;re pour un crime &#233;pouvantable et il trouve moyen de faire du sentiment avec des &#233;coliers!


Mais personne ne fait de sentiment. Ne vas-tu pas toi-m&#234;me te r&#233;concilier avec Ilioucha?


Me r&#233;concilier? Dr&#244;le dexpression. Dailleurs, je ne permets &#224; personne danalyser mes actes.


Comme Ilioucha sera content de te voir! Il ne se doute pas que tu viens. Pourquoi as-tu si longtemps refus&#233; daller le voir? sexclama tout &#224; coup Smourov avec chaleur.


Mon cher, cest mon affaire et non la tienne. Jy vais de moi-m&#234;me, parce que telle est ma volont&#233;, tandis que cest Alex&#233;i Karamazov qui vous a tous men&#233;s l&#224;-bas; il y a donc une diff&#233;rence. Et quen sais-tu, je ny vais peut-&#234;tre pas du tout pour me r&#233;concilier? Quelle stupide expression.


Karamazov nest pour rien l&#224;-dedans. Les copains ont simplement pris lhabitude daller l&#224;-bas, au d&#233;but bien s&#251;r avec Karamazov. Dabord lun, puis lautre. Mais tout sest pass&#233; sans niaiseries. Le p&#232;re &#233;tait ravi de nous voir. Tu sais, il perdra la raison si Ilioucha meurt. Il voit que son fils est perdu. &#199;a lui fait tant plaisir que nous nous soyons r&#233;concili&#233;s avec Ilioucha. Ilioucha sest inform&#233; de toi, mais sans rien ajouter. Son p&#232;re deviendra fou ou se pendra. D&#233;j&#224; auparavant il avait les allures dun insens&#233;. Cest un brave homme, sais-tu, victime dune erreur. Ce parricide a eu grand tort de le battre lautre jour.


Pourtant Karamazov demeure pour moi une &#233;nigme. Jaurais pu faire depuis longtemps sa connaissance, mais, dans certains cas, jaime &#224; me tenir sur la r&#233;serve. De plus, je me suis fait sur lui une opinion quil me faudra v&#233;rifier.


Sur ce, Kolia observa un silence plein de gravit&#233; et Smourov de m&#234;me. Bien entendu, Smourov respectait Kolia Krassotkine et ne songeait m&#234;me pas &#224; se comparer &#224; lui. Maintenant il &#233;tait tr&#232;s intrigu&#233;, car Kolia avait expliqu&#233; quil venait de lui-m&#234;me; il devait y avoir un myst&#232;re dans cette d&#233;cision soudaine daller aujourdhui chez Ilioucha. Ils suivaient la place du march&#233;, encombr&#233;e de charrettes et de volailles. Sous les auvents des boutiques, des bonnes femmes vendaient des craquelins, du fil, etc. Dans notre ville, ces rassemblements du dimanche sont appel&#233;s na&#239;vement des foires et il y en a beaucoup dans lann&#233;e. Carillon courait de lhumeur la plus joyeuse, s&#233;cartait constamment &#224; droite ou &#224; gauche pour flairer quelque chose. Quant &#224; ses cong&#233;n&#232;res rencontr&#233;s en chemin, il les flairait tr&#232;s volontiers, selon les r&#232;gles en usage parmi les chiens.


Jaime &#224; observer la r&#233;alit&#233;, Smourov, dit soudain Kolia. Tu as remarqu&#233; comme les chiens se flairent en sabordant? Cest l&#224;, chez eux, une loi g&#233;n&#233;rale de la nature.


Oui, une loi ridicule.


Mais non, tu as tort. Il ny a rien de ridicule dans la nature, quoi quen pense lhomme avec ses pr&#233;jug&#233;s. Si les chiens pouvaient raisonner et critiquer, ils trouveraient s&#251;rement autant de ridicule, sinon davantage, dans les rapports sociaux de leurs ma&#238;tres, sinon davantage, je le r&#233;p&#232;te, car je suis persuad&#233; quil y a bien plus de sottises chez nous. Cest lid&#233;e de Rakitine, une id&#233;e remarquable. Je suis socialiste, Smourov.


Quest-ce que le socialisme? demanda Smourov.


L&#233;galit&#233; pour tous, communaut&#233; dopinions, suppression du mariage, libre &#224; chacun dobserver la religion et les lois qui lui conviennent, etc., etc. Tu es encore trop jeune pour comprendre ces questions Il fait froid, dis donc!


Oui, douze degr&#233;s. Mon p&#232;re a regard&#233; le thermom&#232;tre tout &#224; lheure.


As-tu remarqu&#233;, Smourov, quau milieu de lhiver, avec quinze ou m&#234;me dix-huit degr&#233;s, le froid para&#238;t moins vif que maintenant, au d&#233;but, lorsquil g&#232;le tout &#224; coup &#224; douze degr&#233;s et quil y a encore peu de neige? Cela signifie que les gens ny sont pas encore habitu&#233;s. Chez eux, tout est habitude, dans tout, m&#234;me en politique Ce quil est dr&#244;le, ce croquant!


Kolia d&#233;signa un paysan de haute taille, en touloupe[[163]: #_ftnref163 Pelisse en peau de mouton, le poil en dedans.], &#224; lair bonasse, qui, &#224; c&#244;t&#233; de sa charrette, se r&#233;chauffait en frappant ses mains lune contre lautre dans ses mitaines. Sa barbe &#233;tait couverte de givre.


Ta barbe est gel&#233;e, mon brave, dit Kolia &#224; haute voix et sur un ton taquin, en passant &#224; c&#244;t&#233; de lui.


Il y en a bien dautres de gel&#233;es, r&#233;pliqua lhomme sentencieusement.


Ne le taquine pas, supplia Smourov.


&#199;a ne fait rien, il ne se f&#226;chera pas, cest un brave homme. Adieu, Mathieu.


Adieu.


Tappelles-tu Mathieu pour de bon?


Mais oui. Tu ne le savais pas?


Non; jai dit &#231;a au hasard.


Voyez-vous &#231;a! Tu es peut-&#234;tre &#233;colier?


Tout juste.


Est-ce quon te fouette?


Bien s&#251;r.


Fort?


&#199;a arrive.


La vie nest pas gaie, soupira le bonhomme de tout son c&#339;ur.


Adieu, Mathieu.


Adieu. Tu es un gentil petit gars.


Les deux gar&#231;ons continu&#232;rent leur chemin.


Cest un bon type, dit Kolia &#224; Smourov. Jaime &#224; parler au peuple, &#224; lui rendre justice.


Pourquoi lui as-tu fait croire quon nous fouettait? demanda Smourov.


Pour lui faire plaisir.


Comment &#231;a?


Vois-tu, Smourov, je naime pas quon insiste, quand on ne comprend pas au premier mot. Il y a des choses impossibles &#224; expliquer. Dans lid&#233;e du bonhomme, on doit fouetter les &#233;coliers; quest-ce quun &#233;colier quon ne fouette pas? Et si je lui dis que non, &#231;a lui fera de la peine. Dailleurs, tu ne peux pas comprendre &#231;a. Il faut savoir parler au peuple.


Seulement, pas de taquineries, je ten prie, &#231;a ferait encore une histoire, comme avec cette oie.


Tu as peur?


Garde-ten bien, Kolia, en v&#233;rit&#233;, jai peur. Mon p&#232;re serait furieux. On ma express&#233;ment d&#233;fendu de sortir avec toi.


Naie crainte, cette fois il narrivera rien. Bonjour, Natacha, cria-t-il &#224; une marchande.


Natacha? Cest Marie, que je mappelle, glapit la marchande, une femme encore jeune.


Va pour Marie. Cest un beau nom! Adieu, Marie.


Ah, le polisson! Cest pas plus haut quune botte, et de quoi que &#231;a se m&#234;le!


Je nai pas le temps, tu me conteras &#231;a dimanche prochain, fit Kolia en gesticulant, comme si c&#233;tait elle qui limportunait.


Et quest-ce que je te raconterai dimanche prochain? Cest toi qui mas cherch&#233; chicane, esp&#232;ce de morveux! Tu m&#233;rites une bonne fess&#233;e, on te conna&#238;t, garnement!


Un rire s&#233;leva parmi les marchandes voisines de Marie, quand tout &#224; coup surgit dune arcade un individu excit&#233;, lair dun commis de boutique, dailleurs &#233;tranger &#224; notre ville, v&#234;tu dun caftan &#224; longues basques, coiff&#233; dune casquette &#224; visi&#232;re, encore jeune, les cheveux ch&#226;tains boucl&#233;s, le visage p&#226;le et gr&#234;l&#233;. Il paraissait agit&#233; sans savoir pourquoi et se mit aussit&#244;t &#224; menacer Kolia du poing.


Jte connais, hurlait-il, jte connais!


Kolia le d&#233;visagea. Il ne se souvenait pas de s&#234;tre chamaill&#233; avec cet homme; dailleurs il avait eu trop souvent des altercations dans la rue pour se les rappeler toutes.


Tu me connais? demanda-t-il ironiquement.


Jte connais, jte connais! rab&#226;chait lindividu.


Tu as bien de la chance. Mais je suis press&#233;, adieu!


Tas pas fini de faire linsolent? Jte connais, mon gars.


Si je fais linsolent, lami, ce nest pas ton affaire! prof&#233;ra Kolia en sarr&#234;tant, les yeux toujours fix&#233;s sur lui.


Comment &#231;a?


Comme &#231;a.


De qui que cest laffaire, alors? Dis voir


De Tryphon Nikititch.


De qui?


Le gars, toujours &#233;chauff&#233;, fixa Kolia dun air stupide. Celui-ci le toisa gravement.


Es-tu all&#233; &#224; l&#233;glise de lAscension? demanda-t-il sur un ton imp&#233;rieux.


O&#249; &#231;a? Pour quoi faire? Non, jy suis point all&#233;, fit le gars d&#233;concert&#233;.


Connais-tu Saban&#233;iev? dit Kolia sur le m&#234;me ton.


Saban&#233;iev? Non, jle connais point.


Alors va te faire fiche! trancha Kolia, qui tournant &#224; droite, s&#233;loigna dun pas rapide, comme d&#233;daignant de parler &#224; un nigaud qui ne connaissait m&#234;me pas Saban&#233;iev.


Attends voir! Quel Saban&#233;iev? se ravisa le gars, de nouveau agit&#233;. De qui parlait-il? demanda-t-il aux marchandes, en les regardant dun air h&#233;b&#233;t&#233;.


Les bonnes femmes &#233;clat&#232;rent de rire.


Il est fut&#233;, ce gamin, fit lune delle.


De quel Saban&#233;iev parlait-il? sacharnait &#224; r&#233;p&#233;ter le gars en gesticulant.


&#199;a doit &#234;tre le Saban&#233;iev qui travaillait chez les Kouzmitchev, voil&#224; ce qui en est, conjectura une bonne femme.


Le gars la consid&#233;ra avec effarement.


Kouz-mi-tchev? reprit une autre. Alors, cest pas Tryphon, cest Kouzma quil sappelle. Mais le petit gars a dit Tryphon Nikitich; cest pour s&#251;r pas lui.


Non, cest pas Tryphon et cest pas non plus Saban&#233;iev, cest Tchijov, intervint une troisi&#232;me marchande, qui avait &#233;cout&#233; s&#233;rieusement, Alex&#233;i Ivanovitch Tchijov.


Tas raison, cest Tchijov, confirma une quatri&#232;me.


Le gars abasourdi regardait tant&#244;t lune, tant&#244;t lautre.


Mais pourquoi quil ma demand&#233; &#231;a, dites voir, mes bonnes gens? sexclama-t-il presque d&#233;sesp&#233;r&#233;. Connais-tu Saban&#233;iev? Qui diable que &#231;a peut bien &#234;tre, Saban&#233;iev?


Tas la t&#234;te dure, on te dit que cest pas Saban&#233;iev, mais Tchijov, Alex&#233;i Ivanovitch, comprends-tu? dit gravement une marchande.


Quel Tchijov? Dis-moi-le, puisque tu le sais.


Un grand, qua les cheveux longs; on le voyait au march&#233; ct&#233;t&#233;.


Que veux-tu que je fasse de ton Tchijov, hein! bonnes gens?


Et quest-ce que jen sais moi-m&#234;me?


Qui peut savoir ce que tu lui veux? reprit une autre. Tu dois le savoir toi-m&#234;me, puisque tu brailles. Car cest &#224; toi quon parlait, pas &#224; nous, nigaud Alors comme &#231;a, tu le connais pas?


Qui &#231;a?


Tchijov.


Que le diable emporte Tchijov et toi avec! Je le rosserai, ma parole, Il sest fichu de moi!


Toi, rosser Tchijov? Cest lui qui te rossera, esp&#232;ce de serin!


Cest pas Tchijov, m&#233;chante gale, cest le gamin que je rosserai. Amenez-le, amenez-le, il sest fichu de moi!


Les bonnes femmes &#233;clat&#232;rent de rire. Kolia &#233;tait d&#233;j&#224; loin et cheminait dun air vainqueur. Smourov, &#224; ses c&#244;t&#233;s, se retournait parfois vers le groupe criard. Lui aussi samusait beaucoup, tout en appr&#233;hendant d&#234;tre m&#234;l&#233; &#224; une histoire avec Kolia.


De quel Saban&#233;iev lui parlais-tu? demanda-t-il &#224; Kolia, en se doutant de la r&#233;ponse.


Quest-ce que jen sais? Maintenant, ils vont se chamailler jusquau soir. Jaime &#224; mystifier les imb&#233;ciles dans toutes les classes de la soci&#233;t&#233; Tiens, voil&#224; encore un nigaud. Note ceci; on dit: Il nest pire sot quun sot fran&#231;ais, mais une physionomie russe se trahit &#233;galement. Regarde-moi ce bonhomme-l&#224;: nest-ce pas &#233;crit sur son front quil est un imb&#233;cile?


Laisse-le tranquille, Kolia, passons notre chemin.


Jamais de la vie, je suis parti, maintenant. H&#233;! bonjour, mon gars!


Un robuste individu, qui marchait lentement et semblait pris de boisson, la figure ronde et na&#239;ve, la barbe grisonnante, leva la t&#234;te et d&#233;visagea l&#233;colier.


Bonjour, si tu ne plaisantes pas, r&#233;pondit-il sans se presser.


Et si je plaisante? dit Kolia en riant.


Alors, plaisante, si le c&#339;ur ten dit. On peut toujours plaisanter, &#231;a ne fait de mal &#224; personne.


Excuse-moi, jai plaisant&#233;.


Eh bien, que Dieu te pardonne!


Et toi, me pardonnes-tu?


De grand c&#339;ur. Passe ton chemin.


Tu mas lair dun gars pas b&#234;te.


Moins b&#234;te que toi, r&#233;pondit lautre avec le m&#234;me s&#233;rieux.


Jen doute, fit Kolia un peu d&#233;concert&#233;.


Cest pourtant vrai.


Apr&#232;s tout, &#231;a se peut bien.


Je sais ce que je dis.


Adieu, mon gars.


Adieu.


Il y a des croquants de diff&#233;rentes sortes, d&#233;clara Kolia apr&#232;s une pause. Pouvais-je savoir que je tomberais sur un sujet intelligent?


Midi sonna &#224; lhorloge de l&#233;glise. Les &#233;coliers press&#232;rent le pas et ne parl&#232;rent presque plus durant le trajet, encore assez long. &#192; vingt pas de la maison, Kolia sarr&#234;ta, dit &#224; Smourov daller le premier et dappeler Karamazov.


Il faut, au pr&#233;alable, se renseigner, lui dit-il.


&#192; quoi bon le faire venir? objecta Smourov. Entre tout droit, on sera ravi de te voir. Pourquoi lier connaissance dans la rue, par ce froid?


Je sais pourquoi je le fais venir ici au froid, r&#233;pliqua Kolia dun ton despotique quil aimait prendre avec ces mioches.


Smourov courut aussit&#244;t ex&#233;cuter les ordres de Krassotkine.



IV. Scarab&#233;e.

Kolia, lair important, sadossa &#224; la barri&#232;re, attendant larriv&#233;e dAliocha. Il avait beaucoup entendu parler de lui par ses camarades, mais toujours t&#233;moign&#233; une indiff&#233;rence m&#233;prisante &#224; ce quils lui rapportaient &#224; son sujet. N&#233;anmoins dans son for int&#233;rieur il d&#233;sirait beaucoup faire sa connaissance; il y avait, dans tout ce quon racontait dAliocha, tant de traits qui attiraient la sympathie! Aussi le moment &#233;tait-il grave; il sagissait de sauvegarder sa dignit&#233;, de faire preuve dind&#233;pendance: Sinon, il me prendra pour un gamin comme ceux-ci. Que sont-ils pour lui? Je le lui demanderai quand nous aurons fait connaissance. Cest dommage que je sois de si petite taille. Touzikov est plus jeune que moi et il a la moiti&#233; de la t&#234;te en plus. Je ne suis pas beau, je sais que ma figure est laide, mais intelligente. Il ne faut pas non plus trop m&#233;pancher; en me jetant tout de suite dans ses bras il croirait Fi, quelle honte, sil allait croire


Ainsi sagitait Kolia tout en seffor&#231;ant de prendre un air d&#233;gag&#233;. Sa petite taille le tourmentait plus encore que sa laideur. &#192; la maison, d&#232;s lann&#233;e pr&#233;c&#233;dente, il avait marqu&#233; sa taille au crayon sur le mur, et tous les deux mois, le c&#339;ur battant, il se mesurait pour voir sil avait grandi. H&#233;las! il grandissait fort lentement, ce qui le mettait parfois au d&#233;sespoir. Quant &#224; son visage, il n&#233;tait nullement laid, mais au contraire assez gentil, p&#226;le, sem&#233; de taches de rousseur. Les yeux gris et vifs regardaient hardiment et brillaient souvent d&#233;motion. Il avait les pommettes un peu larges; de petites l&#232;vres plut&#244;t minces, mais tr&#232;s rouges; le nez nettement retrouss&#233;, tout &#224; fait camus, tout &#224; fait camus! murmurait en se regardant au miroir Kolia, qui se retirait toujours avec indignation. Et je ne dois m&#234;me pas avoir lair intelligent, songeait-il parfois, doutant m&#234;me de cela. Il ne faudrait dailleurs pas croire que le souci de sa figure et de sa taille labsorb&#226;t tout entier. Au contraire, si vexantes que fussent les stations devant le miroir, il les oubliait bient&#244;t et pour longtemps, en se consacrant tout entier aux id&#233;es et &#224; la vie r&#233;elle, ainsi que lui-m&#234;me d&#233;finissait son activit&#233;.


Aliocha parut bient&#244;t et savan&#231;a rapidement vers Kolia; celui-ci remarqua de loin quil avait lair radieux. Est-il vraiment si content de me voir? songeait Kolia avec satisfaction. Notons, en passant, quAliocha avait beaucoup chang&#233; depuis que nous lavons quitt&#233;; il avait abandonn&#233; le froc et portait maintenant une redingote de bonne coupe, un feutre gris, les cheveux courts. Il avait gagn&#233; au change et paraissait un beau jeune homme. Son charmant visage respirait toujours la gaiet&#233;, mais une gaiet&#233; douce et tranquille. Kolia fut surpris de le voir sans pardessus; il avait d&#251; se d&#233;p&#234;cher. Il tendit la main &#224; l&#233;colier.


Vous voil&#224; enfin, dit-il; nous vous attendions avec impatience.


Mon retard avait des causes que vous apprendrez. En tout cas, je suis heureux de faire votre connaissance. Jen attendais loccasion, on ma beaucoup parl&#233; de vous, murmura Kolia, un peu g&#234;n&#233;.


Nous aurions fait de toute fa&#231;on connaissance; moi aussi jai beaucoup entendu parler de vous, mais ici vous venez trop tard.


Dites-moi, comment cela va-t-il, ici?


Ilioucha va tr&#232;s mal, il ne sen tirera pas.


Est-ce possible? Convenez que la m&#233;decine est une infamie, Karamazov, dit Kolia avec chaleur.


Ilioucha sest souvenu de vous bien des fois, m&#234;me dans son d&#233;lire. On voit que vous lui &#233;tiez tr&#232;s cher auparavant jusqu&#224; lincident du canif. Il doit y avoir une autre cause Ce chien est &#224; vous?


Oui, cest Carillon.


Ah, ce nest pas Scarab&#233;e? dit Aliocha en regardant tristement Kolia dans les yeux. Lautre a vraiment disparu?


Je sais que vous voudriez tous avoir Scarab&#233;e, on ma tout racont&#233;, r&#233;pliqua Kolia, avec un sourire &#233;nigmatique. &#201;coutez, Karamazov, je vais tout vous dire, cest dailleurs pour vous expliquer la situation que je vous ai fait venir avant dentrer, commen&#231;a-t-il avec animation. Au printemps, Ilioucha est entr&#233; en pr&#233;paratoire. Vous savez ce que sont les &#233;l&#232;ves de cette classe: des moutards, de la marmaille. Ils se mirent aussit&#244;t &#224; le taquiner. Je suis deux classes plus haut et, bien entendu, je les observe de loin. Je vois un petit gar&#231;on ch&#233;tif, qui ne se soumet pas, se bat m&#234;me avec eux; il est fier, ses yeux brillent. Jaime ces caract&#232;res-l&#224;. Les autres redoublent. Le pire, cest quil avait alors un m&#233;chant costume, un pantalon qui remontait, des souliers perc&#233;s. Raison de plus pour lhumilier. Cela me d&#233;plut, je pris aussit&#244;t sa d&#233;fense et je leur donnai une le&#231;on, car je les bats et ils madorent, vous savez cela, Karamazov? dit Kolia avec une fiert&#233; expansive. En g&#233;n&#233;ral, jaime les marmots. Jai maintenant, &#224; la maison, deux gosses sur les bras, ce sont eux qui mont retenu aujourdhui. On cessa de battre Ilioucha et je le pris sous ma protection. Cest un gar&#231;on fier, je vous assure, mais il finit par m&#234;tre servilement d&#233;vou&#233;, ex&#233;cuta mes moindres ordres, mob&#233;it comme &#224; Dieu, seffor&#231;a de mimiter. Aux r&#233;cr&#233;ations, il venait me trouver et nous nous promenions ensemble, le dimanche &#233;galement. Au coll&#232;ge, on se moque de voir un grand se lier ainsi avec un petit, mais cest un pr&#233;jug&#233;. Telle est ma fantaisie, et basta, nest-ce pas? Ainsi, vous, Karamazov, qui vous &#234;tes li&#233; avec tous ces gosses, vous voulez, nest-ce pas, influer sur la jeune g&#233;n&#233;ration, la former, vous rendre utile? Et, je lavoue, ce trait de votre caract&#232;re, que je connaissais par ou&#239;-dire, ma fort int&#233;ress&#233;, plus quaucun autre. Mais venons au fait: je remarque que ce gar&#231;on devient sensible, sentimental &#224; lexc&#232;s; or, sachez que depuis ma naissance je suis lennemi d&#233;cid&#233; des tendresses de veau. De plus, il se contredit: tant&#244;t il se montre servilement d&#233;vou&#233;, tant&#244;t ses yeux &#233;tincellent, il ne veut pas tomber daccord avec moi, il discute, il se f&#226;che. Jexposais parfois certaines id&#233;es; ce nest pas quil y f&#251;t oppos&#233;, mais je voyais quil se r&#233;voltait contre moi personnellement, parce que je r&#233;pondais &#224; ses tendresses par de la froideur. Afin de le dresser, je me montrai dautant plus froid quil devenait plus tendre; je le faisais expr&#232;s, telle &#233;tait ma conviction. Je me proposais de former son caract&#232;re, de l&#233;galiser, de faire de lui un homme enfin, vous mentendez &#224; demi-mot. Tout-&#224;-coup, je le vois plusieurs jours de suite troubl&#233;, afflig&#233;, non &#224; cause des tendresses, mais pour quelque chose dautre, de plus fort, de sup&#233;rieur. Quelle est cette trag&#233;die?, pensai-je. En le pressant de questions, jappris la chose: il avait li&#233; connaissance avec Smerdiakov, le domestique de feu votre p&#232;re (qui vivait encore &#224; cette &#233;poque). Celui-ci lui enseigna une plaisanterie stupide, cest-&#224;-dire cruelle et l&#226;che; il sagissait de prendre de la mie de pain, dy enfoncer une &#233;pingle et de la jeter &#224; un m&#226;tin, un de ces chiens affam&#233;s qui avalent dun seul coup, pour regarder ce qui en r&#233;sulterait. Ils pr&#233;par&#232;rent donc une boulette et la jet&#232;rent &#224; ce Scarab&#233;e, un chien aux longs poils quon ne nourrissait pas et qui aboyait au vent toute le journ&#233;e. (Aimez-vous ce stupide aboiement, Karamazov? Moi, je ne puis le souffrir.) La b&#234;te se jeta dessus, lavala, g&#233;mit, puis se mit &#224; tourner et &#224; courir; elle courait en hurlant et disparut, me d&#233;crivit Ilioucha. Il avouait en pleurant, m&#233;treignait, secou&#233; de sanglots: Le chien courait et g&#233;missait. Il ne faisait que r&#233;p&#233;ter cela, tant cette sc&#232;ne lavait frapp&#233;. Il avait des remords. Je pris la chose au s&#233;rieux. Je voulais surtout lui apprendre &#224; vivre pour sa conduite ult&#233;rieure, de sorte que jusai de ruse, je lavoue, et feignis une indignation que je n&#233;prouvais peut-&#234;tre nullement. Tu as commis une action l&#226;che, lui dis-je, tu es un mis&#233;rable, je ne divulguerai pas la chose, bien s&#251;r, mais pour le moment je cesse toute relation avec toi. Je vais r&#233;fl&#233;chir et te faire savoir par Smourov (celui qui ma accompagn&#233; aujourdhui et qui mest d&#233;vou&#233;) ma d&#233;cision d&#233;finitive. Il en fut constern&#233;. Je sentis que javais &#233;t&#233; un peu loin, mais que faire? c&#233;tait alors mon id&#233;e. Le lendemain, je lui fis dire par Smourov que je ne lui parlais plus, cest lexpression en usage lorsque deux camarades rompent les relations. Mon intention secr&#232;te &#233;tait de lui tenir rigueur quelques jours, puis, &#224; la vue de son repentir, de lui tendre la main. Jy &#233;tais fermement d&#233;cid&#233;. Mais, le croirez-vous, apr&#232;s avoir entendu Smourov, voil&#224; ses yeux qui &#233;tincellent et il s&#233;crie: Dis &#224; Krassotkine de ma part que maintenant je vais jeter &#224; tous les chiens des boulettes avec des &#233;pingles, &#224; tous, &#224; tous! Ah! pensai-je, il devient capricieux, il faut le corriger! Et je me mis &#224; lui t&#233;moigner un parfait m&#233;pris, &#224; me d&#233;tourner ou &#224; sourire ironiquement &#224; chaque rencontre. Et voil&#224; que survint cet incident avec son p&#232;re, vous vous souvenez, le torchon de tille? Vous comprenez quainsi il &#233;tait d&#233;j&#224; pr&#234;t &#224; sexasp&#233;rer. Voyant que je labandonnais, ses camarades le taquin&#232;rent de plus belle: Torchon de tille, torchon de tille! Cest alors que commenc&#232;rent entre eux des batailles que je regrette &#233;norm&#233;ment, car je crois quune fois il fut rou&#233; de coups. Il lui arriva de se jeter sur les autres en sortant de classe, je me tenais &#224; dix pas et je le regardais. Je ne me souviens pas davoir ri alors, au contraire, il me faisait grande piti&#233;, j&#233;tais sur le point de m&#233;lancer pour le d&#233;fendre. Il rencontra mon regard, jignore ce quil simagina, mais il saisit un canif, se jeta sur moi et me le planta dans la cuisse droite. Je ne bougeai pas, je suis brave &#224; loccasion, Karamazov, je me bornai &#224; le regarder avec m&#233;pris, comme pour lui dire: Ne veux-tu pas recommencer, en souvenir de notre amiti&#233;? je suis &#224; ta disposition. Mais il ne me frappa plus, il ne put y tenir, prit peur, jeta le canif, senfuit en pleurant. Bien entendu, je ne le d&#233;non&#231;ai pas, jordonnai &#224; tous de se taire, afin que la chose ne parv&#238;nt pas &#224; loreille des ma&#238;tres; je nen parlai &#224; ma m&#232;re quune fois la blessure cicatris&#233;e, ce n&#233;tait quune &#233;raflure. Jappris ensuite que le m&#234;me jour il s&#233;tait battu &#224; coups de pierres et quil vous avait mordu le doigt, vous comprenez dans quel &#233;tat il se trouvait. Lorsquil tomba malade, jeus tort de ne pas aller lui pardonner, cest-&#224;-dire de me r&#233;concilier avec lui, je le regrette maintenant. Mais cest alors quil me vint une id&#233;e. Eh bien, voil&#224; toute lhistoire Seulement, je crois que jai eu tort


Ah! quel dommage, dit Aliocha &#233;mu, que je naie pas connu vos relations ant&#233;rieures avec Ilioucha; il y a longtemps que je vous aurais pri&#233; de maccompagner chez lui. Figurez-vous que dans la fi&#232;vre et le d&#233;lire il parle de vous. Jignorais combien vous lui &#234;tes cher! Est-il possible que vous nayez pas essay&#233; de retrouver ce Scarab&#233;e? Son p&#232;re et ses camarades lont recherch&#233; dans toute la ville. Le croirez-vous, malade et pleurant, il a r&#233;p&#233;t&#233; trois fois devant moi: Cest parce que jai tu&#233; Scarab&#233;e que je suis malade, papa; cest Dieu qui ma puni! On ne peut pas lui &#244;ter cette id&#233;e! Et si vous aviez maintenant amen&#233; Scarab&#233;e et prouv&#233; quil est vivant, je crois que la joie laurait ressuscit&#233;. Nous comptions tous sur vous.


Dites-moi, pourquoi esp&#233;riez-vous que je retrouverais Scarab&#233;e? demanda Kolia avec une vive curiosit&#233;. Pourquoi comptiez-vous sur moi et non sur un autre?


Le bruit a couru que vous le recherchiez et que vous lam&#232;neriez. Smourov a parl&#233; dans ce sens. Nous nous effor&#231;ons tous de faire croire &#224; Ilioucha que Scarab&#233;e est vivant, quon la aper&#231;u. Ses camarades lui ont apport&#233; un levraut, il la regard&#233; avec un faible sourire et a demand&#233; quon lui rend&#238;t la libert&#233;: nous lavons fait. Son p&#232;re vient de rentrer avec un tout jeune molosse, il pensait le consoler ainsi, mais je crois que cest pire


Dites-moi encore, Karamazov, son p&#232;re, quel homme est-ce? Je le connais, mais que pensez-vous de lui: cest un bouffon, un pitre?


Oh! non; il y a des gens &#224; l&#226;me sensible, mais qui sont comme accabl&#233;s par le sort. Leur bouffonnerie est une sorte dironie m&#233;chante envers ceux &#224; qui ils nosent pas dire la v&#233;rit&#233; en face, par suite de lhumiliation et de la timidit&#233; quils &#233;prouvent depuis longtemps. Croyez, Krassotkine, quune pareille bouffonnerie est parfois des plus tragiques. Maintenant, Ilioucha est tout pour lui, et, sil meurt, le pauvre homme perdra la raison ou se tuera. Jen suis presque s&#251;r, quand je le regarde!


Je vous comprends, Karamazov, je vois que vous connaissez lhomme.


En vous voyant avec un chien, jai cru que c&#233;tait Scarab&#233;e.


Attendez, Karamazov, peut-&#234;tre retrouverons-nous Scarab&#233;e, mais celui-ci cest Carillon. Je vais le laisser entrer, et peut-&#234;tre fera-t-il plus plaisir &#224; Ilioucha que le jeune molosse Attendez, Karamazov, vous allez apprendre quelque chose. Ah! mon Dieu, &#224; quoi pensais-je! s&#233;cria tout &#224; coup Kolia. Vous &#234;tes sans pardessus par un froid pareil et moi qui vous retiens! Voyez comme je suis &#233;go&#239;ste! Nous sommes tous &#233;go&#239;stes, Karamazov!


Ne vous inqui&#233;tez pas; il fait froid, mais je ne suis pas frileux. Allons, pourtant. &#192; propos, quel est votre nom, je sais seulement que vous vous appelez Kolia.


Nicolas, Nicolas Ivanovitch Krassotkine, ou, comme on dit administrativement, le fils Krassotkine.


Kolia sourit, mais ajouta: Il va sans dire que je d&#233;teste mon pr&#233;nom.


Pourquoi?


Il est banal.


Vous avez treize ans? demanda Aliocha.


Quatorze dans quinze jours. Je dois vous avouer une faiblesse, Karamazov, comme entr&#233;e en mati&#232;re, pour que vous voyiez dembl&#233;e toute ma nature: je d&#233;teste quon me demande mon &#226;ge enfin On me calomnie en disant que jai jou&#233; au voleur avec les gosses de la pr&#233;paratoire, la semaine derni&#232;re. Je lai fait, cest vrai, mais pr&#233;tendre que jai jou&#233; pour mon plaisir, cest une calomnie. Jai des raisons de croire que vous en &#234;tes inform&#233;; or, je nai pas jou&#233; pour moi, mais pour les gosses, car ils ne savent rien imaginer sans moi. Et, chez nous, on raconte toujours des niaiseries. Cest la ville des cancans, je vous assure.


Et m&#234;me si vous aviez jou&#233; par plaisir, quest-ce que &#231;a ferait?


Mais voyons, vous ne joueriez pas au cheval fondu?


Vous devez vous dire ceci, fit soudain Aliocha: les grandes personnes vont au th&#233;&#226;tre, par exemple, o&#249; lon repr&#233;sente aussi les aventures de diff&#233;rents h&#233;ros, parfois aussi des sc&#232;nes de brigandage et de guerre; or, nest-ce pas la m&#234;me chose, dans son genre bien entendu? Et quand les jeunes gens jouent &#224; la guerre ou au voleur, durant la r&#233;cr&#233;ation, cest aussi de lart naissant, un besoin artistique qui se d&#233;veloppe dans les jeunes &#226;mes, et parfois ces jeux sont plus r&#233;ussis que les repr&#233;sentations th&#233;&#226;trales; la seule diff&#233;rence, cest quon va au th&#233;&#226;tre voir les acteurs, tandis que la jeunesse elle-m&#234;me joue le r&#244;le dacteurs. Mais cest tout naturel.


Vous croyez, vous en &#234;tes s&#251;r? dit Kolia en le fixant. Vous avez exprim&#233; une id&#233;e assez curieuse; je vais la ruminer une fois rentr&#233;. Je savais bien que lon peut apprendre quelque chose de vous. Je suis venu minstruire en votre compagnie, Karamazov, dit Kolia avec expansion.


Et moi dans la v&#244;tre.


Aliocha sourit, lui serra la main. Kolia &#233;tait enchant&#233; dAliocha. Ce qui le frappait, c&#233;tait de se trouver sur un pied d&#233;galit&#233; parfaite avec ce jeune homme, qui lui parlait comme &#224; une grande personne.


Je vais vous montrer mon num&#233;ro, Karamazov, une repr&#233;sentation th&#233;&#226;trale en son genre, dit-il avec un rire nerveux; cest pour &#231;a que je suis venu.


Entrons dabord &#224; gauche, chez la propri&#233;taire; vos camarades y ont laiss&#233; leurs pardessus, car dans la chambre on est &#224; l&#233;troit et il fait chaud.


Oh! je ne resterai pas longtemps, je garderai mon pardessus. Carilon mattendra dans le vestibule. Ici, Carillon, couche et meurs! Vous voyez, il est mort. Jentrerai dabord voir ce qui se passe, puis, le moment venu, je le sifflerai: Ici, Carillon! Vous le verrez se pr&#233;cipiter. Seulement, il faut que Smourov noublie pas douvrir la porte &#224; ce moment. Je donnerai mes instructions, et vous verrez un curieux num&#233;ro



V. Au chevet dIlioucha

On &#233;tait fort &#224; l&#233;troit ce jour-l&#224; dans lappartement du capitaine Sni&#233;guiriov. Bien que les gar&#231;ons qui se trouvaient l&#224; fussent pr&#234;ts, comme Smourov, &#224; nier quAliocha les e&#251;t r&#233;concili&#233;s avec Ilioucha et men&#233;s chez lui, il en &#233;tait pourtant ainsi. Toute son habilet&#233; avait consist&#233; &#224; les amener lun apr&#232;s lautre, sans tendresse de veau et comme par hasard. Cela avait apport&#233; un grand soulagement &#224; Ilioucha dans ses souffrances. Lamiti&#233; presque tendre et lint&#233;r&#234;t que lui t&#233;moignaient ses anciens ennemis le touch&#232;rent beaucoup. Seul Krassotkine manquait, et son absence lui &#233;tait fort p&#233;nible. Dans les tristes souvenirs dIlioucha, l&#233;pisode le plus amer &#233;tait lincident avec Krassotkine, son unique ami et son d&#233;fenseur, sur lequel il s&#233;tait jet&#233; alors avec un canif. Cest ce que pensait le jeune Smourov, gar&#231;on intelligent qui &#233;tait venu le premier se r&#233;concilier avec Ilioucha. Mais Krassotkine, pressenti vaguement par Smourov au sujet de la visite dAliocha pour affaire, avait coup&#233; court en faisant r&#233;pondre &#224; Karamazov quil savait ce quil avait &#224; faire, quil ne demandait de conseil &#224; personne et que sil visitait le malade, ce serait &#224; son id&#233;e, ayant un plan. Cela se passait quinze jours avant le dimanche en question. Voil&#224; pourquoi Aliocha n&#233;tait pas all&#233; le trouver lui-m&#234;me, comme il en avait lintention. Dailleurs, tout en lattendant, il avait envoy&#233; &#224; deux reprises Smourov chez Krassotkine. Mais chaque fois celui-ci avait refus&#233; s&#232;chement, en faisant dire &#224; Aliocha que sil venait le chercher, lui-m&#234;me nirait jamais chez Ilioucha; il priait donc quon le laiss&#226;t en repos. Jusquau dernier jour, Smourov lui-m&#234;me ignorait que Kolia e&#251;t d&#233;cid&#233; de se rendre chez Ilioucha et la veille au soir seulement, en prenant cong&#233; de lui, Kolia lui avait dit brusquement de lattendre &#224; la maison le lendemain matin, parce quil laccompagnerait chez les Sni&#233;guiriov, mais quil se gard&#226;t de parler &#224; personne de sa visite, car il voulait arriver &#224; limproviste. Smourov ob&#233;it. Il se flattait que Krassotkine ram&#232;nerait Scarab&#233;e disparu: navait-il pas pr&#233;tendu un jour qu ils &#233;taient tous des &#226;nes de ne pouvoir retrouver ce chien sil vivait encore. Mais, lorsque Smourov avait fait part timidement de ses conjectures, Krassotkine s&#233;tait f&#226;ch&#233; tout rouge: Suis-je assez stupide pour chercher des chiens &#233;trangers par la ville, quand jai Carillon? Peut-on esp&#233;rer que cette b&#234;te soit rest&#233;e en vie apr&#232;s avoir aval&#233; une &#233;pingle? Ce sont des tendresses de veau, voil&#224; tout!


Cependant, depuis deux semaines, Ilioucha navait presque pas quitt&#233; son petit lit, dans un coin, pr&#232;s des saintes images. Il nallait plus en classe depuis le jour o&#249; il avait mordu le doigt dAliocha. Sa maladie datait de l&#224;; pourtant, durant un mois encore, il put se lever parfois, pour marcher dans la chambre et le vestibule. Enfin, ses forces labandonn&#232;rent tout &#224; fait, et il lui fut impossible de se mouvoir sans laide de son p&#232;re. Celui-ci tremblait pour Ilioucha; il cessa m&#234;me de boire; la crainte de perdre son fils le rendait presque fou et souvent, surtout apr&#232;s lavoir soutenu &#224; travers la chambre et recouch&#233;, il se sauvait dans le vestibule. L&#224;, dans un coin sombre, le front au mur, il &#233;touffait convulsivement ses sanglots, pour n&#234;tre pas entendu du petit malade. De retour dans la chambre, il se mettait dordinaire &#224; divertir et &#224; consoler son cher enfant, lui racontait des histoires, des anecdotes comiques, ou contrefaisait des gens dr&#244;les quil avait rencontr&#233;s, imitait m&#234;me les cris des animaux. Mais les grimaces et les bouffonneries de son p&#232;re d&#233;plaisaient fort &#224; Ilioucha. Bien quil seffor&#231;&#226;t de dissimuler son malaise, il sentait, le c&#339;ur serr&#233;, que son p&#232;re &#233;tait humili&#233; en soci&#233;t&#233;, et le souvenir du torchon de tille et de cette terrible journ&#233;e le poursuivait sans cesse. La s&#339;ur infirme dIlioucha, la douce Nina, naimait pas non plus les grimaces de son p&#232;re (Varvara Nicolaievna &#233;tait partie depuis longtemps suivre les cours &#224; P&#233;tersbourg); en revanche, la maman faible desprit samusait beaucoup, riait de tout son c&#339;ur lorsque son &#233;poux repr&#233;sentait quelque chose ou faisait des gestes comiques. C&#233;tait sa seule consolation; le reste du temps elle se plaignait en pleurant que tout le monde loubliait, quon lui manquait d&#233;gards, etc. Mais, les derniers jours, elle aussi parut changer. Elle regardait souvent Ilioucha dans son coin et se mettait &#224; songer. Elle devint plus silencieuse, se calma, ne pleurant plus que doucement, pour quon ne lentend&#238;t pas. Le capitaine remarquait ce changement avec une douloureuse perplexit&#233;. Les visites des &#233;coliers lui d&#233;plurent et lirrit&#232;rent tout dabord, mais peu &#224; peu les cris joyeux des enfants et leurs r&#233;cits la divertirent, elle aussi, et finirent par lui plaire au point quelle se serait terriblement ennuy&#233;e sans eux. Elle battait des mains, riait en les regardant jouer, appelait certains dentre eux pour les embrasser; elle affectionnait particuli&#232;rement le jeune Smourov. Quant au capitaine, les visites des enfants le remplissaient dall&#233;gresse; elles firent m&#234;me na&#238;tre en lui lespoir que le petit cesserait maintenant de se tourmenter, quil se r&#233;tablirait peut-&#234;tre plus vite. Malgr&#233; son inqui&#233;tude, il demeura persuad&#233; jusquaux derniers jours que son fils allait recouvrer la sant&#233;. Il accueillait les jeunes visiteurs avec respect, se mettant &#224; leur service, pr&#234;t &#224; les porter sur son dos, et commen&#231;a m&#234;me &#224; le faire, mais ces jeux d&#233;plurent &#224; Ilioucha et furent abandonn&#233;s. Il achetait &#224; leur intention des friandises, du pain d&#233;pice, des noix, leur offrait le th&#233; avec des tartines. Il faut noter que largent ne lui manquait pas. Il avait accept&#233; les deux cents roubles de Catherine Ivanovna, tout comme Aliocha le pr&#233;voyait. Ensuite, la jeune fille, inform&#233;e plus exactement de leur situation et de la maladie dIlioucha, &#233;tait venue chez eux, avait fait connaissance avec toute la famille et m&#234;me charm&#233; la pauvre d&#233;mente. Depuis lors, sa g&#233;n&#233;rosit&#233; ne s&#233;tait pas ralentie, et le capitaine, tremblant &#224; lid&#233;e de perdre son fils, avait oubli&#233; son ancienne fiert&#233; et recevait humblement la charit&#233;. Durant tout ce temps, le docteur Herzenstube, mand&#233; par Catherine Ivanovna, avait visit&#233; r&#233;guli&#232;rement le malade tous les deux jours, mais sans grand r&#233;sultat, bien quil le bourr&#226;t de rem&#232;des. Ce m&#234;me dimanche, le capitaine attendait un nouveau m&#233;decin arriv&#233; de Moscou, o&#249; il passait pour une c&#233;l&#233;brit&#233;. Catherine Ivanovna lavait fait venir &#224; grands frais, dans un dessein dont il sera question plus loin, et pri&#233; par la m&#234;me occasion de visiter Ilioucha, ce dont le capitaine &#233;tait pr&#233;venu. Il ne se doutait nullement que Krassotkine allait venir, bien quil d&#233;sir&#226;t depuis longtemps la visite de ce gar&#231;on, au sujet duquel Ilioucha se tourmentait tant.


Lorsque Kolia entra, tous se pressaient autour du lit du malade et examinaient un molosse minuscule, n&#233; de la veille, que le capitaine avait retenu depuis une semaine pour distraire et consoler Ilioucha, toujours chagrin&#233; de la disparition de Scarab&#233;e, qui devait avoir p&#233;ri. Ilioucha savait depuis trois jours quon lui ferait cadeau dun jeune chien, un v&#233;ritable molosse (ce qui &#233;tait fort important) et, quoique par d&#233;licatesse il par&#251;t ravi, son p&#232;re et ses camarades voyaient bien que ce nouveau chien ne faisait que r&#233;veiller dans son c&#339;ur les souvenirs du malheureux Scarab&#233;e, quil avait fait souffrir. La petite b&#234;te remuait &#224; c&#244;t&#233; de lui; avec un faible sourire, il la caressait de sa main diaphane; on voyait que le chien lui plaisait, mais ce n&#233;tait pas Scarab&#233;e! Sil avait eu les deux ensemble, rien naurait manqu&#233; &#224; son bonheur!


Krassotkine! cria un des gar&#231;ons, qui avait vu le premier Kolia entrer.


Il y eut un certain &#233;moi, les enfants s&#233;cart&#232;rent des deux c&#244;t&#233;s du lit, d&#233;couvrant ainsi Ilioucha. Le capitaine se pr&#233;cipita au-devant de Kolia.


Soyez le bienvenu, cher h&#244;te! Ilioucha, Mr Krassotkine est venu te voir


Krassotkine, lui ayant tendu la main, montra aussit&#244;t sa bonne &#233;ducation. Il se tourna dabord vers la femme du capitaine, assise dans son fauteuil (elle &#233;tait justement fort m&#233;contente et maugr&#233;ait parce que les enfants lui cachaient le lit dIlioucha et lemp&#234;chaient de regarder le chien), et lui fit une r&#233;v&#233;rence polie, puis, sadressant &#224; Nina, il la salua de la m&#234;me fa&#231;on. Ce proc&#233;d&#233; impressionna favorablement la malade.


On reconna&#238;t tout de suite un jeune homme bien &#233;lev&#233;, dit-elle tout en &#233;cartant les bras; ce nest pas comme ceux-ci: ils entrent lun sur lautre.


Comment &#231;a, maman, lun sur lautre, que voulez-vous dire? balbutia le capitaine un peu inquiet.


Cest comme &#231;a quils font leur entr&#233;e. Dans le vestibule lun monte &#224; cheval sur les &#233;paules de lautre, et ils se pr&#233;sentent ainsi dans une famille honorable. &#192; quoi est-ce que &#231;a ressemble?


Mais qui donc, maman, qui est entr&#233; comme &#231;a?


En voil&#224; un qui portait lautre, et encore ces deux-l&#224;


Mais Kolia &#233;tait d&#233;j&#224; au chevet dIlioucha. Le malade avait p&#226;li. Il se dressa, regarda fixement Kolia. Celui-ci, qui navait pas vu son petit ami depuis deux mois, sarr&#234;ta constern&#233;; il ne sattendait pas &#224; trouver un visage si jaune, si amaigri, des yeux si br&#251;lants de fi&#232;vre, si d&#233;mesur&#233;ment agrandis, des mains si fr&#234;les. Avec une douloureuse surprise il voyait quIlioucha avait la respiration p&#233;nible et pr&#233;cipit&#233;e, les l&#232;vres dess&#233;ch&#233;es. Il sapprocha, lui tendit la main et prof&#233;ra, embarrass&#233;:


Eh bien, mon vieux comment &#231;a va?


Mais sa voix s&#233;trangla, son visage se contracta, il eut un l&#233;ger tremblement pr&#232;s des l&#232;vres. Ilioucha, encore incapable de prononcer une parole, lui souriait tristement, Kolia lui passa tout &#224; coup la main dans les cheveux.


&#199;a ne va pas mal! r&#233;pondit-il machinalement.


Ils se turent un instant.


Alors tu as un nouveau chien? demanda Kolia dun ton indiff&#233;rent.


Ou-ii, dit Ilioucha, qui haletait.


Il a le nez noir, il sera m&#233;chant, dit Kolia dun ton grave, comme sil sagissait dune chose tr&#232;s importante.


Il seffor&#231;ait de dominer son &#233;motion, pour ne pas pleurer comme un gosse, mais il ny arrivait pas.


Une fois grand il faudra le mettre &#224; la cha&#238;ne, jen suis s&#251;r.


Il sera &#233;norme! sexclama un des jeunes gar&#231;ons.


Bien s&#251;r, un molosse, &#231;a atteint la taille dun veau.


La taille dun veau, dun vrai veau, intervint le capitaine; jen ai cherch&#233; expr&#232;s un comme &#231;a, le plus m&#233;chant qui soit, ses parents aussi sont &#233;normes et f&#233;roces Asseyez-vous, sur le lit dIlioucha ou bien sur le banc. Soyez le bienvenu, cher h&#244;te, il y a longtemps quon vous attendait. Vous &#234;tes venu avec Alex&#233;i Fiodorovitch?


Krassotkine sassit sur le lit, aux pieds dIlioucha. Il avait peut-&#234;tre pr&#233;par&#233; en chemin une entr&#233;e en mati&#232;re, mais maintenant il perdait le fil.


Non Je suis avec Carillon Jai un chien qui sappelle comme &#231;a, maintenant. Il attend l&#224;-bas Je siffle et il accourt. Moi aussi jai un chien.


Il se tourna vers Ilioucha: Te souviens-tu de Scarab&#233;e, mon vieux? lui demanda-t-il &#224; br&#251;le-pourpoint.


Le petit visage dIlioucha se contracta. Il regarda Kolia avec douleur. Aliocha, qui se tenait pr&#232;s de la porte, fron&#231;a le sourcil, fit signe &#224; la d&#233;rob&#233;e &#224; Kolia de ne pas parler de Scarab&#233;e, mais celui-ci ne le remarqua pas ou ne voulut pas le remarquer.


O&#249; est donc Scarab&#233;e? demanda Ilioucha dune voix bris&#233;e.


Ah, mon vieux, ton Scarab&#233;e a disparu!


Ilioucha se tut, mais regarda de nouveau Kolia fixement. Aliocha, qui avait rencontr&#233; le regard de Kolia, lui fit un nouveau signe, mais de nouveau il d&#233;tourna les yeux, feignant de navoir pas compris.


Il sest sauv&#233; sans laisser de traces. On pouvait sy attendre, apr&#232;s une pareille boulette, dit limpitoyable Kolia, qui cependant paraissait lui-m&#234;me haletant. En revanche, jai Carillon Je te lai amen&#233;


Cest inutile! dit Ilioucha.


Non, non, au contraire, il faut que tu le voies &#199;a te distraira. Je lai amen&#233; expr&#232;s une b&#234;te &#224; longs poils comme lautre Vous permettez, madame, que jappelle mon chien, demanda-t-il &#224; Mme Sni&#233;guiriov avec une agitation incompr&#233;hensible.


Non, non, ce nest pas la peine! s&#233;cria Ilioucha dune voix d&#233;chirante. Le reproche brillait dans ses yeux.


Vous auriez d&#251;, intervint le capitaine qui se leva pr&#233;cipitamment du coffre o&#249; il &#233;tait assis pr&#232;s du mur, vous auriez d&#251; attendre


Mais Kolia, inflexible, cria &#224; Smourov:


Smourov, ouvre la porte!


D&#232;s quelle fut ouverte il donna un coup de sifflet. Carillon se pr&#233;cipita dans la chambre.


Saute, Carillon, fais le beau, fais le beau! ordonna Kolia.


Le chien, se dressant sur les pattes de derri&#232;re, se tint devant le lit dIlioucha. Il se passa quelque chose dinattendu. Ilioucha tressaillit, se pencha avec effort vers Carillon et lexamina, d&#233;faillant.


Cest Scarab&#233;e! s&#233;cria-t-il dune voix bris&#233;e par la souffrance et le bonheur.


Qui pensais-tu que c&#233;tait? cria de toutes ses forces Krassotkine radieux.


Il passa les bras autour du chien et le souleva.


Regarde, vieux, tu vois: un &#339;il borgne, loreille gauche fendue, tout &#224; fait les signes que tu mavais indiqu&#233;s. Cest dapr&#232;s eux que je lai cherch&#233;. &#199;a na pas &#233;t&#233; long. Il nappartenait en effet &#224; personne. Il s&#233;tait r&#233;fugi&#233; chez les F&#233;dotov, dans larri&#232;re-cour, mais on ne le nourrissait pas; cest un chien errant, qui sest sauv&#233; dun village Tu vois, vieux, il na pas d&#251; avaler ta boulette. Sinon, il serait mort, pour s&#251;r! Donc il a pu la recracher, puisquil est vivant. Tu ne las pas remarqu&#233;. Pourtant il sest piqu&#233; &#224; la langue, voil&#224; pourquoi il g&#233;missait. Il courait en g&#233;missant, tu as cru quil avait aval&#233; la boulette. Il a d&#251; se faire tr&#232;s mal, car les chiens ont la peau fort sensible dans la bouche bien plus sensible que lhomme!


Kolia parlait tr&#232;s haut, lair &#233;chauff&#233; et radieux. Ilioucha ne pouvait rien dire. Il regardait Kolia de ses grands yeux &#233;carquill&#233;s et &#233;tait devenu blanc comme un linge. Si Kolia, qui ne se doutait de rien, avait su le mal que pouvait faire au petit malade une telle surprise, il ne se f&#251;t jamais d&#233;cid&#233; &#224; ce coup de th&#233;&#226;tre. Mais dans la chambre, Aliocha &#233;tait peut-&#234;tre seul &#224; comprendre. Quand au capitaine, on aurait dit un petit gar&#231;on.


Scarab&#233;e! Alors cest Scarab&#233;e! criait-il avec bonheur, Ilioucha, cest Scarab&#233;e, ton Scarab&#233;e! Maman, cest Scarab&#233;e! Il pleurait presque.


Et moi qui nai pas devin&#233;! dit tristement Smourov. Je savais bien que Krassotkine trouverait Scarab&#233;e; il a tenu parole.


Il a tenu parole! fit une voix joyeuse.


Bravo, Krassotkine! dit un troisi&#232;me.


Bravo, Krassotkine! s&#233;cri&#232;rent tous les enfants qui se mirent &#224; applaudir.


Attendez, attendez, dit Krassotkine, seffor&#231;ant de dominer le tumulte; je vais vous raconter comment la chose sest faite. Apr&#232;s lavoir retrouv&#233;, je lai amen&#233; &#224; la maison et soustrait &#224; tous les regards. Seul Smourov la aper&#231;u, il y a quinze jours, mais je lui ai fait croire que c&#233;tait Carillon, il ne sest dout&#233; de rien. Dans lintervalle, jai dress&#233; Scarab&#233;e; vous allez voir les tours quil conna&#238;t! Je lai dress&#233;, vieux, pour te lamener d&#233;j&#224; instruit. Navez-vous pas un morceau de bouilli, il vous fera un tour &#224; mourir de rire?


Le capitaine courut chez les propri&#233;taires, o&#249; se pr&#233;parait le repas de la famille. Kolia, pour ne pas perdre un temps pr&#233;cieux, cria aussit&#244;t &#224; Carillon: Fais le mort! Celui-ci se mit &#224; tourner, se coucha sur le dos, simmobilisa, les quatre pattes en lair. Les enfants riaient; Ilioucha regardait avec le m&#234;me sourire douloureux; mais la plus contente, c&#233;tait maman. Elle &#233;clata de rire &#224; la vue du chien et se mit &#224; faire claquer ses doigts en appelant:


Carillon, Carillon!


Pour rien au monde il ne se l&#232;vera, dit Kolia dun air triomphant et avec une juste fiert&#233;; quand bien m&#234;me vous lappelleriez tous! Mais &#224; ma voix il sera sur pied. Ici, Carillon!


Le chien se dressa, se mit &#224; gambader avec des cris de joie. Le capitaine accourut avec un morceau de bouilli.


Il nest pas chaud? sinforma aussit&#244;t Kolia dun air entendu. Non; cest bien, car les chiens naiment pas le chaud. Regardez tous; Ilioucha, regarde donc, vieux, &#224; quoi penses-tu? Cest pour lui que je lai amen&#233;, et il ne regarde pas!


Le nouveau tour consistait &#224; mettre un morceau de viande sur le museau tendu du chien immobile. La malheureuse b&#234;te devait le garder aussi longtemps quil plaisait &#224; son ma&#238;tre, f&#251;t-ce une demi-heure. L&#233;preuve de Carillon ne dura quune courte minute.


Pille! cria Kolia, et, en un clin d&#339;il, le morceau passa du museau de Carillon dans sa gueule.


Le public, bien entendu, exprima une vive admiration.


Est-il possible que vous ayez tant tard&#233; uniquement pour dresser le chien? sexclama Aliocha dun ton de reproche involontaire.


Tout juste, s&#233;cria Kolia avec ing&#233;nuit&#233;. Je voulais le montrer dans tout son &#233;clat.


Carillon! Carillon! cria Ilioucha en faisant claquer ses doigts fr&#234;les, pour attirer le chien.


&#192; quoi bon! Quil saute plut&#244;t lui-m&#234;me sur ton lit. Ici, Carillon!


Kolia frappa sur le lit et Carillon s&#233;lan&#231;a comme une fl&#232;che vers Ilioucha. Celui-ci prit la t&#234;te &#224; deux mains, en &#233;change de quoi Carillon lui l&#233;cha aussit&#244;t la joue. Ilioucha se serra contre lui, s&#233;tendit sur le lit, se cacha la figure dans la toison &#233;paisse.


Mon Dieu, mon Dieu! sexclama le capitaine.


Kolia sassit de nouveau sur le lit dIlioucha.


Ilioucha, je vais te montrer encore quelque chose. Je tai apport&#233; un petit canon. Te souviens-tu, je ten ai parl&#233; une fois et tu mas dit: Ah! comme je voudrais le voir! Eh bien! je lai apport&#233;.


Et Kolia tira &#224; la h&#226;te de son sac le petit canon de bronze. Il se d&#233;p&#234;chait parce quil &#233;tait lui-m&#234;me tr&#232;s heureux. Une autre fois, il e&#251;t attendu que leffet produit par Carillon f&#251;t pass&#233;, mais maintenant il se h&#226;tait, au m&#233;pris de toute retenue: Vous &#234;tes d&#233;j&#224; heureux, eh bien, voil&#224; encore du bonheur! Lui-m&#234;me &#233;tait ravi.


Il y a longtemps que je lorgnais ceci chez le fonctionnaire Morozov, &#224; ton intention, vieux, &#224; ton intention. Il ne sen servait pas, &#231;a lui venait de son fr&#232;re, je lai &#233;chang&#233; contre un livre de la biblioth&#232;que de papa: le Cousin de Mahomet ou la Folie salutaire[[164]: #_ftnref164 Roman libertin de Fromaget (1742), dont une traduction par K. Rembrovski parut en effet &#224; Moscou en 1785.]. Cest une &#339;uvre libertine dil y a cent ans, quand la censure nexistait pas encore &#224; Moscou. Morozov est amateur de ces choses-l&#224;. Il ma m&#234;me remerci&#233;


Kolia tenait le canon &#224; la main, de sorte que tout le monde pouvait le voir et ladmirer. Ilioucha se souleva et, tout en continuant &#224; &#233;treindre Carillon de la main droite, il contemplait le jouet avec d&#233;lices. Leffet atteignit son comble lorsque Kolia d&#233;clara quil avait aussi de la poudre et quon pouvait tirer, si toutefois cela ne d&#233;range pas les dames! Maman demanda quon la laiss&#226;t regarder le jouet de plus pr&#232;s, ce qui fut fait aussit&#244;t. Le petit canon de bronze muni de roues lui plut tellement quelle se mit &#224; le faire rouler sur ses genoux. Comme on lui demandait la permission de tirer, elle y consentit aussit&#244;t, sans comprendre, dailleurs, de quoi il sagissait. Kolia exhiba la poudre et la grenaille. Le capitaine, en qualit&#233; dancien militaire, soccupa de la charge, versa un peu de poudre, priant de r&#233;server la grenaille pour une autre fois. On mit le canon sur le plancher, la gueule tourn&#233;e vers un espace libre; on introduisit dans la lumi&#232;re quelques grains de poudre et on lenflamma avec une allumette. Le coup partit tr&#232;s bien. Maman avait tressailli, mais se mit aussit&#244;t &#224; rire. Les enfants regardaient dans un silence solennel, le capitaine surtout exultait en regardant Ilioucha. Kolia releva le canon, et en fit cadeau sur-le-champ &#224; Ilioucha, ainsi que de la poudre et de la grenaille.


Cest pour toi, pour toi! Je lai pr&#233;par&#233; depuis longtemps &#224; ton intention, r&#233;p&#233;ta-t-il au comble du bonheur.


Ah! donnez-le-moi, plut&#244;t, donnez-le-moi, demanda tout &#224; coup maman dune voix denfant.


Elle avait lair inquiet, appr&#233;hendant un refus. Kolia se troubla. Le capitaine sagita.


Petite m&#232;re, le canon est &#224; toi, mais Ilioucha le gardera parce quon le lui a donn&#233;; cest la m&#234;me chose, Ilioucha te laissera toujours jouer avec, il sera &#224; vous deux


Non, je ne veux pas quil soit &#224; nous deux, mais &#224; moi seule et non &#224; Ilioucha, continua la maman, pr&#234;te &#224; pleurer.


Maman, prends-le, le voici, prends-le! cria Ilioucha. Krassotkine, puis-je le donner &#224; maman? Et il se tourna dun air suppliant vers Krassotkine, comme sil craignait de loffenser en donnant son cadeau &#224; un autre.


Mais certainement! consentit aussit&#244;t Krassotkine, qui prit le canon des mains dIlioucha, et le remit lui-m&#234;me &#224; maman, en sinclinant avec une r&#233;v&#233;rence polie. Elle en pleura dattendrissement.


Ce cher Ilioucha, il aime bien sa maman! s&#233;cria-t-elle, touch&#233;e, et elle se mit de nouveau &#224; faire rouler le jouet sur ses genoux.


Maman, je vais te baiser la main, dit son &#233;poux en passant aussit&#244;t des paroles aux actes.


Le plus gentil jeune homme, cest ce bon gar&#231;on, dit la dame reconnaissante, en d&#233;signant Krassotkine.


Quant &#224; la poudre, Ilioucha, je ten apporterai autant que tu voudras. Nous fabriquons maintenant la poudre nous-m&#234;mes. Borovikov a appris la composition: prendre vingt-quatre parties de salp&#234;tre, dix de soufre, six de charbon de bouleau; piler le tout ensemble; verser de leau; en faire une p&#226;te; la faire passer &#224; travers une peau d&#226;ne; voil&#224; comme on obtient de la poudre.


Smourov ma d&#233;j&#224; parl&#233; de votre poudre, mais papa dit que ce nest pas de la vraie, fit observer Ilioucha.


Kolia rougit.


Comment, pas de la vraie? Elle br&#251;le. Dailleurs, je ne sais pas


&#199;a ne fait rien, fit le capitaine, g&#234;n&#233;. Jai bien dit que la vraie poudre a une autre composition, mais on peut aussi en fabriquer comme &#231;a.


Vous savez &#231;a mieux que moi. Nous avons mis le feu &#224; notre poudre dans un pot &#224; pommade en pierre, elle a tr&#232;s bien br&#251;l&#233;, il nest rest&#233; quun peu de suie. Et ce n&#233;tait que de la p&#226;te, tandis que si on fait passer &#224; travers une peau Dailleurs, vous vous y connaissez mieux que moi Sais-tu que le p&#232;re de Boulkine la fouett&#233; &#224; cause de notre poudre? demanda-t-il &#224; Ilioucha.


Je lai entendu dire, r&#233;pondit Ilioucha, qui ne se lassait pas d&#233;couter Kolia.


Nous avions pr&#233;par&#233; une bouteille de poudre, il la tenait sous le lit. Son p&#232;re la vue. Elle peut faire explosion, a-t-il dit, et il la fouett&#233; sur place. Il voulait se plaindre de moi au coll&#232;ge. Maintenant, d&#233;fense de me fr&#233;quenter, &#224; lui, &#224; Smourov, &#224; tous; ma r&#233;putation est faite, je suis un casse-cou, d&#233;clara-t-il avec un sourire m&#233;prisant. &#199;a a commenc&#233; depuis laffaire du chemin de fer.


Votre prouesse est venue jusqu&#224; nous, sexclama le capitaine. Est-ce que vraiment vous naviez pas du tout peur quand le train a pass&#233; sur vous? Ce devait &#234;tre effrayant?


Le capitaine sing&#233;niait &#224; flatter Kolia.


Pas particuli&#232;rement! fit celui-ci dun ton n&#233;gligent. Cest surtout cette maudite oie qui a forg&#233; ma r&#233;putation, reprit-il en se tournant vers Ilioucha.


Mais bien quil affect&#226;t un air d&#233;gag&#233;, il n&#233;tait pas ma&#238;tre de lui et ne trouvait pas le ton juste.


Ah! jai aussi entendu parler de loie! dit Ilioucha en riant; on ma racont&#233; lhistoire, mais je ne lai pas bien comprise; est-ce que vraiment tu es all&#233; en justice?


Une &#233;tourderie, une bagatelle dont on a fait une montagne, comme cest lusage chez nous, commen&#231;a Kolia avec d&#233;sinvolture. Je cheminais sur la place lorsquon y amena des oies. Je marr&#234;tai pour les regarder. Un certain Vichniakov, qui est maintenant gar&#231;on de courses chez les Plotnikov, me regarde et me dit: Quas-tu &#224; contempler les oies? Je lexamine: la figure ronde et niaise, une vingtaine dann&#233;es. Vous savez que je ne repousse jamais le peuple. Jaime &#224; le fr&#233;quenter Nous sommes rest&#233;s en arri&#232;re du peuple  cest un axiome  vous riez, je crois, Karamazov?


Jamais de la vie, je suis tout oreilles, r&#233;pondit Aliocha de lair le plus ing&#233;nu.


Le soup&#231;onneux Kolia reprit courage aussit&#244;t.


Ma th&#233;orie, Karamazov, est claire et simple. Je crois au peuple et suis toujours heureux de lui rendre justice, mais sans le g&#226;ter, cest le sine qua Mais je parlais dune oie Je r&#233;ponds &#224; ce nigaud: Voil&#224;, je me demande &#224; quoi pense cette oie. Il me regarde tout &#224; fait stupidement: &#192; quoi quelle pense? Tu vois, lui dis-je, ce chariot charg&#233; davoine. Lavoine s&#233;chappe du sac, et loie tend le cou jusque sous la roue pour picorer le grain, vois-tu?  Je vois.  Eh bien, fis-je, si lon fait avancer un petit peu ce chariot, la roue coupera-t-elle le cou de loie, oui ou non?  Pour s&#251;r quelle le coupera, dit-il, et son visage s&#233;panouit dans un large sourire. Eh bien, mon gars, dis-je, allons-y.  Allons-y, r&#233;p&#232;te-t-il. Ce fut bient&#244;t fait; il se pla&#231;a pr&#232;s de la bride sans avoir lair, et moi de c&#244;t&#233;, pour diriger loie. &#192; ce moment le charretier regardait ailleurs, en train de causer, et je neus pas &#224; intervenir; loie tendit elle-m&#234;me le cou pour picorer, sous le chariot, sous la roue. Je fis signe au gars, il tira la bride, et crac, loie eut le cou tranch&#233;! Par malheur, les autres bonshommes nous aper&#231;urent &#224; ce moment, et se mirent &#224; brailler: Tu las fait expr&#232;s!  Mais non!  Mais si!  Au juge de paix! On memmena aussi: Toi aussi tu &#233;tais l&#224;, tu &#233;tais de m&#232;che avec lui, tout le march&#233; te conna&#238;t! En effet, je suis connu de tout le march&#233;, ajouta Kolia avec fiert&#233;. Nous all&#226;mes tous chez le juge de paix, sans oublier loie. Et voil&#224; mon gars, pris de peur, qui se met &#224; chialer; il pleurait comme une femme. Le charretier criait: De cette mani&#232;re, on peut en tuer autant quon veut, des oies. Les t&#233;moins suivaient, naturellement. Le juge de paix eut bient&#244;t prononc&#233;: un rouble dindemnit&#233; au charretier, loie revenant au gars. il ne fallait plus se permettre de pareilles plaisanteries &#224; lavenir. Le gars ne cessait de geindre: Ce nest pas moi, cest lui qui ma appris! Je r&#233;pondis avec un grand sang-froid que je ne lui avais rien appris, mais seulement exprim&#233; une id&#233;e g&#233;n&#233;rale: il ne sagissait que dun projet. Le juge Ni&#233;fidov sourit et sen voulut aussit&#244;t davoir souri: Je vais faire mon rapport &#224; votre directeur, me dit-il, pour que dor&#233;navant vous ne m&#251;rissiez plus de tels projets, au lieu d&#233;tudier et dapprendre vos le&#231;ons. Il nen fit rien, mais laffaire s&#233;bruita et parvint en effet aux oreilles de la direction; on sait quelle sont longues! Le professeur Kalbasnikov &#233;tait particuli&#232;rement mont&#233;, mais Dardan&#233;lov prit de nouveau ma d&#233;fense. Kalbasnikov est maintenant f&#226;ch&#233; contre nous tous, comme un &#226;ne rouge. Tu as entendu dire, Ilioucha, quil sest mari&#233;; il a pris mille roubles de dot aux Mikha&#239;lov, la fianc&#233;e est un laideron de premi&#232;re classe. Les &#233;l&#232;ves de troisi&#232;me ont aussit&#244;t compos&#233; une &#233;pigramme. Elle est dr&#244;le, je te lapporterai plus tard. Je ne dis rien de Dardan&#233;lov: cest un homme qui a de solides connaissances. Je respecte les gens comme lui, et ce nest pas parce quil ma d&#233;fendu


Pourtant, tu lui as dam&#233; le pion au sujet de la fondation de Troie! fit remarquer Smourov, tout fier de Krassotkine. Lhistoire de loie lui avait beaucoup plu.


Cela se peut-il? intervint servilement le capitaine. Il sagit de la fondation de Troie? Nous en avons d&#233;j&#224; entendu parler. Ilioucha me lavait racont&#233;


Il sait tout, papa, cest le plus instruit dentre nous! dit Ilioucha. Il se donne des airs comme &#231;a, mais il est toujours le premier.


Ilioucha contemplait Kolia avec un bonheur infini.


Cest une bagatelle, je consid&#232;re cette question comme futile, r&#233;pliqua Kolia avec une modestie fi&#232;re.


Il avait r&#233;ussi &#224; prendre le ton voulu, bien quil f&#251;t un peu troubl&#233;; il sentait quil avait racont&#233; lhistoire de loie avec trop de chaleur; et comme Aliocha s&#233;tait tu durant tout le r&#233;cit, son amour-propre inquiet se demandait peu &#224; peu: Se tairait-il parce quil me m&#233;prise, pensant que je recherche ses &#233;loges? Sil se permet de croire cela, je


Cette question est pour moi des plus futiles, trancha-t-il fi&#232;rement.


Moi je sais qui a fond&#233; Troie, fit tout &#224; coup Kartachov, un gentil gar&#231;on de onze ans, qui se tenait pr&#232;s de la porte, lair timide et silencieux.


Kolia le regarda avec surprise. En effet, la fondation de Troie &#233;tait devenue dans toutes les classes un secret quon ne pouvait p&#233;n&#233;trer quen lisant Smaragdov, et seul Kolia lavait en sa possession. Un jour, le jeune Kartachov profita de ce que Kolia s&#233;tait d&#233;tourn&#233; pour ouvrir furtivement un volume de cet auteur, qui se trouvait parmi ses livres, et il tomba droit sur le passage o&#249; il est question des fondateurs de Troie. Il y avait d&#233;j&#224; longtemps de cela, mais il se g&#234;nait de r&#233;v&#233;ler publiquement que lui aussi connaissait le secret, craignant d&#234;tre confondu par Kolia. Maintenant, il navait pu semp&#234;cher de parler, comme il le d&#233;sirait depuis longtemps.


Eh bien, qui est-ce? demanda Kolia en se tournant arrogamment de son c&#244;t&#233;.


Il vit &#224; son air que Kartachov le savait vraiment, et se tint pr&#234;t &#224; toutes les cons&#233;quences. Il y eut un froid.


Troie a &#233;t&#233; fond&#233; par Teucros, Dardanos, Ilios et Tros, r&#233;cita le jeune gar&#231;on en rougissant comme une pivoine, au point quil faisait peine &#224; voir.


Ses camarades le fix&#232;rent une minute, puis leurs regards se report&#232;rent sur Kolia. Celui-ci continuait &#224; toiser laudacieux avec un sang-froid m&#233;prisant.


Eh bien, comment sy sont-ils pris? daigna-t-il enfin prof&#233;rer, et que signifie en g&#233;n&#233;ral la fondation dune ville ou dun &#201;tat? Seraient-ils venus poser les briques, par hasard?


On rit. De rose, le t&#233;m&#233;raire devint pourpre. Il se tut, pr&#234;t &#224; pleurer. Kolia le tint ainsi une bonne minute.


Pour interpr&#233;ter des &#233;v&#233;nements historiques tels que la fondation dune nationalit&#233;, il faut dabord comprendre ce que cela signifie, d&#233;clara-t-il dun ton doctoral. Dailleurs, je nattribue pas dimportance &#224; tous ces contes de bonne femme; en g&#233;n&#233;ral, je nestime gu&#232;re lhistoire universelle, ajouta-t-il n&#233;gligemment.


Lhistoire universelle? demanda le capitaine effar&#233;.


Oui. Cest l&#233;tude des sottises de lhumanit&#233;, et rien de plus. Je nestime que les math&#233;matiques et les sciences naturelles, dit dun ton pr&#233;tentieux Kolia en regardant Aliocha &#224; la d&#233;rob&#233;e; il ne redoutait que son opinion.


Mais Aliocha restait grave et silencieux. Sil avait parl&#233; alors, les choses en fussent rest&#233;es l&#224;, mais il se taisait et son silence pouvait &#234;tre d&#233;daigneux, ce qui irrita tout &#224; fait Kolia.


Voici quon nous impose de nouveau l&#233;tude des langues mortes, cest de la folie pure Vous ne paraissez toujours pas daccord avec moi, Karamazov?


Non, fit Aliocha qui retint un sourire.


Si vous voulez mon opinion, les langues mortes cest une mesure de police, voil&#224; leur unique raison d&#234;tre.  Et peu &#224; peu Kolia recommen&#231;a &#224; haleter  Si on les a inscrites au programme, cest quelles sont ennuyeuses et quelles ab&#234;tissent. Que faire pour aggraver la torpeur et la sottise r&#233;gnantes? On a imagin&#233; les langues mortes. Voil&#224; mon opinion, et jesp&#232;re ne jamais en changer.  Il rougit l&#233;g&#232;rement.


Cest vrai, approuva dun ton convaincu Smourov, qui avait &#233;cout&#233; avec attention.


Il est le premier en latin, fit remarquer un des &#233;coliers.


Oui, papa, il a beau parler comme &#231;a, cest le premier de la classe en latin, confirma Ilioucha.


Bien que l&#233;loge lui f&#251;t fort agr&#233;able, Kolia crut n&#233;cessaire de se d&#233;fendre.


Eh bien, quoi? Je pioche le latin parce quil le faut, parce que jai promis &#224; ma m&#232;re dachever mes &#233;tudes, et, &#224; mon avis, quand on a entrepris quelque chose, on doit le faire comme il faut, mais dans mon for int&#233;rieur je m&#233;prise profond&#233;ment les &#233;tudes classiques et toute cette bassesse Vous n&#234;tes pas daccord, Karamazov?


Que vient faire ici la bassesse? demanda Aliocha en souriant.


Permettez, comme tous les classiques ont &#233;t&#233; traduits dans toutes les langues, ce nest pas pour les &#233;tudier quon a besoin du latin; cest une mesure de police destin&#233;e &#224; &#233;mousser les facult&#233;s. Nest-ce pas de la bassesse?


Mais qui vous a enseign&#233; tout cela? sexclama Aliocha, enfin surpris.


Dabord, je suis capable de le comprendre moi-m&#234;me, sans quon me lenseigne; ensuite, sachez que ce que je viens de vous expliquer au sujet des traductions des classiques, le professeur Kolbasnikov lui-m&#234;me la dit devant toute la troisi&#232;me


Voici le docteur! dit Ninotchka qui avait tout le temps gard&#233; le silence.


En effet, une voiture qui appartenait &#224; Mme Khokhlakov venait de sarr&#234;ter &#224; la porte. Le capitaine, qui avait attendu le m&#233;decin toute la matin&#233;e, se pr&#233;cipita &#224; sa rencontre. Maman se pr&#233;para, prit un air digne. Aliocha sapprocha du lit, arrangea loreiller du petit malade. De son fauteuil, Ninotchka lobservait avec inqui&#233;tude. Les &#233;coliers prirent rapidement cong&#233;; quelques-uns promirent de revenir le soir. Kolia appela Carillon, qui sauta &#224; bas du lit.


Je reste, je reste, dit-il pr&#233;cipitamment &#224; Aliocha; jattendrai dans le vestibule et je reviendrai avec Carillon quand le docteur sera parti.


Mais d&#233;j&#224; le m&#233;decin entrait, un personnage important, en pelisse de fourrure, avec de longs favoris, le menton ras&#233;. Apr&#232;s avoir franchi le seuil, il sarr&#234;ta soudain, comme d&#233;concert&#233;; il croyait s&#234;tre tromp&#233;: O&#249; suis-je? murmura-t-il sans &#244;ter sa pelisse et en gardant sa casquette fourr&#233;e. Tout ce monde, la pauvret&#233; de la chambre, le linge suspendu &#224; une ficelle, le d&#233;routaient. Le capitaine sinclina profond&#233;ment.


Cest bien ici, murmura-t-il obs&#233;quieux, cest moi que vous cherchez


Sni&#233;-gui-riov? pronon&#231;a gravement le docteur. Mr Sni&#233;guiriov, cest vous?


Cest moi!


Ah!


Le docteur jeta un nouveau regard d&#233;go&#251;t&#233; sur la chambre et &#244;ta sa pelisse. La plaque dun ordre brillait sur sa poitrine. Le capitaine se chargea de la pelisse, le m&#233;decin retira sa casquette.


O&#249; est le patient? demanda-t-il sur un ton imp&#233;rieux.



VI. D&#233;veloppement pr&#233;coce

Que va dire le docteur? prof&#233;ra rapidement Kolia; quelle physionomie repoussante, nest-ce pas? Je ne puis souffrir la m&#233;decine!


Ilioucha est condamn&#233;, jen ai bien peur, r&#233;pondit Aliocha tout triste.


Les m&#233;decins sont des charlatans! Je suis content davoir fait votre connaissance, Karamazov, il y a longtemps que jen avais envie. Seulement, cest dommage que nous nous rencontrions dans de si tristes circonstances


Kolia aurait bien voulu dire quelque chose de plus chaleureux, de plus expansif, mais il se sentait g&#234;n&#233;. Aliocha sen aper&#231;ut, sourit, lui tendit la main.


Jai appris depuis longtemps &#224; respecter en vous un &#234;tre rare, murmura de nouveau Kolia en sembrouillant. On ma dit que vous &#234;tes un mystique, que vous avez v&#233;cu dans un monast&#232;re Mais cela ne ma pas arr&#234;t&#233;. Le contact de la r&#233;alit&#233; vous gu&#233;rira Cest ce qui arrive aux natures comme la v&#244;tre.


Quappelez-vous mystique? De quoi me gu&#233;rirai-je? demanda Aliocha un peu surpris.


Eh bien, de Dieu et du reste.


Comment, est-ce que vous ne croyez pas en Dieu?


Je nai rien contre Dieu. Certainement, Dieu nest quune hypoth&#232;se mais je reconnais quil est n&#233;cessaire &#224; lordre &#224; lordre du monde et ainsi de suite et sil nexistait pas, il faudrait linventer, ajouta Kolia, en se mettant &#224; rougir.


Il simagina soudain quAliocha pensait quil voulait &#233;taler son savoir et se conduire en grand. Or, je ne veux nullement &#233;taler mon savoir devant lui, songea Kolia avec indignation. Et il fut tout &#224; coup tr&#232;s contrari&#233;.


Javoue que toutes ces discussions me r&#233;pugnent, d&#233;clara-t-il; on peut aimer lhumanit&#233; sans croire en Dieu, quen pensez-vous? Voltaire ne croyait pas en Dieu, mais il aimait lhumanit&#233;. (Encore, encore! songea-t-il &#224; part lui.)


Voltaire croyait en Dieu, mais faiblement, para&#238;t-il, et il aimait lhumanit&#233; de la m&#234;me fa&#231;on, r&#233;pondit Aliocha dun ton tout naturel, comme sil causait avec quelquun du m&#234;me &#226;ge ou m&#234;me plus &#226;g&#233; que lui.


Kolia fut frapp&#233; de ce manque dassurance dAliocha dans son opinion sur Voltaire et de ce quil paraissait laisser r&#233;soudre cette question &#224; lui, un jeune gar&#231;on.


Est-ce que vous avez lu Voltaire? senquit Aliocha.


Non pas pr&#233;cis&#233;ment Cest-&#224;-dire si, jai lu Candide dans une traduction russe une vieille traduction, mal faite, ridicule (Encore, encore!)


Et vous avez compris?


Oh! oui, tout cest-&#224;-dire pourquoi pensez-vous que je nai pas compris? Bien s&#251;r, il y a des passages sal&#233;s Je suis capable, assur&#233;ment, de comprendre que cest un roman philosophique, &#233;crit pour d&#233;montrer une id&#233;e  Kolia sembrouillait d&#233;cid&#233;ment.  Je suis socialiste, Karamazov, socialiste incorrigible, d&#233;clara-t-il soudain de but en blanc.


Aliocha se mit &#224; rire.


Socialiste, mais quand avez-vous eu le temps de le devenir? Vous navez que treize ans, je crois?


Kolia fut vex&#233;.


Dabord, je nai pas treize ans, mais quatorze dans quinze jours, dit-il imp&#233;tueusement; ensuite, je ne comprends pas du tout ce que vient faire mon &#226;ge ici. Il sagit de mes convictions et non de mon &#226;ge, nest-ce pas?


Quand vous serez plus grand, vous verrez quelle influence l&#226;ge a sur les id&#233;es. Il ma sembl&#233; aussi que cela ne venait pas de vous, r&#233;pondit Aliocha sans s&#233;mouvoir; mais Kolia nerveux, linterrompit.


Permettez, vous &#234;tes partisan de lob&#233;issance et du mysticisme. Convenez que le christianisme, par exemple, na servi quaux riches et aux grands pour maintenir la classe inf&#233;rieure dans lesclavage?


Ah! je sais o&#249; vous avez lu cela; on a d&#251; vous endoctriner! sexclama Aliocha.


Permettez, pourquoi aurais-je lu n&#233;cessairement cela? Et personne ne ma endoctrin&#233;. Je suis capable de juger moi-m&#234;me Et si vous le voulez, je ne suis pas adversaire du Christ. C&#233;tait une personnalit&#233; tout &#224; fait humaine, et sil avait v&#233;cu &#224; notre &#233;poque, il se serait joint aux r&#233;volutionnaires. Peut-&#234;tre aurait-il jou&#233; un r&#244;le en vue Cest m&#234;me hors de doute.


Mais, o&#249; avez-vous p&#234;ch&#233; tout cela? Avec quel imb&#233;cile vous &#234;tes-vous li&#233;? sexclama Aliocha.


On ne peut pas dissimuler la v&#233;rit&#233;. Jai souvent loccasion de causer avec M. Rakitine, mais on pr&#233;tend que le vieux Bi&#233;linski aussi a dit cela.


Bi&#233;linski? Je ne me souviens pas, il ne la &#233;crit nulle part.


Sil ne la pas &#233;crit, il la dit, assure-t-on. Je lai entendu dire &#224; un dailleurs, quimporte


Avez-vous lu Bi&#233;linski?


&#192; vrai dire non je ne lai pas lu, sauf le passage sur Tatiana, vous savez, pourquoi elle ne part pas avec Oni&#233;guine [[165]: #_ftnref165 Les &#233;tudes du grand critique Bi&#233;linski (1811-1848) sur Pouchkine et, en particulier, sur Eug&#232;ne Oni&#233;guine sont r&#233;put&#233;es. Tatiana est lh&#233;ro&#239;ne de ce c&#233;l&#232;bre po&#232;me.].


Pourquoi elle ne part pas avec Oni&#233;guine? Est-ce que vous comprenez d&#233;j&#224; &#231;a?


Permettez, je crois que vous me prenez pour le jeune Smourov! sexclama Kolia avec un sourire irrit&#233;. Dailleurs, nallez pas croire que je sois un grand r&#233;volutionnaire. Je suis souvent en d&#233;saccord avec M. Rakitine. Je ne suis pas partisan de l&#233;mancipation des femmes. Je reconnais que la femme est une cr&#233;ature inf&#233;rieure et doit ob&#233;ir. Les femmes tricotent[[166]: #_ftnref166 En fran&#231;ais dans le texte.], a dit Napol&#233;on  Kolia sourit  et, du moins en cela, je suis tout &#224; fait de lavis de ce pseudo-grand homme. Jestime &#233;galement que cest une l&#226;chet&#233; de sexpatrier en Am&#233;rique, pis que cela, une sottise. Pourquoi aller en Am&#233;rique, quand on peut travailler chez nous au bien de lhumanit&#233;? Surtout maintenant. Il y a tout un champ dactivit&#233; f&#233;conde. Cest ce que jai r&#233;pondu.


Comment, r&#233;pondu? &#192; qui? Est-ce quon vous a d&#233;j&#224; propos&#233; daller en Am&#233;rique?


On my a pouss&#233;, je lavoue, mais jai refus&#233;. Ceci, bien entendu, entre nous, Karamazov, motus, vous entendez. Je nen parle qu&#224; vous. Je nai aucune envie de tomber entre les pattes de la Troisi&#232;me Section et de prendre des le&#231;ons au pont des Cha&#238;nes [[167]: #_ftnref167 La Troisi&#232;mesection, police secr&#232;te politique, avait son si&#232;ge pr&#232;s du pont des Cha&#238;nes  Tsi&#233;pno&#239; Most.].


Tu te rappelleras le b&#226;timent.

Pr&#232;s du pont des Cha&#238;nes.


Vous souvenez-vous? Cest magnifique! Pourquoi riez-vous? Ne pensez-vous pas que je vous ai racont&#233; des blagues? (Et sil apprend que je ne poss&#232;de que cet unique num&#233;ro de la Cloche[[168]: #_ftnref168 La c&#233;l&#232;bre revue &#233;dit&#233;e par Herzen &#224; Londres et introduite clandestinement en Russie.]et que je nai rien lu dautre? songea Kolia en frissonnant.)


Oh! non, je ne ris pas et je ne pense nullement que vous mavez menti, pour la bonne raison que cest h&#233;las! la pure v&#233;rit&#233;! Dites-moi, avez-vous lu lOni&#233;guine de Pouchkine? Vous parliez de Tatiana


Non, pas encore, mais je veux le lire. Je suis sans pr&#233;jug&#233;s, Karamazov. Je veux entendre lune et lautre partie. Pourquoi cette question?


Comme &#231;a.


Dites, Karamazov, vous devez me m&#233;priser? trancha Kolia, qui se dressa devant Aliocha comme pour se mettre en position. De gr&#226;ce, parlez franchement.


Vous m&#233;priser? s&#233;cria Aliocha en le regardant avec stup&#233;faction. Pourquoi donc? Je d&#233;plore seulement quune nature charmante comme la v&#244;tre, &#224; laurore de la vie, soit d&#233;j&#224; pervertie par de telles absurdit&#233;s.


Ne vous inqui&#233;tez pas de ma nature, interrompit Kolia non sans fatuit&#233;, mais pour soup&#231;onneux, je le suis. Sottement et grossi&#232;rement soup&#231;onneux. Vous avez souri, tout &#224; lheure, et il ma sembl&#233;


Oh! c&#233;tait pour une toute autre raison. Voyez plut&#244;t: jai lu r&#233;cemment lopinion dun &#233;tranger, un Allemand &#233;tabli en Russie, sur la jeunesse daujourdhui: Si vous montrez &#224; un &#233;colier russe, &#233;crit-il, une carte du firmament dont il navait jusqualors, aucune id&#233;e, il vous rendra le lendemain cette carte corrig&#233;e. Des connaissances nulles et une pr&#233;somption sans bornes, voil&#224; ce que lAllemand entendait reprocher &#224; l&#233;colier russe.


Mais cest tout &#224; fait vrai! fit Kolia dans un &#233;clat de rire, cest la v&#233;rit&#233; m&#234;me! Bravo, lAllemand! Pourtant, cette t&#234;te carr&#233;e na pas envisag&#233; le bon c&#244;t&#233; de la chose: quen pensez-vous? La pr&#233;somption, soit, &#231;a vient de la jeunesse, &#231;a se corrige, si vraiment &#231;a doit &#234;tre corrig&#233;; en revanche, il y a lesprit dind&#233;pendance d&#232;s les plus jeunes ann&#233;es, la hardiesse des id&#233;es et des convictions, au lieu de leur servilit&#233; rampante devant toute autorit&#233;. N&#233;anmoins, lAllemand a dit vrai! Bravo lAllemand! Cependant, il faut serrer la vis aux Allemands. Bien quils soient forts dans les sciences, il faut leur serrer la vis


Pourquoi cela? senquit Aliocha, souriant.


Admettons que jai cr&#226;n&#233;. Je suis parfois un enfant terrible, et quand quelque chose me pla&#238;t, je ne me retiens pas, je d&#233;bite des niaiseries. &#192; propos, nous sommes l&#224; &#224; bavarder, et ce docteur nen finit pas. Dailleurs, il se peut quil examine la maman et Nina, linfirme. Savez-vous que cette Nina ma plu? Quand je sortais, elle ma chuchot&#233; dun ton de reproche: Pourquoi n&#234;tes-vous pas venu plus t&#244;t? Je la crois tr&#232;s bonne, tr&#232;s pitoyable.


Oui, oui, vous reviendrez, vous verrez quelle cr&#233;ature cest. Il vous faut en conna&#238;tre de semblables pour appr&#233;cier beaucoup de choses que vous apprendrez pr&#233;cis&#233;ment dans leur compagnie, d&#233;clara Aliocha avec chaleur. Cest le meilleur moyen de vous transformer.


Oh! que je regrette, que je men veux de n&#234;tre pas venu plus t&#244;t! dit Kolia avec amertume.


Oui, cest bien dommage. Vous avez vu la joie du pauvre petit! Si vous saviez comme il se consumait en vous attendant!


Ne men parlez pas! vous avivez mes regrets. Dailleurs, je lai bien m&#233;rit&#233;. Si je ne suis pas venu, cest la faute de mon amour-propre, de mon &#233;go&#239;sme, de ce vil despotisme, dont je nai jamais pu me d&#233;barrasser, malgr&#233; tous mes efforts. Je le vois maintenant, par bien des c&#244;t&#233;s, je suis un mis&#233;rable, Karamazov!


Non, vous &#234;tes une charmante nature, bien que fauss&#233;e, et je comprends pourquoi vous pouviez avoir une si grande influence sur ce gar&#231;on au c&#339;ur noble et dune sensibilit&#233; maladive! r&#233;pondit chaleureusement Aliocha.


Et cest vous qui me dites cela! s&#233;cria Kolia. Figurez-vous que depuis que je suis ici, jai pens&#233; &#224; plusieurs reprises que vous me m&#233;prisiez. Si vous saviez comme je tiens &#224; votre opinion!


Mais se peut-il vraiment que vous soyez si m&#233;fiant? &#192; cet &#226;ge! Eh bien, figurez-vous que tout &#224; lheure, en vous regardant, tandis que vous p&#233;roriez, je pensais justement que vous deviez &#234;tre tr&#232;s m&#233;fiant.


Vraiment! Quel coup d&#339;il vous avez! Je parie que cest lorsque je parlais de loie. Je me suis imagin&#233; alors que vous me m&#233;prisiez profond&#233;ment, parce que je faisais le malin; je me suis mis &#224; vous d&#233;tester pour cette raison et &#224; p&#233;rorer. Ensuite il ma sembl&#233; (c&#233;tait d&#233;j&#224; ici, lorsque jai dit: Si Dieu nexistait pas, il faudrait linventer) que je me suis trop d&#233;p&#234;ch&#233; d&#233;taler mon &#233;rudition, dautant plus que jai lu cette phrase quelque part. Mais je vous jure que ce n&#233;tait pas par vanit&#233;, mais comme &#231;a, jignore pourquoi, dans ma joie Vraiment je crois que c&#233;tait dans ma joie bien quil soit honteux dennuyer les gens parce quon est joyeux. Je le sais. En revanche, je suis persuad&#233; maintenant que vous ne me m&#233;prisez pas et que jai r&#234;v&#233; tout &#231;a. Oh! Karamazov, je suis profond&#233;ment malheureux. Je mimagine parfois, Dieu sait pourquoi, que tout le monde se moque de moi, et je suis pr&#234;t alors &#224; bouleverser lordre &#233;tabli.


Et vous tourmentez votre entourage, insinua Aliocha, toujours souriant.


Cest vrai, surtout ma m&#232;re. Karamazov, dites, je dois vous para&#238;tre tr&#232;s ridicule?


Ne pensez pas &#224; cela, ny pensez pas du tout! sexclama Aliocha. Et quest-ce que le ridicule? Sait-on combien de fois un homme est ou para&#238;t ridicule? De plus, actuellement, presque tous les gens capables craignent fort le ridicule, ce qui les rend malheureux. Je m&#233;tonne seulement que vous souffriez &#224; un tel point de ce mal que jobserve depuis longtemps, en particulier, chez beaucoup dadolescents. Cest presque une folie. Le diable sest incarn&#233; dans lamour-propre pour semparer de la g&#233;n&#233;ration actuelle, oui, le diable, insista Aliocha sans sourire, comme le crut Kolia qui le fixait. Vous &#234;tes comme tous les autres, conclut-il, cest-&#224;-dire comme beaucoup; seulement il ne faut pas &#234;tre comme tous les autres.


Quand m&#234;me tous sont ainsi?


Oui, quand m&#234;me tous sont ainsi. Seul vous ne serez pas comme eux. En r&#233;alit&#233;, vous n&#234;tes pas comme tout le monde, vous navez pas rougi davouer un d&#233;faut et m&#234;me un ridicule. Or, actuellement, qui en est capable? Personne, on n&#233;prouve m&#234;me plus le besoin de se condamner soi-m&#234;me. Ne soyez pas comme tout le monde quand bien m&#234;me vous resteriez seul.


Tr&#232;s bien Je ne me suis pas tromp&#233; sur votre compte. Vous &#234;tes capable de consoler. Oh, comme je me sentais attir&#233; vers vous, Karamazov! Depuis longtemps jaspire &#224; vous rencontrer. Se peut-il que vous pensiez aussi &#224; moi? Vous le disiez tout &#224; lheure?


Oui, jai entendu parler de vous et je pensais aussi &#224; vous Et si cest en partie lamour-propre qui vous a incit&#233; &#224; poser cette question, peu importe!


Savez-vous, Karamazov, que notre explication ressemble &#224; une d&#233;claration damour, insinua Kolia dune voix faible et comme honteuse. Nest-ce pas ridicule?


Pas du tout, et m&#234;me si c&#233;tait ridicule &#231;a ne ferait rien, parce que cest bien, affirma Aliocha avec un clair sourire.


Convenez, Karamazov, que vous-m&#234;me, maintenant, avez un peu honte aussi Je le vois &#224; vos yeux.


Kolia sourit dun air rus&#233;, mais presque heureux.


Quy a-t-il l&#224; de honteux?


Pourquoi avez-vous rougi?


Mais cest vous qui mavez fait rougir! dit en riant Aliocha, devenu tout rouge, en effet. Eh bien oui, jai un peu honte. Dieu sait pourquoi, je lignore murmura-t-il presque g&#234;n&#233;.


Oh! comme je vous aime et vous appr&#233;cie en ce moment, pr&#233;cis&#233;ment parce que, vous aussi, vous avez honte avec moi, parce que vous &#234;tes comme moi! sexclama Kolia enthousiasm&#233;.


Il avait les joues enflamm&#233;es, ses yeux brillaient.


&#201;coutez, Kolia, vous serez tr&#232;s malheureux dans la vie, dit tout &#224; coup Aliocha.


Je le sais, je le sais. Comme vous devinez tout! confirma aussit&#244;t Kolia.


Mais, dans lensemble, vous b&#233;nirez pourtant la vie.


Cest &#231;a. Hourra! Vous &#234;tes un proph&#232;te! Nous nous entendrons, Karamazov. Savez-vous, ce qui menchante le plus, cest que vous me traitiez tout &#224; fait en &#233;gal. Or, nous ne sommes pas &#233;gaux, vous &#234;tes sup&#233;rieur! Mais nous nous entendrons. Je me disais depuis un mois: Ou nous serons tout de suite amis pour toujours, ou nous nous s&#233;parerons ennemis jusquau tombeau!


Et en parlant ainsi, vous maimiez d&#233;j&#224;, bien s&#251;r! dit Aliocha avec un rire joyeux.


Je vous aimais &#233;norm&#233;ment, je vous aimais et je r&#234;vais de vous! Et comment pouvez-vous tout deviner? Bah, voici le docteur. Mon Dieu, il dit quelque chose, regardez quelle figure il a!



VII. Ilioucha

Le m&#233;decin sortait de lizba emmitoufl&#233; dans sa pelisse et sa casquette sur la t&#234;te. Il avait lair presque irrit&#233; et d&#233;go&#251;t&#233;; on e&#251;t dit quil craignait de se salir. Il parcourut des yeux le vestibule, jeta un regard s&#233;v&#232;re &#224; Kolia et &#224; Aliocha; celui-ci fit signe au cocher, qui avan&#231;a la voiture. Le capitaine sortit pr&#233;cipitamment derri&#232;re le praticien et, courbant le dos, sexcusant presque, larr&#234;ta pour un dernier mot. Le pauvre homme avait lair accabl&#233;, le regard plein deffroi.


Est-ce possible, Excellence, est-ce possible? commen&#231;a-t-il sans achever, se bornant &#224; joindre les mains dans son d&#233;sespoir, bien que son regard implor&#226;t encore le m&#233;decin, comme si vraiment un mot de celui-ci pouvait changer le sort du pauvre enfant.


Que faire! Je ne suis pas le bon Dieu, r&#233;pondit le docteur dun ton n&#233;gligent, bien que grave par habitude.


Docteur Excellence et ce sera bient&#244;t, bient&#244;t?


At-ten-dez-vous &#224; tout, r&#233;pondit le m&#233;decin en martelant les mots et, baissant les yeux, il se pr&#233;parait &#224; franchir le seuil pour monter en voiture, quand le capitaine effray&#233; larr&#234;ta une seconde fois.


Excellence, au nom du Christ! Excellence! est-ce que vraiment il ny a rien, rien qui puisse le sauver, maintenant?


Cela ne d&#233;-pend pas de moi, grommela le docteur impatient, et pourtant, hum!  il sarr&#234;ta tout &#224; coup  si, par exemple, vous pouviez en-voyer votre patient sans tarder davantage (le docteur pronon&#231;a ces derniers mots presque avec col&#232;re, au point que le capitaine tressaillit) &#224; Sy-ra-cu-se, alors par suite des nouvelles conditions cli-ma-t&#233;-ri-ques fa-vo-ra-bles il pourrait peut-&#234;tre se produire


&#192; Syracuse! sexclama le capitaine, comme sil ne comprenait pas encore.


Syracuse, cest en Sicile, expliqua Kolia &#224; haute voix.


Le docteur le regarda.


En Sicile! dit le capitaine, effar&#233;. Mais votre Excellence a vu  Il joignit les mains en montrant son int&#233;rieur.  Et la maman, et la famille?


Non, votre famille nirait pas en Sicile, mais au Caucase, d&#232;s le printemps et apr&#232;s que votre &#233;pouse aurait pris les eaux au Caucase, pour gu&#233;rir ses rhumatismes, il faudrait lenvoyer imm&#233;diatement &#224; Paris, dans la clinique de la-li&#233;-niste Le-pel-le-tier, pour qui je pourrais vous donner un mot Et alors il pourrait peut-&#234;tre se produire


Docteur, docteur, vous voyez


Le capitaine &#233;tendit de nouveau les bras, en montrant, dans son d&#233;sespoir, les poutres nues qui formaient le mur du vestibule.


Mais ceci ne me regarde pas, d&#233;clara en souriant le praticien, je vous ai dit seulement ce que pouvait r&#233;pondre la science &#224; votre questions sur les derniers moyens. Le reste &#224; mon vif regret


Nayez crainte, gu&#233;risseur, mon chien ne vous mordra pas, dit tout haut Kolia, remarquant que le m&#233;decin regardait avec quelque inqui&#233;tude Carillon qui se tenait sur le seuil.


Une note courrouc&#233;e r&#233;sonnait dans sa voix. Comme il le d&#233;clara ensuite, c&#233;tait expr&#232;s et pour insulter le docteur quil lavait appel&#233; gu&#233;risseur.


Quest-ce &#224; dire? fit le docteur en fixant Kolia avec surprise. Qui est-ce? insista-t-il en sadressant &#224; Aliocha, comme pour lui demander compte.


Cest le ma&#238;tre de Carillon, gu&#233;risseur; ne vous inqui&#233;tez pas de ma personnalit&#233;.


Carillon? r&#233;p&#233;ta le docteur qui navait pas compris.


Adieu, gu&#233;risseur, nous nous reverrons &#224; Syracuse.


Mais qui est-ce, qui est-ce donc? fit le docteur exasp&#233;r&#233;.


Cest un &#233;colier, docteur, un polisson, ne faites pas attention, dit vivement Aliocha en fron&#231;ant les sourcils. Kolia, taisez-vous! Ne faites pas attention, r&#233;p&#233;ta-t-il avec quelque impatience.


Il faut le fouetter, le fouetter, dit le docteur furieux et tr&#233;pignant.


Savez-vous, gu&#233;risseur, que Carillon pourrait bien vous mordre! jeta dune voix tremblante Kolia tout p&#226;le et les yeux &#233;tincelants. Ici, Carillon!


Kolia, si vous dites encore un mot, je romps avec vous pour toujours! cria imp&#233;rieusement Aliocha.


Gu&#233;risseur, il ny a quun &#234;tre au monde qui puisse commander &#224; Nicolas Krassotkine; le voici (il d&#233;signa Aliocha); je me soumets, adieu.


Il ouvrit la porte, rentra dans la chambre. Carillon s&#233;lan&#231;a &#224; sa suite. Le docteur, demeur&#233; une seconde comme p&#233;trifi&#233;, regarda Aliocha, cracha, cria: Cest intol&#233;rable! Le capitaine se pr&#233;cipita pour laider. Aliocha rentra &#224; son tour. Kolia &#233;tait d&#233;j&#224; au chevet dIlioucha. Le malade le tenait par la main et appelait son p&#232;re. Le capitaine revint bient&#244;t.


Papa, papa, viens ici nous murmura Ilioucha surexcit&#233;, mais, nayant pas la force de continuer, il tendit en avant ses bras amaigris, les passa autour de Kolia et de son p&#232;re quil r&#233;unit dans la m&#234;me &#233;treinte en se serrant contre eux.


Le capitaine fut secou&#233; de sanglots silencieux; Kolia &#233;tait pr&#232;s de pleurer.


Papa, papa, comme tu me fais de la peine, papa! g&#233;mit Ilioucha.


Ilioucha mon ch&#233;ri le docteur a dit tu gu&#233;riras nous serons heureux.


Ah, papa, je sais bien ce que le nouveau docteur ta dit &#224; mon sujet Jai vu! sexclama Ilioucha.


Il les serra de nouveau de toutes ses forces contre lui, en cachant sa figure sur l&#233;paule de son p&#232;re.


Papa, ne pleure pas Quand je serai mort, prends un bon gar&#231;on, un autre; choisis le meilleur dentre eux, appelle-le Ilioucha et aime-le &#224; ma place.


Tais-toi, vieux, tu gu&#233;riras! cria Krassotkine, dun ton bourru.


Quant &#224; moi, papa, ne moublie jamais, continua Ilioucha. Viens sur ma tombe sais-tu, papa, enterre-moi pr&#232;s de notre grande pierre, l&#224; o&#249; nous allions nous promener, et va l&#224;-bas le soir, avec Krassotkine et Carillon Et moi, je vous attendrai Papa, papa!


Sa voix s&#233;trangla; tous trois se tinrent enlac&#233;s sans parler. Nina pleurait doucement dans son fauteuil, et tout &#224; coup, en les voyant tous pleurer, la maman fondit en larmes.


Ilioucha! Ilioucha! s&#233;cria-t-elle.


Krassotkine se d&#233;gagea des bras dIlioucha.


Adieu, vieux, ma m&#232;re mattend pour d&#233;jeuner, dit-il rapidement. Quel dommage que je ne laie pas pr&#233;venue! Elle sera tr&#232;s inqui&#232;te. Mais apr&#232;s d&#233;jeuner je reviendrai te voir, je resterai jusqu&#224; ce soir, jen aurai long &#224; te raconter. Et jam&#232;nerai Carillon; maintenant je lemm&#232;ne, parce que sans moi il se mettrait &#224; hurler et te g&#234;nerait. Au revoir!


Il courut dans le vestibule. Il ne voulait pas pleurer mais ne put sen emp&#234;cher. Cest dans cet &#233;tat que le trouva Aliocha.


Kolia, il vous faut tenir parole et venir, sinon il &#233;prouvera un violent chagrin, dit-il avec insistance.


Certainement! Oh! que je men veux de n&#234;tre pas venu plus t&#244;t! murmura Kolia en pleurant sans nulle confusion.


&#192; ce moment le capitaine surgit et referma aussit&#244;t la porte derri&#232;re lui. Il avait lair &#233;gar&#233;, ses l&#232;vres tremblaient. Il sarr&#234;ta devant les deux jeunes gens, leva les bras en lair.


Je ne veux pas de bon gar&#231;on, je nen veux pas dautre! murmura-t-il dun ton farouche, en grin&#231;ant des dents: Si je toublie, J&#233;rusalem, que ma langue soit attach&#233;e


Il nacheva pas, la voix parut lui manquer, et il se laissa tomber devant un banc de bois. La t&#234;te serr&#233;e dans ses poings, il se mit &#224; sangloter en g&#233;missant, mais doucement, pour que ses plaintes ne fussent pas entendues dans lizba. Kolia se pr&#233;cipita dans la rue.


Adieu, Karamazov. Vous viendrez aussi? demanda-t-il dun air brusque &#224; Aliocha.


Ce soir sans faute.


Qua-t-il dit au sujet de J&#233;rusalem? Quest-ce encore?


Cest tir&#233; de la Bible. Sije toublie, J&#233;rusalem[[169]: #_ftnref169 Psaume CXXXVII, 5, 6.], cest-&#224;-dire, si joublie ce que jai de plus pr&#233;cieux, si je le change, alors que je sois frapp&#233;


Je comprends, &#231;a suffit! Venez aussi. Ici, Carillon! cria-t-il rageusement &#224; son chien, et il s&#233;loigna &#224; grands pas.



Livre XI: Ivan Fiodorovitch.



I. Chez Grouchegnka

Aliocha se rendait place de l&#201;glise chez Grouchegnka, qui, le matin m&#234;me, lui avait d&#233;p&#234;ch&#233; F&#233;nia pour le prier instamment de venir. En questionnant cette fille, Aliocha apprit que sa ma&#238;tresse se trouvait depuis la veille dans une grande agitation. Durant les deux mois qui avaient suivi larrestation de son fr&#232;re, il &#233;tait souvent venu dans la maison Morozov, tant de son propre mouvement que de la part de Mitia. Trois jours apr&#232;s le drame, Grouchegnka &#233;tait tomb&#233;e gravement malade et avait gard&#233; le lit pr&#232;s de cinq semaines, dont une enti&#232;re sans connaissance. Elle avait beaucoup chang&#233;, maigri, jauni, bien quelle p&#251;t sortir depuis une quinzaine. Mais aux yeux dAliocha ses traits &#233;taient devenus plus s&#233;duisants, et il aimait en labordant &#224; rencontrer son regard. Ses yeux avaient pris une nuance r&#233;solue; une d&#233;cision calme, mais inflexible, se manifestait dans tout son &#234;tre. Entre les sourcils s&#233;tait creus&#233;e une petite ride verticale qui donnait &#224; son gracieux visage une expression concentr&#233;e, presque s&#233;v&#232;re au premier abord. Nulle trace de la frivolit&#233; de nagu&#232;re. Aliocha s&#233;tonnait que Grouchegnka e&#251;t conserv&#233; sa gaiet&#233; dautrefois, malgr&#233; le malheur qui lavait frapp&#233;e  elle qui s&#233;tait fianc&#233;e &#224; un homme pour le voir arr&#234;ter presque aussit&#244;t sous linculpation dun crime horrible -, malgr&#233; la maladie, malgr&#233; la menace dune condamnation presque certaine. Dans ses yeux jadis fiers, une sorte de douceur brillait maintenant, mais ils avaient parfois une lueur mauvaise, quand elle &#233;tait reprise dune ancienne inqui&#233;tude, qui, loin de sapaiser, grandissait dans son c&#339;ur. C&#233;tait au sujet de Catherine Ivanovna, dont elle parlait m&#234;me dans le d&#233;lire, durant sa maladie. Aliocha comprenait quelle &#233;tait jalouse, bien que Catherine ne&#251;t pas une seule fois visit&#233; Mitia dans sa prison, comme elle aurait pu le faire. Tout cela embarrassait Aliocha, car cest &#224; lui seul que Grouchegnka se confiait, demandait sans cesse conseil; parfois il ne savait que lui dire.


Il arriva chez elle pr&#233;occup&#233;. Elle &#233;tait revenue de la prison depuis une demi-heure, et rien qu&#224; la vivacit&#233; avec laquelle elle se leva &#224; son entr&#233;e, il conclut quelle lattendait avec impatience. Il y avait sur la table un jeu de cartes, et sur le divan de cuir arrang&#233; en lit &#233;tait &#224; demi &#233;tendu Maximov, malade, affaibli, mais souriant. Ce vieillard sans g&#238;te, revenu deux mois auparavant de Mokro&#239;&#233; avec Grouchegnka, ne lavait pas quitt&#233;e depuis lors. Apr&#232;s le trajet sous la pluie et dans la boue, transi de froid et de peur, il s&#233;tait assis sur le divan, la regardant en silence avec un sourire qui implorait. Grouchegnka, accabl&#233;e de chagrin et d&#233;j&#224; en proie &#224; la fi&#232;vre, loublia presque au d&#233;but, absorb&#233;e par dautres soucis; tout &#224; coup, elle le regarda fixement; il eut un rire piteux, embarrass&#233;. Elle appela F&#233;nia et lui fit servir &#224; manger. Il garda toute la journ&#233;e une quasi-immobilit&#233;. Lorsque, &#224; la nuit tombante, F&#233;nia ferma les volets, elle demanda &#224; sa ma&#238;tresse:


Alors, madame, ce monsieur va rester &#224; coucher?


Oui, pr&#233;pare-lui un lit sur le divan, r&#233;pondit Grouchegnka.


En le questionnant, elle apprit quil ne savait o&#249; aller:


Mr Kalganov, mon bienfaiteur, ma d&#233;clar&#233; franchement quil ne me recevrait plus, et ma donn&#233; cinq roubles.


Eh bien, tant pis, reste! d&#233;cida Grouchegnka dans son chagrin, en lui souriant avec compassion.


Le vieillard fut remu&#233; par ce sourire: ses l&#232;vres trembl&#232;rent d&#233;motion. Cest ainsi quil resta chez elle en qualit&#233; de parasite errant. M&#234;me durant la maladie de Grouchegnka, il ne quitta pas la maison. F&#233;nia et la vieille cuisini&#232;re, sa grand-m&#232;re, ne le chass&#232;rent pas, mais continu&#232;rent de le nourrir et de lui faire son lit sur le divan. Par la suite, Grouchegnka shabitua m&#234;me &#224; lui, et en revenant de voir Mitia (quelle visitait, &#224; peine remise), elle se mettait &#224; causer de bagatelles avec Maximouchka, pour oublier son chagrin. Il se trouva que le vieux avait un certain talent de conteur, de sorte quil lui devint m&#234;me n&#233;cessaire. &#192; part Aliocha, qui ne restait dailleurs jamais longtemps, Grouchegnka ne recevait presque personne. Quant au vieux marchand Samsonov, il &#233;tait alors gravement malade, sen allait, comme on disait en ville; il mourut en effet huit jours apr&#232;s le jugement de Mitia. Trois semaines avant sa mort, sentant venir la fin, il appela aupr&#232;s de lui ses fils avec leur famille et leur ordonna de ne plus le quitter. &#192; partir de ce moment, il enjoignit express&#233;ment aux domestiques de ne pas recevoir Grouchegnka et, si elle se pr&#233;sentait, de dire qu il lui souhaitait de vivre longtemps heureuse et de loublier tout &#224; fait. Grouchegnka envoyait pourtant presque tous les jours demander de ses nouvelles.


Te voil&#224; enfin! s&#233;cria-t-elle en jetant les cartes et en accueillant Aliocha avec joie. Maximouchka meffrayait en disant que tu ne viendrais plus. Ah! que jai besoin de toi! Assieds-toi. Veux-tu du caf&#233;?


Avec plaisir, dit Aliocha en sasseyant; jai grand-faim.


F&#233;nia, F&#233;nia, du caf&#233;! Il est pr&#234;t depuis longtemps Apporte aussi des petits p&#226;t&#233;s chauds! Sais-tu, Aliocha, jai eu une histoire aujourdhui au sujet de ces p&#226;t&#233;s. Je lui en ai port&#233; en prison et croirais-tu quil les a refus&#233;s. Il en a m&#234;me pi&#233;tin&#233; un. Je vais les laisser au gardien, lui ai-je dit; si tu nen veux pas cest que ta m&#233;chancet&#233; te nourrit! L&#224;-dessus je suis partie. Nous nous sommes encore querell&#233;s. Cest chaque fois la m&#234;me chose.


Grouchegnka parlait avec agitation. Maximov eut un sourire timide et baissa les yeux.


&#192; quel propos aujourdhui? demanda Aliocha.


Je ne my attendais pas du tout. Figure-toi quil est jaloux de mon ancien. Pourquoi lui donnes-tu de largent? ma-t-il dit. Tu tes donc mise &#224; lentretenir? Il est jaloux du matin au soir. Une fois il l&#233;tait m&#234;me de Kouzma, la semaine derni&#232;re.


Mais il connaissait lancien?


Comment donc, il savait tout d&#232;s le d&#233;but! Aujourdhui il ma injuri&#233;e. Jai honte de r&#233;p&#233;ter ses paroles. Limb&#233;cile! Rakitka est arriv&#233; comme je sortais. Cest peut-&#234;tre lui qui lexcite. Quen penses-tu? ajouta-t-elle dun air distrait.


Il taime beaucoup, et il est fort &#233;nerv&#233;.


Comment ne le serait-il pas quand on le juge demain. J&#233;tais justement all&#233;e le r&#233;conforter, car jai peur, Aliocha, de songer &#224; ce qui arrivera demain! Tu dis quil est &#233;nerv&#233;? Et moi donc! Et il parle du Polonais! Quel imb&#233;cile! Mais je crois quil nest pas jaloux de Maximouchka.


Mon &#233;pouse &#233;tait aussi fort jalouse, fit remarquer Maximov.


De toi! dit Grouchegnka en riant malgr&#233; elle. Qui pouvait bien la rendre jalouse?


Les femmes de chambre.


Tais-toi, Maximouchka; je ne suis pas dhumeur &#224; rire, la col&#232;re me prend. Ne lorgne pas les p&#226;t&#233;s, tu nen auras pas, cela te ferait mal. Il faut aussi soigner celui-l&#224;; ma maison est devenue un hospice, ajouta-t-elle en souriant.


Je ne m&#233;rite pas vos bienfaits, je suis insignifiant, larmoya Maximov. Prodiguez plut&#244;t vos bont&#233;s &#224; ceux qui sont plus n&#233;cessaires que moi.


Eh! Maximouchka, chacun est n&#233;cessaire, comment savoir qui lest plus ou moins? Si seulement ce Polonais nexistait pas! Aliocha, lui aussi a imagin&#233; de tomber malade, aujourdhui. Jai &#233;t&#233; le voir &#233;galement. Je vais lui envoyer les petits p&#226;t&#233;s; je ne lai pas encore fait, mais puisque Mitia men accuse, je les enverrai maintenant expr&#232;s! Ah! voici F&#233;nia avec une lettre. Cest cela, ce sont les Polonais qui demandent encore de largent!


Pan Musalowicz lui envoyait, en effet, une lettre fort longue, fort ampoul&#233;e, o&#249; il la priait de lui pr&#234;ter trois roubles. Elle &#233;tait accompagn&#233;e dun re&#231;u avec lengagement de payer dans les trois mois; la signature de pan Wrublewski y figurait aussi. Grouchegnka avait d&#233;j&#224; re&#231;u de son ancien beaucoup de lettres pareilles avec des reconnaissances de dette. Cela datait de sa convalescence, quinze jours auparavant. Elle savait que les deux panowie &#233;taient pourtant venus prendre de ses nouvelles durant sa maladie. La premi&#232;re lettre, &#233;crite sur une feuille de grand format, cachet&#233;e avec un sceau de famille, &#233;tait longue et fort alambiqu&#233;e, de sorte que Grouchegnka nen lut que la moiti&#233; et la jeta sans y avoir rien compris. Elle se moquait bien des lettres &#224; ce moment. Cette premi&#232;re lettre fut suivie le lendemain dune seconde, o&#249; pan Musalowicz demandait de lui pr&#234;ter deux mille roubles &#224; court terme. Grouchegnka la laissa &#233;galement sans r&#233;ponse. Vinrent ensuite une s&#233;rie de missives, tout aussi pr&#233;tentieuses, o&#249; la somme demand&#233;e diminuait graduellement, tombant &#224; cent roubles, &#224; vingt-cinq, &#224; dix roubles; enfin Grouchegnka re&#231;ut une lettre o&#249; les panowie mendiaient un rouble seulement, avec un re&#231;u sign&#233; des deux. Prise soudain de piti&#233;, elle se rendit au cr&#233;puscule chez le pan. Elle trouva les deux Polonais dans une mis&#232;re noire, affam&#233;s, sans feu, sans cigarettes, devant de largent &#224; leur logeuse. Les deux cents roubles gagn&#233;s &#224; Mitia avaient vite disparu. Grouchegnka fut pourtant surprise d&#234;tre accueillie pr&#233;tentieusement par les panowie, avec une &#233;tiquette majestueuse et des propos emphatiques. Elle ne fit quen rire, donna dix roubles &#224; son ancien, et raconta en riant la chose &#224; Mitia qui ne montra aucune jalousie. Mais depuis lors, les panowie se cramponnaient &#224; Grouchegnka, la bombardaient tous les jours de demandes dargent, et chaque fois elle envoyait quelque chose. Et voil&#224; quaujourdhui Mitia s&#233;tait montr&#233; f&#233;rocement jaloux!


Comme une sotte, jai pass&#233; chez lui en allant voir Mitia, parce que lui aussi &#233;tait malade, mon ancien pan, reprit Grouchegnka avec volubilit&#233;. Je raconte cela &#224; Mitia en riant: Imagine-toi, lui dis-je, que mon Polonais sest mis &#224; me chanter les chansons dautrefois en saccompagnant de la guitare; il pense mattendrir Alors Mitia sest mis &#224; minjurier Aussi vais-je envoyer des petits p&#226;t&#233;s aux panowie. F&#233;nia, donne trois roubles &#224; la fillette quils ont envoy&#233;e et une dizaine de p&#226;t&#233;s dans du papier. Toi, Aliocha, tu raconteras cela &#224; Mitia.


Jamais de la vie! dit Aliocha en souriant.


Eh! tu penses quil se tourmente; cest expr&#232;s quil fait le jaloux; au fond, il sen moque, prof&#233;ra Grouchegnka avec amertume.


Comment, expr&#232;s?


Que tu es na&#239;f, Aliocha! Tu ny comprends rien, malgr&#233; tout ton esprit. Ce qui moffense, ce nest pas sa jalousie; le contraire me&#251;t offens&#233;e. Je suis comme &#231;a. Jadmets la jalousie, &#233;tant moi-m&#234;me jalouse. Mais ce qui moffense, cest quil ne maime pas du tout et me jalouse maintenant expr&#232;s. Suis-je aveugle? Il se met &#224; me parler de Katia, comme quoi elle a fait venir de Moscou un m&#233;decin r&#233;put&#233; et le premier avocat de P&#233;tersbourg pour le d&#233;fendre. Il laime donc, puisquil fait son &#233;loge en ma pr&#233;sence. Se sentant coupable envers moi, il me querelle et prend les devants pour maccuser et rejeter les torts sur moi: Tu as connu le Polonais avant moi; il mest donc permis davoir maintenant des relations avec Katia. Voil&#224; ce qui en est! Il veut rejeter toute la faute sur moi. Cest expr&#232;s quil me querelle, te dis-je; seulement je


Grouchegnka nacheva pas; elle se couvrit les yeux de son mouchoir et fondit en larmes.


Il naime pas Catherine Ivanovna, dit avec fermet&#233; Aliocha.


Je saurai bient&#244;t sil laime ou non fit-elle dune voix mena&#231;ante.


Son visage salt&#233;ra. Aliocha fut pein&#233; de lui voir prendre soudain un air sombre, irrit&#233;.


Assez de sottises! Ce nest pas pour &#231;a que je tai fait venir. Mon cher Aliocha, que se passera-t-il demain? Voil&#224; ce qui me torture. Je suis la seule. Je vois que les autres ny pensent gu&#232;re, personne ne sy int&#233;resse. Y penses-tu au moins, toi? Cest demain le jugement! Que se passera-t-il, mon Dieu? Et dire que cest le laquais qui a tu&#233;! Est-il possible quon le condamne &#224; sa place et que personne ne prenne sa d&#233;fense? On na pas inqui&#233;t&#233; Smerdiakov?


On la interrog&#233; rigoureusement, et tous ont conclu quil n&#233;tait pas coupable. Depuis cette crise, il est gravement malade.


Seigneur mon Dieu! Tu devrais aller chez cet avocat et lui conter laffaire en particulier. Il para&#238;t quon la fait venir de P&#233;tersbourg pour trois mille roubles.


Oui, cest nous qui avons fourni la somme, Ivan, Catherine Ivanovna et moi. Elle a fait venir, elle seule, le m&#233;decin, pour deux mille roubles. Lavocat F&#233;tioukovitch aurait exig&#233; davantage, si cette affaire navait eu du retentissement dans toute la Russie; il a donc bien voulu sen charger plut&#244;t pour la gloire. Je lai vu hier.


Eh bien, tu lui as parl&#233;?


Il ma &#233;cout&#233; sans rien dire. Son opinion est d&#233;j&#224; faite, ma-t-il affirm&#233;. Pourtant il a promis de prendre mes paroles en consid&#233;ration.


Comment, en consid&#233;ration! Ah! les coquins! Ils le perdront. Et le docteur, pourquoi la-t-elle fait venir?


Comme expert. On veut &#233;tablir que Mitia est fou et quil a tu&#233; dans un acc&#232;s de d&#233;mence, r&#233;pondit Aliocha avec un sourire triste, mais mon fr&#232;re ny consentira pas.


Ce serait vrai, sil avait tu&#233;! Il &#233;tait fou, alors, compl&#232;tement fou, et cest ma faute &#224; moi, mis&#233;rable! Mais ce nest pas lui. Et tout le monde pr&#233;tend que cest lui, lassassin. M&#234;me F&#233;nia a d&#233;pos&#233; de fa&#231;on quil para&#238;t coupable. Et dans la boutique, et ce fonctionnaire, et au cabaret o&#249; on lavait entendu auparavant, tous laccusent.


Oui, les d&#233;positions se sont multipli&#233;es, fit remarquer Aliocha dun air morne.


Et Grigori Vassilitch persiste &#224; dire que la porte &#233;tait ouverte, il pr&#233;tend lavoir vue, on ne len fera pas d&#233;mordre; je suis all&#233;e le voir, je lui ai parl&#233;. Il ma m&#234;me injuri&#233;e.


Oui, cest peut-&#234;tre la plus grave d&#233;position contre mon fr&#232;re, dit Aliocha.


Quant &#224; la folie de Mitia, elle ne la toujours pas quitt&#233;, commen&#231;a Grouchegnka dun air pr&#233;occup&#233;, myst&#233;rieux. Sais-tu, Aliocha, il y a longtemps que je voulais te le dire: je vais le voir tous les jours et je suis tr&#232;s perplexe. Dis-moi, quen penses-tu: de quoi parle-t-il toujours, &#224; pr&#233;sent? Je ny comprenais rien, je pensais que c&#233;tait quelque chose de profond, au-dessus de ma port&#233;e, &#224; moi, sotte, mais voil&#224; quil me parle dun petiot: Pourquoi est-il pauvre, le petiot? Cest &#224; cause de lui que je vais maintenant en Sib&#233;rie. Je nai pas tu&#233;, mais il faut que jaille en Sib&#233;rie! De quoi sagit-il, quest-ce que ce petiot? Je ny ai rien compris. Seulement je me suis mise &#224; pleurer, tant il parlait bien; nous pleurions tous les deux, il ma embrass&#233;e, et a fait sur moi le signe de la croix. Quest-ce que cela signifie, Aliocha, quel est ce petiot?


Rakitine a pris lhabitude de le visiter, r&#233;pondit Aliocha en souriant. Mais non, cela ne vient pas de Rakitine. Je ne lai pas vu hier, jirai aujourdhui.


Non, ce nest pas Rakitka, cest Ivan Fiodorovitch qui le tourmente, il va le voir


Grouchegnka sinterrompit brusquement. Aliocha la regarda, stup&#233;fait.


Comment? Ivan va le voir? Mitia ma dit lui-m&#234;me quil n&#233;tait jamais venu.


Eh bien, eh bien! Voil&#224; comme je suis! Jai bavard&#233;, s&#233;cria Grouchegnka, rouge de confusion. Enfin, Aliocha, nen parle pas; puisque jai commenc&#233;, je vais te dire toute la v&#233;rit&#233;; Ivan est all&#233; deux fois le voir: la premi&#232;re, aussit&#244;t arriv&#233; de Moscou; la seconde il y a huit jours. Il a d&#233;fendu &#224; Mitia den parler, il venait en cachette.


Aliocha demeurait plong&#233; dans ses r&#233;flexions. Cette nouvelle lavait fort impressionn&#233;.


Ivan ne ma pas parl&#233; de laffaire de Mitia; en g&#233;n&#233;ral, il a tr&#232;s peu caus&#233; avec moi; quand jallais le voir, il paraissait toujours m&#233;content, de sorte que je ne vais plus chez lui depuis trois semaines. Hum sil la vu, il y a huit jours Il sest produit, en effet, un changement chez Mitia depuis une semaine


Oui, dit vivement Grouchegnka; ils ont un secret, Mitia lui-m&#234;me men a parl&#233;, et un secret qui le tourmente. Auparavant il &#233;tait gai, il lest encore maintenant, seulement, vois-tu, quand il commence &#224; remuer la t&#234;te, &#224; marcher de long en large, &#224; se tirailler les cheveux &#224; la tempe, je sais quil est agit&#233; jen suis s&#251;re! Autrement, il &#233;tait gai encore aujourdhui.


Agit&#233;, dis-tu?


Oui, tant&#244;t gai, tant&#244;t agit&#233;. Vraiment, Aliocha, il me surprend; avec un tel sort en perspective, il lui arrive d&#233;clater de rire pour des bagatelles; on dirait un enfant.


Est-il vrai quil tait d&#233;fendu de me parler dIvan?


Oui, cest toi surtout quil craint, Mitia. Car il y a l&#224; un secret, lui-m&#234;me me la dit Aliocha, mon cher, t&#226;che de savoir quel est ce secret et viens me le dire, afin que je connaisse enfin mon maudit sort! Cest pour &#231;a que je tai fait venir aujourdhui.


Tu penses que cela te concerne? Mais alors il ne ten aurait pas parl&#233;!


Je ne sais. Peut-&#234;tre nose-t-il pas me le dire. Il me pr&#233;vient. Le fait est quil a un secret.


Mais toi-m&#234;me, quen penses-tu?


Je pense que tout est fini pour moi. Ils sont trois ligu&#233;s contre moi, Katia fait partie du complot, cest delle que tout vient. Mitia me pr&#233;vient par allusion. Il songe &#224; mabandonner, voil&#224; tout le secret. Ils ont imagin&#233; cela tous les trois, Mitia, Katia et Ivan Fiodorovitch. Il ma dit, il y a huit jours, quIvan est amoureux de Katia; voil&#224; pourquoi il va si souvent chez elle. Aliocha, est-ce vrai ou non? R&#233;ponds-moi en conscience.


Je ne te mentirai pas. Ivan naime pas Catherine Ivanovna.


Eh bien, cest ce que jai tout de suite pens&#233;! Il ment effront&#233;ment. Et il fait maintenant le jaloux pour pouvoir maccuser ensuite. Mais cest un imb&#233;cile, il ne sait pas dissimuler, il est trop franc Il me le paiera! Tu crois que jai tu&#233;! Voil&#224; ce quil ose me reprocher! Que Dieu lui pardonne! Attends, cette Katia aura affaire &#224; moi au tribunal! Je parlerai Je dirai tout!


Elle se mit &#224; pleurer.


Voil&#224; ce que je puis taffirmer, Grouchegnka, dit Aliocha en se levant: dabord, il taime, il taime plus que tout au monde, et toi seule, crois-moi, jen suis s&#251;r. Ensuite, je tavoue que je nirai pas lui arracher son secret, mais sil me le dit, je le pr&#233;viendrai que jai promis de ten faire part. Dans ce cas, je reviendrai te le dire aujourdhui. Seulement il me semble que Catherine Ivanovna na rien &#224; voir l&#224;-dedans, ce secret doit s&#251;rement se rapporter &#224; autre chose. En attendant, adieu!


Aliocha lui serra la main. Grouchegnka pleurait toujours. Il voyait bien quelle ne croyait gu&#232;re &#224; ses consolations; n&#233;anmoins, cette effusion lavait soulag&#233;e. Cela lui faisait de la peine de la laisser dans cet &#233;tat, mais il &#233;tait press&#233;, ayant encore beaucoup &#224; faire.



II. Le pied malade

Il voulait dabord aller chez Mme Khokhlakov, et avait h&#226;te den finir, pour ne pas arriver trop tard aupr&#232;s de Mitia. Depuis trois semaines, Mme Khokhlakov &#233;tait souffrante; elle avait le pied enfl&#233;, et, bien quelle ne gard&#226;t pas le lit, elle passait les journ&#233;es &#224; moiti&#233; &#233;tendue sur une couchette, dans son boudoir, en d&#233;shabill&#233; galant, dailleurs convenable. Aliocha avait observ&#233; une fois, en souriant innocemment, que Mme Khokhlakov devenait coquette, malgr&#233; sa maladie: elle arborait des n&#339;uds, des rubans, des chemisettes. Durant les deux derniers mois, le jeune Perkhotine s&#233;tait mis &#224; fr&#233;quenter chez elle. Aliocha n&#233;tait pas venu depuis quatre jours et, sit&#244;t entr&#233;, il se rendit chez Lise, qui lui avait fait dire la veille de venir imm&#233;diatement la voir pour une affaire tr&#232;s importante, ce qui lint&#233;ressait pour certaines raisons. Mais tandis que la femme de chambre allait lannoncer, Mme Khokhlakov, inform&#233;e de son arriv&#233;e, le demanda rien que pour une minute. Aliocha jugea quil valait mieux satisfaire dabord la maman, sinon elle lenverrait chercher &#224; chaque instant. Elle &#233;tait &#233;tendue sur la couchette, habill&#233;e comme pour une f&#234;te, et semblait fort agit&#233;e. Elle accueillit Aliocha avec des cris denthousiasme.


Il y a un si&#232;cle que je ne vous ai vu! Une semaine enti&#232;re, mis&#233;ricorde! Ah! vous &#234;tes venu il y a quatre jours, mercredi pass&#233;. Vous allez chez Lise, je suis s&#251;re que vous vouliez marcher sur la pointe des pieds, pour que je nentende pas. Cher Alex&#233;i Fiodorovitch, si vous saviez comme elle minqui&#232;te! Ceci est le principal, mais nous en parlerons ensuite. Je vous confie enti&#232;rement ma Lise. Apr&#232;s la mort du starets Zosime  paix &#224; son &#226;me!  (elle se signa)  apr&#232;s lui, je vous consid&#232;re comme un asc&#232;te, bien que vous portiez fort gentiment votre nouveau costume. O&#249; avez-vous trouv&#233; ici un pareil tailleur? Mais nous en reparlerons plus tard; &#231;a na pas dimportance. Pardonnez-moi de vous appeler parfois Aliocha, je suis une vieille femme, tout mest permis,  elle sourit coquettement  mais cela aussi viendra apr&#232;s. Surtout, que je noublie pas le principal. Je vous en prie, si je divague, rappelez-le moi. Depuis que Lise a repris sa promesse  sa promesse enfantine, Alex&#233;i Fiodorovitch  de vous &#233;pouser, vous avez bien compris que ce n&#233;tait que le caprice dune fillette malade, rest&#233;e longtemps dans son fauteuil. Dieu soit lou&#233;, maintenant elle marche d&#233;j&#224;. Ce nouveau m&#233;decin que Katia a fait venir de Moscou pour votre malheureux fr&#232;re, que demain Quarrivera-t-il demain? Je meurs rien que dy penser! Surtout de curiosit&#233; Bref, ce m&#233;decin est venu hier et a vu Lise Je lui ai pay&#233; sa visite cinquante roubles. Mais il ne sagit pas de &#231;a. Voyez-vous, je membrouille. Je me d&#233;p&#234;che sans savoir pourquoi. Je ne sais plus o&#249; jen suis, tout est pour moi comme un &#233;cheveau emm&#234;l&#233;. Jai peur de vous mettre en fuite en vous ennuyant, je nai vu que vous. Ah! mon Dieu, je ny pensais pas; dabord, du caf&#233;! Julie, Glaphyre, du caf&#233;!


Aliocha sempressa de remercier en disant quil venait de prendre le caf&#233;.


Chez qui?


Chez Agraf&#233;na Alexandrovna.


Chez cette femme! Ah! cest elle la cause de tout; dailleurs, je ne sais pas, on la dit maintenant irr&#233;prochable, cest un peu tard. Il e&#251;t mieux valu que ce f&#251;t plus t&#244;t, quand il le fallait; &#224; quoi &#231;a sert-il maintenant? Taisez-vous, Alex&#233;i Fiodorovitch, car jai tant de choses &#224; dire que je ne dirai, je crois, rien du tout. Cet affreux proc&#232;s Je ne manquerai pas dy aller, je me pr&#233;pare, on me portera dans un fauteuil, je peux rester assise, et vous savez que je figure parmi les t&#233;moins. Comment ferai-je pour parler? Je ne sais pas ce que je dirai. Il faut pr&#234;ter serment, nest-ce pas?


Oui, mais je ne pense pas que vous puissiez para&#238;tre.


Je peux rester assise; ah! vous membrouillez! Ce proc&#232;s, cet acte sauvage, ces gens qui vont en Sib&#233;rie, ces autres qui se marient, et tout cela si vite, si vite, et finalement tout le monde vieillit et regarde vers la tombe. Apr&#232;s tout, tant pis, je suis fatigu&#233;e. Cette Katia, cette charmante personne[[170]: #_ftnref170 En fran&#231;ais dans le texte.], a d&#233;&#231;u mon espoir; maintenant elle va accompagner un de vos fr&#232;res en Sib&#233;rie, lautre la suivra et s&#233;tablira dans la ville voisine, et tous se feront souffrir mutuellement. Cela me fait perdre la t&#234;te, surtout cette publicit&#233;; on en a parl&#233; des milliers et des milliers de fois dans les journaux de P&#233;tersbourg et de Moscou. Ah! oui, imaginez-vous quon me m&#234;le &#224; cette histoire, on pr&#233;tend que j&#233;tais disons une bonne amie de votre fr&#232;re, car je ne veux pas prononcer un vilain mot!


Cest impossible! O&#249; a-t-on &#233;crit cela?


Je vais vous faire voir. Tenez, cest dans un journal de P&#233;tersbourg, que jai re&#231;u hier, Sloukhi, les Bruits. Ces Bruits paraissent depuis quelques mois; et comme jaime beaucoup les bruits, je my suis abonn&#233;e, et me voici bien servie en fait de bruits. Cest ici, &#224; cet endroit, tenez, lisez.


Et elle tendit &#224; Aliocha un journal qui se trouvait sous loreiller.


Elle n&#233;tait pas affect&#233;e, mais comme abattue, et, en effet, tout sembrouillait peut-&#234;tre dans sa t&#234;te. Lentrefilet &#233;tait caract&#233;ristique et devait assur&#233;ment limpressionner; mais, par bonheur, elle &#233;tait alors incapable de se concentrer sur un point et pouvait dans un instant oublier m&#234;me le journal et passer &#224; autre chose. Quant au retentissement de cette triste affaire dans la Russie enti&#232;re, Aliocha le connaissait depuis longtemps, et Dieu sait les nouvelles bizarres quil avait eu loccasion de lire depuis deux mois, parmi dautres v&#233;ridiques, sur son fr&#232;re, sur les Karamazov, et sur lui-m&#234;me. On disait m&#234;me dans un journal queffray&#233; par le crime de son fr&#232;re, il s&#233;tait fait moine et reclus; ailleurs, on d&#233;mentait ce bruit en affirmant, au contraire, quen compagnie du starets Zosime, il avait fractur&#233; la caisse du monast&#232;re et pris la fuite. Lentrefilet paru dans le journal Sloukhi &#233;tait intitul&#233;: On nous &#233;crit de Skotoprigonievsk [[171]: #_ftnref171 La signification approximative de ce mot est: March&#233; aux bestiaux.] (h&#233;las! ainsi sappelle notre petite ville, je lai cach&#233; longtemps) &#224; propos du proc&#232;s Karamazov. Il &#233;tait court et le nom de Mme Khokhlakov ny figurait pas. On racontait seulement que le criminel quon sappr&#234;tait &#224; juger avec une telle solennit&#233;, capitaine en retraite, dallures insolentes, fain&#233;ant et partisan du servage, avait des intrigues amoureuses, influen&#231;ait surtout quelques dames &#224; qui leur solitude pesait. Lune delles, une veuve qui sennuyait et affectait la jeunesse, bien que m&#232;re dune grande fille s&#233;tait amourach&#233;e de lui au point de lui offrir, deux heures avant le crime, trois mille roubles pour partir en sa compagnie aux mines dor. Mais le sc&#233;l&#233;rat avait mieux aim&#233; tuer son p&#232;re pour lui voler ces trois mille roubles, comptant sur limpunit&#233;, que promener en Sib&#233;rie les charmes quadrag&#233;naires de la dame. Cette correspondance badine se terminait, comme il convient, par une noble indignation contre limmoralit&#233; du parricide et du servage. Apr&#232;s avoir lu avec curiosit&#233;, Aliocha plia la feuille quil rendit &#224; Mme Khokhlakov.


Eh bien! nest-ce pas moi? Cest moi, en effet, qui, une heure auparavant, lui ai conseill&#233; les mines dor, et tout &#224; coup des charmes quadrag&#233;naires! Mais &#233;tait-ce dans ce dessein? Il la fait expr&#232;s. Que le Souverain Juge lui pardonne cette calomnie comme je la lui pardonne moi-m&#234;me, mais cest savez-vous qui? Cest votre ami Rakitine.


Peut-&#234;tre, fit Aliocha, bien que je naie rien entendu dire &#224; ce sujet.


Cest lui, sans aucun doute! Car je lai chass&#233;! Vous connaissez donc cette histoire?


Je sais que vous lavez pri&#233; de cesser ses visites &#224; lavenir, mais pour quelle raison au juste, je ne lai pas su par vous tout au moins.


Vous lavez donc appris par lui! Alors, il d&#233;blat&#232;re contre moi?


Oui; il d&#233;blat&#232;re contre tout le monde, dailleurs. Mais lui non plus ne ma pas dit pourquoi vous laviez cong&#233;di&#233;! Du reste, je le rencontre fort rarement. Nous ne sommes pas amis.


Eh bien, je vais tout vous raconter et, malgr&#233; tout, je me repens, parce quil y a un point sur lequel je suis peut-&#234;tre coupable moi-m&#234;me. Un point tout &#224; fait insignifiant, dailleurs. Voyez, mon cher (Mme Khokhlakov prit un air enjou&#233;, eut un sourire &#233;nigmatique), voyez-vous, je soup&#231;onne pardonnez-moi, je vous parle comme une m&#232;re Oh! non, non, au contraire, je madresse &#224; vous comme &#224; mon p&#232;re car la m&#232;re na rien &#224; voir ici Enfin, cest &#233;gal, comme au starets Zosime en confession, et cest tout &#224; fait juste: je vous ai appel&#233; tout &#224; lheure asc&#232;te Eh bien, voil&#224;, ce pauvre jeune homme, votre ami Rakitine (mon Dieu je ne puis me f&#226;cher contre lui), bref, cet &#233;tourdi, figurez-vous quil savisa, je crois, de samouracher de moi. Je ne men aper&#231;us que par la suite, mais au d&#233;but, cest-&#224;-dire il y a un mois, il vint me voir plus souvent, presque tous les jours, car nous nous connaissions auparavant. Je ne me doutais de rien et tout &#224; coup, ce fut comme un trait de lumi&#232;re. Vous savez quil y a deux mois jai commenc&#233; &#224; recevoir ce gentil et modeste jeune homme, Piotr Ilitch Perkhotine, qui est fonctionnaire ici. Vous lavez rencontr&#233; plus dune fois. Nest-ce pas quil a du m&#233;rite, quil est toujours bien mis, et, en g&#233;n&#233;ral, jaime la jeunesse, Aliocha, quand elle a de la modestie, du talent, comme vous; cest presque un homme d&#201;tat, il parle fort bien, je le recommanderai &#224; qui de droit. Cest un futur diplomate. Dans cette affreuse journ&#233;e, il ma presque sauv&#233;e de la mort en venant me trouver la nuit. Quant &#224; votre ami Rakitine, il sam&#232;ne toujours avec ses gros souliers quil tra&#238;ne sur le tapis Bref, il se mit &#224; faire des allusions; une fois, en parlant, il me serra la main tr&#232;s fort. Cest depuis ce moment que jai mal au pied. Il avait d&#233;j&#224; rencontr&#233; Piotr Ilitch chez moi, et le croiriez-vous, il le d&#233;nigrait sans cesse, sacharnait contre lui je ne sais pourquoi. Je me contentais de les observer tous les deux, pour voir comment ils sarrangeraient, tout en riant &#224; part moi. Un jour que je me trouvais seule, assise ou plut&#244;t d&#233;j&#224; &#233;tendue, Mikha&#239;l Ivanovitch vint me voir et, imaginez-vous, mapporta des vers fort courts, o&#249; il d&#233;crivait mon pied malade. Attendez, comment est-ce?


Ce petit pied charmant

Est un peu souffrant


ou quelque chose comme &#231;a, je ne puis me rappeler ces vers, je les ai l&#224;, je vous les montrerai plus tard; ils sont ravissants, et il ny est pas question de mon pied seulement; ils sont moraux, avec une pointe d&#233;licieuse, que jai dailleurs oubli&#233;e, bref dignes de figurer dans un album. Naturellement, je le remerciai, il parut flatt&#233;. Je navais pas fini que Piotr Ilitch entra. Mikha&#239;l Ivanovitch devint sombre comme la nuit. Je voyais bien que Piotr Ilitch le g&#234;nait, car il voulait certainement dire quelque chose apr&#232;s les vers, je le pressentais, et lautre entra juste &#224; ce moment. Je montrai les vers &#224; Piotr Ilitch sans lui nommer lauteur. Mais je suis bien persuad&#233;e quil devina toute de suite, bien quil le nie jusqu&#224; pr&#233;sent. Piotr Ilitch &#233;clata de rire, se mit &#224; critiquer: de m&#233;chants vers, dit-il, &#233;crits par un s&#233;minariste, et avec quelle t&#233;m&#233;rit&#233;! Cest alors que votre ami, au lieu den rire, devint furieux. Mon Dieu, je crus quils allaient se battre: Cest moi, dit-il, lauteur. Je les ai &#233;crits par plaisanterie, car je tiens pour ridicule de faire des vers Seulement, les miens sont bons. On veut &#233;lever une statue &#224; Pouchkine pour avoir chant&#233; les pieds des femmes [[172]: #_ftnref172 Cest surtout dans le premier chapitre dEug&#232;ne Oni&#233;guine (1823) que Pouchkine a un peu trop chant&#233; les jolis pieds f&#233;minins.]; mes vers &#224; moi ont une teinte morale; vous-m&#234;me n&#234;tes quun r&#233;actionnaire r&#233;fractaire &#224; lhumanit&#233;, au progr&#232;s, &#233;tranger au mouvement des id&#233;es, un rond-de-cuir, un preneur de pots-de-vin! Alors je me mis &#224; crier, &#224; les supplier. Piotr Ilitch, vous le savez, na pas froid aux yeux; il prit une attitude fort digne, le regarda ironiquement et lui fit des excuses: Je ne savais pas, dit-il; sinon je me serais exprim&#233; autrement, jaurais lou&#233; vos vers Les po&#232;tes sont une engeance irritable. Bref, des railleries d&#233;bit&#233;es du ton le plus s&#233;rieux. Lui-m&#234;me ma avou&#233; ensuite quil raillait, moi je my &#233;tais laiss&#233; prendre. Je songeais alors, &#233;tendue comme maintenant: dois-je ou non chasser Mikha&#239;l Ivanovitch pour son intemp&#233;rance de langage envers mon h&#244;te? Le croiriez-vous, j&#233;tais l&#224; &#233;tendue, les yeux ferm&#233;s, sans parvenir &#224; me d&#233;cider; je me tourmentais, mon c&#339;ur battait: crierai-je ou ne crierai-je pas? Une voix me disait: crie, et lautre: ne crie pas! &#192; peine eus-je entendu cette autre voix que je me mis &#224; crier; puis je m&#233;vanouis. Naturellement ce fut une sc&#232;ne bruyante. Tout &#224; coup, je me suis lev&#233;e, et jai dit &#224; Mikha&#239;l Ivanovitch: Je regrette beaucoup, mais je ne veux plus vous voir chez moi. Voil&#224; comment je lai mis &#224; la porte. Ah, Alex&#233;i Fiodorovitch, je sais bien que jai mal agi; je mentais, je n&#233;tais nullement f&#226;ch&#233;e contre lui, mais soudain, il me sembla que ce serait tr&#232;s bien, cette sc&#232;ne Seulement, le croiriez-vous, cette sc&#232;ne &#233;tait pourtant naturelle, car je pleurais vraiment, et jai m&#234;me pleur&#233; quelques jours apr&#232;s encore, enfin je finis par tout oublier, une fois, apr&#232;s d&#233;jeuner. Il avait cess&#233; ses visites depuis quinze jours; je me demandais: Est-il possible quil ne revienne plus? C&#233;tait hier, et voil&#224; que dans la soir&#233;e on mapporte ces Bruits. Je lus et demeurai bouche b&#233;e: de qui &#233;tait-ce? De lui! sit&#244;t rentr&#233;, il avait griffonn&#233; &#231;a pour lenvoyer au journal, qui la publi&#233;. Aliocha, je bavarde &#224; tort et &#224; travers, mais cest plus fort que moi!


Il faut que jarrive &#224; temps chez mon fr&#232;re, balbutia Aliocha.


Pr&#233;cis&#233;ment, pr&#233;cis&#233;ment! &#199;a me rappelle tout! Dites-moi, quest-ce que lobsession?


Quelle obsession? demanda Aliocha surpris.


Lobsession judiciaire. Une obsession qui fait tout pardonner. Quoi que vous ayez commis, on vous pardonne.


&#192; propos de quoi dites-vous cela?


Voici pourquoi; cette Katia Ah! cest une charmante cr&#233;ature, mais jignore de qui elle est &#233;prise. Elle est venue lautre jour, et je nai rien pu savoir. Dautant plus quelle se borne maintenant &#224; des g&#233;n&#233;ralit&#233;s, elle ne me parle que de ma sant&#233;, elle affecte m&#234;me un certain ton, et je me suis dit: Soit, que le bon Dieu te b&#233;nisse! Ah! &#192; propos de cette obsession, ce docteur est arriv&#233;. Vous le savez s&#251;rement, cest vous qui lavez fait venir, cest-&#224;-dire, pas vous, mais Katia. Toujours Katia! Eh bien, voici: un individu est normal, mais tout &#224; coup il a une obsession; il est lucide, se rend compte de ses actes, cependant il subit lobsession. Eh bien, cest ce qui est arriv&#233; s&#251;rement &#224; Dmitri Fiodorovitch. Cest une d&#233;couverte et un bienfait de la justice nouvelle. Ce docteur est venu, il ma questionn&#233;e sur le fameux soir, enfin, sur les mines dor: Comment &#233;tait alors laccus&#233;? En &#233;tat dobsession, bien s&#251;r; il s&#233;criait: De largent, de largent, donnez-moi trois mille roubles, puis soudain il est all&#233; assassiner. Je ne veux pas, disait-il, je ne veux pas tuer; pourtant il la fait. Aussi on lui pardonnera &#224; cause de cette r&#233;sistance, bien quil ait tu&#233;.


Mais il na pas tu&#233;, interrompit un peu brusquement Aliocha, dont lagitation et limpatience grandissaient.


Je sais, cest le vieux Grigori qui a tu&#233;.


Comment, Grigori?


Mais oui, cest Grigori. Il est rest&#233; &#233;vanoui apr&#232;s avoir &#233;t&#233; frapp&#233; par Dmitri Fiodorovitch, puis il sest lev&#233; et, voyant la porte ouverte, il est all&#233; tuer Fiodor Pavlovitch.


Mais pourquoi, pourquoi?


Sous lempire dune obsession. En revenant &#224; lui, apr&#232;s avoir &#233;t&#233; frapp&#233; &#224; la t&#234;te, lobsession lui a fait commettre ce crime; il pr&#233;tend quil na pas tu&#233;, peut-&#234;tre ne sen souvient-il pas. Seulement, voyez-vous, mieux vaudrait que Dmitri Fiodorovitch e&#251;t tu&#233;. Oui, quoique je parle de Grigori, cest s&#251;rement Dmitri qui a fait le coup, et &#231;a vaut mieux, beaucoup mieux. Ce nest pas que japprouve le meurtre dun p&#232;re par son fils; les enfants, au contraire, doivent respecter les parents; pourtant, mieux vaut que ce soit lui, car alors vous naurez pas &#224; vous d&#233;soler, puisquil a tu&#233; inconsciemment, ou plut&#244;t consciemment, mais sans savoir comment cest arriv&#233;. On doit lacquitter; ce sera humain, cela fera ressortir les bienfaits de la justice nouvelle. Je nen savais rien, on dit que cest d&#233;j&#224; ancien; d&#232;s que je lappris hier, je fus si frapp&#233;e que je voulais vous envoyer chercher. Si on lacquitte, je linviterai aussit&#244;t &#224; d&#238;ner, je r&#233;unirai des connaissances et nous boirons &#224; la sant&#233; des nouveaux juges. Je ne pense pas quil soit dangereux; dailleurs il y aura du monde, on pourra toujours lemmener sil fait le m&#233;chant. Plus tard, il pourra &#234;tre juge de paix ou quelque chose de ce genre, car les meilleurs juges sont ceux qui ont eu des malheurs. Surtout, qui na pas son obsession maintenant? vous, moi, tout le monde, et combien dexemples: un individu est en train de chanter une romance, tout &#224; coup quelque chose lui d&#233;pla&#238;t, il prend un pistolet, vous tue le premier venu et on lacquitte. Je lai lu r&#233;cemment, tous les docteurs lont confirm&#233;. Ils confirment tout, maintenant. Pensez donc, Lise a une obsession! elle ma fait pleurer hier et avant-hier: aujourdhui, jai devin&#233; que c&#233;tait une simple obsession. Oh! Lise me fait beaucoup de peine! Je crois quelle a perdu lesprit. Pourquoi vous a-t-elle fait venir? Ou bien &#234;tes-vous venu de vous-m&#234;me?


Elle ma fait venir et je vais la trouver, d&#233;clara Aliocha en se levant dun air r&#233;solu.


Ah! cher Alex&#233;i Fiodorovitch, voil&#224; peut-&#234;tre lessentiel, s&#233;cria en pleurant Mme Khokhlakov. Dieu mest t&#233;moin que je vous confie sinc&#232;rement Lise, et &#231;a ne fait rien quelle vous ait appel&#233; &#224; mon insu. Quant &#224; votre fr&#232;re Ivan, excusez-moi, mais je ne puis lui confier si facilement ma fille, bien que je le consid&#232;re toujours comme le plus chevaleresque des jeunes gens. Imaginez-vous quil est venu voir Lise et que je nen savais rien.


Comment? Quand cela? dit Aliocha stup&#233;fait. Il ne s&#233;tait pas rassis.


Je vais tout vous dire. Cest peut-&#234;tre pour cela que je vous ai fait appeler, je ne men souviens plus. Ivan Fiodorovitch est venu me voir deux fois depuis son retour de Moscou: la premi&#232;re, pour me faire une visite en qualit&#233; de connaissance; la seconde, r&#233;cemment. Katia se trouvait chez moi, il entra en lapprenant. Bien entendu, je ne pr&#233;tendais pas &#224; de fr&#233;quentes visites de sa part, connaissant ses tracas, vous comprenez, cette affaire et la mort terrible de votre papa[[173]: #_ftnref173 En fran&#231;ais dans le texte.]; mais japprends tout &#224; coup quil est venu de nouveau, il y a six jours, pas chez moi mais chez Lise, o&#249; il est rest&#233; cinq minutes. Je lai appris trois jours apr&#232;s par Glaphyre; &#231;a ma frapp&#233;e. Jappelle aussit&#244;t Lise qui se met &#224; rire: il pensait, dit-elle, que vous dormiez, il est venu me demander de vos nouvelles. Cest &#231;a, bien s&#251;r. Seulement Lise, Lise, mon Dieu, quelle peine elle me fait! Figurez-vous quune nuit, c&#233;tait il y a quatre jours, apr&#232;s votre visite, elle a eu une crise de nerfs, des cris, des g&#233;missements Pourquoi nai-je jamais de crises de nerfs, moi? Le lendemain, le surlendemain, nouvelle attaque, et, hier, cette obsession. Elle me crie tout &#224; coup: Je d&#233;teste Ivan Fiodorovitch, jexige que vous ne le receviez plus, que vous lui interdisiez la maison! Je demeurai stup&#233;faite et lui r&#233;pliquai: Pour quelle raison cong&#233;dier un jeune homme si m&#233;ritant, si instruit, et de plus si malheureux, car toutes ces histoires, cest plut&#244;t un malheur quautre chose, nest-ce pas? Elle &#233;clata de rire &#224; mes paroles, dune fa&#231;on blessante. Je fus contente, pensant lavoir divertie et que les crises cesseraient; dailleurs, je voulais moi-m&#234;me cong&#233;dier Ivan Fiodorovitch pour ses &#233;tranges visites sans mon consentement et lui demander des explications. Ce matin, voil&#224; qu&#224; son r&#233;veil, Lise sest f&#226;ch&#233;e contre Julie et m&#234;me quelle la frapp&#233;e au visage. Cest monstrueux, nest-ce pas? Moi qui dis vous &#224; mes femmes de chambre. Une heure apr&#232;s, elle embrassait Julie et lui baisait les pieds. Elle me fit dire quelle ne viendrait pas, quelle ne voulait plus venir chez moi dor&#233;navant, et lorsque je me tra&#238;nai chez elle, elle me couvrit de baisers en pleurant, puis me poussa dehors sans dire un mot, de sorte que je nai rien pu savoir. Maintenant, cher Alex&#233;i Fiodorovitch, je mets tout mon espoir en vous; ma destin&#233;e est sans doute entre vos mains. Je vous prie daller voir Lise, d&#233;lucider tout cela, comme vous seul savez le faire, et de venir me raconter, &#224; moi, la m&#232;re; car, vous comprenez, je mourrai vraiment, si tout cela continue, ou je me sauverai de la maison. Je nen puis plus; jai de la patience, mais je peux la perdre et alors alors ce sera terrible. Ah! mon Dieu, enfin, Piotr Ilitch! s&#233;cria Mme Khokhlakov, radieuse, en voyant entrer Piotr Ilitch Perkhotine. Vous &#234;tes bien en retard! Eh bien, asseyez-vous, parlez, que dit cet avocat? O&#249; allez-vous, Alex&#233;i Fiodorovitch?


Chez Lise.


Ah! oui. Noubliez pas, je vous en supplie, ce que je vous ai demand&#233;. Il sagit de ma destin&#233;e!


Certainement non, si toutefois cest possible car je suis tellement en retard, murmura Aliocha en se retirant.


Non, venez sans faute, et pas si cest possible, sinon je mourrai! cria derri&#232;re lui Mme Khokhlakov.


Aliocha avait d&#233;j&#224; disparu.



III. Un Diablotin

Il trouva Lise &#224; moiti&#233; allong&#233;e dans le fauteuil o&#249; on la portait quand elle ne pouvait pas encore marcher. Elle ne se leva pas &#224; son entr&#233;e, mais son regard per&#231;ant un peu enflamm&#233; le traversa. Aliocha fut frapp&#233; du changement qui s&#233;tait op&#233;r&#233; en elle durant ces trois jours; elle avait m&#234;me maigri. Elle ne lui tendit pas la main. Il effleura ses doigts fr&#234;les, immobiles sur sa robe, et sassit en face delle, sans mot dire.


Je sais que vous &#234;tes press&#233; daller &#224; la prison, prof&#233;ra brusquement Lise; maman vous a retenu deux heures, elle vient de vous parler de Julie et de moi.


Comment le savez-vous?


Jai &#233;cout&#233;. Quavez-vous &#224; me regarder? Si &#231;a me pla&#238;t, j&#233;coute, il ny a pas de mal &#224; &#231;a. Je ne demande pas pardon pour si peu.


Il y a quelque chose qui vous affecte?


Au contraire, je me sens tr&#232;s bien. Tout &#224; lheure je songeais, pour la dixi&#232;me fois, comme jai bien fait de reprendre ma parole et de ne pas devenir votre femme. Vous ne convenez pas comme mari; si je vous &#233;pouse et que je vous charge de porter un billet &#224; mon amoureux, vous feriez la commission, vous rapporteriez m&#234;me la r&#233;ponse. Et &#224; quarante ans, vous porteriez encore des billets de ce genre.


Elle se mit &#224; rire.


Il y a en vous quelque chose de m&#233;chant et, en m&#234;me temps, ding&#233;nu, dit Aliocha en souriant.


Cest par ing&#233;nuit&#233; que je nai pas honte devant vous. Non seulement je nai pas, mais je ne veux pas avoir honte. Aliocha, pourquoi est-ce que je ne vous respecte pas? Je vous aime beaucoup, mais je ne vous respecte pas. Sinon, je ne vous parlerais pas sans honte, nest-ce pas?


En effet.


Croyez-vous que je naie pas honte devant vous?


Non, je ne le crois pas.


Lise rit de nouveau nerveusement; elle parlait vite.


Jai envoy&#233; des bonbons &#224; votre fr&#232;re Dmitri, &#224; la prison. Aliocha, si vous saviez comme vous &#234;tes gentil! Je vous aimerai beaucoup pour mavoir permis si vite de ne pas vous aimer.


Pourquoi mavez-vous fait venir aujourdhui, Lise?


Je voulais vous faire part dun d&#233;sir. Je veux que quelquun me fasse souffrir, quil m&#233;pouse, puis me torture, me trompe et sen aille. Je ne veux pas &#234;tre heureuse.


Vous &#234;tes &#233;prise du d&#233;sordre?


Oui, je veux le d&#233;sordre. Je veux mettre le feu &#224; la maison. Je me repr&#233;sente tr&#232;s bien la chose: je men vais en cachette, tout &#224; fait en cachette, mettre le feu; on sefforce de l&#233;teindre; la maison br&#251;le, je sais et je me tais. Ah! que cest b&#234;te! quelle horreur!


Elle fit un geste de d&#233;go&#251;t.


Vous vivez richement, dit Aliocha &#224; voix basse.


Vaut-il donc mieux vivre pauvre?


Oui.


Cest votre d&#233;funt moine qui vous racontait &#231;a. Ce nest pas vrai. Que je sois riche et tous les autres pauvres, je mangerai des bonbons, je boirai de la cr&#232;me, et je nen donnerai &#224; personne! Ah! ne parlez pas, ne dites rien (elle fit un geste, bien quAliocha ne&#251;t pas ouvert la bouche), vous mavez d&#233;j&#224; dit tout &#231;a auparavant, je le sais par c&#339;ur. Cest ennuyeux. Si je suis pauvre, je tuerai quelquun, peut-&#234;tre m&#234;me tuerai-je &#233;tant riche. Pourquoi me g&#234;ner? Savez-vous, je veux moissonner, moissonner les bl&#233;s. Je serai votre femme, vous deviendrez un paysan, un vrai paysan; nous aurons un poulain, voulez-vous? Vous connaissez Kalganov?


Oui.


Il r&#234;ve en marchant. Il dit: &#192; quoi bon vivre? mieux vaut r&#234;ver. On peut r&#234;ver les choses les plus gaies; mais la vie, cest lennui. Il se mariera bient&#244;t, il ma fait, &#224; moi aussi, une d&#233;claration. Vous savez fouetter un sabot?


Oui.


Eh bien, il est comme un sabot; il faut le mettre en mouvement, le lancer et le fouetter. Si je l&#233;pouse, je le lancerai toute ma vie. Vous navez pas honte de rester avec moi?


Non.


Vous &#234;tes tr&#232;s f&#226;ch&#233; que je ne parle pas des choses saintes. Je ne veux pas &#234;tre sainte. Comment punit-on dans lautre monde le plus grand p&#233;ch&#233;? Vous devez le savoir au juste.


Dieu condamne, dit Aliocha en la regardant fixement.


Cest ce que je veux. Jarriverais, on me condamnerait, je leur rirais au nez &#224; tous. Je veux absolument mettre le feu &#224; la maison, Aliocha, &#224; notre maison; vous ne me croyez pas?


Pourquoi donc? Il y a des enfants qui, &#224; douze ans, ont tr&#232;s envie de mettre le feu &#224; quelque chose, et ils le font. Cest une sorte de maladie.


Ce nest pas vrai, ce nest pas vrai, il y a bien des enfants comme &#231;a, mais il sagit de tout autre chose.


Vous prenez le mal pour le bien; cest une crise passag&#232;re qui provient peut-&#234;tre de votre ancienne maladie.


Mais vous me m&#233;prisez! Je ne veux pas faire le bien, tout simplement; je veux faire le mal; il ny a l&#224; aucune maladie.


Pourquoi faire le mal?


Pour quil ne reste rien nulle part. Ah! comme ce serait bien! Savez-vous, Aliocha, je pense parfois &#224; faire beaucoup de mal, de vilaines choses, pendant longtemps, en cachette Et tout &#224; coup tous lapprendront, mentoureront, me montreront du doigt; et moi je les regarderai. Cest tr&#232;s agr&#233;able. Pourquoi est-ce si agr&#233;able, Aliocha?


Comme &#231;a. Le besoin d&#233;craser quelque chose de bon, ou, comme vous disiez, de mettre le feu. Cela arrive aussi.


Je ne me contenterai pas de le dire, je le ferai.


Je le crois.


Ah! comme je vous aime pour ces paroles: je le crois. En effet, vous ne mentez pas. Mais vous pensez peut-&#234;tre que je vous dis tout cela expr&#232;s, pour vous taquiner?


Non, je ne le pense pas bien que peut-&#234;tre vous &#233;prouviez ce besoin.


Un peu, oui. Je ne mens jamais devant vous prof&#233;ra-t-elle avec une lueur dans les yeux.


Ce qui frappait surtout Aliocha, c&#233;tait son s&#233;rieux; il ny avait pas lombre de malice ni de badinage sur son visage, alors quautrefois la gaiet&#233; et lenjouement ne la quittaient jamais dans ses minutes les plus s&#233;rieuses.


Il y a des moments o&#249; lhomme aime le crime, prof&#233;ra Aliocha dun air pensif.


Oui, oui, vous avez exprim&#233; mon id&#233;e; on laime, tous laiment, toujours, et non par moments. Savez-vous, il y a eu comme une convention g&#233;n&#233;rale de mensonge &#224; cet &#233;gard, tous mentent depuis lors. Ils pr&#233;tendent ha&#239;r le mal et tous laiment en eux-m&#234;mes.


Et vous continuez &#224; lire de mauvais livres?


Oui. Maman les cache sous son oreiller, mais je les chipe.


Navez-vous pas conscience de vous d&#233;truire?


Je veux me d&#233;truire. Il y a ici un jeune gar&#231;on qui est rest&#233; couch&#233; entre les rails pendant le passage dun train. Veinard! &#201;coutez, on juge maintenant votre fr&#232;re pour avoir tu&#233; son p&#232;re, et tout le monde est content quil lait tu&#233;.


On est content quil ait tu&#233; son p&#232;re?


Oui, tous sont contents. Ils disent que cest affreux, mais, au fond deux-m&#234;mes, ils sont tr&#232;s contents. Moi la premi&#232;re.


Dans vos paroles, il y a un peu de v&#233;rit&#233;, dit doucement Aliocha.


Ah! quelles id&#233;es vous avez, sexclama Lise enthousiasm&#233;e. Et cest un moine! Vous ne pouvez croire combien je vous respecte, Aliocha, parce que vous ne mentez jamais. Ah! il faut que je vous raconte un songe ridicule: je vois parfois, en r&#234;ve, des diables; cest la nuit, je suis dans ma chambre avec une bougie; soudain, des diables surgissent dans tous les coins, sous la table; ils ouvrent la porte; il y en a une foule qui veulent entrer pour me saisir. Et d&#233;j&#224; ils avancent, ils mappr&#233;hendent. Mais je me signe; tous reculent, pris de peur. Ils ne sen vont pas, ils attendent &#224; la porte et dans les coins. Tout &#224; coup, j&#233;prouve une envie folle de blasph&#233;mer, je commence, les voil&#224; qui savancent en foule, tout joyeux; ils mempoignent de nouveau, de nouveau je me signe, tous reculent. Cest tr&#232;s gai, on en perd la respiration.


Moi aussi, jai fait ce r&#234;ve, dit Aliocha.


Est-ce possible? cria Lise &#233;tonn&#233;e. &#201;coutez, Aliocha, ne riez pas, cest tr&#232;s important: se peut-il que deux personnes fassent le m&#234;me r&#234;ve?


Certainement.


Aliocha, je vous dis que cest tr&#232;s important, poursuivit Lise au comble de la surprise. Ce nest pas le r&#234;ve qui importe, mais le fait que vous ayez pu avoir le m&#234;me r&#234;ve que moi. Vous qui ne mentez jamais, ne mentez pas maintenant: est-ce vrai? Vous ne riez pas?


Cest vrai.


Lise, abasourdie, se tut un instant.


Aliocha, venez me voir, venez plus souvent, prof&#233;ra-t-elle dun ton suppliant.


Je viendrai toujours chez vous, toute ma vie, r&#233;pondit-il avec fermet&#233;.


Je ne puis me confier qu&#224; vous, reprit Lise, rien qu&#224; vous dans le monde entier. Je me parle &#224; moi-m&#234;me; et je vous parle encore plus volontiers qu&#224; moi-m&#234;me. Je n&#233;prouve aucune honte devant vous, Aliocha, aucune. Pourquoi cela? Aliocha, est-il vrai qu&#224; P&#226;ques les Juifs volent les enfants et quils les &#233;gorgent?


Je ne sais pas.


Jai un livre o&#249; il est question dun proc&#232;s; on raconte quun Juif a dabord coup&#233; les doigts &#224; un enfant de quatre ans, puis quil la crucifi&#233; contre un mur avec des clous; il d&#233;clara au tribunal que lenfant &#233;tait mort rapidement, au bout de quatre heures. Cest rapide, en effet! Il ne cessait de g&#233;mir, lautre restait l&#224; &#224; le contempler. Cest bien!


Bien?


Oui. Je pense parfois que cest moi qui lai crucifi&#233;. Il est l&#224; suspendu et g&#233;mit, moi je massieds en face de lui et je mange de la compote dananas. Jaime beaucoup cela; et vous?


Aliocha contemplait en silence Lise dont le visage jaune p&#226;le salt&#233;ra soudain, tandis que ses yeux flamboyaient.


Savez-vous quapr&#232;s avoir lu cette histoire, jai sanglot&#233; toute la nuit. Je croyais entendre lenfant crier et g&#233;mir (&#224; quatre ans, on comprend), et cette pens&#233;e de la compote ne me quittait pas. Le matin, jai envoy&#233; une lettre demandant &#224; quelquun de venir me voir sans faute. Il est venu, je lui ai tout racont&#233;, au sujet de lenfant et de la compote, tout, et jai dit: Cest bien. Il sest mis &#224; rire, il a trouv&#233; quen effet c&#233;tait bien. Puis il est parti au bout de cinq minutes. Est-ce quil me m&#233;prisait? Parlez, Aliocha, parlez: me m&#233;prisait-il, oui ou non?


Elle se dressa sur sa couchette, les yeux &#233;tincelants.


Dites-moi, prof&#233;ra Aliocha avec agitation, vous avez vous-m&#234;me fait venir ce quelquun?


Oui.


Vous lui avez envoy&#233; une lettre?


Oui.


Pr&#233;cis&#233;ment pour lui demander cela, &#224; propos de lenfant?


Non, pas du tout. Mais quand il est entr&#233;, je le lui ai demand&#233;. Il ma r&#233;pondu, il sest mis &#224; rire, et puis il est parti.


Il a agi en honn&#234;te homme, dit doucement Aliocha.


Mais il ma m&#233;pris&#233;e? Il a ri.


Non, car lui-m&#234;me croit peut-&#234;tre &#224; la compote dananas. Il est aussi tr&#232;s malade maintenant, Lise.


Oui, il y croit! dit Lise, les yeux &#233;tincelants.


Il ne m&#233;prise personne, poursuivit Aliocha. Seulement, il na confiance en personne. Sil na pas confiance, &#233;videmment, il m&#233;prise.


Par cons&#233;quent, moi aussi?


Vous aussi.


Cest bien, dit Lise rageuse. Quand il est sorti en riant, jai senti que le m&#233;pris avait du bon. Avoir les doigts coup&#233;s comme cet enfant, cest bien; &#234;tre m&#233;pris&#233;, cest bien &#233;galement


Et elle eut, en regardant Aliocha, un mauvais rire.


Savez-vous, Aliocha, je voudrais Sauvez-moi! Elle se dressa, se pencha vers lui, l&#233;treignit. Sauvez-moi! g&#233;mit-elle. Ai-je dit &#224; quelquun au monde ce que je viens de vous dire? Jai dit la v&#233;rit&#233;, la v&#233;rit&#233;! Je me tuerai, car tout me d&#233;go&#251;te! Je ne veux plus vivre! Tout minspire du d&#233;go&#251;t, tout! Aliocha, pourquoi ne maimez-vous pas, pas du tout?


Mais si, je vous aime! r&#233;pondit Aliocha avec chaleur.


Est-ce que vous me pleurerez?


Oui.


Non parce que jai refus&#233; d&#234;tre votre femme, mais en g&#233;n&#233;ral?


Oui.


Merci! Je nai besoin que de vos larmes. Et que les autres me torturent, me foulent au pied, tous, tous, sans excepter personne! Car je naime personne. Vous entendez, per-sonne! Au contraire, je les hais! Allez voir votre fr&#232;re, Aliocha, il est temps!


Elle desserra son &#233;treinte.


Comment vous laisser dans cet &#233;tat? prof&#233;ra Aliocha presque effray&#233;.


Allez voir votre fr&#232;re; il se fait tard, on ne vous laissera plus entrer. Allez, voici votre chapeau! Embrassez Mitia, allez, allez!


Elle poussa presque de force Aliocha vers la porte. Il la regardait avec une douloureuse perplexit&#233;, lorsquil sentit dans sa main droite un billet pli&#233;, cachet&#233;. Il lut ladresse: Ivan Fiodorovitch Karamazov. Il jeta un coup d&#339;il rapide &#224; Lise. Elle avait un visage presque mena&#231;ant.


Ne manquez pas de le lui remettre, ordonna-t-elle avec exaltation, toute tremblante, aujourdhui, tout de suite! Sinon, je mempoisonnerai! Cest pour &#231;a que je vous ai fait venir!


Et elle lui claqua la porte au nez. Aliocha mit la lettre dans sa poche et se dirigea vers lescalier, sans entrer chez Mme Khokhlakov, quil avait m&#234;me oubli&#233;e. D&#232;s quil se fut &#233;loign&#233;, Lise entrouvrit la porte, mit son doigt dans la fente et le serra de toutes ses forces en fermant. Au bout de quelques secondes, ayant retir&#233; sa main, elle alla lentement sasseoir dans le fauteuil, examina avec attention son doigt noirci et le sang qui avait jailli sous longle. Ses l&#232;vres tremblaient et elle murmura rapidement:


Vile, vile, vile, vile!



IV. Lhymne et le secret

Il &#233;tait d&#233;j&#224; tard (et les jours sont courts en novembre) quand Aliocha sonna &#224; la porte de la prison. La nuit tombait. Mais il savait quon le laisserait entrer sans difficult&#233;. Dans notre petite ville, il en va comme partout. Au d&#233;but, sans doute, une fois linstruction termin&#233;e, les entrevues de Mitia avec ses parents ou quelques autres personnes &#233;taient entour&#233;es de certaines formalit&#233;s n&#233;cessaires; mais, par la suite, on fit exception pour certains visiteurs. Ce fut au point que, parfois, les entrevues avec le prisonnier avaient lieu presque en t&#234;te &#224; t&#234;te. Dailleurs, ces privil&#233;gi&#233;s &#233;taient peu nombreux: Grouchegnka, Aliocha et Rakitine. Lispravnik Mikha&#239;l Makarovitch &#233;tait bien dispos&#233; pour la jeune femme. Le bonhomme regrettait davoir cri&#233; contre elle &#224; Mokro&#239;&#233;. Ensuite, une fois au courant, il avait tout &#224; fait chang&#233; dopinion &#224; son &#233;gard. Et, chose &#233;trange, bien quil f&#251;t persuad&#233; de la culpabilit&#233; de Mitia, depuis son arrestation il devenait plus indulgent pour lui: C&#233;tait peut-&#234;tre une bonne nature, mais livresse et le d&#233;sordre lont perdu! Une sorte de piti&#233; avait succ&#233;d&#233; chez lui &#224; lhorreur du d&#233;but. Quant &#224; Aliocha, lispravnik laimait beaucoup et le connaissait depuis longtemps. Rakitine, qui avait pris lhabitude de visiter fr&#233;quemment le prisonnier, &#233;tait tr&#232;s li&#233; avec les demoiselles de lispravnik, comme il les appelait; de plus, il donnait des le&#231;ons chez linspecteur de la prison, vieillard d&#233;bonnaire, quoique militaire rigide. Aliocha connaissait bien, et depuis longtemps, cet inspecteur, qui aimait &#224; causer avec lui de la sagesse supr&#234;me. Le vieillard respectait et m&#234;me craignait Ivan Fiodorovitch, surtout ses raisonnements, bien que lui-m&#234;me f&#251;t grand philosophe, &#224; sa mani&#232;re bien entendu; mais il &#233;prouvait pour Aliocha une sympathie invincible. Depuis un an, il &#233;tudiait les &#201;vangiles apocryphes et faisait part &#224; chaque instant de ses impressions &#224; son jeune ami. Autrefois, il allait m&#234;me le voir au monast&#232;re et discutait des heures enti&#232;res avec lui et les religieux. Bref, si Aliocha arrivait en retard &#224; la prison, il navait qu&#224; passer chez lui et laffaire sarrangeait. De plus, le personnel, jusquau dernier gardien, &#233;tait accoutum&#233; &#224; lui. Le factionnaire ne faisait naturellement pas de difficult&#233;s, pourvu quon e&#251;t une autorisation. Quand on demandait Mitia, celui-ci descendait toujours au parloir. En entrant, Aliocha rencontra Rakitine qui prenait cong&#233; de son fr&#232;re. Tous deux parlaient haut. Mitia, en le reconduisant, riait beaucoup, et lautre paraissait bougonner. Rakitine, surtout les derniers temps, naimait pas &#224; rencontrer Aliocha; il ne lui parlait gu&#232;re et le saluait m&#234;me avec raideur. En le voyant entrer, il fron&#231;a les sourcils, d&#233;tourna les yeux, parut fort occup&#233; &#224; boutonner son pardessus chaud au col de fourrure. Puis il se mit &#224; chercher son parapluie.


Pourvu que je noublie rien! fit-il pour dire quelque chose.


Surtout, noublie pas ce qui nest pas &#224; toi! dit Mitia en riant.


Rakitine prit feu aussit&#244;t.


Recommande cela &#224; tes Karamazov, race dexploiteurs, mais pas &#224; Rakitine! s&#233;cria-t-il tremblant de col&#232;re.


Quest-ce qui te prend? Je plaisantais Ils sont tous ainsi, dit-il &#224; Aliocha en d&#233;signant Rakitine qui sortait rapidement: il riait, il &#233;tait gai, et le voil&#224; qui semporte! Il ne ta m&#234;me pas salu&#233;. &#202;tes-vous brouill&#233;s? Pourquoi viens-tu si tard? Je tai attendu toute la journ&#233;e avec impatience. &#199;a ne fait rien. Nous allons nous rattraper.


Pourquoi vient-il si souvent te voir? Tu tes li&#233; avec lui?


Pas pr&#233;cis&#233;ment. Cest un salaud! Il me prend pour un mis&#233;rable. Surtout, il nentend pas la plaisanterie. Cest une &#226;me s&#232;che, il me rappelle les murs de la prison, tels que je les vis en arrivant. Mais il nest pas b&#234;te Eh bien, Alex&#233;i, je suis perdu maintenant!


Il sassit sur un banc, indiqua une place aupr&#232;s de lui &#224; Aliocha.


Oui, cest demain le jugement. Nas-tu vraiment aucun espoir, fr&#232;re?


De quoi parles-tu? fit Mitia, le regard vague. Ah! oui, du jugement. Bagatelle que cela. Parlons de lessentiel. Oui, on me juge demain, mais ce nest pas ce qui ma fait dire que je suis perdu. Je ne crains pas pour ma t&#234;te, seulement ce quil y a dedans est perdu. Pourquoi me regardes-tu dun air d&#233;sapprobateur?


De quoi parles-tu, Mitia?


Des id&#233;es, des id&#233;es. L&#233;thique! Quest-ce que l&#233;thique?


L&#233;thique? dit Aliocha surpris.


Oui, une science, laquelle?


Il y a, en effet, une science comme &#231;a Seulement je ne puis pas texpliquer, je lavoue.


Rakitine le sait, lui. Il est tr&#232;s savant, lanimal! Il ne se fera pas moine. Il veut aller &#224; P&#233;tersbourg faire de la critique, mais &#224; tendance morale. Eh bien, il peut se rendre utile, devenir quelquun. Cest un ambitieux! Au diable l&#233;thique! Je suis perdu, Alex&#233;i, homme de Dieu! Je taime plus que tous. Mon c&#339;ur bat en pensant &#224; toi. Quest-ce que cest que Carl Bernard?


Carl Bernard?


Non, pas Carl, Claude Bernard. Un chimiste, nest-ce pas?


Jai entendu dire que cest un savant, je nen sais pas davantage.


Au diable! je nen sais rien non plus. Cest probablement quelque mis&#233;rable, ce sont tous des mis&#233;rables. Mais Rakitine ira loin. Il se faufile partout, cest un Bernard en son genre. Oh! ces Bernards, ils foisonnent.


Mais quas-tu donc?


Il veut &#233;crire un article sur moi et d&#233;buter ainsi dans la litt&#233;rature; voil&#224; pourquoi il vient me voir, lui-m&#234;me me la d&#233;clar&#233;. Un article &#224; th&#232;se: Il devait tuer, cest une victime du milieu, etc. Il y aura, dit-il, une teinte de socialisme. Soit, je men moque! Il naime pas Ivan, il le d&#233;teste; tu ne lui es pas sympathique non plus. Je ne le chasse pas, il a de lesprit, mais quel orgueil! Je lui disais tout &#224; lheure: Les Karamazov ne sont pas des mis&#233;rables, ce sont des philosophes, comme tous les vrais Russes; mais toi, malgr&#233; ton savoir, tu nes pas un philosophe, tu nes quun manant. Il a ri m&#233;chamment. Et moi dajouter: de opinionibus non est disputandum. Moi aussi, je suis classique, conclut Mitia en &#233;clatant de rire.


Mais, pourquoi te crois-tu perdu?


Pourquoi je suis perdu? Hum, au fond si lon prend lensemble, je regrette Dieu, voil&#224;.


Que veux-tu dire?


Figure-toi quil y a dans la t&#234;te, cest-&#224;-dire dans le cerveau, des nerfs Ces nerfs ont des fibres, et d&#232;s quelles vibrent Tu vois, je regarde quelque chose, comme &#231;a, et elles vibrent, ces fibres et aussit&#244;t quelles vibrent, il se forme une image, pas tout de suite, mais au bout dun instant, dune seconde, et il se forme un moment non pas un moment, je radote mais un objet ou une action; voil&#224; comment seffectue la perception. La pens&#233;e vient ensuite parce que jai des fibres, et nullement parce que jai une &#226;me et que je suis cr&#233;&#233; &#224; limage de Dieu; quelle sottise! Mikha&#239;l mexpliquait &#231;a, hier encore, &#231;a me br&#251;lait. Quelle belle chose que la science, Aliocha! Lhomme se transforme, je le comprends Pourtant, je regrette Dieu!


Cest d&#233;j&#224; bien, dit Aliocha.


Que je regrette Dieu? La chimie, fr&#232;re, la chimie! Mille excuses, votre R&#233;v&#233;rence, &#233;cartez-vous un peu, cest la chimie qui passe! Il naime pas Dieu, Rakitine; oh! non, il ne laime pas! Cest leur point faible &#224; tous, mais ils le cachent, ils mentent. Eh bien, exposeras-tu ces id&#233;es dans tes articles? lui ai-je demand&#233;. Non, on ne me laissera pas faire, reprit-il en riant. Mais alors, que deviendra lhomme, sans Dieu et sans immortalit&#233;? Tout est permis, par cons&#233;quent, tout est licite?  Ne le savais-tu pas? Tout est permis &#224; un homme desprit, il se tire toujours daffaire. Mais toi, tu as tu&#233;, tu tes fait pincer, et maintenant tu pourris sur la paille. Voil&#224; ce quil me dit, le salaud. Autrefois, des cochons pareils, je les flanquais &#224; la porte; &#224; pr&#233;sent, je les &#233;coute. Dailleurs, il dit des choses sens&#233;es, et il &#233;crit bien. Il a commenc&#233;, il y a huit jours, &#224; me lire un article; jai not&#233; trois lignes, attends, les voici.


Mitia tira vivement de sa poche un papier et lut: Pour r&#233;soudre cette question, il faut mettre sa personne en opposition avec son activit&#233;.


Comprends-tu &#231;a?


Non, je ne comprends pas, dit Aliocha.


Il regardait Mitia et l&#233;coutait avec curiosit&#233;.


Moi non plus. Ce nest pas clair, mais cest spirituel. Tous, dit-il, &#233;crivent comme &#231;a maintenant; &#231;a tient au milieu Il fait aussi des vers, le coquin. Il a chant&#233; les pieds de la Khokhlakov, ha! ha!


Jen ai entendu parler, dit Aliocha.


Oui, mais connais-tu les vers?


Non.


Je les ai, je vais te les lire. Tu ne sais pas, cest toute une histoire. La canaille! Il y a trois semaines, il a imagin&#233; de me taquiner: Tu tes fait pincer comme un imb&#233;cile, pour trois mille roubles, moi je vais en r&#233;colter cent cinquante mille; j&#233;pouse une veuve et je vais acheter une maison &#224; P&#233;tersbourg. Il me raconta quil faisait la cour &#224; la Khokhlakov; elle navait gu&#232;re desprit dans sa jeunesse et &#224; quarante ans il ne lui en restait plus du tout. Oui, elle est fort sensible, me dit-il, cest comme &#231;a que je laurai. Je l&#233;pouse, je lemm&#232;ne &#224; P&#233;tersbourg, je vais fonder un journal. Et leau lui venait &#224; la bouche, pas &#224; cause de la Khokhlakov bien s&#251;r, mais &#224; cause des cent cinquante mille roubles. Il &#233;tait s&#251;r de lui, il venait me voir tous les jours. Elle faiblit, me disait-il radieux. Et voil&#224; quon la mis &#224; la porte; Perkhotine lui a donn&#233; un croc-en-jambe, bravo! Jembrasserais volontiers cette dinde pour lavoir cong&#233;di&#233;. Cest alors quil avait fait ces vers. Pour la premi&#232;re fois, me dit-il, je mabaisse &#224; &#233;crire des vers, pour s&#233;duire, donc pour une &#339;uvre utile. En possession de la fortune dune sotte, je puis me rendre utile &#224; la soci&#233;t&#233;. Lutilit&#233; publique sert dexcuse &#224; toutes les bassesses de ces gens-l&#224;! Et pourtant, pr&#233;tend-il, j&#233;cris mieux que Pouchkine, car jai su exprimer, dans des vers badins, ma tristesse civique. Je comprends ce quil dit de Pouchkine: pourquoi sest-il born&#233; &#224; d&#233;crire des pieds, sil avait vraiment du talent? Comme il &#233;tait fier de ses vers, lanimal! Ah! lamour-propre des po&#232;tes! Pour le r&#233;tablissement du pied de lobjet aim&#233;, voil&#224; le titre quil a imagin&#233;, le fol&#226;tre!


Il cause du tourment

Ce petit pied charmant.

Les docteurs le font souffrir

Sous pr&#233;texte de le gu&#233;rir.


Ce nest pas les pieds que je plains,

Pouchkine peut les chanter;

Cest la t&#234;te que je plains,

La t&#234;te rebelle aux id&#233;es.


Elle commen&#231;ait &#224; comprendre

Quand le pied vint la g&#234;ner.

Ah! que ce pied gu&#233;risse vite,

Alors la t&#234;te comprendra!


Cest un salaud, mais ses vers ont de lenjouement! Et il y a m&#234;l&#233; vraiment une tristesse civique. Il &#233;tait furieux de se voir cong&#233;di&#233;. Il grin&#231;ait des dents.


Il sest d&#233;j&#224; veng&#233;, dit Aliocha. Il a &#233;crit un article sur Mme Khokhlakov.


Et Aliocha lui raconta ce qui avait paru dans le journal les Bruits.


Cest lui, confirma Mitia en fron&#231;ant les sourcils, cest bien lui! Ces articles je sais combien dinfamie a-t-on d&#233;j&#224; &#233;crites, sur Groucha, par exemple! Et sur Katia, aussi Hum!


Il marcha &#224; travers la chambre dun air soucieux.


Fr&#232;re, je ne puis rester longtemps, dit Aliocha apr&#232;s un silence. Demain est un jour terrible pour toi! Le jugement de Dieu va saccomplir; et je m&#233;tonne quau lieu de choses s&#233;rieuses tu parles de bagatelles


Non, ne t&#233;tonne pas. Dois-je parler de ce chien puant? De lassassin? Assez caus&#233; de lui! Quil ne soit plus question de Smerdiakov, ce puant fils dune puante! Dieu le ch&#226;tiera, tu verras!


Il sapprocha dAliocha, lembrassa avec &#233;motion. Ses yeux &#233;tincelaient.


Rakitine ne comprendrait pas cela, mais toi, tu comprendras tout: cest pourquoi je tattendais avec impatience. Vois-tu, je voulais depuis longtemps te dire bien des choses, dans ces murs d&#233;grad&#233;s, mais je taisais lessentiel, le moment ne me paraissant pas encore venu. Jai attendu la derni&#232;re heure pour m&#233;pancher. Fr&#232;re, jai senti na&#238;tre en moi, depuis mon arrestation, un nouvel &#234;tre; un homme nouveau est ressuscit&#233;! Il existait en moi, mais jamais il ne se serait r&#233;v&#233;l&#233; sans le coup de foudre. Quest-ce que &#231;a peut me faire de piocher pendant vingt ans dans les mines, &#231;a ne meffraie pas, mais je crains autre chose, maintenant: que cet homme ressuscit&#233; se retire de moi! On peut trouver aussi dans les mines, chez un for&#231;at et un assassin, un c&#339;ur dhomme et sentendre avec lui, car l&#224;-bas aussi on peut aimer, vivre et souffrir! On peut ranimer le c&#339;ur engourdi dun for&#231;at, le soigner, ramener enfin du repaire &#224; la lumi&#232;re une &#226;me grande, r&#233;g&#233;n&#233;r&#233;e par la souffrance, ressusciter un h&#233;ros! Il y en a des centaines et nous sommes tous coupables envers eux. Pourquoi ai-je r&#234;v&#233; alors du petiot, &#224; un tel moment! C&#233;tait une proph&#233;tie. Jirai pour le petiot. Car tous sont coupables envers tous. Tous sont des petiots, il y a de grands, et de petits enfants. Jirai pour eux, il faut que quelquun se d&#233;voue pour tous. Je nai pas tu&#233; mon p&#232;re, mais jaccepte lexpiation. Cest ici, dans ces murs d&#233;grad&#233;s, que jai eu conscience de tout cela. Il y en a beaucoup, des centaines sous terre, le marteau &#224; la main. Oui, nous serons &#224; la cha&#238;ne, priv&#233;s de libert&#233;, mais dans notre douleur nous ressusciterons &#224; la joie, sans laquelle lhomme ne peut vivre ni Dieu exister, car cest lui qui la donne, cest l&#224; son grand privil&#232;ge. Seigneur, que lhomme se consume en pri&#232;re! Comment vivrai-je sous terre sans Dieu? Il ment, Rakitine; si lon chasse Dieu de la terre, nous le rencontrerons sous terre! Un for&#231;at ne peut se passer de Dieu, encore moins quun homme libre! Et alors nous, les hommes souterrains, nous ferons monter des entrailles de la terre un hymne tragique au Dieu de la joie! Vive Dieu et sa joie divine! Je laime!


Mitia, en d&#233;bitant cette tirade bizarre, suffoquait presque. Il &#233;tait p&#226;le, ses l&#232;vres tremblaient, des larmes lui coulaient des yeux.


Non, la vie est pleine, la vie d&#233;borde m&#234;me sous terre! Tu ne peux croire, Alex&#233;i, comme je veux vivre maintenant, &#224; quel point la soif de lexistence sest empar&#233;e de moi, pr&#233;cis&#233;ment dans ces murs d&#233;grad&#233;s! Rakitine ne comprend pas cela, il ne songe qu&#224; b&#226;tir une maison, &#224; y mettre des locataires, mais je tattendais. Quest-ce que la souffrance? Je ne la crains pas, f&#251;t-elle infinie, alors que jadis je la craignais. Il se peut que je ne r&#233;ponde rien &#224; laudience Avec la force que je sens en moi, je me crois en &#233;tat de surmonter toutes les souffrances, pourvu que je puisse me dire &#224; chaque instant: je suis! Dans les tourments, crisp&#233; par la torture, je suis! Attach&#233; au pilori, jexiste encore, je vois le soleil, et si je ne le vois pas, je sais quil luit. Et savoir cela, cest d&#233;j&#224; toute la vie. Aliocha, mon ch&#233;rubin, la philosophie me tue, que le diable lemporte! Notre fr&#232;re Ivan


Quoi, Ivan? interrompit Aliocha, mais Mitia nentendit pas.


Vois-tu, autrefois, je navais pas tous ces doutes, je les recelais en moi. Cest justement peut-&#234;tre parce que des id&#233;es inconnues bouillonnaient en moi que je me grisais, me battais, memportais; c&#233;tait pour les dompter, les &#233;craser. Ivan nest pas comme Rakitine, il cache ses pens&#233;es; cest un sphinx, il se tait toujours. Mais Dieu me tourmente, je ne pense qu&#224; cela. Que faire, si Dieu nexiste pas, si Rakitine a raison de pr&#233;tendre que cest une id&#233;e forg&#233;e par lhumanit&#233;? Dans ce cas, lhomme serait le roi de la terre, de lunivers. Tr&#232;s bien! Seulement, comment sera-t-il vertueux sans Dieu? Je me le demande. En effet, qui lhomme aimera-t-il? &#192; qui chantera-t-il des hymnes de reconnaissance? Rakitine rit. Il dit quon peut aimer lhumanit&#233; sans Dieu. Ce morveux peut laffirmer, moi je ne puis le comprendre. La vie est facile pour Rakitine: Occupe-toi plut&#244;t, me disait-il aujourdhui, de lextension des droits civiques, ou demp&#234;cher la hausse de la viande; de cette fa&#231;on, tu serviras mieux lhumanit&#233; et tu laimeras davantage que par toute la philosophie. &#192; quoi je lui ai r&#233;pondu: Toi-m&#234;me, ne croyant pas en Dieu, tu hausserais le prix de la viande, le cas &#233;ch&#233;ant, et tu gagnerais un rouble sur un kopek! Il sest f&#226;ch&#233;. En effet, quest-ce que la vertu? R&#233;ponds-moi, Alex&#233;i. Je ne me repr&#233;sente pas la vertu comme un Chinois, cest donc une chose relative? Lest-elle, oui ou non? Question insidieuse! Tu ne riras pas si je te dis quelle ma emp&#234;ch&#233; de dormir durant deux nuits. Je m&#233;tonne quon puisse vivre sans y penser. Vanit&#233;! Pour Ivan, il ny a pas de Dieu. Il a une id&#233;e. Une id&#233;e qui me d&#233;passe. Mais il ne la dit pas. Il doit &#234;tre franc-ma&#231;on. Je lai questionn&#233;, pas de r&#233;ponse. Jaurais voulu boire de leau de sa source, il se tait. Une fois seulement il a parl&#233;.


Qua-t-il dit?


Je lui demandais: Alors, tout est permis? Il fron&#231;a les sourcils: Fiodor Pavlovitch, notre p&#232;re, dit-il, &#233;tait une crapule, mais il raisonnait juste. Voil&#224; ses paroles. Cest plus net que Rakitine.


Oui, dit Aliocha avec amertume. Quand est-il venu?


Nous y reviendrons. Je ne tai presque pas parl&#233; dIvan jusqu&#224; pr&#233;sent. Jai attendu jusqu&#224; la fin. Une fois la pi&#232;ce termin&#233;e et le jugement prononc&#233;, je te raconterai tout. Il y a une chose terrible, pour laquelle tu seras mon juge. Mais maintenant, plus un mot l&#224;-dessus. Tu parles du jugement de demain; le croirais-tu, je ne sais rien.


Tu as parl&#233; &#224; cet avocat?


Oui, mais &#224; quoi bon? Je lui ai tout racont&#233;. Un suave fripon de la capitale, un Bernard! Il ne croit pas un mot de ce que je lui dis. Il pense que je suis coupable, je le vois bien! Alors, pourquoi &#234;tes-vous venu me d&#233;fendre? lui ai-je demand&#233;. Je me fiche de ces gens-l&#224;! Et les m&#233;decins voudraient me faire passer pour fou. Je ne le permettrai pas! Catherine Ivanovna veut remplir son devoir jusquau bout. Avec raideur! (Mitia eut un sourire amer.) Elle est cruelle comme une chatte. Elle sait que jai dit &#224; Mokro&#239;&#233; quelle avait de grandes col&#232;res! On le lui a r&#233;p&#233;t&#233;. Oui, les d&#233;positions se sont multipli&#233;es &#224; linfini. Grigori maintient ses dires; il est honn&#234;te, mais sot. Il y a beaucoup de gens honn&#234;tes par b&#234;tise. Cest une id&#233;e de Rakitine. Grigori mest hostile. Il vaudrait mieux avoir telle personne pour ennemi que pour ami. Je dis cela &#224; propos de Catherine Ivanovna. Jai bien peur quelle ne parle &#224; laudience du salut jusqu&#224; terre quelle me f&#238;t lorsque je lui pr&#234;tai les quatre mille cinq cents roubles! Elle voudra sacquitter jusquau dernier sou. Je ne veux pas de ses sacrifices. Jen aurai honte &#224; laudience! Va la trouver, Aliocha, demande-lui de nen pas parler. Serait-ce impossible? Tant pis, je le supporterai! Je ne la plains pas. Cest elle qui le veut. Le voleur naura que ce quil m&#233;rite. Je ferai un discours, Alex&#233;i. (Il eut de nouveau un sourire amer.) Seulement seulement, il y a Groucha, Seigneur! Pourquoi souffre-t-elle tant, maintenant? s&#233;cria-t-il avec des larmes. Cela me tue de penser &#224; elle. Elle &#233;tait l&#224;, tant&#244;t


Elle ma tout racont&#233;. Tu lui as fait beaucoup de peine aujourdhui.


Je sais. Quel maudit caract&#232;re que le mien! Je lui ai fait une sc&#232;ne de jalousie. Javais du regret quand elle est partie, je lai embrass&#233;e. Je ne lui ai pas demand&#233; pardon.


Pourquoi?


Mitia se mit &#224; rire gaiement.


Que Dieu te pr&#233;serve, mon cher, de jamais demander pardon &#224; la femme que tu aimes! Surtout &#224; la femme que tu aimes, et quels que soient tes torts envers elle! Car la femme, fr&#232;re, qui diable sait ce que cest? Moi, en tout cas, je les connais, les femmes! Essaie donc de reconna&#238;tre tes torts: Cest ma faute, pardon, excuse-moi, tu essuieras une gr&#234;le de reproches! Jamais un pardon franc, simple; elle commencera par thumilier, tavilir, elle te reprochera des torts imaginaires, et alors seulement te pardonnera. La meilleure dentre elles ne te fera pas gr&#226;ce des plus petites choses. Telle est la f&#233;rocit&#233; de toutes les femmes sans exception, de ces anges sans lesquels nous ne pourrions vivre! Vois-tu, mon bien cher, je le dis franchement: tout homme convenable doit &#234;tre sous la pantoufle dune femme. Cest ma conviction, ou plut&#244;t mon sentiment. Lhomme doit &#234;tre g&#233;n&#233;reux; cela ne rabaisse pas, m&#234;me un h&#233;ros, m&#234;me C&#233;sar. Mais ne demande jamais pardon, &#224; aucun prix. Rappelle-toi cette maxime, elle vient de ton fr&#232;re Mitia que les femmes ont perdu. Non, je r&#233;parerai mes torts envers Grouchegnka sans lui demander pardon. Je la v&#233;n&#232;re, Alex&#233;i, mais elle ne le remarque pas; je ne laime jamais assez &#224; son id&#233;e. Elle me fait souffrir avec cet amour. Auparavant, je souffrais de ses d&#233;tours perfides, maintenant nous ne faisons plus quune &#226;me et par elle je suis devenu un homme. Resterons-nous ensemble? Sinon, je mourrai de jalousie Jen r&#234;ve d&#233;j&#224; chaque jour Que ta-t-elle dit de moi?


Aliocha lui r&#233;p&#233;ta les propos de Grouchegnka. Mitia &#233;couta attentivement et demeura satisfait.


Alors, elle nest pas f&#226;ch&#233;e que je sois jaloux. Voil&#224; bien la femme! Jai moi-m&#234;me le c&#339;ur dur. Jaime ces natures-l&#224;, bien que je ne supporte pas la jalousie! Nous en viendrons aux mains, mais je laimerai toujours. Est-ce que les for&#231;ats peuvent se marier? Je ne puis vivre sans elle


Mitia marcha dans la chambre, les sourcils fronc&#233;s. On ny voyait presque plus. Tout &#224; coup, il parut soucieux.


Alors, elle dit quil y a un secret? Une conspiration &#224; trois contre elle, avec Katka? Eh bien, non, ce nest pas cela. Grouchegnka sest tromp&#233;e comme une sotte. Aliocha, ch&#233;ri, tant pis Je vais te d&#233;voiler notre secret.


Mitia regarda de tous c&#244;t&#233;s, sapprocha dAliocha, se mit &#224; lui parler &#224; voix basse, bien quen r&#233;alit&#233; personne ne p&#251;t les entendre; le vieux gardien sommeillait sur un banc, les soldats de service &#233;taient trop &#233;loign&#233;s.


Je vais te r&#233;v&#233;ler notre secret, dit-il &#224; la h&#226;te. Je laurais fait ensuite, car puis-je prendre une d&#233;cision sans toi? Tu es tout pour moi. Ivan nous est sup&#233;rieur, mais tu vaux mieux que lui. Toi seul d&#233;cideras. Peut-&#234;tre m&#234;me es-tu sup&#233;rieur &#224; Ivan. Vois-tu, cest un cas de conscience, une affaire si importante que je ne puis la r&#233;soudre moi-m&#234;me, sans ton conseil. Toutefois, cest encore trop t&#244;t pour se prononcer, il faut attendre le jugement; tu d&#233;cideras ensuite de mon sort. Maintenant, contente-toi de m&#233;couter, mais ne dis rien. Je texposerai seulement lid&#233;e, en laissant de c&#244;t&#233; les d&#233;tails. Mais pas de questions, ne bouge pas, cest entendu? Et tes yeux que joubliais! Jy lirai ta d&#233;cision, m&#234;me si tu ne parles pas. Oh! jai peur! &#201;coute, Aliocha: Ivan me propose de menfuir. Je passe sur les d&#233;tails; tout est pr&#233;vu, tout peut sarranger. Tais-toi. En Am&#233;rique, avec Groucha, car je ne puis vivre sans elle Et si on ne la laisse pas me suivre? Est-ce que les for&#231;ats peuvent se marier? Ivan dit que non. Que ferais-je sans Groucha, sous terre, avec mon marteau? Il ne servirait qu&#224; me fracasser la t&#234;te! Mais, dun autre c&#244;t&#233;, la conscience? Je me d&#233;robe &#224; la souffrance, je me d&#233;tourne de la voie de purification qui soffrait &#224; moi. Ivan dit quen Am&#233;rique, avec de la bonne volont&#233;, on peut se rendre plus utile que dans les mines. Mais que devient alors notre hymne souterrain? LAm&#233;rique, cest encore de la vanit&#233;! Et il y a aussi, je pense, bien de la malhonn&#234;tet&#233; &#224; fuir en Am&#233;rique. J&#233;chappe &#224; lexpiation! Voil&#224; pourquoi je te dis, Aliocha, que toi seul peux comprendre cela; pour les autres, tout ce que je tai dit de lhymne, ce sont des b&#234;tises, du d&#233;lire. On me traitera de fou ou dimb&#233;cile. Or, je ne suis ni lun ni lautre. Ivan aussi comprend lhymne, pour s&#251;r, mais il se tait; il ny croit pas. Ne parle pas, ne parle pas; je vois &#224; ton regard que tu as d&#233;j&#224; d&#233;cid&#233;. &#201;pargne-moi, je ne puis vivre sans Groucha; attends jusquau jugement.


Mitia acheva dun air &#233;gar&#233;. Il tenait Aliocha par les &#233;paules, le fixait de son regard avide, enflamm&#233;.


Les for&#231;ats peuvent-ils se marier? r&#233;p&#233;ta-t-il pour la troisi&#232;me fois dune voix suppliante.


Aliocha, tr&#232;s &#233;mu, &#233;coutait avec une profonde surprise.


Dis-moi, demanda-t-il, est-ce quIvan insiste beaucoup? Qui a eu le premier cette id&#233;e?


Cest lui, il insiste! Je ne le voyais pas, il est venu tout &#224; coup, il y a huit jours, et a commenc&#233; par l&#224;. Il ne propose pas, il ordonne. Il ne doute pas de mon ob&#233;issance, bien que je lui aie ouvert mon c&#339;ur comme &#224; toi et parl&#233; de lhymne. Il ma expos&#233; son plan, jy reviendrai. Il le veut ardemment. Et surtout, il moffre de largent: dix mille roubles pour fuir, vingt mille en Am&#233;rique; il pr&#233;tend quon peut tr&#232;s bien organiser la fuite avec dix mille roubles.


Et il ta recommand&#233; de ne pas men parler?


&#192; personne, et surtout pas &#224; toi. Il a peur que tu ne sois comme ma conscience vivante. Ne lui dis pas que je tai mis au courant, je ten prie!


Tu as raison, il est impossible de d&#233;cider avant la sentence. Apr&#232;s le jugement, tu verras toi-m&#234;me; il y aura en toi une homme nouveau qui d&#233;cidera.


Un homme nouveau, ou un Bernard, qui d&#233;cidera en Bernard! Il me semble que je suis, moi aussi, un vil Bernard, dit Mitia avec un sourire amer.


Est-il possible, fr&#232;re, que tu nesp&#232;res pas te justifier demain?


Mitia haussa les &#233;paules, secoua la t&#234;te n&#233;gativement.


Aliocha, dit-il soudain, il est temps que tu partes. Je viens dentendre linspecteur dans la cour, il va venir ici, nous sommes en retard, cest du d&#233;sordre. Embrasse-moi vite, fais sur moi le signe de la croix pour le calvaire de demain


Ils s&#233;treignirent et sembrass&#232;rent.


Ivan lui-m&#234;me, qui me propose de fuir, croit que jai tu&#233;.


Un triste sourire se dessina sur ses l&#232;vres.


Le lui as-tu demand&#233;?


Non. Je voulais le lui demander, mais je nen ai pas eu la force. Dailleurs, je lai compris &#224; son regard. Alors adieu!


Ils sembrass&#232;rent encore. Aliocha allait sortir quand Mitia le rappela.


Tiens-toi devant moi, comme &#231;a.


Il prit de nouveau Aliocha par les &#233;paules. Son visage devint fort p&#226;le, ses l&#232;vres se contract&#232;rent, son regard sondait son fr&#232;re.


Aliocha, dis-moi toute la v&#233;rit&#233;, comme devant Dieu. Crois-tu que jai tu&#233;? La v&#233;rit&#233; enti&#232;re, ne mens pas!


Aliocha chancela, eut un serrement de c&#339;ur.


Assez! Que dis-tu? murmura-t-il comme &#233;gar&#233;.


Toute la v&#233;rit&#233;, ne mens pas!


Je nai jamais cru un seul instant que tu sois un assassin, s&#233;cria dune voix tremblante Aliocha, qui leva la main comme pour prendre Dieu &#224; t&#233;moin.


Une expression de bonheur se peignit sur le visage de Mitia.


Merci, dit-il en soupirant, comme apr&#232;s un &#233;vanouissement. Tu mas r&#233;g&#233;n&#233;r&#233; Le crois-tu, jusqu&#224; pr&#233;sent je craignais de te le demander, &#224; toi, &#224; toi! Va-ten, maintenant, va-ten! Tu mas donn&#233; des forces pour demain, que Dieu te b&#233;nisse! Retire-toi, aime Ivan!


Aliocha sortit tout en larmes. Une pareille m&#233;fiance de la part de Mitia, m&#234;me envers lui, r&#233;v&#233;lait un d&#233;sespoir quil ne&#251;t jamais soup&#231;onn&#233; si profond chez son malheureux fr&#232;re. Une infinie compassion sempara de lui. Il &#233;tait navr&#233;. Aime Ivan! Il se rappela soudain ces derni&#232;res paroles de Mitia. Il allait pr&#233;cis&#233;ment chez Ivan, quil voulait voir depuis le matin. Ivan linqui&#233;tait autant que Mitia, et maintenant plus que jamais, apr&#232;s cette entrevue.



V. Ce nest pas toi!

Pour aller chez son fr&#232;re, il devait passer devant la maison o&#249; habitait Catherine Ivanovna. Les fen&#234;tres &#233;taient &#233;clair&#233;es. Il sarr&#234;ta, r&#233;solut dentrer. Il navait pas vu Catherine depuis plus dune semaine et pensa quIvan &#233;tait peut-&#234;tre chez elle, surtout &#224; la veille dun tel jour. Dans lescalier, faiblement &#233;clair&#233; par une lanterne chinoise, il croisa un homme en qui il reconnut son fr&#232;re.


Ah! ce nest que toi, dit s&#232;chement Ivan Fiodorovitch. Adieu. Tu vas chez elle?


Oui.


Je ne te le conseille pas. Elle est agit&#233;e, tu la troubleras encore davantage.


Non, non, cria une voix en haut de lescalier. Alex&#233;i Fiodorovitch, vous venez de le voir?


Oui, je lai vu.


Est-ce quil me fait dire quelque chose? Entrez, Aliocha, et vous aussi, Ivan Fiodorovitch, remontez. Vous entendez?


La voix de Katia &#233;tait si imp&#233;rieuse quIvan, apr&#232;s un instant dh&#233;sitation, se d&#233;cida &#224; remonter avec Aliocha.


Elle &#233;coutait! murmura-t-il &#224; part soi, avec agitation, mais Aliocha lentendit.


Permettez-moi de garder mon pardessus, dit Ivan en entrant au salon, je ne resterai quune minute.


Asseyez-vous, Alex&#233;i Fiodorovitch, dit Catherine Ivanovna qui resta debout.


Elle navait gu&#232;re chang&#233;, mais ses yeux sombres brillaient dune lueur mauvaise. Aliocha se rappela plus tard quelle lui avait paru particuli&#232;rement belle &#224; cet instant.


Quest-ce quil me fait dire?


Ceci seulement, dit Aliocha en la regardant en face: que vous vous m&#233;nagiez et ne parliez pas &#224; laudience de ce qui (il h&#233;sita un peu) sest pass&#233; entre vous lors de votre premi&#232;re rencontre.


Ah! mon salut jusqu&#224; terre pour le remercier de largent! dit-elle avec un rire amer. Craint-il pour lui ou pour moi? Qui veut-il que je m&#233;nage: lui ou moi? Parlez, Alex&#233;i Fiodorovitch.


Aliocha la regardait avec attention, seffor&#231;ant de la comprendre.


Vous et lui.


Cest cela, dit-elle m&#233;chamment, et elle rougit. Vous ne me connaissez pas encore, Alex&#233;i Fiodorovitch. Moi non plus, je ne me connais pas. Peut-&#234;tre me d&#233;testerez-vous, apr&#232;s linterrogatoire de demain.


Vous d&#233;poserez avec loyaut&#233;, dit Aliocha, cest tout ce quil faut.


La femme nest pas toujours loyale. Il y a une heure, je craignais le contact de ce monstre, comme celui dun reptile Cependant il est toujours pour moi un &#234;tre humain. Mais est-il un assassin? Est-ce lui qui a tu&#233;? s&#233;cria-t-elle en se tournant vers Ivan.  Aliocha comprit aussit&#244;t quelle lui avait d&#233;j&#224; pos&#233; cette question avant son arriv&#233;e, pour la centi&#232;me fois peut-&#234;tre, et quils s&#233;taient querell&#233;s  Je suis all&#233;e voir Smerdiakov Cest toi qui mas persuad&#233;e quil est un parricide. Je tai cru!


Ivan eut un rire g&#234;n&#233;. Aliocha tressaillit en entendant ce toi. Il ne soup&#231;onnait pas de telles relations.


Eh bien, en voil&#224; assez, trancha Ivan. Je men vais. &#192; demain.


Il sortit, se dirigea vers lescalier. Catherine Ivanovna saisit imp&#233;rieusement les mains dAliocha.


Suivez-le! Renseignez-le! Ne le laissez pas seul un instant. Il est fou. Vous ne savez pas quil est devenu fou? Il a la fi&#232;vre chaude, le m&#233;decin me la dit. Allez, courez


Aliocha se pr&#233;cipita &#224; la suite dIvan Fiodorovitch qui navait pas encore fait cinquante pas.


Que veux-tu? dit-il en se retournant vers Aliocha. Elle ta dit de me suivre, parce que je suis fou. Je sais cela par c&#339;ur, ajouta-t-il avec irritation.


Elle se trompe, bien s&#251;r, mais elle a raison de pr&#233;tendre que tu es malade. Je texaminais tout &#224; lheure, tu as le visage d&#233;fait, Ivan.


Ivan marchait toujours, Aliocha le suivait.


Sais-tu, Alex&#233;i Fiodorovitch, comment on devient fou? demanda Ivan dun ton calme o&#249; per&#231;ait la curiosit&#233;.


Non, je lignore, je pense quil y a bien des genres de folie.


Peut-on sapercevoir soi-m&#234;me quon devient fou?


Je pense quon ne peut pas sobserver en pareil cas r&#233;pondit Aliocha surpris.


Ivan se tut un instant.


Si tu veux causer avec moi, changeons de conversation, dit-il tout &#224; coup.


De peur de loublier, voici une lettre pour toi, dit timidement Aliocha en lui tendant la lettre de Lise.


Ils approchaient dun r&#233;verb&#232;re. Ivan reconnut l&#233;criture.


Ah! cest de ce diablotin!


Il eut un rire m&#233;chant et, sans la d&#233;cacheter, la d&#233;chira en morceaux qui s&#233;parpill&#232;rent au vent.


&#199;a na pas encore seize ans et &#231;a soffre d&#233;j&#224;, dit-il dun ton m&#233;prisant.


Comment soffre-t-elle? sexclama Aliocha.


Parbleu, comme les femmes corrompues.


Que dis-tu l&#224;, Ivan? protesta Aliocha avec douleur. Cest une enfant, tu insultes une enfant! Elle aussi est tr&#232;s malade, peut-&#234;tre quelle aussi deviendra folle. Je devais te remettre sa lettre Je voulais, au contraire, que tu mexpliques pour la sauver.


Je nai rien &#224; texpliquer. Si cest une enfant, je ne suis pas sa nourrice. Tais-toi, Alex&#233;i, ninsiste pas. Je ne pense m&#234;me pas &#224; elle.


Il y eut un nouveau silence.


Elle va prier la Vierge toute la nuit pour savoir ce quelle doit faire demain, reprit-il dun ton m&#233;chant.


Tu tu parles de Catherine Ivanovna?


Oui. Para&#238;tra-t-elle pour sauver Mitia ou pour le perdre? Elle priera pour &#234;tre &#233;clair&#233;e. Elle ne sait pas encore, vois-tu, nayant pas eu le temps de se pr&#233;parer. Encore une qui me prend pour une nourrice; elle veut que je la berce.


Catherine Ivanovna taime, fr&#232;re, fit tristement Aliocha.


Cest possible. Mais, &#224; moi, elle ne me pla&#238;t pas.


Elle souffre. Pourquoi alors lui dire parfois des paroles qui lui donnent de lespoir? poursuivit timidement Aliocha; je sais que tu las fait, pardonne-moi de te parler ainsi.


Je ne puis faire ce quil faudrait, rompre et lui parler &#224; c&#339;ur ouvert! dit Ivan avec emportement. Il faut attendre que lassassin soit jug&#233;. Si je romps avec elle maintenant, elle perdra demain, par vengeance, ce mis&#233;rable, car elle le hait et elle en a conscience. Nous sommes en plein mensonge! Tant quelle conserve de lespoir, elle ne perdra pas ce monstre, sachant que je veux le sauver. Ah! quand cette maudite sentence sera-t-elle prononc&#233;e!


Les mots d assassin et de monstre avaient douloureusement impressionn&#233; Aliocha.


Mais comment pourrait-elle perdre notre Mitia? En quoi sa d&#233;position est-elle &#224; craindre?


Tu ne le sais pas encore. Elle a entre les mains une lettre de Mitia qui prouve p&#233;remptoirement sa culpabilit&#233;.


Cest impossible! s&#233;cria Aliocha.


Comment, impossible! Je lai lue moi-m&#234;me.


Pareille lettre ne peut exister, r&#233;p&#233;ta Aliocha avec fougue, car ce nest pas Mitia lassassin. Ce nest pas lui qui a tu&#233; notre p&#232;re.


Qui donc a tu&#233;, dapr&#232;s vous? demanda-t-il froidement. (Il y avait de larrogance dans sa voix.)


Tu le sais bien, dit Aliocha dun ton p&#233;n&#233;trant.


Qui? Cette fable sur cet idiot, cet &#233;pileptique de Smerdiakov?


Tu le sais bien laissa &#233;chapper Aliocha &#224; bout de forces. (Il haletait, tremblait.)


Mais qui donc, qui? cria Ivan rageur. (Il n&#233;tait plus ma&#238;tre de lui.)


Je ne sais quune chose, dit Aliocha &#224; voix basse: ce nest pas toi qui a tu&#233; notre p&#232;re.


 Pas toi! Que veux-tu dire?


Ce nest pas toi qui as tu&#233;, pas toi, r&#233;p&#233;ta avec fermet&#233; Aliocha.


Il y eut un silence.


Mais je le sais bien que ce nest pas moi, tu as le d&#233;lire? dit Ivan devenu p&#226;le et d&#233;visageant Aliocha avec un sourire grima&#231;ant.


Ils se trouvaient de nouveau pr&#232;s dun r&#233;verb&#232;re.


Non, Ivan, tu tes dit plusieurs fois que c&#233;tait toi lassassin.


Quand lai-je dit? J&#233;tais &#224; Moscou Quand lai-je dit? r&#233;p&#233;ta Ivan troubl&#233;.


Tu te les dit bien des fois, quand tu restais seul, durant ces deux terribles mois, r&#233;p&#233;ta doucement Aliocha.  Il semblait parler malgr&#233; lui, ob&#233;ir &#224; une ordre imp&#233;rieux.  Tu tes accus&#233;, tu as reconnu que lassassin n&#233;tait autre que toi. Mais tu te trompes, ce nest pas toi, tu mentends, ce nest pas toi! Cest Dieu qui menvoie te le dire.


Tous deux se turent durant une minute. P&#226;les, ils se regardaient dans les yeux. Soudain, Ivan tressaillit, saisit Aliocha par l&#233;paule.


Tu &#233;tais chez moi! chuchota-t-il les dents serr&#233;es. Tu &#233;tais chez moi, la nuit, quand il est venu Avoue-le Tu las vu?


De qui parles-tu, de Mitia? demanda Aliocha qui ne comprenait pas.


Pas de lui, au diable le monstre! vocif&#233;ra Ivan. Est-ce que tu sais quil vient me voir? Comment las-tu appris? parle!


Qui, lui? Jignore de qui tu parles, dit Aliocha effray&#233;.


Non, tu sais sinon comment est-ce que tu tu ne peux pas ne pas savoir


Mais il se retint. Il paraissait m&#233;diter. Un sourire &#233;trange plissait ses l&#232;vres.


Fr&#232;re, reprit Aliocha dune voix tremblante, je tai dit cela parce que tu crois &#224; ma parole, je le sais. Je te lai dit pour toute la vie: ce nest pas toi! Tu entends, pour toute la vie. Et cest Dieu qui ma inspir&#233;, dusses-tu me ha&#239;r d&#233;sormais.


Mais Ivan &#233;tait redevenu ma&#238;tre de lui.


Alex&#233;i Fiodorovitch, dit-il avec un sourire froid, je naime ni les proph&#232;tes, ni les &#233;pileptiques, et encore moins les envoy&#233;s de Dieu, vous le savez bien. D&#232;s &#224; pr&#233;sent, je romps avec vous, et sans doute pour toujours. Je vous prie de me quitter &#224; ce carrefour. Du reste, voici la rue qui m&#232;ne chez vous. Surtout, gardez-vous de venir chez moi aujourdhui, vous entendez?


Il se d&#233;tourna, s&#233;loigna dun pas ferme, sans se retourner.


Fr&#232;re, lui cria Aliocha, sil tarrive quelque chose aujourdhui, pense &#224; moi!


Ivan ne r&#233;pondit pas. Aliocha demeura au carrefour, pr&#232;s du r&#233;verb&#232;re, jusqu&#224; ce que son fr&#232;re e&#251;t disparu dans lobscurit&#233;; il reprit alors lentement le chemin de sa demeure. Ni lui ni Ivan navaient voulu habiter la maison solitaire de Fiodor Pavlovitch. Aliocha louait une chambre meubl&#233;e chez des particuliers. Ivan occupait un appartement spacieux et assez confortable dans laile dune maison appartenant &#224; une dame ais&#233;e, veuve dun fonctionnaire. Il navait pour le servir quune vieille femme sourde, percluse de rhumatismes, qui se couchait et se levait &#224; six heures. Ivan Fiodorovitch &#233;tait devenu tr&#232;s peu exigeant durant ces deux mois et aimait beaucoup rester seul. Il faisait lui-m&#234;me sa chambre et allait rarement dans les autres pi&#232;ces. Arriv&#233; &#224; la porte coch&#232;re et tenant d&#233;j&#224; le cordon de la sonnette, il sarr&#234;ta. Il se sentait secou&#233; dun frisson de col&#232;re. Il l&#226;cha le cordon, cracha de d&#233;pit et se dirigea brusquement &#224; lautre bout de la ville, vers une maisonnette affaiss&#233;e, &#224; une demi-lieue de chez lui. Cest l&#224; quhabitait Marie Kondratievna, lancienne voisine de Fiodor Pavlovitch, qui venait chez lui chercher de la soupe et &#224; laquelle Smerdiakov chantait des chansons en saccompagnant de la guitare. Elle avait vendu sa maison et vivait avec sa m&#232;re dans une sorte dizba; Smerdiakov, malade et presque mourant, s&#233;tait install&#233; chez elles. Cest l&#224; que se rendait maintenant Ivan Fiodorovitch, c&#233;dant &#224; une impulsion soudaine, irr&#233;sistible.



VI. Premi&#232;re entrevue avec Smerdiakov

C&#233;tait la troisi&#232;me fois quIvan Fiodorovitch allait causer avec Smerdiakov, depuis son retour de Moscou. Il lavait vu apr&#232;s le drame, le premier jour de son arriv&#233;e, puis visit&#233; deux semaines apr&#232;s. Mais depuis plus dun mois, il n&#233;tait pas retourn&#233; chez Smerdiakov et ne savait presque rien de lui. Ivan Fiodorovitch &#233;tait revenu de Moscou cinq jours seulement apr&#232;s la mort de son p&#232;re, enterr&#233; la veille. En effet, Aliocha, ignorant ladresse de son fr&#232;re &#224; Moscou, avait recouru &#224; Catherine Ivanovna, qui t&#233;l&#233;graphia &#224; ses parentes, dans lid&#233;e quIvan Fiodorovitch &#233;tait all&#233; les voir d&#232;s son arriv&#233;e. Mais il ne les visita que quatre jours plus tard et, apr&#232;s avoir lu la d&#233;p&#234;che, revint en toute h&#226;te dans notre ville. Il causa dabord avec Aliocha, fut surpris de le voir affirmer linnocence de Mitia et d&#233;signer Smerdiakov comme lassassin, contrairement &#224; lopinion g&#233;n&#233;rale. Apr&#232;s avoir vu lispravnik, le procureur, pris connaissance en d&#233;tail de laccusation et de linterrogatoire, il s&#233;tonna de plus en plus et attribua lopinion dAliocha &#224; son extr&#234;me affection fraternelle. &#192; ce propos, expliquons une fois pour toutes les sentiments dIvan pour son fr&#232;re Dmitri: il ne laimait d&#233;cid&#233;ment pas, la compassion que lui inspirait le malheureux se m&#234;lait &#224; beaucoup de m&#233;pris, voire de d&#233;go&#251;t. Mitia tout entier lui &#233;tait antipathique, m&#234;me physiquement. Quant &#224; lamour qu&#233;prouvait Catherine Ivanovna pour ce triste sire, Ivan sen indignait. Il avait vu Mitia le premier jour de son arriv&#233;e, et cette entrevue avait encore fortifi&#233; sa conviction. Son fr&#232;re &#233;tait alors en proie &#224; une agitation maladive, il parlait beaucoup, mais, distrait et d&#233;sorient&#233;, il sexprimait avec brusquerie, accusait Smerdiakov, sembrouillait terriblement, insistait sur les trois mille roubles vol&#233;s par le d&#233;funt. Cet argent mappartenait, affirmait-il; si m&#234;me je lavais vol&#233;, ce&#251;t &#233;t&#233; juste. Il ne contestait presque pas les charges qui s&#233;levaient contre lui, et sil discutait les faits en sa faveur, c&#233;tait dune fa&#231;on confuse, maladroite, comme sil ne voulait m&#234;me pas se justifier aux yeux dIvan; au contraire, il se f&#226;chait, d&#233;daignait les accusations, s&#233;chauffait, lan&#231;ait des injures. Il se moquait du t&#233;moignage de Grigori relatif &#224; la porte, assurait que c&#233;tait le diable qui lavait ouverte. Mais il ne pouvait expliquer ce fait dune fa&#231;on plausible. Il avait m&#234;me offens&#233; Ivan, lors de cette premi&#232;re entrevue, en lui d&#233;clarant brusquement que ceux qui soutenaient que tout &#233;tait permis navaient le droit ni de le soup&#231;onner ni de linterroger. En somme il s&#233;tait montr&#233; fort peu aimable pour Ivan. Celui-ci, apr&#232;s son entrevue avec Mitia, se rendit aupr&#232;s de Smerdiakov.


D&#233;j&#224;, pendant le trajet en chemin de fer, il avait constamment pens&#233; &#224; Smerdiakov et &#224; leur derni&#232;re conversation la veille de son d&#233;part. Bien des choses le troublaient, lui semblaient suspectes. Mais dans sa d&#233;position au juge dinstruction Ivan avait provisoirement gard&#233; le silence l&#224;-dessus. Il attendait davoir vu Smerdiakov qui se trouvait alors &#224; lh&#244;pital. Aux questions quil leur posa, Herzenstube et le docteur Varvinski, m&#233;decin de lh&#244;pital, r&#233;pondirent cat&#233;goriquement que l&#233;pilepsie de Smerdiakov &#233;tait certifi&#233;e; ils parurent m&#234;me surpris quil leur demand&#226;t: sil ny avait pas eu simulation le jour du drame. Ils lui donn&#232;rent &#224; entendre que c&#233;tait une crise extraordinaire, qui s&#233;tait r&#233;p&#233;t&#233;e durant plusieurs jours, mettant en danger la vie du malade; gr&#226;ce aux mesures prises, on pouvait affirmer quil en r&#233;chapperait, mais peut-&#234;tre, ajouta le docteur Herzenstube, sa raison restera pour longtemps troubl&#233;e, sinon pour toujours. Ivan Fiodorovitch insistant pour savoir sil avait d&#233;j&#224; perdu la raison, on lui r&#233;pondit que sans &#234;tre encore compl&#232;tement fou, il pr&#233;sentait certaines anomalies. Ivan r&#233;solut de sen rendre compte par lui-m&#234;me. Il fut aussit&#244;t admis aupr&#232;s de Smerdiakov qui se trouvait dans une chambre &#224; part, et couch&#233;. Un second lit &#233;tait occup&#233; par un hydropique qui nen avait plus que pour un jour ou deux et ne pouvait g&#234;ner la conversation. Smerdiakov eut un sourire m&#233;fiant et parut m&#234;me intimid&#233; &#224; la vue dIvan Fiodorovitch; du moins celui-ci en eut limpression. Mais cela ne dura quun instant et le reste du temps Smerdiakov l&#233;tonna presque par son calme. La gravit&#233; de son &#233;tat frappa Ivan d&#232;s le premier coup d&#339;il; il &#233;tait tr&#232;s faible, parlait lentement, p&#233;niblement, avait beaucoup maigri et jauni. Durant les vingt minutes que dura lentrevue, il se plaignit sans cesse de maux de t&#234;te et de courbatures dans tous les membres. Son visage deunuque s&#233;tait rapetiss&#233;, les cheveux &#233;bouriff&#233;s aux tempes. Seule, une m&#232;che mince se dressait en guise de toupet. Mais l&#339;il gauche, clignotant et paraissant faire allusion, rappelait lancien Smerdiakov. Ivan se rappela aussit&#244;t la fameuse phrase: Il y a plaisir &#224; causer avec un homme desprit. Il sassit &#224; ses pieds, sur un tabouret. Smerdiakov se remua en geignant, mais garda le silence; il navait pas lair tr&#232;s curieux.


Peux-tu me parler? Je ne te fatiguerai pas trop.


Certainement, marmotta Smerdiakov dune voix faible. Y a-t-il longtemps que vous &#234;tes arriv&#233;? ajouta-t-il avec condescendance, comme pour encourager le visiteur g&#234;n&#233;.


Aujourdhui seulement Je suis venu pour &#233;claircir votre g&#226;chis.


Smerdiakov soupira.


Quas-tu &#224; soupirer, tu savais donc? lan&#231;a Ivan.


Comment ne laurais-je pas su? dit Smerdiakov apr&#232;s un silence. C&#233;tait clair &#224; lavance. Mais comment pr&#233;voir que &#231;a finirait ainsi?


Pas de d&#233;tours! Tu as pr&#233;dit que tu aurais une crise sit&#244;t descendu &#224; la cave; tu as ouvertement d&#233;sign&#233; la cave.


Vous lavez dit dans votre d&#233;position? demanda Smerdiakov avec flegme.


Pas encore, mais je le dirai certainement. Tu me dois des explications, mon cher, et je ne permettrai pas, crois-le bien, que tu te joues de moi!


Pourquoi me jouerais-je de vous, alors que cest en vous seul que jesp&#232;re, comme en Dieu! prof&#233;ra Smerdiakov sans s&#233;mouvoir.


Dabord, je sais quon ne peut pr&#233;voir une crise d&#233;pilepsie. Je me suis renseign&#233;, inutile de ruser. Comment donc as-tu fait pour me pr&#233;dire le jour, lheure et m&#234;me le lieu? Comment pouvais-tu savoir davance que tu aurais une crise pr&#233;cis&#233;ment dans cette cave?


De toute fa&#231;on je devais aller &#224; la cave plusieurs fois par jour, r&#233;pondit avec lenteur Smerdiakov. Cest ainsi que je suis tomb&#233; du grenier, il y a un an. Bien s&#251;r, on ne peut pr&#233;dire le jour et lheure de la crise, mais on peut toujours avoir un pressentiment.


Oui, mais tu as pr&#233;dit le jour et lheure!


En ce qui concerne ma maladie, monsieur, informez-vous plut&#244;t aupr&#232;s des m&#233;decins si elle &#233;tait naturelle ou feinte; je nai rien &#224; vous dire de plus &#224; ce sujet.


Mais la cave? Comment as-tu pr&#233;vu la cave?


Elle vous tourmente, cette cave! Quand jy suis descendu, javais peur, je me d&#233;fiais, javais peur parce que, vous parti, il ny avait plus personne pour me d&#233;fendre. Je songeais: Je vais avoir une attaque, tomberai-je ou non? Et cette appr&#233;hension a provoqu&#233; le spasme &#224; la gorge Jai d&#233;gringol&#233;. Tout cela, ainsi que notre conversation, la veille, &#224; la porte coch&#232;re, o&#249; je vous faisais part de mes craintes, y compris la cave, je lai expos&#233; en d&#233;tail &#224; Mr le docteur Herzenstube et au juge dinstruction, Nicolas Parth&#233;novitch; ils lont consign&#233; au proc&#232;s-verbal. Le m&#233;decin de lh&#244;pital, Mr Varvinski, a particuli&#232;rement expliqu&#233; que lappr&#233;hension m&#234;me avait provoqu&#233; la crise, et le fait a &#233;t&#233; not&#233;.


Smerdiakov, comme accabl&#233; de lassitude, respira avec peine.


Alors, tu as d&#233;j&#224; fait ces d&#233;clarations? demanda Ivan Fiodorovitch un peu d&#233;concert&#233;.


Il voulait leffrayer en le mena&#231;ant de divulguer leur conversation, mais lautre avait pris les devants.


Quai-je &#224; craindre? Ils doivent conna&#238;tre toute la v&#233;rit&#233;, dit Smerdiakov avec assurance.


Et tu as racont&#233; aussi exactement notre conversation pr&#232;s de la porte coch&#232;re?


Non, pas exactement.


As-tu dit aussi que tu sais simuler une crise, comme tu ten vantais avec moi?


Non.


Dis-moi maintenant pourquoi tu menvoyais &#224; Tchermachnia?


Je craignais de vous voir partir pour Moscou, Tchermachnia est plus pr&#232;s.


Tu mens, cest toi qui mas engag&#233; &#224; partir: &#201;cartez-vous du p&#233;ch&#233;, disais-tu.


Cest uniquement par amiti&#233;, par d&#233;vouement, parce que je pressentais un malheur, et que je voulais vous m&#233;nager. Mais ma s&#233;curit&#233; passait avant vous. Aussi vous ai-je dit: &#201;cartez-vous du p&#233;ch&#233;, pour vous faire comprendre quil arriverait quelque chose et que vous deviez rester pour d&#233;fendre votre p&#232;re.


Il fallait me parler franchement, imb&#233;cile!


Comment pouvais-je faire? La peur me dominait, et vous auriez pu vous f&#226;cher. Je pouvais craindre, en effet, que Dmitri Fiodorovitch f&#238;t du scandale et emport&#226;t cet argent quil consid&#233;rait comme sa propri&#233;t&#233;, mais qui aurait cru que cela finirait par un assassinat? Je pensais quil se contenterait de d&#233;rober ces trois mille roubles cach&#233;s sous le matelas, dans une enveloppe, mais il a assassin&#233;. Comment deviner, monsieur?


Alors, si tu dis toi-m&#234;me que c&#233;tait impossible, comment pouvais-je deviner, moi, et rester? Ce nest pas clair.


Vous pouviez deviner par le fait que je vous envoyais &#224; Tchermachnia, au lieu de Moscou.


Quest-ce que cela prouve?


Smerdiakov, qui paraissait tr&#232;s las, se tut de nouveau.


Vous pouviez comprendre que si je vous conseillais daller &#224; Tchermachnia, cest que je d&#233;sirais vous avoir &#224; proximit&#233;, car Moscou est loin. Dmitri Fiodorovitch, vous sachant dans les environs, aurait h&#233;sit&#233;! Vous pouviez, au besoin, accourir et me d&#233;fendre, car je vous avais signal&#233; que Grigori Vassili&#233;vitch &#233;tait malade et que je redoutais une crise. Or, en vous expliquant quon pouvait, au moyen de signaux, p&#233;n&#233;trer chez le d&#233;funt, et que Dmitri Fiodorovitch les connaissait gr&#226;ce &#224; moi, je pensais que vous devineriez vous-m&#234;me quil se livrerait s&#251;rement &#224; des violences et que, loin de partir pour Tchermachnia, vous resteriez.


Il parle s&#233;rieusement, songeait Ivan, bien quil &#226;nonne; pourquoi Herzenstube pr&#233;tend-il quil a lesprit d&#233;rang&#233;?


Tu ruses avec moi, canaille! sexclama-t-il.


Franchement, je croyais &#224; ce moment-l&#224; que vous aviez devin&#233;, r&#233;pliqua Smerdiakov de lair le plus ing&#233;nu.


Dans ce cas, je serais rest&#233;!


Tiens! Et moi qui pensais que vous partiez parce que vous aviez peur.


Tu crois donc tous les autres aussi l&#226;ches que toi?


Faites excuse, je vous croyais fait comme moi.


Certes, il fallait pr&#233;voir; dailleurs, je pr&#233;voyais une vilenie de ta part Mais tu mens, tu mens de nouveau s&#233;cria-t-il, frapp&#233; par un souvenir. Tu te rappelles quau moment de partir tu mas dit: Il y a plaisir &#224; causer avec un homme desprit. Tu &#233;tais donc content que je parte, puisque tu me complimentais?


Smerdiakov soupira plusieurs fois et parut rougir.


J&#233;tais content, dit-il avec effort, mais uniquement parce que vous vous d&#233;cidiez pour Tchermachnia au lieu de Moscou. Cest toujours plus pr&#232;s; et mes paroles n&#233;taient pas un compliment, mais un reproche. Vous navez pas compris.


Quel reproche?


Bien que pressentant un malheur, vous abandonniez votre p&#232;re et refusiez de nous d&#233;fendre, car on pouvait me soup&#231;onner davoir d&#233;rob&#233; ces trois mille roubles.


Que le diable temporte! Un instant; as-tu parl&#233; aux juges des signaux, de ces coups?


Jai dit tout ce qui en &#233;tait.


Ivan Fiodorovitch s&#233;tonna de nouveau.


Si jai pens&#233; alors &#224; quelque chose, cest &#224; une infamie de ta part; dailleurs, je my attendais. Dmitri pouvait tuer, mais je le croyais incapable de voler. Pourquoi mas-tu dit que tu savais simuler des crises?


Par na&#239;vet&#233;. Jamais je nai simul&#233; l&#233;pilepsie, cest seulement pour me vanter, par b&#234;tise. Je vous aimais beaucoup alors et causais en toute simplicit&#233;.


Mon fr&#232;re taccuse, il dit que cest toi qui as tu&#233; et vol&#233;.


Certes, que lui reste-t-il &#224; dire? r&#233;torqua Smerdiakov avec un sourire amer. Mais qui le croira avec de telles charges? Grigori Vassili&#233;vitch a vu la porte ouverte, cest concluant. Enfin, que Dieu lui pardonne! Il essaie de se sauver et il a peur.


Smerdiakov parut r&#233;fl&#233;chir, puis il ajouta:


Cest toujours la m&#234;me chose; il veut rejeter ce crime sur moi, je lai d&#233;j&#224; entendu dire, mais vous aurais-je pr&#233;venu que je sais simuler l&#233;pilepsie, si je me pr&#233;parais &#224; tuer votre p&#232;re? En m&#233;ditant ce crime, pouvais-je avoir la sottise de r&#233;v&#233;ler davance une telle preuve, et au fils de la victime encore? Est-ce vraisemblable? En ce moment, personne nentend notre conversation, sauf la Providence, mais si vous la communiquiez au procureur et &#224; Nicolas Parth&#233;novitch, cela servirait &#224; ma d&#233;fense, car un sc&#233;l&#233;rat ne peut &#234;tre aussi na&#239;f. Cest le raisonnement que tout le monde se fera.


&#201;coute, dit Ivan Fiodorovitch en se levant, frapp&#233; par ce dernier argument, je ne te soup&#231;onne pas, il serait ridicule de taccuser Je te remercie m&#234;me de mavoir tranquillis&#233;. Je men vais, je reviendrai. Adieu. R&#233;tablis-toi. As-tu besoin de quelque chose?


Je vous remercie. Marthe Ignati&#232;vna ne moublie pas, et, toujours bonne, me vient en aide quand il le faut. Des gens de bien viennent me voir tous les jours.


Au revoir. Je ne dirai pas que tu sais simuler une crise; je te conseille aussi de nen pas parler, dit Ivan sans savoir pourquoi.


Je comprends. Si vous ne le dites pas, je ne r&#233;p&#233;terai pas non plus toute notre conversation pr&#232;s de la porte coch&#232;re


Ivan Fiodorovitch sortit. &#192; peine avait-il fait dix pas dans le corridor quil savisa que la derni&#232;re phrase de Smerdiakov avait quelque chose de blessant. Il voulait d&#233;j&#224; rebrousser chemin, mais il haussa les &#233;paules et sortit de lh&#244;pital. Il se sentait tranquillis&#233; par le fait que le coupable n&#233;tait pas Smerdiakov, comme on pouvait sy attendre, mais son fr&#232;re Mitia. Il ne voulait pas en chercher la raison, &#233;prouvant de la r&#233;pugnance &#224; analyser ses sensations. Il avait h&#226;te doublier. Dans les jours qui suivirent, il se convainquit d&#233;finitivement de la culpabilit&#233; de Mitia en &#233;tudiant plus &#224; fond les charges qui pesaient sur lui. Des gens infimes, tels que F&#233;nia et sa m&#232;re, avaient fait des d&#233;positions troublantes. Inutile de parler de Perkhotine, du cabaret, de la boutique des Plotnikov, des t&#233;moins de Mokro&#239;&#233;. Les d&#233;tails surtout &#233;taient accablants. Lhistoire des coups myst&#233;rieux avait frapp&#233; le juge et le procureur, presque autant que la d&#233;position de Grigori sur la porte ouverte. Marthe Ignati&#232;vna, interrog&#233;e par Ivan Fiodorovitch, lui d&#233;clara que Smerdiakov avait pass&#233; la nuit derri&#232;re la cloison, &#224; trois pas de notre lit, et que, bien quelle dorm&#238;t profond&#233;ment, elle s&#233;tait r&#233;veill&#233;e souvent en lentendant g&#233;mir: Il g&#233;missait tout le temps. En causant avec Herzenstube, Ivan Fiodorovitch lui fit part de ses doutes au sujet de la folie de Smerdiakov, quil trouvait seulement faible; mais le vieillard eut un fin sourire. Savez-vous, r&#233;pondit-il, &#224; quoi il soccupe maintenant? Il apprend par c&#339;ur des mots fran&#231;ais &#233;crits en lettres russes dans un cahier, h&#233;! h&#233;! Les doutes dIvan disparurent enfin. Il ne pouvait d&#233;j&#224; plus songer &#224; Dmitri sans d&#233;go&#251;t. Pourtant il y avait une chose &#233;trange: la persistance dAliocha &#224; affirmer que lassassin n&#233;tait pas Dmitri, mais tr&#232;s probablement Smerdiakov. Ivan avait toujours fait grand cas de lopinion de son fr&#232;re, et cela le rendait perplexe. Autre bizarrerie, remarqu&#233;e par Ivan: Aliocha ne parlait jamais le premier de Mitia, se bornant &#224; r&#233;pondre &#224; ses questions. Dailleurs, Ivan avait bien autre chose en t&#234;te &#224; ce moment; depuis son retour de Moscou, il &#233;tait follement amoureux de Catherine Ivanovna.


Ce nest pas ici le lieu de d&#233;crire cette nouvelle passion dIvan Fiodorovitch, qui influa sur sa vie enti&#232;re; cela formerait la mati&#232;re dun autre roman que j&#233;crirai peut-&#234;tre un jour. Je dois signaler, en tout cas, que lorsquil d&#233;clara &#224; Aliocha, en sortant de chez Catherine Ivanovna: Elle ne me pla&#238;t pas, ainsi que je lai racont&#233; plus haut, il se mentait &#224; lui-m&#234;me; il laimait follement, tout en la ha&#239;ssant parfois au point d&#234;tre capable de la tuer. Cela tenait &#224; bien des causes; boulevers&#233;e par le drame, elle s&#233;tait rejet&#233;e vers Ivan Fiodorovitch comme vers un sauveur. Elle &#233;tait offens&#233;e, humili&#233;e dans ses sentiments. Et voil&#224; que reparaissait lhomme qui laimait tant auparavant  elle le savait bien  et dont elle avait toujours appr&#233;ci&#233; lintelligence et le c&#339;ur. Mais la rigide jeune fille ne s&#233;tait pas donn&#233;e tout enti&#232;re, malgr&#233; limp&#233;tuosit&#233;, bien digne des Karamazov, de son amoureux, et la fascination quil exer&#231;ait sur elle. En m&#234;me temps, elle se tourmentait sans cesse davoir trahi Mitia et, lors de ses fr&#233;quentes querelles avec Ivan, elle le lui d&#233;clarait franchement. Cest ce quen parlant &#224; Aliocha il avait appel&#233; mensonge sur mensonge. Il y avait, en effet, beaucoup de mensonge dans leurs relations, ce qui exasp&#233;rait Ivan Fiodorovitch mais nanticipons pas.


Bref, pour un temps, il oublia presque Smerdiakov. Pourtant, quinze jours apr&#232;s sa premi&#232;re visite, les m&#234;mes id&#233;es bizarres recommenc&#232;rent &#224; le tourmenter. Il se demandait souvent pourquoi, la derni&#232;re nuit, dans la maison de Fiodor Pavlovitch, avant son d&#233;part, il &#233;tait sorti doucement sur lescalier, comme un voleur, pour &#233;couter ce que faisait son p&#232;re au rez-de-chauss&#233;e. Par la suite il sen &#233;tait souvenu avec d&#233;go&#251;t, avait senti une angoisse soudaine le lendemain matin en approchant de Moscou, et il s&#233;tait dit: Je suis un mis&#233;rable! Pourquoi cela?


Un jour que, ruminant ces id&#233;es p&#233;nibles, il se disait quelles &#233;taient bien capables de lui faire oublier Catherine Ivanovna, il fit la rencontre dAliocha. Il larr&#234;ta aussit&#244;t et lui demanda:


Te souviens-tu de cet apr&#232;s-midi o&#249; Dmitri fit irruption et battit notre p&#232;re? Je tai dit plus tard dans la cour que je me r&#233;servais le droit de d&#233;sirer; dis-moi, as-tu pens&#233; alors que je souhaitais la mort de notre p&#232;re?


Oui, fit doucement Aliocha.


Dailleurs, ce n&#233;tait pas difficile &#224; deviner. Mais nas-tu pas pens&#233; aussi que je d&#233;sirais que les reptiles se d&#233;vorent entre eux, cest-&#224;-dire que Dmitri tue notre p&#232;re au plus vite et que jy pr&#234;terais m&#234;me la main?


Aliocha p&#226;lit, regarda en silence son fr&#232;re dans les yeux.


Parle! s&#233;cria Ivan. Je veux savoir ce que tu as pens&#233;. Il me faut toute la v&#233;rit&#233;!


Il suffoquait et regardait davance Aliocha dun air m&#233;chant.


Pardonne-moi, jai pens&#233; cela aussi, murmura celui-ci, sans ajouter de circonstance att&#233;nuante.


Merci, dit s&#232;chement Ivan qui poursuivit son chemin.


D&#232;s lors, Aliocha remarqua que son fr&#232;re l&#233;vitait et lui t&#233;moignait de laversion, si bien quil cessa ses visites. Aussit&#244;t apr&#232;s cette rencontre, Ivan &#233;tait retourn&#233; voir Smerdiakov.



VII. Deuxi&#232;me entrevue avec Smerdiakov

Smerdiakov &#233;tait sorti de lh&#244;pital. Il demeurait dans cette maisonnette affaiss&#233;e qui se composait de deux pi&#232;ces r&#233;unies par un vestibule. Marie Kondratievna et sa m&#232;re habitaient lune, lautre &#233;tait occup&#233;e par Smerdiakov. On ne savait pas exactement &#224; quel titre il s&#233;tait install&#233; chez elles; plus tard, on supposa quil y vivait comme fianc&#233; de Marie Kondratievna et ne payait pour le moment aucun loyer. La m&#232;re et la fille lestimaient beaucoup et le consid&#233;raient comme sup&#233;rieur &#224; elles. Apr&#232;s avoir frapp&#233;, Ivan, sur les indications de Marie Kondratievna, entra directement &#224; gauche dans la pi&#232;ce occup&#233;e par Smerdiakov. Un po&#234;le de fa&#239;ence d&#233;gageait une chaleur intense. Les murs &#233;taient orn&#233;s de papier bleu, mais d&#233;chir&#233;, sous lequel, dans les fentes, fourmillaient les cafards, dont on entendait le bruissement continu. Le mobilier &#233;tait insignifiant: deux bancs contre les murs et deux chaises pr&#232;s de la table toute simple, mais recouverte dune nappe &#224; ramages roses. Sur les fen&#234;tres, des g&#233;raniums; dans un coin, des images saintes. Sur la table reposait un petit samovar en cuivre, fortement caboss&#233;, avec un plateau et deux tasses; mais il &#233;tait &#233;teint, Smerdiakov ayant d&#233;j&#224; pris le th&#233; Assis sur un banc, il &#233;crivait dans un cahier. &#192; c&#244;t&#233; de lui se trouvaient une petite bouteille dencre et une bougie dans un chandelier de fonte. En regardant Smerdiakov, Ivan eut limpression quil &#233;tait compl&#232;tement r&#233;tabli. Il avait le visage plus frais, plus plein, les cheveux pommad&#233;s. V&#234;tu dune robe de chambre bariol&#233;e, doubl&#233;e douate et passablement us&#233;e, il portait des lunettes, et ce d&#233;tail, quil ignorait, eut le don dirriter Ivan Fiodorovitch: Une pareille cr&#233;ature, porter des lunettes! Smerdiakov releva lentement la t&#234;te, fixa le visiteur &#224; travers ses lunettes; il les &#244;ta, puis se leva avec nonchalance, moins par respect que pour observer la stricte politesse. Ivan remarqua tout cela en un clin d&#339;il, et surtout le regard malveillant et m&#234;me hautain de Smerdiakov. Que viens-tu faire ici? Nous nous sommes d&#233;j&#224; entendus, semblait-il dire. Ivan Fiodorvitch se contenait &#224; peine.


Il fait chaud ici, dit-il encore debout, en d&#233;boutonnant son pardessus.


&#212;tez-le, sugg&#233;ra Smerdiakov.


Ivan Fiodorovitch &#244;ta son pardessus; puis de ses mains tremblantes il prit une chaise, lapprocha de la table, sassit. Smerdiakov avait d&#233;j&#224; repris sa place.


Dabord, sommes-nous seuls? demanda s&#233;v&#232;rement Ivan Fiodorovitch. Ne peut-on pas nous entendre?


Personne. Vous avez vu quil y a un vestibule.


&#201;coute, alors: quand je tai quitt&#233;, &#224; lh&#244;pital, tu mas dit que si je ne parlais pas de ton habilet&#233; &#224; simuler l&#233;pilepsie, tu ne rapporterais pas au juge toute notre conversation pr&#232;s de la porte coch&#232;re. Que signifie ce toute? Quentendais-tu par l&#224;? &#201;tait-ce une menace? Existe-t-il une entente entre nous, ai-je peur de toi?


Ivan Fiodorovitch parlait avec col&#232;re, donnait clairement &#224; entendre quil m&#233;prisait les d&#233;tours, jouait cartes sur table. Smerdiakov eut un mauvais regard, son &#339;il gauche se mit &#224; cligner, comme pour dire, avec sa r&#233;serve habituelle: Tu veux y aller carr&#233;ment, soit!


Je voulais dire alors que, pr&#233;voyant lassassinat de votre propre p&#232;re, vous lavez laiss&#233; sans d&#233;fense; c&#233;tait une promesse de me taire pour emp&#234;cher des jugements d&#233;favorables sur vos sentiments ou m&#234;me sur autre chose.


Smerdiakov pronon&#231;a ces paroles sans se h&#226;ter, paraissant ma&#238;tre de lui, mais dun ton &#226;pre, provocant. Il fixa Ivan Fiodorovitch dun air insolent.


Comment? Quoi? Es-tu dans ton bon sens?


Jai tout mon bon sens.


&#201;tais-je alors au courant de lassassinat? s&#233;cria Ivan en donnant un formidable coup de poing sur la table. Et que signifie sur autre chose? Parle, mis&#233;rable!


Smerdiakov se taisait, avec la m&#234;me insolence dans le regard.


Parle donc, infecte canaille, de cette autre chose!


Eh bien! Je voulais dire par l&#224; que vous-m&#234;me, peut-&#234;tre, d&#233;siriez vivement la mort de votre p&#232;re.


Ivan Fiodorovitch se leva, frappa de toutes ses forces Smerdiakov &#224; l&#233;paule; celui-ci chancela jusque vers le mur, les larmes inond&#232;rent son visage.


Cest honteux, monsieur, de frapper un homme sans d&#233;fense!


Il se couvrit la figure de son malpropre mouchoir &#224; carreaux bleus et se mit &#224; sangloter.


Assez! Cesse donc! dit imp&#233;rieusement Ivan qui se rassit. Ne me pousse pas &#224; bout!


Smerdiakov d&#233;couvrit ses yeux. Sa figure rid&#233;e exprimait une vive rancune.


Ainsi, mis&#233;rable, tu croyais que de concert avec Dmitri je voulais tuer mon p&#232;re!


Je ne connaissais pas vos pens&#233;es, et cest pour vous sonder que je vous ai arr&#234;t&#233; au passage.


Quoi? Sonder quoi?


Vos intentions; si vous d&#233;siriez que votre p&#232;re f&#251;t promptement tu&#233;!


Ce qui exasp&#233;rait Ivan Fiodorovitch, c&#233;tait le ton impertinent dont Smerdiakov ne voulait pas se d&#233;partir.


Cest toi qui las tu&#233;! s&#233;cria-t-il soudain.


Smerdiakov sourit, d&#233;daigneux.


Vous savez parfaitement que ce nest pas moi, et jaurais cru quun homme desprit ninsisterait pas l&#224;-dessus.


Mais pourquoi as-tu nourri un tel soup&#231;on &#224; mon &#233;gard?


Par peur, comme vous le savez. J&#233;tais dans un tel &#233;tat que je me d&#233;fiais de tout le monde. Je voulais aussi vous sonder, car, me disais-je, sil est daccord avec son fr&#232;re, cen est fait de moi.


Tu ne parlais pas ainsi, il y a quinze jours.


Je sous-entendais la m&#234;me chose &#224; lh&#244;pital, supposant que vous comprendriez &#224; demi-mot, et que vous &#233;vitiez une explication directe.


Voyez-vous &#231;a! Mais r&#233;ponds donc, jinsiste: comment ai-je pu inspirer &#224; ton &#226;me vile cet ignoble soup&#231;on?


Vous &#233;tiez incapable de tuer vous-m&#234;me, mais vous souhaitiez quun autre le f&#238;t.


Avec quel flegme il parle! Mais pourquoi laurais-je voulu?


Comment, pourquoi? Et lh&#233;ritage? dit perfidement Smerdiakov. Apr&#232;s la mort de votre p&#232;re, vous deviez recevoir quarante mille roubles chacun, si ce nest davantage, mais si Fiodor Pavlovitch avait &#233;pous&#233; cette dame, Agraf&#233;na Alexandrovna, elle aurait aussit&#244;t transf&#233;r&#233; le capital &#224; son nom, car elle nest pas sotte, de sorte quil ne serait rien rest&#233; pour vous trois. &#199;a na tenu qu&#224; un fil; elle navait qu&#224; dire un mot, il la menait &#224; lautel.


Ivan Fiodorovitch avait peine &#224; se contenir.


Cest bien, dit-il enfin, tu vois, je ne tai ni battu ni tu&#233;, continue; alors, dapr&#232;s toi, javais charg&#233; mon fr&#232;re Dmitri de cette besogne, je comptais sur lui?


Certainement. En assassinant, il perdait tous ses droits, il &#233;tait d&#233;grad&#233; et d&#233;port&#233;. Votre fr&#232;re Alex&#233;i Fiodorovitch et vous, h&#233;ritiez de sa part, et ce nest pas quarante mille roubles mais soixante mille qui vous revenaient &#224; chacun. S&#251;rement vous comptiez sur Dmitri Fiodorovitch.


Tu mets ma patience &#224; l&#233;preuve! &#201;coute, gredin, si javais compt&#233; &#224; ce moment sur quelquun, ce&#251;t &#233;t&#233; sur toi, non sur Dmitri, et, je le jure, je pressentais quelque infamie de ta part je me rappelle mon impression!


Moi aussi, jai cru un instant que vous comptiez sur moi, dit ironiquement Smerdiakov, de sorte que vous vous d&#233;masquiez encore davantage, car si vous partiez malgr&#233; ce pressentiment, cela revenait &#224; dire: tu peux tuer mon p&#232;re, je ne my oppose pas.


Mis&#233;rable! Tu avais compris cela.


Pensez un peu; vous alliez partir pour Moscou, vous refusiez, malgr&#233; les pri&#232;res de votre p&#232;re, de vous rendre &#224; Tchermachnia. Et vous y consentez tout &#224; coup sur un mot de moi! Quest-ce qui vous poussait &#224; ce Tchermachnia? Pour partir ainsi sans raison, sur mon conseil, il fallait que vous attendiez quelque chose de moi.


Non, je jure que non, cria Ivan en grin&#231;ant des dents.


Comment, non? Vous auriez d&#251;, au contraire, vous, le fils de la maison, pour de telles paroles, me mener &#224; la police et me faire fouetter tout au moins me rosser sur place. Au lieu de vous f&#226;cher, vous suivez consciencieusement mon conseil, vous partez, chose absurde, car vous auriez d&#251; rester pour d&#233;fendre votre p&#232;re Que devais-je conclure?


Ivan avait lair sombre, les poings crisp&#233;s sur ses genoux.


Oui, je regrette de ne tavoir pas ross&#233;, dit-il avec un sourire amer. Je ne pouvais te mener &#224; la police, on ne maurait pas cru sans preuves. Mais te rosser ah! je regrette de ny avoir pas song&#233;; bien que les voies de fait soient interdites, je taurais mis le museau en marmelade.


Smerdiakov le consid&#233;rait presque avec volupt&#233;.


Dans les cas ordinaires de la vie, prof&#233;ra-t-il dun ton satisfait et doctoral, comme lorsquil discutait sur la foi avec Grigori Vassili&#233;vitch, les voies de fait sont r&#233;ellement interdites par la loi, on a renonc&#233; &#224; ces brutalit&#233;s, mais dans les cas exceptionnels, chez nous comme dans le monde entier, m&#234;me dans la R&#233;publique Fran&#231;aise, on continue &#224; se colleter comme au temps dAdam et d&#200;ve, et il en sera toujours ainsi. Pourtant vous, m&#234;me dans un cas exceptionnel, vous navez pas os&#233;.


Ce sont des mots fran&#231;ais que tu apprends l&#224;? demanda Ivan en d&#233;signant un cahier sur la table.


Pourquoi pas? Je compl&#232;te mon instruction, dans lid&#233;e quun jour peut-&#234;tre je visiterai, moi aussi, ces heureuses contr&#233;es de lEurope.


&#201;coute, monstre, dit Ivan qui tremblait de col&#232;re, je ne crains pas tes accusations, d&#233;pose contre moi tout ce que tu voudras. Si je ne tai pas assomm&#233; tout &#224; lheure, cest uniquement parce que je te soup&#231;onne de ce crime et que je veux te livrer &#224; la justice. Je te d&#233;masquerai.


&#192; mon avis, vous feriez mieux de vous taire. Car que pouvez-vous dire contre un innocent, et qui vous croira? Mais si vous maccusez, je raconterai tout. Il faut bien que je me d&#233;fende!


Tu penses que jai peur de toi, maintenant?


Admettons que la justice ne croie pas &#224; mes paroles; en revanche le public y croira, et vous aurez honte.


Cela veut dire qu il y a plaisir &#224; causer avec un homme desprit, nest-ce pas? demanda Ivan en grin&#231;ant des dents.


Vous lavez dit. Faites preuve desprit.


Ivan Fiodorovitch se leva, fr&#233;missant dindignation, mit son pardessus et, sans plus r&#233;pondre &#224; Smerdiakov, sans m&#234;me le regarder, se pr&#233;cipita hors de la maison. Le vent frais du soir le rafra&#238;chit. Il faisait clair de lune. Les id&#233;es et les sensations tourbillonnaient en lui: Aller maintenant d&#233;noncer Smerdiakov? Mais que dire: il est pourtant innocent. Cest lui qui maccusera, au contraire. En effet, pourquoi suis-je parti alors &#224; Tchermachnia? Dans quel dessein? Certainement, jattendais quelque chose, il a raison Pour la centi&#232;me fois, il se rappelait comment, la derni&#232;re nuit pass&#233;e chez son p&#232;re, il se tenait sur lescalier, aux aguets, et cela lui causait une telle souffrance quil sarr&#234;ta m&#234;me, comme perc&#233; dun coup de poignard. Oui, jattendais cela, alors, cest vrai! Jai voulu lassassinat! Lai-je voulu? Il faut que je tue Smerdiakov!Si je nen ai pas le courage, ce nest pas la peine de vivre!


Ivan alla tout droit chez Catherine Ivanovna, qui fut effray&#233;e de son air hagard. Il lui r&#233;p&#233;ta toute sa conversation avec Smerdiakov, jusquau moindre mot. Bien quelle seffor&#231;&#226;t de le calmer, il marchait de long en large en tenant des propos incoh&#233;rents. Il sassit enfin, saccouda sur la table, la t&#234;te entre les mains, et fit une r&#233;flexion &#233;trange:


Si ce nest pas Dmitri, mais Smerdiakov, je suis son complice, car cest moi qui lai pouss&#233; au crime. Ly ai-je pouss&#233;? Je ne le sais pas encore. Mais si cest lui qui a tu&#233; et non pas Dmitri, je suis aussi un assassin.


&#192; ces mots, Catherine Ivanovna se leva en silence, alla &#224; son bureau, prit dans une cassette un papier quelle posa devant Ivan. C&#233;tait la lettre dont celui-ci avait parl&#233; ensuite &#224; Aliocha comme dune preuve formelle de la culpabilit&#233; de Dmitri. Mitia lavait &#233;crite en &#233;tat divresse, le soir de sa rencontre avec Aliocha, quand celui-ci retournait au monast&#232;re apr&#232;s la sc&#232;ne o&#249; Grouchegnka avait insult&#233; sa rivale. Apr&#232;s lavoir quitt&#233;, Mitia courut chez Grouchegnka, on ne sait sil la vit, mais il acheva la soir&#233;e au cabaret &#192; la Capitale, o&#249; il senivra de la belle mani&#232;re. Dans cet &#233;tat, il demanda une plume, du papier et griffonna une lettre prolixe, incoh&#233;rente, digne dun ivrogne. On aurait dit un pochard qui, rentr&#233; chez lui, raconte avec animation &#224; sa femme ou &#224; son entourage quune canaille vient de linsulter, lui, galant homme, quil en cuira &#224; lindividu; lhomme d&#233;goise &#224; nen plus finir, ponctuant de coups de poing sur la table son r&#233;cit incoh&#233;rent, &#233;mu jusquaux larmes. Le papier &#224; lettres quon lui avait donn&#233; au cabaret &#233;tait une feuille grossi&#232;re, malpropre, portant un compte au verso. La place manquant pour ce verbiage divrogne, Mitia avait rempli les marges et &#233;crit les derni&#232;res lignes en travers du texte. Voici ce que disait la lettre:


Fatale Katia, demain je trouverai de largent et je te rendrai tes trois mille roubles, adieu, femme irascible, adieu aussi mon amour! Finissons-en! Demain, jirai demander de largent &#224; tout le monde; si on me refuse, je te donne ma parole dhonneur que jirai chez mon p&#232;re, je lui casserai la t&#234;te et je prendrai largent sous son oreiller, pourvu quIvan soit parti. Jirai au bagne, mais je te rendrai tes trois mille roubles! Toi, adieu. Je te salue jusqu&#224; terre, je suis un mis&#233;rable vis-&#224;-vis de toi. Pardonne-moi. Plut&#244;t non, ne me pardonne pas; nous serons plus &#224; laise, toi et moi! Je pr&#233;f&#232;re le bagne &#224; ton amour, car jen aime une autre, tu la connais trop depuis aujourdhui, comment pourrais-tu pardonner? Je tuerai celui qui ma d&#233;pouill&#233;! Je vous quitterai tous pour aller en Orient, ne plus voir personne, elle non plus, car tu nes pas seule &#224; me faire souffrir. Adieu!


P.-S.  Je te maudis, et pourtant je tadore! Je sens mon c&#339;ur battre, il reste une corde qui vibre pour toi. Ah! quil &#233;clate plut&#244;t! Je me tuerai, mais je tuerai dabord le monstre, je lui arracherai les trois mille roubles et je te les jetterai. Je serai un mis&#233;rable &#224; tes yeux, mais pas un voleur! Attends les trois mille roubles. Ils sont chez le chien maudit, sous son matelas, ficel&#233;s dune faveur rose. Ce nest pas moi le voleur, je tuerai lhomme qui ma vol&#233;. Katia, ne me m&#233;prise pas. Dmitri est un assassin, il nest pas un voleur! Il a tu&#233; son p&#232;re et il sest perdu pour navoir pas &#224; supporter ta fiert&#233;. Et pour ne pas taimer.


PP.-S.  Je baise tes pieds, adieu!


PP.-SS.  Katia, prie Dieu pour quon me donne de largent. Alors je ne verserai pas le sang. Mais si lon me refuse, je le verserai. Tue-moi!


Ton esclave et ton ennemi,


D. Karamazov.


Apr&#232;s avoir lu ce document, Ivan fut convaincu. C&#233;tait son fr&#232;re qui avait tu&#233; et non Smerdiakov. Si ce n&#233;tait pas Smerdiakov, ce n&#233;tait donc pas lui, Ivan. Cette lettre constituait &#224; ses yeux une preuve cat&#233;gorique. Pour lui, il ne pouvait plus y avoir aucun doute sur la culpabilit&#233; de Mitia. Et comme il navait jamais soup&#231;onn&#233; une complicit&#233; entre Mitia et Smerdiakov, car cela ne concordait pas avec les faits, il &#233;tait compl&#232;tement rassur&#233;. Le lendemain, il ne se rappela quavec m&#233;pris Smerdiakov et ses railleries. Au bout de quelques jours, il s&#233;tonna m&#234;me davoir pu soffenser si cruellement de ses soup&#231;ons. Il r&#233;solut de loublier tout &#224; fait. Un mois se passa ainsi. Il apprit par hasard que Smerdiakov &#233;tait malade de corps et desprit. Cet individu deviendra fou, avait dit &#224; son sujet le jeune m&#233;decin Varvinski. Vers la fin du mois, Ivan lui-m&#234;me commen&#231;a &#224; se sentir fort mal. Il consultait d&#233;j&#224; le m&#233;decin mand&#233; de Moscou par Catherine Ivanovna. Vers la m&#234;me &#233;poque les rapports des deux jeunes gens saigrirent &#224; lextr&#234;me. C&#233;taient comme deux ennemis amoureux lun de lautre. Les retours de Catherine Ivanovna vers Mitia, passagers mais violents, exasp&#233;raient Ivan. Chose &#233;trange, jusqu&#224; la derni&#232;re sc&#232;ne en pr&#233;sence dAliocha &#224; son retour de la prison, lui, Ivan, navait jamais entendu, durant tout le mois, Catherine Ivanovna douter de la culpabilit&#233; de Mitia, malgr&#233; ses retours vers celui-ci, qui lui &#233;taient si odieux. Il &#233;tait aussi remarquable que, sentant sa haine pour Mitia grandir de jour en jour, Ivan comprenait en m&#234;me temps quil le ha&#239;ssait non &#224; cause des retours vers lui de Catherine Ivanovna, mais pour avoir tu&#233; leur p&#232;re! Il sen rendait parfaitement compte. N&#233;anmoins, dix jours avant le proc&#232;s, il &#233;tait all&#233; voir Mitia et lui avait propos&#233; un plan d&#233;vasion, &#233;videmment con&#231;u depuis longtemps. Cette d&#233;marche &#233;tait inspir&#233;e en partie par le d&#233;pit que lui causait linsinuation de Smerdiakov que lui, Ivan, avait int&#233;r&#234;t &#224; ce que son fr&#232;re f&#251;t accus&#233;, car sa part dh&#233;ritage et celle dAliocha monteraient de quarante &#224; soixante mille roubles. Il avait d&#233;cid&#233; den sacrifier trente mille pour faire &#233;vader Mitia. En revenant de la prison, il &#233;tait triste et troubl&#233;; il eut soudain limpression quil ne d&#233;sirait pas seulement cette &#233;vasion pour effacer son d&#233;pit. Serait-ce aussi parce que, au fond de mon &#226;me, je suis un assassin? s&#233;tait-il demand&#233;. Il &#233;tait vaguement inquiet et ulc&#233;r&#233;. Et surtout, durant ce mois, sa fiert&#233; avait beaucoup souffert; mais nous en reparlerons


Lorsque Ivan Fiodorovitch, apr&#232;s sa conversation avec Aliocha, et d&#233;j&#224; &#224; la porte de sa demeure, avait r&#233;solu daller chez Smerdiakov, il ob&#233;issait &#224; une indignation subite qui lavait saisi. Il se rappela tout &#224; coup que Catherine Ivanovna venait de s&#233;crier en pr&#233;sence dAliocha: Cest toi, toi seulement, qui mas persuad&#233;e quil (cest-&#224;-dire Mitia) &#233;tait lassassin! &#192; ce souvenir, Ivan demeura stup&#233;fait; il ne lavait jamais assur&#233;e de la culpabilit&#233; de Mitia; au contraire, il s&#233;tait m&#234;me soup&#231;onn&#233; en sa pr&#233;sence, en revenant de chez Smerdiakov. En revanche, cest elle qui lui avait alors exhib&#233; ce document et d&#233;montr&#233; la culpabilit&#233; de son fr&#232;re! Et maintenant elle s&#233;criait: Je suis all&#233;e moi-m&#234;me chez Smerdiakov! Quand cela? Ivan nen savait rien. Elle n&#233;tait donc pas bien convaincue. Et quavait pu lui dire Smerdiakov? Il eut un acc&#232;s de fureur. Il ne comprenait pas comment, une demi-heure auparavant, il avait pu laisser passer ces paroles sans se r&#233;crier. Il l&#226;cha le cordon de la sonnette et se rendit chez Smerdiakov. Je le tuerai peut-&#234;tre, cette fois! songeait-il en chemin.



VIII. Troisi&#232;me et derni&#232;re entrevue avec Smerdiakov

Durant le trajet, un vent &#226;pre s&#233;leva, le m&#234;me que le matin, amenant une neige fine, &#233;paisse et s&#232;che. Elle tombait sans adh&#233;rer au sol, le vent la faisait tourbillonner et ce fut bient&#244;t une vraie tourmente. Dans la partie de la ville o&#249; habitait Smerdiakov, il ny a presque pas de r&#233;verb&#232;res. Ivan marchait dans lobscurit&#233; en sorientant dinstinct. Il avait mal &#224; la t&#234;te, les tempes lui battaient, son pouls &#233;tait pr&#233;cipit&#233;. Un peu avant darriver &#224; la maisonnette de Marie Kondratievna, il rencontra un homme pris de boisson, au caftan rapi&#233;c&#233;, qui marchait en zigzag en invectivant, sinterrompant parfois pour entonner une chanson dune voix rauque:


Pour Piter[[174]: #_ftnref174 Appellation famili&#232;re de P&#233;tersbourg.] est parti Vanka,

Je ne lattendrai pas.


Mais il sarr&#234;tait toujours au second vers et recommen&#231;ait ses impr&#233;cations. Depuis un bon moment, Ivan Fiodorovitch &#233;prouvait inconsciemment une v&#233;ritable haine contre cet individu; tout &#224; coup il sen rendit compte. Aussit&#244;t, il eut une envie irr&#233;sistible de lassommer. Juste &#224; ce moment, ils se trouv&#232;rent c&#244;te &#224; c&#244;te, et lhomme, en titubant, heurta violemment Ivan. Celui-ci repoussa avec rage livrogne, qui sabattit sur la terre gel&#233;e, exhala un g&#233;missement et se tut. Il gisait sur le dos, sans connaissance. Il va geler! pensa Ivan qui poursuivit son chemin.


Dans le vestibule, Marie Kondratievna, qui &#233;tait venue ouvrir, une bougie &#224; la main, lui dit &#224; voix basse que Pavel Fiodorovitch (cest-&#224;-dire Smerdiakov) &#233;tait tr&#232;s souffrant et paraissait d&#233;traqu&#233;; il avait m&#234;me refus&#233; de prendre le th&#233;.


Alors, il fait du tapage? sinforma Ivan.


Au contraire, il est tout &#224; fait calme, mais ne le retenez pas trop longtemps, demanda Marie Kondratievna.


Ivan entra dans la chambre.


Elle &#233;tait toujours aussi surchauff&#233;e, mais on y remarquait quelques changements: un des bancs avait fait place &#224; un grand canap&#233; en faux acajou, recouvert de cuir, arrang&#233; comme lit avec des oreillers assez propres. Smerdiakov &#233;tait assis, toujours v&#234;tu de sa vieille robe de chambre. On avait mis la table devant le canap&#233;, de sorte quil restait fort peu de place. Il y avait sur la table un gros livre &#224; couverture jaune. Smerdiakov accueillit Ivan dun long regard silencieux et ne parut nullement surpris de sa visite. Il avait beaucoup chang&#233; physiquement, le visage fort amaigri et jaune, les yeux caves, les paupi&#232;res inf&#233;rieures bleuies.


Tu es vraiment malade? dit Ivan Fiodorovitch. Je ne te retiendrai pas longtemps, je garde m&#234;me mon pardessus. O&#249; peut-on sasseoir?


Il approcha une chaise de la table et prit place.


Pourquoi ne parles-tu pas? Je nai quune question &#224; te poser, mais je te jure que je ne partirai pas sans r&#233;ponse: Catherine Ivanovna est venue te voir?


Smerdiakov ne r&#233;pondit que par un geste dapathie et se d&#233;tourna.


Quas-tu?


Rien.


Quoi, rien?


Eh bien, oui, elle est venue; quest-ce que &#231;a peut vous faire? Laissez-moi tranquille.


Non. Parle: quand est-elle venue?


Mais, jen ai perdu le souvenir.


Smerdiakov sourit avec d&#233;dain. Tout &#224; coup il se tourna vers Ivan, le regard charg&#233; de haine, comme un mois auparavant.


Je crois que vous &#234;tes aussi malade. Comme vous avez les joues creuses, lair d&#233;fait!


Laisse ma sant&#233; et r&#233;ponds &#224; ma question.


Pourquoi vos yeux sont-ils si jaunes? Vous devez vous tourmenter.


Il ricana.


&#201;coute, je tai dit que je ne partirais pas sans r&#233;ponse, s&#233;cria Ivan exasp&#233;r&#233;.


Pourquoi cette insistance? Pourquoi me torturez-vous? dit Smerdiakov dun ton douloureux.


Eh, ce nest pas toi qui mint&#233;resses. R&#233;ponds, et je men vais.


Je nai rien &#224; vous r&#233;pondre.


Je tassure que je te forcerai &#224; parler.


Pourquoi vous inqui&#233;tez-vous? demanda Smerdiakov en le fixant avec plus de d&#233;go&#251;t que de m&#233;pris. Parce que cest demain le jugement? Mais vous ne risquez rien; rassurez-vous donc une bonne fois! Rentrez tranquillement chez vous, dormez en paix, vous navez rien &#224; craindre.


Je ne te comprends pas pourquoi craindrais-je demain? dit Ivan surpris, et qui tout &#224; coup se sentit glac&#233; deffroi.


Smerdiakov le toisa.


Vous ne com-pre-nez pas? fit-il dun ton de reproche. Pourquoi diantre un homme desprit &#233;prouve-t-il le besoin de jouer pareille com&#233;die!


Ivan le regardait sans parler. Le ton inattendu, arrogant, dont lui parlait son ancien domestique, sortait de lordinaire.


Je vous dis que vous navez rien &#224; craindre. Je ne d&#233;poserai pas contre vous, il ny a pas de preuves. Voyez comme vos mains tremblent. Pourquoi &#231;a? Retournez chez vous, ce nest pas vous lassassin!


Ivan tressaillit, il se souvint dAliocha.


Je sais que ce nest pas moi, murmura-t-il.


Vous le sa-vez?


Ivan se leva, le saisit par l&#233;paule.


Parle, vip&#232;re! Dis tout!


Smerdiakov ne parut nullement effray&#233;. Il regarda seulement Ivan avec une haine folle.


Alors, cest vous qui avez tu&#233;, si cest comme &#231;a, murmura-t-il avec rage.


Ivan se laissa retomber sur sa chaise, paraissant m&#233;diter. Enfin il sourit m&#233;chamment.


Cest toujours la m&#234;me histoire, comme lautre fois?


Oui, vous compreniez tr&#232;s bien la derni&#232;re fois, et vous comprenez encore maintenant.


Je comprends seulement que tu es fou.


Vraiment! Nous sommes ici en t&#234;te &#224; t&#234;te, &#224; quoi bon nous duper, nous jouer mutuellement la com&#233;die? Voudriez-vous encore tout rejeter sur moi seul, &#224; ma face? Vous avez tu&#233;, cest vous le principal assassin, je nai &#233;t&#233; que votre auxiliaire, votre fid&#232;le instrument [[175]: #_ftnref175 Il y a dans le texte: votre fid&#232;le Litcharda, expression courante emprunt&#233;e au conte populaire de Bova fils de roi, dernier avatar de notre chanson de geste BuevesdHanstone  XIII&#232;me si&#232;cle -, qui gagna la Russie par des interm&#233;diaires italiens et serbes et y devint tr&#232;s populaire d&#232;s le XVII&#232;me si&#232;cle. Litcharda est une d&#233;formation de Richard, nom du fid&#232;le serviteur de la reine Blonde.], vous avez sugg&#233;r&#233;, jai accompli.


Accompli? Cest toi qui as tu&#233;?


Il eut comme une commotion au cerveau, un frisson glacial le parcourut. &#192; son tour, Smerdiakov le consid&#233;rait avec &#233;tonnement, leffroi dIvan le frappait enfin par sa sinc&#233;rit&#233;.


Ne saviez-vous donc rien? dit-il avec m&#233;fiance.


Ivan le regardait toujours, sa langue &#233;tait comme paralys&#233;e.


Pour Piter est parti Vanka,

Je ne lattendrai pas.


crut-il soudain entendre.


Sais-tu que jai peur que tu ne sois un fant&#244;me? murmura-t-il.


Il ny a point de fant&#244;me ici, sauf nous deux, et encore un troisi&#232;me. Sans doute il est l&#224; maintenant.


Qui? Quel troisi&#232;me? prof&#233;ra Ivan avec effroi, en regardant autour de lui comme sil cherchait quelquun.


Cest Dieu, la Providence, qui est ici, pr&#232;s de nous, mais inutile de le chercher, vous ne le trouverez pas.


Tu as menti, ce nest pas toi qui as tu&#233;! rugit Ivan. Tu es fou, ou tu mexasp&#232;res &#224; plaisir, comme lautre fois!


Smerdiakov, nullement effray&#233;, lobservait attentivement. Il ne pouvait surmonter sa m&#233;fiance, il croyait quIvan savait tout et simulait lignorance pour rejeter tous les torts sur lui seul.


Attendez, dit-il enfin dune voix faible, et, retirant sa jambe gauche de dessous la table, il se mit &#224; retrousser son pantalon.


Smerdiakov portait des bas blancs et des pantoufles. Sans h&#226;te, il &#244;ta sa jarretelle et mit la main dans son bas. Ivan Fiodorovitch, qui le regardait, tressaillit soudain de frayeur.


D&#233;ment! hurla-t-il.


Il se leva dun bond, recula vivement en se cognant le dos au mur o&#249; il demeura comme clou&#233; sur place, les yeux fix&#233;s sur Smerdiakov avec une terreur folle. Celui-ci, imperturbable, continuait &#224; fouiller dans son bas, seffor&#231;ait de saisir quelque chose. Il y parvint enfin et Ivan le vit retirer une liasse de papiers quil d&#233;posa sur la table.


Voil&#224;! dit-il &#224; voix basse.


Quoi?


Veuillez regarder.


Ivan sapprocha de la table, prit la liasse et commen&#231;a &#224; la d&#233;faire, mais tout &#224; coup il retira ses doigts comme au contact dun reptile r&#233;pugnant, redoutable.


Vos doigts tremblent convulsivement, remarqua Smerdiakov, et lui-m&#234;me, sans se presser, d&#233;plia le papier.


Sous lenveloppe, il y avait trois paquets de billets de cent roubles.


Tout y est, les trois mille au complet, inutile de compter; prenez, dit-il en d&#233;signant les billets.


Ivan saffaissa sur sa chaise. Il &#233;tait blanc comme un linge.


Tu mas fait peur avec ce bas, murmura-t-il avec un &#233;trange sourire.


Alors, vraiment, vous ne saviez pas encore?


Non, je ne savais pas, je croyais que c&#233;tait Dmitri. Ah! fr&#232;re, fr&#232;re! Il se prit la t&#234;te &#224; deux mains. &#201;coute: tu as tu&#233; seul, sans mon fr&#232;re?


Seulement avec vous, avec vous seul. Dmitri Fiodorovitch est innocent.


Cest bien cest bien Nous parlerons de moi ensuite. Mais pourquoi trembl&#233;-je de la sorte Je ne puis articuler les mots.


Vous &#233;tiez hardi, alors; tout est permis, disiez-vous; et maintenant vous avez la frousse! murmura Smerdiakov stup&#233;fait. Voulez-vous de la limonade? Je vais en demander, &#231;a rafra&#238;chit. Mais il faudrait dabord couvrir ceci.


Il d&#233;signait la liasse. Il fit un mouvement vers la porte pour appeler Marie Kondratievna, lui dire dapporter de la limonade; en cherchant avec quoi cacher largent, il sortit dabord son mouchoir, mais comme celui-ci &#233;tait fort malpropre, il prit sur la table le gros livre jaune quIvan avait remarqu&#233; en entrant, et couvrit les billets avec ce bouquin intitul&#233;: Sermons de notre saint P&#232;re Isaac le Syrien.


Je ne veux pas de limonade, dit Ivan. Assieds-toi et parle: comment as-tu fait? Dis tout


Vous devriez &#244;ter votre pardessus, sinon vous serez tout en sueur.


Ivan Fiodorovitch &#244;ta son pardessus quil jeta sur le banc sans se lever.


Parle, je ten prie, parle!


Il paraissait calme. Il &#233;tait s&#251;r que Smerdiakov dirait tout maintenant.


Comment les choses se sont pass&#233;es? Smerdiakov soupira. De la mani&#232;re la plus naturelle, dapr&#232;s vos propres paroles


Nous reviendrons sur mes paroles, interrompit Ivan, mais sans se f&#226;cher cette fois, comme sil &#233;tait tout &#224; fait ma&#238;tre de lui. Raconte seulement, en d&#233;tail et dans lordre, comment tu as fait le coup. Surtout noublie pas les d&#233;tails, je ten prie.


Vous &#234;tes parti, je suis tomb&#233; dans la cave


&#201;tait-ce une vraie crise ou bien simulais-tu?


Je simulais, bien entendu. Je suis descendu tranquillement jusquen bas, je me suis &#233;tendu apr&#232;s quoi jai commenc&#233; &#224; hurler. Et je me suis d&#233;battu pendant quon me transportait.


Un instant. Et plus tard, &#224; lh&#244;pital, tu simulais encore?


Pas du tout. Le lendemain matin, encore &#224; la maison, jai &#233;t&#233; pris dune v&#233;ritable crise, le plus forte que jaie eue depuis des ann&#233;es. Je suis rest&#233; deux jours sans connaissance.


Bien, bien. Continue.


On ma mis sur une couchette, derri&#232;re la cloison; je my attendais, car, quand j&#233;tais malade, Marthe Ignati&#232;vna minstallait toujours pour la nuit dans leur pavillon; elle a toujours &#233;t&#233; bonne pour moi, depuis ma naissance. Pendant la nuit, je geignais de temps &#224; autre, mais doucement; jattendais toujours Dmitri Fiodorovitch.


Tu attendais quil vienne te trouver?


Mais non, jattendais sa venue &#224; la maison, j&#233;tais s&#251;r quil viendrait cette nuit m&#234;me, car, priv&#233; de mes renseignements, il devait fatalement sintroduire par escalade et entreprendre quelque chose.


Et sil n&#233;tait pas venu?


Alors, rien ne serait arriv&#233;. Sans lui, je naurais pas agi.


Bien, bien Parle sans te presser, surtout nomets rien.


Je comptais quil tuerait Fiodor Pavlovitch &#224; coup s&#251;r, car je lavais bien pr&#233;par&#233; pour &#231;a les derniers jours et surtout, il connaissait les signaux. M&#233;fiant et emport&#233; comme il l&#233;tait, il ne pouvait manquer de p&#233;n&#233;trer dans la maison. Je my attendais.


Un instant. Sil avait tu&#233;, il aurait aussi pris largent; tu devais faire ce raisonnement. Que serait-il rest&#233; pour toi? Je ne le vois pas.


Mais il naurait jamais trouv&#233; largent. Je lui ai dit quil &#233;tait sous le matelas, je mentais. Auparavant il &#233;tait dans une cassette. Ensuite, comme Fiodor Pavlovitch ne se fiait qu&#224; moi au monde, je lui sugg&#233;rai de cacher largent derri&#232;re les ic&#244;nes, car personne naurait lid&#233;e de le chercher l&#224;, surtout dans un moment de presse. Mon conseil avait plu &#224; Fiodor Pavlovitch. Garder largent sous le matelas, dans une cassette ferm&#233;e &#224; clef, e&#251;t &#233;t&#233; tout bonnement ridicule. Mais tout le monde a cru &#224; cette cachette: raisonnement stupide! Donc, si Dmitri Fiodorovitch avait assassin&#233;, il se serait enfui &#224; la moindre alerte, comme tous les assassins, ou bien on laurait surpris et arr&#234;t&#233;. Je pouvais ainsi le lendemain, ou la nuit m&#234;me, aller d&#233;rober largent; on aurait tout mis sur son compte.


Mais sil avait seulement frapp&#233;, sans tuer?


Dans ce cas, je naurais certainement pas os&#233; prendre largent, mais je comptais quil frapperait Fiodor Pavlovitch jusqu&#224; lui faire perdre connaissance; alors je mapproprierais le magot, je lui aurais expliqu&#233; ensuite que c&#233;tait Dmitri Fiodorovitch qui avait vol&#233;.


Attends je ny suis plus. Cest donc Dmitri qui a tu&#233;? Tu as seulement vol&#233;?


Non, ce nest pas lui. Certes, je pourrais encore vous dire, maintenant, que cest lui mais je ne veux pas mentir, car car m&#234;me si, comme je le vois, vous navez rien compris jusqu&#224; pr&#233;sent et ne simulez pas pour rejeter tous les torts sur moi, vous &#234;tes pourtant coupable de tout; en effet, vous &#233;tiez pr&#233;venu de lassassinat, vous mavez charg&#233; de lex&#233;cution et vous &#234;tes parti. Aussi, je veux vous d&#233;montrer ce soir que le principal, lunique assassin, cest vous, et non pas moi, bien que jaie tu&#233;. L&#233;galement, vous &#234;tes lassassin.


Comment cela? Pourquoi suis-je lassassin? ne put se d&#233;fendre de demander Ivan Fiodorovitch, oubliant sa d&#233;cision de remettre &#224; la fin de lentretien ce qui le concernait personnellement. Cest toujours &#224; propos de Tchermachnia? Halte! Dis-moi pourquoi il te fallait mon consentement, puisque tu avais pris mon d&#233;part pour un consentement? Comment mexpliqueras-tu cela?


Assur&#233; de votre consentement, je savais qu&#224; votre retour vous ne feriez pas dhistoire pour la perte de ces trois mille roubles, si par hasard la justice me soup&#231;onnait au lieu de Dmitri Fiodorovitch ou de complicit&#233; avec lui; au contraire, vous auriez pris ma d&#233;fense Ayant h&#233;rit&#233;, gr&#226;ce &#224; moi, vous pouviez ensuite me r&#233;compenser pour toute la vie, car si votre p&#232;re avait &#233;pous&#233; Agraf&#233;na Alexandrovna, vous nauriez rien eu.


Ah! tu avais donc lintention de me tourmenter toute la vie! dit Ivan, les dents serr&#233;es. Et si je n&#233;tais pas parti, si je tavais d&#233;nonc&#233;?


Que pouviez-vous dire? Que je vous avais conseill&#233; de partir pour Tchermachnia? La belle affaire! Dailleurs, si vous &#233;tiez rest&#233;, rien ne serait arriv&#233;; jaurais compris que vous ne vouliez pas et me serais tenu tranquille. Mais votre d&#233;part massurait que vous ne me d&#233;nonceriez pas, que vous fermeriez les yeux sur ces trois mille roubles. Vous nauriez pas pu me poursuivre ensuite, car jaurais tout racont&#233; &#224; la justice, non le vol ou lassassinat, cela je ne laurais pas dit, mais que vous my aviez pouss&#233; et que je navais pas consenti. De cette fa&#231;on vous ne pouviez pas me confondre, faute de preuves, et moi jaurais r&#233;v&#233;l&#233; avec quelle ardeur vous d&#233;siriez la mort de votre p&#232;re, et tout le monde laurait cru, je vous en donne ma parole.


Je d&#233;sirais &#224; ce point la mort de mon p&#232;re?


Certainement, et votre silence mautorisait &#224; agir.


Smerdiakov &#233;tait tr&#232;s affaibli et parlait avec lassitude, mais une force int&#233;rieure le galvanisait, il avait quelque dessein cach&#233;, Ivan le pressentait.


Continue ton r&#233;cit.


Continuons! J&#233;tais donc couch&#233;, quand jentendis votre p&#232;re crier. Grigori &#233;tait sorti un peu auparavant; tout &#224; coup il se mit &#224; hurler, puis tout redevint silencieux. Jattendis, immobile; mon c&#339;ur battait, je ne pouvais plus y tenir. Je me l&#232;ve, je sors; &#224; gauche, la fen&#234;tre de Fiodor Pavlovitch &#233;tait ouverte, je mavan&#231;ai pour &#233;couter sil donnait signe de vie, je lentendis sagiter, soupirer. Vivant, me dis-je. Je mapproche de la fen&#234;tre, je lui crie: Cest moi.  Il est venu, il sest enfui (il voulait parler de Dmitri Fiodorovitch), il a tu&#233; Grigori, me r&#233;pond-il.  O&#249;?  L&#224;-bas, dans le coin.  Attendez, dis-je. Je me mis &#224; sa recherche et tr&#233;buchai pr&#232;s du mur contre Grigori, &#233;vanoui, ensanglant&#233;. Cest donc vrai que Dmitri Fiodorovitch est venu, pensai-je, et je r&#233;solus den finir. M&#234;me si Grigori vivait encore, il ne verrait rien, ayant perdu connaissance. Le seul risque &#233;tait que Marthe Ignati&#232;vna se r&#233;veill&#226;t. Je le sentis &#224; ce moment, mais une fr&#233;n&#233;sie s&#233;tait empar&#233;e de moi, &#224; en perdre la respiration. Je revins &#224; la fen&#234;tre: Agraf&#233;na Alexandrovna est l&#224;, elle veut entrer. Il tressaillit. O&#249;, l&#224;, o&#249;? Il soupira sans y croire encore. Mais l&#224;, ouvrez donc! Il me regardait par la fen&#234;tre, ind&#233;cis, craignant douvrir. Il a peur de moi, pensai-je; cest dr&#244;le. Tout &#224; coup, jimaginai de faire sur la crois&#233;e le signal de larriv&#233;e de Grouchegnka, devant lui, sous ses yeux; il ne croyait plus aux paroles, mais, d&#232;s que jeus frapp&#233;, il courut ouvrir la porte. Je voulais entrer, il me barra le passage. O&#249; est-elle, o&#249; est-elle? Il me regardait en palpitant. Eh! pensais-je, sil a une telle peur de moi, &#231;a va mal! Mes jambes se d&#233;robaient, je tremblais quil ne me laiss&#226;t pas entrer, ou quil appel&#226;t, ou que Marthe Ignati&#232;vna surv&#238;nt. Je ne me souviens pas, je devais &#234;tre tr&#232;s p&#226;le. Je chuchotai: Elle est l&#224;-bas, sous la fen&#234;tre, comment ne lavez-vous pas vue?  Am&#232;ne-la, am&#232;ne-la!  Elle a peur, les cris lont effray&#233;e, elle sest cach&#233;e dans un massif; appelez-la vous-m&#234;me du cabinet. Il y courut, posa la bougie sur la fen&#234;tre: Grouchegnka, Grouchegnka! tu es ici? criait-il. Il ne voulait ni se pencher ni s&#233;carter de moi, &#224; cause de la peur que je lui inspirais. La voici, lui dis-je, la voici dans le massif, elle vous sourit, voyez-vous? Il me crut soudain et se mit &#224; trembler, tant il &#233;tait fou de cette femme; il se pencha enti&#232;rement. Je saisis alors le presse-papiers en fonte, sur sa table, vous vous souvenez, il p&#232;se bien trois livres, et je lui ass&#233;nai de toutes mes forces un coup sur la t&#234;te, avec le coin. Il ne poussa pas un cri, saffaissa. Je le frappai encore deux fois et sentis quil avait le cr&#226;ne fracass&#233;. Il tomba &#224; la renverse, tout couvert de sang. Je mexaminai: pas une &#233;claboussure; jessuyai le presse-papiers, le remis &#224; sa place, puis je pris lenveloppe derri&#232;re les ic&#244;nes, jen retirai largent et je la jetai &#224; terre, ainsi que la faveur rose. Jallai au jardin tout tremblant, droit &#224; ce pommier creux, vous le connaissez, je lavais remarqu&#233; et jy avais mis en r&#233;serve du papier et un chiffon; jenveloppai la somme et je la fourrai au fond du creux. Elle y est rest&#233;e quinze jours, jusqu&#224; ma sortie de lh&#244;pital. Je retournai me coucher, songeant avec effroi: Si Grigori est tu&#233;, &#231;a peut aller fort mal; sil revient &#224; lui, ce sera tr&#232;s bien, car il attestera que Dmitri Fiodorovitch est venu, quil a, par cons&#233;quent, tu&#233; et vol&#233;. Dans mon impatience, je me mis &#224; geindre pour r&#233;veiller Marthe Ignati&#232;vna. Elle se leva enfin, vint aupr&#232;s de moi, puis, remarquant labsence de Grigori, elle alla au jardin o&#249; je lentendis crier. J&#233;tais d&#233;j&#224; rassur&#233;.


Smerdiakov sarr&#234;ta. Ivan lavait &#233;cout&#233; dans un silence de mort, sans bouger, sans le quitter des yeux. Smerdiakov lui jetait parfois un coup d&#339;il, mais regardait surtout de c&#244;t&#233;. Son r&#233;cit achev&#233;, il parut &#233;mu, respirant avec peine, le visage couvert de sueur. On ne pouvait deviner sil &#233;prouvait des remords.


Un instant, reprit Ivan en r&#233;fl&#233;chissant. Et la porte? Sil na ouvert qu&#224; toi, comment Grigori a-t-il pu la voir ouverte auparavant? Car il la bien vue le premier?


Ivan posait ces questions du ton le plus calme, de sorte que si quelquun les e&#251;t observ&#233;s en ce moment du seuil, il en aurait conclu quils sentretenaient paisiblement dun sujet quelconque.


Quant &#224; cette porte que Grigori pr&#233;tend avoir vue ouverte, ce nest quun effet de son imagination, dit Smerdiakov avec un sourire. Car cest un homme tr&#232;s ent&#234;t&#233;; il aura cru voir, et vous ne len ferez pas d&#233;mordre. Cest un bonheur pour nous quil ait eu la berlue; cette d&#233;position ach&#232;ve de confondre Dmitri Fiodorovitch.


&#201;coute, dit Ivan paraissant de nouveau sembrouiller, &#233;coute Javais encore beaucoup de choses &#224; te demander, mais je les ai oubli&#233;es Ah! oui, dis-moi seulement pourquoi tu as d&#233;cachet&#233; et jet&#233; lenveloppe &#224; terre? Pourquoi ne pas avoir emport&#233; le tout? Dapr&#232;s ton r&#233;cit, il ma sembl&#233; que tu lavais fait &#224; dessein, mais je ne puis en comprendre la raison


Je nai pas agi sans motifs. Un homme au courant comme moi, par exemple, qui a peut-&#234;tre mis largent dans lenveloppe, qui a vu son ma&#238;tre la cacheter et &#233;crire la suscription, pourquoi un tel homme, sil a commis le crime, ouvrirait-il aussit&#244;t lenveloppe, puisquil est s&#251;r du contenu? Au contraire, il la mettrait simplement dans sa poche et sesquiverait. Dmitri Fiodorovitch aurait agi autrement: ne connaissant lenveloppe que par ou&#239;-dire, il se serait empress&#233; de la d&#233;cacheter, pour se rendre compte, puis de la jeter &#224; terre, sans r&#233;fl&#233;chir quelle constituerait une pi&#232;ce accusatrice, car cest un voleur novice, qui na jamais op&#233;r&#233; ouvertement, et de plus un gentilhomme. Il ne serait pas venu pr&#233;cis&#233;ment voler, mais reprendre son bien, comme il lavait au pr&#233;alable d&#233;clar&#233; devant tout le monde, en se vantant daller chez Fiodor Pavlovitch se faire justice lui-m&#234;me. Lors de ma d&#233;position, jai sugg&#233;r&#233; cette id&#233;e au procureur, mais sous forme dallusion, et de telle sorte quil a cru lavoir trouv&#233;e lui-m&#234;me; il &#233;tait enchant&#233;


Tu as vraiment r&#233;fl&#233;chi &#224; tout cela sur place et &#224; ce moment? s&#233;cria Ivan Fiodorovitch stup&#233;fait.


Il consid&#233;rait de nouveau Smerdiakov avec effroi.


De gr&#226;ce, peut-on songer &#224; tout dans une telle h&#226;te? Tout cela &#233;tait combin&#233; davance.


Eh bien! eh bien! cest que le diable lui-m&#234;me ta pr&#234;t&#233; son concours! Tu nes pas b&#234;te, tu es beaucoup plus intelligent que je ne pensais


Il se leva pour faire quelques pas dans la chambre, mais comme on pouvait &#224; peine passer entre la table et le mur il fit demi-tour et se rassit. Cest sans doute ce qui lexasp&#233;ra: il se remit &#224; vocif&#233;rer.


&#201;coute, mis&#233;rable, vile cr&#233;ature! Tu ne comprends donc pas que si je ne tai pas tu&#233; encore, cest parce que je te garde pour r&#233;pondre demain devant la justice? Dieu le voit (il leva la main), peut-&#234;tre fus-je coupable, peut-&#234;tre ai-je d&#233;sir&#233; secr&#232;tement la mort de mon p&#232;re, mais je te le jure, je me d&#233;noncerai moi-m&#234;me demain; je lai d&#233;cid&#233;! Je dirai tout. Mais nous compara&#238;trons ensemble! Et quoi que tu puisses dire ou t&#233;moigner &#224; mon sujet, je laccepte et ne te crains pas; je confirmerai tout moi-m&#234;me! Mais toi aussi, il faudra que tu avoues! Il le faut, il le faut, nous irons ensemble! Cela sera!


Ivan sexprimait avec &#233;nergie et solennit&#233;: rien qu&#224; son regard on voyait quil tiendrait parole.


Vous &#234;tes malade, je vois, bien malade, vous avez les yeux tout jaunes, dit Smerdiakov, mais sans ironie et m&#234;me avec compassion.


Nous irons ensemble! r&#233;p&#233;ta Ivan. Et si tu ne viens pas, javouerai tout seul.


Smerdiakov parut r&#233;fl&#233;chir.


Non, vous nirez pas, dit-il dun ton cat&#233;gorique.


Tu ne me comprends pas!


Vous aurez trop honte de tout avouer; dailleurs &#231;a ne servirait &#224; rien, car je nierai vous avoir jamais tenu ces propos; je dirai que vous &#234;tes malade (on le voit bien) ou que vous vous sacrifiez par piti&#233; pour votre fr&#232;re, et maccusez parce que je nai jamais compt&#233; &#224; vos yeux. Et qui vous croira, quelle preuve avez-vous?


&#201;coute, tu mas montr&#233; cet argent pour me convaincre.


Smerdiakov retira le volume, d&#233;couvrit la liasse.


Prenez cet argent, dit-il en soupirant.


Certes, je le prends! Mais pourquoi me le donnes-tu puisque tu as tu&#233; pour lavoir?


Et Ivan le consid&#233;ra avec stup&#233;faction.


Je nen ai plus besoin, dit Smerdiakov dune voix tremblante. Je pensais dabord, avec cet argent, m&#233;tablir &#224; Moscou, ou m&#234;me &#224; l&#233;tranger; c&#233;tait mon r&#234;ve, puisque tout est permis. Cest vous qui mavez en effet appris et souvent expliqu&#233; cela: si Dieu nexiste pas, il ny a pas de vertu, et elle est inutile. Voil&#224; le raisonnement que je me suis fait.


Tu en es arriv&#233; l&#224; tout seul? dit Ivan avec un sourire g&#234;n&#233;.


Sous votre influence.


Alors tu crois en Dieu, maintenant, puisque tu rends largent?


Non, je ny crois pas, murmura Smerdiakov.


Pourquoi rends-tu largent, alors?


Laissez donc! trancha Smerdiakov avec un geste de lassitude. Vous-m&#234;me r&#233;p&#233;tiez sans cesse que tout est permis, pourquoi &#234;tes-vous si inquiet maintenant? Vous voulez m&#234;me vous d&#233;noncer. Mais il ny a pas de danger! Vous nirez pas! dit-il cat&#233;goriquement.


Tu verras bien!


Cest impossible. Vous &#234;tes trop intelligent. Vous aimez largent, je le sais, les honneurs aussi car vous &#234;tes tr&#232;s orgueilleux, vous raffolez du beau sexe, vous aimez par-dessus tout vivre ind&#233;pendant et &#224; votre aise. Vous ne voudrez pas g&#226;ter toute votre vie en vous chargeant dune pareille honte. De tous les enfants de Fiodor Pavlovitch vous &#234;tes celui qui lui ressemble le plus; vous avez la m&#234;me &#226;me.


Tu nes vraiment pas b&#234;te, dit Ivan avec stupeur, et le sang lui monta au visage. Je te croyais sot.


Cest par orgueil que vous le croyiez. Prenez donc largent.


Ivan prit la liasse de billets et la fourra dans sa poche, telle quelle.


Je les montrerai demain au tribunal, dit-il.


Personne ne vous croira; ce nest pas largent qui vous manque &#224; pr&#233;sent, vous aurez pris ces trois mille roubles dans votre cassette.


Ivan se leva.


Je te r&#233;p&#232;te que si je ne tai pas tu&#233;, cest uniquement parce que jai besoin de toi demain; ne loublie pas!


Eh bien, tuez-moi, tuez-moi maintenant, dit Smerdiakov dun air &#233;trange. Vous ne losez m&#234;me pas, ajouta-t-il avec un sourire amer, vous nosez plus rien, vous si hardi autrefois!


&#192; demain!


Ivan marcha vers la porte.


Attendez Montrez-les-moi encore une fois.


Ivan sortit les billets, les lui montra; Smerdiakov les consid&#233;ra une dizaine de secondes.


Eh bien allez! Ivan Fiodorovitch! cria-t-il soudain.


Que veux-tu?


Ivan qui partait se retourna.


Adieu.


&#192; demain!


Ivan sortit. La tourmente continuait. Il marcha dabord dun pas assur&#233;, mais se mit bient&#244;t &#224; chanceler. Ce nest que physique, songea-t-il en souriant. Une sorte dall&#233;gresse le gagnait. Il se sentait une fermet&#233; in&#233;branlable; les h&#233;sitations douloureuses de ces derniers temps avaient disparu. Sa d&#233;cision &#233;tait prise et d&#233;j&#224; irr&#233;vocable, se disait-il avec bonheur. &#192; ce moment il tr&#233;bucha, faillit choir. En sarr&#234;tant, il distingua &#224; ses pieds livrogne quil avait renvers&#233;, gisant toujours &#224; la m&#234;me place, inerte. La neige lui recouvrait presque le visage. Ivan le releva, le chargea sur ses &#233;paules. Ayant aper&#231;u de la lumi&#232;re dans une maison, il alla frapper aux volets et promit trois roubles au propri&#233;taire sil laidait &#224; transporter le bonhomme au commissariat. Je ne raconterai pas en d&#233;tail comment Ivan Fiodorovitch r&#233;ussit dans cette entreprise et fit examiner le croquant par un m&#233;decin en payant g&#233;n&#233;reusement les frais. Disons seulement que cela demanda presque une heure. Mais Ivan demeura satisfait. Ses id&#233;es s&#233;parpillaient: Si je navais pas pris une r&#233;solution si ferme pour demain, pensa-t-il soudain avec d&#233;lice, je ne serais pas rest&#233; une heure &#224; moccuper de cet ivrogne, jaurais pass&#233; &#224; c&#244;t&#233; sans minqui&#233;ter de lui Mais comment ai-je la force de mobserver? Et eux qui ont d&#233;cid&#233; que je deviens fou! En arrivant devant sa porte, il sarr&#234;ta pour se demander: Ne ferais-je pas mieux daller d&#232;s maintenant chez le procureur et de tout lui raconter? Non, demain, tout &#224; la fois! Chose &#233;trange, presque toute sa joie disparut &#224; linstant. Lorsquil entra dans sa chambre, une sensation glaciale l&#233;treignit comme le souvenir ou plut&#244;t l&#233;vocation de je ne sais quoi de p&#233;nible ou de r&#233;pugnant, qui se trouvait en ce moment dans cette chambre et qui sy &#233;tait d&#233;j&#224; trouv&#233;. Il se laissa tomber sur le divan. La vieille domestique lui apporta le samovar, il fit du th&#233;, mais ny toucha pas; il la renvoya jusquau lendemain. Il avait le vertige, se sentait las, mal &#224; laise. Il sassoupissait, mais se mit &#224; marcher pour chasser le sommeil. Il lui semblait quil avait le d&#233;lire. Apr&#232;s s&#234;tre rassis, il se mit &#224; regarder de temps &#224; autre autour de lui, comme pour examiner quelque chose. Enfin, son regard se fixa sur un point. Il sourit, mais le rouge de la col&#232;re lui monta au visage. Longtemps il demeura immobile, la t&#234;te dans ses mains, lorgnant toujours le m&#234;me point, sur le divan plac&#233; contre le mur den face. Visiblement, quelque chose &#224; cet endroit lirritait, linqui&#233;tait.



IX. Le Diable

Hallucination dIvan Fiodorovitch.


Je ne suis pas m&#233;decin, et pourtant je sens que le moment est venu de fournir quelques explications sur la maladie dIvan Fiodorovitch. Disons tout de suite quil &#233;tait &#224; la veille dun acc&#232;s de fi&#232;vre chaude, la maladie ayant fini par triompher de son organisme affaibli. Sans conna&#238;tre la m&#233;decine, je risque cette hypoth&#232;se quil avait peut-&#234;tre r&#233;ussi, par un effort de volont&#233;, &#224; conjurer la crise, esp&#233;rant, bien entendu, y &#233;chapper. Il se savait souffrant, mais ne voulait pas sabandonner &#224; la maladie dans ces jours d&#233;cisifs o&#249; il devait se montrer, parler hardiment, se justifier &#224; ses propres yeux. Il &#233;tait all&#233; voir le m&#233;decin mand&#233; de Moscou par Catherine Ivanovna. Celui-ci, apr&#232;s lavoir &#233;cout&#233; et examin&#233;, conclut &#224; un d&#233;rangement c&#233;r&#233;bral et ne fut nullement surpris dun aveu quIvan lui fit pourtant avec r&#233;pugnance: Les hallucinations sont tr&#232;s possibles dans votre &#233;tat, mais il faudrait les contr&#244;ler Dailleurs vous devez vous soigner s&#233;rieusement, sinon cela saggraverait. Mais Ivan Fiodorovitch n&#233;gligea ce sage conseil: Jai encore la force de marcher; quand je tomberai, me soignera qui voudra!


Il avait presque conscience de son d&#233;lire et fixait obstin&#233;ment un certain objet, sur le divan, en face de lui. L&#224; apparut tout &#224; coup un individu, entr&#233; Dieu sait comment, car il ny &#233;tait pas &#224; larriv&#233;e dIvan Fiodorovitch apr&#232;s sa visite &#224; Smerdiakov. C&#233;tait un monsieur, ou plut&#244;t une sorte de gentleman russe, qui frisait la cinquantaine[[176]: #_ftnref176 En fran&#231;ais dans le texte.], grisonnant un peu, les cheveux longs et &#233;pais, la barbe en pointe. Il portait un veston marron de chez le bon faiseur, mais d&#233;j&#224; &#233;lim&#233;, datant de trois ans environ et compl&#232;tement d&#233;mod&#233;. Le linge, son long foulard, tout rappelait le gentleman chic; mais le linge, &#224; le regarder de pr&#232;s, &#233;tait douteux, et le foulard fort us&#233;. Son pantalon &#224; carreaux lui allait bien, mais il &#233;tait trop clair et trop juste, comme on nen porte plus maintenant; de m&#234;me son chapeau, qui &#233;tait en feutre blanc malgr&#233; la saison. Bref, lair comme il faut et en m&#234;me temps g&#234;n&#233;. Le gentleman devait &#234;tre un de ces anciens propri&#233;taires fonciers qui florissaient au temps du servage; il avait v&#233;cu dans le monde, mais peu &#224; peu, appauvri apr&#232;s les dissipations de la jeunesse et la r&#233;cente abolition du servage, il &#233;tait devenu une sorte de parasite de bonne compagnie, re&#231;u chez ses anciennes connaissances &#224; cause de son caract&#232;re accommodant et &#224; titre dhomme comme il faut, quon peut admettre &#224; sa table en toute occasion, &#224; une place modeste toutefois. Ces parasites, au caract&#232;re facile, sachant conter, faire une partie de cartes, d&#233;testant les commissions dont on les charge, sont ordinairement veufs ou vieux gar&#231;ons; parfois ils ont des enfants, toujours &#233;lev&#233;s au loin, chez quelque tante dont le gentleman ne parle presque jamais en bonne compagnie, comme sil rougissait dune telle parent&#233;. Il finit par se d&#233;shabituer de ses enfants, qui lui &#233;crivent de loin en loin, pour sa f&#234;te ou &#224; No&#235;l, des lettres de f&#233;licitations auxquelles il r&#233;pond parfois. La physionomie de cet h&#244;te inattendu &#233;tait plut&#244;t affable que d&#233;bonnaire, pr&#234;te aux amabilit&#233;s suivant les circonstances. Il navait pas de montre, mais portait un lorgnon en &#233;caille, fix&#233; &#224; un ruban noir. Le m&#233;dius de sa main droite sornait dune bague en or massif avec une opale bon march&#233;. Ivan Fiodorovitch gardait le silence, r&#233;solu &#224; ne pas entamer la conversation. Le visiteur attendait, comme un parasite qui, venant &#224; lheure du th&#233; tenir compagnie au ma&#238;tre de la maison, le trouve absorb&#233; dans ses r&#233;flexions, et garde le silence, pr&#234;t toutefois &#224; un aimable entretien, pourvu que le ma&#238;tre lengage. Tout &#224; coup son visage devint soucieux.


&#201;coute, dit-il &#224; Ivan Fiodorovitch, excuse-moi, je veux seulement te faire souvenir que tu es all&#233; chez Smerdiakov afin de te renseigner au sujet de Catherine Ivanovna, et que tu es parti sans rien savoir; tu as s&#251;rement oubli&#233;


Ah oui! dit Ivan pr&#233;occup&#233;, jai oubli&#233; Nimporte, dailleurs, remettons tout &#224; demain. &#192; propos, dit-il avec irritation au visiteur, cest moi qui ai d&#251; me rappeler cela tout &#224; lheure, car je me sentais angoiss&#233; &#224; ce sujet. Suffit-il que tu aies surgi pour que je croie que cette suggestion me vient de toi?


Eh bien, ne le crois pas, dit le gentleman en souriant dun air affable. La foi ne simpose pas. Dailleurs, dans ce domaine, les preuves m&#234;me mat&#233;rielles sont inefficaces. Thomas a cru, parce quil voulait croire, et non pour avoir vu le Christ ressuscit&#233;. Ainsi, les spirites je les aime beaucoup Imagine-toi quils croient servir la foi, parce que le diable leur montre ses cornes de temps en temps. Cest une preuve mat&#233;rielle de lexistence de lautre monde. Lautre monde d&#233;montr&#233; mat&#233;riellement! En voil&#224; une id&#233;e! Enfin, cela prouverait lexistence du diable, mais non celle de Dieu. Je veux me mettre dune soci&#233;t&#233; id&#233;aliste, pour leur faire de lopposition.


&#201;coute, dit Ivan Fiodorovitch en se levant, je crois que jai le d&#233;lire, raconte ce que tu veux, peu mimporte! Tu ne mexasp&#233;reras pas comme alors. Seulement, jai honte Je veux marcher dans la chambre Parfois je cesse de te voir, de tentendre, mais je devine toujours ce que tu veux dire, car cest moi qui parle, et non pas toi! Mais je ne sais pas si je dormais la derni&#232;re fois, ou si je tai vu en r&#233;alit&#233;. Je vais mappliquer sur la t&#234;te une serviette mouill&#233;e; peut-&#234;tre te dissiperas-tu.


Ivan alla prendre une serviette et fit comme il disait; apr&#232;s quoi, il se mit &#224; marcher de long en large.


&#199;a me fait plaisir que nous nous tutoyions, dit le visiteur.


Imb&#233;cile, crois-tu que je vais te dire vous? Je me sens en train si seulement je navais pas mal &#224; la t&#234;te mais pas tant de philosophie que la derni&#232;re fois. Si tu ne peux pas d&#233;guerpir, invente au moins quelque chose de gai. Dis-moi des cancans, car tu nes quun parasite. Quel cauchemar tenace! Mais je ne te crains pas. Je viendrai &#224; bout de toi. On ne minternera pas!


Cest charmant[[177]: #_ftnref177 En fran&#231;ais dans le texte.], parasite. Cest mon r&#244;le, en effet. Que suis-je sur terre, sinon un parasite? &#192; propos, je suis surpris de tentendre; ma foi, tu commences &#224; me prendre pour un &#234;tre r&#233;el et non pour le produit de ta seule imagination, comme tu le soutenais lautre fois.


Je ne tai jamais pris un seul instant pour une r&#233;alit&#233;, s&#233;cria Ivan avec rage. Tu es un mensonge, un fant&#244;me de mon esprit malade. Mais je ne sais comment me d&#233;barrasser de toi, je vois quil faudra souffrir quelque temps. Tu es une hallucination, lincarnation de moi-m&#234;me, dune partie seulement de moi de mes pens&#233;es et de mes sentiments, mais des plus vils et des plus sots. &#192; cet &#233;gard, tu pourrais m&#234;me mint&#233;resser, si javais du temps &#224; te consacrer.


Je vais te confondre: tant&#244;t, pr&#232;s du r&#233;verb&#232;re, quand tu es tomb&#233; sur Aliocha en lui criant: Tu las appris de lui! comment sais-tu quil vient me voir? cest de moi que tu parlais. Donc, tu as cru un instant que jexistais r&#233;ellement, dit le gentleman avec un sourire mielleux.


Oui, c&#233;tait une faiblesse mais je ne pouvais croire en toi. Peut-&#234;tre la derni&#232;re fois tai-je vu seulement en songe, et non en r&#233;alit&#233;?


Et pourquoi as-tu &#233;t&#233; si dur avec Aliocha? Il est charmant, jai des torts envers lui, &#224; cause du starets Zosime.


Comment oses-tu parler dAliocha, canaille! dit Ivan en riant.


Tu minjuries en riant, bon signe. Dailleurs, tu es bien plus aimable avec moi que la derni&#232;re fois, et je comprends pourquoi: cette noble r&#233;solution


Ne me parle pas de &#231;a, cria Ivan furieux.


Je comprends, je comprends, cest noble, cest charmant[[178]: #_ftnref178 En fran&#231;ais dans le texte.], tu vas, demain, d&#233;fendre ton fr&#232;re, tu te sacrifies; cest chevaleresque


Tais-toi, sinon gare aux coups de pied!


En un sens, &#231;a me fera plaisir, car mon but sera atteint: si tu agis ainsi, cest que tu crois &#224; ma r&#233;alit&#233;; on ne donne pas de coups de pied &#224; un fant&#244;me. Tr&#234;ve de plaisanteries; tu peux minjurier, mais il vaut mieux &#234;tre un peu plus poli, m&#234;me avec moi. Imb&#233;cile, canaille! Quelles expressions!


En tinjuriant, je minjurie! Toi, cest moi-m&#234;me, mais sous un autre museau. Tu exprimes mes propres pens&#233;es et tu ne peux rien dire de nouveau!


Si nos pens&#233;es se rencontrent, cela me fait honneur, dit gracieusement le gentleman.


Seulement, tu choisis mes pens&#233;es les plus sottes. Tu es b&#234;te et banal. Tu es stupide. Je ne puis te supporter! Que faire, que faire? murmura Ivan entre ses dents.


Mon ami, je veux pourtant rester un gentleman et &#234;tre trait&#233; comme tel, dit le visiteur avec un certain amour-propre, dailleurs conciliant, d&#233;bonnaire Je suis pauvre, mais je ne dirai pas tr&#232;s honn&#234;te; cependant on admet g&#233;n&#233;ralement comme un axiome que je suis un ange d&#233;chu. Ma foi, je ne puis me repr&#233;senter comment jai pu, jadis, &#234;tre un ange. Si je lai jamais &#233;t&#233;, il y a si longtemps que ce nest pas un p&#233;ch&#233; de loublier. Maintenant, je tiens uniquement &#224; ma r&#233;putation dhomme comme il faut et je vis au hasard, meffor&#231;ant d&#234;tre agr&#233;able. Jaime sinc&#232;rement les hommes; on ma beaucoup calomni&#233;. Quand je me transporte sur la terre, chez vous, ma vie prend une apparence de r&#233;alit&#233;, et cest ce qui me pla&#238;t le mieux. Car le fantastique me tourmente comme toi-m&#234;me, aussi jaime le r&#233;alisme terrestre. Chez vous, tout est d&#233;fini, il y a des formules, de la g&#233;om&#233;trie; chez nous, ce nest qu&#233;quations ind&#233;termin&#233;es! Ici, je me prom&#232;ne, je r&#234;ve (jaime r&#234;ver). Je deviens superstitieux. Ne ris pas, je ten prie; jaime aller aux bains publics, imagine-toi, &#234;tre &#224; l&#233;tuve avec les marchands et les popes. Mon r&#234;ve, cest de mincarner, mais d&#233;finitivement, dans quelque marchande ob&#232;se, et de partager toutes ses croyances. Mon id&#233;al, cest daller &#224; l&#233;glise et dy faire br&#251;ler un cierge, de grand c&#339;ur, ma parole. Alors mes souffrances prendront fin. Jaime aussi vos rem&#232;des: au printemps, il y avait une &#233;pid&#233;mie de petite v&#233;role, je suis all&#233; me faire vacciner; si tu savais comme j&#233;tais content, jai donn&#233; dix roubles pour nos fr&#232;re slaves! Tu ne m&#233;coutes pas. Tu nes pas dans ton assiette, aujourdhui.  Le gentleman fit une pause.  Je sais que tu es all&#233; hier consulter ce m&#233;decin Eh bien! comment vas-tu? Que ta-t-il dit?


Imb&#233;cile!


En revanche, tu as beaucoup desprit. Tu minjuries de nouveau. Ce nest pas par int&#233;r&#234;t que je te demandais cela. Tu peux ne pas r&#233;pondre. Voil&#224; mes rhumatismes qui me reprennent.


Imb&#233;cile!


Tu y tiens! Je me souviens encore de mes rhumatismes de lann&#233;e derni&#232;re.


Le diable, des rhumatismes?


Pourquoi pas? Si je mincarne, il faut en subir toutes les cons&#233;quences. Satanas sum et nihil humani a me alienum puto.


Comment, comment? Satanas sum et nihil humani Ce nest pas b&#234;te, pour le diable!


Je suis heureux de te plaire enfin.


Cela ne vient pas de moi, dit Ivan, cela ne mest jamais venu &#224; lesprit. &#201;trange


Cest du nouveau, nest-ce pas[[179]: #_ftnref179 En fran&#231;ais dans le texte.]? Cette fois-ci je vais agir loyalement et texpliquer la chose. &#201;coute. Dans les r&#234;ves, surtout durant les cauchemars qui proviennent dun d&#233;rangement destomac ou dautre chose, lhomme a parfois des visions si belles, des sc&#232;nes de la vie r&#233;elle si compliqu&#233;es, il traverse une telle succession d&#233;v&#233;nements aux p&#233;rip&#233;ties inattendues, depuis les manifestations les plus hautes jusquau moindres bagatelles, que, je te le jure, L&#233;on Tolsto&#239; lui-m&#234;me ne parviendrait pas &#224; les imaginer. Cependant, ces r&#234;ves viennent non &#224; des &#233;crivains, mais &#224; des gens ordinaires: fonctionnaires, feuilletonistes, popes Un ministre ma m&#234;me avou&#233; que ses meilleures id&#233;es lui venaient en dormant. Il en est de m&#234;me maintenant; je dis des choses originales, qui ne te sont jamais venues &#224; lesprit, comme dans les cauchemars; cependant, je ne suis que ton hallucination.


Tu radotes! Comment, tu veux me persuader que tu existes, et tu pr&#233;tends toi-m&#234;me &#234;tre un songe!


Mon ami, jai choisi aujourdhui une m&#233;thode particuli&#232;re que je texpliquerai ensuite. Attends un peu, o&#249; en &#233;tais-je? Ah oui! Jai pris froid, mais pas chez vous, l&#224;-bas


O&#249;, l&#224;-bas? Dis donc, resteras-tu encore longtemps? s&#233;cria Ivan presque d&#233;sesp&#233;r&#233;. Il sarr&#234;ta, sassit sur le divan, se prit de nouveau la t&#234;te entre les mains. Il arracha la serviette mouill&#233;e et la jeta avec d&#233;pit.


Tu as les nerfs malades, insinua le gentleman dun air d&#233;gag&#233; mais amical; tu men veux davoir pris froid, cependant cela mest arriv&#233; de la fa&#231;on la plus naturelle. Je courais &#224; une soir&#233;e diplomatique, chez une grande dame de P&#233;tersbourg qui jouait les ministres, en habit, cravate blanche, gant&#233;; pourtant j&#233;tais encore Dieu sait o&#249;, et pour arriver sur la terre il fallait franchir lespace. Certes, ce nest quun instant, mais la lumi&#232;re du soleil met huit minutes et j&#233;tais en habit et gilet d&#233;couvert. Les esprits ne g&#232;lent pas, mais puisque je m&#233;tais incarn&#233; Bref, jai agi &#224; la l&#233;g&#232;re, je me suis aventur&#233;. Dans lespace, dans l&#233;ther, dans leau, il fait un froid, on ne peut m&#234;me pas appeler cela du froid: cent cinquante degr&#233;s au-dessous de z&#233;ro. On conna&#238;t la plaisanterie des jeunes villageoises: quand il g&#232;le &#224; trente degr&#233;s, elles proposent &#224; quelque niais de l&#233;cher une hache; la langue g&#232;le instantan&#233;ment, le niais sarrache la peau; et pourtant ce nest que trente degr&#233;s! &#192; cent cinquante degr&#233;s, il suffirait, je pense, de toucher une hache avec le doigt pour que celui-ci disparaisse si seulement il y avait une hache dans lespace


Mais, est-ce possible? interrompit distraitement Ivan Fiodorovitch. Il luttait de toutes ses forces pour r&#233;sister au d&#233;lire et ne pas sombrer dans la folie.


Une hache? r&#233;p&#233;ta le visiteur avec surprise.


Mais oui, que deviendrait-elle, l&#224;-bas? s&#233;cria Ivan avec une obstination rageuse.


Une hache dans lespace? Quelle id&#233;e[[180]: #_ftnref180 En fran&#231;ais dans le texte.]! Si elle se trouve tr&#232;s loin de la terre, je pense quelle se mettra &#224; tourner autour sans savoir pourquoi, &#224; la mani&#232;re dun satellite. Les astronomes calculeront son lever et son coucher, Gatsouk [[181]: #_ftnref180 Alexandre Gatsouk (1832-1891), &#233;diteur de journaux, revues, almanachs.] la mettra dans son almanach, voil&#224; tout.


Tu es b&#234;te, horriblement b&#234;te! Fais des mensonges plus spirituels, ou je ne t&#233;coute plus. Tu veux me vaincre par le r&#233;alisme de tes proc&#233;d&#233;s, me persuader de ton existence. Je ny crois pas!


Mais je ne mens pas, tout cela est vrai. Malheureusement, la v&#233;rit&#233; nest presque jamais spirituelle. Je vois que tu attends de moi quelque chose de grand, de beau peut-&#234;tre. Cest regrettable, car je ne donne que ce que je peux


Ne fais donc pas le philosophe, esp&#232;ce d&#226;ne!


Comment puis-je philosopher, quand jai tout le c&#244;t&#233; droit paralys&#233;, qui me fait geindre. Jai consult&#233; la Facult&#233;; ils savent diagnostiquer &#224; merveille, vous expliquent la maladie, mais sont incapables de gu&#233;rir. Il y avait l&#224; un &#233;tudiant enthousiaste: Si vous mourez, ma-t-il dit, vous conna&#238;trez exactement la nature de votre mal! Ils ont la manie de vous adresser &#224; des sp&#233;cialistes: Nous nous bornons &#224; diagnostiquer, allez voir un tel, il vous gu&#233;rira. On ne trouve plus du tout de m&#233;decins &#224; lancienne mode qui traitaient toutes les maladies; maintenant il ny a plus que des sp&#233;cialistes, qui font de la publicit&#233;. Pour une maladie du nez, on vous envoie &#224; Paris, chez un grand sp&#233;cialiste. Il vous examine le nez. Je ne puis, dit-il, gu&#233;rir que la narine droite, car je ne traite pas les narines gauches, ce nest pas ma sp&#233;cialit&#233;. Allez &#224; Vienne, il y a un sp&#233;cialiste pour les narines gauches. Que faire? Jai recouru aux rem&#232;des de bonnes femmes; un m&#233;decin allemand me conseilla de me frotter apr&#232;s le bain avec du miel et du sel: jallai aux bains pour le plaisir et me barbouillai en pure perte. En d&#233;sespoir de cause, jai &#233;crit au comte Mattei, &#224; Milan; il ma envoy&#233; un livre et des globules. Que Dieu lui pardonne! Imagine-toi que lextrait de malt de Hoff ma gu&#233;ri. Je lavais achet&#233; par hasard, jen ai pris un flacon et demi, et tout &#224; disparu radicalement. J&#233;tais r&#233;solu &#224; publier une attestation, la reconnaissance parlait en moi, mais ce fut une autre histoire: aucun journal ne voulut lins&#233;rer! Cest trop r&#233;actionnaire, me dit-on, personne ny croira, le diable nexiste point[[182]: #_ftnref182 En fran&#231;ais dans le texte.]. Publiez cela anonymement. Mais quest-ce quune attestation anonyme? Jai plaisant&#233; avec les employ&#233;s: Cest en Dieu, disais-je, quil est r&#233;actionnaire de croire &#224; notre &#233;poque; mais moi je suis le diable.  Bien s&#251;r, tout le monde y croit, pourtant cest impossible, cela pourrait nuire &#224; notre programme. &#192; moins que vous ne donniez &#224; la chose un tour humoristique? Mais alors, pensai-je, ce ne sera pas spirituel. Et mon attestation ne parut point. Cela mest arriv&#233; sur le c&#339;ur. Les sentiments les meilleurs, tels que la reconnaissance, me sont formellement interdits par ma position sociale.


Tu retombes dans la philosophie? dit Ivan, les dents serr&#233;es.


Que Dieu men pr&#233;serve! Mais on ne peut semp&#234;cher de se plaindre parfois. Je suis calomni&#233;. Tu me traites &#224; tout moment dimb&#233;cile. On voit bien que tu es un jeune homme. Mon ami, il ny a pas que lesprit. Jai re&#231;u de la nature un c&#339;ur bon et gai, jai aussi compos&#233; des vaudevilles [[183]: #_ftnref183 Paroles de Klestakov, dans le R&#233;viseur de Gogol, III, 6 -1836.]. Tu me prends, je crois, pour un vieux Khlestakov, mais ma destin&#233;e est bien plus s&#233;rieuse. Par une sorte de d&#233;cret inexplicable, jai pour mission de nier; pourtant je suis fonci&#232;rement bon et inapte &#224; la n&#233;gation. Non, il faut que tu nies! Sans n&#233;gation, pas de critique, et que deviendraient les revues, sans la critique? Il ne resterait plus quun hosanna. Mais pour la vie cela ne suffit pas, il faut que cet hosanna passe par le creuset du doute, etc. Dailleurs, je ne me m&#234;le pas de tout &#231;a, ce nest pas moi qui ai invent&#233; la critique, je nen suis pas responsable. Jai servi de bouc &#233;missaire, on ma oblig&#233; &#224; faire de la critique, et la vie commen&#231;a. Mais moi, qui comprends le sel de la com&#233;die, jaspire au n&#233;ant. Non, il faut que tu vives, me r&#233;plique-t-on, car sans toi rien nexisterait. Si tout &#233;tait raisonnable sur la terre, il ne sy passerait rien. Sans toi, pas d&#233;v&#233;nements; or, il faut des &#233;v&#233;nements. Je remplis donc ma mission, bien &#224; contrec&#339;ur, pour susciter des &#233;v&#233;nements, et je r&#233;alise lirrationnel, par ordre. Les gens prennent cette com&#233;die au s&#233;rieux, malgr&#233; tout leur esprit. Cest pour eux une trag&#233;die. Ils souffrent, &#233;videmment En revanche, il vivent, dune vie r&#233;elle et non imaginaire, car la souffrance, cest la vie. Sans la souffrance, quel plaisir offrirait-elle? Tout ressemblerait &#224; un Te Deum interminable; cest saint, mais bien ennuyeux. Et moi? Je souffre, et pourtant je ne vis pas. Je suis lx dune &#233;quation inconnue. Je suis le spectre de la vie, qui a perdu la notion des choses et oublie jusqu&#224; son nom. Tu ris non, tu ne ris pas, tu te f&#226;ches encore, comme toujours. Il te faudrait toujours de lesprit; or, je te le r&#233;p&#232;te, je donnerais toute cette vie sid&#233;rale, tous les grades, tous les honneurs, pour mincarner dans l&#226;me dune marchande ob&#232;se et faire br&#251;ler des cierges &#224; l&#233;glise.


Toi non plus, tu ne crois pas en Dieu, dit Ivan avec un sourire haineux.


Comment dire, si tu parles s&#233;rieusement


Dieu existe-t-il oui ou non? insista Ivan avec col&#232;re.


Ah! cest donc s&#233;rieux? Mon cher, Dieu mest t&#233;moin que je nen sais rien, je ne puis mieux dire.


Non, tu nexistes pas, tu es moi-m&#234;me et rien de plus! Tu nes quune chim&#232;re!


Si tu veux, jai la m&#234;me philosophie que toi, cest vrai. Je pense, donc je suis[[184]: #_ftnref184 En fran&#231;ais dans le texte.], voil&#224; ce qui est s&#251;r; quand au reste, quant &#224; tous ces mondes, Dieu et Satan lui-m&#234;me, tout cela ne mest pas prouv&#233;. Ont-ils une existence propre, ou est-ce seulement une &#233;manation de moi, le d&#233;veloppement successif de mon moi, qui existe temporellement et personnellement? Je marr&#234;te, car jai limpression que tu vas me battre.


Tu ferais mieux de me raconter une anecdote!


En voici une, pr&#233;cis&#233;ment dans le cadre de notre sujet, cest-&#224;-dire plut&#244;t une l&#233;gende quune anecdote. Tu me reproches mon incr&#233;dulit&#233;. Mais, mon cher, il ny a pas que moi comme &#231;a; chez nous, tous sont maintenant troubl&#233;s &#224; cause de vos sciences. Tant quil y avait les atomes, les cinq sens, les quatre &#233;l&#233;ments, cela allait encore. Les atomes &#233;taient d&#233;j&#224; connus dans lantiquit&#233;. Mais vous avez d&#233;couvert la mol&#233;cule chimique, le protoplasme, et le diable sait encore quoi! En apprenant cela, les n&#244;tres ont baiss&#233; la queue. Ce fut le g&#226;chis; la superstition, les cancans s&#233;virent, nous en avons autant que vous, m&#234;me un peu plus, enfin la d&#233;lation; il y a aussi, chez nous, une section o&#249; lon re&#231;oit certains renseignements [[185]: #_ftnref185 Allusion &#224; la fameuse Troisi&#232;me Section  police secr&#232;te.]. Eh bien, cette l&#233;gende de notre Moyen &#194;ge, du n&#244;tre, non pas du v&#244;tre, ne trouve aucune cr&#233;ance, sauf aupr&#232;s des grosses marchandes, les n&#244;tres, pas les v&#244;tres. Tout ce qui existe chez vous existe aussi chez nous; je te r&#233;v&#232;le ce myst&#232;re par amiti&#233;, bien que ce soit d&#233;fendu. Cette l&#233;gende parle donc du paradis. Il y avait sur la terre un certain philosophe qui niait tout, les lois, la conscience, la foi; surtout la vie future. Il mourut en pensant entrer dans les t&#233;n&#232;bres du n&#233;ant, et le voil&#224; en pr&#233;sence de la vie future. Il s&#233;tonne, il sindigne: Cela, dit-il, est contraire &#224; mes convictions. Et il fut condamn&#233; pour cela Excuse-moi, je te rapporte cette l&#233;gende comme on me la cont&#233;e Donc, il fut condamn&#233; &#224; parcourir dans les t&#233;n&#232;bres un quatrillion de kilom&#232;tres (car nous comptons aussi en kilom&#232;tres, maintenant), et quand il aura achev&#233; son quatrillion, les portes du paradis souvriront devant lui et tout lui sera pardonn&#233;


Quels tourments y a-t-il dans lautre monde, outre le quatrillion? demanda Ivan avec une &#233;trange animation.


Quels tourments? Ah! ne men parle pas! Autrefois, il y en avait pour tous les go&#251;ts; &#224; pr&#233;sent, on a de plus en plus recours au syst&#232;me des tortures morales, aux remords de conscience et autres fariboles. Cest &#224; votre adoucissement des m&#339;urs que nous le devons. Et qui en profite? Seulement ceux qui nont pas de conscience, car ils se moquent des remords! En revanche, les gens convenables, qui ont conserv&#233; le sentiment de lhonneur, souffrent Voil&#224; bien les r&#233;formes op&#233;r&#233;es sur un terrain mal pr&#233;par&#233;, et copi&#233;es dinstitutions &#233;trang&#232;res; elles sont d&#233;plorables! Le feu dautrefois valait mieux Le condamn&#233; au quatrillion regarde donc autour de lui, puis se couche en travers de la route: Je ne marche pas, par principe je refuse! Prends l&#226;me dun ath&#233;e russe &#233;clair&#233; et m&#234;le-la &#224; celle du proph&#232;te Jonas, qui bouda trois jours et trois nuits dans le ventre dune baleine, tu obtiendras notre penseur r&#233;calcitrant.


Sur quoi sest-il &#233;tendu?


Il y avait s&#251;rement de quoi s&#233;tendre. Tu ne ris pas?


Bravo, s&#233;cria Ivan avec la m&#234;me animation; il &#233;coutait maintenant avec une curiosit&#233; inattendue. Eh bien, il est toujours couch&#233;?


Mais non, au bout de mille ans, il se leva et marcha.


Quel &#226;ne!  Ivan eut un rire nerveux et se mit &#224; r&#233;fl&#233;chir.  Nest-ce pas la m&#234;me chose de rester couch&#233; &#233;ternellement ou de marcher un quatrillion de verstes? Mais cela fait un billion dann&#233;es?


Et m&#234;me bien davantage. Sil y avait ici un crayon et du papier, on pourrait calculer. Il est arriv&#233; depuis longtemps et cest l&#224; que commence lanecdote.


Comment! Mais o&#249; a-t-il pris un billion dann&#233;es?


Tu penses toujours &#224; notre terre actuelle! La terre sest reproduite peut-&#234;tre un million de fois; elle sest gel&#233;e, fendue, d&#233;sagr&#233;g&#233;e, puis d&#233;compos&#233;e dans ses &#233;l&#233;ments, et de nouveau les eaux la recouvrirent. Ensuite, ce fut de nouveau une com&#232;te, puis un soleil do&#249; sortit le globe. Ce cycle se r&#233;p&#232;te peut-&#234;tre une infinit&#233; de fois, sous la m&#234;me forme, jusquau moindre d&#233;tail. Cest mortellement ennuyeux


Eh bien! quarriva-t-il lorsquil eut achev&#233;?


D&#232;s quil fut entr&#233; au paradis, deux secondes, montre en main, ne s&#233;taient pas &#233;coul&#233;es (bien que sa montre, &#224; mon avis, ait d&#251; se d&#233;composer en ses &#233;l&#233;ments durant le voyage) et il s&#233;criait d&#233;j&#224; que, pour ces deux secondes, on pouvait faire non seulement un quatrillion de kilom&#232;tres, mais un quatrillion de quatrillions, &#224; la quatrillioni&#232;me puissance! Bref, il chanta hosanna, il exag&#233;ra m&#234;me, au point que des penseurs plus dignes refus&#232;rent de lui tendre la main les premiers temps; il &#233;tait devenu trop brusquement conservateur. Cest le temp&#233;rament russe. Je te le r&#233;p&#232;te, cest une l&#233;gende. Voil&#224; les id&#233;es qui ont cours chez nous sur ces mati&#232;res.


Je te tiens! s&#233;cria Ivan avec une joie presque enfantine, comme si la m&#233;moire lui revenait: cest moi-m&#234;me qui ai invent&#233; cette anecdote du quatrillion dann&#233;es! Javais alors dix-sept ans, j&#233;tais au coll&#232;ge Je lai racont&#233;e &#224; un de mes camarades, Korovkine, &#224; Moscou Cette anecdote est tr&#232;s caract&#233;ristique, je lavais oubli&#233;e, mais je me la suis rappel&#233;e inconsciemment; ce nest pas toi qui las dite! Cest ainsi quune foule de choses vous reviennent quand on va au supplice ou quand on r&#234;ve. Eh bien! tu nes quun r&#234;ve!


La violence avec laquelle tu me nies massure que malgr&#233; tout tu crois en moi, dit le gentleman gaiement.


Pas du tout! Je ny crois pas pour un centi&#232;me!


Mais bien pour un milli&#232;me. Les doses hom&#233;opathiques sont peut-&#234;tre les plus fortes. Avoue que tu crois en moi, au moins pour un dix-milli&#232;me


Non! cria Ivan irrit&#233;. Dailleurs, je voudrais bien croire en toi!


H&#233;! h&#233;! voil&#224; un aveu! Mais je suis bon, je vais taider. Cest moi qui te tiens! Je tai cont&#233; &#224; dessein cette anecdote pour te d&#233;tromper d&#233;finitivement &#224; mon &#233;gard.


Tu mens. Le but de ton apparition est de me convaincre de ton existence.


Pr&#233;cis&#233;ment. Mais les h&#233;sitations, linqui&#233;tude, le conflit de la foi et du doute constituent parfois une telle souffrance pour un homme scrupuleux comme toi, que mieux vaut se pendre. Sachant que tu crois un peu en moi, je tai racont&#233; cette anecdote pour te livrer d&#233;finitivement au doute. Je te m&#232;ne entre la foi et lincr&#233;dulit&#233; alternativement, non sans but. Cest une nouvelle m&#233;thode. Je te connais: quand tu cesseras tout &#224; fait de croire en moi, tu te mettras &#224; massurer que je ne suis pas un r&#234;ve, que jexiste vraiment; alors mon but sera atteint. Or, mon but est noble. Je d&#233;poserai en toi un minuscule germe de foi qui donnera naissance &#224; un ch&#234;ne, un si grand ch&#234;ne quil sera ton refuge et que tu voudras te faire anachor&#232;te, car cest ton vif d&#233;sir en secret; tu te nourriras de sauterelles, tu feras ton salut dans le d&#233;sert.


Alors, mis&#233;rable, cest pour mon salut que tu travailles?


Il faut bien faire une fois une bonne &#339;uvre. Tu te f&#226;ches, &#224; ce que je vois!


Bouffon! As-tu jamais tent&#233; ceux qui se nourrissent de sauterelles, prient dix-sept ans au d&#233;sert et sont couverts de mousse?


Mon cher, je nai fait que cela. On oublie le monde entier pour une pareille &#226;me, car cest un joyau de prix, une &#233;toile qui vaut parfois toute une constellation; nous avons aussi notre arithm&#233;tique! La victoire est pr&#233;cieuse! Or, certains solitaires, ma foi, te valent au point de vue intellectuel, bien que tu ne le croies pas; ils peuvent contempler simultan&#233;ment de tels ab&#238;mes de foi et de doute quen v&#233;rit&#233; il sen faut dun cheveu quils succombent.


Eh bien! tu te retirais le nez long?


Mon ami, remarqua sentencieusement le visiteur, mieux vaut avoir le nez long que pas de nez du tout, comme le disait encore r&#233;cemment un marquis malade (il devait &#234;tre soign&#233; par un sp&#233;cialiste) en se confessant &#224; un P&#232;re J&#233;suite. Jy assistais, c&#233;tait charmant. Rendez-moi mon nez! disait-il en se frappant la poitrine. Mon fils, insinuait le P&#232;re, tout est r&#233;gl&#233; par les d&#233;crets insondables de la Providence; un mal apparent am&#232;ne parfois un bien cach&#233;. Si un sort cruel vous a priv&#233; de votre nez, vous y gagnez en ce que personne d&#233;sormais nosera vous dire que vous lavez trop long.  Mon P&#232;re, ce nest pas une consolation! s&#233;cria-t-il d&#233;sesp&#233;r&#233;, je serais au contraire enchant&#233; davoir chaque jour le nez long, pourvu quil soit &#224; sa place!  Mon fils, dit le P&#232;re en soupirant, on ne peu demander tous les biens &#224; la fois, et cest d&#233;j&#224; murmurer contre la Providence, qui, m&#234;me ainsi, ne vous a pas oubli&#233;; car si vous criez comme tout &#224; lheure, que vous seriez heureux toute votre vie davoir le nez long, votre souhait a &#233;t&#233; exauc&#233; indirectement, car ayant perdu votre nez, par le fait m&#234;me, vous avez le nez long


Fi! que cest b&#234;te! s&#233;cria Ivan.


Mon ami, je voulais te faire rire, je te jure que telle est la casuistique des J&#233;suites et que tout ceci est rigoureusement vrai. Ce cas est r&#233;cent et ma caus&#233; bien des soucis. Rentr&#233; chez lui, le malheureux jeune homme se br&#251;la la cervelle dans la nuit; je ne lai pas quitt&#233; jusquau dernier moment Quant au confessionnaux des J&#233;suites, cest vraiment mon plus agr&#233;able divertissement aux heures de tristesse. Voici une historiette de ces jours derniers. Une jeune Normande, une blonde de vingt ans, arrive chez un vieux P&#232;re. Une beaut&#233;, un corps &#224; faire venir leau &#224; la bouche. Elle sagenouille, murmure son p&#233;ch&#233; &#224; travers le grillage. Comment, ma fille, vous voil&#224; retomb&#233;e? &#212; Sancta Maria, quentends-je, cest d&#233;j&#224; un autre. Jusqu&#224; quand cela durera-t-il; navez-vous pas honte?  Ah, mon P&#232;re, r&#233;pond la p&#233;cheresse &#233;plor&#233;e, &#231;a lui a fait tant de plaisir et &#224; moi si peu de peine! [[186]: #_ftnref186 En fran&#231;ais dans le texte.] Consid&#232;re cette r&#233;ponse! Cest le cri de la nature elle-m&#234;me, cela vaut mieux que linnocence! Je lui ai donn&#233; labsolution et je me retournais pour men aller, quand jentendis le P&#232;re lui fixer un rendez-vous pour le soir. Si r&#233;sistant quait &#233;t&#233; le vieillard, il avait succomb&#233; aussit&#244;t &#224; la tentation. La nature, la v&#233;rit&#233; ont pris leur revanche! Pourquoi fais-tu la grimace? te voil&#224; encore f&#226;ch&#233;? Je ne sais plus que faire pour t&#234;tre agr&#233;able


Laisse-moi, tu mobs&#232;des comme un cauchemar, g&#233;mit Ivan vaincu par sa vision; tu mennuies et tu me tourmentes. Je donnerais beaucoup pour te chasser!


Encore un coup, mod&#232;re tes exigences, nexige pas de moi le grand et le beau, et tu verras comme nous serons bons amis, dit le gentleman dun ton suggestif. En v&#233;rit&#233;, tu men veux de n&#234;tre pas apparu dans une lueur rouge, parmi le tonnerre et les &#233;clairs, les ailes roussies, mais de m&#234;tre pr&#233;sent&#233; dans une tenue aussi modeste. Tu es froiss&#233; dans tes sentiments esth&#233;tiques dabord, ensuite dans ton orgueil: un si grand homme recevoir la visite dun diable aussi banal! Il y a en toi cette fibre romantique raill&#233;e par Bi&#233;linski! Que faire, jeune homme! Tout &#224; lheure, au moment de venir chez toi, jai pens&#233;, pour plaisanter, prendre lapparence dun conseiller d&#201;tat en retraite, d&#233;cor&#233; des ordres du Lion et du Soleil, mais je nai pas os&#233;, car tu maurais battu: Comment! mettre sur ma poitrine les plaques du Lion et du Soleil, au lieu de l&#201;toile polaire ou de Sirius! Et tu insistes sur ma b&#234;tise. Mon Dieu, je ne pr&#233;tends pas avoir ton intelligence. M&#233;phistoph&#233;l&#232;s, en apparaissant &#224; Faust, affirme quil veut le mal, et ne fait que le bien. Libre &#224; lui, moi cest le contraire. Je suis peut-&#234;tre le seul &#234;tre au monde qui aime la v&#233;rit&#233; et veuille sinc&#232;rement le bien. J&#233;tais l&#224; quand le Verbe crucifi&#233; monta au ciel, emportant l&#226;me du bon larron; jai entendu les acclamations joyeuses des ch&#233;rubins chantant hosanna! et les hymnes des s&#233;raphins, qui faisaient trembler lunivers. Eh bien, je le jure par ce quil y a de plus sacr&#233;, jaurais voulu me joindre aux ch&#339;urs et crier aussi hosanna! Les paroles allaient sortir de ma poitrine Tu sais que je suis fort sensible et impressionnable au point de vue esth&#233;tique. Mais le bons sens  la plus malheureuse de mes facult&#233;s  ma retenu dans les justes limites, et jai laiss&#233; passer lheure propice! Car, pensais-je alors, quadviendrait-il si je chantais hosanna! Tout s&#233;teindrait dans le monde, il ne se passerait plus rien. Voil&#224; comment les devoirs de ma charge et ma position sociale mont oblig&#233; &#224; repousser une impulsion g&#233;n&#233;reuse et &#224; rester dans linfamie. Dautres sarrogent tout lhonneur du bien: on ne me laisse que linfamie. Mais je nenvie pas lhonneur de vivre aux d&#233;pens dautrui, je ne suis pas ambitieux. Pourquoi, parmi toutes les cr&#233;atures, suis-je seul vou&#233; aux mal&#233;dictions des honn&#234;tes gens et m&#234;me aux coups de botte, car, en mincarnant, je dois subir parfois des cons&#233;quences de ce genre? Il y a l&#224; un myst&#232;re, mais &#224; aucun prix on ne veut me le r&#233;v&#233;ler, de peur que je nentonne hosanna! et quaussit&#244;t les imperfections n&#233;cessaires disparaissant, la raison ne r&#232;gne dans le monde entier: ce serait naturellement la fin de tout, m&#234;me des journaux et des revues, car qui sabonnerait alors? Je sais bien que finalement je me r&#233;concilierai, je ferai moi aussi mon quatrillion et je conna&#238;trai le secret. Mais, en attendant, je boude et je remplis &#224; contrec&#339;ur ma mission: perdre des milliers dhommes pour en sauver un seul. Combien, par exemple, a-t-il fallu perdre d&#226;mes et salir de r&#233;putations pour obtenir un seul juste, Job, dont on sest servi autrefois pour mattraper si m&#233;chamment. Non, tant que le secret ne sera pas r&#233;v&#233;l&#233;, il existe pour moi deux v&#233;rit&#233;s: celle de l&#224;-bas, la leur, que jignore totalement, et lautre, la mienne. Reste &#224; voir quelle est la plus pure Tu dors?


Je pense bien, g&#233;mit Ivan; tout ce quil y a de b&#234;te en moi, tout ce que jai depuis longtemps dig&#233;r&#233; et &#233;limin&#233; comme une ordure, tu me lapportes comme une nouveaut&#233;!


Alors, je nai pas r&#233;ussi! Moi qui pensais te charmer par mon &#233;loquence; cet hosanna dans le ciel, vraiment, ce n&#233;tait pas mal? Puis ce ton sarcastique &#224; la Heine, nest-ce pas?


Non, je nai jamais eu cet esprit de laquais! Comment mon &#226;me a-t-elle pu produire un faquin de ton esp&#232;ce?


Mon ami, je connais un charmant jeune homme russe, amateur de litt&#233;rature et dart. Il est lauteur dun po&#232;me qui promet, intitul&#233;: Le Grand Inquisiteur Cest uniquement lui que javais en vue.


Je te d&#233;fends de parler du Grand Inquisiteur, s&#233;cria Ivan, rouge de honte.


Et le cataclysme g&#233;ologique, te rappelles-tu? Voil&#224; un po&#232;me!


Tais-toi ou je te tue!


Me tuer? Non, il faut que je mexplique dabord. Je suis venu pour moffrir ce plaisir. Oh! que jaime les r&#234;ves de mes jeunes amis, fougueux, assoiff&#233;s de vie! L&#224; vivent des gens nouveaux, disais-tu au printemps dernier, quand tu te pr&#233;parais &#224; venir ici, ils veulent tout d&#233;truire et retourner &#224; lanthropophagie. Les sots, il ne mont pas consult&#233;. &#192; mon avis, il ne faut rien d&#233;truire, si ce nest lid&#233;e de Dieu dans lesprit de lhomme: voil&#224; par o&#249; il faut commencer. &#212; les aveugles, ils ne comprennent rien! Une fois que lhumanit&#233; enti&#232;re professera lath&#233;isme (et je crois que cette &#233;poque, &#224; linstar des &#233;poques g&#233;ologiques, arrivera &#224; son heure), alors, delle-m&#234;me, sans anthropophagie, lancienne conception du monde dispara&#238;tra, et surtout lancienne morale. Les hommes suniront pour retirer de la vie toutes les jouissances possibles, mais dans ce monde seulement. Lesprit humain s&#233;l&#232;vera jusqu&#224; un orgueil titanique, et ce sera lhumanit&#233; d&#233;ifi&#233;e. Triomphant sans cesse et sans limites de la nature par la science et l&#233;nergie, lhomme par cela m&#234;me &#233;prouvera constamment une joie si intense quelle remplacera pour lui les esp&#233;rances des joies c&#233;lestes. Chacun saura quil est mortel, sans espoir de r&#233;surrection, et se r&#233;signera &#224; la mort avec une fiert&#233; tranquille, comme un dieu. Par fiert&#233;, il sabstiendra de murmurer contre la bri&#232;vet&#233; de la vie et il aimera ses fr&#232;res dun amour d&#233;sint&#233;ress&#233;. Lamour ne procurera que des jouissances br&#232;ves, mais le sentiment m&#234;me de sa bri&#232;vet&#233; en renforcera lintensit&#233; autant que jadis elle se diss&#233;minait dans les esp&#233;rances dun amour &#233;ternel, outre-tombe Et ainsi de suite. Cest charmant!


Ivan se bouchait les oreilles, regardait &#224; terre, tremblait de tout le corps. La voix poursuivit:


La question consiste en ceci, songeait mon jeune penseur: est-il possible que cette &#233;poque vienne jamais? Dans laffirmative, tout est d&#233;cid&#233;, lhumanit&#233; sorganisera d&#233;finitivement. Mais comme, vu la b&#234;tise inv&#233;t&#233;r&#233;e de lesp&#232;ce humaine, cela ne sera peut-&#234;tre pas encore r&#233;alis&#233; dans mille ans, il est permis &#224; tout individu conscient de la v&#233;rit&#233; de r&#233;gler sa vie comme il lui pla&#238;t, selon les principes nouveaux. Dans ce sens, tout lui est permis. Plus encore: m&#234;me si cette &#233;poque ne doit jamais arriver, comme Dieu et limmortalit&#233; nexistent pas, il est permis &#224; lhomme nouveau de devenir un homme-dieu, f&#251;t-il seul au monde &#224; vivre ainsi. Il pourrait d&#233;sormais, dun c&#339;ur l&#233;ger, saffranchir des r&#232;gles de la morale traditionnelle, auxquelles lhomme &#233;tait assujetti comme un esclave. Pour Dieu, il nexiste pas de loi. Partout o&#249; Dieu se trouve, il est &#224; sa place! Partout o&#249; je me trouverai, ce sera la premi&#232;re place Tout est permis, un point, cest tout! Tout &#231;a est tr&#232;s gentil; seulement si lon veut tricher, &#224; quoi bon la sanction de la v&#233;rit&#233;? Mais notre Russe contemporain est ainsi fait; il ne se d&#233;cidera pas &#224; tricher sans cette sanction, tant il aime la v&#233;rit&#233;


Entra&#238;n&#233; par son &#233;loquence, le visiteur &#233;levait de plus en plus la voix et consid&#233;rait avec ironie le ma&#238;tre de la maison; mais il ne put achever. Ivan saisit tout &#224; coup un verre sur la table et le lan&#231;a sur lorateur.


Ah! mais, cest b&#234;te enfin![[187]: #_ftnref187 En fran&#231;ais dans le texte.] sexclama lautre en se levant vivement et en essuyant les gouttes de th&#233; sur ses habits; il sest souvenu de lencrier de Luther! Il veut voir en moi un songe et lance des verres &#224; un fant&#244;me! Cest digne dune femme! Je me doutais bien que tu faisais semblant de te boucher les oreilles, et que tu &#233;coutais


&#192; ce moment, on frappa &#224; la fen&#234;tre avec insistance. Ivan Fiodorovitch se leva.


Tu entends, ouvre donc, s&#233;cria le visiteur, cest ton fr&#232;re Aliocha qui vient tannoncer une nouvelle des plus inattendues, je tassure!


Tais-toi, imposteur, je savais avant toi que cest Aliocha, je le pressentais, et certes il ne vient pas pour rien, il apporte &#233;videmment une nouvelle! s&#233;cria Ivan avec exaltation.


Ouvre donc, ouvre-lui. Il fait une tourmente de neige, et cest ton fr&#232;re. Monsieur sait-il le temps quil fait? Cest &#224; ne pas mettre un chien dehors.[[188]: #_ftnref188 En fran&#231;ais dans le texte.]


On continuait de frapper. Ivan voulait courir &#224; la fen&#234;tre, mais se sentit comme paralys&#233;. Il seffor&#231;ait de briser les liens qui le retenaient, mais en vain. On frappait de plus en plus fort. Enfin les liens se rompirent et Ivan Fiodorovitch se releva. Les deux bougies achevaient de se consumer, le verre quil avait lanc&#233; &#224; son h&#244;te &#233;tait sur la table. Sur le divan, personne. Les coups &#224; la fen&#234;tre persistaient, mais bien moins forts quil ne lui avait sembl&#233;, et m&#234;me fort discrets.


Ce nest pas un r&#234;ve! Non, je jure que ce n&#233;tait pas un r&#234;ve, tout &#231;a vient darriver.


Ivan courut &#224; la fen&#234;tre et ouvrit le vasistas.


Aliocha, je tavais d&#233;fendu de venir, cria-t-il, rageur, &#224; son fr&#232;re. En deux mots, que veux-tu? En deux mots, tu mentends?


Smerdiakov sest pendu il y a une heure, dit Aliocha.


Monte le perron, je vais touvrir, dit Ivan, qui alla ouvrir la porte.



X. Cest lui qui la dit!

Aliocha apprit &#224; Ivan quune heure auparavant Marie Kondratievna &#233;tait venue chez lui pour linformer que Smerdiakov venait de se suicider. Jentre dans sa chambre pour emporter le samovar, il &#233;tait pendu &#224; un clou. Comme Aliocha lui demandait si elle avait fait sa d&#233;claration &#224; qui de droit, elle r&#233;pondit quelle &#233;tait venue tout droit chez lui, en courant. Elle tremblait comme une feuille. Layant accompagn&#233;e chez elle, Aliocha y avait trouv&#233; Smerdiakov encore pendu. Sur la table, un papier avec ces mots: Je mets fin &#224; mes jours volontairement; quon naccuse personne de ma mort. Aliocha, laissant ce billet sur la table, se rendit chez lispravnik, et de l&#224; chez toi, conclut-il en regardant fixement Ivan, dont lexpression lintriguait.


Fr&#232;re, dit-il soudain, tu dois &#234;tre tr&#232;s malade! Tu me regardes sans avoir lair de comprendre ce que je te dis.


Cest bien d&#234;tre venu, dit Ivan dun air pr&#233;occup&#233; et sans prendre garde &#224; lexclamation dAliocha. Je savais quil s&#233;tait pendu.


Par qui le savais-tu?


Je ne sais pas par qui, mais je le savais. Le savais-je? Oui, il me la dit, il vient de me le dire.


Ivan se tenait au milieu de la chambre, lair toujours absorb&#233;, regardant &#224; terre.


Qui lui? demanda Aliocha avec un coup d&#339;il involontaire autour de lui.


Il sest esquiv&#233;.


Ivan releva la t&#234;te et sourit doucement.


Il a eu peur de toi, la colombe. Tu es un pur ch&#233;rubin. Dmitri tappelle ainsi: ch&#233;rubin Le cri formidable des s&#233;raphins! Quest-ce quun s&#233;raphin? Peut-&#234;tre toute une constellation, et cette constellation nest peut-&#234;tre quune mol&#233;cule chimique Il existe la constellation du Lion et du Soleil, sais-tu?


Fr&#232;re, assieds-toi, dit Aliocha effray&#233;, assieds-toi sur le divan, je ten supplie. Tu as le d&#233;lire, appuie-toi sur le coussin, comme &#231;a. Veux-tu une serviette mouill&#233;e sur la t&#234;te? &#199;a te soulagerait.


Donne la serviette qui est sur la chaise, je lai jet&#233;e tout &#224; lheure.


Non, elle ny est pas. Ne tinqui&#232;te pas, la voici, dit Aliocha en trouvant dans un coin, pr&#232;s du lavabo, une serviette propre, encore pli&#233;e.


Ivan lexamina dun regard &#233;trange. La m&#233;moire parut lui revenir.


Attends, dit-il en se levant, il y a une heure je me suis appliqu&#233; sur la t&#234;te cette m&#234;me serviette mouill&#233;e, puis je lai jet&#233;e l&#224;; comment peut-elle &#234;tre s&#232;che? Il ny en avait pas dautre.


Tu tes appliqu&#233; cette serviette sur la t&#234;te?


Mais oui, et jai march&#233; &#224; travers la chambre, il y a une heure Pourquoi les bougies sont-elles consum&#233;es? Quelle heure est-il?


Bient&#244;t minuit.


Non, non, non! s&#233;cria Ivan, ce n&#233;tait pas un r&#234;ve! Il &#233;tait ici, sur ce divan. Quand tu as frapp&#233; &#224; la fen&#234;tre, je lui ai lanc&#233; un verre celui-ci Attends un peu, ce nest pas la premi&#232;re fois mais ce ne sont pas des r&#234;ves, cest r&#233;el: je marche, je parle, je vois tout en dormant. Mais il &#233;tait ici, sur ce divan Il est tr&#232;s b&#234;te, Aliocha tr&#232;s b&#234;te.


Ivan se mit &#224; rire et &#224; marcher dans la chambre.


Qui est b&#234;te? De qui parles-tu, fr&#232;re? demanda anxieusement Aliocha.


Du diable! Il vient me voir. Il est venu deux ou trois fois. Il me taquine, pr&#233;tendant que je lui en veux de n&#234;tre que le diable, au lieu de Satan aux ailes roussies, entour&#233; de tonnerres et d&#233;clairs. Ce nest quun imposteur, un m&#233;chant diable de basse classe. Il va aux bains. En le d&#233;shabillant, on lui trouverait certainement une queue fauve, longue dune aune, lisse comme celle dun chien danois Aliocha, tu es transi, tu as re&#231;u la neige, veux-tu du th&#233;? Il est froid, je vais faire pr&#233;parer le samovar Cest &#224; ne pas mettre un chien dehors. [[189]: #_ftnref189 En fran&#231;ais dans le texte.]


Aliocha courut au lavabo, mouilla la serviette, persuada Ivan de se rasseoir et la lui appliqua sur la t&#234;te. Il sassit &#224; c&#244;t&#233; de lui.


Quest-ce que tu me disais tant&#244;t de Lise? reprit Ivan. (Il devenait fort loquace.) Lise me pla&#238;t. Je tai mal parl&#233; delle. Cest faux, elle me pla&#238;t. Jai peur demain, pour Katia surtout, pour lavenir. Elle mabandonnera demain et me foulera aux pieds. Elle croit que je perds Mitia par jalousie, &#224; cause delle, oui, elle croit cela! Mais non! Demain, ce sera la croix et non la potence. Non, je ne me pendrai pas. Sais-tu que je ne pourrai jamais me tuer, Aliocha! Est-ce par l&#226;chet&#233;? Je ne suis pas un l&#226;che. Cest par amour de la vie! Comment savais-je que Smerdiakov s&#233;tait pendu? Oui, cest lui qui me la dit


Et tu es persuad&#233; que quelquun est venu ici?


Sur ce divan, dans le coin. Tu lauras chass&#233;. Oui, cest toi qui las mis en fuite, il a disparu &#224; ton arriv&#233;e. Jaime ton visage, Aliocha. Le savais-tu? Mais lui, cest moi, Aliocha, moi-m&#234;me. Tout ce quil y a en moi de bas, de vil, de m&#233;prisable! Oui, je suis un romantique, il la remarqu&#233; pourtant cest une calomnie. Il est affreusement b&#234;te, mais cest par l&#224; quil r&#233;ussit. Il est rus&#233;, bestialement rus&#233;, il sait tr&#232;s bien me pousser &#224; bout. Il me narguait en disant que je crois en lui; cest ainsi quil ma forc&#233; &#224; l&#233;couter. Il ma mystifi&#233; comme un gamin. Dailleurs, il ma dit sur mon compte bien des v&#233;rit&#233;s, des choses que je ne me serais jamais dites. Sais-tu, Aliocha, sais-tu, ajouta Ivan sur un ton confidentiel, je voudrais bien que ce f&#251;t r&#233;ellement lui, et non pas moi!


Il ta fatigu&#233;, dit Aliocha en regardant son fr&#232;re avec compassion.


Il ma agac&#233;, et fort adroitement: La conscience, quest-ce que cela? Cest moi qui lai invent&#233;e. Pourquoi a-t-on des remords? Par habitude. Lhabitude qua lhumanit&#233; depuis sept mille ans. D&#233;faisons-nous de lhabitude et nous serons des dieux. Cest lui qui la dit!


Mais pas toi, pas toi? s&#233;cria malgr&#233; lui Aliocha avec un lumineux regard. Eh bien, laisse-le, oublie-le donc! Quil emporte avec lui tout ce que tu maudis maintenant et quil ne revienne plus.


Il est m&#233;chant, il sest moqu&#233; de moi. Cest un insolent, Aliocha, dit Ivan, fr&#233;missant au souvenir de loffense. Il ma calomni&#233; &#224; maint &#233;gard, il ma calomni&#233; en face. Oh! tu vas accomplir une noble action, tu d&#233;clareras que cest toi lassassin responsable, que le valet a tu&#233; ton p&#232;re &#224; ton instigation


Fr&#232;re, contiens-toi; ce nest pas toi qui as tu&#233;. Ce nest pas vrai!


Cest lui qui le dit, et il le sait: Tu vas accomplir une action vertueuse, et pourtant tu ne crois pas &#224; la vertu, voil&#224; ce qui tirrite et te tourmente. Voil&#224; ce quil ma dit, et il sy conna&#238;t


Cest toi qui le dis, ce nest pas lui! Tu parles dans le d&#233;lire.


Non, il sait ce quil dit: Cest par orgueil que tu vas dire: Cest moi qui ai tu&#233;, pourquoi &#234;tes-vous saisis deffroi, vous mentez! Je m&#233;prise votre opinion, je me moque de votre effroi. Il disait encore: Sais-tu, tu veux quon tadmire; cest un criminel, un assassin, dira-t-on, mais quels nobles sentiments! Pour sauver son fr&#232;re, il sest accus&#233;! Mais cest faux, Aliocha, s&#233;cria Ivan, les yeux &#233;tincelants. Je ne veux pas de ladmiration des rustres. Je te jure quil a menti. Cest pour &#231;a que je lui ai lanc&#233; un verre qui sest bris&#233; sur son museau!


Fr&#232;re, calme-toi, cesse


Non, cest un savant tortionnaire, et cruel, poursuivit Ivan qui navait pas entendu. Je savais bien pourquoi il venait. Soit, disait-il, tu voulais aller par orgueil, mais en gardant lespoir que Smerdiakov serait d&#233;masqu&#233; et envoy&#233; au bagne, quon acquitterait Mitia, et quon te condamnerait moralement seulement (tu entends, il a ri &#224; cet endroit!), tandis que dautres tadmireraient. Mais Smerdiakov est mort, qui te croira maintenant en justice, toi seul? Pourtant tu y vas, tu as d&#233;cid&#233; dy aller. Dans quel dessein, apr&#232;s cela? Cest bizarre, Aliocha, je ne puis supporter de pareilles questions. Qui a laudace de me les poser?


Fr&#232;re, interrompit Aliocha, glac&#233; de peur mais esp&#233;rant toujours ramener Ivan &#224; la raison, comment a-t-il pu te parler de la mort de Smerdiakov avant mon arriv&#233;e, alors que personne ne la connaissait et navait eu le temps de lapprendre?


Il men a parl&#233;, dit Ivan dun ton tranchant. Il na m&#234;me parl&#233; que de cela, si tu veux. Si encore tu croyais &#224; la vertu: on ne me croira pas, nimporte, jagis par principe. Mais tu nes quun pourceau, comme Fiodor Pavlovitch, tu nas que faire de la vertu. Pourquoi te tra&#238;ner l&#224;-bas, si ton sacrifice est inutile? Tu nen sais rien et tu donnerais beaucoup pour le savoir! Soi-disant, tu tes d&#233;cid&#233;? Tu passeras la nuit &#224; peser le pour et le contre! Pourtant, tu iras, tu le sais bien, tu sais que, quelle que soit ta r&#233;solution, la d&#233;cision ne d&#233;pend pas de toi. Tu iras, parce que tu noseras pas faire autrement. Et pourquoi noseras-tu pas? Devine toi-m&#234;me, cest une &#233;nigme! L&#224;-dessus il est parti, quand tu arrivais. Il ma trait&#233; de l&#226;che, Aliocha. Le mot de l&#233;nigme[[190]: #_ftnref190 En fran&#231;ais dans le texte.], cest que je suis un l&#226;che! Smerdiakov en a dit autant. Il faut le tuer. Katia me m&#233;prise, je le vois depuis un mois; Lise commence &#224; me m&#233;priser. Tu iras pour quon tadmire, cest un abominable mensonge! Et toi aussi, tu me m&#233;prises, Aliocha. Je te d&#233;teste de nouveau! Et je hais aussi le monstre, quil pourrisse au bagne! Il a chant&#233; un hymne! Jirai demain leur cracher au visage &#224; tous.


Ivan se leva avec fureur, arracha la serviette, se remit &#224; marcher dans la chambre. Aliocha se rappela ses r&#233;centes paroles: Il me semble dormir &#233;veill&#233; Je vais, je parle, je vois, et pourtant je dors. Cest bien cela, il nosait le quitter pour aller chercher un m&#233;decin, nayant personne &#224; qui le confier. Peu &#224; peu Ivan se mit &#224; d&#233;raisonner tout &#224; fait. Il parlait toujours, mais ses propos &#233;taient incoh&#233;rents; il articulait mal les mots. Tout &#224; coup, il chancela, mais Aliocha put le soutenir; il le d&#233;shabilla tant bien que mal et le mit au lit. Le malade tomba dans un profond sommeil, la respiration r&#233;guli&#232;re. Aliocha le veilla encore deux heures, puis il prit un oreiller et sallongea sur le divan, sans se d&#233;v&#234;tir. Avant de sendormir, il pria pour ses fr&#232;res. Il commen&#231;ait &#224; comprendre la maladie dIvan. Les tourments dune r&#233;solution fi&#232;re, une conscience exalt&#233;e! Dieu, auquel Ivan ne croyait pas, et Sa v&#233;rit&#233;, avaient subjugu&#233; ce c&#339;ur encore rebelle. Oui, songeait Aliocha, puisque Smerdiakov est mort, personne ne croira Ivan; n&#233;anmoins, il ira d&#233;poser. Dieu vaincra, se dit Aliocha avec un doux sourire. Ou Ivan se rel&#232;vera &#224; la lumi&#232;re de la v&#233;rit&#233;, ou bien il succombera dans la haine, en se vengeant de lui-m&#234;me et des autres pour avoir servi une cause &#224; laquelle il ne croyait pas, ajouta-t-il avec amertume. Et il pria de nouveau pour Ivan.



Livre XII: Une erreur judiciaire.



I. Le jour fatal

Le lendemain des &#233;v&#233;nements que nous avons narr&#233;s, &#224; dix heures du matin, la s&#233;ance du tribunal souvrit et le proc&#232;s de Dmitri Karamazov commen&#231;a.


Je dois d&#233;clarer au pr&#233;alable quil mest impossible de relater tous les faits dans leur ordre d&#233;taill&#233;. Un tel expos&#233; demanderait, je crois, un gros volume. Aussi, quon ne men veuille pas de me borner &#224; ce qui ma paru le plus frappant. Jai pu prendre laccessoire pour lessentiel et omettre des traits caract&#233;ristiques Dailleurs, inutile de mexcuser Je fais de mon mieux et les lecteurs le verront bien.


Avant de p&#233;n&#233;trer dans la salle, mentionnons ce qui causait la surprise g&#233;n&#233;rale. Tout le monde connaissait lint&#233;r&#234;t soulev&#233; par ce proc&#232;s impatiemment attendu, les discussions et les suppositions quil provoquait depuis deux mois. On savait aussi que cette affaire avait du retentissement dans toute la Russie, mais on ne pensait pas quelle p&#251;t susciter une pareille &#233;motion ailleurs que chez nous. Il vint du monde, non seulement du chef-lieu, mais dautres villes et m&#234;me de Moscou et de P&#233;tersbourg, des juristes, des notabilit&#233;s, ainsi que des dames. Toutes les cartes furent enlev&#233;es en moins de rien. Pour les visiteurs de marque, on avait r&#233;serv&#233; des places derri&#232;re la table o&#249; si&#233;geait le tribunal; on y installa des fauteuils, ce qui ne s&#233;tait jamais vu. Les dames, fort nombreuses, formaient au moins la moiti&#233; du public. Il y avait tellement de juristes quon ne savait o&#249; les mettre, toutes les cartes &#233;tant distribu&#233;es depuis longtemps. On &#233;difia &#224; la h&#226;te au fond de la salle, derri&#232;re lestrade, une s&#233;paration &#224; lint&#233;rieur de laquelle ils prirent place, sestimant heureux de pouvoir m&#234;me rester debout, car on avait enlev&#233; toutes les chaises pour gagner de lespace, et la foule rassembl&#233;e assista au proc&#232;s debout, en masse compacte. Certaines dames, surtout les nouvelles venues, se montr&#232;rent aux galeries excessivement par&#233;es, mais la plupart ne songeaient pas &#224; la toilette. On lisait sur leur visage une avide curiosit&#233;. Une des particularit&#233;s de ce public, digne d&#234;tre signal&#233;e et qui se manifesta au cours des d&#233;bats, c&#233;tait la sympathie qu&#233;prouvait pour Mitia l&#233;norme majorit&#233; des dames, sans doute parce quil avait la r&#233;putation de captiver les c&#339;urs f&#233;minins: elles d&#233;siraient le voir acquitter. On escomptait la pr&#233;sence des deux rivales. Catherine Ivanovna surtout excitait lint&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral; on racontait des choses &#233;tonnantes sur elle, sur la passion dont elle br&#251;lait encore pour Mitia, malgr&#233; son crime. On rappelait sa fiert&#233; (elle navait fait de visites presque &#224; personne), ses relations aristocratiques. On disait quelle avait lintention de demander au gouvernement lautorisation daccompagner le criminel au bagne et de l&#233;pouser dans les mines, sous terre. Lapparition de Grouchegnka n&#233;veillait pas moins dint&#233;r&#234;t, on attendait avec curiosit&#233; la rencontre &#224; laudience des deux rivales, laristocratique jeune fille et l h&#233;ta&#239;re. Dailleurs, nos dames connaissaient mieux Grouchegnka, qui avait perdu Fiodor Pavlovitch et son malheureux fils, et la plupart s&#233;tonnaient qu une femme aussi ordinaire, pas m&#234;me jolie, ait pu rendre &#224; ce point amoureux le p&#232;re et le fils. Je sais pertinemment que dans notre ville de s&#233;rieuses querelles de famille &#233;clat&#232;rent &#224; cause de Mitia. Beaucoup de dames se disputaient avec leurs maris, par suite de d&#233;saccord sur cette triste affaire, et on comprend que ceux-ci arrivaient &#224; laudience, non seulement mal dispos&#233;s envers laccus&#233;, mais aigris contre lui. En g&#233;n&#233;ral, &#224; linverse des dames, l&#233;l&#233;ment masculin &#233;tait hostile au pr&#233;venu. On voyait des visages s&#233;v&#232;res, renfrogn&#233;s, dautres courrouc&#233;s, et cela en majorit&#233;. Il est vrai que Mitia avait insult&#233; bien des gens durant son s&#233;jour parmi nous. Assur&#233;ment, certains spectateurs &#233;taient presque gais et fort indiff&#233;rents au sort de Mitia, tout en sint&#233;ressant &#224; lissue de laffaire; la plupart d&#233;siraient le ch&#226;timent du coupable, sauf peut-&#234;tre les juristes, qui nenvisageaient le proc&#232;s que du point de vue juridique, en n&#233;gligeant le c&#244;t&#233; moral. Larriv&#233;e de F&#233;tioukovitch, r&#233;put&#233; pour son talent, agitait tout le monde; ce n&#233;tait pas la premi&#232;re fois quil venait en province plaider des proc&#232;s criminels retentissants, dont on gardait ensuite longtemps le souvenir. Il circulait des anecdotes sur notre procureur et le pr&#233;sident du tribunal. On racontait que le procureur tremblait de se rencontrer avec F&#233;tioukovitch, avec qui il avait eu des d&#233;m&#234;l&#233;s &#224; P&#233;tersbourg, au d&#233;but de sa carri&#232;re; notre susceptible Hippolyte Kirillovitch, qui sestimait l&#233;s&#233; parce quon nappr&#233;ciait pas convenablement son m&#233;rite, avait repris courage avec laffaire Karamazov et r&#234;vait m&#234;me de relever sa r&#233;putation ternie; mais F&#233;tioukovitch lui faisait peur. Ces assertions n&#233;taient pas tout &#224; fait justes. Notre procureur n&#233;tait pas de ces caract&#232;res qui se laissent aller devant le danger, mais, au contraire, de ceux dont lamour-propre grandit, sexalte, pr&#233;cis&#233;ment en proportion du danger. En g&#233;n&#233;ral, notre procureur &#233;tait trop ardent, trop impressionnable. Il mettait parfois toute son &#226;me dans une affaire, comme si de sa d&#233;cision d&#233;pendaient son sort et sa fortune. Dans le monde judiciaire, on souriait de ce travers, qui avait valu &#224; notre procureur une certaine notori&#233;t&#233;, plus grande quon naurait pu le croire dapr&#232;s sa situation modeste dans la magistrature. On riait surtout de sa passion pour la psychologie. &#192; mon avis, tous se trompaient; notre procureur &#233;tait, je crois, dun caract&#232;re bien plus s&#233;rieux que beaucoup ne le pensaient. Mais cet homme maladif navait pas su se poser au d&#233;but de sa carri&#232;re, ni par la suite.


Quant au pr&#233;sident du tribunal, c&#233;tait un homme instruit, humain, ouvert aux id&#233;es les plus modernes. Il avait passablement damour-propre, mais toute son ambition se bornait &#224; &#234;tre tenu pour progressiste. Il poss&#233;dait dailleurs des relations et de la fortune. On constata ensuite quil sint&#233;ressait assez vivement &#224; laffaire Karamazov, mais dans un sens purement g&#233;n&#233;ral: en tant que ph&#233;nom&#232;ne class&#233;, envisag&#233; comme la r&#233;sultante de notre r&#233;gime social, comme une caract&#233;ristique de la mentalit&#233; russe, etc. Quant au caract&#232;re particulier de laffaire, &#224; la personnalit&#233; de ses acteurs, &#224; commencer par laccus&#233;, cela ne pr&#233;sentait pour lui quun int&#233;r&#234;t vague, abstrait, comme il convenait dailleurs, peut-&#234;tre.


Longtemps avant lheure, la salle &#233;tait comble. Cest la plus belle de la ville, vaste, haute, sonore. &#192; droite du tribunal, qui si&#233;geait sur une estrade, on avait install&#233; une table et deux rangs de fauteuils pour le jury. &#192; gauche se trouvait la place de laccus&#233; et de son d&#233;fenseur. Au milieu de la salle, pr&#232;s des juges, les pi&#232;ces &#224; conviction figuraient sur une table: la robe de soie blanche de Fiodor Pavlovitch, ensanglant&#233;e; le pilon de cuivre, instrument pr&#233;sum&#233; du crime; la chemise et la redingote de Mitia, toute tach&#233;e vers la poche o&#249; il avait fourr&#233; son mouchoir; ledit mouchoir, o&#249; le sang formait une cro&#251;te; le pistolet charg&#233; chez Perkhotine pour le suicide de Mitia et enlev&#233; furtivement par Tryphon Borissytch, &#224; Mokro&#239;&#233;; lenveloppe des trois mille roubles destin&#233;s &#224; Grouchegnka, la faveur rose qui la ficelait, dautres objets encore que jai oubli&#233;s. Plus loin, au fond de la salle, se tenait le public, mais devant la balustrade on avait dispos&#233; des fauteuils pour les t&#233;moins qui resteraient dans la salle apr&#232;s leur d&#233;position. &#192; dix heures, le tribunal compos&#233; du pr&#233;sident, dun assesseur et dun juge de paix honoraire, fit son entr&#233;e. Le procureur arriva au m&#234;me instant. Le pr&#233;sident &#233;tait robuste et ragot, le visage congestionn&#233;, une cinquantaine dann&#233;es, les cheveux grisonnants coup&#233;s court, et d&#233;cor&#233;. Le procureur parut &#224; tout le monde &#233;trangement p&#226;le, le teint presque verd&#226;tre, maigri pour ainsi dire subitement, car je lavais vu lavant-veille dans son &#233;tat normal. Le pr&#233;sident commen&#231;a par demander &#224; lhuissier si tous les jur&#233;s &#233;taient pr&#233;sents Mais il mest impossible de continuer ainsi, certaines choses mayant &#233;chapp&#233; et surtout parce que, comme je lai d&#233;j&#224; dit, le temps et la place me manqueraient pour un compte rendu int&#233;gral. Je sais seulement que la d&#233;fense et laccusation ne r&#233;cus&#232;rent quun petit nombre de jur&#233;s. Le jury se composait de quatre fonctionnaires, deux n&#233;gociants, six petits-bourgeois et paysans de notre ville. Longtemps avant le proc&#232;s, je me souviens quen soci&#233;t&#233; on se demandait, surtout les dames: Est-il possible quune affaire &#224; la psychologie aussi compliqu&#233;e soit soumise &#224; la d&#233;cision de fonctionnaires et de croquants, quest-ce quils y comprendront? Effectivement, les quatre fonctionnaires faisant partie du jury &#233;taient de petites gens, d&#233;j&#224; grisonnants, sauf un, peu connus dans notre soci&#233;t&#233;, ayant v&#233;g&#233;t&#233; avec de ch&#233;tifs appointements; ils devaient avoir de vieilles femmes, impossibles &#224; exhiber, et une ribambelle denfants, qui couraient peut-&#234;tre nu-pieds; les cartes charmaient leurs loisirs et ils navaient, bien entendu, jamais rien lu. Les deux hommes de n&#233;goce avaient lair pos&#233;, mais &#233;trangement taciturnes et immobiles; lun deux &#233;tait ras&#233; et habill&#233; &#224; leurop&#233;enne, lautre, &#224; la barbe grise, portait au cou une m&#233;daille. Rien &#224; dire des petits-bourgeois et paysans de Skotoprigonievsk. Les premiers ressemblent fort aux seconds et labourent comme eux. Deux dentre eux portaient aussi le costume europ&#233;en, ce qui les faisait para&#238;tre plus malpropres et plus laids peut-&#234;tre que les autres. Si bien quon se demandait involontairement, comme je fis en les regardant: Quest-ce que ces gens peuvent bien comprendre &#224; une affaire de ce genre? N&#233;anmoins, leurs visages, rigides et renfrogn&#233;s, avaient une expression imposante.


Enfin, le pr&#233;sident appela la cause et ordonna dintroduire laccus&#233;. Un profond silence r&#233;gna, on aurait entendu voler une mouche. Mitia me produisit une impression des plus d&#233;favorables. Il se pr&#233;senta en dandy, habill&#233; de neuf, des gants glac&#233;s, du linge fin. Jai su depuis quil s&#233;tait command&#233; pour cette journ&#233;e une redingote &#224; Moscou, chez son ancien tailleur, qui avait conserv&#233; sa mesure. Il savan&#231;a &#224; grands pas, raide, regardant droit devant lui, et sassit dun air impassible. En m&#234;me temps parut son d&#233;fenseur, le c&#233;l&#232;bre F&#233;tioukovitch; un murmure discret parcourut la salle. C&#233;tait un homme grand et sec, aux jambes gr&#234;les, aux doigts exsangues et effil&#233;s, les cheveux courts, le visage glabre, et dont les l&#232;vres minces se plissaient parfois dun sourire sarcastique. Il paraissait quarante ans. Le visage e&#251;t &#233;t&#233; sympathique sans les yeux, d&#233;nu&#233;s dexpression et tr&#232;s rapproch&#233;s du nez quil avait long et mince; bref, une physionomie doiseau. Il &#233;tait en habit et en cravate blanche. Je me rappelle fort bien linterrogatoire didentit&#233;; Mitia r&#233;pondit dune voix si forte quelle surprit le pr&#233;sident. Puis on donna lecture de la liste des t&#233;moins et experts. Quatre dentre eux faisaient d&#233;faut: Mioussov, retourn&#233; &#224; Paris, mais dont la d&#233;position figurait au dossier; Mme Khokhlakov et le propri&#233;taire foncier Maximov, pour cause de maladie; Smerdiakov, d&#233;c&#233;d&#233; subitement, comme lattestait un rapport de police. La nouvelle de sa mort fit sensation; beaucoup de personnes ignoraient encore son suicide. Ce qui frappa surtout fut une sortie de Mitia &#224; ce propos:


&#192; chien, mort de chien! s&#233;cria-t-il.


Son d&#233;fenseur s&#233;lan&#231;a vers lui, le pr&#233;sident le mena&#231;a de prendre des mesures s&#233;v&#232;res en cas de nouvelle algarade. Mitia r&#233;p&#233;ta plusieurs fois &#224; lavocat, &#224; mi-voix et sans regret apparent:


Je ne le ferai plus! &#199;a ma &#233;chapp&#233;. Je ne le ferai plus!


Cet &#233;pisode ne t&#233;moignait pas en sa faveur aux yeux des jur&#233;s et du public. Il donnait un &#233;chantillon de son caract&#232;re. Ce fut sous cette impression que le greffier lut lacte daccusation. Il &#233;tait concis, se bornant &#224; lexpos&#233; des principaux motifs dinculpation; n&#233;anmoins, je fus vivement impressionn&#233;. Le greffier lisait dune voix nette et sonore. Toute la trag&#233;die apparaissait en relief, &#233;clair&#233;e dune lumi&#232;re implacable. Apr&#232;s quoi, le pr&#233;sident demanda &#224; Mitia:


Accus&#233;, vous reconnaissez-vous coupable?


Mitia se leva.


Je me reconnais coupable divresse, de d&#233;bauche et de paresse, dit-il avec exaltation. Je voulais me corriger d&#233;finitivement &#224; lheure m&#234;me o&#249; le sort ma frapp&#233;. Mais je suis innocent de la mort du vieillard, mon p&#232;re et mon ennemi. Je ne lai pas vol&#233; non plus, non, jen suis incapable. Dmitri Karamazov peut &#234;tre un vaurien, mais un voleur, non pas!


Il se rassit fr&#233;missant. Le pr&#233;sident linvita &#224; r&#233;pondre uniquement aux questions. Ensuite, les t&#233;moins furent appel&#233;s pour pr&#234;ter serment. Les fr&#232;res de laccus&#233; furent dispens&#233;s de cette formalit&#233;. Apr&#232;s les exhortations du pr&#234;tre et du pr&#233;sident, on fit sortir les t&#233;moins pour les rappeler &#224; tour de r&#244;le.



II. Des t&#233;moins dangereux

Jignore si les t&#233;moins &#224; charge et &#224; d&#233;charge avaient &#233;t&#233; group&#233;s par le pr&#233;sident, et si on se proposait de les appeler dans un ordre voulu. Cest probable. En tout cas, on commen&#231;a par les t&#233;moins de laccusation. Encore un coup, je nai pas lintention de reproduire in extenso les d&#233;bats. Dailleurs, ce serait en partie superflu, car le r&#233;quisitoire et la plaidoirie r&#233;sum&#232;rent clairement la marche et le sens de laffaire, ainsi que les d&#233;positions des t&#233;moins. Jai not&#233; int&#233;gralement par endroits ces deux remarquables discours que je citerai en leur temps, de m&#234;me quun &#233;pisode inattendu du proc&#232;s, qui a indubitablement influ&#233; sur son issue fatale. D&#232;s le d&#233;but, la solidit&#233; de laccusation et la faiblesse de la d&#233;fense saffirm&#232;rent aux yeux de tous: on vit les faits se grouper, saccumuler, et lhorreur du crime s&#233;taler peu &#224; peu au grand jour. On se rendait compte que la cause &#233;tait entendue, le doute impossible, que les d&#233;bats nauraient lieu que pour la forme, la culpabilit&#233; de laccus&#233; &#233;tant archid&#233;montr&#233;e. Je pense m&#234;me quelle ne faisait aucun doute pour toutes les dames qui attendaient avec une telle impatience lacquittement de lint&#233;ressant pr&#233;venu. Plus encore, il me semble quelles se fussent afflig&#233;es dune culpabilit&#233; moins &#233;vidente, car cela e&#251;t diminu&#233; leffet du d&#233;nouement. Chose &#233;trange, toutes les dames crurent &#224; lacquittement presque jusqu&#224; la derni&#232;re minute. Il est coupable, mais on lacquittera par humanit&#233;, au nom des id&#233;es nouvelles, etc. Voil&#224; pourquoi elles &#233;taient accourues avec tant dempressement. Les hommes sint&#233;ressaient surtout &#224; la lutte du procureur et du fameux F&#233;tioukovitch. Tous se demandaient ce que celui-ci, avec tout son talent, pourrait faire dune cause perdue davance. Aussi lobservait-on avec une attention soutenue. Mais F&#233;tioukovitch demeura jusquau bout une &#233;nigme. Les gens exp&#233;riment&#233;s pressentaient quil avait un syst&#232;me, quil poursuivait un but, mais il &#233;tait presque impossible de deviner lequel. Son assurance sautait pourtant aux yeux. En outre, on remarqua avec satisfaction que, durant son court s&#233;jour parmi nous, il s&#233;tait remarquablement mis au courant de laffaire et quil lavait &#233;tudi&#233;e dans tous ses d&#233;tails. On admira ensuite son habilet&#233; &#224; discr&#233;diter tous les t&#233;moins de laccusation, &#224; les d&#233;router autant que possible, et surtout &#224; ternir leur r&#233;putation morale, et, par cons&#233;quent, leurs d&#233;positions. Dailleurs, on supposait quil agissait ainsi beaucoup par jeu, pour ainsi dire, par coquetterie juridique, afin de mettre en &#339;uvre tous ses proc&#233;d&#233;s davocat, car on pensait bien que ces d&#233;nigrements ne lui procureraient aucun avantage d&#233;finitif, et lui-m&#234;me, probablement, le comprenait mieux que personne; il devait tenir en r&#233;serve une id&#233;e, une arme cach&#233;e, quil d&#233;masquerait au moment voulu. Pour linstant, conscient de sa force, il paraissait fol&#226;trer.


Ainsi, lorsquon interrogea Grigori Vassili&#233;vitch, lancien valet de chambre de Fiodor Pavlovitch, qui affirmait avoir vu la porte de la maison ouverte, le d&#233;fenseur sattacha &#224; lui, quand ce fut son tour de lui poser des questions. Grigori Vassili&#233;vitch parut &#224; la barre sans &#234;tre le moins du monde troubl&#233; par la majest&#233; du tribunal ou la pr&#233;sence dun nombreux public. Il d&#233;posa avec la m&#234;me assurance que sil s&#233;tait entretenu en t&#234;te &#224; t&#234;te avec sa femme, mais avec plus de d&#233;f&#233;rence. Impossible de le d&#233;router. Le procureur linterrogea longtemps sur les particularit&#233;s de la famille Karamazov. Grigori en fit un tableau suggestif. On voyait que le t&#233;moin &#233;tait ing&#233;nu et impartial. Malgr&#233; tout son respect pour son ancien ma&#238;tre, il d&#233;clara que celui-ci avait &#233;t&#233; injuste envers Mitia et n&#233;levait pas les enfants comme il faut. Sans moi, il e&#251;t &#233;t&#233; rong&#233; par les poux, dit-il en parlant de la petite enfance de Mitia. De m&#234;me, le p&#232;re naurait pas d&#251; faire tort au fils pour le bien qui lui venait de sa m&#232;re. Le procureur lui ayant demand&#233; ce qui lui permettait daffirmer que Fiodor Pavlovitch avait fait tort &#224; son fils lors du r&#232;glement de compte, Grigori, &#224; l&#233;tonnement g&#233;n&#233;ral, napporta aucun argument d&#233;cisif, mais persista &#224; dire que ce r&#232;glement n&#233;tait pas juste, et que Mitia aurait d&#251; recevoir encore quelque milliers de roubles. &#192; ce propos, le procureur interrogea avec une insistance particuli&#232;re tous les t&#233;moins pr&#233;sum&#233;s au courant, y compris les fr&#232;res de laccus&#233;, mais aucun deux ne le renseigna dune fa&#231;on pr&#233;cise, chacun affirmant la chose sans pouvoir en fournir une preuve tant soit peu exacte. Le r&#233;cit de la sc&#232;ne, &#224; table, o&#249; Dmitri Fiodorovitch fit irruption et battit son p&#232;re, en mena&#231;ant de revenir le tuer, produisit une impression sinistre, dautant plus que le vieux domestique narrait avec calme et concision, dans un langage original, ce qui faisait beaucoup deffet. Il d&#233;clara que loffense de Mitia, qui lavait alors frapp&#233; au visage et renvers&#233;, &#233;tait depuis longtemps pardonn&#233;e. Quand &#224; Smerdiakov  il se signa  c&#233;tait un gar&#231;on dou&#233;, mais d&#233;prim&#233; par la maladie et surtout impie, ayant subi linfluence de Fiodor Pavlovitch et de son fils a&#238;n&#233;. Il attesta avec chaleur son honn&#234;tet&#233;, racontant l&#233;pisode de largent trouv&#233; et rendu par Smerdiakov &#224; son ma&#238;tre, ce qui lui valut, avec une pi&#232;ce dor, la confiance de celui-ci. Il soutint opini&#226;trement la version de la porte ouverte sur le jardin. Dailleurs, on lui posa tant de questions que je ne puis me les rappeler toutes. Enfin, ce fut le tour du d&#233;fenseur, qui sinforma dabord de lenveloppe o&#249; soi-disant Fiodor Pavlovitch avait cach&#233; trois mille roubles pour une certaine personne. Lavez-vous vue, vous qui approchiez depuis si longtemps votre ma&#238;tre? Grigori r&#233;pondit que non et quil ne connaissait lexistence de cet argent que depuis que tout le monde en parlait. Cette question relative &#224; lenveloppe, F&#233;tioukovitch la posa chaque fois quil put aux t&#233;moins, avec autant dinsistance que le procureur en avait mis &#224; se renseigner sur le partage du bien; tous r&#233;pondirent quils navaient pas vu lenveloppe, quoique beaucoup en eussent entendu parler. La persistance du d&#233;fenseur fut remarqu&#233;e d&#232;s le d&#233;but.


Maintenant, pourrais-je vous demander, reprit F&#233;tioukovitch, de quoi se composait ce baume ou plut&#244;t cette infusion dont vous vous &#234;tes frott&#233; les reins, avant de vous coucher, le soir du crime, comme il ressort de linstruction?


Grigori le regarda dun air h&#233;b&#233;t&#233; et, apr&#232;s un silence, murmura:


Il y avait de la sauge.


Seulement de la sauge? Rien de plus?


Et du plantain.


Et du poivre, peut-&#234;tre?


Il y avait aussi du poivre.


Et tout &#231;a avec de la vodka?


Avec de lalcool.


Un l&#233;ger rire parcourut lassistance.


Voyez-vous, m&#234;me de lalcool. Apr&#232;s vous &#234;tre frott&#233; le dos, vous avez bu le reste de la bouteille, avec une pieuse pri&#232;re connue de votre &#233;pouse seule, nest-ce pas?


Oui.


En avez-vous pris beaucoup? Un ou deux petits verres?


Le contenu dun verre.


Autant que &#231;a. Un verre et demi, peut-&#234;tre?


Grigori garda le silence. Il semblait comprendre.


Un verre et demi dalcool pur, ce nest pas mal, quen pensez-vous? Avec &#231;a on peut voir ouvertes les portes du paradis!


Grigori se taisait toujours. Un nouveau rire fusa. Le pr&#233;sident sagita.


Pourriez-vous dire, insista F&#233;tioukovitch, si vous reposiez quand vous avez vu la porte du jardin ouverte?


J&#233;tais sur mes jambes.


Cela ne veut pas dire que vous ne reposiez pas. (Nouveau rire.) Auriez-vous pu r&#233;pondre &#224; ce moment-l&#224;, si quelquun vous avait demand&#233;, par exemple, en quelle ann&#233;e nous sommes?


Je ne sais pas.


Eh bien! En quelle ann&#233;e sommes-nous, depuis la naissance de J&#233;sus-Christ, le savez-vous?


Grigori, lair d&#233;rout&#233;, regardait fixement son bourreau. Son ignorance de lann&#233;e actuelle paraissait &#233;trange.


Peut-&#234;tre savez-vous combien vous avez de doigts aux mains?


Jai lhabitude dob&#233;ir, prof&#233;ra soudain Grigori; sil pla&#238;t aux autorit&#233;s de se moquer de moi, je dois le supporter.


F&#233;tioukovitch resta un peu d&#233;concert&#233;. Le pr&#233;sident intervint et lui rappela quil devait poser des questions plus en rapport avec laffaire. Lavocat r&#233;pondit avec d&#233;f&#233;rence quil navait plus rien &#224; demander. Assur&#233;ment, la d&#233;position dun homme ayant vu les portes du paradis, et ignorant en quelle ann&#233;e il vivait, pouvait inspirer des doutes, de sorte que le but du d&#233;fenseur se trouva atteint. Un incident marqua la fin de linterrogatoire. Le pr&#233;sident lui ayant demand&#233; sil avait des observations &#224; pr&#233;senter, Mitia s&#233;cria:


Sauf pour la porte, le t&#233;moin a dit la v&#233;rit&#233;. Je le remercie de mavoir enlev&#233; la vermine et pardonn&#233; mes coups; ce vieillard fut toute sa vie honn&#234;te et fid&#232;le &#224; mon p&#232;re comme trente-six caniches.


Accus&#233;, choisissez vos expressions, dit s&#233;v&#232;rement le pr&#233;sident.


Je ne suis pas un caniche, grommela Grigori.


Eh bien, cest moi qui suis un caniche! cria Mitia. Si cest une offense, je la prends &#224; mon compte, jai &#233;t&#233; brutal et violent avec lui! Avec &#201;sope aussi.


Quel &#201;sope? releva s&#233;v&#232;rement le pr&#233;sident.


Mais Pierrot mon p&#232;re, Fiodor Pavlovitch.


Le pr&#233;sident exhorta de nouveau Mitia &#224; choisir ses termes avec plus de prudence.


Vous vous nuisez ainsi dans lesprit de vos juges.


Le d&#233;fenseur proc&#233;da tout aussi adroitement avec Rakitine, un des t&#233;moins les plus importants, un de ceux auxquels le procureur tenait le plus. Il savait une masse de choses, avait tout vu, caus&#233; avec une foule de gens, et connaissait &#224; fond la biographie de Fiodor Pavlovitch et des Karamazov. &#192; vrai dire, il navait entendu parler de lenveloppe aux trois mille roubles que par Mitia. En revanche, il d&#233;crivit en d&#233;tail les prouesses de Mitia au cabaret &#192; la Capitale, ses paroles et ses actes compromettants, raconta lhistoire du capitaine Sni&#233;guiriov, dit torchon de tille. Quant &#224; ce que le p&#232;re pouvait redevoir au fils lors du r&#232;glement de compte, Rakitine lui-m&#234;me nen savait rien et sen tira par des g&#233;n&#233;ralit&#233;s m&#233;prisantes: Impossible de comprendre lequel avait tort et de sy reconna&#238;tre dans le g&#226;chis des Karamazov. Il repr&#233;senta ce crime tragique comme le produit des m&#339;urs arri&#233;r&#233;es du servage et du d&#233;sordre o&#249; &#233;tait plong&#233;e la Russie, priv&#233;e des institutions n&#233;cessaires. Bref, on le laissa discourir. Cest depuis ce proc&#232;s que M. Rakitine se r&#233;v&#233;la et attira lattention. Le procureur savait que le t&#233;moin pr&#233;parait pour une revue un article relatif au crime et en cita, comme on le verra plus loin, quelques passages dans son r&#233;quisitoire. Le tableau peint par le t&#233;moin parut sinistre et renfor&#231;a laccusation. En g&#233;n&#233;ral, lexpos&#233; de Rakitine plut au public par lind&#233;pendance et la noblesse de la pens&#233;e; on entendit m&#234;me quelques applaudissements lorsquil parla du servage et de la Russie en proie &#224; la d&#233;sorganisation. Mais Rakitine, qui &#233;tait jeune, commit une b&#233;vue dont le d&#233;fenseur sut aussit&#244;t profiter. Interrog&#233; au sujet de Grouchegnka et entra&#238;n&#233; par son succ&#232;s et la hauteur morale o&#249; il avait plan&#233;, il sexprima avec quelque d&#233;dain sur Agraf&#233;na Alexandrovna, entretenue par le marchand Samsonov. Il e&#251;t donn&#233; beaucoup ensuite pour retirer cette parole, car ce fut l&#224; que F&#233;tioukovitch lattrapa. Et cela parce que Rakitine ne sattendait pas &#224; ce que celui-ci p&#251;t sinitier en si peu de temps &#224; des d&#233;tails aussi intimes.


Permettez-moi une question, commen&#231;a le d&#233;fenseur avec un sourire aimable et presque d&#233;f&#233;rent. Vous &#234;tes bien Mr Rakitine, lauteur dune brochure &#233;dit&#233;e par lautorit&#233; dioc&#233;saine, Vie du bienheureux P&#232;re Zosime, pleine de pens&#233;es religieuses, profondes, avec une d&#233;dicace fort &#233;difiante &#224; Sa Grandeur, et que jai lue r&#233;cemment avec tant de plaisir?


Elle n&#233;tait pas destin&#233;e &#224; para&#238;tre on la publi&#233;e sans me pr&#233;venir, murmura Rakitine qui paraissait d&#233;concert&#233;.


Cest tr&#232;s bien. Un penseur comme vous peut et m&#234;me doit sint&#233;resser aux ph&#233;nom&#232;nes sociaux. Votre brochure, gr&#226;ce &#224; la protection de Sa Grandeur, sest r&#233;pandue et a rendu service Mais voici ce que je serais curieux de savoir: vous venez de d&#233;clarer que vous connaissiez intimement Mme Svi&#233;tlov? (Nota bene. Tel &#233;tait le nom de famille de Grouchegnka. Je lignorais jusqualors.)


Je ne puis r&#233;pondre de toutes mes connaissances Je suis un jeune homme Dailleurs, qui le pourrait? dit Rakitine en rougissant.


Je comprends, je comprends parfaitement! dit F&#233;tioukovitch, feignant la confusion et comme empress&#233; &#224; sexcuser. Vous pouviez, comme nimporte qui, vous int&#233;resser &#224; une femme jeune et jolie, qui recevait chez elle la fleur de la jeunesse locale, mais je voulais seulement me renseigner; nous savons quil y a deux mois, Mme Svi&#233;tlov d&#233;sirait vivement faire la connaissance du cadet des Karamazov, Alex&#233;i Fiodorovitch. Elle vous avait promis vingt-cinq roubles si vous le lui ameniez dans son habit religieux. La visite eut lieu le soir m&#234;me du drame qui a provoqu&#233; le proc&#232;s actuel. Avez-vous re&#231;u alors de Mme Svi&#233;tlov vingt-cinq roubles de r&#233;compense, voil&#224; ce que je voudrais que vous me disiez?


C&#233;tait une plaisanterie Je ne vois pas en quoi &#231;a peu vous int&#233;resser. Jai pris cet argent par plaisanterie, pour le rendre ensuite.


Par cons&#233;quent, vous lavez accept&#233;. Mais vous ne lavez pas encore rendu ou peut-&#234;tre que si?


Cest une bagatelle, murmura Rakitine; je ne puis r&#233;pondre &#224; de telles questions Certes, je le rendrai.


Le pr&#233;sident intervint, mais le d&#233;fenseur d&#233;clara quil navait plus rien &#224; demander &#224; M. Rakitine. Celui-ci se retira un peu penaud. Le prestige du personnage fut ainsi &#233;branl&#233;, et F&#233;tioukovitch, en laccompagnant du regard, semblait dire au public: Voici ce que valent vos accusateurs! Mitia, outr&#233; du ton sur lequel Rakitine avait parl&#233; de Grouchegnka, cria de sa place: Bernard! Quand le pr&#233;sident lui demanda sil avait quelque chose &#224; dire, il s&#233;cria:


Il venait me voir en prison pour me soutirer de largent, ce mis&#233;rable, cet ath&#233;e; il a mystifi&#233; Sa Grandeur!


Mitia fut naturellement rappel&#233; &#224; lordre, mais Mr Rakitine &#233;tait achev&#233;. Pour une tout autre cause, le t&#233;moignage du capitaine Sn&#233;guiriov neut pas non plus de succ&#232;s. Il apparut d&#233;penaill&#233;, en costume malpropre et, malgr&#233; les mesures de pr&#233;caution et lexamen pr&#233;alable, se trouva en &#233;tat divresse. Il refusa de r&#233;pondre au sujet de linsulte que lui avait faite Mitia.


Que Dieu lui pardonne! Ilioucha la d&#233;fendu. Dieu me d&#233;dommagera l&#224;-haut.


Qui vous a d&#233;fendu de parler?


Ilioucha, mon petit gar&#231;on: Papa, papa, comme il ta humili&#233;! Il disait cela pr&#232;s de la pierre. Maintenant, il se meurt.


Le capitaine se mit tout &#224; coup &#224; sangloter et se laissa tomber aux pieds du pr&#233;sident. On lemmena aussit&#244;t, parmi les rires de lassistance. Leffet escompt&#233; par le procureur fut manqu&#233;.


Le d&#233;fenseur continua &#224; user de tous les moyens, &#233;tonnant de plus en plus par sa connaissance de laffaire, jusque dans ses moindres d&#233;tails. Ainsi, la d&#233;position de Tryphon Borissytch avait produit une vive impression, naturellement des plus d&#233;favorables &#224; laccus&#233;. Dapr&#232;s lui, Mitia, lors de son premier s&#233;jour &#224; Mokro&#239;&#233;, avait d&#251; d&#233;penser au moins trois mille roubles, &#224; peu de chose pr&#232;s. Combien dargent a &#233;t&#233; gaspill&#233;, rien que pour les tziganes! Quant &#224; nos pouilleux, ce nest pas des cinquante kopeks, mais des vingt-cinq roubles au moins quil leur distribuait. Et combien lui en a-t-on vol&#233;! Les voleurs ne sen sont pas vant&#233;s, comment les reconna&#238;tre, parmi de telles prodigalit&#233;s! Nos gens sont des brigands, d&#233;nu&#233;s de conscience. Et les filles qui navaient pas le sou, elles sont riches maintenant. Bref, il rappelait chaque d&#233;pense et portait tout en compte. Cela ruinait lhypoth&#232;se de quinze cents roubles d&#233;pens&#233;s, le reste ayant &#233;t&#233; mis de c&#244;t&#233; dans le sachet. Jai vu moi-m&#234;me les trois mille roubles entre ses mains, vu de mes propres yeux, et nous nous y connaissons, nous autres! Sans essayer dinfirmer son t&#233;moignage, le d&#233;fenseur rappela que le voiturier Timoth&#233;e et un autre paysan, Akim, avaient trouv&#233; dans le vestibule, lors du premier voyage &#224; Mokro&#239;&#233;, un mois avant larrestation, cent roubles perdus par Mitia en &#233;tat d&#233;bri&#233;t&#233;, et les avaient remis &#224; Tryphon Borissytch, qui leur donna un rouble &#224; chacun. Eh bien! avez-vous rendu alors cet argent &#224; Mr Karamazov, oui ou non? Tryphon Borissytch, malgr&#233; ses d&#233;tours, avoua la chose, apr&#232;s quon eut interrog&#233; les deux paysans, et affirma avoir restitu&#233; la somme &#224; Dmitri Fiodorovitch, en toute honn&#234;tet&#233;, mais &#233;tant ivre alors, celui-ci ne pouvait gu&#232;re sen souvenir. Or, comme il avait ni&#233; la trouvaille auparavant, sa restitution &#224; Mitia ivre inspirait naturellement des doutes. De la sorte, un des t&#233;moins &#224; charge les plus dangereux restait suspect et atteint dans sa r&#233;putation.


Il en alla de m&#234;me avec les Polonais. Ils entr&#232;rent dun air d&#233;sinvolte, en attestant quils avaient servi la couronne et que pan Mitia leur avait offert trois mille roubles pour acheter leur honneur. Pan Musalowicz &#233;maillait ses phrases de mots polonais, et voyant que cela le relevait aux yeux du pr&#233;sident et du procureur, il senhardit et se mit &#224; parler dans cette langue. Mais F&#233;tioukovitch les prit aussi dans ses filets; malgr&#233; ses h&#233;sitations, Tryphon Borissytch, rappel&#233; &#224; la barre, reconnut que pan Wrublewski avait substitu&#233; un jeu de cartes au sien, et que pan Musalowicz trichait en tenant la banque. Ceci fut confirm&#233; par Kalganov lors de sa d&#233;position, et les panowie se retir&#232;rent un peu honteux, parmi les rires de lassistance.


Les choses se pass&#232;rent de la m&#234;me fa&#231;on avec presque tous les t&#233;moins les plus importants. F&#233;tioukovitch r&#233;ussit &#224; d&#233;consid&#233;rer chacun deux et &#224; les prendre en faute. Les amateurs et les juristes ladmiraient, tout en se demandant &#224; quoi cela pouvait servir, car, je le r&#233;p&#232;te, laccusation apparaissait de plus en plus irr&#233;futable. Mais on voyait, &#224; lassurance du grand mage, quil &#233;tait tranquille, et on attendait patiemment: ce n&#233;tait pas un homme &#224; venir de P&#233;tersbourg pour rien et &#224; sen retourner sans r&#233;sultat.



III. Lexpertise m&#233;dicale et une livre de noisettes

Lexpertise m&#233;dicale non plus ne fut gu&#232;re favorable &#224; laccus&#233;. Dailleurs, F&#233;tioukovitch lui-m&#234;me ne comptait pas trop l&#224;-dessus, comme on le vit bien. Elle eut lieu, au fond, uniquement sur linsistance de Catherine Ivanovna, qui avait fait venir un fameux m&#233;decin de Moscou; la d&#233;fense, assur&#233;ment, ne pouvait rien y perdre. Il sy m&#234;la toutefois un &#233;l&#233;ment comique par suite dun certain d&#233;saccord entre les m&#233;decins. Les experts &#233;taient le fameux sp&#233;cialiste en question, le Dr Herzenstube, de notre ville, et le jeune m&#233;decin Varvinski. Les deux derniers figuraient aussi en qualit&#233; de t&#233;moins cit&#233;s par le procureur. Le premier appel&#233; fut le Dr Herzenstube, un septuag&#233;naire grisonnant et chauve, de taille moyenne, de constitution robuste. C&#233;tait un praticien consciencieux et fort estim&#233;, un excellent homme, une sorte de fr&#232;re morave. Depuis tr&#232;s longtemps &#233;tabli chez nous, ses mani&#232;res accusaient une grande dignit&#233;. Philanthrope, il soignait gratuitement les pauvres et les paysans, visitait les taudis et les chaumines et laissait de largent pour les m&#233;dicaments. En revanche, il &#233;tait t&#234;tu comme un mulet: impossible de le faire d&#233;mordre dune id&#233;e. &#192; propos, presque tout le monde en ville savait que le fameux sp&#233;cialiste, arriv&#233; depuis peu, s&#233;tait d&#233;j&#224; permis des remarques fort d&#233;sobligeantes sur les capacit&#233;s du Dr Herzenstube. Bien que le m&#233;decin de Moscou ne pr&#238;t pas moins de vingt-cinq roubles par visite, il y eut des gens qui profit&#232;rent de son s&#233;jour pour le consulter. C&#233;taient naturellement des clients dHerzenstube, et le fameux m&#233;decin critiqua partout son traitement de la fa&#231;on la plus acerbe. Il finit par demander d&#232;s labord aux malades en entrant: Dites-moi, qui vous a tripot&#233;, Herzenstube? H&#233;! h&#233;! Celui-ci, bien entendu, lapprit. Donc, les trois m&#233;decins parurent comme experts. Le Dr Herzenstube d&#233;clara que laccus&#233; &#233;tait visiblement anormal au point de vue mental. Apr&#232;s avoir expos&#233; ses consid&#233;rations, que jomets ici, il ajouta que cette anomalie ressortait non seulement de la conduite ant&#233;rieure de laccus&#233;, mais encore de son attitude pr&#233;sente, et quand on le pria de sexpliquer, le vieux docteur d&#233;clara avec ing&#233;nuit&#233; que laccus&#233;, en entrant, navait pas un air en rapport avec les circonstances; il marchait comme un soldat, regardant droit devant lui, alors quil aurait d&#251; tourner les yeux &#224; gauche, o&#249; se tenaient les dames, car il &#233;tait grand amateur du beau sexe et devait se pr&#233;occuper de ce quelles diraient de lui, conclut le vieillard dans sa langue originale. Il sexprimait volontiers et longuement en russe, mais chacune de ses phrases avait une tournure allemande, ce qui ne le troublait gu&#232;re, car il s&#233;tait imagin&#233; toute sa vie parler un russe excellent, meilleur m&#234;me que celui des Russes, et il aimait beaucoup citer les proverbes, affirmant chaque fois que les proverbes russes sont les plus expressifs de tous. Dans la conversation, par distraction peut-&#234;tre, il oubliait parfois les mots les plus ordinaires, quil connaissait parfaitement, mais qui lui &#233;chappaient tout &#224; coup. Il en allait de m&#234;me lorsquil parlait allemand; on le voyait alors agiter la main devant son visage comme pour rattraper lexpression perdue, et personne naurait pu le contraindre &#224; poursuivre avant quil le&#251;t retrouv&#233;e. Le vieillard &#233;tait tr&#232;s aim&#233; de nos dames; elles savaient que, demeur&#233; c&#233;libataire, pieux et de m&#339;urs pures, il consid&#233;rait les femmes comme des cr&#233;atures id&#233;ales et sup&#233;rieures. Aussi sa remarque inattendue parut-elle des plus bizarres et divertit fort lassistance.


Le sp&#233;cialiste de Moscou d&#233;clara cat&#233;goriquement &#224; son tour quil tenait l&#233;tat mental de laccus&#233; pour anormal, et m&#234;me au supr&#234;me degr&#233;. Il discourut savamment sur lobsession et la manie et conclut que, dapr&#232;s toutes les donn&#233;es recueillies, laccus&#233;, plusieurs jours d&#233;j&#224; avant son arrestation, se trouvait en proie &#224; une obsession maladive incontestable; sil avait commis un crime, c&#233;tait presque involontairement, sans avoir la force de r&#233;sister &#224; limpulsion qui lentra&#238;nait. Mais, outre lobsession, le docteur avait constat&#233; de la manie, ce qui constituait, dapr&#232;s lui, un premier pas vers la d&#233;mence compl&#232;te. (N.B. Je rapporte ses dires en langage courant, le docteur sexprimait dans une langue savante et sp&#233;ciale.) Tous ses actes sont au rebours du bon sens et de la logique, poursuivit-il. Sans parler de ce que je nai pas vu, cest-&#224;-dire du crime et de tout ce drame; avant-hier, en causant avec moi, il avait un regard fixe et inexplicable. Il riait brusquement et sans motif, en proie &#224; une v&#233;ritable irritation permanente et incompr&#233;hensible. Il prof&#233;rait des paroles bizarres: Bernard, l&#233;thique et autres choses quil ne faut pas. Le docteur voyait surtout une preuve de manie dans le fait que laccus&#233; ne pouvait parler sans exasp&#233;ration des trois mille roubles dont il sestimait frustr&#233;, alors quil restait relativement calme au souvenir des autres offenses et &#233;checs subis. Enfin, il para&#238;t que, d&#233;j&#224; auparavant, il entrait en fureur au sujet de ces trois mille roubles, et cependant on assure quil nest ni int&#233;ress&#233; ni cupide. Quant &#224; lopinion de mon savant conf&#232;re, conclut avec ironie lhomme de lart, &#224; savoir que laccus&#233; aurait d&#251; en entrant regarder les dames, cest une assertion plaisante, mais radicalement erron&#233;e; je conviens quen p&#233;n&#233;trant dans la salle o&#249; se d&#233;cide son sort, linculp&#233; naurait pas d&#251; avoir un regard aussi fixe, et que cela pourrait en effet d&#233;celer un trouble mental; mais jaffirme en m&#234;me temps quil aurait d&#251; regarder non &#224; gauche, vers les dames, mais &#224; droite, cherchant des yeux son d&#233;fenseur, celui en qui il esp&#232;re et dont son sort d&#233;pend. Le sp&#233;cialiste avait formul&#233; son opinion sur un ton imp&#233;rieux.


Le d&#233;saccord entre les deux experts parut particuli&#232;rement comique apr&#232;s la conclusion inattendue du Dr Varvinski, qui leur succ&#233;da. Dapr&#232;s lui, laccus&#233;, maintenant comme alors, &#233;tait tout &#224; fait normal, si avant son arrestation il avait fait preuve dune surexcitation extraordinaire, elle pouvait provenir des causes les plus &#233;videntes: jalousie, col&#232;re, ivresse continuelle, etc. En tout cas cette nervosit&#233; navait rien &#224; voir avec lobsession dont on venait de parler. Quant &#224; savoir o&#249; devait regarder laccus&#233; en entrant dans la salle, &#224; mon humble avis, il devait regarder droit devant lui, comme il lavait fait en r&#233;alit&#233;, les yeux fix&#233;s sur les juges dont d&#233;pendait d&#233;sormais son sort, de sorte que par l&#224; m&#234;me il avait d&#233;montr&#233; son &#233;tat parfaitement normal, conclut le jeune m&#233;decin avec quelque animation.


Bravo, gu&#233;risseur! cria Mitia, cest bien &#231;a!


On le fit taire, mais cette opinion eut une influence d&#233;cisive sur le tribunal et le public, car tout le monde la partagea, comme on le vit par la suite.


Le Dr Herzenstube, entendu comme t&#233;moin, servit inopin&#233;ment les int&#233;r&#234;ts de Mitia. En qualit&#233; de vieil habitant, connaissant depuis longtemps la famille Karamazov, il fournit dabord quelques renseignements dont laccusation fit son profit mais ajouta:


Cependant, le pauvre jeune homme m&#233;ritait un meilleur sort, car il avait bon c&#339;ur dans son enfance et par la suite, je le sais. Un proverbe russe dit: Si lon a de lesprit, cest bien, mais si un homme desprit vient vous voir, cest encore mieux, car cela fait deux esprits au lieu dun


On pense mieux &#224; deux que tout seul, souffla avec impatience le procureur, qui savait que le vieillard, entich&#233; de sa lourde faconde germanique, parlait toujours avec une lente prolixit&#233;, se souciant peu de faire attendre les gens.


Eh oui! cest ce que je dis, reprit-il avec t&#233;nacit&#233;: deux esprits valent mieux quun. Mais il est rest&#233; seul et a laiss&#233; le sien O&#249; la-t-il laiss&#233;? Voil&#224; un mot que jai oubli&#233;, poursuivit-il en agitant la main devant ses yeux, ah oui! spazieren.


Se promener?


Eh oui! cest ce que je dis. Son esprit a donc vagabond&#233; et sest perdu. Et pourtant, c&#233;tait un jeune homme reconnaissant et sensible; je me le rappelle bien tout petit, abandonn&#233; chez son p&#232;re, dans larri&#232;re-cour, quand il courait nu-pieds, avec un seul bouton &#224; sa culotte.


La voix de lhonn&#234;te vieillard se teinta d&#233;motion. F&#233;tioukovitch tressaillit comme sil pressentait quelque chose.


Oui, j&#233;tais moi-m&#234;me encore jeune alors Javais quarante-cinq ans et je venais darriver ici. Jeus piti&#233; de lenfant et me dis: Pourquoi ne pas lui acheter une livre de quoi? jai oubli&#233; comment &#231;a sappelle une livre de ce que les enfants aiment beaucoup, comment est-ce donc? et le docteur agita de nouveau les mains  &#231;a cro&#238;t sur un arbre, &#231;a se r&#233;colte.


Des pommes?


Oh non! &#231;a se vend &#224; la livre, et les pommes &#224; la douzaine Il y en a beaucoup, cest tout petit, on les met dans la bouche et crac!


Des noisettes?


Eh oui! des noisettes, cest ce que je dis, confirma le docteur imperturbable, comme sil navait pas cherch&#233; le mot, et japportai &#224; lenfant une livre de noisettes; jamais il nen avait re&#231;u, je levai le doigt en disant: Mon gar&#231;on! Gott der Vater. Il se mit &#224; rire et r&#233;p&#233;ta: Gott der Vater. - Gott der Sohn. Il rit de nouveau et gazouilla: Gott der Sohn.  Gott der heilige Geist[[191]: #_ftnref191 En allemand: Dieu le P&#232;re, Dieu le Fils, Dieu le Saint-Esprit.].


Le surlendemain, comme je passais, il me cria de lui-m&#234;me: Monsieur, Gott der Vater, Gott der Sohn. Il avait oubli&#233; Gott der heilige Geist, mais je le lui rappelai et il me fit de nouveau piti&#233;. On lemmena et je ne le vis plus. Vingt-trois ans apr&#232;s, je me trouvais un matin dans mon cabinet, la t&#234;te d&#233;j&#224; blanche, quand un jeune homme florissant que j&#233;tais incapable de reconna&#238;tre entra soudain, leva le doigt et dit en riant: Gott der Vater, Gott der Sohn und Gott der heilige Geist! Je viens darriver et je tiens &#224; vous remercier pour la livre de noisettes, car personne &#224; part vous ne men a jamais achet&#233;. Je me rappelai alors mon heureuse jeunesse et le pauvre enfant nu-pieds; je fus retourn&#233; et lui dis: Tu es un jeune homme reconnaissant, puisque tu nas pas oubli&#233; cette livre de noisettes que je tai apport&#233;e dans ton enfance. Je le serrai dans mes bras et je le b&#233;nis en pleurant. Il riait car le Russe rit souvent quand il faudrait pleurer. Mais il pleurait aussi, je lai vu. Et maintenant, h&#233;las!


Et maintenant, je pleure, Allemand, et maintenant je pleure, homme de Dieu! cria tout &#224; coup Mitia.


Quoi quil en soit, cette historiette produisit une impression favorable. Mais le principal effet en faveur de Mitia fut produit par la d&#233;position de Catherine Ivanovna, dont je vais parler. En g&#233;n&#233;ral, quand ce fut le tour des t&#233;moins &#224; d&#233;charge [[192]: #_ftnref192 En fran&#231;ais dans le texte.], le sort parut sourire &#224; Mitia, inopin&#233;ment pour la d&#233;fense elle-m&#234;me. Mais avant Catherine Ivanovna, on interrogea Aliocha, qui se rappela soudain un fait paraissant r&#233;futer positivement un des points les plus graves de laccusation.



IV. La chance sourit &#224; Mitia

Cela se passa &#224; limproviste. Aliocha, qui navait pas pr&#234;t&#233; serment, fut d&#232;s le d&#233;but lobjet dune vive sympathie, tant dun c&#244;t&#233; que de lautre. On voyait que sa bonne renomm&#233;e le pr&#233;c&#233;dait. Il se montra modeste et r&#233;serv&#233;, mais son affection pour son malheureux fr&#232;re per&#231;ait dans sa d&#233;position. Il le caract&#233;risa comme un &#234;tre sans doute violent et entra&#238;n&#233; par ses passions, mais noble, fier, g&#233;n&#233;reux, capable de se sacrifier si on le lui demandait. Il reconnut dailleurs que, vers la fin, la passion de Mitia pour Grouchegnka et sa rivalit&#233; avec son p&#232;re lavaient mis dans une position intol&#233;rable. Mais il repoussa avec indignation lhypoth&#232;se que son fr&#232;re avait pu tuer pour voler, tout en convenant que ces trois mille roubles &#233;taient devenus une obsession dans lesprit de Mitia, qui les consid&#233;rait comme une partie de son h&#233;ritage frauduleusement d&#233;tourn&#233;e par son p&#232;re et ne pouvait en parler sans se mettre en fureur. Quant &#224; la rivalit&#233; des deux personnes, comme disait le procureur, il sexprima &#233;vasivement et refusa m&#234;me de r&#233;pondre &#224; une ou deux questions.


Votre fr&#232;re vous a-t-il dit quil avait lintention de tuer son p&#232;re? demanda le procureur. Vous pouvez ne pas r&#233;pondre si cela vous convient.


Directement, il ne me la pas dit.


Indirectement, alors?


Il ma parl&#233; une fois de sa haine pour son p&#232;re. Il craignait d&#234;tre capable de le tuer dans un moment dexasp&#233;ration.


Et vous lavez cru?


Je nose laffirmer. Jai toujours pens&#233; quun sentiment &#233;lev&#233; le sauverait au moment fatal, comme cest arriv&#233; en effet, car ce nest pas lui qui a tu&#233; mon p&#232;re, dit Aliocha dune voix forte qui r&#233;sonna.


Le procureur tressaillit comme un cheval de bataille au son de la trompette.


Soyez s&#251;r que je ne mets pas en doute la sinc&#233;rit&#233; de votre conviction, et la crois ind&#233;pendante de votre amour fraternel pour ce malheureux. Linstruction nous a d&#233;j&#224; r&#233;v&#233;l&#233; votre opinion originale sur le tragique &#233;pisode qui sest d&#233;roul&#233; dans votre famille. Mais je ne vous cache pas quelle est isol&#233;e et contredite par les autres d&#233;positions. Aussi jestime n&#233;cessaire dinsister pour conna&#238;tre les donn&#233;es qui vous ont convaincu d&#233;finitivement de linnocence de votre fr&#232;re et de la culpabilit&#233; dune autre personne que vous avez d&#233;sign&#233;e &#224; linstruction.


Jai seulement r&#233;pondu aux questions, dit Aliocha avec calme; je nai pas formul&#233; daccusation contre Smerdiakov.


Pourtant, vous lavez d&#233;sign&#233;?


Dapr&#232;s les paroles de mon fr&#232;re Dmitri. Je savais que, lors de son arrestation, il avait accus&#233; Smerdiakov. Je suis persuad&#233; de linnocence de mon fr&#232;re. Et si ce nest pas lui qui a tu&#233;, alors


Cest Smerdiakov? Pourquoi pr&#233;cis&#233;ment lui? Et pourquoi &#234;tes-vous si convaincu de linnocence de votre fr&#232;re?


Je ne peux pas douter de lui. Je sais quil ne ment pas. Jai vu, dapr&#232;s son visage, quil me disait la v&#233;rit&#233;.


Seulement dapr&#232;s son visage? Ce sont l&#224; toutes vos preuves?


Je nen ai pas dautres.


Et vous navez pas dautres preuves de la culpabilit&#233; de Smerdiakov que les paroles de votre fr&#232;re et lexpression de son visage?


Non.


Le procureur ninsista pas. Les r&#233;ponses dAliocha d&#233;&#231;urent profond&#233;ment le public. On avait parl&#233; de Smerdiakov; le bruit courait quAliocha rassemblait des preuves d&#233;cisives en faveur de son fr&#232;re et contre le valet. Or, il napportait rien, sinon une conviction morale bien naturelle chez le fr&#232;re de laccus&#233;. &#192; son tour F&#233;tioukovitch demanda &#224; Aliocha &#224; quel moment laccus&#233; lui avait parl&#233; de sa haine pour son p&#232;re et de ses vell&#233;it&#233;s de meurtre, et si c&#233;tait, par exemple, lors de leur derni&#232;re entrevue avant le drame. Aliocha tressaillit comme si un souvenir lui revenait.


Je me rappelle maintenant une circonstance que javais compl&#232;tement oubli&#233;e; ce n&#233;tait pas clair alors, mais maintenant


Et Aliocha raconta avec animation que, lorsquil vit son fr&#232;re pour la derni&#232;re fois, le soir, sous un arbre, en rentrant au monast&#232;re, Mitia, en se frappant la poitrine, lui avait r&#233;p&#233;t&#233; &#224; plusieurs reprises quil poss&#233;dait le moyen de relever son honneur, que ce moyen &#233;tait l&#224;, sur sa poitrine


Je crus alors, poursuivit Aliocha, quen se frappant la poitrine, il parlait de son c&#339;ur, des forces quil pourrait y puiser pour &#233;chapper &#224; une honte affreuse qui le mena&#231;ait et quil nosait m&#234;me pas mavouer. &#192; vrai dire, je pensai dabord quil parlait de notre p&#232;re, quil fr&#233;missait de honte &#224; lid&#233;e de se livrer sur lui &#224; quelque violence; cependant il semblait d&#233;signer quelque chose sur sa poitrine, et lid&#233;e me vint que le c&#339;ur se trouve plus bas, tandis quil se frappait bien plus haut, ici, au-dessous du cou. Mon id&#233;e me parut absurde, mais il d&#233;signait peut-&#234;tre pr&#233;cis&#233;ment le sachet o&#249; &#233;taient cousus les quinze cents roubles!


Pr&#233;cis&#233;ment, cria soudain Mitia. Cest &#231;a, Aliocha, cest sur lui que je frappais.


F&#233;tioukovitch le supplia de se calmer, puis revint &#224; Aliocha. Celui-ci, entra&#238;n&#233; par son souvenir, &#233;mit chaleureusement lhypoth&#232;se que cette honte provenait sans doute de ce que, ayant sur lui ces quinze cents roubles quil aurait pu restituer &#224; Catherine Ivanovna comme la moiti&#233; de sa dette, Mitia avait pourtant d&#233;cid&#233; den faire un autre usage et de partir avec Grouchegnka, si elle y consentait


Cest cela, cest bien cela, s&#233;cria-t-il tr&#232;s anim&#233;, mon fr&#232;re ma dit &#224; ce moment quil pourrait effacer la moiti&#233; de sa honte (il a dit plusieurs fois: la moiti&#233;!), mais que, par malheur, la faiblesse de son caract&#232;re len emp&#234;chait Il savait par avance quil en &#233;tait incapable!


Et vous vous rappelez nettement quil se frappait &#224; cet endroit de la poitrine? demanda F&#233;tioukovitch.


Tr&#232;s nettement, car je me demandais alors: pourquoi se frappe-t-il si haut, le c&#339;ur est plus bas? Mon id&#233;e me parut absurde Voil&#224; pourquoi ce souvenir mest revenu. Comment ai-je pu loublier jusqu&#224; pr&#233;sent! Son geste d&#233;signait bien ce sachet, ces quinze cents roubles quil ne voulait pas rendre! Et lors de son arrestation, &#224; Mokro&#239;&#233;, na-t-il pas cri&#233;, &#224; ce que lon ma dit, que laction la plus honteuse de sa vie c&#233;tait que, tout en ayant la facult&#233; de rendre &#224; Catherine Ivanovna la moiti&#233; de sa dette (pr&#233;cis&#233;ment la moiti&#233;), il avait pr&#233;f&#233;r&#233; garder largent et passer pour un voleur &#224; ses yeux. Et comme cette dette le tourmentait! conclut Aliocha.


Bien entendu, le procureur intervint. Il pria Aliocha de d&#233;crire &#224; nouveau la sc&#232;ne et insista pour savoir si laccus&#233;, en se frappant la poitrine, semblait d&#233;signer quelque chose. Peut-&#234;tre se frappait-il au hasard avec le poing?


Non, pas avec le poing! sexclama Aliocha. Il d&#233;signait avec les doigts une place, ici, tr&#232;s haut Comment ai-je pu loublier jusquici!


Le pr&#233;sident demanda &#224; Mitia ce quil pouvait dire au sujet de cette d&#233;position. Mitia confirma quil avait d&#233;sign&#233; les quinze cents roubles quil portait sur sa poitrine, au-dessous du cou, et que c&#233;tait une honte, une honte que je ne conteste pas, lacte le plus vil de ma vie! Jaurais pu les rendre, et je ne lai pas fait. Jai pr&#233;f&#233;r&#233; passer pour un voleur &#224; ses yeux, et, le pire, cest que je savais &#224; lavance que jagirais ainsi! Tu as raison, Aliocha, merci.


Ainsi prit fin la d&#233;claration dAliocha, caract&#233;ris&#233;e par un fait nouveau, si minime f&#251;t-il, un commencement de preuve d&#233;montrant lexistence du sachet aux quinze cents roubles et la v&#233;racit&#233; de laccus&#233;, lorsquil d&#233;clarait, &#224; Mokro&#239;&#233;, que cet argent lui appartenait. Aliocha &#233;tait radieux, il sassit tout rouge &#224; la place quon lui indiqua, r&#233;p&#233;tant &#224; part lui: Comment ai-je pu oublier cela! Comment ne me le suis-je rappel&#233; que maintenant?


Catherine Ivanovna fut ensuite entendue. Son entr&#233;e fit sensation. Les dames prirent leur lorgnette, les hommes se tr&#233;moussaient, quelques-uns se lev&#232;rent pour mieux voir. On affirma, par la suite, que Mitia &#233;tait devenu blanc comme un linge lorsquelle parut. Tout en noir, elle savan&#231;a &#224; la barre dune d&#233;marche modeste, presque timide. Son visage ne trahissait aucune &#233;motion, mais la r&#233;solution brillait dans ses yeux sombres. Elle &#233;tait fort belle &#224; ce moment. Elle parla dune voix douce, mais nette, avec un grand calme, ou tout au moins sy effor&#231;ant. Le pr&#233;sident linterrogea avec beaucoup d&#233;gards, comme sil craignait de toucher certaines cordes. D&#232;s les premiers mots, Catherine Ivanovna d&#233;clara quelle avait &#233;t&#233; la fianc&#233;e de laccus&#233; jusquau moment o&#249; il mabandonna lui-m&#234;me Quand on linterrogea au sujet des trois mille roubles confi&#233;s &#224; Mitia pour &#234;tre envoy&#233;s par la poste &#224; ses parents, elle r&#233;pondit avec fermet&#233;: Je ne lui avais pas donn&#233; cette somme pour lexp&#233;dier aussit&#244;t; je savais quil &#233;tait tr&#232;s g&#234;n&#233; &#224; ce moment Je lui remis ces trois mille roubles &#224; condition de les envoyer &#224; Moscou, sil voulait, dans le d&#233;lai dun mois. Il a eu tort de se tourmenter &#224; propos de cette dette


Je ne rapporte pas les questions et les r&#233;ponses int&#233;gralement, me bornant &#224; lessentiel de sa d&#233;position.


J&#233;tais s&#251;re quil ferait parvenir cette somme aussit&#244;t quil laurait re&#231;ue de son p&#232;re, poursuivit-elle. Jai toujours eu confiance en sa loyaut&#233; sa parfaite loyaut&#233; dans les affaires dargent. Il comptait recevoir trois mille roubles de son p&#232;re et men a parl&#233; &#224; plusieurs reprises. Je savais quils &#233;taient en conflit et jai toujours cru que son p&#232;re lavait l&#233;s&#233;. Je ne me souviens pas quil ait prof&#233;r&#233; des menaces contre son p&#232;re, du moins en ma pr&#233;sence. Sil &#233;tait venu me trouver, je laurais aussit&#244;t rassur&#233; au sujet de ces malheureux trois mille roubles, mais il nest pas revenu et moi-m&#234;me je me trouvais dans une situation qui ne me permettait pas de le faire venir Dailleurs, je navais nullement le droit de me montrer exigeante pour cette dette, ajouta-t-elle dun ton r&#233;solu, jai re&#231;u moi-m&#234;me de lui, un jour, une somme sup&#233;rieure, et je lai accept&#233;e sans savoir quand je serais en &#233;tat de macquitter.


Sa voix avait quelque chose de provocant. &#192; ce moment, ce fut au tour de F&#233;tioukovitch de linterroger.


Ce n&#233;tait pas ici, mais au d&#233;but de vos relations? demanda avec m&#233;nagement le d&#233;fenseur, qui pressentait quelque chose en faveur de son client. (Par parenth&#232;se, bien quappel&#233; de P&#233;tersbourg en partie par Catherine Ivanovna elle-m&#234;me, il ignorait tout de l&#233;pisode des cinq mille roubles donn&#233;s par Mitia et du salut jusqu&#224; terre. Elle le lui avait dissimul&#233;! Silence &#233;trange. On peut supposer que, jusquau dernier moment, elle h&#233;sita &#224; en parler, attendant quelque inspiration.)


Non, jamais je noublierai ce moment! Elle raconta tout, tout cet &#233;pisode, communiqu&#233; par Mitia &#224; Aliocha, et le salut jusqu&#224; terre, les causes, le r&#244;le de son p&#232;re, sa visite chez Mitia, et ne fit aucune allusion &#224; la proposition de Mitia de lui envoyer Catherine Ivanovna pour chercher largent. Elle garda l&#224;-dessus un silence magnanime et ne rougit pas de r&#233;v&#233;ler que c&#233;tait elle qui avait couru, de son propre &#233;lan, chez le jeune officier, esp&#233;rant on ne sait quoi pour en obtenir de largent. C&#233;tait &#233;mouvant. Je frissonnais en l&#233;coutant, lassistance &#233;tait tout oreilles. Il y avait l&#224; quelque chose dinou&#239;; jamais on naurait attendu, m&#234;me dune jeune fille aussi fi&#232;re et imp&#233;rieuse, une telle franchise et une pareille immolation. Et pour qui, pour quoi? Pour sauver celui qui lavait trahie et offens&#233;e, pour contribuer, si peu que ce f&#251;t, &#224; le tirer daffaire, en produisant une bonne impression! En effet, limage de lofficier, donnant ses cinq mille roubles, tout ce qui lui restait, et sinclinant respectueusement devant une innocente jeune fille, apparaissait des plus sympathiques, mais mon c&#339;ur se serra! Je sentis la possibilit&#233; dune calomnie par la suite (et cest ce qui arriva). Avec une ironie m&#233;chante, on r&#233;p&#233;ta en ville que le r&#233;cit n&#233;tait peut-&#234;tre pas tout &#224; fait exact sur un point, &#224; savoir celui o&#249; lofficier laissait partir la jeune fille soi-disant rien quavec un respectueux salut. On fit allusion &#224; une lacune. Si m&#234;me les choses se sont vraiment pass&#233;es ainsi, disaient les plus respectables de nos dames, on peut encore faire des r&#233;serves sur la conduite de la jeune fille, sag&#238;t-il de sauver son p&#232;re. Catherine Ivanovna, avec sa p&#233;n&#233;tration maladive, navait donc point pressenti de tels propos? Certes si, et elle s&#233;tait pourtant d&#233;cid&#233;e &#224; tout dire! Naturellement, ces doutes insultants sur la v&#233;racit&#233; du r&#233;cit ne se manifest&#232;rent que plus tard, au premier moment tout le monde fut &#233;mu. Quant aux membres du tribunal, ils &#233;coutaient dans un silence respectueux. Le procureur ne se permit aucune question sur ce sujet. F&#233;tioukovitch fit &#224; Catherine un profond salut. Oh! il triomphait presque. Que le m&#234;me homme ait pu, dans un &#233;lan de g&#233;n&#233;rosit&#233;, donner ses cinq derniers mille roubles, et ensuite tuer son p&#232;re pour lui en voler trois mille, cela ne tenait gu&#232;re debout. F&#233;tioukovitch pouvait tout au moins &#233;carter laccusation de vol. Laffaire s&#233;clairait dun jour nouveau. La sympathie tournait en faveur de Mitia. Une ou deux fois, durant la d&#233;position de Catherine Ivanovna, il voulut se lever, mais retomba sur son banc, en se couvrant le visage de ses mains. Quand elle eut fini, il s&#233;cria en lui tendant les bras:


Katia, pourquoi as-tu caus&#233; ma perte?


Il &#233;clata en sanglots, mais se remit vite et cria encore:


Maintenant, je suis condamn&#233;!


Puis il se raidit &#224; sa place les dents serr&#233;es, les bras crois&#233;s sur sa poitrine. Catherine Ivanovna demeura dans la salle; elle &#233;tait p&#226;le, les yeux baiss&#233;s. Ses voisins racont&#232;rent quelle tremblait, comme en proie &#224; la fi&#232;vre. Ce fut le tour de Grouchegnka.


Je vais aborder la catastrophe qui causa peut-&#234;tre, en effet, la perte de Mitia. Car je suis persuad&#233;, et tous les juristes le dirent ensuite, que, sans cet &#233;pisode, le criminel e&#251;t obtenu au moins les circonstances att&#233;nuantes. Mais il en sera question tout &#224; lheure. Parlons dabord de Grouchegnka.


Elle parut aussi tout en noir, les &#233;paules couvertes de son magnifique ch&#226;le. Elle savan&#231;a vers la barre de sa d&#233;marche silencieuse, en se dandinant l&#233;g&#232;rement, comme font parfois les femmes corpulentes, les yeux fix&#233;s sur le pr&#233;sident. &#192; mon avis, elle &#233;tait tr&#232;s bien, et nullement p&#226;le, comme les dames le pr&#233;tendirent ensuite. On assura aussi quelle avait lair absorb&#233;, m&#233;chant. Je crois seulement quelle &#233;tait irrit&#233;e et sentait lourdement peser sur elle les regards m&#233;prisants, curieux de notre public, friand de scandale. C&#233;tait une de ces natures fi&#232;res, incapables de supporter le m&#233;pris qui, d&#232;s quelles le soup&#231;onnent chez les autres, les enflamme de col&#232;re et les pousse &#224; la r&#233;sistance. Il y avait aussi, assur&#233;ment, de la timidit&#233; et la pudeur de cette timidit&#233;, ce qui explique lin&#233;galit&#233; de son langage, tant&#244;t courrouc&#233;, tant&#244;t d&#233;daigneux et grossier, dans lequel on sentait soudain une note sinc&#232;re quand elle saccusait elle-m&#234;me. Parfois, elle parlait sans se soucier des suites: Tant pis pour ce qui arrivera, je le dirai pourtant &#192; propos de ses relations avec Fiodor Pavlovitch, elle observa dun ton tranchant: Bagatelle que tout cela! Est-ce ma faute sil sest attach&#233; &#224; moi? Un instant apr&#232;s, elle ajouta: Tout &#231;a est ma faute, je me moquais du vieillard et de son fils, et je les ai pouss&#233;s &#224; bout tous les deux. Je suis la cause de ce drame. On en vint &#224; parler de Samsonov: &#199;a ne regarde personne, r&#233;pliqua-t-elle avec violence, il &#233;tait mon bienfaiteur, cest lui qui ma recueillie nu-pieds, quand les miens mont jet&#233;e hors de chez eux. Le pr&#233;sident lui rappela quelle devait r&#233;pondre directement aux questions, sans entrer dans des d&#233;tails superflus. Grouchegnka rougit, ses yeux &#233;tincel&#232;rent. Elle navait pas vu lenveloppe aux trois mille roubles et en connaissait seulement lexistence par le sc&#233;l&#233;rat. Mais tout &#231;a, cest des b&#234;tises, &#224; aucun prix je ne serais all&#233;e chez Fiodor Pavlovitch


Qui traitez-vous de sc&#233;l&#233;rat? demanda le procureur.


Le laquais Smerdiakov, qui a tu&#233; son ma&#238;tre et sest pendu hier.


On sempressa de lui demander sur quoi elle basait une accusation si cat&#233;gorique, mais elle non plus ne savait rien.


Cest Dmitri Fiodorovitch qui me la dit, vous pouvez le croire. Cette personne la perdu, elle seule est cause de tout, ajouta Grouchegnka toute tremblante, dun ton o&#249; per&#231;ait la haine.


On voulut savoir &#224; qui elle faisait allusion.


Mais cette demoiselle, cette Catherine Ivanovna. Elle mavait fait venir chez elle, offert du chocolat, dans lintention de me s&#233;duire. Elle est sans vergogne, ma parole


Le pr&#233;sident linterrompit, en la priant de mod&#233;rer ses expressions. Mais enflamm&#233;e par la jalousie, elle &#233;tait pr&#234;te &#224; tout braver


Lors de larrestation, &#224; Mokro&#239;&#233;, rappela le procureur, vous &#234;tes accourue de la pi&#232;ce voisine en criant: Je suis coupable de tout, nous irons ensemble au bagne! Vous aussi le croyiez donc parricide, &#224; ce moment?


Je ne me rappelle pas mes sentiments dalors, r&#233;pondit Grouchegnka, tout le monde laccusait, jai senti que c&#233;tait moi la coupable, et quil avait tu&#233; &#224; cause de moi. Mais d&#232;s quil a proclam&#233; son innocence, je lai cru et le croirai toujours; il nest pas homme &#224; mentir.


F&#233;tioukovitch, qui linterrogea ensuite, sinforma de Rakitine et des vingt-cinq roubles en r&#233;compense de ce quil vous avait amen&#233; Alex&#233;i Fiodorovitch Karamazov.


Rien d&#233;tonnant &#224; ce quil ait pris cet argent, sourit d&#233;daigneusement Grouchegnka; il venait toujours qu&#233;mander, recevant de moi jusqu&#224; trente roubles par mois, et le plus souvent pour samuser; il avait de quoi boire et manger sans cela.


Pour quelle raison &#233;tiez-vous si g&#233;n&#233;reuse envers Mr Rakitine? reprit F&#233;tioukovitch, bien que le pr&#233;sident sagit&#226;t.


Cest mon cousin. Ma m&#232;re et la sienne &#233;taient s&#339;urs. Mais il me suppliait de nen parler &#224; personne, tant je lui faisais honte.


Ce fait nouveau fut une r&#233;v&#233;lation pour tout le monde; personne ne sen doutait en ville et m&#234;me au monast&#232;re. Rakitine, dit-on, &#233;tait rouge de honte. Grouchegnka lui en voulait, sachant quil avait d&#233;pos&#233; contre Mitia. L&#233;loquence de Mr Rakitine, ses nobles tirades contre le servage et le d&#233;sarroi civique de la Russie furent ainsi ruin&#233;es dans lopinion. F&#233;tioukovitch &#233;tait satisfait, le ciel lui venait en aide. Dailleurs, on ne retint pas longtemps Grouchegnka, qui ne pouvait rien communiquer de particulier. Elle laissa au public une impression des plus d&#233;favorables. Des centaines de regards m&#233;prisants la fix&#232;rent, lorsque apr&#232;s sa d&#233;position elle alla sasseoir assez loin de Catherine Ivanovna. Tandis quon linterrogeait, Mitia avait gard&#233; le silence, comme p&#233;trifi&#233;, les yeux baiss&#233;s.


Ivan Fiodorovitch se pr&#233;senta comme t&#233;moin.



V. Brusque catastrophe

Il avait &#233;t&#233; appel&#233; avant Aliocha. Mais lhuissier informa le pr&#233;sident quune indisposition subite emp&#234;chait le t&#233;moin de compara&#238;tre et quaussit&#244;t remis il viendrait d&#233;poser. On ny fit dailleurs pas attention, et son arriv&#233;e passa presque inaper&#231;ue; les principaux t&#233;moins, surtout les deux rivales, &#233;taient d&#233;j&#224; entendues, la curiosit&#233; commen&#231;ait &#224; se lasser. On nattendait rien de nouveau des derni&#232;res d&#233;positions. Le temps passait. Ivan savan&#231;a avec une lenteur &#233;trange, sans regarder personne, la t&#234;te baiss&#233;e, lair absorb&#233;. Il &#233;tait mis correctement, mais son visage, marqu&#233; par la maladie, avait une teinte terreuse et rappelait celui dun mourant. Il leva les yeux, parcourut la salle dun regard trouble. Aliocha se dressa, poussa une exclamation, mais on ny prit pas garde.


Le pr&#233;sident rappela au t&#233;moin quil navait pas pr&#234;t&#233; serment et pouvait garder le silence, mais devait d&#233;poser selon sa conscience, etc. Ivan &#233;coutait, les yeux vagues. Tout &#224; coup, un sourire se dessina sur son visage, et lorsque le pr&#233;sident, qui le regardait avec &#233;tonnement, eut fini, il &#233;clata de rire.


Et puis, quoi encore? demanda-t-il &#224; haute voix.


Silence absolu dans la salle. Le pr&#233;sident sinqui&#233;ta.


Vous &#234;tes encore indispos&#233;, peut-&#234;tre? demanda-t-il en cherchant du regard lhuissier.


Ne vous inqui&#233;tez pas, Excellence, je me sens suffisamment bien et puis vous raconter quelque chose de curieux, r&#233;pondit Ivan dun ton calme et d&#233;f&#233;rent.


Vous avez une communication particuli&#232;re &#224; faire? continua le pr&#233;sident avec une certaine m&#233;fiance.


Ivan Fiodorovitch baissa la t&#234;te et attendit durant quelques secondes avant de r&#233;pondre.


Non, je nai rien &#224; dire de particulier.


Interrog&#233;, il fit &#224; contrec&#339;ur des r&#233;ponses laconiques, pourtant assez raisonnables, avec une r&#233;pulsion croissante. Il all&#233;gua son ignorance sur bien des choses et ne savait rien des comptes de son p&#232;re avec Dmitri Fiodorovitch. Je ne moccupais pas de cela, d&#233;clara-t-il. Il avait entendu les menaces de laccus&#233; contre son p&#232;re et connaissait lexistence de lenveloppe par Smerdiakov.


Toujours la m&#234;me chose! interrompit-il soudain dun air las; je ne puis rien dire au tribunal.


Je vois que vous &#234;tes encore souffrant, et je comprends vos sentiments, commen&#231;a le pr&#233;sident.


Il allait demander au procureur et &#224; lavocat sils avaient des questions &#224; poser, lorsque Ivan dit dune voix ext&#233;nu&#233;e:


Permettez-moi de me retirer, Excellence, je ne me sens pas bien.


Apr&#232;s quoi, sans attendre lautorisation, il se retourna et marcha vers la sortie. Mais apr&#232;s quelques pas il sarr&#234;ta, parut r&#233;fl&#233;chir, sourit et revint &#224; sa place:


Je ressemble, Excellence, &#224; cette jeune paysanne, vous savez: Si je veux jirai, si je ne veux pas, je nirai pas! On la suit pour lhabiller et la conduire &#224; lautel, et elle r&#233;p&#232;te ces paroles Cela se trouve dans une sc&#232;ne populaire


Quentendez-vous par l&#224;? dit s&#233;v&#232;rement le pr&#233;sident.


Voil&#224;, dit Ivan en exhibant une liasse de billets de banque, voil&#224; largent le m&#234;me qui &#233;tait dans cette enveloppe (il d&#233;signait les pi&#232;ces &#224; conviction), et pour lequel on a tu&#233; mon p&#232;re. O&#249; faut-il le d&#233;poser! Monsieur lhuissier, veuillez le remettre &#224; qui de droit.


Lhuissier prit la liasse et la remit au pr&#233;sident.


Comment cet argent se trouve-t-il en votre possession si cest bien le m&#234;me? demanda le pr&#233;sident surpris.


Je lai re&#231;u de Smerdiakov, de lassassin, hier Jai &#233;t&#233; chez lui avant quil se pend&#238;t. Cest lui qui a tu&#233; mon p&#232;re, ce nest pas mon fr&#232;re. Il a tu&#233; et je ly ai incit&#233; Qui ne d&#233;sire pas la mort de son p&#232;re?


Avez-vous votre raison? ne put semp&#234;cher de dire le pr&#233;sident.


Mais oui, jai ma raison Une raison vile comme la v&#244;tre, comme celle de tous ces museaux!  Il se tourna vers le public.  Ils ont tu&#233; leurs p&#232;res et simulent la terreur, dit-il avec m&#233;pris en grin&#231;ant des dents. Ils font des grimaces entre eux. Les menteurs! Tous d&#233;sirent la mort de leurs p&#232;res. Un reptile d&#233;vore lautre Sil ny avait pas de parricide, ils se f&#226;cheraient et sen iraient furieux. Cest un spectacle! Panem et circenses! Dailleurs, je suis joli, moi aussi! Avez-vous de leau, donnez-moi &#224; boire, au nom du ciel!


Il se prit la t&#234;te. Lhuissier sapprocha de lui aussit&#244;t. Aliocha se dressa en criant: Il est malade, ne le croyez pas, il a la fi&#232;vre chaude! Catherine Ivanovna s&#233;tait lev&#233;e pr&#233;cipitamment et, immobile deffroi, consid&#233;rait Ivan Fiodorovitch. Mitia, avec un sourire qui grima&#231;ait, &#233;coutait avidement son fr&#232;re.


Rassurez-vous, je ne suis pas fou, je suis seulement un assassin! reprit Ivan. On ne peut exiger dun assassin quil soit &#233;loquent, ajouta-t-il en souriant.


Le procureur, visiblement agit&#233;, se pencha vers le pr&#233;sident. Les juges chuchotaient. F&#233;tioukovitch dressa loreille. La salle attendait, anxieuse. Le pr&#233;sident parut se ressaisir.


T&#233;moin, vous tenez un langage incompr&#233;hensible et quon ne peut tol&#233;rer ici. Calmez-vous et parlez si vous avez vraiment quelque chose &#224; dire. Par quoi pouvez-vous confirmer un tel aveu sil ne r&#233;sulte pas du d&#233;lire?


Le fait est que je nai pas de t&#233;moins. Ce chien de Smerdiakov ne vous enverra pas de lautre monde sa d&#233;position dans une enveloppe. Vous voudriez toujours des enveloppes, cest assez dune. Je nai pas de t&#233;moins Sauf un, peut-&#234;tre.


Il sourit dun air pensif.


Qui est votre t&#233;moin?


Il a une queue, Excellence, ce nest pas conforme &#224; la r&#232;gle! Le diable nexiste point![[193]: #_ftnref193 En fran&#231;ais dans le texte.] Ne faites pas attention, cest un diablotin sans importance, ajouta-t-il confidentiellement en cessant de rire; il doit &#234;tre quelque part ici, sous la table des pi&#232;ces &#224; conviction: o&#249; serait-il, sinon l&#224;? &#201;coutez-moi; je lui ai dit: Je ne veux pas me taire, et il me parle de cataclysme g&#233;ologique et autres b&#234;tises! Mettez le monstre en libert&#233; il a chant&#233; son hymne, car il a le c&#339;ur l&#233;ger! Comme une canaille ivre qui braille: Pour Piter est parti Vanka. Moi, pour deux secondes de joie, je donnerais un quatrillion de quatrillions. Vous ne me connaissez pas! Oh! que tout est b&#234;te parmi vous! Eh bien! Prenez-moi &#224; sa place! Je ne suis pas venu pour rien Pourquoi tout ce qui existe est-il si b&#234;te?


Et il se remit &#224; inspecter lentement la salle dun air r&#234;veur. L&#233;moi &#233;tait g&#233;n&#233;ral. Aliocha courait vers lui, mais lhuissier avait d&#233;j&#224; saisi Ivan Fiodorovitch par le bras.


Quest-ce encore? s&#233;cria-t-il en fixant lhuissier.


Tout &#224; coup il le saisit par les &#233;paules et le renversa. Les gardes accoururent, on lappr&#233;henda, il se mit &#224; hurler comme un forcen&#233;. Tandis quon lemportait il criait des paroles incoh&#233;rentes.


Ce fut un beau tumulte. Je ne me rappelle pas tout dans lordre, l&#233;motion memp&#234;chait de bien observer. Je sais seulement quune fois le calme r&#233;tabli lhuissier fut r&#233;primand&#233;, bien quil expliqu&#226;t aux autorit&#233;s que le t&#233;moin avait tout le temps paru dans son &#233;tat normal, que le m&#233;decin lavait examin&#233; lors de sa l&#233;g&#232;re indisposition, une heure auparavant; jusquau moment de compara&#238;tre, il sexprimait sens&#233;ment, de sorte quon ne pouvait rien pr&#233;voir; il insistait lui-m&#234;me pour &#234;tre entendu. Mais avant que l&#233;motion f&#251;t apais&#233;e, une nouvelle sc&#232;ne se produisit; Catherine Ivanovna eut une crise de nerfs. Elle g&#233;missait et sanglotait bruyamment sans vouloir sen aller, elle se d&#233;battait, suppliant quon la laiss&#226;t dans la salle. Tout &#224; coup, elle cria au pr&#233;sident:


Jai encore quelque chose &#224; dire, tout de suite tout de suite! Voici un papier, une lettre prenez, lisez vite! Cest la lettre du monstre que voici! dit-elle en d&#233;signant Mitia. Cest lui qui a tu&#233; son p&#232;re, vous allez voir, il m&#233;crit comment il le tuera! Lautre est malade, il a la fi&#232;vre chaude depuis trois jours!


Lhuissier prit le papier et le remit au pr&#233;sident, Catherine Ivanovna retomba sur sa chaise, cacha son visage, se mit &#224; sangloter sans bruit, &#233;touffant ses moindres g&#233;missements, de peur quon ne la f&#238;t sortir. Le papier en question &#233;tait la lettre &#233;crite par Mitia au cabaret &#192; la Capitale, quIvan consid&#233;rait comme une preuve cat&#233;gorique. H&#233;las! ce fut leffet quelle produisit; sans cette lettre, Mitia naurait peut-&#234;tre pas &#233;t&#233; condamn&#233;, du moins pas si rigoureusement! Encore un coup, il &#233;tait difficile de suivre les d&#233;tails. M&#234;me &#224; pr&#233;sent, tout cela mappara&#238;t dans un brouhaha. Le pr&#233;sident fit sans doute part de ce nouveau document aux parties et au jury. Comme il demandait &#224; Catherine Ivanovna si elle &#233;tait remise, elle r&#233;pondit vivement:


Je suis pr&#234;te! Je suis tout &#224; fait en &#233;tat de vous r&#233;pondre.


Elle craignait encore quon ne l&#233;cout&#226;t point. On la pria dexpliquer en d&#233;tail dans quelles circonstances elle avait re&#231;u cette lettre.


Je lai re&#231;ue la veille du crime, elle venait du cabaret, &#233;crite sur une facture, regardez, cria-t-elle, haletante. Il me ha&#239;ssait alors, ayant eu la bassesse de suivre cette cr&#233;ature et aussi parce quil me devait ces trois mille roubles. Sa vilenie et cette dette lui faisaient honte. Voici ce qui sest pass&#233;, je vous supplie de m&#233;couter; trois semaines avant de tuer son p&#232;re, il vint chez moi un matin. Je savais quil avait besoin dargent et pourquoi, pr&#233;cis&#233;ment pour s&#233;duire cette cr&#233;ature et lemmener avec lui. Je connaissais sa trahison, son intention de mabandonner, et je lui remis moi-m&#234;me cet argent, sous pr&#233;texte de lenvoyer &#224; ma s&#339;ur &#224; Moscou. En m&#234;me temps, je le regardai en face et lui dis quil pouvait lenvoyer quand il voudrait, m&#234;me dans un mois. Comment na-t-il pas compris que cela signifiait: il te faut de largent pour me trahir, en voici, cest moi qui te le donne; prends si tu en as le courage! Je voulais le confondre. Eh bien, il a pris cet argent, il la emport&#233; et gaspill&#233; en une nuit avec cette cr&#233;ature. Pourtant, il avait compris que je savais tout, je vous assure, et que je le lui donnais uniquement pour l&#233;prouver, pour voir sil aurait linfamie de laccepter. Nos regards se croisaient, il a tout compris et il est parti avec mon argent!


Cest vrai, Katia, s&#233;cria Mitia, javais compris ton intention, pourtant jai accept&#233; ton argent. M&#233;prisez tous un mis&#233;rable, je lai m&#233;rit&#233;!


Accus&#233;, dit le pr&#233;sident, encore un mot et je vous fais sortir de la salle.


Cet argent la tracass&#233;, reprit Katia avec pr&#233;cipitation, il voulait me le rendre, mais il lui en fallait pour cette cr&#233;ature. Voil&#224; pourquoi il a tu&#233; son p&#232;re, mais il ne ma rien rendu, il est parti avec elle dans ce village o&#249; on la arr&#234;t&#233;. Cest l&#224; quil a de nouveau fait la f&#234;te, avec largent vol&#233;. Un jour avant le crime, il ma &#233;crit cette lettre &#233;tant ivre  je lai devin&#233; aussit&#244;t  sous lempire de la col&#232;re, et persuad&#233; que je ne la montrerais &#224; personne, m&#234;me sil assassinait. Sinon, il ne laurait pas &#233;crite. Il savait que je ne voulais pas le perdre par vengeance! Mais lisez, lisez avec attention, je vous en prie, vous verrez quil d&#233;crit tout &#224; lavance; comment il tuera son p&#232;re, o&#249; est cach&#233; largent. Notez surtout cette phrase: Je tuerai d&#232;s quIvan sera parti. Par cons&#233;quent, il a pr&#233;m&#233;dit&#233; son crime, insinua perfidement Catherine Ivanovna.  On voyait quelle avait &#233;tudi&#233; chaque d&#233;tail de cette lettre fatale.  &#192; jeun, il ne maurait pas &#233;crit, mais voyez, cette lettre constitue un programme!


Dans son exaltation, elle faisait fi des cons&#233;quences possibles, bien quelle les e&#251;t envisag&#233;es peut-&#234;tre un mois auparavant, quand elle se demandait, tremblante de col&#232;re: Faut-il lire ceci au tribunal? Maintenant, elle avait br&#251;l&#233; ses vaisseaux. Cest alors que le greffier donna lecture de la lettre, qui produisit une impression accablante. On demanda &#224; Mitia sil la reconnaissait.


Oui, oui! et je ne laurais pas &#233;crite si je navais pas bu! Nous nous ha&#239;ssons pour bien des causes, Katia, mais je te jure que malgr&#233; ma haine, je taimais et que tu ne maimais pas!


Il retomba sur son banc en se tordant les mains.


Le procureur et lavocat demand&#232;rent &#224; tour de r&#244;le &#224; Catherine Ivanovna pour quels motifs elle avait dabord dissimul&#233; ce document et d&#233;pos&#233; dans un tout autre esprit.


Oui, jai menti tout &#224; lheure, contre mon honneur et ma conscience, mais je voulais le sauver, pr&#233;cis&#233;ment parce quil me ha&#239;ssait et me m&#233;prisait. Oh! il me m&#233;prisait, il ma toujours m&#233;pris&#233;e, d&#232;s linstant o&#249; je lai salu&#233; jusqu&#224; terre &#224; cause de cet argent. Je lai senti aussit&#244;t, mais je fus longtemps sans le croire. Que de fois jai lu dans ses yeux: Tu es pourtant venue toi-m&#234;me chez moi. Oh! il navait rien compris, il na pas devin&#233; pourquoi j&#233;tais venue, il ne peut soup&#231;onner que la bassesse! Il juge tous les autres dapr&#232;s lui, dit avec fureur Katia au comble de lexaltation. Il voulait m&#233;pouser seulement pour mon h&#233;ritage, rien que pour cela, je men suis toujours dout&#233;e. Cest un fauve! Il &#233;tait s&#251;r que toute ma vie je tremblerais de honte devant lui, et quil pourrait me m&#233;priser et avoir le dessus, voil&#224; pourquoi il voulait m&#233;pouser! Cest la v&#233;rit&#233;! Jai essay&#233; de le vaincre par un amour infini, je voulais m&#234;me oublier sa trahison, mais il na rien compris, rien, rien! Peut-il comprendre quelque chose? Cest un monstre! Je nai re&#231;u cette lettre que le lendemain soir, on me la apport&#233;e du cabaret, et le matin encore j&#233;tais d&#233;cid&#233;e &#224; lui pardonner tout, m&#234;me sa trahison!


Le procureur et le pr&#233;sident la calm&#232;rent de leur mieux. Je suis s&#251;r queux-m&#234;mes avaient peut-&#234;tre honte de profiter de son exaltation pour recueillir de tels aveux. On les entendit lui dire: Nous comprenons votre peine, nous sommes capables de compatir, etc., pourtant, ils arrachaient cette d&#233;position &#224; une femme affol&#233;e, en proie &#224; une crise de nerfs. Enfin, avec une lucidit&#233; extraordinaire, comme il arrive fr&#233;quemment en pareil cas, elle d&#233;crivit comment s&#233;tait d&#233;traqu&#233;e, dans ces deux mois, la raison dIvan Fiodorovitch, obs&#233;d&#233; par lid&#233;e de sauver le monstre et lassassin, son fr&#232;re.


Il se tourmentait, sexclama-t-elle, il voulait att&#233;nuer la faute, en mavouant que lui-m&#234;me naimait pas son p&#232;re et avait peut-&#234;tre d&#233;sir&#233; sa mort. Oh! Cest une conscience d&#233;lite, voil&#224; la cause de ses souffrances! Il navait pas de secrets pour moi, il venait me voir tous les jours comme sa seule amie. Jai lhonneur d&#234;tre sa seule amie! dit-elle dun ton de d&#233;fi, les yeux brillants. Il est all&#233; deux fois chez Smerdiakov. Un jour, il vint me dire: Si ce nest pas mon fr&#232;re qui a tu&#233;, si cest Smerdiakov (car on a r&#233;pandu cette l&#233;gende), peut-&#234;tre suis-je aussi coupable, car Smerdiakov savait que je naimais pas mon p&#232;re et pensait peut-&#234;tre que je d&#233;sirais sa mort? Cest alors que je lui ai montr&#233; cette lettre; il fut d&#233;finitivement convaincu de la culpabilit&#233; de son fr&#232;re, il &#233;tait atterr&#233;; il ne pouvait supporter lid&#233;e que son propre fr&#232;re f&#251;t un parricide! Depuis une semaine, &#231;a le rend malade. Ces derniers jours, il avait le d&#233;lire, jai constat&#233; que sa raison se troublait. On la entendu divaguer dans les rues. Le m&#233;decin que jai fait venir de Moscou la examin&#233; avant-hier et ma dit que la fi&#232;vre chaude allait se d&#233;clarer, et tout cela &#224; cause du monstre! Hier, il a appris la mort de Smerdiakov; &#231;a lui a port&#233; le dernier coup. Tout cela &#224; cause de ce monstre, et afin de le sauver!


Assur&#233;ment, on ne peut parler ainsi et faire de tels aveux quune fois dans la vie, &#224; ses derniers moments, par exemple, en montant &#224; l&#233;chafaud. Mais cela convenait pr&#233;cis&#233;ment au caract&#232;re de Katia. C&#233;tait bien la m&#234;me jeune fille imp&#233;tueuse qui avait couru chez un jeune libertin pour sauver son p&#232;re; la m&#234;me qui, tout &#224; lheure, fi&#232;re et chaste, avait publiquement sacrifi&#233; sa pudeur virginale en racontant la noble action de Mitia, dans le seul dessein dadoucir le sort qui lattendait. Et maintenant elle se sacrifiait tout de m&#234;me, mais pour un autre, ayant peut-&#234;tre, &#224; cet instant seulement, senti pour la premi&#232;re fois combien cet autre lui &#233;tait cher. Elle se sacrifiait pour lui dans son effroi, simaginant soudain quil se perdait par sa d&#233;position, quil avait tu&#233; au lieu de son fr&#232;re, elle se sacrifiait afin de le sauver, lui et sa r&#233;putation. Une question angoissante se posait: avait-elle calomni&#233; Mitia au sujet de leurs anciennes relations? Non, elle ne mentait pas sciemment, en criant que Mitia la m&#233;prisait pour ce salut jusqu&#224; terre! Elle le croyait, elle &#233;tait profond&#233;ment convaincue, depuis ce salut peut-&#234;tre, que le na&#239;f Mitia, qui ladorait encore &#224; ce moment, se moquait delle et la m&#233;prisait. Et seulement par fiert&#233;, elle s&#233;tait prise pour lui dun amour outr&#233;, par fiert&#233; bless&#233;e, et cet amour ressemblait &#224; une vengeance. Peut-&#234;tre cet amour outr&#233; serait-il devenu un amour v&#233;ritable, peut-&#234;tre Katia ne demandait-elle pas mieux, mais Mitia lavait offens&#233;e jusquau fond de l&#226;me par sa trahison, et cette &#226;me ne pardonnait pas. Lheure de la vengeance avait sonn&#233; brusquement, et toute la rancune douloureuse accumul&#233;e dans le c&#339;ur de la femme offens&#233;e s&#233;tait exhal&#233;e dun seul coup. En livrant Mitia, elle se livrait elle-m&#234;me. D&#232;s quelle eut achev&#233;, ses nerfs la trahirent, la honte lenvahit. Elle eut une nouvelle crise de nerfs, il fallut lemporter. &#192; ce moment, Grouchegnka s&#233;lan&#231;a en criant vers Mitia, si rapidement quon neut pas le temps de la retenir.


Mitia, cette vip&#232;re ta perdu! Vous lavez vue &#224; l&#339;uvre! ajouta-t-elle fr&#233;missante, en sadressant aux juges.


Sur un signe du pr&#233;sident, on la saisit et on lemmena. Elle se d&#233;battait en tendant les bras &#224; Mitia. Celui-ci poussa un cri, voulut s&#233;lancer vers elle. On le ma&#238;trisa sans peine.


Je pense que les spectatrices demeur&#232;rent satisfaites, le spectacle en valait la peine. Le m&#233;decin de Moscou, que le pr&#233;sident avait envoy&#233; chercher pour soigner Ivan, vint faire son rapport. Il d&#233;clara que le malade traversait une crise des plus dangereuses, quon devait lemmener imm&#233;diatement. Lavant-veille, le patient &#233;tait venu le consulter, mais avait refus&#233; de se soigner, malgr&#233; la gravit&#233; de son &#233;tat. Il mavoua quil avait des hallucinations, quil rencontrait des morts dans la rue, que Satan lui rendait visite tous les soirs, conclut le fameux sp&#233;cialiste.


La lettre de Catherine Ivanovna fut ajout&#233;e aux pi&#232;ces &#224; conviction. La cour, en ayant d&#233;lib&#233;r&#233;, d&#233;cida de poursuivre les d&#233;bats et de mentionner au proc&#232;s-verbal les d&#233;positions inattendues de Catherine Ivanovna et dIvan Fiodorovitch.


Les d&#233;positions des derniers t&#233;moins ne firent que confirmer les pr&#233;c&#233;dentes, mais avec certains d&#233;tails caract&#233;ristiques. Dailleurs, le r&#233;quisitoire, auquel nous arrivons, les r&#233;sume toutes. Les derniers incidents avaient surexcit&#233; les esprits; on attendait avec une impatience fi&#233;vreuse les discours et le verdict. Les r&#233;v&#233;lations de Catherine Ivanovna avaient atterr&#233; F&#233;tioukovitch. En revanche, le procureur triomphait. Il y eut une suspension daudience qui dura environ une heure. &#192; huit heures pr&#233;cises, je crois, le procureur commen&#231;a son r&#233;quisitoire.



VI. Le r&#233;quisitoire. Caract&#233;ristique

Hippolyte Kirillovitch prit la parole avec un tremblement nerveux, le front et les tempes baign&#233;s dune sueur froide, le corps parcouru de frissons, comme il le raconta ensuite. Il regardait ce discours comme son chef-d&#339;uvre[[194]: #_ftnref194 En fran&#231;ais dans le texte.], son chant du cygne, et mourut poitrinaire neuf mois plus tard, justifiant ainsi cette comparaison. Il y mit tout son c&#339;ur et toute lintelligence dont il &#233;tait capable, d&#233;voilant un sens civique inattendu et de lint&#233;r&#234;t pour les questions br&#251;lantes. Il s&#233;duisit surtout par la sinc&#233;rit&#233;; il croyait r&#233;ellement &#224; la culpabilit&#233; de laccus&#233; et ne requ&#233;rait pas seulement par ordre, en vertu de ses fonctions, mais anim&#233; du d&#233;sir de sauver la soci&#233;t&#233;. M&#234;me les dames, pourtant hostiles &#224; Hippolyte Kirillovitch, convinrent de la vive impression quil avait produite. Il commen&#231;a dune voix saccad&#233;e, qui saffermit bient&#244;t et r&#233;sonna dans la salle enti&#232;re, jusqu&#224; la fin. Mais &#224; peine avait-il achev&#233; son r&#233;quisitoire quil faillit s&#233;vanouir.


Messieurs les jur&#233;s, cette affaire a eu du retentissement dans toute la Russie. Au fond, avons-nous lieu d&#234;tre surpris, de nous &#233;pouvanter? Ne sommes-nous pas habitu&#233;s &#224; toutes ces choses? Ces affaires sinistres ne nous &#233;meuvent presque plus, h&#233;las! Cest notre apathie, messieurs, qui doit faire horreur, et non le forfait de tel ou tel individu. Do&#249; vient que nous r&#233;agissons si faiblement devant des ph&#233;nom&#232;nes qui nous pr&#233;sagent un sombre avenir? Faut-il attribuer cette indiff&#233;rence au cynisme, &#224; l&#233;puisement pr&#233;coce de la raison et de limagination de notre soci&#233;t&#233;, si jeune encore, mais d&#233;j&#224; d&#233;bile; au bouleversement de nos principes moraux ou &#224; labsence totale de ces principes? Je laisse en suspens ces questions, qui nen sont pas moins angoissantes et sollicitent lattention de chaque citoyen. Notre presse, aux d&#233;buts si timides encore, a pourtant rendu quelques services &#224; la soci&#233;t&#233;, car, sans elle, nous ne conna&#238;trions pas la licence effr&#233;n&#233;e et la d&#233;moralisation quelle r&#233;v&#232;le sans cesse &#224; tous, et non aux seuls visiteurs des audiences devenues publiques sous le pr&#233;sent r&#232;gne. Et que lisons-nous dans les journaux? Oh! des atrocit&#233;s devant lesquelles laffaire actuelle elle-m&#234;me p&#226;lit et para&#238;t presque banale. La plupart de nos causes criminelles attestent une sorte de perversit&#233; g&#233;n&#233;rale, entr&#233;e dans nos m&#339;urs et difficile &#224; combattre en tant que fl&#233;au social. Ici, cest un jeune et brillant officier de la haute classe qui assassine sans remords un modeste fonctionnaire, dont il &#233;tait loblig&#233;, et sa servante, afin de reprendre une reconnaissance de dette. Et il vole en m&#234;me temps largent: Cela servira &#224; mes plaisirs. Son crime accompli, il sen va, apr&#232;s avoir mis un oreiller sous la t&#234;te des victimes. Ailleurs, un jeune h&#233;ros, d&#233;cor&#233; pour sa bravoure, &#233;gorge comme un brigand, sur la grande route, la m&#232;re de son chef, et, pour persuader ses complices, leur assure que cette femme laime comme un fils, quelle se fie &#224; lui et, par cons&#233;quent, ne prendra pas de pr&#233;cautions. Ce sont des monstres, mais je nose dire quil sagisse de cas isol&#233;s. Un autre, sans aller jusquau crime, pense de m&#234;me et est tout aussi inf&#226;me dans son for int&#233;rieur. En t&#234;te &#224; t&#234;te avec sa conscience, il se demande peut-&#234;tre: Lhonneur nest-il pas un pr&#233;jug&#233;? On mobjectera que je calomnie notre soci&#233;t&#233;, que je d&#233;raisonne, que jexag&#232;re. Soit, je ne demanderais pas mieux que de me tromper. Ne me croyez pas, consid&#233;rez-moi comme un malade, mais rappelez-vous mes paroles; m&#234;me si je ne dis que la vingti&#232;me partie de la v&#233;rit&#233;, cest &#224; faire fr&#233;mir! Regardez combien il y a de suicides parmi les jeunes gens! Et ils se tuent sans se demander, comme Hamlet, ce quil y aura ensuite; la question de limmortalit&#233; de l&#226;me, de la vie future nexiste pas pour eux. Voyez notre corruption, nos d&#233;bauch&#233;s. Fiodor Pavlovitch, la malheureuse victime de cette affaire, para&#238;t un enfant innocent &#224; c&#244;t&#233; deux. Or, nous lavons tous connu, il vivait parmi nous Oui, la psychologie du crime en Russie sera peut-&#234;tre &#233;tudi&#233;e un jour par des esprits &#233;minents, tant chez nous quen Europe, car le sujet en vaut la peine. Mais cette &#233;tude aura lieu apr&#232;s coup, &#224; loisir, quand lincoh&#233;rence tragique de lheure actuelle, n&#233;tant plus quun souvenir, pourra &#234;tre analys&#233;e plus impartialement que je ne suis capable de le faire. Pour le moment, nous nous effrayons ou nous feignons de nous effrayer, tout en savourant ce spectacle, ces sensations fortes qui secouent notre cynique oisivet&#233;; ou bien nous nous cachons, comme des enfants, la t&#234;te sous loreiller &#224; la vue de ces fant&#244;mes qui passent, pour les oublier ensuite dans la joie et dans les plaisirs. Mais un jour ou lautre il faudra r&#233;fl&#233;chir, faire notre examen de conscience, nous rendre compte de notre &#233;tat social. &#192; la fin dun de ses chefs-d&#339;uvre, un grand &#233;crivain de la p&#233;riode pr&#233;c&#233;dente, comparant la Russie &#224; une fougueuse tro&#239;ka, qui galope vers un but inconnu, s&#233;crie: Ah! tro&#239;ka, rapide comme loiseau, qui donc ta invent&#233;e? Et, dans un &#233;lan denthousiasme, il ajoute que devant cette tro&#239;ka emport&#233;e, tous les peuples s&#233;cartent respectueusement [[195]: #_ftnref195 Gogol, les &#194;mes mortes, 1&#232;re partie, XI.]. Soit, messieurs, je le veux bien, mais, &#224; mon humble avis, le g&#233;nial artiste a c&#233;d&#233; &#224; un acc&#232;s did&#233;alisme na&#239;f, &#224; moins que peut-&#234;tre il nait craint la censure de l&#233;poque. Car, en nattelant que ses h&#233;ros &#224; sa tro&#239;ka, les Sabak&#233;vitch, les Nozdriov, les Tchitchikov, quel que soit le voiturier, Dieu sait o&#249; nous m&#232;neraient de pareils coursiers! Et ce sont l&#224; les coursiers dautrefois; nous avons mieux encore


Ici, le discours dHippolyte Kirillovitch fut interrompu par des applaudissements. Le lib&#233;ralisme du symbole de la tro&#239;ka russe plut. &#192; vrai dire, les applaudissements furent clairsem&#233;s, de sorte que le pr&#233;sident ne jugea m&#234;me pas n&#233;cessaire de menacer le public de faire &#233;vacuer la salle. Pourtant, Hippolyte Kirillovitch fut r&#233;confort&#233;: on ne lavait jamais applaudi! On avait refus&#233; de l&#233;couter durant tant dann&#233;es, et tout &#224; coup il pouvait se faire entendre de toute la Russie!


Quest-ce donc que cette famille Karamazov, qui a acquis soudain une si triste c&#233;l&#233;brit&#233;? Jexag&#232;re peut-&#234;tre, mais il me semble quelle r&#233;sume certains traits fondamentaux de notre soci&#233;t&#233; contemporaine, &#224; l&#233;tat microscopique, comme une goutte deau r&#233;sume le soleil. Voyez ce vieillard d&#233;bauch&#233;, ce p&#232;re de famille qui a fini si tristement. Gentilhomme de naissance mais ayant d&#233;but&#233; dans la vie comme ch&#233;tif parasite, un mariage impr&#233;vu lui procure un petit capital; dabord vulgaire fripon et bouffon obs&#233;quieux, cest avant tout un usurier. Avec le temps, &#224; mesure quil senrichit, il prend de lassurance. Lhumilit&#233; et la flagornerie disparaissent, il ne reste quun cynique m&#233;chant et railleur, un d&#233;bauch&#233;. Nul sens moral, une soif de vivre inextinguible. &#192; part les plaisirs sensuels, rien nexiste, voil&#224; ce quil enseigne &#224; ses enfants. En tant que p&#232;re, il ne reconna&#238;t aucune obligation morale, il sen moque, laisse ses jeunes enfants aux mains des domestiques et se r&#233;jouit quand on les emm&#232;ne. Il les oublie m&#234;me totalement. Toute sa morale se r&#233;sume dans ce mot: apr&#232;s moi, le d&#233;luge![[196]: #_ftnref196 En fran&#231;ais dans le texte.] Cest le contraire dun citoyen, il se d&#233;tache compl&#232;tement de la soci&#233;t&#233;: P&#233;risse le monde, pourvu que je me trouve bien, moi seul. Et il se trouve bien, il est tout &#224; fait content, il veut mener cette vie encore vingt ou trente ans. Il frustre son fils, et avec son argent, lh&#233;ritage de sa m&#232;re quil refuse de lui remettre, il cherche &#224; lui souffler sa ma&#238;tresse. Non, je ne veux pas abandonner la d&#233;fense de laccus&#233; &#224; l&#233;minent avocat venu de P&#233;tersbourg. Moi aussi je dirai la v&#233;rit&#233;, moi aussi je comprends lindignation accumul&#233;e dans le c&#339;ur de ce fils. Mais assez sur ce malheureux vieillard: il a re&#231;u sa r&#233;tribution. Rappelons-nous, pourtant, que c&#233;tait un p&#232;re, et un p&#232;re moderne. Est-ce calomnier la soci&#233;t&#233; que de dire quil y en a beaucoup comme lui? H&#233;las! la plupart dentre eux ne sexpriment pas avec autant de cynisme, car ils sont mieux &#233;lev&#233;s, plus instruits, mais au fond ils ont la m&#234;me philosophie. Admettons que je sois pessimiste. Il est entendu que vous me pardonnerez. Ne me croyez pas, mais laissez-moi mexpliquer, vous vous rappellerez certaines de mes paroles.


Voyons les fils de cet homme. Lun est devant nous, au banc des accus&#233;s; je serai bref sur les autres. La&#238;n&#233; de ceux-ci est un jeune homme moderne, fort instruit et fort intelligent, qui ne croit &#224; rien pourtant et a d&#233;j&#224; reni&#233; bien des choses, comme son p&#232;re. Nous lavons tous entendu, il &#233;tait re&#231;u amicalement dans notre soci&#233;t&#233;. Il ne cachait pas ses opinions, bien au contraire, ce qui menhardit &#224; parler maintenant de lui avec quelque franchise, tout en ne lenvisageant quen tant que membre de la famille Karamazov. Hier, tout au bout de la ville, sest suicid&#233; un malheureux idiot, impliqu&#233; &#233;troitement dans cette affaire, ancien domestique et peut-&#234;tre fils naturel de Fiodor Pavlovitch, Smerdiakov. Il ma racont&#233; en larmoyant, &#224; linstruction, que ce jeune Karamazov, Ivan Fiodorovitch, lavait &#233;pouvant&#233; par son nihilisme moral: Dapr&#232;s lui, tout est permis, et rien dor&#233;navant ne doit &#234;tre d&#233;fendu, voil&#224; ce quil menseignait. Cette doctrine a d&#251; achever de d&#233;ranger lesprit de lidiot, bien quassur&#233;ment sa maladie et le terrible drame survenu dans la maison lui aient aussi troubl&#233; le cerveau. Mais cet idiot est lauteur dune remarque qui e&#251;t fait honneur &#224; un observateur plus intelligent, voil&#224; pourquoi jai parl&#233; de lui. Sil y a, ma-t-il dit, un des fils de Fiodor Pavlovitch qui lui ressemble davantage par le caract&#232;re, cest Ivan Fiodorovitch! Sur cette remarque, jinterromps ma caract&#233;ristique, estimant quil serait ind&#233;licat de continuer. Oh! je ne veux pas tirer des conclusions et pronostiquer uniquement la ruine &#224; cette jeune destin&#233;e. Nous avons vu aujourdhui que la v&#233;rit&#233; est encore puissante dans son jeune c&#339;ur, que les sentiments familiaux ne sont pas encore &#233;touff&#233;s en lui par lirr&#233;ligion et le cynisme des id&#233;es, inspir&#233;s davantage par lh&#233;r&#233;dit&#233; que par la v&#233;ritable souffrance morale.


Le plus jeune, encore adolescent, est pieux et modeste; &#224; linverse de la doctrine sombre et dissolvante de son fr&#232;re, il se rapproche des principes populistes, ou de ce quon appelle ainsi dans certains milieux intellectuels. Il sest attach&#233; &#224; notre monast&#232;re, a m&#234;me failli prendre lhabit. Il incarne, me semble-t-il, inconsciemment, le fatal d&#233;sespoir qui pousse une foule de gens, dans notre malheureuse soci&#233;t&#233;  par crainte du cynisme corrupteur et parce quils attribuent faussement tous nos maux &#224; la culture occidentale  &#224; retourner, comme ils disent, au sol natal, &#224; se jeter, pour ainsi parler, dans les bras de la terre natale, comme des enfants effray&#233;s par les fant&#244;mes se r&#233;fugient sur le sein tari de leur m&#232;re pour sendormir tranquillement et &#233;chapper aux visions qui les &#233;pouvantent. Quant &#224; moi, je forme les meilleurs v&#339;ux pour cet adolescent si bien dou&#233;, je souhaite que ses nobles sentiments et ses aspirations vers les principes populistes ne d&#233;g&#233;n&#232;rent pas par la suite, comme il arrive fr&#233;quemment, en un sombre mysticisme au point de vue moral, en un stupide chauvinisme au point de vue civique, deux id&#233;als qui menacent la nation de maux encore plus graves, peut-&#234;tre, que cette perversion pr&#233;coce, provenant dune fausse compr&#233;hension de la culture occidentale dont souffre son fr&#232;re.


Le chauvinisme et le mysticisme recueillirent quelques applaudissements. Sans doute, Hippolyte Kirillovitch s&#233;tait laiss&#233; entra&#238;ner, et toutes ces divagations ne cadraient gu&#232;re avec laffaire, mais ce poitrinaire aigri avait trop envie de se faire entendre, au moins une fois dans sa vie. On raconta ensuite quen faisant dIvan Fiodorovitch un portrait tir&#233; au noir, il avait ob&#233;i &#224; un sentiment peu d&#233;licat: battu une ou deux fois par celui-ci dans des discussions en public, il voulait maintenant se venger. Jignore si cette assertion &#233;tait justifi&#233;e. Dailleurs, tout cela n&#233;tait quune simple entr&#233;e en mati&#232;re.


Le troisi&#232;me fils de cette famille moderne est sur le banc des accus&#233;s. Sa vie et ses exploits se d&#233;roulent devant nous; lheure est venue o&#249; tout s&#233;tale au grand jour. &#192; linverse de ses fr&#232;res, dont lun est un occidentaliste et lautre un populiste, il repr&#233;sente la Russie &#224; l&#233;tat naturel, mais Dieu merci, pas dans son int&#233;grit&#233;! Et pourtant la voici, notre Russie, on la sent, on lentend en lui, la ch&#232;re petite m&#232;re. Il y a en nous un &#233;tonnant alliage de bien et de mal; nous aimons Schiller et la civilisation, mais nous faisons du tapage dans les cabarets et nous tra&#238;nons par la barbe nos compagnons divresse. Il nous arrive d&#234;tre excellents, mais seulement lorsque tout va bien pour nous. Nous nous enflammons pour les plus nobles id&#233;als, &#224; condition de les atteindre sans peine et que cela ne nous co&#251;te rien. Nous naimons pas &#224; payer, mais nous aimons beaucoup &#224; recevoir. Faites-nous la vie heureuse, donnez-nous les coud&#233;es franches et vous verrez comme nous serons gentils. Nous ne sommes pas avides, certes, mais donnez-nous le plus dargent possible, et vous verrez avec quel m&#233;pris pour le vil m&#233;tal nous le dissiperons en une nuit dorgie. Et si lon nous refuse largent, nous montrerons comment nous savons nous en procurer au besoin. Mais proc&#233;dons par ordre. Nous voyons dabord le pauvre enfant abandonn&#233; nu-pieds dans larri&#232;re-cour, selon lexpression de notre respectable concitoyen, dorigine &#233;trang&#232;re, h&#233;las! Encore un coup, je nabandonne &#224; personne la d&#233;fense du pr&#233;venu. Je suis &#224; la fois son accusateur et son avocat. Nous sommes humains, que diantre, et appr&#233;cions comme il sied linfluence des premi&#232;res impressions denfance sur le caract&#232;re. Mais lenfant devient un jeune homme, le voici officier; ses violences et une provocation en duel le font exiler dans une ville fronti&#232;re. Naturellement, il fait la f&#234;te, m&#232;ne la vie &#224; grandes guides. Il a surtout besoin dargent, et apr&#232;s de longues discussions transige avec son p&#232;re pour six mille roubles. Il existe, remarquez-le bien, une lettre de lui o&#249; il renonce presque au reste et termine, pour cette somme, le diff&#233;rend au sujet de lh&#233;ritage. Cest alors quil fait la connaissance dune jeune fille cultiv&#233;e, et dun tr&#232;s noble caract&#232;re. Je nentrerai pas dans les d&#233;tails, vous venez de les entendre: il sagit dhonneur et dabn&#233;gation, je me tais. Limage du jeune homme frivole et corrompu, mais sinclinant devant la v&#233;ritable noblesse, devant une id&#233;e sup&#233;rieure, nous est apparue des plus sympathiques. Mais ensuite, dans cette m&#234;me salle, on nous a montr&#233; le revers de la m&#233;daille. Je nose pas me lancer dans des conjectures et je mabstiens danalyser les causes. Ces causes nen existent pas moins. Cette m&#234;me personne, avec les larmes dune indignation longtemps refoul&#233;e, nous d&#233;clare quil la m&#233;pris&#233;e pour son &#233;lan imprudent, imp&#233;tueux, peut-&#234;tre, mais noble et g&#233;n&#233;reux. Devenu son fianc&#233;, il a eu pour elle un sourire railleur quelle aurait peut-&#234;tre support&#233; dun autre, mais pas de lui. Sachant quil la trahie (car il pensait pouvoir tout se permettre &#224; lavenir, m&#234;me la trahison), sachant cela, elle lui remet trois mille roubles en lui donnant &#224; entendre clairement quelle devine ses intentions. Eh bien! les prendras-tu, oui ou non, en auras-tu le courage? lui dit son regard p&#233;n&#233;trant. Il la regarde, comprend parfaitement sa pens&#233;e (lui-m&#234;me la avou&#233; devant vous), puis il sapproprie ces trois mille roubles et les d&#233;pense en deux jours avec son nouvel amour. Que croire? La premi&#232;re l&#233;gende, le noble sacrifice de ses derni&#232;res ressources et lhommage &#224; la vertu, ou le revers de la m&#233;daille, la bassesse de cette conduite? Dans les cas ordinaires, il convient de chercher la v&#233;rit&#233; entre les extr&#234;mes; ce nest pas le cas ici. Tr&#232;s probablement, il sest montr&#233; aussi noble la premi&#232;re fois que vil la seconde. Pourquoi? Parce que nous sommes une nature large, un Karamazov  voil&#224; o&#249; je veux en venir  capable de r&#233;unir tous les contrastes et de contempler &#224; la fois deux ab&#238;mes, celui den haut, lab&#238;me des sublimes id&#233;als, et celui den bas, lab&#238;me de la plus ignoble d&#233;gradation. Rappelez-vous la brillante id&#233;e formul&#233;e tout &#224; lheure par Mr Rakitine, le jeune observateur, qui a &#233;tudi&#233; de pr&#232;s toute la famille Karamazov: La conscience de la d&#233;gradation est aussi indispensable &#224; ces natures effr&#233;n&#233;es que la conscience de la noblesse morale. Rien nest plus vrai; ce m&#233;lange contre nature leur est constamment n&#233;cessaire. Deux ab&#238;mes, messieurs, deux ab&#238;mes simultan&#233;ment, sinon nous ne sommes pas satisfaits, il manque quelque chose &#224; notre existence. Nous sommes larges, larges, comme notre m&#232;re la Russie, nous nous accommodons de tout. &#192; propos, messieurs les jur&#233;s, nous venons de parler de ces trois mille roubles et je me permets danticiper un peu. Imaginez-vous quavec ce caract&#232;re, ayant re&#231;u cet argent au prix dune telle honte, de la derni&#232;re humiliation, imaginez-vous que le jour m&#234;me il ait pu soi-disant en distraire la moiti&#233;, la coudre dans un sachet et avoir ensuite la constance de la porter tout un mois sur la poitrine, malgr&#233; la g&#234;ne et les tentations! Ni lors de ses orgies dans les cabarets, ni lorsquil lui fallut quitter la ville pour se procurer chez Dieu sait qui largent n&#233;cessaire, afin de soustraire sa bien-aim&#233;e aux s&#233;ductions de son p&#232;re, de son rival, il nose toucher &#224; cette r&#233;serve. Ne f&#251;t-ce que pour ne pas laisser son amie expos&#233;e aux intrigues du vieillard dont il &#233;tait si jaloux, il aurait d&#251; d&#233;faire son sachet et monter la garde autour delle, attendant le moment o&#249; elle lui dirait: Je suis &#224; toi, pour lemmener loin de ce fatal milieu. Mais non, il na pas recours &#224; son talisman, et sous quel pr&#233;texte? Le premier pr&#233;texte, nous lavons dit, &#233;tait quil lui fallait de largent, au cas o&#249; son amie voudrait partir avec lui. Mais ce premier pr&#233;texte, dapr&#232;s les propres paroles de laccus&#233;, a fait place &#224; un autre. Tant, dit-il que je porte cet argent sur moi, je suis un mis&#233;rable, mais non un voleur, car je puis toujours aller trouver ma fianc&#233;e, et en lui pr&#233;sentant la moiti&#233; de la somme que je me suis frauduleusement appropri&#233;e, lui dire: Tu vois, jai dissip&#233; la moiti&#233; de ton argent et prouv&#233; que je suis un homme faible et sans conscience et, si tu veux, un mis&#233;rable (jemploie les termes de laccus&#233;), mais non un voleur, car alors je ne taurais pas rapport&#233; cette moiti&#233;, je me la serais appropri&#233;e comme la premi&#232;re. Singuli&#232;re explication! Ce forcen&#233; sans caract&#232;re, qui na pu r&#233;sister &#224; la tentation daccepter trois mille roubles dans des conditions aussi honteuses, fait preuve soudain dune fermet&#233; sto&#239;que et porte mille roubles &#224; son cou sans oser y toucher! Cela cadre-t-il avec le caract&#232;re que nous avons analys&#233;? Non, et je me permets de vous raconter comment le vrai Dmitri Karamazov aurait proc&#233;d&#233; sil s&#233;tait vraiment d&#233;cid&#233; &#224; coudre son argent dans un sachet. &#192; la premi&#232;re tentation, ne f&#251;t-ce que pour faire plaisir &#224; sa dulcin&#233;e, avec laquelle il avait d&#233;j&#224; d&#233;pens&#233; la moiti&#233; de largent, il aurait d&#233;cousu le sachet et pr&#233;lev&#233;, mettons cent roubles pour la premi&#232;re fois, car &#224; quoi bon rapporter n&#233;cessairement la moiti&#233;? quatorze cents roubles suffisent: Je suis un mis&#233;rable et non un voleur, car je rendrai quatorze cents roubles; un voleur e&#251;t tout gard&#233;. Quelque temps apr&#232;s, il aurait retir&#233; un second billet, puis un troisi&#232;me, et ainsi de suite jusqu&#224; lavant-dernier, &#224; la fin du mois: Je suis un mis&#233;rable, mais non un voleur. Jai d&#233;pens&#233; vingt-neuf billets, je restituerai le trenti&#232;me, un voleur nagirait pas ainsi. Mais cet avant-dernier billet disparu &#224; son tour, il aurait regard&#233; le dernier en se disant: Ce nest plus la peine, d&#233;pensons celui-l&#224; comme les autres! Voil&#224; comment aurait proc&#233;d&#233; le v&#233;ritable Dmitri Karamazov, tel que nous le connaissons! Quant &#224; la l&#233;gende du sachet, elle est en contradiction absolue avec la r&#233;alit&#233;. On peut tout supposer, except&#233; cela. Mais nous y reviendrons.


Apr&#232;s avoir expos&#233; dans lordre tout ce que linstruction connaissait des discussions dint&#233;r&#234;ts et des rapports du p&#232;re et du fils, en concluant de nouveau quil &#233;tait tout &#224; fait impossible d&#233;tablir, au sujet de la division de lh&#233;ritage, lequel avait fait tort &#224; lautre, Hippolyte Kirillovitch, &#224; propos de ces trois mille roubles devenus une id&#233;e fixe dans lesprit de Mitia, rappela lexpertise m&#233;dicale.



VII. Aper&#231;u historique

Lexpertise m&#233;dicale a voulu nous prouver que laccus&#233; na pas toute sa raison, que cest un maniaque. Je soutiens quil a sa raison, mais que cest un malheur pour lui: car sil ne lavait pas, il aurait peut-&#234;tre fait preuve de plus dintelligence. Je le reconna&#238;trais volontiers pour maniaque, mais sur un point seulement, signal&#233; par lexpertise, sa mani&#232;re de voir au sujet de ces trois mille roubles dont son p&#232;re laurait frustr&#233;. N&#233;anmoins son exasp&#233;ration &#224; ce propos peut sexpliquer beaucoup plus simplement que par une propension &#224; la folie. Je partage enti&#232;rement lopinion du jeune praticien, selon lequel laccus&#233; jouit et jouissait de toutes ses facult&#233;s, n&#233;tait quexasp&#233;r&#233; et aigri. Jestime que ces trois mille roubles ne faisaient pas lobjet de sa constante exaltation, quune autre cause excitait sa col&#232;re; cette cause, cest la jalousie!


Ici, Hippolyte Kirillovitch s&#233;tendit sur la fatale passion de laccus&#233; pour Grouchegnka. Il commen&#231;a au moment o&#249; laccus&#233; s&#233;tait rendu chez la jeune personne pour la battre, suivant son expression; mais au lieu de cela, il resta &#224; ses pieds, ce fut le d&#233;but de cet amour. En m&#234;me temps, cette personne est remarqu&#233;e par le p&#232;re de laccus&#233;: co&#239;ncidence fatale et surprenante, car ces deux c&#339;urs senflamm&#232;rent &#224; la fois dune passion effr&#233;n&#233;e, en vrais Karamazov, bien quils connussent auparavant la jeune femme. Nous poss&#233;dons laveu de celle-ci: Je me jouais, dit-elle, de lun et de lautre. Oui, cette intention lui vint tout &#224; coup &#224; lesprit, et finalement les deux hommes furent ensorcel&#233;s par elle. Le vieillard, qui adorait largent, pr&#233;para trois mille roubles, seulement pour quelle v&#238;nt chez lui, et bient&#244;t il en arriva &#224; sestimer heureux si elle consentait &#224; l&#233;pouser. Nous avons des t&#233;moignages formels &#224; cet &#233;gard. Quant &#224; laccus&#233;, nous connaissons la trag&#233;die quil a v&#233;cue. Mais tel &#233;tait le jeu de la jeune personne. Cette sir&#232;ne na donn&#233; aucun espoir au malheureux, si ce nest au dernier moment, alors que, &#224; genoux devant elle, il lui tendait les bras. Envoyez-moi au bagne avec lui, cest moi qui lai pouss&#233;, je suis la coupable! criait-elle avec un sinc&#232;re repentir lors de larrestation. Mr Rakitine, le jeune homme de talent, que jai d&#233;j&#224; cit&#233; et qui a entrepris de d&#233;crire cette affaire, d&#233;finit en quelques phrases concises le caract&#232;re de lh&#233;ro&#239;ne: Un d&#233;senchantement pr&#233;coce, la trahison et labandon du fianc&#233; qui lavait s&#233;duite, puis la pauvret&#233;, la mal&#233;diction dune honn&#234;te famille, enfin la protection dun riche vieillard, que dailleurs elle regarde encore comme son bienfaiteur. Dans ce jeune c&#339;ur, peut-&#234;tre enclin au bien, la col&#232;re sest amass&#233;e, elle est devenue calculatrice, elle aime &#224; th&#233;sauriser; elle se raille de la soci&#233;t&#233; et lui garde rancune. Cela explique quelle ait pu se jouer de lun et de lautre par m&#233;chancet&#233; pure. Durant ce mois o&#249; laccus&#233; aime sans espoir, d&#233;grad&#233; par sa trahison et sa malhonn&#234;tet&#233;, il est en outre affol&#233;, exasp&#233;r&#233; par une jalousie incessante envers son p&#232;re. Et pour comble, le vieillard insens&#233; sefforce de s&#233;duire lobjet de sa passion au moyen de ces trois mille roubles que son fils lui r&#233;clame comme lh&#233;ritage de sa m&#232;re. Oui, je conviens que la pilule est am&#232;re! Il y avait de quoi devenir maniaque. Et ce n&#233;tait pas largent qui importait, mais le cynisme r&#233;pugnant qui conspirait contre son bonheur, avec cet argent m&#234;me!


Ensuite Hippolyte Kirillovitch aborda la gen&#232;se du crime dans lesprit de laccus&#233;, en sappuyant sur les faits.


Dabord, nous nous bornons &#224; brailler dans les cabarets durant tout ce mois. Nous exprimons volontiers tout ce qui nous passe par la t&#234;te, m&#234;me les id&#233;es les plus subversives; nous sommes expansif, mais, on ne sait pourquoi, nous exigeons que nos auditeurs nous t&#233;moignent une enti&#232;re sympathie, prennent part &#224; nos peines, fassent chorus, ne nous g&#234;nent en rien. Sinon gare &#224; eux! (Suivait lanecdote du capitaine Sni&#233;guiriov.) Ceux qui ont vu et entendu laccus&#233; durant ce mois eurent finalement limpression quil ne sen tiendrait pas &#224; de simples menaces contre son p&#232;re, et que, dans son exasp&#233;ration, il &#233;tait capable de les r&#233;aliser. (Ici le procureur d&#233;crivit la r&#233;union de famille au monast&#232;re, les conversations avec Aliocha et la sc&#232;ne scandaleuse chez Fiodor Pavlovitch, chez qui laccus&#233; avait fait irruption apr&#232;s d&#238;ner.) Je ne suis pas s&#251;r, poursuivit Hippolyte Kirillovitch, quavant cette sc&#232;ne laccus&#233; e&#251;t d&#233;j&#224; r&#233;solu de supprimer son p&#232;re. Mais cette id&#233;e lui &#233;tait d&#233;j&#224; venue: les faits, les t&#233;moins et son propre aveu le prouvent. Javoue, messieurs les jur&#233;s, que jusqu&#224; ce jour jh&#233;sitais &#224; croire &#224; la pr&#233;m&#233;ditation compl&#232;te. J&#233;tais persuad&#233; quil avait envisag&#233; &#224; plusieurs reprises ce moment fatal, mais sans pr&#233;ciser la date et les circonstances de lex&#233;cution. Mon h&#233;sitation a cess&#233; en pr&#233;sence de ce document accablant, communiqu&#233; aujourdhui au tribunal par Mlle Verkhovtsev. Vous avez entendu, messieurs, son exclamation: Cest le plan, le programme de lassassinat! Voil&#224; comment elle a d&#233;fini cette malheureuse lettre divrogne. En effet, cette lettre &#233;tablit la pr&#233;m&#233;ditation. Elle a &#233;t&#233; &#233;crite deux jours avant le crime, et nous savons qu&#224; ce moment, avant la r&#233;alisation de son affreux projet, laccus&#233; jurait que sil ne trouvait pas &#224; emprunter le lendemain, il tuerait son p&#232;re pour prendre largent sous son oreiller, dans une enveloppe, ficel&#233;e dune faveur rose, d&#232;s quIvan serait parti. Vous entendez: d&#232;s quIvan serait parti; par cons&#233;quent, tout est combin&#233;, et tout sest pass&#233; comme il lavait &#233;crit. La pr&#233;m&#233;ditation ne fait aucun doute, le crime avait le vol pour mobile, cest &#233;crit et sign&#233;. Laccus&#233; ne renie pas sa signature. On dira: cest la lettre dun ivrogne. Cela natt&#233;nue rien, au contraire: il a &#233;crit, &#233;tant ivre, ce quil avait combin&#233; &#224; l&#233;tat lucide. Sinon, il se serait abstenu d&#233;crire. Mais, objectera-t-on peut-&#234;tre, pourquoi a-t-il cri&#233; son projet dans les cabarets? celui qui pr&#233;m&#233;dite un tel acte se tait et garde son secret. Cest vrai, mais alors il navait que des vell&#233;it&#233;s, son intention m&#251;rissait. Par la suite, il sest montr&#233; plus r&#233;serv&#233; &#224; cet &#233;gard. Le soir o&#249; il &#233;crivit cette lettre, apr&#232;s s&#234;tre enivr&#233; au cabaret &#192; la Capitale, il resta silencieux par exception, se tint &#224; l&#233;cart sans jouer au billard, se bornant &#224; houspiller un commis de magasin, mais inconsciemment, c&#233;dant &#224; une habitude inv&#233;t&#233;r&#233;e. Certes, une fois r&#233;solu &#224; agir, laccus&#233; devait appr&#233;hender de s&#234;tre trop vant&#233; en public de ses intentions, et que cela p&#251;t servir de preuve contre lui, quand il ex&#233;cuterait son plan. Mais que faire? Il ne pouvait rattraper ses paroles et esp&#233;rait sen tirer encore cette fois. Nous nous fiions &#224; notre &#233;toile, messieurs! Il faut reconna&#238;tre quil a fait de grands efforts avant den arriver l&#224;, et pour &#233;viter un d&#233;nouement sanglant: Je demanderai de largent &#224; tout le monde, &#233;crit-il dans sa langue originale, et si lon men refuse, le sang coulera. De nouveau, nous le voyons agir &#224; l&#233;tat lucide comme il lavait &#233;crit &#233;tant ivre!


Ici Hippolyte Kirillovitch d&#233;crivit en d&#233;tail les tentatives de Mitia pour se procurer de largent, pour &#233;viter le crime. Il relata ses d&#233;marches aupr&#232;s de Samsonov, sa visite &#224; Liagavi.


&#201;reint&#233;, mystifi&#233;, affam&#233;, ayant vendu sa montre pour les frais du voyage (tout en portant quinze cents roubles sur lui, soi-disant), tourment&#233; par la jalousie au sujet de sa bien-aim&#233;e quil a laiss&#233;e en ville, soup&#231;onnant quen son absence elle peut aller trouver Fiodor Pavlovitch, il revient enfin. Dieu soit lou&#233;! Elle ny a pas &#233;t&#233;. Lui-m&#234;me laccompagne chez son protecteur Samsonov. (Chose &#233;trange, nous ne sommes pas jaloux de Samsonov, et cest l&#224; un d&#233;tail caract&#233;ristique!) Il court &#224; son poste dobservation sur les derri&#232;res et, l&#224;, il apprend que Smerdiakov a eu une crise, que lautre domestique est malade; le champ est libre, les signaux sont dans ses mains, quelle tentation! N&#233;anmoins, il r&#233;siste; il se rend chez une personne respect&#233;e de tous, Mme Khokhlakov. Cette dame, qui compatit depuis longtemps &#224; son sort, lui donne le plus sage des conseils: renoncer &#224; faire la f&#234;te, &#224; cet amour scandaleux, &#224; ces fl&#226;neries dans les cabarets, o&#249; se gaspille sa jeune &#233;nergie, et partir pour les mines dor, en Sib&#233;rie: L&#224;-bas est le d&#233;rivatif aux forces qui bouillonnent en vous, &#224; votre caract&#232;re romanesque, avide daventures.


Apr&#232;s avoir d&#233;crit lissue de lentretien et le moment o&#249; laccus&#233; apprit tout &#224; coup que Grouchegnka n&#233;tait pas rest&#233;e chez Samsonov, ainsi que la fureur du malheureux jaloux, &#224; lid&#233;e quelle le trompait et se trouvait maintenant chez Fiodor Pavlovitch, Hippolyte Kirillovitch conclut, en faisant remarquer la fatalit&#233; de cet incident:


Si la domestique avait eu le temps de lui dire que sa dulcin&#233;e &#233;tait &#224; Mokro&#239;&#233; avec son premier amant, rien ne serait arriv&#233;. Mais elle &#233;tait boulevers&#233;e, elle jura ses grands dieux, et si laccus&#233; ne la tua pas sur place, cest parce quil s&#233;lan&#231;a &#224; la poursuite de linfid&#232;le. Mais notez ceci: tout en &#233;tant hors de lui, il sempare dun pilon de cuivre. Pourquoi pr&#233;cis&#233;ment un pilon? Pourquoi pas une autre arme? Mais si nous nous pr&#233;parons &#224; cette sc&#232;ne envisag&#233;e depuis un mois, que quelque chose ressemblant &#224; une arme se pr&#233;sente, nous nous en emparons aussit&#244;t. Depuis un mois, nous nous disions quun objet de ce genre peut servir darme. Aussi navons-nous pas h&#233;sit&#233;. Par cons&#233;quent, laccus&#233; savait ce quil faisait en se saisissant de ce fatal pilon. Le voici dans le jardin de son p&#232;re, le champ est libre, pas de t&#233;moins, une obscurit&#233; profonde et la jalousie. Le soup&#231;on quelle est ici, dans les bras de son rival et se moque peut-&#234;tre de lui &#224; cet instant, sempare de son esprit. Et non seulement le soup&#231;on, il sagit bien de cela, la fourberie saute aux yeux: elle est ici, dans cette chambre o&#249; il y a de la lumi&#232;re, elle est chez lui, derri&#232;re le paravent, et le malheureux se glisse vers la fen&#234;tre, regarde avec d&#233;f&#233;rence, se r&#233;signe et sen va sagement pour ne pas faire un malheur, pour &#233;viter lirr&#233;parable; et on veut nous faire croire cela, &#224; nous qui connaissons le caract&#232;re de laccus&#233;, qui comprenons son &#233;tat desprit r&#233;v&#233;l&#233; par les faits, surtout alors quil &#233;tait au courant des signaux permettant de p&#233;n&#233;trer aussit&#244;t dans la maison!


&#192; ce propos, Hippolyte Kirillovitch abandonna provisoirement laccusation et jugea n&#233;cessaire de s&#233;tendre sur Smerdiakov, afin de liquider l&#233;pisode des soup&#231;ons dirig&#233;s contre lui et den finir une fois pour toutes avec cette id&#233;e. Il ne n&#233;gligea aucun d&#233;tail et tout le monde comprit que, malgr&#233; le d&#233;dain quil t&#233;moignait pour cette hypoth&#232;se, il la consid&#233;rait pourtant comme tr&#232;s importante.



VIII. Dissertation sur Smerdiakov

Dabord, do&#249; vient la possibilit&#233; dun pareil soup&#231;on? Le premier qui a d&#233;nonc&#233; Smerdiakov est laccus&#233; lui-m&#234;me, lors de son arrestation; pourtant, jusqu&#224; ce jour, il na pas pr&#233;sent&#233; le moindre fait &#224; lappui de cette inculpation, ni m&#234;me une allusion tant soit peu vraisemblable &#224; un fait quelconque. Ensuite, trois personnes seulement confirment ses dires: ses deux fr&#232;res et Mme Svi&#233;tlov. Mais la&#238;n&#233; a formul&#233; ce soup&#231;on seulement aujourdhui, au cours dun acc&#232;s de d&#233;mence et de fi&#232;vre chaude; auparavant, durant ces deux mois, il &#233;tait persuad&#233; de la culpabilit&#233; de son fr&#232;re et na m&#234;me pas cherch&#233; &#224; combattre cette id&#233;e. Dailleurs, nous y reviendrons. Le cadet d&#233;clare navoir aucune preuve confirmant son id&#233;e de la culpabilit&#233; de Smerdiakov et sappuie uniquement sur les paroles de laccus&#233; et lexpression de son visage; il a prof&#233;r&#233; deux fois tout &#224; lheure cet argument extraordinaire. Mme Svi&#233;tlov sest exprim&#233;e dune fa&#231;on peut-&#234;tre encore plus &#233;trange: Vous pouvez croire laccus&#233;, il nest pas homme &#224; mentir. Voil&#224; toutes les charges all&#233;gu&#233;es contre Smerdiakov par ces trois personnes qui ne sont que trop int&#233;ress&#233;es au sort du pr&#233;venu. Et pourtant laccusation contre Smerdiakov a circul&#233; et persiste: peut-on vraiment y ajouter foi?


Ici, Hippolyte Kirillovitch jugea n&#233;cessaire desquisser le caract&#232;re de Smerdiakov, qui a mis fin &#224; ses jours dans une crise de folie. Il le repr&#233;senta comme un &#234;tre faible, &#224; linstruction rudimentaire, d&#233;rout&#233; par des id&#233;es philosophiques au-dessus de sa port&#233;e, effray&#233; de certaines doctrines modernes sur le devoir et lobligation morale, que lui inculquaient  en pratique  par sa vie insouciante, son ma&#238;tre Fiodor Pavlovitch, peut-&#234;tre son p&#232;re, et  en th&#233;orie  par des entretiens philosophiques bizarres, le fils a&#238;n&#233; du d&#233;funt, Ivan Fiodorovitch, qui go&#251;tait ce divertissement, sans aucun doute par ennui ou par besoin de raillerie.


Il ma d&#233;crit lui-m&#234;me son &#233;tat desprit, les derniers jours quil passa dans la maison de son ma&#238;tre, expliqua Hippolyte Kirillovitch; mais dautres personnes attestent la chose: laccus&#233;, son fr&#232;re et m&#234;me le domestique Grigori, cest-&#224;-dire tous ceux qui devaient le conna&#238;tre de pr&#232;s. En outre, atteint d&#233;pilepsie, Smerdiakov &#233;tait peureux comme une poule. Il tombait &#224; mes pieds et les baisait, nous a d&#233;clar&#233; laccus&#233;, alors quil ne comprenait pas encore le pr&#233;judice que pouvait lui causer cette d&#233;claration; cest une poule &#233;pileptique, disait-il de lui dans sa langue pittoresque. Et voil&#224; que laccus&#233; (lui-m&#234;me latteste) en fait son homme de confiance et lintimide au point quil consent enfin &#224; lui servir despion et de rapporteur. Dans ce r&#244;le de mouchard, il trahit son ma&#238;tre, r&#233;v&#232;le &#224; laccus&#233; lexistence de lenveloppe aux billets et les signaux gr&#226;ce auxquels on peut arriver jusqu&#224; lui; dailleurs, pouvait-il faire autrement! Il me tuera, je men rendais bien compte, disait-il en tremblant pendant linstruction, bien que son bourreau f&#251;t d&#233;j&#224; arr&#234;t&#233; et hors d&#233;tat de le molester. Il me soup&#231;onnait &#224; chaque instant et moi, glac&#233; de terreur, je mempressais, pour apaiser sa col&#232;re, de lui communiquer tous les secrets, afin de prouver ma bonne foi et davoir la vie sauve. Telles sont ses paroles, je les ai not&#233;es. Quand il criait apr&#232;s moi, il marrivait de me jeter &#224; ses pieds. Tr&#232;s honn&#234;te de nature, jouissant de la confiance de son ma&#238;tre, qui avait constat&#233; cette honn&#234;tet&#233; lorsque son domestique lui rendit largent quil avait perdu, le malheureux Smerdiakov a d&#251; &#233;prouver un profond repentir de sa trahison envers celui quil aimait comme son bienfaiteur. Suivant les observations de psychiatres &#233;minents, les &#233;pileptiques gravement atteints ont la manie de saccuser eux-m&#234;mes. La conscience de leur culpabilit&#233; les tourmente, ils &#233;prouvent des remords, souvent sans motif, exag&#232;rent leurs fautes, se forgent m&#234;me des crimes imaginaires. Il leur arrive parfois de devenir criminels sous linfluence de la peur, de lintimidation. En outre, vu les circonstances, Smerdiakov pressentait un malheur. Lorsque le fils a&#238;n&#233; de Fiodor Pavlovitch, Ivan Fiodorovitch, partit pour Moscou, le jour m&#234;me du drame, il le supplia de rester, mais sans oser, avec sa l&#226;chet&#233; habituelle, lui faire part de ses craintes dune fa&#231;on cat&#233;gorique. Il se borna &#224; des allusions qui ne furent pas comprises. Il faut noter que, pour Smerdiakov, Ivan Fiodorovitch repr&#233;sentait comme une d&#233;fense, une garantie que rien de f&#226;cheux narriverait tant quil serait l&#224;. Rappelez-vous lexpression de Dmitri Karamazov dans sa lettre divrogne: Je tuerai le vieux, pourvu quIvan parte. Par cons&#233;quent, la pr&#233;sence dIvan Fiodorovitch paraissait &#224; tous garantir lordre et le calme dans la maison. Il part, et Smerdiakov, une heure apr&#232;s environ, a une crise dailleurs fort compr&#233;hensible. Il faut mentionner ici que, en proie &#224; la peur et &#224; une sorte de d&#233;sespoir, Smerdiakov, les derniers jours, sentait particuli&#232;rement la possibilit&#233; dune crise prochaine, qui se produisait toujours aux heures danxi&#233;t&#233; et de vive &#233;motion. On ne peut pas &#233;videmment deviner le jour et lheure de ces attaques, mais tout &#233;pileptique peut en ressentir les sympt&#244;mes. Ainsi parle la m&#233;decine. Un peu apr&#232;s le d&#233;part dIvan Fiodorovitch, Smerdiakov, qui se sent abandonn&#233; et sans d&#233;fense, va &#224; la cave pour les besoins du m&#233;nage et songe en descendant lescalier: Aurai-je ou non une attaque? si elle allait me prendre maintenant? Pr&#233;cis&#233;ment, cet &#233;tat desprit, cette appr&#233;hension, ces questions provoquent le spasme &#224; la gorge, pr&#233;curseur de la crise; il d&#233;gringole sans connaissance au fond de la cave. On sing&#233;nie &#224; suspecter cet accident tout naturel, &#224; y voir une indication, une allusion r&#233;v&#233;lant la simulation volontaire de la maladie! Mais, dans ce cas, on se demande aussit&#244;t: Pourquoi? dans quel dessein? Je laisse de c&#244;t&#233; la m&#233;decine; la science ment, dit-on, la science se trompe, les m&#233;decins nont pas su distinguer la v&#233;rit&#233; de la simulation; soit, admettons, mais r&#233;pondez &#224; cette question: quelle raison avait-il de simuler? &#201;tait-ce pour se faire remarquer &#224; lavance dans la maison o&#249; il pr&#233;m&#233;ditait un assassinat? Voyez-vous, messieurs les jur&#233;s, il y avait cinq personnes chez Fiodor Pavlovitch, la nuit du crime: dabord, le ma&#238;tre de la maison, mais il ne sest pas tu&#233; lui-m&#234;me, cest clair; deuxi&#232;mement, son domestique Grigori, mais il a failli &#234;tre tu&#233;; troisi&#232;mement, la femme de Grigori, Marthe Ignati&#232;vna, mais ce serait une honte de la soup&#231;onner. Il reste, par cons&#233;quent, deux personnes en cause: laccus&#233; et Smerdiakov. Mais comme laccus&#233; affirme que ce nest pas lui lassassin, ce doit &#234;tre Smerdiakov; il ny a pas dautre alternative, car on ne peut soup&#231;onner personne dautre. Voil&#224; lexplication de cette accusation subtile et extraordinaire contre le malheureux idiot qui sest suicid&#233; hier! Cest quon navait personne sous la main! Sil avait exist&#233; le moindre soup&#231;on contre quelquun dautre, un sixi&#232;me personnage, je suis s&#251;r que laccus&#233; lui-m&#234;me aurait eu honte de charger alors Smerdiakov et e&#251;t charg&#233; ce dernier, car il est parfaitement absurde daccuser Smerdiakov de cet assassinat.


Messieurs, laissons la psychologie, laissons la m&#233;decine, laissons m&#234;me la logique, consultons les faits, rien que les faits et voyons ce quils nous disent. Smerdiakov a tu&#233;, mais comment? Seul ou de complicit&#233; avec laccus&#233;? Examinons dabord le premier cas, cest-&#224;-dire lassassinat commis seul. &#201;videmment, si Smerdiakov a tu&#233;, cest pour quelque chose, dans un int&#233;r&#234;t quelconque. Mais nayant aucun des motifs qui poussaient laccus&#233;, cest-&#224;-dire la haine, la jalousie, etc., Smerdiakov na tu&#233; que pour voler, pour sapproprier ces trois mille roubles que son ma&#238;tre avait serr&#233;s devant lui dans une enveloppe. Et voil&#224; que, r&#233;solu au meurtre, il communique au pr&#233;alable &#224; une autre personne, qui se trouve &#234;tre la plus int&#233;ress&#233;e, pr&#233;cis&#233;ment laccus&#233;, tout ce qui concerne largent et les signaux, la place o&#249; se trouve lenveloppe, sa suscription, avec quoi elle est ficel&#233;e, et surtout il lui communique ces signaux au moyen desquels on peut entrer chez son ma&#238;tre. Eh bien, cest pour se trahir quil agit ainsi? Ou afin de se donner un rival qui a peut-&#234;tre envie, lui aussi, de venir semparer de lenveloppe? Oui, dira-t-on, mais il a parl&#233; sous lempire de la peur. Comment cela? Lhomme qui na pas h&#233;sit&#233; &#224; concevoir un acte aussi hardi, aussi f&#233;roce, et &#224; lex&#233;cuter ensuite, communique de pareils renseignements, quil est seul &#224; conna&#238;tre au monde et que personne naurait jamais devin&#233;s sil avait gard&#233; le silence. Non, si peureux quil f&#251;t, apr&#232;s avoir con&#231;u un tel acte, cet homme naurait parl&#233; &#224; personne de lenveloppe et des signaux, car ce&#251;t &#233;t&#233; se trahir davance. Il aurait invent&#233; quelque chose &#224; dessein et menti, si lon avait absolument exig&#233; de lui des renseignements, mais gard&#233; le silence l&#224;-dessus. Au contraire, je le r&#233;p&#232;te, sil navait dit mot au sujet de largent et quil se le f&#251;t appropri&#233; apr&#232;s le crime, personne au monde naurait jamais pu laccuser dassassinat avec le vol pour mobile, car personne, except&#233; lui, navait vu cet argent, personne nen connaissait lexistence dans la maison; si m&#234;me on lavait accus&#233;, on aurait attribu&#233; un autre motif au crime. Mais comme tout le monde lavait vu aim&#233; de son ma&#238;tre, honor&#233; de sa confiance, les soup&#231;ons ne seraient point tomb&#233;s sur lui, mais bien au contraire sur un homme qui, lui, aurait eu des motifs de se venger, qui, loin de les dissimuler, sen serait vant&#233; publiquement; bref, on aurait soup&#231;onn&#233; le fils de la victime, Dmitri Fiodorovitch. Il e&#251;t &#233;t&#233; avantageux pour Smerdiakov, assassin et voleur, quon accus&#226;t ce fils, nest-ce pas? Eh bien, cest &#224; lui, cest &#224; Dmitri Fiodorovitch que Smerdiakov, ayant pr&#233;m&#233;dit&#233; son crime, parle &#224; lavance de largent, de lenveloppe, des signaux; quelle logique, quelle clart&#233;!!!


Arrive le jour du crime pr&#233;m&#233;dit&#233; par Smerdiakov, et il d&#233;gringole dans la cave, apr&#232;s avoir simul&#233; une attaque d&#233;pilepsie; pourquoi? Sans doute pour que le domestique Grigori, qui avait lintention de se soigner, y renonce peut-&#234;tre en voyant la maison sans surveillance, et monte la garde. Probablement aussi afin que le ma&#238;tre lui-m&#234;me, se voyant abandonn&#233; et redoutant la venue de son fils, ce quil ne cachait pas, redouble de m&#233;fiance et de pr&#233;caution. Surtout enfin pour quon le transporte imm&#233;diatement, lui Smerdiakov, &#233;puis&#233; par sa crise, de la cuisine o&#249; il couchait seul et avait son entr&#233;e particuli&#232;re, &#224; lautre bout du pavillon, dans la chambre de Grigori et de sa femme, derri&#232;re une s&#233;paration, comme on faisait toujours quand il avait une attaque, selon les instructions du ma&#238;tre et de la compatissante Marthe Ignati&#232;vna. L&#224;, cach&#233; derri&#232;re la cloison et pour mieux para&#238;tre malade, il commence sans doute &#224; geindre, cest-&#224;-dire &#224; les r&#233;veiller toute la nuit (leur d&#233;position en fait foi), et tout cela afin de se lever plus ais&#233;ment et de tuer ensuite son ma&#238;tre!


Mais, dira-t-on, peut-&#234;tre a-t-il simul&#233; une crise pr&#233;cis&#233;ment pour d&#233;tourner les soup&#231;ons, et parl&#233; &#224; laccus&#233; de largent et des signaux pour le tenter et le pousser au crime? Et lorsque laccus&#233;, apr&#232;s avoir tu&#233;, sest retir&#233; en emportant largent et a peut-&#234;tre fait du bruit et r&#233;veill&#233; des t&#233;moins, alors, voyez-vous, Smerdiakov se l&#232;ve et va aussi eh bien? que va-t-il faire? il va assassiner une seconde fois son ma&#238;tre et voler largent d&#233;j&#224; d&#233;rob&#233;. Messieurs, vous voulez rire? Jai honte de faire de pareilles suppositions; pourtant figurez-vous que cest pr&#233;cis&#233;ment ce quaffirme laccus&#233;: lorsque j&#233;tais d&#233;j&#224; parti, dit-il, apr&#232;s avoir abattu Grigori et jet&#233; lalarme, Smerdiakov sest lev&#233; pour assassiner et voler. Je laisse de c&#244;t&#233; limpossibilit&#233; pour Smerdiakov de calculer et de pr&#233;voir les &#233;v&#233;nements, la venue du fils exasp&#233;r&#233; qui se contente de regarder respectueusement par la fen&#234;tre et, connaissant les signaux, se retire et lui abandonne sa proie! Messieurs, je pose la question s&#233;rieusement: &#192; quel moment Smerdiakov a-t-il commis son crime? Indiquez ce moment, sinon laccusation tombe.


Mais peut-&#234;tre la crise &#233;tait-elle r&#233;elle. Le malade, ayant recouvr&#233; ses sens, a entendu un cri, est sorti, et alors? Il a regard&#233; et sest dit: si jallais tuer le ma&#238;tre? Mais comment a-t-il appris ce qui s&#233;tait pass&#233;, gisant jusqualors sans connaissance? Dailleurs, messieurs, la fantaisie m&#234;me a des limites.


Soit, diront les gens subtils, mais si les deux &#233;taient de connivence, sils avaient assassin&#233; ensemble et s&#233;taient partag&#233; largent?


Oui, il y a, en effet, un soup&#231;on grave et, tout dabord, de fortes pr&#233;somptions &#224; lappui; lun deux assassine et se charge de tout, tandis que lautre complice reste couch&#233; en simulant une crise, pr&#233;cis&#233;ment pour &#233;veiller au pr&#233;alable le soup&#231;on chez tous, pour alarmer le ma&#238;tre et Grigori. On se demande pour quels motifs les deux complices auraient pu imaginer un plan aussi absurde. Mais peut-&#234;tre ny avait-il quune complicit&#233; passive de la part de Smerdiakov; peut-&#234;tre qu&#233;pouvant&#233;, il a consenti seulement &#224; ne pas sopposer au meurtre et, pressentant quon laccuserait davoir laiss&#233; tuer son ma&#238;tre sans le d&#233;fendre, il aura obtenu de Dmitri Karamazov la permission de rester couch&#233; durant ce temps, comme sil avait une crise: Libre &#224; toi dassassiner, &#231;a ne me regarde pas. Dans ce cas, comme cette crise aurait mis la maison en &#233;moi, Dmitri Karamazov ne pouvait consentir &#224; une telle convention. Mais jadmets quil y ait consenti; il nen r&#233;sulterait pas moins que Dmitri Karamazov est lassassin direct, linstigateur, et Smerdiakov, &#224; peine un complice passif: il a seulement laiss&#233; faire, par crainte et contre sa volont&#233;; cette distinction naurait pas &#233;chapp&#233; &#224; la justice. Or, que voyons-nous? Lors de son arrestation, linculp&#233; rejette tous les torts sur Smerdiakov et laccuse seul. Il ne laccuse pas de complicit&#233;; lui seul a assassin&#233; et vol&#233;, cest l&#339;uvre de ses mains! A-t-on jamais vu des complices se charger d&#232;s le premier moment? Et remarquez le risque que court Karamazov: il est le principal assassin, lautre sest born&#233; &#224; laisser faire, couch&#233; derri&#232;re la cloison, et il sen prend &#224; lui. Mais ce comparse pouvait se f&#226;cher et, par instinct de conservation, sempresser de dire toute la v&#233;rit&#233;: nous avons tous deux particip&#233; au crime, pourtant, je nai pas tu&#233;, jai seulement laiss&#233; faire, par crainte. Car Smerdiakov pouvait comprendre que la justice discernerait aussit&#244;t son degr&#233; de culpabilit&#233;, et compter sur un ch&#226;timent bien moins rigoureux que le principal assassin, qui voulait tout rejeter sur lui. Mais alors, il aurait forc&#233;ment avou&#233;. Pourtant, il nen est rien. Smerdiakov na pas souffl&#233; mot de sa complicit&#233;, bien que lassassin lait accus&#233; formellement et d&#233;sign&#233; tout le temps comme lunique auteur du crime. Ce nest pas tout; Smerdiakov a r&#233;v&#233;l&#233; &#224; linstruction quil avait lui-m&#234;me parl&#233; &#224; laccus&#233; de lenveloppe avec largent et des signaux, et que sans lui, celui-ci naurait rien su. Sil avait &#233;t&#233; vraiment complice et coupable, aurait-il si volontiers communiqu&#233; la chose? Au contraire, il se serait d&#233;dit, il aurait certainement d&#233;natur&#233; et att&#233;nu&#233; les faits. Mais il na pas agi ainsi. Seul un innocent, qui ne craint pas d&#234;tre accus&#233; de complicit&#233;, peut se conduire de la sorte. Eh bien, dans un acc&#232;s de m&#233;lancolie morbide cons&#233;cutive &#224; l&#233;pilepsie et &#224; tout ce drame, il sest pendu hier, apr&#232;s avoir &#233;crit ce billet: Je mets volontairement fin &#224; mes jours; quon naccuse personne de ma mort. Que lui co&#251;tait-il dajouter: cest moi lassassin, et non Karamazov? Mais il nen a rien fait; sa conscience nest pas all&#233;e jusque-l&#224;.


Tout &#224; lheure, on a apport&#233; de largent au tribunal, trois mille roubles, les billets qui se trouvaient dans lenveloppe figurant parmi les pi&#232;ces &#224; conviction; je les ai re&#231;us hier de Smerdiakov. Mais vous navez pas oubli&#233;, messieurs les jur&#233;s, cette triste sc&#232;ne. Je nen retracerai pas les d&#233;tails, pourtant je me permettrai deux ou trois remarques choisies &#224; dessein parmi les plus insignifiantes, parce quelles ne viendront pas &#224; lesprit de chacun et quon les oubliera. Dabord, cest par remords quhier Smerdiakov a restitu&#233; largent et sest pendu. (Autrement il ne laurait pas rendu.) Et ce nest quhier soir &#233;videmment quil a avou&#233; pour la premi&#232;re fois son crime &#224; Ivan Karamazov, comme ce dernier la d&#233;clar&#233;, sinon pourquoi aurait-il gard&#233; le silence jusqu&#224; pr&#233;sent? Ainsi il a avou&#233;; pourquoi, je le r&#233;p&#232;te, na-t-il pas dit toute la v&#233;rit&#233; dans son billet fun&#232;bre, sachant que le lendemain on allait juger un innocent? Largent seul ne constitue pas une preuve. Jai appris tout &#224; fait par hasard, il y a huit jours, ainsi que deux personnes ici pr&#233;sentes, quIvan Fiodorovitch Karamazov avait fait changer, au chef-lieu, deux obligations &#224; 5 pour cent de cinq mille roubles chacune, soit dix mille au total. Ceci pour montrer quon peut toujours se procurer de largent pour une date fixe et que les trois mille roubles pr&#233;sent&#233;s ne sont pas n&#233;cessairement les m&#234;mes qui se trouvaient dans le tiroir ou lenveloppe. Enfin, Ivan Karamazov, ayant recueilli hier les aveux du v&#233;ritable assassin, est rest&#233; chez lui. Pourquoi na-t-il pas fait aussit&#244;t sa d&#233;claration? Pourquoi avoir attendu jusquau lendemain? Jestime quon peut en deviner la raison; malade depuis une semaine, ayant avou&#233; au m&#233;decin et &#224; ses proches quil avait des hallucinations et rencontrait des gens d&#233;c&#233;d&#233;s, menac&#233; par la fi&#232;vre chaude qui sest d&#233;clar&#233;e aujourdhui, en apprenant soudain le d&#233;c&#232;s de Smerdiakov, il sest tenu ce raisonnement: Cet homme est mort, on peut laccuser, je sauverai mon fr&#232;re. Jai de largent, je pr&#233;senterai une liasse de billets en disant que Smerdiakov me les a remis avant de mourir. Cest malhonn&#234;te, direz-vous, de mentir, m&#234;me pour sauver son fr&#232;re, m&#234;me en ne chargeant quun mort? Soit, mais sil a menti inconsciemment, sil sest imagin&#233; que c&#233;tait arriv&#233;, lesprit d&#233;finitivement d&#233;rang&#233; par la nouvelle de la mort subite du valet? Vous avez assist&#233; &#224; cette sc&#232;ne tout &#224; lheure, vous avez vu dans quel &#233;tat se trouvait cet homme. Il se tenait debout et parlait, mais o&#249; &#233;tait sa raison? La d&#233;position du malade a &#233;t&#233; suivie dun document, une lettre de laccus&#233; &#224; Mlle Verkhovtsev, &#233;crite deux jours avant le crime dont elle contient le programme d&#233;taill&#233;. &#192; quoi bon chercher ce programme et ses auteurs? Tout sest pass&#233; exactement dapr&#232;s lui, et personne na aid&#233; lauteur. Oui, messieurs les jur&#233;s, tout sest pass&#233; comme il lavait &#233;crit! Et nous ne nous sommes pas enfui avec une crainte respectueuse de la fen&#234;tre paternelle, surtout en &#233;tant persuad&#233; que notre bien-aim&#233;e se trouvait chez lui. Non, cest absurde et invraisemblable. Il est entr&#233;, et il est all&#233; jusquau bout. Il a d&#251; tuer dans un acc&#232;s de fureur, en voyant son rival d&#233;test&#233;, peut-&#234;tre dun seul coup de pilon, mais ensuite, apr&#232;s s&#234;tre convaincu par un examen d&#233;taill&#233; quelle n&#233;tait pas l&#224;, il na pas oubli&#233; de mettre la main sous loreiller et de semparer de lenveloppe avec largent, qui figure maintenant, d&#233;chir&#233;e, parmi les pi&#232;ces &#224; conviction. Jen parle pour vous signaler une circonstance caract&#233;ristique. Un assassin exp&#233;riment&#233;, venu exclusivement pour voler, aurait-il laiss&#233; lenveloppe sur le plancher, telle quon la trouv&#233;e aupr&#232;s du cadavre? Smerdiakov, par exemple, e&#251;t emport&#233; le tout, sans se donner la peine de la d&#233;cacheter pr&#232;s de sa victime, sachant bien quelle contenait de largent, puisquil lavait vu mettre et cacheter; or, lenveloppe disparue, on ne pouvait savoir sil y avait eu vol. Je vous le demande, messieurs les jur&#233;s, Smerdiakov aurait-il agi ainsi et laiss&#233; lenveloppe &#224; terre? Non, cest ainsi que devait proc&#233;der un assassin furieux, incapable de r&#233;fl&#233;chir, nayant jamais rien d&#233;rob&#233;, et qui, m&#234;me maintenant, sapproprie largent non comme un vulgaire malfaiteur, mais comme quelquun qui reprend son bien &#224; celui qui la vol&#233;, car telles &#233;taient pr&#233;cis&#233;ment, &#224; propos de ces trois mille roubles, les id&#233;es de Dmitri Karamazov, id&#233;es qui tournaient chez lui &#224; la manie. En possession de lenveloppe quil navait jamais vue auparavant, il la d&#233;chire pour sassurer quelle contient de largent, puis il la jette et se sauve avec les billets dans sa poche, sans se douter quil laisse ainsi derri&#232;re lui, sur le plancher, une preuve accablante. Car cest Karamazov et non Smerdiakov, il na pas r&#233;fl&#233;chi, dailleurs il navait pas le temps. Il senfuit, il entend le cri du domestique qui le rejoint; celui-ci le saisit, larr&#234;te, et tombe assomm&#233; dun coup de pilon. Laccus&#233; saute &#224; bas de la palissade, par piti&#233;, affirme-t-il, par compassion, pour voir sil ne pourrait pas lui venir en aide. Mais &#233;tait-ce le moment de sattendrir? Non; il est redescendu pr&#233;cis&#233;ment pour sassurer si lunique t&#233;moin de son crime vivait encore. Tout autre sentiment, tout autre motif eussent &#233;t&#233; insolites! Remarquez quil sempresse autour de Grigori, lui essuie la t&#234;te avec son mouchoir, puis, le croyant mort, comme &#233;gar&#233;, couvert de sang, il court de nouveau &#224; la maison de sa bien-aim&#233;e; comment na-t-il pas song&#233; que dans cet &#233;tat on laccuserait aussit&#244;t? Mais laccus&#233; lui-m&#234;me nous assure quil ny a pas pris garde; on peut ladmettre, cest tr&#232;s possible, cela arrive toujours aux criminels dans de pareils moments. Dun c&#244;t&#233;, calcul infernal, absence de raisonnement de lautre. Mais &#224; cette minute il se demandait seulement o&#249; elle &#233;tait. Dans sa h&#226;te de le savoir, il court chez elle et apprend une nouvelle impr&#233;vue, accablante pour lui: elle est partie pour Mokro&#239;&#233; rejoindre son ancien amant, linconstest&#233;.



IX. Psychologie &#224; la vapeur. La tro&#239;ka emport&#233;e. P&#233;roraison.

Hippolyte Kirillovitch avait &#233;videmment choisi la m&#233;thode dexposition rigoureusement historique, affectionn&#233;e par tous les orateurs nerveux qui cherchent &#224; dessein des cadres strictement d&#233;limit&#233;s, afin de mod&#233;rer leur fougue. Parvenu &#224; ce point de son discours, il s&#233;tendit sur le premier amant, lincontest&#233;, et formula &#224; ce sujet quelques id&#233;es int&#233;ressantes. Karamazov, f&#233;rocement jaloux de tous, sefface soudain et dispara&#238;t devant lancien et lincontest&#233;. Et cest dautant plus &#233;trange quauparavant il navait presque pas fait attention au nouveau danger qui le mena&#231;ait dans la personne de ce rival inattendu. Cest quil se le repr&#233;sentait comme lointain, et un homme comme Karamazov ne vit jamais que dans le moment pr&#233;sent. Sans doute m&#234;me le consid&#233;rait-il comme une fiction. Mais ayant aussit&#244;t compris, avec son c&#339;ur malade, que la dissimulation de cette femme et son r&#233;cent mensonge provenaient peut-&#234;tre du fait que ce nouveau rival, loin d&#234;tre un caprice et une fiction, repr&#233;sentait tout pour elle, tout son espoir dans la vie, ayant compris cela, il sest r&#233;sign&#233;.


Eh bien, messieurs les jur&#233;s, je ne puis passer sous silence ce trait inopin&#233; chez laccus&#233;, &#224; qui sont subitement apparus la soif de la v&#233;rit&#233;, le besoin imp&#233;rieux de respecter cette femme, de reconna&#238;tre les droits de son c&#339;ur, et cela au moment o&#249;, pour elle, il venait de teindre ses mains dans le sang de son p&#232;re! Il est vrai que le sang vers&#233; criait d&#233;j&#224; vengeance, car ayant perdu son &#226;me, bris&#233; sa vie terrestre, il devait malgr&#233; lui se demander &#224; ce moment: Que suis-je, que puis-je &#234;tre maintenant pour elle, pour cette cr&#233;ature ch&#233;rie plus que tout au monde, en comparaison de ce premier amant incontest&#233;, de celui qui, repentant, revient &#224; cette femme s&#233;duite jadis par lui, avec un nouvel amour, avec des propositions loyales, et la promesse dune vie r&#233;g&#233;n&#233;r&#233;e et d&#233;sormais heureuse? Mais lui, le malheureux, que peut-il lui offrir maintenant? Karamazov comprit tout cela et que son crime lui barrait la route, quil n&#233;tait quun criminel vou&#233; au ch&#226;timent, indigne de vivre! Cette id&#233;e laccabla, lan&#233;antit. Aussit&#244;t, il sarr&#234;ta &#224; un plan insens&#233; qui, &#233;tant donn&#233; son caract&#232;re, devait lui para&#238;tre la seule issue &#224; sa terrible situation: le suicide. Il court d&#233;gager ses pistolets, chez Mr Perkhotine, et, chemin faisant, sort de sa poche largent pour lequel il vient de souiller ses mains du sang de son p&#232;re. Oh! maintenant plus que jamais il a besoin dargent; Karamazov va mourir, Karamazov se tue, on sen souviendra! Ce nest pas pour rien que nous sommes po&#232;te, ce nest pas pour rien que nous avons br&#251;l&#233; notre vie comme une chandelle par les deux bouts. La rejoindre, et, l&#224;-bas, une f&#234;te &#224; tout casser, une f&#234;te comme on nen a jamais vu, pour quon se le rappelle et quon en parle longtemps. Au milieu des cris sauvages, des folles chansons et des danses des tziganes, nous l&#232;verons notre verre pour f&#233;liciter de son nouveau bonheur la dame de nos pens&#233;es, puis l&#224;, devant elle, &#224; ses pieds, nous nous br&#251;lerons la cervelle, pour racheter nos fautes. Elle se souviendra de Mitia Karamazov, elle verra comme il laimait, elle plaindra Mitia! Nous sommes ici en pleine exaltation romanesque, nous retrouvons la fougue sauvage et la sensualit&#233; des Karamazov, mais il y a quelque chose dautre, messieurs les jur&#233;s, qui crie dans l&#226;me, frappe lesprit sans cesse et empoisonne le c&#339;ur jusqu&#224; la mort; ce quelque chose, cest la conscience, messieurs les jur&#233;s, cest son jugement, cest le remords. Mais le pistolet concilie tout, cest lunique issue; quant &#224; lau-del&#224;, jignore si Karamazov a pens&#233; alors &#224; ce quil y aurait l&#224;-bas, et sil en est capable, comme Hamlet. Non, messieurs les jur&#233;s, ailleurs, on a Hamlet, nous navons encore que des Karamazov!


Ici Hippolyte Kirillovitch fit un tableau d&#233;taill&#233; des faits et gestes de Mitia, d&#233;crivit les sc&#232;nes chez Perkhotine, dans la boutique, avec les voituriers. Il cita une foule de propos confirm&#233;s par des t&#233;moins, et le tableau simposait &#224; la conviction des auditeurs; lensemble des faits &#233;tait particuli&#232;rement frappant. La culpabilit&#233; de cet &#234;tre d&#233;sorient&#233;, insoucieux de sa s&#233;curit&#233;, sautait aux yeux. &#192; quoi bon la prudence? poursuivit Hippolyte Kirillovitch; deux ou trois fois il a failli avouer et fait des allusions (suivaient les d&#233;positions des t&#233;moins). Il a m&#234;me cri&#233; au voiturier sur la route: Sais-tu que tu m&#232;nes un assassin? Mais il ne pouvait tout dire; il lui fallait dabord arriver au village de Mokro&#239;&#233; et l&#224; achever son po&#232;me. Or, quest-ce qui attendait le malheureux? Le fait est qu&#224; Mokro&#239;&#233;, il saper&#231;oit bient&#244;t que son rival incontest&#233; nest pas irr&#233;sistible et que ses f&#233;licitations arrivent mal &#224; propos. Mais vous connaissez d&#233;j&#224; les faits, messieurs les jur&#233;s. Le triomphe de Karamazov sur son rival fut complet; alors commence pour lui une crise terrible, la plus terrible de toutes celles quil a travers&#233;es. On peut croire, messieurs les jur&#233;s, que la nature outrag&#233;e exerce un ch&#226;timent plus rigoureux que celui de la justice humaine! En outre, les peines que celle-ci inflige apportent un adoucissement &#224; lexpiation de la nature, elles sont m&#234;me parfois n&#233;cessaires &#224; l&#226;me du criminel pour la sauver du d&#233;sespoir, car je ne puis me figurer lhorreur et la souffrance de Karamazov en apprenant quelle laimait, quelle repoussait pour lui lancien amant, le conviait, lui, Mitia, &#224; une vie r&#233;g&#233;n&#233;r&#233;e, lui promettait le bonheur, et cela quand tout &#233;tait fini pour lui, quand rien n&#233;tait plus possible! &#192; propos, voici, en passant, une remarque fort importante pour expliquer la v&#233;ritable situation de laccus&#233; &#224; ce moment: cette femme, objet de son amour, est demeur&#233;e pour lui jusquau bout, jusqu&#224; larrestation, une cr&#233;ature inaccessible, bien que passionn&#233;ment d&#233;sir&#233;e. Mais pourquoi ne sest-il pas suicid&#233; alors, pourquoi a-t-il renonc&#233; &#224; ce dessein et oubli&#233; jusqu&#224; son pistolet? Cette soif passionn&#233;e damour et lespoir de l&#233;tancher aussit&#244;t lont retenu. Dans livresse de la f&#234;te, il sest comme riv&#233; &#224; sa bien-aim&#233;e, qui fait bombance avec lui, plus s&#233;duisante que jamais: il ne la quitte pas, et, plein dadmiration, sefface devant elle. Cette ardeur a m&#234;me pu &#233;touffer pour un instant la crainte de larrestation et le remords. Oh! pour un instant seulement! Je me repr&#233;sente l&#233;tat d&#226;me du criminel comme assujetti &#224; trois &#233;l&#233;ments qui le dominaient tout &#224; fait. Dabord, livresse, les fum&#233;es de lalcool, le brouhaha de la danse et les chants, et elle, le teint color&#233; par les libations, chantant et dansant, qui lui souriait, ivre aussi. Ensuite, la pens&#233;e r&#233;confortante que le d&#233;nouement fatal est encore &#233;loign&#233;, quon ne viendra larr&#234;ter que le lendemain matin. Quelques heures de r&#233;pit, cest beaucoup, on peut imaginer bien des choses durant ce temps. Je suppose quil aura &#233;prouv&#233; une sensation analogue &#224; celle du criminel quon m&#232;ne &#224; la potence; il faut encore parcourir une longue rue, au pas, devant des milliers de spectateurs; puis on tourne dans une autre rue, au bout de laquelle seulement se trouve la place fatale. Au d&#233;but du trajet, le condamn&#233;, sur la charrette ignominieuse, doit se figurer quil a encore longtemps &#224; vivre. Mais les maisons se succ&#232;dent, la charrette avance, peu importe, il y a encore loin jusquau tournant de la seconde rue. Il regarde bravement &#224; droite et &#224; gauche ces milliers de curieux indiff&#233;rents qui le d&#233;visagent, et il lui semble toujours &#234;tre un homme comme eux. Et voici quon tourne dans la seconde rue, mais tant pis, il reste un bon bout de chemin. Tout en voyant d&#233;filer les maisons, le condamn&#233; se dit quil y en a encore beaucoup. Et ainsi de suite jusqu&#224; la place de lex&#233;cution. Voil&#224;, jimagine, ce qua &#233;prouv&#233; Karamazov. Ils nont pas encore d&#233;couvert le crime, pense-t-il; on peut chercher quelque chose, jaurai le temps de combiner un plan de d&#233;fense, de me pr&#233;parer &#224; la r&#233;sistance; mais pour le moment vive la joie! Elle est si ravissante! Il est troubl&#233; et inquiet, pourtant il r&#233;ussit &#224; pr&#233;lever la moiti&#233; des trois mille roubles pris sous loreiller de son p&#232;re. &#201;tant d&#233;j&#224; venu &#224; Mokro&#239;&#233; pour y faire la f&#234;te, il conna&#238;t cette vieille maison de bois, avec ses recoins et ses galeries. Je suppose quune partie de largent y a &#233;t&#233; dissimul&#233;e alors, peu de temps avant larrestation, dans une fente ou fissure, sous une lame de parquet, dans un coin. Sous le toit. Pourquoi? dira-t-on. Une catastrophe est imminente, sans doute nous navons pas encore song&#233; &#224; laffronter, le temps fait d&#233;faut, les tempes nous battent, elle nous attire comme un aimant, mais on a toujours besoin dargent. Partout on est quelquun avec de largent. Une telle pr&#233;voyance, en un pareil moment, vous semblera peut-&#234;tre &#233;trange. Mais lui-m&#234;me affirme avoir, un mois auparavant, dans un moment aussi critique, mis de c&#244;t&#233; et cousu dans un sachet la moiti&#233; de trois mille roubles; et, bien que ce soit assur&#233;ment une invention, comme nous allons le prouver, cette id&#233;e est famili&#232;re &#224; Karamazov, il la m&#233;dit&#233;e. De plus, lorsquil affirmait ensuite au juge dinstruction avoir distrait quinze cents roubles dans un sachet (lequel na jamais exist&#233;), il la peut-&#234;tre imagin&#233; sur-le-champ, pr&#233;cis&#233;ment parce que, deux heures auparavant, il avait distrait et cach&#233; la moiti&#233; de la somme, quelque part, &#224; Mokro&#239;&#233;, &#224; tout hasard, jusquau matin, pour ne pas la garder sur lui, dapr&#232;s une inspiration subite. Souvenez-vous, messieurs les jur&#233;s, que Karamazov peut contempler &#224; la fois deux ab&#238;mes. Nos recherches dans cette maison ont &#233;t&#233; vaines; peut-&#234;tre largent y est-il encore, peut-&#234;tre a-t-il disparu le lendemain et se trouve-t-il maintenant en possession de laccus&#233;. En tout cas, on la arr&#234;t&#233; &#224; c&#244;t&#233; de sa ma&#238;tresse, &#224; genoux devant elle; elle &#233;tait couch&#233;e, il lui tendait les bras, oubliant tout le reste, au point quil nentendit pas approcher ceux qui venaient larr&#234;ter. Il neut pas le temps de pr&#233;parer une r&#233;ponse et fut pris au d&#233;pourvu.


Et maintenant le voil&#224; devant ses juges, devant ceux qui vont d&#233;cider de son sort. Messieurs les jur&#233;s, il y a, dans lexercice de nos fonctions, des moments o&#249; nous-m&#234;mes nous avons presque peur de lhumanit&#233;! Cest lorsquon contemple la terreur bestiale du criminel qui se voit perdu, mais veut lutter encore. Cest lorsque linstinct de la conservation s&#233;veille en lui tout &#224; coup, quil fixe sur vous un regard p&#233;n&#233;trant, plein danxi&#233;t&#233; et de souffrance, quil scrute votre visage, vos pens&#233;es, se demande de quel c&#244;t&#233; viendra lattaque, imagine, en un instant, dans son esprit troubl&#233;, mille plans, mais craint de parler, craint de se trahir! Ces moments humiliants pour l&#226;me humaine, ce calvaire, cette avidit&#233; bestiale de salut sont affreux, ils font frissonner parfois le juge lui-m&#234;me et excitent sa compassion. Et nous avons assist&#233; &#224; ce spectacle. Dabord ahuri, il laissa &#233;chapper dans son effroi quelques mots des plus compromettants: Le sang! Jai m&#233;rit&#233; mon sort! Mais aussit&#244;t, il se retient. Il ne sait encore que dire, que r&#233;pondre, et ne peut opposer quune vaine d&#233;n&#233;gation: Je suis innocent de la mort de mon p&#232;re! Voil&#224; le premier retranchement, derri&#232;re lequel on essaiera de construire dautres travaux de d&#233;fense. Sans attendre nos questions, il t&#226;che dexpliquer ses premi&#232;res exclamations compromettantes en disant quil sestime coupable seulement de la mort du vieux domestique Grigori: Je suis coupable de ce sang, mais qui a tu&#233; mon p&#232;re, messieurs, qui a pu le tuer, si ce nest pas moi? Entendez-vous, il nous le demande, &#224; nous qui sommes venus lui poser cette question! Comprenez-vous ce mot anticip&#233;: si ce nest pas moi, cette finasserie, cette na&#239;vet&#233;, cette impatience bien digne dun Karamazov? Ce nest pas moi qui ai tu&#233;, nen croyez rien. Jai voulu tuer, messieurs, sempresse-t-il davouer, mais je suis innocent, ce nest pas moi! Il convient quil a voulu tuer: Voyez comme je suis sinc&#232;re, aussi h&#226;tez-vous de croire &#224; mon innocence. Oh! dans ces cas-l&#224;, le criminel se montre parfois dune &#233;tourderie, dune cr&#233;dulit&#233; incroyables. Comme par hasard, linstruction lui pose la question la plus na&#239;ve: Ne serait-ce pas Smerdiakov lassassin? Il arriva ce que nous attendions; il se f&#226;cha davoir &#233;t&#233; devanc&#233;, pris &#224; limproviste, sans quon lui laisse le temps de choisir le moment le plus favorable pour mettre en avant Smerdiakov. Son naturel lemporte aussit&#244;t &#224; lextr&#234;me, il nous affirme &#233;nergiquement que Smerdiakov est incapable dassassiner. Mais ne le croyez pas, ce nest quune ruse, il ne renonce nullement &#224; charger Smerdiakov: au contraire, il le mettra encore en cause, puisquil na personne dautre, mais plus tard, car pour linstant laffaire est g&#226;t&#233;e. Ce ne sera peut-&#234;tre que demain, ou m&#234;me dans plusieurs jours: Vous voyez, j&#233;tais le premier &#224; nier que ce f&#251;t Smerdiakov, vous vous en souvenez, mais maintenant, jen suis convaincu, ce ne peut &#234;tre que lui! Pour linstant, il nous oppose des d&#233;n&#233;gations v&#233;h&#233;mentes, limpatience et la col&#232;re lui sugg&#232;rent lexplication la plus invraisemblable; il a regard&#233; son p&#232;re par la fen&#234;tre et sest &#233;loign&#233; respectueusement. Il ignorait encore la port&#233;e de la d&#233;position de Grigori. Nous proc&#233;dons &#224; lexamen d&#233;taill&#233; de ses v&#234;tements. Cette op&#233;ration lexasp&#232;re, mais il reprend courage: on na retrouv&#233; que quinze cents roubles sur trois mille. Cest alors, dans ces minutes dirritation contenue, que lid&#233;e du sachet lui vient pour la premi&#232;re fois &#224; lesprit. Assur&#233;ment, lui-m&#234;me sent toute linvraisemblance de ce conte et se donne du mal pour le rendre plus plausible, pour inventer un roman conforme &#224; la v&#233;rit&#233;. En pareil cas, linstruction ne doit pas donner au criminel le temps de se reconna&#238;tre mais proc&#233;der par attaque brusqu&#233;e, afin quil r&#233;v&#232;le ses pens&#233;es intimes dans leur ing&#233;nuit&#233; et leur contradiction. On ne peut obliger un criminel &#224; parler quen lui communiquant &#224; limproviste, comme par hasard, un fait nouveau, une circonstance dune extr&#234;me importance, demeur&#233;e jusqualors pour lui impr&#233;vue et inaper&#231;ue. Nous tenions tout pr&#234;t un fait semblable; cest le t&#233;moignage du domestique Grigori, au sujet de la porte ouverte par o&#249; est sorti laccus&#233;. Il lavait tout &#224; fait oubli&#233;e et ne supposait pas que Grigori p&#251;t la remarquer. Leffet fut colossal. Karamazov se dresse en criant: Cest Smerdiakov qui a tu&#233;, cest lui! livrant ainsi sa pens&#233;e intime sous la forme la plus invraisemblable, car Smerdiakov ne pouvait assassiner quapr&#232;s que Karamazov avait terrass&#233; Grigori et s&#233;tait enfui. En apprenant que Grigori avait vu la porte ouverte avant de tomber, et entendu, lorsquil se leva, Smerdiakov geindre derri&#232;re la s&#233;paration, il demeura atterr&#233;. Mon collaborateur, lhonorable et spirituel Nicolas Parth&#233;novitch, me raconta ensuite qu&#224; ce moment il s&#233;tait senti &#233;mu jusquaux larmes. Alors, pour se tirer daffaire, laccus&#233; se h&#226;te de nous conter lhistoire de ce fameux sachet. Messieurs les jur&#233;s, je vous ai d&#233;j&#224; expliqu&#233; pourquoi je tiens cette histoire pour une absurdit&#233;, bien plus, pour linvention la plus extravagante quon puisse imaginer dans le cas qui nous occupe. M&#234;me en pariant &#224; qui ferait le conte le plus invraisemblable, on naurait rien trouv&#233; daussi stupide. Ici, on peut confondre le narrateur triomphant avec les d&#233;tails, ces d&#233;tails dont la r&#233;alit&#233; est toujours si riche et que ces infortun&#233;s conteurs involontaires d&#233;daignent toujours, parce quils les croient inutiles et insignifiants. Il sagit bien de cela, leur esprit m&#233;dite un plan grandiose, et on ose leur objecter des bagatelles! Or, cest l&#224; le d&#233;faut de la cuirasse. On demande &#224; laccus&#233;: O&#249; avez-vous pris l&#233;toffe pour votre sachet, qui vous la cousu?  Je lai cousu moi-m&#234;me.  Mais do&#249; vient la toile? Laccus&#233; soffense d&#233;j&#224;, il consid&#232;re ceci comme un d&#233;tail presque blessant pour lui, et le croiriez-vous il est de bonne foi! Ils sont tous pareils. Je lai taill&#233;e dans ma chemise.  Cest parfait. Ainsi, nous trouverons demain dans votre linge cette chemise avec un morceau d&#233;chir&#233;. Vous pensez bien, messieurs les jur&#233;s, que si nous avions trouv&#233; cette chemise (et comment ne pas la trouver dans sa malle ou sa commode, sil a dit vrai), cela constituerait d&#233;j&#224; un fait tangible en faveur de lexactitude de ses d&#233;clarations! Mais il ne sen rend pas compte. Je ne me souviens pas, il se peut que je laie taill&#233;e dans un bonnet de ma logeuse.  Quel bonnet?  Je lai pris chez elle, il tra&#238;nait, une vieillerie en calicot.  Et vous en &#234;tes bien s&#251;r?  Non, pas bien s&#251;r Et de nouveau il se f&#226;che: pourtant, comment ne pas se rappeler pareil d&#233;tail? Il est pr&#233;cis&#233;ment de ceux dont on se souvient m&#234;me aux moments les plus terribles, m&#234;me lorsquon vous m&#232;ne au supplice. Le condamn&#233; oubliera tout, mais un toit vert aper&#231;u en route ou un choucas sur une croix lui reviendront &#224; la m&#233;moire. En cousant son amulette, il se cachait des gens de la maison, il devrait se rappeler cette peur humiliante d&#234;tre surpris, laiguille &#224; la main, et comment, &#224; la premi&#232;re alerte, il courut derri&#232;re la s&#233;paration (il y en a une dans sa chambre) Mais, messieurs les jur&#233;s, pourquoi vous communiquer tous ces d&#233;tails? sexclama Hippolyte Kirillovitch. Cest parce que laccus&#233; maintient obstin&#233;ment jusqu&#224; aujourdhui cette version absurde! Durant ces deux mois, depuis cette nuit fatale, il na rien expliqu&#233; ni ajout&#233; un fait probant &#224; ses pr&#233;c&#233;dentes d&#233;clarations fantastiques. Ce sont l&#224; des bagatelles, dit-il, et vous devez croire &#224; ma parole dhonneur! Oh! nous serions heureux de croire, nous le d&#233;sirons ardemment, f&#251;t-ce m&#234;me sur lhonneur! Sommes-nous des chacals, alt&#233;r&#233;s de sang humain? Indiquez-nous un seul fait en faveur de laccus&#233;, et nous nous r&#233;jouirons, mais un fait tangible, r&#233;el, et non les d&#233;ductions de son fr&#232;re, fond&#233;es sur lexpression de son visage, ou lhypoth&#232;se quen se frappant la poitrine dans lobscurit&#233; il devait n&#233;cessairement d&#233;signer le sachet. Nous nous r&#233;jouirons de ce fait nouveau, nous serons les premiers &#224; abandonner laccusation. Maintenant, la justice r&#233;clame, et nous accusons, sans rien retrancher &#224; nos conclusions.


Puis, Hippolyte Kirillovitch en vint &#224; la p&#233;roraison. Il avait la fi&#232;vre; dune voix vibrante il &#233;voqua le sang vers&#233;, le p&#232;re tu&#233; par son fils dans la vile intention de le voler. Il insista sur la concordance tragique et flagrante des faits.


Et quoi que puisse vous dire le d&#233;fenseur c&#233;l&#232;bre de laccus&#233;, malgr&#233; l&#233;loquence path&#233;tique qui fera appel &#224; votre sensibilit&#233;, noubliez pas que vous &#234;tes dans le sanctuaire de la justice. Souvenez-vous que vous &#234;tes les d&#233;fenseurs du droit, le rempart de notre sainte Russie, des principes, de la famille, de tout ce qui lui est sacr&#233;. Oui, vous repr&#233;sentez la Russie en ce moment, et ce nest pas seulement dans cette enceinte que retentira votre verdict; toute la Russie vous &#233;coute, vous ses soutiens et ses juges, et sera r&#233;confort&#233;e ou constern&#233;e par la sentence que vous allez rendre. Ne trompez pas son attente, notre fatale tro&#239;ka court &#224; toute bride, peut-&#234;tre &#224; lab&#238;me. Depuis longtemps, beaucoup de Russes l&#232;vent les bras, voudraient arr&#234;ter cette course insens&#233;e. Et si les autres peuples s&#233;cartent encore de la tro&#239;ka emport&#233;e, ce nest peut-&#234;tre pas par respect, comme simaginait le po&#232;te; cest peut-&#234;tre par horreur, par d&#233;go&#251;t, notez-le bien. Encore est-ce heureux quils s&#233;cartent; ils pourraient bien dresser un mur solide devant ce fant&#244;me et mettre eux-m&#234;mes un frein au d&#233;cha&#238;nement de notre licence, pour se pr&#233;server, eux et la civilisation. Ces voix dalarme commencent &#224; retentir en Europe, nous les avons d&#233;j&#224; entendues. Gardez-vous de les tenter, dalimenter leur haine croissante par un verdict qui absoudrait le parricide!


Bref, Hippolyte Kirillovitch, qui s&#233;tait emball&#233;, termina dune fa&#231;on path&#233;tique et produisit un grand effet. Il se h&#226;ta de sortir et faillit s&#233;vanouir dans la pi&#232;ce voisine. Le public napplaudit pas, mais les gens s&#233;rieux &#233;taient satisfaits. Les dames le furent moins; pourtant son &#233;loquence leur plut aussi, dautant plus quelles nen redoutaient pas les cons&#233;quences et comptaient beaucoup sur F&#233;tioukovitch: Il va enfin prendre la parole et, pour s&#251;r, triompher! Mitia attirait les regards; durant le r&#233;quisitoire, il &#233;tait rest&#233; silencieux, les dents serr&#233;es, les yeux baiss&#233;s. De temps &#224; autre, il relevait la t&#234;te et pr&#234;tait loreille, surtout lorsquil fut question de Grouchegnka. Quand le procureur cita lopinion de Rakitine sur elle, Mitia eut un sourire d&#233;daigneux et prof&#233;ra assez distinctement: Bernards! Lorsque Hippolyte Kirillovitch raconta comment il lavait harcel&#233; lors de linterrogatoire &#224; Mokro&#239;&#233;, Mitia leva la t&#234;te, &#233;couta avec une intense curiosit&#233;. &#192; un moment donn&#233;, il parut vouloir se lever, crier quelque chose, mais se contint et se contenta de hausser d&#233;daigneusement les &#233;paules. Les exploits du procureur &#224; Mokro&#239;&#233; d&#233;fray&#232;rent par la suite les conversations, et lon se moqua dHippolyte Kirillovitch: Il na pu semp&#234;cher de se mettre en valeur. Laudience fut suspendue pour un quart dheure, vingt minutes. Jai not&#233; certains propos tenus parmi le public:


Un discours s&#233;rieux! d&#233;clara, en fron&#231;ant les sourcils, un monsieur dans un groupe.


Un peu trop de psychologie, dit une autre voix.


Mais tout cela est rigoureusement vrai.


Oui, il est pass&#233; ma&#238;tre.


Il a dress&#233; le bilan.


Nous aussi, nous avons eu notre compte, ajouta une troisi&#232;me voix; au d&#233;but, vous vous rappelez, quand il a dit que nous ressemblions tous &#224; Fiodor Pavlovitch.


Et &#224; la fin aussi. Mais il a menti.


Il sest un peu emball&#233;!


Cest injuste.


Mais non, cest adroit. Il a attendu longtemps son heure, il a parl&#233; enfin, h&#233;! h&#233;!


Que va dire le d&#233;fenseur?


Dans un autre groupe:


Il a eu tort de sattaquer &#224; lavocat: faisant appel &#224; la sensibilit&#233;, vous souvenez-vous?


Oui, il a fait une gaffe.


Il est all&#233; trop loin.


Un nerveux, nest-ce pas!


Nous sommes l&#224;, &#224; rire, mais comment se sent laccus&#233;?


Oui, comment se sent Mitia?


Que va dire le d&#233;fenseur?


Dans un troisi&#232;me groupe:


Qui est cette dame ob&#232;se, avec une lorgnette, assise tout au bout?


Cest la femme divorc&#233;e dun g&#233;n&#233;ral, je la connais.


Cest pour &#231;a quelle a une lorgnette.


Un vieux trumeau.


Mais non, elle a du chien.


Deux places plus loin il y a une petite blonde, celle-ci est mieux.


On a adroitement proc&#233;d&#233; &#224; Mokro&#239;&#233;, h&#233;!


Assur&#233;ment. Il est revenu l&#224;-dessus. Comme sil nen avait pas assez parl&#233; en soci&#233;t&#233;!


Il na pas pu se retenir. Lamour-propre, nest-ce pas?


Un m&#233;connu, h&#233;! h&#233;!


Et susceptible. Beaucoup de rh&#233;torique, de grandes phrases.


Oui, et remarquez quil veut faire peur. Vous vous rappelez la tro&#239;ka? Ailleurs on a Hamlet, et nous navons encore que des Karamazov! Ce nest pas mal.


Cest une avance aux lib&#233;raux. Il a peur.


Il a peur aussi de lavocat.


Oui, que va dire M. F&#233;tioukovitch?


Quoi quon dise, il naura pas raison de nos moujiks.


Vous croyez?


Dans un quatri&#232;me groupe:


La tirade sur la tro&#239;ka &#233;tait bien envoy&#233;e.


Et il a eu raison de dire que les peuples nattendraient pas.


Comment &#231;a?


La semaine derni&#232;re, un membre du Parlement anglais a interpell&#233; le minist&#232;re, au sujet des nihilistes. Ne serait-il pas temps, a-t-il demand&#233;, de nous occuper de cette nation barbare, pour nous instruire? Cest &#224; lui quHippolyte &#224; fait allusion, je le sais. Il en a parl&#233; la semaine derni&#232;re.


Ils nont pas le bras assez long.


Pourquoi pas assez long?


Nous navons qu&#224; fermer Cronstadt et &#224; ne pas leur donner de bl&#233;. O&#249; le prendront-ils?


Il y en a maintenant en Am&#233;rique.


Jamais de la vie.


Mais la sonnette se fit entendre, chacun se pr&#233;cipita &#224; sa place. F&#233;tioukovitch prit la parole.



X. La plaidoirie.

Une arme &#224; deux tranchants.


Tout se tut aux premiers mots du c&#233;l&#232;bre avocat, la salle enti&#232;re avait les yeux sur lui. Il d&#233;buta avec une simplicit&#233; persuasive, mais sans la moindre suffisance. Aucune pr&#233;tention &#224; l&#233;loquence et au path&#233;tique. On e&#251;t dit un homme causant dans lintimit&#233; dun cercle sympathique. Il avait une belle voix, forte, agr&#233;able, o&#249; r&#233;sonnaient des notes sinc&#232;res, ing&#233;nues. Mais chacun sentit aussit&#244;t que lorateur pouvait s&#233;lever au v&#233;ritable path&#233;tique, et frapper les c&#339;urs avec une force inconnue. Il sexprimait peut-&#234;tre moins correctement quHippolyte Kirillovitch mais sans longues phrases et avec plus de pr&#233;cision. Une chose d&#233;plut aux dames: il se courbait, surtout au d&#233;but, non pas pour saluer, mais comme pour s&#233;lancer vers son auditoire, son long dos semblait pourvu dune charni&#232;re en son milieu, et capable de former presque un angle droit. Au d&#233;but, il parla comme &#224; b&#226;tons rompus, sans syst&#232;me, choisissant les faits au hasard, pour en former finalement un tout complet. On aurait pu diviser son discours en deux parties, la premi&#232;re constituant une critique, une r&#233;futation de laccusation parfois mordante et sarcastique. Mais dans la seconde, il changea de ton et de proc&#233;d&#233;s, s&#233;leva soudain jusquau path&#233;tique! La salle semblait sy attendre et fr&#233;mit denthousiasme. Il aborda directement laffaire, en d&#233;clarant que, bien que son activit&#233; se d&#233;roul&#226;t &#224; P&#233;tersbourg, il se rendait souvent en province pour y d&#233;fendre des accus&#233;s dont linnocence lui paraissait certaine ou probable. Cest ce qui mest arriv&#233; cette fois-ci, expliqua-t-il. Rien quen lisant les journaux, javais d&#232;s le d&#233;but remarqu&#233; une circonstance frappante en faveur de laccus&#233;. Un fait assez fr&#233;quent dans la pratique judiciaire, mais quon na jamais, je crois, observ&#233; &#224; un tel degr&#233;, avec des particularit&#233;s aussi caract&#233;ristiques, avait &#233;veill&#233; mon attention. Je ne devrais le mentionner que dans ma p&#233;roraison, mais je formulerai ma pens&#233;e d&#232;s le d&#233;but, ayant la faiblesse daborder le sujet directement, sans masquer les effets ni m&#233;nager les impressions; cest peut-&#234;tre imprudent de ma part, mais en tout cas sinc&#232;re. Voici donc comment se formule cette pens&#233;e: une concordance accablante contre laccus&#233;, de charges dont aucune ne soutient la critique, si on lexamine isol&#233;ment. Les bruits et les journaux mavaient confirm&#233; toujours davantage dans cette id&#233;e, lorsque je re&#231;us tout &#224; coup des parents de laccus&#233; la proposition de le d&#233;fendre. Jacceptai avec empressement et achevai de me convaincre sur place. Cest afin de d&#233;truire cette funeste concordance des charges, de d&#233;montrer linanit&#233; de chacune delles consid&#233;r&#233;e isol&#233;ment que jai accept&#233; de plaider cette cause.


Apr&#232;s cet exorde le d&#233;fenseur poursuivit:


Messieurs les jur&#233;s, je suis ici un homme nouveau, accessible &#224; toutes les impressions, d&#233;nu&#233; de parti pris. Laccus&#233;, de caract&#232;re violent, aux passions effr&#233;n&#233;es, ne ma pas offens&#233; auparavant, comme de nombreuses personnes dans cette ville, ce qui explique bien des pr&#233;ventions contre lui. Certes, je conviens que lopinion publique est indign&#233;e, &#224; juste titre. Linculp&#233; est violent, incorrigible; n&#233;anmoins il &#233;tait re&#231;u partout; on lui faisait m&#234;me f&#234;te dans la famille de mon &#233;minent contradicteur. (Nota bene. Il y eut ici, dans le public, quelques rires, dailleurs vite r&#233;prim&#233;s. Chacun savait que le procureur nadmettait Mitia chez lui que pour complaire &#224; sa femme, personne des plus respectables mais fantasque et aimant parfois tenir t&#234;te &#224; son mari, surtout dans les d&#233;tails; du reste, Mitia y allait plut&#244;t rarement.) N&#233;anmoins, jose admettre, poursuivit le d&#233;fenseur, que m&#234;me un esprit aussi ind&#233;pendant et un caract&#232;re aussi juste que mon contradicteur a pu concevoir contre mon client une certaine pr&#233;vention erron&#233;e. Oh! cest bien naturel, le malheureux ne la que trop m&#233;rit&#233;. Le sens moral, et surtout le sens esth&#233;tique, sont parfois inexorables. Certes, l&#233;loquent r&#233;quisitoire nous a pr&#233;sent&#233; une rigoureuse analyse du caract&#232;re et des actes de laccus&#233;, du point de vue strictement critique; il t&#233;moigne dune profondeur psychologique, quant &#224; lessence de laffaire, qui naurait pu &#234;tre atteinte si mon honorable contradicteur avait nourri un parti pris quelconque contre la personnalit&#233; du pr&#233;venu. Mais il y a des choses plus funestes, en pareil cas, quun parti pris dhostilit&#233;. Cest, par exemple, lorsque nous sommes obs&#233;d&#233;s par un besoin de cr&#233;ation artistique, dinvention romanesque, surtout avec les riches dons psychologiques qui sont notre apanage. Encore &#224; P&#233;tersbourg, on mavait pr&#233;venu, et dailleurs je le savais moi-m&#234;me, que jaurais ici comme adversaire un psychologue profond et subtil depuis longtemps connu comme tel dans le monde judiciaire. Mais la psychologie, messieurs, tout en &#233;tant une science remarquable, ressemble &#224; une arme &#224; deux tranchants. En voici un exemple pris au hasard dans le r&#233;quisitoire. Laccus&#233;, la nuit, dans le jardin, en senfuyant, escalade la palissade, terrasse dun coup de pilon le domestique Grigori qui la empoign&#233; par la jambe. Aussit&#244;t apr&#232;s, il saute &#224; terre, sempresse cinq minutes aupr&#232;s de sa victime pour savoir sil la tu&#233;e ou non. Laccusateur ne veut pour rien au monde croire &#224; la sinc&#233;rit&#233; de laccus&#233; affirmant avoir agi dans un sentiment de piti&#233;. Une telle sensibilit&#233; est-elle possible dans un pareil moment? Ce nest pas naturel, il a voulu pr&#233;cis&#233;ment sassurer si lunique t&#233;moin de son crime vivait encore, prouvant ainsi quil lavait commis, car il ne pouvait sauter dans le jardin pour une autre raison. Voil&#224; de la psychologie; appliquons-la &#224; notre tour &#224; laffaire, mais par lautre bout, et ce sera tout aussi vraisemblable. Lassassin saute &#224; terre par prudence pour sassurer si le t&#233;moin vit encore, pourtant il vient de laisser dans le cabinet de son p&#232;re, dapr&#232;s le t&#233;moignage de laccusateur lui-m&#234;me, une preuve accablante, lenveloppe d&#233;chir&#233;e dont la suscription indiquait quelle contenait trois mille roubles. Sil avait emport&#233; lenveloppe, personne au monde naurait su lexistence de cet argent, et par cons&#233;quent le vol commis par laccus&#233;. Ce sont les propres termes de laccusation. Admettons la chose; voil&#224; bien la subtilit&#233; de la psychologie, qui nous attribue dans telles circonstances la f&#233;rocit&#233; et la vigilance de laigle, et linstant dapr&#232;s la timidit&#233; et laveuglement de la taupe! Mais si nous poussons la cruaut&#233; et le calcul jusqu&#224; redescendre, uniquement pour voir si le t&#233;moin de notre crime vit encore, pourquoi nous empresser cinq minutes aupr&#232;s de cette nouvelle victime, au risque dattirer de nouveaux t&#233;moins? Pourquoi &#233;tancher avec notre mouchoir le sang qui coule de la blessure, pour que ce mouchoir serve ensuite de pi&#232;ce &#224; conviction? Dans ce cas, ne&#251;t-il pas mieux valu achever &#224; coups de pilon ce t&#233;moin g&#234;nant? En m&#234;me temps, mon client laisse sur place un autre t&#233;moin, le pilon dont il sest empar&#233; chez deux femmes qui peuvent toujours le reconna&#238;tre, attester quil la pris chez elles. Et il ne la pas laiss&#233; tomber dans lall&#233;e, oubli&#233; par distraction, dans son affolement; non, nous avons rejet&#233; notre arme, retrouv&#233;e &#224; quinze pas de la place o&#249; fut terrass&#233; Grigori. Pourquoi agir ainsi? demandera-t-on. Cest le remords davoir tu&#233; le vieux domestique, cest lui qui nous a fait rejeter avec une mal&#233;diction linstrument fatal; il ny a pas dautre explication. Si mon client pouvait &#233;prouver du regret de ce meurtre, cest certainement parce quil &#233;tait innocent de celui de son p&#232;re. Loin de sapprocher de la victime par compassion, un parricide naurait song&#233; qu&#224; sauver sa peau; au lieu de sempresser autour de lui, il aurait achev&#233; de lui fracasser le cr&#226;ne. La piti&#233; et les bons sentiments supposent au pr&#233;alable une conscience pure.


Voil&#224;, messieurs les jur&#233;s, une autre sorte de psychologie. Cest &#224; dessein que je recours moi-m&#234;me &#224; cette science pour d&#233;montrer clairement quon peut en tirer nimporte quoi. Tout d&#233;pend de celui qui op&#232;re. Laissez-moi vous parler des exc&#232;s de la psychologie, messieurs les jur&#233;s, et de labus quon en fait.


Ici on entendit de nouveau dans le public des rires approbateurs. Mais je ne reproduirai pas en entier la plaidoirie, me bornant &#224; en citer les passages essentiels.



XI. Ni argent, ni vol

Il y eut un passage de la plaidoirie qui surprit tout le monde, ce fut la n&#233;gation formelle de lexistence de ces trois mille roubles fatals, et, par cons&#233;quent, de la possibilit&#233; dun vol.


Messieurs les jur&#233;s, ce qui frappe dans cette affaire tout esprit non pr&#233;venu, cest une particularit&#233; des plus caract&#233;ristiques: laccusation de vol, et en m&#234;me temps limpossibilit&#233; compl&#232;te dindiquer mat&#233;riellement ce qui a &#233;t&#233; vol&#233;. On pr&#233;tend que trois mille roubles ont disparu, mais personne ne sait sils ont exist&#233; r&#233;ellement. Jugez-en. Dabord, comment avons-nous appris lexistence de ces trois mille roubles, et qui les a vus? Le seul domestique Smerdiakov, qui a d&#233;clar&#233; quils se trouvaient dans une enveloppe avec suscription. Il en a parl&#233; avant le drame &#224; laccus&#233; et &#224; son fr&#232;re, Ivan Fiodorovitch; Mme Svi&#233;tlov en fut aussi inform&#233;e. Mais ces trois personnes nont pas vu largent et une question se pose; si vraiment il a exist&#233; et que Smerdiakov lait vu, quand la-t-il vu pour la derni&#232;re fois? Et si son ma&#238;tre avait retir&#233; cet argent du lit pour le remettre dans la cassette sans le lui dire? Notez que, dapr&#232;s Smerdiakov, il &#233;tait cach&#233; sous le matelas; laccus&#233; a d&#251; len arracher; or, le lit &#233;tait intact, le proc&#232;s-verbal en fait foi. Comment cela se fait-il, et surtout, pourquoi les draps fins mis expr&#232;s ce soir-l&#224; nont-ils pas &#233;t&#233; tach&#233;s par les mains sanglantes de laccus&#233;? Mais, dira-t-on, et lenveloppe sur le plancher? Il vaut la peine den parler. Tout &#224; lheure, jai &#233;t&#233; un peu surpris dentendre l&#233;minent accusateur lui-m&#234;me dire &#224; ce sujet, lorsquil signalait labsurdit&#233; de lhypoth&#232;se que Smerdiakov f&#251;t lassassin: Sans cette enveloppe, si elle n&#233;tait pas rest&#233;e &#224; terre comme une preuve et que le voleur le&#251;t emport&#233;e, personne au monde naurait connu son existence et son contenu et, par cons&#233;quent, le vol commis par laccus&#233;. Ainsi, et de laveu m&#234;me de laccusation, cest uniquement ce chiffon de papier d&#233;chir&#233;, muni dune suscription, qui a servi &#224; inculper laccus&#233; de vol; sinon, personne naurait su quil y avait eu vol, et, peut-&#234;tre, que largent existait. Or, le seul fait que ce chiffon tra&#238;nait sur le plancher suffit-il &#224; prouver quil contenait de largent et quon la vol&#233;? Mais, objecte-t-on, Smerdiakov la vu dans lenveloppe. Quand la-t-il vu pour la derni&#232;re fois? Voil&#224; ce que je demande. Jai caus&#233; avec Smerdiakov, il ma dit lavoir vu deux jours avant le drame! Mais pourquoi ne pas supposer, par exemple, que le vieux Fiodor Pavlovitch, enferm&#233; chez lui dans lattente fi&#233;vreuse de sa bien-aim&#233;e, aurait, par d&#233;s&#339;uvrement, sorti et d&#233;cachet&#233; lenveloppe? Elle ne me croira peut-&#234;tre pas; mais, quand je lui montrerai une liasse de trente billets, &#231;a fera plus deffet, leau lui viendra &#224; la bouche. Et il d&#233;chire lenveloppe, en retire largent et la jette &#224; terre, sans craindre naturellement de se compromettre. Messieurs les jur&#233;s, cette hypoth&#232;se nen vaut-elle pas une autre? Quy a-t-il l&#224; dimpossible? Mais dans ce cas laccusation de vol tombe delle-m&#234;me; pas dargent, pas de vol. On pr&#233;tend que lenveloppe trouv&#233;e &#224; terre prouve lexistence de largent; ne puis-je pas soutenir le contraire et dire quelle tra&#238;nait vide sur le plancher pr&#233;cis&#233;ment parce que cet argent en avait &#233;t&#233; retir&#233; au pr&#233;alable par le ma&#238;tre lui-m&#234;me? Mais dans ce cas, o&#249; est pass&#233; largent, on ne la pas retrouv&#233; lors de la perquisition? Dabord on en a retrouv&#233; une partie dans sa cassette, puis il a pu le retirer le matin ou m&#234;me la veille, en disposer, lenvoyer, changer enfin compl&#232;tement did&#233;e, sans juger n&#233;cessaire den faire part &#224; Smerdiakov. Or, si cette hypoth&#232;se est tant soit peu vraisemblable, comment peut-on inculper si cat&#233;goriquement laccus&#233; dassassinat suivi de vol, et affirmer quil y a eu vol? Nous entrons ainsi dans le domaine du roman. Pour soutenir quune chose a &#233;t&#233; d&#233;rob&#233;e, il faut d&#233;signer cette chose ou tout au moins prouver irr&#233;futablement quelle a exist&#233;. Or, personne ne la m&#234;me vue. R&#233;cemment, &#224; P&#233;tersbourg, un jeune marchand ambulant de dix-huit ans entra en plein jour dans la boutique dun changeur quil tua &#224; coups de hache avec une audace extraordinaire, emportant quinze cents roubles. Il fut arr&#234;t&#233; cinq heures apr&#232;s; on retrouva sur lui la somme enti&#232;re moins quinze roubles d&#233;j&#224; d&#233;pens&#233;s. En outre, le commis de la victime, qui s&#233;tait absent&#233;, indiqua &#224; la police non seulement le montant du vol, mais la valeur et le nombre des billets et des pi&#232;ces dor dont se composait la somme. Le tout fut retrouv&#233; en possession de lassassin, qui fit dailleurs des aveux complets. Voil&#224;, messieurs les jur&#233;s, ce que jappelle une preuve! Largent est l&#224;, on peut le toucher, impossible de nier son existence. En est-il de m&#234;me dans laffaire qui nous occupe? Pourtant le sort dun homme est en jeu. Soit, dira-t-on; mais il a fait la f&#234;te cette m&#234;me nuit, et prodigu&#233; largent; on a trouv&#233; sur lui quinze cents roubles; do&#249; viennent-ils? Mais, pr&#233;cis&#233;ment, le fait quon na retrouv&#233; que quinze cents roubles, la moiti&#233; de la somme, prouve que cet argent ne provenait peut-&#234;tre nullement de lenveloppe. En calculant rigoureusement le temps, linstruction a &#233;tabli que laccus&#233;, apr&#232;s avoir vu les servantes, sest rendu tout droit chez Mr Perkhotine, puis nest pas rest&#233; seul un instant; il na donc pas pu cacher en ville la moiti&#233; des trois mille roubles. Laccusation suppose que largent est cach&#233; quelque part au village de Mokro&#239;&#233;; pourquoi pas dans les caves du ch&#226;teau dUdolphe? [[197]: #_ftnref197Les Myst&#232;res dUdolphe, roman de Mrs Ann Radcliffe  1794 -, eurent, ainsi que les autres romans terrifiants de cet auteur, un succ&#232;s consid&#233;rable qui se maintint longtemps dans toute lEurope.] Nest-ce pas une supposition fantasque et romanesque? Et remarquez-le, messieurs les jur&#233;s, il suffit d&#233;carter cette hypoth&#232;se pour que laccusation de vol s&#233;croule, car que sont devenus ces quinze cents roubles? Par quel prodige ont-ils pu dispara&#238;tre, sil est d&#233;montr&#233; que laccus&#233; nest all&#233; nulle part? Et cest avec de semblables romans que nous sommes pr&#234;ts &#224; briser une vie humaine? Cependant, dira-t-on, il na pas su expliquer la provenance de largent trouv&#233; sur lui; dailleurs, chacun sait quil nen avait pas auparavant. Mais qui le savait? Laccus&#233; a expliqu&#233; clairement do&#249; venait largent, et selon moi, messieurs les jur&#233;s, cette explication est des plus vraisemblables et concorde tout &#224; fait avec le caract&#232;re de laccus&#233;. Laccusation tient &#224; son propre roman: un homme de volont&#233; faible, qui a accept&#233; trois mille roubles de sa fianc&#233;e dans des conditions humiliantes, na pu, dit-on, en pr&#233;lever la moiti&#233; et la garder dans un sachet; au contraire, dans laffirmative, il laurait d&#233;cousu tous les deux jours pour y prendre cent roubles, et il ne serait rien rest&#233; au bout dun mois. Vous vous en souvenez, tout ceci a &#233;t&#233; d&#233;clar&#233; dun ton qui ne souffrait pas dobjection. Mais si les choses s&#233;taient pass&#233;es autrement, et que vous ayez cr&#233;&#233; un autre personnage? Cest bien ce qui est arriv&#233;. On objectera peut-&#234;tre: Des t&#233;moins attestent quil a dissip&#233; en une fois, au village de Mokro&#239;&#233;, les trois mille roubles pr&#234;t&#233;s par Mlle Verkhovtsev; par cons&#233;quent, il na pu en pr&#233;lever la moiti&#233;. Mais qui sont ces t&#233;moins? On a d&#233;j&#224; vu le cr&#233;dit quon peut leur donner. De plus, un g&#226;teau dans la main dautrui para&#238;t toujours plus grand quil nest en r&#233;alit&#233;. Aucun de ces t&#233;moins na compt&#233; les billets, ils les ont tous &#233;valu&#233;s &#224; vue d&#339;il. Le t&#233;moin Maximov a bien d&#233;clar&#233; que laccus&#233; avait vingt mille roubles. Vous voyez, messieurs les jur&#233;s, comme la psychologie est &#224; double fin; permettez-moi dappliquer ici la contrepartie, nous verrons ce qui en r&#233;sultera.


Un mois avant le drame, trois mille roubles ont &#233;t&#233; confi&#233;s &#224; laccus&#233; par Mlle Verkhovtsev, pour les envoyer par la poste, mais on peut se demander si cest dans des conditions aussi humiliantes quon la proclam&#233; tout &#224; lheure. La premi&#232;re d&#233;position de Mlle Verkhovtsev &#224; ce sujet &#233;tait bien diff&#233;rente; la seconde respirait la col&#232;re, la vengeance, une haine longtemps dissimul&#233;e. Mais le seul fait que le t&#233;moin na pas dit la v&#233;rit&#233; lors de sa premi&#232;re version nous donne le droit de conclure quil en a &#233;t&#233; de m&#234;me dans la seconde. Laccusation a respect&#233; ce roman, jimiterai sa r&#233;serve. Toutefois, je me permettrai dobserver que si une personne aussi honorable que Mlle Verkhovtsev se permet &#224; laudience de retourner tout &#224; coup sa d&#233;position, dans lintention &#233;vidente de perdre laccus&#233;, il est &#233;vident aussi que ses d&#233;clarations sont entach&#233;es de partialit&#233;. Nous d&#233;nierait-on le droit de conclure quune femme avide de vengeance a pu exag&#233;rer bien des choses? Notamment les conditions humiliantes dans lesquelles largent fut offert. Au contraire, cette offre dut &#234;tre faite dune mani&#232;re acceptable, surtout pour un homme aussi l&#233;ger que notre client, qui comptait dailleurs recevoir bient&#244;t de son p&#232;re les trois mille roubles dus pour r&#232;glement de comptes. C&#233;tait al&#233;atoire, mais sa l&#233;g&#232;ret&#233; m&#234;me le persuadait quil allait obtenir satisfaction et pourrait par cons&#233;quent sacquitter de sa dette envers Mlle Verkhovtsev. Mais laccusation repousse la version du sachet: Pareils sentiments sont incompatibles avec son caract&#232;re. Cependant, vous avez parl&#233; vous-m&#234;me des deux ab&#238;mes que Karamazov peut contempler &#224; la fois. En effet, sa nature &#224; double face est capable de sarr&#234;ter au milieu de la dissipation la plus effr&#233;n&#233;e, sil subit une autre influence. Cette autre influence, cest lamour, ce nouvel amour qui sest enflamm&#233; en lui comme la poudre, et pour lequel il faut de largent, plus encore que pour faire la f&#234;te avec cette m&#234;me bien-aim&#233;e. Quelle lui dise: Je suis &#224; toi, je ne veux pas de Fiodor Pavlovitch, il la saisira, il lemm&#232;nera au loin, &#224; condition den avoir les moyens. Ceci passe avant la f&#234;te. Karamazov ne peut-il sen rendre compte? Voil&#224; ce qui le tourmentait; quoi dinvraisemblable &#224; ce quil ait r&#233;serv&#233; cet argent, &#224; tout hasard? Mais le temps passe; Fiodor Pavlovitch ne donne pas &#224; laccus&#233; les trois mille roubles; au contraire, le bruit court quil les destine pr&#233;cis&#233;ment &#224; s&#233;duire sa bien-aim&#233;e. Si Fiodor Pavlovitch ne me donne rien, songe-t-il, je passerai pour un voleur aux yeux de Catherine Ivanovna. Ainsi na&#238;t lid&#233;e daller d&#233;poser devant Catherine Ivanovna ces quinze cents roubles quil continue &#224; porter sur lui, dans le sachet, en disant: Je suis un mis&#233;rable, mais non un voleur. Voil&#224; donc une double raison de conserver cet argent comme la prunelle de ses yeux, au lieu de d&#233;coudre le sachet et den pr&#233;lever un billet apr&#232;s lautre. Pourquoi refuser &#224; laccus&#233; le sentiment de lhonneur? Il existe en lui ce sentiment, mal compris peut-&#234;tre, souvent erron&#233;, soit, mais r&#233;el, pouss&#233; jusqu&#224; la passion, il la prouv&#233;. Mais la situation se complique, les tortures de la jalousie atteignent leur paroxysme, et ces deux questions, toujours les m&#234;mes, obs&#232;dent de plus en plus le cerveau enfi&#233;vr&#233; de mon client: Si je rembourse Catherine Ivanovna, avec quoi emm&#232;nerais-je Grouchegnka? Sil sest enivr&#233; durant tout ce mois, sil a fait des folies et du tapage dans les cabarets, cest peut-&#234;tre pr&#233;cis&#233;ment parce quil &#233;tait rempli damertume et quil navait pas la force de supporter cet &#233;tat de choses. Ces deux questions devinrent finalement si irritantes quelles le r&#233;duisirent au d&#233;sespoir. Il avait envoy&#233; son fr&#232;re cadet demander une derni&#232;re fois ces trois mille roubles &#224; son p&#232;re, mais, sans attendre la r&#233;ponse, il fit irruption chez le vieillard et le battit devant t&#233;moins. Apr&#232;s cela, il navait plus rien &#224; esp&#233;rer. Le soir m&#234;me, il se frappe la poitrine, pr&#233;cis&#233;ment &#224; la place de ce sachet, et jure &#224; son fr&#232;re quil a un moyen deffacer sa honte, mais quil la gardera, car il se sent incapable de recourir &#224; ce moyen, &#233;tant trop faible de caract&#232;re. Pourquoi laccusation refuse-t-elle de croire &#224; la d&#233;position dAlex&#233;i Karamazov, si sinc&#232;re, si spontan&#233;e, si plausible? Pourquoi, au contraire, imposer la version de largent cach&#233; dans une fissure, dans les caves du ch&#226;teau dUdolphe? Le soir m&#234;me de la conversation avec son fr&#232;re, laccus&#233; &#233;crit cette fatale lettre, base principale de linculpation de vol: Je demanderai de largent &#224; tout le monde, et si lon refuse de men donner, je tuerai mon p&#232;re et jen prendrai sous le matelas, dans lenveloppe ficel&#233;e dune faveur rose, d&#232;s quIvan sera parti. Sur ce, laccusation de sexclamer: Voil&#224; le programme complet de lassassinat; tout sest pass&#233; comme il lavait &#233;crit! Mais dabord, cest une lettre divrogne, &#233;crite sous lempire dune extr&#234;me irritation; ensuite, il ne parle de lenveloppe que dapr&#232;s Smerdiakov, sans lavoir vue lui-m&#234;me; troisi&#232;mement, bien que la lettre existe, comment prouver que les faits y correspondent? Laccus&#233; a-t-il trouv&#233; lenveloppe sous loreiller, contenait-elle m&#234;me de largent? Dailleurs, est-ce apr&#232;s largent que courait laccus&#233;? Non, il na pas couru comme un fou pour voler, mais seulement pour savoir o&#249; &#233;tait cette femme qui lui a fait perdre la t&#234;te; il na pas agi dapr&#232;s un plan pr&#233;m&#233;dit&#233;, mais &#224; limproviste, dans un acc&#232;s de jalousie furieuse! Oui, mais apr&#232;s le meurtre, il sest empar&#233; de largent. Finalement, a-t-il tu&#233;, oui ou non? Je repousse avec indignation laccusation de vol; elle nest possible que si lon indique exactement lobjet du vol, cest un axiome! Mais est-il d&#233;montr&#233; quil a tu&#233;, m&#234;me sans voler? Ne serait-ce pas aussi un roman?



XII. Il ny a pas eu assassinat

Noubliez pas, messieurs les jur&#233;s, quil sagit de la vie dun homme; la prudence simpose. Jusqu&#224; pr&#233;sent, laccusation h&#233;sitait &#224; admettre la pr&#233;m&#233;ditation; il a fallu pour la convaincre cette fatale lettre divrogne, pr&#233;sent&#233;e aujourdhui au tribunal. Tout sest pass&#233; comme il lavait &#233;crit. Mais, je le r&#233;p&#232;te, laccus&#233; na couru chez son p&#232;re que pour chercher son amie, pour savoir o&#249; elle &#233;tait. Cest un fait irr&#233;cusable. Sil lavait trouv&#233;e chez elle, loin dex&#233;cuter ses menaces, il ne serait all&#233; nulle part. Il est venu par hasard, &#224; limproviste, peut-&#234;tre sans se rappeler sa lettre. Mais il sest empar&#233; dun pilon, lequel, vous vous souvenez, a donn&#233; lieu &#224; des consid&#233;rations psychologiques. Pourtant, il me vient &#224; lesprit une id&#233;e bien simple: si ce pilon, au lieu de se trouver &#224; sa port&#233;e, avait &#233;t&#233; rang&#233; dans larmoire, laccus&#233;, ne le voyant pas, serait parti sans arme, les mains vides, et naurait peut-&#234;tre tu&#233; personne. Comment peut-on conclure de cet incident &#224; la pr&#233;m&#233;ditation? Oui, mais il a prof&#233;r&#233; dans les cabarets des menaces de mort contre son p&#232;re, et deux jours auparavant, le soir o&#249; fut &#233;crite cette lettre divrogne, il &#233;tait calme et se querella seulement avec un commis, c&#233;dant &#224; une habitude inv&#233;t&#233;r&#233;e. &#192; cela, je r&#233;pondrai que sil avait m&#233;dit&#233; un tel crime dapr&#232;s un plan arr&#234;t&#233;, il aurait s&#251;rement &#233;vit&#233; cette querelle et ne serait peut-&#234;tre pas venu au cabaret, car, en pareil cas, l&#226;me recherche le calme et lisolement, sefforce de se soustraire &#224; lattention: Oubliez-moi si vous pouvez et cela, non par calcul seulement, mais par instinct. Messieurs les jur&#233;s, la psychologie est une arme &#224; deux tranchants, et nous savons aussi nous en servir. Quant &#224; ces menaces vocif&#233;r&#233;es durant un mois dans les tavernes, on entend bien des enfants, bien des ivrognes en prof&#233;rer de semblables au cours de querelles, sans que les choses aillent plus loin. Et cette lettre fatale, nest-elle pas aussi le produit de livresse et de la col&#232;re, le cri du pochard qui menace de faire un malheur? Pourquoi pas? Pourquoi cette lettre est-elle fatale, au lieu d&#234;tre ridicule? Parce quon a trouv&#233; le p&#232;re de laccus&#233; assassin&#233;, parce quun t&#233;moin a vu dans le jardin laccus&#233; qui senfuyait, et a lui-m&#234;me &#233;t&#233; abattu par lui; par cons&#233;quent tout sest pass&#233; comme il lavait &#233;crit; voil&#224; pourquoi cette lettre nest pas ridicule, mais fatale. Dieu soit lou&#233;, nous voici arriv&#233;s au point critique. Puisquil &#233;tait dans le jardin, donc il a tu&#233;. Toute laccusation tient dans ces deux mots, puisque et donc. Et si ce donc n&#233;tait pas fond&#233;, malgr&#233; les apparences? Oh! je conviens que la concordance des faits, les co&#239;ncidences, sont assez &#233;loquentes. Pourtant, consid&#233;rez tous ces faits isol&#233;ment, sans vous laisser impressionner par leur ensemble; pourquoi, par exemple, laccusation refuse-t-elle absolument de croire &#224; la v&#233;racit&#233; de mon client, quand il d&#233;clare s&#234;tre &#233;loign&#233; de la fen&#234;tre de son p&#232;re? Rappelez-vous les sarcasmes &#224; ladresse de la d&#233;f&#233;rence et des sentiments pieux quaurait soudain &#233;prouv&#233;s lassassin. Et sil y avait eu vraiment ici quelque chose de semblable, un sentiment de pi&#233;t&#233;, sinon de d&#233;f&#233;rence? Sans doute, ma m&#232;re priait alors pour moi, a d&#233;clar&#233; linculp&#233; &#224; linstruction, et il sest enfui d&#232;s quil eut constat&#233; que Mme Svi&#233;tlov n&#233;tait pas chez son p&#232;re. Mais il ne pouvait pas le constater par la fen&#234;tre, nous objecte laccusation. Pourquoi pas? La fen&#234;tre sest ouverte aux signaux faits par mon client. Fiodor Pavlovitch a pu prononcer une parole, laisser &#233;chapper un cri, r&#233;v&#233;lant labsence de Mme Svi&#233;tlov. Pourquoi sen tenir absolument &#224; une hypoth&#232;se issue de notre imagination? En r&#233;alit&#233;, il y a mille possibilit&#233;s capables d&#233;chapper &#224; lobservation du romancier le plus subtil. Oui, mais Grigori a vu la porte ouverte; par cons&#233;quent, laccus&#233; est entr&#233; s&#251;rement dans la maison; il a donc tu&#233;. Quant &#224; cette porte, messieurs les jur&#233;s Voyez-vous, nous navons l&#224;-dessus que le seul t&#233;moignage dun individu qui se trouvait dailleurs dans un tel &#233;tat que Mais soit, la porte &#233;tait ouverte, admettons que les d&#233;n&#233;gations de laccus&#233; soient un mensonge, dict&#233; par un sentiment de d&#233;fense bien naturel; admettons quil ait p&#233;n&#233;tr&#233; dans la maison; alors pourquoi veut-on quil ait tu&#233;, sil est entr&#233;? Il a pu faire irruption, parcourir les chambres, il a pu bousculer son p&#232;re, le frapper m&#234;me, mais apr&#232;s avoir constat&#233; labsence de Mme Svi&#233;tlov, il sest enfui, heureux de ne pas lavoir trouv&#233;e et de s&#234;tre &#233;pargn&#233; un crime. Voil&#224; justement pourquoi, un moment apr&#232;s, il est redescendu vers Grigori, victime de sa fureur; cest parce quil &#233;tait susceptible d&#233;prouver un sentiment de piti&#233; et de compassion, quil avait &#233;chapp&#233; &#224; la tentation, parce quil ressentait la joie dun c&#339;ur pur. Avec une &#233;loquence saisissante, laccusation nous d&#233;peint l&#233;tat desprit de linculp&#233; au village de Mokro&#239;&#233;, quand lamour lui apparut de nouveau, lappelant &#224; une vie nouvelle, alors quil ne lui &#233;tait plus possible daimer, ayant derri&#232;re lui le cadavre sanglant de son p&#232;re, et en perspective le ch&#226;timent. Pourtant, le minist&#232;re public a admis lamour, en lexpliquant &#224; sa mani&#232;re: L&#233;bri&#233;t&#233;, le r&#233;pit dont b&#233;n&#233;ficiait le criminel, etc. Mais navez-vous pas cr&#233;&#233; un nouveau personnage, monsieur le procureur, je vous le demande &#224; nouveau? Mon client est-il grossier et sans c&#339;ur au point davoir pu, en un pareil moment, songer &#224; lamour et aux subterfuges de sa d&#233;fense, en ayant vraiment sur la conscience le sang de son p&#232;re? Non, mille fois non! Sit&#244;t apr&#232;s avoir d&#233;couvert quelle laime, lappelle, lui promet le bonheur, je suis persuad&#233; quil aurait &#233;prouv&#233; un besoin imp&#233;rieux de se suicider et quil se f&#251;t &#244;t&#233; la vie, sil avait eu derri&#232;re lui le cadavre de son p&#232;re. Oh! non, certes, il naurait pas oubli&#233; o&#249; se trouvaient ses pistolets! Je connais laccus&#233;; la brutale insensibilit&#233; quon lui attribue est incompatible avec son caract&#232;re. Il se serait tu&#233;, cest s&#251;r; il ne la pas fait pr&#233;cis&#233;ment parce que sa m&#232;re priait pour lui, et quil navait pas vers&#233; le sang de son p&#232;re. Durant cette nuit pass&#233;e &#224; Mokro&#239;&#233;, il sest tourment&#233; uniquement &#224; cause du vieillard abattu par lui, suppliant Dieu de le ranimer pour quil p&#251;t &#233;chapper &#224; la mort, et lui-m&#234;me au ch&#226;timent. Pourquoi ne pas admettre cette version? Quelle preuve d&#233;cisive avons-nous que laccus&#233; ment? Mais on va de nouveau nous opposer le cadavre de son p&#232;re; il sest enfui sans tuer, alors qui est lassassin?


Encore un coup, voici toute la logique de laccusation: qui a tu&#233;, sinon lui? Il ny a personne &#224; mettre &#224; sa place. Messieurs les jur&#233;s, cest bien cela? Est-il bien vrai quon ne trouve personne dautre? Laccusation a &#233;num&#233;r&#233; tous ceux qui &#233;taient ou sont venus dans la maison cette nuit-l&#224;. On a trouv&#233; cinq personnes. Trois dentre elles, jen conviens, sont enti&#232;rement hors de cause: la victime, le vieux Grigori et sa femme. Restent donc Karamazov et Smerdiakov. Mr le procureur s&#233;crie path&#233;tiquement que laccus&#233; ne d&#233;signe Smerdiakov quen d&#233;sespoir de cause, que sil y avait un sixi&#232;me personnage, ou m&#234;me son ombre, mon client, saisi de honte, sempresserait de le d&#233;noncer. Mais, messieurs les jur&#233;s, pourquoi ne pas faire le raisonnement inverse? Il y a deux individus en pr&#233;sence: laccus&#233; et Smerdiakov; ne puis-je pas dire quon naccuse mon client quen d&#233;sespoir de cause? Et cela uniquement parce quon a de parti pris exclu davance Smerdiakov de tout soup&#231;on. &#192; vrai dire, Smerdiakov nest d&#233;sign&#233; que par laccus&#233;, ses deux fr&#232;res et Mme Svi&#233;tlov. Mais il y a dautres t&#233;moignages: cest l&#233;motion confuse suscit&#233;e dans la soci&#233;t&#233; par un certain soup&#231;on; on per&#231;oit une vague rumeur, on sent une sorte dattente. Enfin, le rapprochement des faits, caract&#233;ristique m&#234;me dans son impr&#233;cision, en est une nouvelle preuve. Dabord cette crise d&#233;pilepsie survenue pr&#233;cis&#233;ment le jour du drame, crise que laccusation a d&#251; d&#233;fendre et justifier de son mieux. Puis ce brusque suicide de Smerdiakov la veille du jugement. Ensuite, la d&#233;position non moins inopin&#233;e, &#224; laudience, du fr&#232;re de laccus&#233;, qui avait cru jusqualors &#224; sa culpabilit&#233; et apporte tout &#224; coup de largent en d&#233;clarant que Smerdiakov est lassassin. Oh! je suis persuad&#233;, comme le parquet, quIvan Fiodorovitch est atteint de fi&#232;vre chaude, que sa d&#233;position a pu &#234;tre une tentative d&#233;sesp&#233;r&#233;e, con&#231;ue dans le d&#233;lire, pour sauver son fr&#232;re en chargeant le d&#233;funt. N&#233;anmoins, le nom de Smerdiakov a &#233;t&#233; prononc&#233;, on a de nouveau limpression dune &#233;nigme. On dirait, messieurs les jur&#233;s, quil y a ici quelque chose dinexprim&#233;, dinachev&#233;. Peut-&#234;tre la lumi&#232;re se fera-t-elle. Mais nanticipons pas. La Cour a d&#233;cid&#233; tout &#224; lheure de poursuivre les d&#233;bats. Je pourrais, en attendant, pr&#233;senter quelques observations au sujet de la caract&#233;ristique de Smerdiakov, trac&#233;e avec un talent si subtil par laccusation. Tout en ladmirant, je ne puis souscrire &#224; ses traits essentiels. Jai vu Smerdiakov, je lui ai parl&#233;, il ma produit une impression tout autre. Il &#233;tait faible de sant&#233;, certes, mais non de caract&#232;re; ce nest pas du tout l&#234;tre faible que simagine laccusation. Surtout je nai pas trouv&#233; en lui de timidit&#233;, cette timidit&#233; quon nous a d&#233;crite dune fa&#231;on si caract&#233;ristique. Nulle ing&#233;nuit&#233;, une extr&#234;me m&#233;fiance dissimul&#233;e sous les dehors de la na&#239;vet&#233;, un esprit capable de beaucoup m&#233;diter. Oh! cest par candeur que laccusation la jug&#233; faible desprit. Il ma produit une impression pr&#233;cise; je suis parti persuad&#233; davoir affaire &#224; un &#234;tre fonci&#232;rement m&#233;chant, d&#233;mesur&#233;ment ambitieux, vindicatif et envieux. Jai recueilli certains renseignements; il d&#233;testait son origine, il en avait honte et rappelait en grin&#231;ant des dents quil &#233;tait issu dune puante. Il se montrait irrespectueux envers le domestique Grigori et sa femme, qui avaient pris soin de lui dans son enfance. Maudissant la Russie, il sen moquait, r&#234;vait de partir pour la France, de devenir Fran&#231;ais. Il a souvent d&#233;clar&#233;, bien avant le crime, quil regrettait de ne pouvoir le faire faute de ressources. Je crois quil naimait que lui et sestimait singuli&#232;rement haut Un costume convenable, une chemise propre, des bottes bien cir&#233;es, constituaient pour lui toute la culture. Se croyant (il y a des faits &#224; lappui) le fils naturel de Fiodor Pavlovitch, il a pu prendre en haine sa situation par rapport aux enfants l&#233;gitimes de son ma&#238;tre; &#224; eux tous les droits, tout lh&#233;ritage, tandis quil nest quun cuisinier. Il ma racont&#233; quil avait mis largent dans lenveloppe avec Fiodor Pavlovitch. La destination de cette somme  gr&#226;ce &#224; laquelle il aurait pu faire son chemin  lui &#233;tait &#233;videmment odieuse. De plus, il a vu trois mille roubles en billets neufs (je le lui ai demand&#233; &#224; dessein). Ne montrez jamais &#224; un &#234;tre envieux et rempli damour-propre une grosse somme &#224; la fois; or, il voyait pour la premi&#232;re fois une telle somme dans la m&#234;me main. Cette liasse a pu laisser dans son imagination une impression morbide, sans autres cons&#233;quences au d&#233;but. Mon &#233;minent contradicteur a expos&#233; avec une subtilit&#233; remarquable toutes les hypoth&#232;ses pour et contre la possibilit&#233; dinculper Smerdiakov dassassinat, en insistant sur cette question: quel int&#233;r&#234;t avait-il &#224; simuler une crise? Oui, mais il na pas n&#233;cessairement simul&#233;, la crise a pu survenir tout naturellement et passer de m&#234;me, le malade revenir &#224; lui. Sans se r&#233;tablir, il aura repris connaissance, comme cela arrive chez les &#233;pileptiques. &#192; quel moment Smerdiakov a-t-il commis son crime? demande laccusation. Il est tr&#232;s facile de lindiquer. Il a pu revenir &#224; lui et se lever apr&#232;s avoir dormi profond&#233;ment (car les crises sont toujours suivies dun profond sommeil), juste au moment o&#249; le vieux Grigori ayant empoign&#233; par la jambe, sur la palissade, laccus&#233;, qui senfuyait, s&#233;cria: Parricide! Ce cri inaccoutum&#233;, dans le silence et les t&#233;n&#232;bres, a pu r&#233;veiller Smerdiakov, dont le sommeil &#233;tait peut-&#234;tre d&#233;j&#224; plus l&#233;ger. Il se l&#232;ve et va presque inconsciemment voir ce qui en est. Encore en proie &#224; lh&#233;b&#233;tude, son imagination sommeille, mais le voici dans le jardin, il sapproche des fen&#234;tres &#233;clair&#233;es, apprend la terrible nouvelle de la bouche de son ma&#238;tre, &#233;videmment heureux de sa pr&#233;sence. Celui-ci, effray&#233;, lui raconte tout en d&#233;tail, son imagination senflamme. Et dans son cerveau troubl&#233;, une id&#233;e prend corps, id&#233;e terrible, mais s&#233;duisante et dune logique irr&#233;futable: assassiner, semparer des trois mille roubles et tout rejeter ensuite sur le fils du ma&#238;tre. Qui soup&#231;onnera-t-on maintenant, qui peut-on accuser, sinon lui? Les preuves existent, il &#233;tait sur les lieux. La cupidit&#233; a pu le gagner, en m&#234;me temps que la conscience de limpunit&#233;. Oh! la tentation survient parfois en rafale, surtout chez des assassins qui ne se doutaient pas, une minute auparavant, quils voulaient tuer! Ainsi, Smerdiakov a pu entrer chez son ma&#238;tre et ex&#233;cuter son plan; avec quelle arme? Mais avec la premi&#232;re pierre quil aura ramass&#233;e dans le jardin. Pourquoi, dans quel dessein? Mais trois mille roubles, cest une fortune. Oh! je ne me contredis pas: largent a pu exister. Peut-&#234;tre m&#234;me Smerdiakov seul savait o&#249; le trouver chez son ma&#238;tre. Eh bien, et lenveloppe qui tra&#238;nait, d&#233;chir&#233;e, &#224; terre? Tout &#224; lheure, en &#233;coutant laccusation insinuer subtilement &#224; ce sujet que seul un voleur novice, tel que pr&#233;cis&#233;ment Karamazov, pouvait agir ainsi, tandis que Smerdiakov naurait jamais laiss&#233; une telle preuve contre lui, tout &#224; lheure, messieurs les jur&#233;s, jai reconnu soudain une argumentation des plus famili&#232;res. Figurez-vous que cette hypoth&#232;se sur la fa&#231;on dont Karamazov avait d&#251; proc&#233;der avec lenveloppe, je lavais d&#233;j&#224; entendue deux jours auparavant de Smerdiakov lui-m&#234;me, et cela &#224; ma grande surprise; il me paraissait, en effet, jouer la na&#239;vet&#233; et mimposer davance cette id&#233;e pour que jen tire la m&#234;me conclusion, comme sil me la soufflait. Na-t-il pas agi de m&#234;me &#224; linstruction et impos&#233; cette hypoth&#232;se &#224; l&#233;minent repr&#233;sentant du minist&#232;re public? Et la femme de Grigori, dira-t-on? Elle a entendu toute la nuit le malade g&#233;mir. Soit, mais cest l&#224; un argument bien fragile. Un jour une dame de ma connaissance se plaignit am&#232;rement davoir &#233;t&#233; r&#233;veill&#233;e toute la nuit par un roquet; pourtant, la pauvre b&#234;te, comme on lapprit, navait aboy&#233; que deux ou trois fois. Et cest naturel; une personne qui dort entend g&#233;mir, elle se r&#233;veille en maugr&#233;ant pour se rendormir aussit&#244;t. Deux heures apr&#232;s, nouveau g&#233;missement, nouveau r&#233;veil suivi de sommeil, et encore deux heures plus tard, trois fois en tout. Le matin, le dormeur se l&#232;ve en se plaignant davoir &#233;t&#233; r&#233;veill&#233; toute la nuit par des g&#233;missements continuels. Il doit n&#233;cessairement en avoir limpression; les intervalles de deux heures durant lesquels il a dormi lui &#233;chappent, seules les minutes de veille lui reviennent &#224; lesprit, il simagine quon la r&#233;veill&#233; toute la nuit. Mais pourquoi, sexclame laccusation, Smerdiakov na-t-il pas avou&#233; dans le billet &#233;crit avant de mourir? Sa conscience nest pas all&#233;e jusque-l&#224;. Permettez; la conscience, cest d&#233;j&#224; le repentir, peut-&#234;tre le suicid&#233; n&#233;prouvait-il pas de repentir, mais seulement du d&#233;sespoir. Ce sont deux choses tout &#224; fait diff&#233;rentes. Le d&#233;sespoir peut &#234;tre m&#233;chant et irr&#233;conciliable, et le suicid&#233;, au moment den finir, pouvait d&#233;tester plus que jamais ceux dont il avait &#233;t&#233; jaloux toute sa vie. Messieurs les jur&#233;s, prenez garde de commettre une erreur judiciaire! Quy a-t-il dinvraisemblable dans tout ce que je vous ai expos&#233;? Trouvez une erreur dans ma th&#232;se, trouvez-y une impossibilit&#233;, une absurdit&#233;! Mais si mes conjectures sont tant soit peu vraisemblables, soyez prudents. Je le jure par ce quil y a de plus sacr&#233;, je crois absolument &#224; la version du crime que je viens de vous pr&#233;senter. Ce qui me trouble surtout et me met hors de moi, cest la pens&#233;e que, parmi la masse de faits accumul&#233;s par laccusation contre le pr&#233;venu, il ny en a pas un seul tant soit peu exact et irr&#233;cusable. Oui, certes, lensemble est terrible; ce sang qui d&#233;goutte des mains, dont le linge est impr&#233;gn&#233;, cette nuit obscure o&#249; retentit le cri de parricide!, celui qui la pouss&#233; tombant, la t&#234;te fracass&#233;e, puis cette masse de paroles, de d&#233;positions, de gestes, de cris, oh! tout cela peut fausser une conviction, mais non pas la v&#244;tre, messieurs les jur&#233;s! Souvenez-vous quil vous a &#233;t&#233; donn&#233; un pouvoir illimit&#233; de lier et de d&#233;lier. Mais plus ce pouvoir est grand, plus lusage en est redoutable! Je maintiens absolument tout ce que je viens de dire; mais soit, je conviens pour un instant avec laccusation que mon malheureux client a souill&#233; ses mains du sang de son p&#232;re. Ce nest quune supposition, encore un coup, je ne doute pas une minute de son innocence; pourtant, &#233;coutez-moi, m&#234;me dans cette hypoth&#232;se, jai encore quelque chose &#224; vous dire, car je pressens dans vos c&#339;urs un violent combat Pardonnez-moi cette allusion, messieurs les jur&#233;s, je veux &#234;tre v&#233;ridique et sinc&#232;re jusquau bout. Soyons tous sinc&#232;res!


&#192; ce moment, le d&#233;fenseur fut interrompu par dassez vifs applaudissements. En effet, il pronon&#231;a les derni&#232;res paroles dune voix si &#233;mue que tout le monde sentit que peut-&#234;tre il avait vraiment quelque chose &#224; dire, et quelque chose de capital. Le pr&#233;sident mena&#231;a de faire &#233;vacuer la salle, si pareille manifestation se reproduisait. Il se tut, et F&#233;tioukovitch reprit sa plaidoirie dune voix p&#233;n&#233;tr&#233;e, tout &#224; fait chang&#233;e.



XIII. Un Sophiste [[198]: #_Toc107246523 Le mot &#224; mot est plus &#233;nergique: un adult&#232;re de la pens&#233;e. Tout comme le Karmazinov des Poss&#233;d&#233;s, F&#233;tioukovitch est une caricature des faux id&#233;alistes qui ont mal dig&#233;r&#233; Schiller.]

Ce nest pas seulement lensemble des faits qui accable mon client, messieurs les jur&#233;s, non, ce qui laccable, en r&#233;alit&#233;, cest le seul fait quon a trouv&#233; son p&#232;re assassin&#233;. Sil sagissait dun simple meurtre, &#233;tant donn&#233; le doute qui plane sur cette affaire, sur chacun des faits consid&#233;r&#233;s isol&#233;ment, vous &#233;carteriez laccusation, vous h&#233;siteriez tout au moins &#224; condamner un homme uniquement &#224; cause dune pr&#233;vention, h&#233;las! trop justifi&#233;e! Mais nous sommes en pr&#233;sence dun parricide. Cela en impose au point de fortifier la fragilit&#233; m&#234;me des chefs daccusation, dans lesprit le moins pr&#233;venu. Comment acquitter un tel accus&#233;? Sil &#233;tait coupable et quil &#233;chappe au ch&#226;timent? voil&#224; le sentiment instinctif de chacun. Oui, cest une chose terrible de verser le sang de son p&#232;re, le sang de celui qui vous a engendr&#233;, aim&#233;, le sang de celui qui a prodigu&#233; sa vie pour vous, qui sest afflig&#233; de vos maladies enfantines, qui a souffert pour que vous soyez heureux, et na v&#233;cu que de vos joies et de vos succ&#232;s! Oh! le meurtre dun tel p&#232;re, on ne peut m&#234;me pas limaginer! Messieurs les jur&#233;s, quest-ce quun p&#232;re v&#233;ritable, quelle majest&#233;, quelle id&#233;e grandiose rec&#232;le ce nom? Nous venons dindiquer en partie ce quil doit &#234;tre. Dans cette affaire si douloureuse, le d&#233;funt, Fiodor Pavlovitch Karamazov, navait rien dun p&#232;re, tel que notre c&#339;ur vient de le d&#233;finir. Car h&#233;las, certains p&#232;res sont de vraies calamit&#233;s. Examinons les choses de plus pr&#232;s: nous ne devons reculer devant rien, messieurs les jur&#233;s, vu la gravit&#233; de la d&#233;cision &#224; prendre. Nous devons surtout ne pas avoir peur maintenant, ni &#233;carter certaines id&#233;es, tels que des enfants ou des femmes craintives, suivant lheureuse expression de l&#233;minent repr&#233;sentant du minist&#232;re public. Au cours de son ardent r&#233;quisitoire, mon honorable adversaire sest exclam&#233; &#224; plusieurs reprises: Non, je nabandonnerai &#224; personne la d&#233;fense de linculp&#233;, je suis &#224; la fois son accusateur et son avocat. Pourtant, il a oubli&#233; de mentionner que si ce redoutable accus&#233; a gard&#233; vingt-trois ans une profonde reconnaissance pour une livre de noisettes, la seule g&#226;terie quil ait jamais eue dans la maison paternelle, inversement un tel homme devait se rappeler, durant ces vingt-trois ans, quil courait chez son p&#232;re nu-pieds, dans larri&#232;re-cour, la culotte retenue par un seul bouton, suivant lexpression dun homme de c&#339;ur, le Dr Herzenstube. Oh! messieurs les jur&#233;s, &#224; quoi bon regarder de pr&#232;s cette calamit&#233;, r&#233;p&#233;ter ce que tout le monde conna&#238;t! Quest-ce que mon client a trouv&#233; en arrivant chez son p&#232;re? Et pourquoi le repr&#233;senter comme un &#234;tre sans c&#339;ur, un &#233;go&#239;ste, un monstre? Il est imp&#233;tueux, il est sauvage, violent, voil&#224; pourquoi on le juge maintenant. Mais qui est responsable de sa destin&#233;e, &#224; qui la faute si, avec des penchants vertueux, un c&#339;ur sensible et reconnaissant, il a re&#231;u une &#233;ducation aussi monstrueuse? A-t-on d&#233;velopp&#233; sa raison, est-il instruit, quelquun lui a-t-il t&#233;moign&#233; un peu daffection dans son enfance? Mon client a grandi &#224; la gr&#226;ce de Dieu, cest-&#224;-dire comme une b&#234;te sauvage. Peut-&#234;tre br&#251;lait-il de revoir son p&#232;re, apr&#232;s cette longue s&#233;paration, peut-&#234;tre en se rappelant son enfance comme &#224; travers un songe, a-t-il &#233;cart&#233; &#224; maintes reprises le fant&#244;me odieux du pass&#233;, d&#233;sirant de toute son &#226;me absoudre et &#233;treindre son p&#232;re! Et alors? On laccueille avec des railleries cyniques, de la m&#233;fiance, des chicanes au sujet de son h&#233;ritage; il nentend que des propos et des maximes qui soul&#232;vent le c&#339;ur, finalement il voit son p&#232;re essayer de lui ravir son amie, avec son propre argent; oh! messieurs les jur&#233;s, cest r&#233;pugnant, cest atroce! Et ce vieillard se plaint &#224; tout le monde de lirr&#233;v&#233;rence et de la violence de son fils, le noircit dans la soci&#233;t&#233;, lui cause du tort, le calomnie, ach&#232;te ses reconnaissances de dette pour le faire mettre en prison! Messieurs les jur&#233;s, les gens en apparence durs, violents, imp&#233;tueux, tels que mon client, sont bien souvent des c&#339;urs tendres, seulement ils ne le montrent pas. Ne riez pas de mon id&#233;e! Mr le procureur sest moqu&#233; impitoyablement de mon client, en signalant son amour pour Schiller et le sublime. Je ne men serais pas moqu&#233; &#224; sa place. Oui, ces c&#339;urs  oh! laissez-moi les d&#233;fendre, ils sont rarement et si mal compris -, ces c&#339;urs sont souvent assoiff&#233;s de tendresse, de beaut&#233;, de justice, pr&#233;cis&#233;ment parce que, sans quils sen doutent eux-m&#234;mes, ces sentiments contrastent avec leur propre violence, avec leur propre duret&#233;. Si indomptables quils paraissent, ils sont capables daimer jusqu&#224; la souffrance, daimer une femme dun amour id&#233;al et &#233;lev&#233;. Encore un coup, ne riez pas, cest ce qui arrive le plus souvent aux natures de cette sorte; seulement, elles ne peuvent pas dissimuler leur imp&#233;tuosit&#233; parfois grossi&#232;re, voil&#224; ce qui frappe, voil&#224; ce quon remarque, alors que lint&#233;rieur demeure ignor&#233;. En r&#233;alit&#233;, leurs passions sapaisent rapidement, et quand ils rencontrent une personne aux sentiments &#233;lev&#233;s, ces &#234;tres qui semblent grossiers et violents cherchent la r&#233;g&#233;n&#233;ration, la possibilit&#233; de samender, de devenir nobles, honn&#234;tes, sublimes, si d&#233;cri&#233; que soit ce mot. Jai dit tout &#224; lheure que je respecterais le roman de mon client avec Mlle Verkhovtsev. N&#233;anmoins, on peut parler &#224; mots couverts; nous avons entendu, non pas une d&#233;position, mais le cri dune femme qui se venge, et ce nest pas &#224; elle &#224; lui reprocher sa trahison, car cest elle qui a trahi! Si elle avait eu le temps de rentrer en elle-m&#234;me, elle naurait pas fait un pareil t&#233;moignage. Oh! ne la croyez pas, non, mon client nest pas un monstre, comme elle la appel&#233;. Le Crucifi&#233; qui aimait les hommes a dit avant les angoisses de la Passion: Je suis le Bon Pasteur, qui donne sa vie pour ses brebis; aucune delles ne p&#233;rira [[199]: #_ftnref199 Jean, X, II.]. Ne perdons pas, nous, une &#226;me humaine! Je demandais: quest-ce quun p&#232;re? Cest un nom noble et pr&#233;cieux, me suis-je &#233;cri&#233;. Mais il faut user loyalement du terme, messieurs les jur&#233;s, et je me permets dappeler les choses par leur nom. Un p&#232;re tel que la victime, le vieux Karamazov, est indigne de sappeler ainsi. Lamour filial non justifi&#233; est absurde. On ne peut susciter lamour avec rien, il ny a que Dieu qui tire quelque chose du n&#233;ant. P&#232;res, ne contristez point vos enfant [[200]: #_ftnref199 Paul, Eph&#233;s., VI, 4. Le texte exact est: Nirritez point.], &#233;crit lap&#244;tre dun c&#339;ur br&#251;lant damour. Ce nest pas pour mon client que je cite ces saintes paroles, je les rappelle pour tous les p&#232;res. Qui ma confi&#233; le pouvoir de les instruire? Personne. Mais comme homme, comme citoyen, je madresse &#224; eux: vivos voco![[201]: #_ftnref199 R&#233;miniscence de Schiller  &#201;pigraphe de la Cloche. ] Nous ne restons pas longtemps sur terre, nos actions et nos paroles sont souvent mauvaises. Aussi mettons tous &#224; profit les moments que nous passons ensemble pour nous adresser mutuellement une bonne parole. Cest ce que je fais; je profite de loccasion qui mest offerte. Ce nest pas pour rien que cette tribune nous a &#233;t&#233; accord&#233;e par une volont&#233; souveraine, toute la Russie nous entend. Je ne parle pas seulement pour les p&#232;res qui sont ici, je crie &#224; tous: P&#232;res, ne contristez point vos enfants! Pratiquons dabord nous-m&#234;mes le pr&#233;cepte du Christ, et alors seulement nous pourrons exiger quelque chose de nos enfants. Sinon, nous ne sommes pas des p&#232;res, mais des ennemis pour eux; il ne sont pas nos enfants, mais nos ennemis, et cela par notre faute! On se servira envers vous de la m&#234;me mesure dont vous vous serez servis [[202]: #_ftnref199 Matthieu, VII, 2; Marc, IV, 24.], ce nest pas moi qui le dis, cest l&#201;vangile qui le prescrit; mesurez de la m&#234;me mesure qui vous est appliqu&#233;e. Comment accuser nos enfants sils nous rendent la pareille? Derni&#232;rement, en Finlande, une servante fut soup&#231;onn&#233;e davoir accouch&#233; clandestinement. On l&#233;pia et lon trouva au grenier, dissimul&#233;e derri&#232;re des briques, sa malle qui contenait le cadavre dun nouveau-n&#233; tu&#233; par elle. On y d&#233;couvrit &#233;galement les squelettes de deux autres b&#233;b&#233;s, quelle avoua avoir tu&#233;s &#224; leur naissance. Messieurs les jur&#233;s, est-ce l&#224; une m&#232;re? Elle a bien mis au monde ses enfants, mais qui de nous oserait lui appliquer le saint nom de m&#232;re? Soyons hardis, messieurs les jur&#233;s, soyons m&#234;me t&#233;m&#233;raires, nous devons l&#234;tre en ce moment et ne pas craindre certains mots, certaines id&#233;es, comme les marchandes de Moscou, qui craignent le m&#233;tal et le soufre [[203]: #_ftnref199 Cette crainte superstitieuse a &#233;t&#233; notamment signal&#233;e par Ostrovski dans sa com&#233;die: les Jours n&#233;fastes, II, 2 -1863.]. Prouvons, au contraire, que le progr&#232;s des derni&#232;res ann&#233;es a influ&#233; aussi sur notre d&#233;veloppement et disons franchement: il ne suffit pas dengendrer pour &#234;tre p&#232;re, il faut encore m&#233;riter ce titre. Sans doute, le mot p&#232;re a une autre signification, dapr&#232;s laquelle un p&#232;re, f&#251;t-il un monstre, un ennemi jur&#233; de ses enfants, restera toujours leur p&#232;re, par le seul fait quil les a engendr&#233;s. Mais cest une signification mystique, pour ainsi dire, qui &#233;chappe &#224; lintelligence, quon peut admettre seulement comme article de foi, ainsi que bien des choses incompr&#233;hensibles auxquelles la religion ordonne de croire. Mais dans ce cas, cela doit rester hors du domaine de la vie r&#233;elle. Dans ce domaine, qui a, non seulement ses droits, mais impose de grands devoirs, si nous voulons &#234;tre humains, chr&#233;tiens enfin, nous sommes tenus dappliquer seulement des id&#233;es justifi&#233;es par la raison et lexp&#233;rience, pass&#233;es au creuset de lanalyse, bref, dagir sens&#233;ment et non avec extravagance, comme en r&#234;ve ou dans le d&#233;lire, pour ne pas nuire &#224; notre semblable, pour ne pas causer sa perte. Nous ferons alors &#339;uvre de chr&#233;tiens et non seulement de mystiques, une &#339;uvre raisonnable, vraiment philanthropique


&#192; ce moment, de vifs applaudissements partirent de diff&#233;rents points de la salle, mais F&#233;tioukovitch fit un geste, comme pour supplier de ne pas linterrompre. Tout se calma aussit&#244;t. Lorateur poursuivit:


Pensez-vous, messieurs les jur&#233;s, que de telles questions puissent &#233;chapper &#224; nos enfants, lorsquils commencent &#224; r&#233;fl&#233;chir? Non, certes, et nous nexigerons pas deux une abstention impossible! La vue dun p&#232;re indigne, surtout compar&#233; &#224; ceux des autres enfants, ses condisciples, inspire malgr&#233; lui &#224; un jeune homme des questions douloureuses. On lui r&#233;pond banalement: Cest lui qui ta engendr&#233;, tu es son sang, tu dois donc laimer. De plus en plus surpris le jeune homme se demande malgr&#233; lui: Est-ce quil maimait, lorsquil ma engendr&#233;? Il ne me connaissait pas, il ignorait m&#234;me mon sexe, &#224; cette minute de passion, o&#249; il &#233;tait peut-&#234;tre &#233;chauff&#233; par le vin, et il ne ma transmis quun penchant &#224; la boisson; voil&#224; tous ses bienfaits Pourquoi dois-je laimer; pour le seul fait de mavoir engendr&#233;, lui qui ne ma jamais aim&#233;? [[204]: #_ftnref204 Encore un emprunt probable &#224; Schiller: les Brigands, I, 1, monologue de Franz, in fine.] Oh! ces questions vous semblent peut-&#234;tre grossi&#232;res, cruelles, mais nexigez pas dun jeune esprit une abstention impossible: Chassez le naturel par la porte, il rentre par la fen&#234;tre, mais surtout, ne craignons pas le m&#233;tal et le soufre, et r&#233;solvons la question comme le prescrivent la raison et lhumanit&#233;, et non les id&#233;es mystiques. Comment la r&#233;soudre? Eh bien, que le fils vienne demander s&#233;rieusement &#224; son p&#232;re: P&#232;re, dis-moi pourquoi je dois taimer, prouve-moi que cest un devoir; si ce p&#232;re est capable de lui r&#233;pondre et de le lui prouver, voil&#224; une v&#233;ritable famille, normale, qui ne repose pas uniquement sur un pr&#233;jug&#233; mystique, mais sur des bases rationnelles, rigoureusement humaines. Au contraire, si le p&#232;re napporte aucune preuve, cen est fait de cette famille; le p&#232;re nen est plus un pour son fils, celui-ci re&#231;oit la libert&#233; et le droit de le consid&#233;rer comme un &#233;tranger et m&#234;me un ennemi. Notre tribune, messieurs les jur&#233;s, doit &#234;tre l&#233;cole de la v&#233;rit&#233; et des id&#233;es saines!


De vifs applaudissements interrompirent lorateur. Assur&#233;ment, ils n&#233;taient pas unanimes, mais la moiti&#233; de la salle applaudissait, y compris des p&#232;res et des m&#232;res. Des cris aigus partaient des tribunes occup&#233;es par les dames. On gesticulait avec les mouchoirs. Le pr&#233;sident se mit &#224; agiter la sonnette de toutes ses forces. Il &#233;tait visiblement agac&#233; par ce tumulte, mais nosa faire &#233;vacuer la salle, comme il en avait d&#233;j&#224; menac&#233;; m&#234;me des dignitaires, des vieillards d&#233;cor&#233;s install&#233;s derri&#232;re le tribunal applaudissaient lorateur, de sorte que, le calme r&#233;tabli, il se contenta de r&#233;it&#233;rer sa menace. F&#233;tioukovitch, triomphant et &#233;mu, poursuivit son discours.


Messieurs les jur&#233;s, vous vous rappelez cette nuit terrible, dont on a tant parl&#233; aujourdhui, o&#249; le fils sintroduisit par escalade chez son p&#232;re et se trouva face &#224; face avec lennemi qui lui avait donn&#233; le jour. Jinsiste vivement l&#224;-dessus, ce nest pas largent qui lattirait; laccusation de vol est une absurdit&#233;, comme je lai d&#233;j&#224; expos&#233;! Et ce nest pas pour tuer quil for&#231;a la porte; sil avait pr&#233;m&#233;dit&#233; son crime, il se serait muni &#224; lavance dune arme, mais il a pris le pilon instinctivement, sans savoir pourquoi. Admettons quil ait tromp&#233; son p&#232;re avec les signaux et p&#233;n&#233;tr&#233; dans la maison, jai d&#233;j&#224; dit que je ne crois pas un instant &#224; cette l&#233;gende, mais soit, supposons-le une minute! Messieurs les jur&#233;s, je vous le jure par ce quil y a de plus sacr&#233;, si Karamazov avait eu pour rival un &#233;tranger au lieu de son p&#232;re, apr&#232;s avoir constat&#233; labsence de cette femme, il se serait retir&#233; pr&#233;cipitamment, sans lui faire de mal, tout au plus laurait-il frapp&#233;, bouscul&#233;, la seule chose qui lui importait &#233;tant de retrouver son amie. Mais il vit son p&#232;re, son pers&#233;cuteur d&#232;s lenfance, son ennemi devenu un monstrueux rival; cela suffit pour quune haine irr&#233;sistible sempar&#226;t de lui, abolissant sa raison. Tous ses griefs lui revinrent &#224; la fois. Ce fut un acc&#232;s de d&#233;mence, mais aussi un mouvement de la nature, qui vengeait inconsciemment la transgression de ses lois &#233;ternelles. N&#233;anmoins, m&#234;me alors, lassassin na pas tu&#233;, je laffirme, je le proclame; il a seulement brandi le pilon dans un geste dindignation et de d&#233;go&#251;t, sans intention de tuer, sans savoir quil tuait. Sil navait pas eu ce fatal pilon dans les mains, il aurait seulement battu son p&#232;re, peut-&#234;tre, mais il ne le&#251;t pas assassin&#233;. En senfuyant, il ignorait si le vieillard abattu par lui &#233;tait mort. Pareil crime nen est pas un, ce nest pas un parricide. Non, le meurtre dun tel p&#232;re ne peut &#234;tre assimil&#233; que par pr&#233;jug&#233; &#224; un parricide! Mais ce crime a-t-il vraiment &#233;t&#233; commis, je vous le demande encore une fois? Messieurs les jur&#233;s, nous allons le condamner et il se dira: Ces gens nont rien fait pour moi, pour m&#233;lever, minstruire, me rendre meilleur, faire de moi un homme. Ils mont refus&#233; toute assistance et maintenant ils menvoient au bagne. Me voil&#224; quitte, je ne leur dois rien, ni &#224; personne. Ils sont m&#233;chants, cruels, je le serai aussi. Voil&#224; ce quil dira, messieurs les jur&#233;s! je le jure; en le d&#233;clarant coupable, vous ne ferez que le mettre &#224; laise, que soulager sa conscience et loin d&#233;prouver des remords, il maudira le sang vers&#233; par lui. En m&#234;me temps, vous rendez son rel&#232;vement impossible, car il demeurera m&#233;chant et aveugle jusqu&#224; la fin de ses jours. Voulez-vous lui infliger le ch&#226;timent le plus terrible quon puisse imaginer, tout en r&#233;g&#233;n&#233;rant son &#226;me &#224; jamais? Si oui, accablez-le de votre cl&#233;mence! Vous le verrez tressaillir. Suis-je digne dune telle faveur, dun tel amour? se dira-t-il. Il y a de la noblesse, messieurs les jur&#233;s, dans cette nature sauvage. Il sinclinera devant votre mansu&#233;tude, il a soif dun grand acte damour, il senflammera, il ressuscitera d&#233;finitivement. Certaines &#226;mes sont assez mesquines pour accuser le monde entier. Mais comblez cette &#226;me de mis&#233;ricorde, t&#233;moignez-lui de lamour, et elle maudira ses &#339;uvres, car les germes du bien abondent en elle. Son &#226;me s&#233;panouira en voyant la mansu&#233;tude divine, la bont&#233; et la justice humaines. Il sera saisi de repentir, limmensit&#233; de la dette contract&#233;e laccablera. Il ne dira pas alors: Je suis quitte, mais: Je suis coupable devant tous et le plus indigne de tous. Avec des larmes dattendrissement il s&#233;criera: Les hommes valent mieux que moi, car ils ont voulu me sauver, au lieu de me perdre. Oh! il vous est si facile duser de cl&#233;mence, car dans labsence de preuves d&#233;cisives, il vous serait trop p&#233;nible de rendre un verdict de culpabilit&#233;. Mieux vaut acquitter dix coupables que condamner un innocent. Entendez-vous la grande voix du si&#232;cle pass&#233; de notre histoire nationale? Est-ce &#224; moi, ch&#233;tif, de vous rappeler que la justice russe na pas uniquement pour but de ch&#226;tier, mais aussi de relever un &#234;tre perdu? Que les autres peuples observent la lettre de la loi, et nous lesprit et lessence, pour la r&#233;g&#233;n&#233;ration des d&#233;chus. Et sil en est ainsi, alors, en avant, Russie! Ne vous effrayez pas avec vos tro&#239;kas emport&#233;es dont les autres peuples s&#233;cartent avec d&#233;go&#251;t! Ce nest pas une tro&#239;ka emport&#233;e, cest un char majestueux, qui marche solennellement, tranquillement vers le but. Le sort de mon client est entre vos mains, ainsi que les destin&#233;es du droit russe. Vous le sauverez, vous le d&#233;fendrez en vous montrant &#224; la hauteur de votre mission.



XIV. Les moujiks ont tenu ferme

Ainsi conclut F&#233;tioukovitch, et lenthousiasme de ses auditeurs ne connut plus de bornes. Il ne fallait pas songer &#224; le r&#233;primer; les femmes pleuraient, ainsi que beaucoup dhommes, deux dignitaires vers&#232;rent m&#234;me des larmes. Le pr&#233;sident se r&#233;signa et attendit avant dagiter sa sonnette. Attenter &#224; un pareil enthousiasme e&#251;t &#233;t&#233; une profanation! s&#233;cri&#232;rent nos dames par la suite. Lorateur lui-m&#234;me &#233;tait sinc&#232;rement &#233;mu. Ce fut &#224; ce moment que notre Hippolyte Kirillovitch se leva pour r&#233;pliquer. On lui jeta des regards haineux: Comment, il ose encore r&#233;pliquer? murmuraient les dames. Mais les murmures de toutes les dames du monde, avec son &#233;pouse &#224; leur t&#234;te, nauraient pas arr&#234;t&#233; le procureur. Il &#233;tait p&#226;le et tremblait d&#233;motion; ses premi&#232;res phrases furent m&#234;me incompr&#233;hensibles, il haletait, articulait mal, sembrouillait. Dailleurs, il se ressaisit bient&#244;t. Je ne citerai que quelques phrases de ce second discours.


On nous reproche davoir invent&#233; des romans. Mais le d&#233;fenseur a-t-il fait autre chose? Il ne manquait que des vers &#224; sa plaidoirie. Fiodor Pavlovitch, dans lattente de sa bien-aim&#233;e, d&#233;chire lenveloppe et la jette &#224; terre. On cite m&#234;me ses paroles &#224; cette occasion; nest-ce pas un po&#232;me? Et o&#249; est la preuve quil a sorti largent, qui a entendu ce quil disait? Limb&#233;cile Smerdiakov transform&#233; en une sorte de h&#233;ros romantique qui se venge de la soci&#233;t&#233; &#224; cause de sa naissance ill&#233;gitime, nest-ce pas encore un po&#232;me &#224; la Byron? Et le fils qui, ayant fait irruption chez son p&#232;re, le tue sans le tuer, ce nest m&#234;me plus un roman, ni un po&#232;me, cest un sphinx proposant des &#233;nigmes que lui-m&#234;me, assur&#233;ment, ne peut r&#233;soudre. Sil a tu&#233;, cest pour de bon; comment admettre quil ait tu&#233; sans &#234;tre un assassin? Ensuite, on d&#233;clare que notre tribune est celle de la v&#233;rit&#233; et des id&#233;es saines, et on y prof&#232;re cet axiome que le meurtre dun p&#232;re nest qualifi&#233; de parricide que par pr&#233;jug&#233;. Mais si le parricide est un pr&#233;jug&#233; et si tout enfant peut demander &#224; son p&#232;re: P&#232;re, pourquoi dois-je taimer?, que deviendront les bases de la soci&#233;t&#233;, que deviendra la famille? Le parricide, voyez-vous, cest le soufre de la marchande moscovite. Les plus nobles traditions de la justice russe sont d&#233;natur&#233;es uniquement pour obtenir labsolution de ce qui ne peut &#234;tre absous. Comblez-le de cl&#233;mence, sexclame le d&#233;fenseur, le criminel nen demande pas davantage, on verra demain le r&#233;sultat! Dailleurs, nest-ce pas par une modestie exag&#233;r&#233;e quil demande seulement lacquittement de laccus&#233;? Pourquoi ne pas demander la fondation dune bourse qui immortaliserait lexploit du parricide aux yeux de la post&#233;rit&#233; et de la jeune g&#233;n&#233;ration? On corrige l&#201;vangile et la religion: tout &#231;a cest du mysticisme, nous seuls poss&#233;dons le vrai christianisme, d&#233;j&#224; v&#233;rifi&#233; par lanalyse de la raison et des id&#233;es saines. On &#233;voque devant nous une fausse image du Christ! On se servira envers vous de la m&#234;me mesure dont vous vous serez servis, sexclame le d&#233;fenseur, en concluant aussit&#244;t que le Christ a ordonn&#233; de mesurer de la m&#234;me mesure qui nous est appliqu&#233;e. Voil&#224; ce quon proclame &#224; la tribune de v&#233;rit&#233;! Nous ne lisons l&#201;vangile qu&#224; la veille de nos discours, pour briller par la connaissance dune &#339;uvre assez originale, au moyen de laquelle on peut produire un certain effet dans la mesure o&#249; cest n&#233;cessaire. Or, le Christ a pr&#233;cis&#233;ment d&#233;fendu dagir ainsi, car cest ce que fait le monde m&#233;chant, et nous, loin de rendre le mal pour le mal, nous devons tendre la joue, et pardonner &#224; ceux qui nous ont offens&#233;s. Voil&#224; ce que nous a enseign&#233; notre Dieu, et non pas que cest un pr&#233;jug&#233; de d&#233;fendre aux enfants de tuer leur p&#232;re. Et ce nest pas nous qui corrigerons &#224; cette tribune l&#201;vangile de notre Dieu, que le d&#233;fenseur daigne seulement appeler le Crucifi&#233; qui aimait les hommes, en opposition avec toute la Russie orthodoxe qui linvoque en proclamant: Tu es notre Dieu!


Ici, le pr&#233;sident intervint et pria lorateur de ne pas exag&#233;rer, de demeurer dans les justes limites, etc., comme font dhabitude les pr&#233;sidents en pareil cas. La salle &#233;tait houleuse. Le public sagitait, prof&#233;rait des exclamations indign&#233;es. F&#233;tioukovitch ne r&#233;pliqua m&#234;me pas, il vint seulement, les mains sur le c&#339;ur, prononcer dun ton offens&#233; quelques paroles pleines de dignit&#233;. Il effleura de nouveau avec ironie les romans et la psychologie et trouva moyen de d&#233;cocher ce trait Jupiter, tu as tort, puisque tu te f&#226;ches, ce qui fit rire le public, car Hippolyte Kirillovitch ne ressemblait nullement &#224; Jupiter. Quant &#224; la pr&#233;tendue accusation de permettre &#224; la jeunesse le parricide, F&#233;tioukovitch d&#233;clara avec une grande dignit&#233; quil ny r&#233;pondrait pas. Au sujet de la fausse image du Christ et du fait quil navait pas daign&#233; lappeler Dieu, mais seulement le Crucifi&#233; qui aimait les hommes, ce qui est contraire &#224; lorthodoxie et ne pouvait se dire &#224; la tribune de v&#233;rit&#233;, F&#233;tioukovitch parla d insinuation et donna &#224; entendre quen venant ici il croyait au moins cette tribune &#224; labri daccusation dangereuses pour sa personnalit&#233; comme citoyen et fid&#232;le sujet. Mais &#224; ces mots le pr&#233;sident larr&#234;ta &#224; son tour, et F&#233;tioukovitch, en sinclinant, termina sa r&#233;plique, accompagn&#233; par le murmure approbateur de toute la salle. Hippolyte Kirillovitch, de lavis de nos dames, &#233;tait confondu pour toujours.


La parole fut ensuite donn&#233;e &#224; laccus&#233;. Mitia se leva, mais ne dit pas grand-chose. Il &#233;tait &#224; bout de forces, physiques et morales. Lair d&#233;gag&#233; et robuste avec lequel il &#233;tait entr&#233; le matin avait presque disparu. Il paraissait avoir travers&#233; dans cette journ&#233;e une crise d&#233;cisive qui lui avait appris et fait comprendre quelque chose de tr&#232;s important, quil ne saisissait pas auparavant. Sa voix s&#233;tait affaiblie, il ne criait plus. On sentait dans ses paroles la r&#233;signation et laccablement de la d&#233;faite.


Que puis-je dire, messieurs les jur&#233;s! On va me juger, je sens la main de Dieu sur moi. Cen est fait du d&#233;voy&#233;! Mais comme si je me confessais &#224; Dieu, &#224; vous aussi je dis: Je nai pas vers&#233; le sang de mon p&#232;re! Je le r&#233;p&#232;te une derni&#232;re fois, ce nest pas moi qui ait tu&#233;! J&#233;tais d&#233;r&#233;gl&#233;, mais jaimais le bien. Constamment, jaspirais &#224; mamender, et jai v&#233;cu comme une b&#234;te fauve. Merci au procureur, il a dit sur moi bien des choses que jignorais, mais il est faux que jaie tu&#233; mon p&#232;re, le procureur sest tromp&#233;! Merci &#233;galement &#224; mon d&#233;fenseur, jai pleur&#233; en l&#233;coutant, mais il est faux que jaie tu&#233; mon p&#232;re, il naurait pas d&#251; le supposer! Ne croyez pas les m&#233;decins, jai toute ma raison, seulement je me sens accabl&#233;. Si vous m&#233;pargnez et que vous me laissiez aller, je prierai pour vous. Je deviendrai meilleur, jen donne ma parole, je la donne devant Dieu. Si vous me condamnez, je briserai moi-m&#234;me mon &#233;p&#233;e et jen baiserai les tron&#231;ons. Mais &#233;pargnez-moi, et ne me privez pas de mon Dieu, je me connais: je r&#233;criminerais! Je suis accabl&#233;, messieurs &#233;pargnez-moi!


Il tomba presque &#224; sa place, sa voix se brisa, la derni&#232;re phrase fut &#224; peine articul&#233;e. La Cour r&#233;digea ensuite les questions &#224; poser et demanda leurs conclusions aux parties. Mais jomets les d&#233;tails. Enfin, les jur&#233;s se retir&#232;rent pour d&#233;lib&#233;rer. Le pr&#233;sident &#233;tait ext&#233;nu&#233;, aussi ne leur adressa-t-il quune br&#232;ve allocution: Soyez impartiaux, ne vous laissez pas influencer par l&#233;loquence de la d&#233;fense, pourtant pesez votre d&#233;cision; rappelez-vous la haute mission dont vous &#234;tes rev&#234;tus, etc. Les jur&#233;s s&#233;loign&#232;rent, laudience fut suspendue. On put faire un tour, &#233;changer ses impressions, se restaurer au buffet. Il &#233;tait fort tard, environ une heure du matin, mais personne ne sen alla. Les nerfs tendus emp&#234;chaient de songer au repos. Tout le monde attendait avec anxi&#233;t&#233; le verdict, sauf les dames, qui, dans leur impatience fi&#233;vreuse, &#233;taient rassur&#233;es: Lacquittement est in&#233;vitable. Toutes se pr&#233;paraient &#224; la minute &#233;mouvante de lenthousiasme g&#233;n&#233;ral. Javoue que, parmi les hommes, beaucoup &#233;taient s&#251;rs de lacquittement. Les uns se r&#233;jouissaient, dautres fron&#231;aient les sourcils, certains baissaient simplement le nez; ils ne voulaient pas dacquittement! F&#233;tioukovitch lui-m&#234;me &#233;tait certain du succ&#232;s. On lentourait, on le f&#233;licitait avec complaisance.


Il y a, disait-il dans un groupe, comme on le rapporta par la suite, il y a des fils invisibles qui relient le d&#233;fenseur aux jur&#233;s. Ils se forment et se pressentent d&#233;j&#224; au cours de la plaidoirie. Je les ai sentis, ils existent. Nous aurons gain de cause, soyez tranquilles.


Que vont dire maintenant nos croquants? prof&#233;ra un gros monsieur gr&#234;l&#233;, &#224; lair renfrogn&#233;, propri&#233;taire aux environs, en sapprochant dun groupe.


Il ny a pas que des croquants; il y a quatre fonctionnaires.


Ah oui! les fonctionnaires, dit un membre du zemstvo.


Connaissez-vous Nazarev, Prochor Ivanovitch, ce marchand qui a une m&#233;daille? il fait partie du jury.


Eh bien?


Cest une des lumi&#232;res de la corporation.


Il garde toujours le silence.


Tant mieux. Ce nest pas au P&#233;tersbourgeois &#224; lui faire la le&#231;on; lui-m&#234;me en remontrerait &#224; tout P&#233;tersbourg. Douze enfants, pensez!


Est-il possible quon ne lacquitte pas? criait dans un autre groupe un de nos jeunes fonctionnaires.


Il sera s&#251;rement acquitt&#233;, fit une voix d&#233;cid&#233;e.


Ce serait une honte de ne pas lacquitter, sexclama le fonctionnaire; admettons quil ait tu&#233;, mais un p&#232;re comme le sien! Et, enfin, il &#233;tait dans une telle exaltation Il a pu vraiment nassener quun coup de pilon, et lautre sest affaiss&#233;. Mais on a eu tort de m&#234;ler le domestique &#224; tout &#231;a; ce nest quun &#233;pisode burlesque. &#192; la place du d&#233;fenseur, jaurais dit carr&#233;ment: il a tu&#233;, mais il nest pas coupable, nom dun chien!


Cest ce quil a fait, seulement, il na pas dit nom dun chien!


Mais si, Mikha&#239;l S&#233;mionytch, il la presque dit, reprit une troisi&#232;me voix.


Permettez, messieurs; on a acquitt&#233; durant le car&#234;me une actrice qui avait coup&#233; la gorge &#224; la femme de son amant.


Oui, mais elle nest pas all&#233;e jusquau bout.


Cest &#233;gal, elle avait commenc&#233;.


Et ce quil a dit des enfants, nest-ce pas admirable?


Admirable.


Et le couplet sur le mysticisme, hein?


Laissez donc le mysticisme, s&#233;cria un autre, songez plut&#244;t &#224; ce qui attend d&#232;s demain Hippolyte, son &#233;pouse lui en fera voir de dures &#224; cause de Mitia.


Elle est ici?


Si elle y &#233;tait, ce serait d&#233;j&#224; fait. Elle garde la maison, elle a une rage de dents, h&#233;! h&#233;!


H&#233;! H&#233;!


Dans un troisi&#232;me groupe:


Mitia pourrait bien &#234;tre acquitt&#233;.


Ce sera du propre, demain il saccagera La Capitale et ne desso&#251;lera pas de dix jours.


Eh oui, cest un vrai diable!


&#192; propos de diable, on na pas pu se passer de lui; sa place &#233;tait tout indiqu&#233;e ici.


Messieurs, l&#233;loquence est une belle chose. Mais on ne peut fracasser la t&#234;te dun p&#232;re impun&#233;ment. Sinon, o&#249; irions-nous?


Le char, le char, vous vous souvenez?


Oui, il a fait dun chariot un char.


Demain, le char redeviendra chariot, dans la mesure o&#249; il est n&#233;cessaire.


Les gens sont devenus malins. La v&#233;rit&#233; existe-t-elle encore en Russie, messieurs, oui ou non?


Mais la sonnette retentit. Les jur&#233;s avaient d&#233;lib&#233;r&#233; une heure exactement. Un profond silence r&#233;gna, quand le public eut reprit place. Je me rappelle lentr&#233;e du jury dans la salle. Enfin, je ne citerai pas les questions par ordre, je les ai oubli&#233;es. Je me souviens seulement de la r&#233;ponse &#224; la premi&#232;re question, la principale: Laccus&#233; a-t-il tu&#233; pour voler avec pr&#233;m&#233;ditation? (jai oubli&#233; le texte exact). Le pr&#233;sident du jury, ce fonctionnaire qui &#233;tait le plus jeune de tous, laissa tomber dune voix nette, au milieu dun silence de mort:


Oui!


Puis ce fut la m&#234;me r&#233;ponse sur tous les points, sans la moindre circonstance att&#233;nuante!


Personne ne sy attendait, tous comptaient au moins sur lindulgence du jury. Le silence continuait, comme si lauditoire e&#251;t &#233;t&#233; p&#233;trifi&#233;, les partisans de la condamnation comme ceux de lacquittement. Mais ce ne fut que les premi&#232;res minutes, auxquelles succ&#233;da un affreux d&#233;sarroi. Parmi le public masculin, beaucoup &#233;taient enchant&#233;s, certains m&#234;me se frottaient les mains. Les m&#233;contents avaient lair accabl&#233;s, haussaient les &#233;paules, chuchotaient comme sil ne se rendaient pas encore compte. Mais nos dames, Seigneur, je crus quelles allaient faire une &#233;meute! Dabord, elles nen crurent pas leurs oreilles. Soudain de bruyantes exclamations retentirent. Quest-ce que cela, quest-ce encore? Elles quittaient leurs places. Assur&#233;ment, elles simaginaient quon pouvait, &#224; linstant, changer tout &#231;a et recommencer. &#192; ce moment, Mitia se leva tout &#224; coup et s&#233;cria dune voix d&#233;chirante, les bras tendus en avant:


Je le jure devant Dieu et dans lattente du Jugement dernier, je nai pas vers&#233; le sang de mon p&#232;re! Katia, je te pardonne! Fr&#232;res, amis, &#233;pargnez lautre!


Il nacheva pas et sanglota bruyamment, dune voix qui ne semblait pas la sienne, comme chang&#233;e, inattendue, venant Dieu sait do&#249;. Aux tribunes, dans un coin recul&#233;, retentit un cri aigu: c&#233;tait Grouchegnka. Elle avait suppli&#233; quon la laiss&#226;t rentrer et &#233;tait revenue dans la salle avant les plaidoyers. On emmena Mitia. Le prononc&#233; du jugement fut remis au lendemain. On se leva dans un brouhaha, mais je n&#233;coutais d&#233;j&#224; plus. Je me rappelle seulement quelques exclamations sur le perron &#224; la sortie:


Il ne sen tirera pas &#224; moins de vingt ans de mine.


Au bas mot.


Oui, nos croquants ont tenu ferme.


Et r&#233;gl&#233; son compte &#224; notre Mitia!



&#201;pilogue.



I. Projet d&#233;vasion

Cinq jours apr&#232;s le jugement de Mitia, vers huit heures du matin, Aliocha vint trouver Catherine Ivanovna, pour sentendre d&#233;finitivement au sujet dune affaire importante; il &#233;tait en outre charg&#233; dune commission. Elle se tenait dans le m&#234;me salon o&#249; elle avait re&#231;u Grouchegnka; dans la pi&#232;ce voisine, Ivan Fiodorovitch, en proie &#224; la fi&#232;vre, gisait sans connaissance. Aussit&#244;t apr&#232;s la sc&#232;ne du tribunal, Catherine Ivanovna lavait fait transporter chez elle, sans se soucier des commentaires in&#233;vitables et du bl&#226;me de la soci&#233;t&#233;. Lune des deux parentes qui vivaient avec elle &#233;tait partie sur-le-champ pour Moscou, lautre &#233;tait rest&#233;e. Mais fussent-elles parties toutes deux cela ne&#251;t pas chang&#233; la d&#233;cision de Catherine Ivanovna, r&#233;solue &#224; soigner elle-m&#234;me le malade et &#224; le veiller jour et nuit. Il &#233;tait trait&#233; par les docteurs Varvinski et Herzenstube; le sp&#233;cialiste de Moscou &#233;tait reparti en refusant de se prononcer sur lissue de la maladie. Malgr&#233; leurs affirmations rassurantes, les m&#233;decins ne pouvaient encore donner un ferme espoir. Aliocha visitait son fr&#232;re deux fois par jour. Mais cette fois, il sagissait dune affaire particuli&#232;rement embarrassante, quil ne savait trop comment aborder; et il se h&#226;tait, appel&#233; ailleurs par un devoir non moins important. Ils sentretenaient depuis un quart dheure. Catherine Ivanovna &#233;tait p&#226;le, ext&#233;nu&#233;e, en proie &#224; une agitation maladive; elle pressentait le but de la visite dAliocha.


Ne vous inqui&#233;tez pas de sa d&#233;cision, disait-elle avec fermet&#233; &#224; Aliocha. Dune fa&#231;on ou dune autre, il en viendra &#224; cette solution: il faut quil s&#233;vade. Ce malheureux, ce h&#233;ros de la conscience et de lhonneur  pas lui, pas Dmitri Fiodorovitch, mais celui qui est malade ici et sest sacrifi&#233; pour son fr&#232;re, ajouta Katia, les yeux &#233;tincelants, ma depuis longtemps d&#233;j&#224; communiqu&#233; tout le plan d&#233;vasion. Il avait m&#234;me fait des d&#233;marches; je vous en ai d&#233;j&#224; parl&#233; Voyez-vous, ce sera probablement &#224; la troisi&#232;me &#233;tape, lorsquon emm&#232;nera le convoi des d&#233;port&#233;s en Sib&#233;rie. Oh! cest encore loin. Ivan Fiodorovitch est all&#233; voir le chef de la troisi&#232;me &#233;tape. Mais on ne sait pas encore qui commandera le convoi; dailleurs cela nest jamais connu &#224; lavance. Demain, peut-&#234;tre, je vous montrerai le plan d&#233;taill&#233; que ma laiss&#233; Ivan Fiodorovitch la veille du jugement, &#224; tout hasard Vous vous rappelez, nous nous querellions lorsque vous &#234;tes venu; il descendait lescalier, en vous voyant je lobligeai &#224; remonter, vous vous souvenez? Savez-vous &#224; quel propos nous nous querellions?


Non, je ne sais pas.


&#201;videmment, il vous la cach&#233;; c&#233;tait pr&#233;cis&#233;ment &#224; propos de ce plan d&#233;vasion. Il men avait d&#233;j&#224; expliqu&#233; lessentiel trois jours auparavant; ce fut lorigine de nos querelles durant ces trois jours. Voici pourquoi: lorsquil me d&#233;clara que sil &#233;tait condamn&#233; Dmitri Fiodorovitch senfuirait &#224; l&#233;tranger avec cette cr&#233;ature, je me f&#226;chai tout &#224; coup; je ne vous dirai pas pour quelle raison, je lignore moi-m&#234;me. Oh! sans doute cest &#224; cause delle et parce quelle accompagnerait Dmitri dans sa fuite! s&#233;cria Catherine Ivanovna, les l&#232;vres tremblantes de col&#232;re. Mon irritation contre cette cr&#233;ature fit croire &#224; Ivan Fiodorovitch que j&#233;tais jalouse delle et, par cons&#233;quent, encore &#233;prise de Dmitri. Voil&#224; la cause de notre premi&#232;re querelle. Je ne voulus ni mexpliquer ni mexcuser; il m&#233;tait p&#233;nible quun tel homme p&#251;t me soup&#231;onner daimer comme autrefois ce Et cela, alors que depuis longtemps je lui avais d&#233;clar&#233; en toute franchise que je naimais pas Dmitri, que je naimais que lui seul! Cest par simple animosit&#233; envers cette cr&#233;ature que je me suis f&#226;ch&#233;e contre lui! Trois jours plus tard, justement le soir o&#249; vous &#234;tes venu, il mapporta une enveloppe cachet&#233;e que je devais ouvrir au cas o&#249; il arriverait quelque chose. Oh! il pressentait sa maladie! Il mexpliqua que cette enveloppe contenait le plan d&#233;taill&#233; de l&#233;vasion, et que sil mourait ou tombait dangereusement malade, je devrais sauver Mitia &#224; moi seule. Il me laissa aussi de largent, presque dix mille roubles, la somme &#224; laquelle le procureur, ayant appris quil lavait envoy&#233;e changer, a fait allusion dans son discours. Je fus stup&#233;faite de voir que, malgr&#233; sa jalousie, et persuad&#233; que jaimais Dmitri, Ivan Fiodorovitch navait pas renonc&#233; &#224; sauver son fr&#232;re et quil se fiait &#224; moi pour cela! Oh! c&#233;tait un sacrifice sublime! Vous ne pouvez comprendre la grandeur dune telle abn&#233;gation, Alex&#233;i Fiodorovitch! Jallais me jeter &#224; ses pieds, mais lorsque je songeai tout &#224; coup quil attribuerait ce geste uniquement &#224; ma joie de savoir Mitia sauv&#233; (et il laurait certes cru!), la possibilit&#233; dune telle injustice de sa part mirrita si fort quau lieu de lui baiser les pieds je lui fis une nouvelle sc&#232;ne! Que je suis malheureuse! Quel affreux caract&#232;re que le mien! Vous verrez: Je ferai si bien quil me quittera pour une autre plus facile &#224; vivre, comme Dmitri; mais alors non, je ne le supporterai pas, je me tuerai! Au moment o&#249; vous &#234;tes arriv&#233;, ce soir-l&#224;, et o&#249; jai ordonn&#233; &#224; Ivan de remonter, le regard haineux et m&#233;prisant quil me lan&#231;a en entrant me mit dans une affreuse col&#232;re; alors, vous vous le rappelez sans doute, je vous criai tout &#224; coup que c&#233;tait lui, lui seul, qui mavait assur&#233; que Dmitri &#233;tait lassassin! Je le calomniais pour le blesser une fois de plus; il ne ma jamais assur&#233; pareille chose, au contraire, cest moi qui le lui affirmais! Cest ma violence qui est cause de tout. Cette abominable sc&#232;ne devant le tribunal, cest moi qui lai provoqu&#233;e! Il voulait me prouver la noblesse de ses sentiments, me d&#233;montrer que, malgr&#233; mon amour pour son fr&#232;re, il ne le perdrait pas par vengeance, par jalousie. Alors il a fait la d&#233;position que vous connaissez Je suis cause de tout cela, cest ma faute &#224; moi seule!


Jamais encore Katia navait fait de tels aveux &#224; Aliocha; il comprit quelle &#233;tait parvenue &#224; ce degr&#233; de souffrance intol&#233;rable o&#249; le c&#339;ur le plus orgueilleux abdique toute fiert&#233; et savoue vaincu par la douleur. Aliocha connaissait une autre cause au chagrin de la jeune fille, bien quelle la lui dissimul&#226;t depuis la condamnation de Mitia: elle souffrait de sa trahison &#224; laudience, et il pressentait que sa conscience la poussait &#224; saccuser pr&#233;cis&#233;ment devant lui, Aliocha, dans une crise de larmes, en se frappant le front contre terre. Il redoutait cet instant et voulait lui en &#233;pargner la souffrance. Mais sa commission nen devenait que plus difficile &#224; faire. Il se remit &#224; parler de Mitia.


Ne craignez rien pour lui, reprit obstin&#233;ment Katia; sa d&#233;cision est passag&#232;re, soyez s&#251;r quil consentira &#224; s&#233;vader. Dailleurs, ce nest pas pour tout de suite, il aura tout le temps de sy d&#233;cider. &#192; ce moment-l&#224;, Ivan Fiodorovitch sera gu&#233;ri et soccupera de tout, de sorte que je naurai pas &#224; men m&#234;ler. Ne vous inqui&#233;tez pas, Dmitri consentira &#224; s&#233;vader: il ne peut renoncer &#224; cette cr&#233;ature; et comme elle ne serait pas admise au bagne, force lui est de senfuir. Il vous craint, il redoute votre bl&#226;me, vous devez donc lui permettre magnanimement de s&#233;vader, puisque votre sanction est si n&#233;cessaire, ajouta Katia avec ironie.


Elle se tut un instant, sourit, continua:


Il parle dhymnes, de croix &#224; porter, dun certain devoir. Je men souviens, Ivan Fiodorovitch ma rapport&#233; tout cela Si vous saviez comme il en parlait! s&#233;cria soudain Katia avec un &#233;lan irr&#233;sistible, si vous saviez combien il aimait ce malheureux au moment o&#249; il me racontait cela, et combien, peut-&#234;tre, il le ha&#239;ssait en m&#234;me temps! Et moi je l&#233;coutais, je le regardais pleurer avec un sourire hautain! Oh! la vile cr&#233;ature que je suis! Cest moi qui lai rendu fou! Mais lautre, le condamn&#233;, est-il pr&#234;t &#224; souffrir, conclut Katia avec irritation, en est-il capable? Les &#234;tres comme lui ignorent la souffrance!


Une sorte de haine et de d&#233;go&#251;t per&#231;ait &#224; travers ces paroles. Cependant, elle lavait trahi. Eh bien! cest peut-&#234;tre parce quelle se sent coupable envers lui quelle le hait par moments, songea Aliocha. Il aurait voulu que ce ne f&#251;t que par moments.


Il avait senti un d&#233;fi dans les derni&#232;res paroles de Katia, mais il ne le releva point.


Je vous ai pri&#233; de venir aujourdhui pour que vous me promettiez de le convaincre. Mais peut-&#234;tre dapr&#232;s vous aussi, serait-ce d&#233;loyal et vil de s&#233;vader, ou comment dire pas chr&#233;tien? ajouta Katia avec une provocation encore plus marqu&#233;e.


Non, ce nest rien. Je lui dirai tout murmura Aliocha Il vous prie de venir le voir aujourdhui, reprit-il brusquement, en la regardant dans les yeux.


Elle tressaillit et eut un l&#233;ger mouvement de recul.


Moi est-ce possible? fit-elle en p&#226;lissant.


Cest possible et cest un devoir! d&#233;clara Aliocha dun ton ferme. Vous lui &#234;tes plus n&#233;cessaire que jamais. Je ne vous aurais pas tourment&#233;e pr&#233;matur&#233;ment &#224; ce sujet sans n&#233;cessit&#233;. Il est malade, il est comme fou, il vous demande constamment. Ce nest pas pour une r&#233;conciliation quil veut vous voir; montrez-vous seulement sur le seuil de sa chambre. Il a bien chang&#233; depuis cette fatale journ&#233;e et comprend toute l&#233;tendue de ses torts envers vous. Ce nest pas votre pardon quil veut: On ne peut pas me pardonner, dit-il lui-m&#234;me. Il veut seulement vous voir sur le seuil


Vous me prenez &#224; limproviste, murmura Katia; je pressentais ces jours-ci que vous viendriez dans ce dessein Je savais bien quil me demanderait! Cest impossible!


Impossible, soit, mais faites-le. Souvenez-vous que, pour la premi&#232;re fois, il est constern&#233; de vous avoir fait de tels affronts, jamais encore il navait compris ses torts aussi profond&#233;ment! Il dit: Si elle refuse de venir, je serai toujours malheureux. Vous entendez: un condamn&#233; &#224; vingt ans de travaux forc&#233;s songe encore au bonheur, cela ne fait-il pas piti&#233;? Songez que vous allez voir une victime innocente, dit Aliocha avec un air de d&#233;fi. Ses mains sont nettes de sang. Au nom de toutes les souffrances qui lattendent, allez le voir maintenant! Venez, conduisez-le dans les t&#233;n&#232;bres, montrez-vous seulement sur le seuil Vous devez, vous devez le faire, conclut Aliocha en insistant avec &#233;nergie sur le mot devez.


Je dois mais je ne peux pas, g&#233;mit Katia; il me regardera Non, je ne peux pas.


Vos regards doivent se rencontrer. Comment pourrez-vous vivre d&#233;sormais, si vous refusez maintenant?


Plut&#244;t souffrir toute ma vie.


Vous devez venir, il le faut, insista de nouveau Aliocha, inflexible.


Mais pourquoi aujourdhui, pourquoi tout de suite? Je ne puis pas abandonner le malade


Vous le pouvez, pour un moment, ce ne sera pas long. Si vous ne venez pas, Dmitri aura le d&#233;lire cette nuit. Je ne vous mens pas, ayez piti&#233;!


Ayez piti&#233; de moi! dit avec amertume Katia, et elle fondit en larmes.


Alors vous viendrez! prof&#233;ra fermement Aliocha en la voyant pleurer. Je vais lui dire que vous venez tout de suite.


Non, pour rien au monde, ne lui en parlez pas! s&#233;cria Katia avec effroi. Jirai, mais ne le lui dites pas &#224; lavance, car peut-&#234;tre nentrerai-je pas Je ne sais pas encore.


Sa voix se brisa. Elle respirait avec peine. Aliocha se leva pour partir.


Et si je rencontrais quelquun? dit-elle tout &#224; coup, en p&#226;lissant de nouveau.


Cest pourquoi il faut venir tout de suite; il ny aura personne, soyez tranquille. Nous vous attendrons, conclut-il avec fermet&#233;; et il sortit.



II. Pour un instant le mensonge devint v&#233;rit&#233;

Il se h&#226;ta vers lh&#244;pital o&#249; &#233;tait maintenant Mitia. Le surlendemain du jugement, ayant contract&#233; une fi&#232;vre nerveuse, on lavait transport&#233; &#224; lh&#244;pital, dans la division des d&#233;tenus. Mais le Dr Varvinski, &#224; la demande dAliocha, de Mme Khokhlakov, de Lise et dautres, fit placer Mitia dans une chambre &#224; part, celle quoccupait nagu&#232;re Smerdiakov. &#192; vrai dire, au fond du corridor se tenait un factionnaire, et la fen&#234;tre &#233;tait grill&#233;e; Varvinski pouvait donc &#234;tre rassur&#233; sur les suites de cette complaisance un peu ill&#233;gale. Bon et compatissant, il comprenait combien c&#233;tait dur pour Mitia dentrer sans transition dans la soci&#233;t&#233; des malfaiteurs, et quil lui fallait dabord sy habituer. Les visites &#233;taient autoris&#233;es en sous-main par le m&#233;decin, le surveillant et m&#234;me lispravnik, mais seuls Aliocha et Grouchegnka venaient voir Mitia. &#192; deux reprises, Rakitine avait tent&#233; de sintroduire, mais Mitia pria instamment Varvinski de ne pas le laisser entrer.


Aliocha trouva son fr&#232;re assis sur sa couchette, en robe de chambre, la t&#234;te entour&#233;e dune serviette mouill&#233;e deau et de vinaigre; il avait un peu de fi&#232;vre. Il jeta sur Aliocha un regard vague o&#249; per&#231;ait une sorte deffroi.


En g&#233;n&#233;ral, depuis sa condamnation, il &#233;tait devenu pensif. Parfois, il restait une demi-heure sans rien dire, paraissant se livrer &#224; une m&#233;ditation douloureuse, oubliant son interlocuteur. Sil sortait de sa r&#234;verie, c&#233;tait toujours &#224; limproviste et pour parler dautre chose que ce dont il fallait. Parfois, il regardait son fr&#232;re avec compassion et semblait moins &#224; laise avec lui quavec Grouchegnka. &#192; vrai dire, il ne parlait gu&#232;re &#224; celle-ci, mais d&#232;s quelle entrait, son visage silluminait. Aliocha sassit en silence &#224; c&#244;t&#233; de lui. Dmitri lattendait avec impatience, pourtant il nosait linterroger. Il estimait impossible que Katia consent&#238;t &#224; venir, tout en sentant que si elle ne venait pas, sa douleur serait intol&#233;rable. Aliocha comprenait ses sentiments.


Il para&#238;t que Tryphon Borissytch a presque d&#233;moli son auberge, dit fi&#233;vreusement Mitia. Il soul&#232;ve les feuilles des parquets, arrache des planches; il a d&#233;mont&#233; toute sa galerie, morceau par morceau, dans lespoir de trouver un tr&#233;sor, les quinze cents roubles qu&#224; en croire le procureur jaurais cach&#233;s l&#224;-bas. Sit&#244;t de retour, on dit quil sest mis &#224; l&#339;uvre. Cest bien fait pour le coquin. Je lai appris hier dun gardien qui est de l&#224;-bas.


&#201;coute, dit Aliocha, elle viendra, je ne sais quand, peut-&#234;tre aujourdhui, ou dans quelques jours, je lignore. Mais elle viendra, cest s&#251;r.


Mitia tressaillit, il aurait voulu parler, mais garda le silence. Cette nouvelle le bouleversait. On voyait quil &#233;tait anxieux de conna&#238;tre les d&#233;tails de la conversation, tout en redoutant de les demander; un mot cruel ou d&#233;daigneux de Katia e&#251;t &#233;t&#233; pour lui, en ce moment, un coup de poignard.


Elle ma dit, entre autres, de tranquilliser ta conscience au sujet de l&#233;vasion. Si Ivan nest pas gu&#233;ri &#224; ce moment, cest elle qui sen occupera.


Tu men as d&#233;j&#224; parl&#233;, fit observer Mitia.


Et toi, tu las d&#233;j&#224; r&#233;p&#233;t&#233; &#224; Grouchegnka.


Oui, avoua Mitia, avec un regard timide &#224; son fr&#232;re. Elle ne viendra que ce soir. Quand je lui ai dit que Katia agissait, elle sest tue dabord, les l&#232;vres contract&#233;es; puis elle a murmur&#233;: Soit! Elle a compris que c&#233;tait grave. Je nai pas os&#233; la questionner. Maintenant elle para&#238;t comprendre que ce nest pas moi, mais Ivan que Katia aime.


Vraiment?


Peut-&#234;tre que non. En tout cas, elle ne viendra pas ce matin; je lai charg&#233;e dune commission &#201;coute, Ivan est notre esprit sup&#233;rieur, cest &#224; lui de vivre, pas &#224; nous. Il gu&#233;rira.


Figure-toi que Katia, malgr&#233; ses alarmes, ne doute presque pas de sa gu&#233;rison.


Alors, cest quelle est persuad&#233;e quil mourra. Cest la frayeur qui lui inspire cette conviction.


Ivan est de constitution robuste. Moi aussi, jai bon espoir, dit Aliocha non sans appr&#233;hension.


Oui, il gu&#233;rira. Mais elle a la conviction quil mourra. Elle doit beaucoup souffrir.


Il y eut un silence. Une grave pr&#233;occupation tourmentait Mitia.


Aliocha, jaime passionn&#233;ment Grouchegnka, dit-il tout &#224; coup dune voix tremblante, o&#249; il y avait des larmes.


On ne la laissera pas avec toi, l&#224;-bas.


Je voulais te dire encore, poursuivit Mitia dune voix vibrante, si lon me bat en route ou l&#224;-bas, je ne le supporterai pas, je tuerai et lon me fusillera. Et cest pour vingt ans! Ici, les gardiens me tutoient d&#233;j&#224;. Toute cette nuit jai r&#233;fl&#233;chi, eh bien, je ne suis pas pr&#234;t! Cest au-dessus de mes forces! Moi qui voulais chanter un hymne, je ne puis supporter le tutoiement des gardiens. Jaurais tout endur&#233; pour lamour de Grouchegnka, tout sauf les coups Mais on ne la laissera pas entrer l&#224;-bas.


Aliocha sourit doucement.


&#201;coute, fr&#232;re, une fois pour toutes, voici mon opinion &#224; cet &#233;gard. Tu sais que je ne mens pas. Tu nes pas pr&#234;t pour une pareille croix, elle nest pas faite pour toi. Bien plus, tu nas pas besoin dune &#233;preuve aussi douloureuse. Si tu avais tu&#233; ton p&#232;re, je regretterais de te voir repousser lexpiation. Mais tu es innocent et cette croix est trop lourde pour toi. Puisque tu voulais te r&#233;g&#233;n&#233;rer par la souffrance, garde toujours pr&#233;sent, partout o&#249; tu vivras, cet id&#233;al de la r&#233;g&#233;n&#233;ration; cela suffira. Le fait de t&#234;tre d&#233;rob&#233; &#224; cette terrible &#233;preuve servira seulement &#224; te faire sentir un devoir plus grand encore, et ce sentiment continuel contribuera peut-&#234;tre davantage &#224; ta r&#233;g&#233;n&#233;ration que si tu &#233;tais all&#233; l&#224;-bas. Car tu ne supporterais pas les souffrances du bagne, tu r&#233;criminerais, peut-&#234;tre finirais-tu par dire: Je suis quitte. Lavocat a dit vrai en ce sens. Tous nendurent pas de lourds fardeaux; il y a des &#234;tres qui succombent Voil&#224; mon opinion, puisque tu d&#233;sires tant la conna&#238;tre. Si ton &#233;vasion devait co&#251;ter cher &#224; dautres officiers et soldats, je ne te permettrais pas (Aliocha sourit) de t&#233;vader. Mais on assure (le chef d&#233;tape lui-m&#234;me la dit &#224; Ivan) quen sy prenant bien il ny aura pas de sanctions s&#233;v&#232;res, et quils sen tireront &#224; bon compte. Certes, il est malhonn&#234;te de corrompre les consciences, m&#234;me dans ce cas, mais ici je mabstiendrai de juger, car si, par exemple, Ivan et Katia mavaient confi&#233; un r&#244;le dans cette affaire, je naurais pas h&#233;sit&#233; &#224; employer la corruption: je dois te dire toute la v&#233;rit&#233;. Aussi, nest-ce pas &#224; moi &#224; juger ta mani&#232;re dagir. Mais sache que je ne te condamnerai jamais. Dailleurs, cest &#233;trange, comment pourrais-je &#234;tre ton juge en cette affaire? Eh bien, je crois avoir tout examin&#233;.


En revanche, cest moi qui me condamnerai! s&#233;cria Mitia. Je m&#233;vaderai, c&#233;tait d&#233;j&#224; d&#233;cid&#233;: est-ce que Mitia Karamazov peut ne pas fuir? Mais je me condamnerai et je passerai ma vie &#224; expier cette faute. Cest bien ainsi que parlent les J&#233;suites? Comme nous le faisons maintenant, h&#233;?


En effet, dit gaiement Aliocha.


Je taime, parce que tu dis toujours la v&#233;rit&#233; enti&#232;re, sans rien cacher! dit Mitia radieux. Donc, jai pris Aliocha en flagrant d&#233;lit de j&#233;suitisme! Tu m&#233;riterais quon tembrass&#226;t pour &#231;a, vraiment! Eh bien, &#233;coute le reste, je vais achever de m&#233;pancher. Voici ce que jai imagin&#233; et r&#233;solu. Si je parviens &#224; m&#233;vader, avec de largent et un passeport, et que jarrive en Am&#233;rique, je serai r&#233;confort&#233; par cette id&#233;e que ce nest pas pour vivre heureux que je le fais, mais pour subir un bagne qui vaut peut-&#234;tre celui-ci! Je tassure, Alex&#233;i, que cela se vaut! Au diable cette Am&#233;rique! je la hais d&#233;j&#224;. Grouchegnka maccompagnera, soit, mais regarde-la: a-t-elle lair dune Am&#233;ricaine? Elle est russe, russe jusqu&#224; la moelle des os, elle aura le mal du pays, et sans cesse je la verrai souffrir &#224; cause de moi, charg&#233;e dune croix quelle na pas m&#233;rit&#233;e. Et moi, supporterai-je les goujats de l&#224;-bas, quand bien m&#234;me tous vaudraient mieux que moi? Je la d&#233;teste d&#233;j&#224;, cette Am&#233;rique! Eh bien, quils soient l&#224;-bas des techniciens hors ligne ou tout ce quon voudra, que le diable les emporte, ce ne sont pas l&#224; mes gens! Jaime la Russie, Alex&#233;i, jaime le Dieu russe, tout vaurien que je suis! Oui, je cr&#232;verai l&#224;-bas! s&#233;cria-t-il, les yeux tout &#224; coup &#233;tincelants. Sa voix tremblait.


Eh bien, voici ce que jai d&#233;cid&#233;, Alex&#233;i, &#233;coute! poursuivit-il une fois calm&#233;. Sit&#244;t arriv&#233;s l&#224;-bas, avec Grouchegnka, nous nous mettrons &#224; labourer, &#224; travailler dans la solitude, parmi les ours, bien loin. L&#224;-bas aussi il y a des coins perdus. On dit quil y a encore des Peaux-Rouges; eh bien! cest dans cette r&#233;gion que nous irons, chez les derniers Mohicans. Nous &#233;tudierons imm&#233;diatement la grammaire, Grouchegnka et moi. Au bout de trois ans, nous saurons langlais &#224; fond. Alors, adieu lAm&#233;rique! Nous reviendrons en Russie, citoyens am&#233;ricains. Naie crainte, nous ne retournerons pas dans cette petite ville, nous nous cacherons quelque part, au Nord ou au Sud. Je serai chang&#233;, elle aussi; je me ferai faire en Am&#233;rique une barbe postiche, je me cr&#232;verai un &#339;il, sinon je porterai une longue barbe grise (le mal du pays me fera vite vieillir), peut-&#234;tre quon ne me reconna&#238;tra pas. Si je suis reconnu, quon me d&#233;porte, tant pis, c&#233;tait ma destin&#233;e! En Russie aussi, nous labourerons dans un coin perdu, et toujours je me ferai passer pour am&#233;ricain. En revanche, nous mourrons sur la terre natale. Voil&#224; mon plan, il est irr&#233;vocable. Lapprouves-tu?


Oui dit Aliocha pour ne pas le contredire.


Mitia se tut un instant et prof&#233;ra tout &#224; coup:


Comme on ma arrang&#233; &#224; laudience! Quel parti pris!


M&#234;me sans cela, tu aurais &#233;t&#233; condamn&#233;, dit Aliocha en soupirant.


Oui, on en a assez de moi, ici! Que Dieu leur pardonne, mais cest dur! g&#233;mit Mitia.


Un nouveau silence suivit.


Aliocha, ex&#233;cute-moi tout de suite! Viendra-t-elle ou non maintenant, parle! Qua-t-elle dit?


Elle a promis de venir, mais je ne sais pas si ce sera aujourdhui. Cela lui est p&#233;nible!


Aliocha regarda timidement son fr&#232;re.


Je pense bien! Je pense bien! Aliocha, jen deviendrai fou. Grouchegnka ne cesse de me regarder. Elle comprend. Dieu, apaise-moi, quest-ce que je demande? Voil&#224; bien limp&#233;tuosit&#233; des Karamazov! Non, je ne suis pas capable de souffrir! Je ne suis quun mis&#233;rable!


La voil&#224;! s&#233;cria Aliocha.


&#192; ce moment, Katia parut sur le seuil. Elle sarr&#234;ta un instant et regarda Mitia dun air &#233;gar&#233;. Celui-ci se leva vivement, p&#226;le deffroi, mais aussit&#244;t un sourire timide, suppliant, se dessina sur ses l&#232;vres, et tout &#224; coup, dun mouvement irr&#233;sistible, il tendit les bras &#224; Katia, qui s&#233;lan&#231;a. Elle lui saisit les mains, le fit asseoir sur le lit, sassit elle-m&#234;me, sans l&#226;cher ses mains quelle serrait convulsivement. &#192; plusieurs reprises, tous deux voulurent parler, mais se retinrent, se regardant en silence, avec un sourire &#233;trange, comme riv&#233;s lun &#224; lautre; deux minutes se pass&#232;rent ainsi.


As-tu pardonn&#233;? murmura enfin Mitia, et aussit&#244;t, se tournant radieux vers Aliocha, il lui cria: Tu entends ce que je demande, tu entends!


Je taime parce que ton c&#339;ur est g&#233;n&#233;reux, dit Katia. Tu nas pas besoin de mon pardon, pas plus que je nai besoin du tien. Que tu me pardonnes ou non, le souvenir de chacun de nous restera comme une plaie dans l&#226;me de lautre; cela doit &#234;tre


La respiration lui manqua


Pourquoi suis-je venue? poursuivit-elle f&#233;brilement: pour embrasser tes pieds, te serrer les mains jusqu&#224; la douleur, tu te rappelles, comme &#224; Moscou, pour te dire encore que tu es mon dieu, ma joie, te dire que je taime follement, g&#233;mit-elle dans un sanglot.


Elle appliqua ses l&#232;vres avides sur la main de Mitia. Ses larmes ruisselaient. Aliocha restait silencieux et d&#233;concert&#233;; il ne sattendait pas &#224; cette sc&#232;ne.


Lamour sest &#233;vanoui, Mitia, reprit-elle, mais le pass&#233; mest douloureusement cher. Sache-le pour toujours. Maintenant, pour un instant, supposons vrai ce qui aurait pu &#234;tre, murmura-t-elle avec un sourire crisp&#233;, en le fixant de nouveau avec joie. &#192; pr&#233;sent, nous aimons chacun de notre c&#244;t&#233;; pourtant je taimerai toujours, et toi de m&#234;me, le savais-tu? Tu entends, aime-moi, aime-moi toute ta vie! soupira-t-elle dune voix tremblante qui mena&#231;ait presque.


Oui, je taimerai et sais-tu, Katia, dit Mitia en sarr&#234;tant &#224; chaque mot, sais-tu quil y a cinq jours, ce soir-l&#224;, je taimais Quand tu es tomb&#233;e &#233;vanouie et quon ta emport&#233;e Toute ma vie! Il en sera ainsi, toujours.


Cest ainsi quils se tenaient des propos presque absurdes et exalt&#233;s, mensongers peut-&#234;tre, mais ils &#233;taient sinc&#232;res et avaient en eux une confiance absolue.


Katia, s&#233;cria tout &#224; coup Mitia, crois-tu que jaie tu&#233;? Je sais que maintenant tu ne le crois pas, mais alors quand tu d&#233;posais le croyais-tu vraiment?


Je ne lai jamais cru, m&#234;me alors! Je te d&#233;testais et je me suis persuad&#233;e, pour un instant En d&#233;posant, jen &#233;tais convaincue mais tout de suite apr&#232;s, jai cess&#233; de le croire. Sache-le. Joubliais que je suis venue ici pour faire amende honorable! dit-elle avec une expression toute nouvelle, qui ne rappelait en rien les tendres propos de tout &#224; lheure.


Tu as de la peine, femme, dit soudain Mitia.


Laisse-moi, murmura-t-elle; je reviendrai, maintenant je nen peux plus.


Elle s&#233;tait lev&#233;e, mais soudain jeta un cri et recula.


Grouchegnka venait dentrer brusquement, quoique sans bruit. Personne ne lattendait. Katia s&#233;lan&#231;a vers la porte, mais sarr&#234;ta devant Grouchegnka, devint dune p&#226;leur de cire, murmura dans un souffle:


Pardonnez-moi!


Lautre la regarda en face et, au bout dun instant, lui dit dune voix fielleuse, charg&#233;e de haine:


Nous sommes toutes deux m&#233;chantes! Comment nous pardonner lune lautre? Mais sauve-le, toute ma vie je prierai pour toi.


Et tu refuses de lui pardonner! cria Mitia dun ton de vif reproche.


Sois tranquille, je le sauverai, sempressa de dire Katia, qui sortit vivement.


Tu as pu lui refuser ton pardon quand elle-m&#234;me te le demandait? s&#233;cria de nouveau Mitia avec amertume.


Ne lui fais pas de reproches, Mitia, tu nen as pas le droit! intervint avec vivacit&#233; Aliocha.


Cest son orgueil et non son c&#339;ur qui parlait, dit avec d&#233;go&#251;t Grouchegnka. Quelle te d&#233;livre, je lui pardonnerai tout


Elle se tut, comme si elle refoulait quelque chose et ne pouvait pas encore se remettre. Elle &#233;tait venue tout &#224; fait par hasard, ne se doutant de rien et sans sattendre &#224; cette rencontre.


Aliocha, cours apr&#232;s elle! Dis-lui je ne sais quoi ne la laisse pas partir ainsi!


Je reviendrai avant ce soir! cria Aliocha, qui courut pour rattraper Katia.


Il la rejoignit hors de lenceinte de lh&#244;pital. Elle se h&#226;tait et lui dit rapidement:


Non, il mest impossible de mhumilier devant cette femme. Jai voulu boire le calice jusqu&#224; la lie, cest pourquoi je lui ai demand&#233; pardon. Elle ma refus&#233; Je laime pour &#231;a! dit Katia dune voix alt&#233;r&#233;e, et ses yeux brillaient dune haine farouche.


Mon fr&#232;re ne sy attendait pas, balbutia Aliocha. Il &#233;tait persuad&#233; quelle ne viendrait pas


Sans doute. Laissons cela, trancha-t-elle. &#201;coutez: je ne peux pas vous accompagner &#224; lenterrement. Je leur ai envoy&#233; des fleurs pour le cercueil. Ils doivent avoir encore de largent. Sil en faut, dites-leur qu&#224; lavenir je ne les abandonnerai jamais. Et maintenant, laissez-moi, laissez-moi, je vous en prie. Vous &#234;tes d&#233;j&#224; en retard, on sonne la derni&#232;re messe. Laissez-moi, de gr&#226;ce!



III. Enterrement dIlioucha. Allocution pr&#232;s de la pierre.

Il &#233;tait en retard, en effet. On lattendait et on avait m&#234;me d&#233;j&#224; d&#233;cid&#233; de porter sans lui &#224; l&#233;glise le gentil cercueil orn&#233; de fleurs. C&#233;tait celui dIlioucha. Le pauvre enfant &#233;tait mort deux jours apr&#232;s le prononc&#233; du jugement. D&#232;s la porte coch&#232;re, Aliocha fut accueilli par les cris des jeunes gar&#231;ons, camarades dIlioucha. Ils &#233;taient venus douze, avec leurs sacs d&#233;coliers au dos. Papa pleurera, soyez avec lui, leur avait dit Ilioucha en mourant, et les enfants sen souvenaient. &#192; leur t&#234;te &#233;tait Kolia Krassotkine.


Comme je suis content que vous soyez venu, Karamazov! s&#233;cria-t-il en tendant la main &#224; Aliocha. Ici, cest un spectacle affreux. Vraiment cela fait peine &#224; voir. Sni&#233;guiriov nest pas ivre, nous sommes s&#251;rs quil na pas bu aujourdhui, et cependant il a lair ivre Je suis toujours ferme, mais cest affreux. Karamazov, si cela ne vous retient pas, je vous poserai seulement une question, avant dentrer.


Aliocha sarr&#234;ta.


Quy a-t-il, Kolia?


Votre fr&#232;re est-il innocent ou coupable? Est-ce lui qui a tu&#233; son p&#232;re, ou le valet? Je croirai ce que vous direz. Je nai pas dormi durant quatre nuits &#224; cause de cette id&#233;e.


Cest Smerdiakov qui a tu&#233;, mon fr&#232;re est innocent, r&#233;pondit Aliocha.


Cest aussi mon opinion! s&#233;cria le jeune Smourov.


Ainsi, il succombe comme une victime innocente pour la v&#233;rit&#233;? sexclama Kolia. Tout en succombant, il est heureux! Je suis pr&#234;t &#224; lenvier!


Comment pouvez-vous dire cela, et pourquoi? fit Aliocha surpris.


Oh! si je pouvais un jour me sacrifier &#224; la v&#233;rit&#233;! prof&#233;ra Kolia avec enthousiasme.


Mais pas dans une telle affaire, pas avec un tel opprobre, dans des circonstances aussi horribles!


Assur&#233;ment je voudrais mourir pour lhumanit&#233; tout enti&#232;re, et quant &#224; la honte, peu importe: p&#233;rissent nos noms. Je respecte votre fr&#232;re!


Moi aussi! s&#233;cria tout &#224; fait inopin&#233;ment le m&#234;me gar&#231;on qui avait pr&#233;tendu nagu&#232;re conna&#238;tre les fondateurs de Troie. Et tout comme alors, il devint rouge comme une pivoine.


Aliocha entra. Dans le cercueil bleu, orn&#233; dune ruche blanche, Ilioucha &#233;tait couch&#233;, les mains jointes, les yeux ferm&#233;s. Les traits de son visage amaigri avaient &#224; peine chang&#233;, et chose &#233;trange, le cadavre ne sentait presque pas. Lexpression &#233;tait s&#233;rieuse et comme pensive. Les mains surtout &#233;taient belles, comme taill&#233;es dans du marbre. On y avait mis des fleurs. Le cercueil entier, au-dedans et au-dehors, &#233;tait orn&#233; de fleurs envoy&#233;es de grand matin par Lise Khokhlakov. Mais il en &#233;tait venu dautres de la part de Catherine Ivanovna, et lorsque Aliocha ouvrit la porte, le capitaine, une gerbe dans ses mains tremblantes, &#233;tait en train de la r&#233;pandre sur son cher enfant. Il regarda &#224; peine le nouveau venu; dailleurs, il ne faisait attention &#224; personne, pas m&#234;me &#224; sa femme, la maman d&#233;mente et &#233;plor&#233;e, qui seffor&#231;ait de se soulever sur ses jambes malades, pour voir de plus pr&#232;s son enfant mort. Quant &#224; Nina, les enfants lavaient transport&#233;e, avec son fauteuil, tout pr&#232;s du cercueil. Elle y appuyait la t&#234;te et devait pleurer doucement. Sni&#233;guiriov avait lair anim&#233;, mais comme perplexe et en m&#234;me temps farouche. Il y avait de la folie dans ses gestes, dans les paroles qui lui &#233;chappaient. Mon petit, mon cher petit! s&#233;criait-il &#224; chaque instant, en regardant Ilioucha.


Papa, donne-moi aussi des fleurs, prends dans sa main cette fleur blanche et donne-la-moi! demanda en sanglotant la maman folle.


Soit que la petite rose blanche qui &#233;tait dans les mains dIlioucha lui pl&#251;t beaucoup, ou quelle voul&#251;t la garder en souvenir de lui, elle sagitait, les bras tendus vers la fleur.


Je ne donnerai rien &#224; personne! r&#233;pondit durement Sni&#233;guiriov. Ce sont ses fleurs et pas les tiennes. Tout est &#224; lui, rien &#224; toi!


Papa, donnez une fleur &#224; maman! dit Nina en d&#233;couvrant son visage humide de larmes.


Je ne donnerai rien, surtout pas &#224; elle! Elle ne laimait pas. Elle lui a enlev&#233; son petit canon, dit le capitaine avec un sanglot, en se rappelant comment Ilioucha avait alors c&#233;d&#233; le canon &#224; sa m&#232;re.


La pauvre folle se mit &#224; pleurer, en se cachant le visage dans ses mains. Les &#233;coliers, voyant enfin que le p&#232;re ne l&#226;chait pas le cercueil, et quil &#233;tait temps de le porter &#224; l&#233;glise, lentour&#232;rent &#233;troitement, se mirent &#224; le soulever.


Je ne veux pas lenterrer dans lenceinte! clama soudain Sni&#233;guiriov, je lenterrerai pr&#232;s de la pierre, de notre pierre! Cest la volont&#233; dIlioucha. Je ne le laisserai pas porter!


Depuis trois jours, il parlait de lenterrer pr&#232;s de la pierre; mais Aliocha et Krassotkine intervinrent, ainsi que la logeuse, sa s&#339;ur, tous les enfants.


Quelle id&#233;e de lenterrer pr&#232;s dune pierre impure, comme un r&#233;prouv&#233;! dit s&#233;v&#232;rement la vieille femme. Dans lenceinte, la terre est b&#233;nie. Il sera mentionn&#233; dans les pri&#232;res. On entend les chants de l&#233;glise, le diacre a une voix si sonore que tout lui parviendra chaque fois, comme si on chantait sur sa tombe.


Le capitaine eut un geste de lassitude, comme pour dire: Faites ce que vous voudrez! Les enfants soulev&#232;rent le cercueil, mais en passant pr&#232;s de la m&#232;re, ils sarr&#234;t&#232;rent un instant pour quelle p&#251;t dire adieu &#224; Ilioucha. En voyant soudain de pr&#232;s ce cher visage, quelle navait contempl&#233; durant trois jours qu&#224; une certaine distance, elle se mit &#224; dodeliner de sa t&#234;te grise.


Maman, b&#233;nis-le, embrasse-le, lui cria Nina.


Mais celle-ci continuait &#224; remuer la t&#234;te, comme une automate, et, sans rien dire, le visage crisp&#233; de douleur, elle se frappa la poitrine du poing. On porta le cercueil plus loin. Nina d&#233;posa un dernier baiser sur les l&#232;vres de son fr&#232;re.


Aliocha, en sortant, pria la logeuse de veiller sur les deux femmes; elle ne le laissa pas achever.


Nous connaissons notre devoir; je resterai pr&#232;s delles, nous aussi sommes chr&#233;tiens.


La vieille pleurait en parlant.


L&#233;glise &#233;tait &#224; peu de distance, trois cents pas au plus. Il faisait un temps clair et doux, avec un peu de gel&#233;e. Les cloches sonnaient encore. Sni&#233;guiriov, affair&#233; et d&#233;sorient&#233;, suivait le cercueil dans son vieux pardessus trop mince pour la saison, tenant &#224; la main son feutre aux larges bords. En proie &#224; une inexplicable inqui&#233;tude, tant&#244;t il voulait soutenir la t&#234;te du cercueil, ce qui ne faisait que g&#234;ner les porteurs, tant&#244;t il seffor&#231;ait de marcher &#224; c&#244;t&#233;. Une fleur &#233;tait tomb&#233;e sur la neige, il se pr&#233;cipita pour la ramasser, comme si cela avait une &#233;norme importance.


Le pain, on a oubli&#233; le pain! s&#233;cria-t-il tout &#224; coup avec effroi.


Mais les enfants lui rappel&#232;rent aussit&#244;t quil venait de prendre un morceau de pain et lavait mis dans sa poche. Il le sortit et se calma en le voyant.


Cest Ilioucha qui le veut, expliqua-t-il &#224; Aliocha; une nuit que j&#233;tais &#224; son chevet, il me dit tout &#224; coup: P&#232;re, quand on menterrera, &#233;miette du pain sur ma tombe, pour attirer les moineaux; je les entendrai et cela me fera plaisir de ne pas &#234;tre seul.


Cest tr&#232;s bien, dit Aliocha; il faudra en porter souvent.


Tous les jours, tous les jours! murmura le capitaine comme ranim&#233;.


On arriva enfin &#224; l&#233;glise et le cercueil fut plac&#233; au milieu. Les enfants lentour&#232;rent et eurent, durant la c&#233;r&#233;monie, une attitude exemplaire. L&#233;glise &#233;tait ancienne et plut&#244;t pauvre, beaucoup dic&#244;nes navaient pas de cadres, mais dans de telles &#233;glises on se sent plus &#224; laise pour prier. Pendant la messe, Sni&#233;guiriov sembla se calmer un peu, bien que la m&#234;me pr&#233;occupation inconsciente repar&#251;t par moments chez lui; tant&#244;t il sapprochait du cercueil pour arranger le po&#234;le, le vient-chik[[205]: #_ftnref205 Bande de satin ou de papier sur laquelle sont repr&#233;sent&#233;s J&#233;sus-Christ, la Vierge et saint Jean Chrysostome, dont on entoure le front des morts.], tant&#244;t quand un cierge tombait du chandelier, il s&#233;lan&#231;ait pour le replacer et nen finissait pas. Puis il se tranquillisa et se tint &#224; la t&#234;te, lair soucieux et comme perplexe. Apr&#232;s l&#233;p&#238;tre, il chuchota &#224; Aliocha quon ne lavait pas lue comme il faut, sans expliquer sa pens&#233;e. Il se mit &#224; chanter lhymne ch&#233;rubique [[206]: #_ftnref205 Paraphrase de lAlleluia.], puis se prosterna, le front contre les dalles, avant quil f&#251;t achev&#233;, et resta assez longtemps dans cette position. Enfin, on donna labsoute, on distribua les cierges. Le p&#232;re affol&#233; allait de nouveau sagiter, mais lonction et la majest&#233; du chant fun&#232;bre le boulevers&#232;rent. Il parut se pelotonner et se mit &#224; sangloter &#224; de brefs intervalles, dabord en &#233;touffant sa voix, puis bruyamment vers la fin. Au moment des adieux, lorsquon allait fermer le cercueil [[207]: #_ftnref205 Le cercueil nest d&#233;finitivement ferm&#233; qu&#224; l&#233;glise, tout &#224; la fin du service fun&#232;bre.], il l&#233;treignit comme pour sy opposer et commen&#231;a &#224; couvrir de baisers les l&#232;vres de son fils. On lexhorta et il avait d&#233;j&#224; descendu le degr&#233;, lorsque tout &#224; coup il &#233;tendit vivement le bras et prit quelques fleurs du cercueil. Il les contempla et une nouvelle id&#233;e parut labsorber, de sorte quil oublia, pour un instant, lessentiel. Peu &#224; peu, il tomba dans la r&#234;verie et ne fit aucune r&#233;sistance lorsquon emporta le cercueil.


La tombe, situ&#233;e tout pr&#232;s de l&#233;glise, dans lenceinte, co&#251;tait cher; Catherine Ivanovna avait pay&#233;. Apr&#232;s le rite dusage, les fossoyeurs descendirent le cercueil. Sni&#233;guiriov, ses fleurs &#224; la main, se penchait tellement au-dessus de la fosse b&#233;ante, que les enfants effray&#233;s se cramponn&#232;rent &#224; son pardessus et le tir&#232;rent en arri&#232;re. Mais il ne paraissait pas bien comprendre ce qui se passait. Lorsquon combla la fosse, il se mit &#224; d&#233;signer, dun air pr&#233;occup&#233;, la terre qui samoncelait, et commen&#231;a m&#234;me &#224; parler, mais personne ny comprit rien; dailleurs, il se tut bient&#244;t. On lui rappela alors quil fallait &#233;mietter le pain; il se tr&#233;moussa, le sortit de sa poche, l&#233;parpilla en petits morceaux sur la tombe: Accourez, petits oiseaux, accourez, gentils moineaux! murmurait-il avec sollicitude. Un des enfants lui fit remarquer que ses fleurs le g&#234;naient et quil devait les confier &#224; quelquun. Mais il refusa, parut m&#234;me craindre quon les lui &#244;t&#226;t, et apr&#232;s s&#234;tre assur&#233; dun regard que tout &#233;tait accompli et le pain &#233;miett&#233;, il sen alla chez lui dun pas dabord tranquille, puis de plus en plus rapide. Les enfants et Aliocha le suivaient de pr&#232;s.


Des fleurs pour maman, des fleurs pour maman! On a offens&#233; maman! sexclama-t-il soudain.


Quelquun lui cria de mettre son chapeau, quil faisait froid. Comme irrit&#233; par ces paroles, il le jeta sur la neige en disant:


Je ne veux pas de chapeau, je nen veux pas!


Le jeune Smourov le releva et sen chargea. Tous les enfants pleuraient, surtout Kolia et le gar&#231;on qui avait d&#233;couvert Troie. Malgr&#233; ses larmes, Smourov trouva moyen de ramasser un fragment de brique qui rougissait sur la neige, pour viser au vol une bande de moineaux. Il les manqua naturellement et continua de courir, tout en pleurant. &#192; mi-chemin, Sni&#233;guiriov sarr&#234;ta soudain, comme frapp&#233; de quelque chose, puis, se retournant du c&#244;t&#233; de l&#233;glise, prit sa course vers la tombe d&#233;laiss&#233;e. Mais les enfants le rattrap&#232;rent en un clin d&#339;il, se cramponnant &#224; lui de tous c&#244;t&#233;s. &#192; bout de forces, comme terrass&#233;, il roula sur la neige, se d&#233;battit en sanglotant, se mit &#224; crier: Ilioucha, mon cher petit! Aliocha et Kolia le relev&#232;rent, le suppli&#232;rent de se montrer raisonnable.


Capitaine, en voil&#224; assez; un homme courageux doit tout supporter, balbutia Kolia.


Vous ab&#238;mez les fleurs, dit Aliocha; la maman les attend, elle pleure parce que vous lui avez refus&#233; les fleurs dIlioucha. Le lit dIlioucha est encore l&#224;.


Oui, oui, allons voir maman, dit soudain Sni&#233;guiriov; on va emporter le lit! ajouta-t-il comme sil craignait vraiment quon lemport&#226;t.


Il se releva et courut &#224; la maison, mais on nen &#233;tait pas loin et tout le monde arriva en m&#234;me temps. Sni&#233;guiriov ouvrit vivement la porte, cria &#224; sa femme, envers laquelle il s&#233;tait montr&#233; si dur:


Ch&#232;re maman, voici des fleurs quIlioucha tenvoie; tu as mal aux pieds!


Il lui tendit ses fleurs, gel&#233;es et ab&#238;m&#233;es quand il s&#233;tait roul&#233; dans la neige. &#192; ce moment, il aper&#231;ut dans un coin, devant le lit, les souliers dIlioucha que la logeuse venait de ranger, de vieux souliers devenus roux, racornis, rapi&#233;c&#233;s. En les voyant, il leva les bras, s&#233;lan&#231;a, se jeta &#224; genoux, saisit un des souliers, quil couvrit de baisers en criant:


Ilioucha, mon cher petit, o&#249; sont tes pieds?


O&#249; las-tu emport&#233;? O&#249; las-tu emport&#233;? s&#233;cria la folle dune voix d&#233;chirante.


Nina aussi se mit &#224; sangloter. Kolia sortit vivement, suivi par les enfants. Aliocha en fit autant:


Laissons-les pleurer, dit-il &#224; Kolia; impossible de les consoler. Nous reviendrons dans un moment.


Oui, il ny a rien &#224; faire, cest affreux, approuva Kolia. Savez-vous, Karamazov, dit-il en baissant la voix pour n&#234;tre pas entendu: jai beaucoup de chagrin, et pour le ressusciter je donnerais tout au monde!


Moi aussi, dit Aliocha.


Quen pensez-vous, Karamazov, faut-il venir ce soir? Il va senivrer.


Cest bien possible. Nous ne viendrons que tous les deux, &#231;a suffit, passer une heure avec eux, avec la maman et Nina. Si nous venions tous &#224; la fois, cela leur rappellerait tout, conseilla Aliocha.


La logeuse est en train de mettre le couvert, est-ce pour la comm&#233;moration [[208]: #_ftnref208 La coutume de comm&#233;morer les morts dans un repas fun&#232;bre est, en Russie, une survivance des premiers temps du christianisme  agapes fun&#233;raires.]? le pope viendra; faut-il y retourner maintenant, Karamazov?


Certainement.


Comme cest &#233;trange, Karamazov; une telle douleur et des cr&#234;pes; comme tout est bizarre dans notre religion!


Il y aura du saumon, dit tout &#224; coup le gar&#231;on qui avait d&#233;couvert Troie.


Je vous prie s&#233;rieusement, Kartachov, de ne plus nous importuner avec vos b&#234;tises, surtout lorsquon ne vous parle pas et quon d&#233;sire m&#234;me ignorer votre existence, fit Kolia avec irritation.


Le jeune gar&#231;on rougit, mais nosa rien r&#233;pondre. Cependant tous suivaient lentement le sentier et Smourov s&#233;cria soudain:


Voil&#224; la pierre dIlioucha, sous laquelle on voulait lenterrer.


Tous sarr&#234;t&#232;rent en silence &#224; c&#244;t&#233; de la pierre. Aliocha regardait, et la sc&#232;ne que lui avait nagu&#232;re racont&#233;e Sni&#233;guiriov, comment Ilioucha, en pleurant et en &#233;treignant son p&#232;re, s&#233;criait: Papa, papa, comme il ta humili&#233;!, cette sc&#232;ne lui revint tout dun coup &#224; la m&#233;moire. Il fut saisi d&#233;motion. Il regarda dun air s&#233;rieux tous ces gentils visages d&#233;coliers, et leur dit:


Mes amis, je voudrais vous dire un mot, ici m&#234;me.


Les enfants lentour&#232;rent et fix&#232;rent sur lui des regards dattente.


Mes amis, nous allons nous s&#233;parer. Je resterai encore quelque temps avec mes deux fr&#232;res, dont lun va &#234;tre d&#233;port&#233; et lautre se meurt. Mais je quitterai bient&#244;t la ville, peut-&#234;tre pour tr&#232;s longtemps. Nous allons donc nous s&#233;parer. Convenons ici, devant la pierre dIlioucha, de ne jamais loublier et de nous souvenir les uns des autres. Et, quoi quil nous arrive plus tard dans la vie, quand m&#234;me nous resterions vingt ans sans nous voir, nous nous rappellerons comment nous avons enterr&#233; le pauvre enfant, auquel on jetait des pierres pr&#232;s de la passerelle et qui fut ensuite aim&#233; de tous. C&#233;tait un gentil gar&#231;on, bon et brave, qui avait le sentiment de lhonneur et se r&#233;volta courageusement contre laffront subi par son p&#232;re. Aussi nous souviendrons-nous de lui toute notre vie. Et m&#234;me si nous nous adonnons &#224; des affaires de la plus haute importance et que nous soyons parvenus aux honneurs ou tomb&#233;s dans linfortune, m&#234;me alors noublions jamais combien il nous fut doux, ici, de communier une fois dans un bon sentiment, qui nous a rendus, tandis que nous aimions le pauvre enfant, meilleurs peut-&#234;tre que nous ne sommes en r&#233;alit&#233;. Mes colombes, laissez-moi vous appeler ainsi, car vous ressemblez tous &#224; ces charmants oiseaux  tandis que je regarde vos gentils visages, mes chers enfants, peut-&#234;tre ne comprendrez-vous pas ce que je vais vous dire, car je ne suis pas toujours clair, mais vous vous le rappellerez et, plus tard, vous me donnerez raison. Sachez quil ny a rien de plus noble, de plus fort, de plus sain et de plus utile dans la vie quun bon souvenir, surtout quand il provient du jeune &#226;ge, de la maison paternelle. On vous parle beaucoup de votre &#233;ducation; or un souvenir saint, conserv&#233; depuis lenfance, est peut-&#234;tre la meilleure des &#233;ducations: si lon fait provision de tels souvenirs pour la vie, on est sauv&#233; d&#233;finitivement. Et m&#234;me si nous ne gardons au c&#339;ur quun bon souvenir, cela peut servir un jour &#224; nous sauver. Peut-&#234;tre deviendrons-nous m&#234;me m&#233;chants par la suite, incapables de nous abstenir dune mauvaise action; nous rirons des larmes de nos semblables, de ceux qui disent, comme Kolia tout &#224; lheure: Je veux souffrir pour tous; peut-&#234;tre les raillerons-nous m&#233;chamment. Mais si m&#233;chants que nous devenions, ce dont Dieu nous pr&#233;serve, lorsque nous nous rappellerons comment nous avons enterr&#233; Ilioucha, comment nous lavons aim&#233; dans ses derniers jours, et les propos tenus amicalement autour de cette pierre, le plus dur et le plus moqueur dentre nous nosera railler, dans son for int&#233;rieur, les bons sentiments quil &#233;prouve maintenant! Bien plus, peut-&#234;tre que pr&#233;cis&#233;ment ce souvenir seul lemp&#234;chera de mal agir; il fera un retour sur lui-m&#234;me et dira: Oui, j&#233;tais alors bon, hardi, honn&#234;te. Quil rie m&#234;me &#224; part lui, peu importe, on se moque souvent de ce qui est bien et beau; cest seulement par &#233;tourderie; mais je vous assure quaussit&#244;t apr&#232;s avoir ri, il se dira dans son c&#339;ur: Jai eu tort, car on ne doit pas rire de ces choses!


Il en sera certainement ainsi, Karamazov, je vous comprends! sexclama Kolia, les yeux brillants.


Les enfants sagit&#232;rent et voulurent aussi crier quelque chose, mais ils se continrent et fix&#232;rent sur lorateur des regards &#233;mus.


Je dis cela pour le cas o&#249; nous deviendrions m&#233;chants, poursuivit Aliocha; mais pourquoi le devenir, nest-ce pas, mes amis? Nous serons avant tout bons, puis honn&#234;tes, enfin nous ne nous oublierons jamais les uns les autres. Jinsiste l&#224;-dessus. Je vous donne ma parole, mes amis, de noublier aucun de vous; chacun des visages qui me regardent maintenant, je me le rappellerai, f&#251;t-ce dans trente ans. Tout &#224; lheure, Kolia a dit &#224; Kartachov que nous voulions ignorer son existence. Puis-je oublier que Kartachov existe, quil ne rougit plus comme lorsquil d&#233;couvrit Troie, mais me regarde gaiement de ses gentils yeux. Mes chers amis, soyons tous g&#233;n&#233;reux et hardis comme Ilioucha, intelligents, hardis et g&#233;n&#233;reux comme Kolia (qui deviendra bien plus intelligent en grandissant), soyons modestes, mais gentils comme Kartachov. Mais pourquoi ne parler que de ces deux-l&#224;! Vous m&#234;tes tous chers d&#233;sormais, vous avez tous une place dans mon c&#339;ur et jen r&#233;clame une dans le v&#244;tre! Eh bien! qui nous a r&#233;unis dans ce bon sentiment, dont nous voulons garder &#224; jamais le souvenir, sinon Ilioucha, ce bon, ce gentil gar&#231;on, qui nous sera toujours cher! Nous ne loublierons pas: bon et &#233;ternel souvenir &#224; lui dans nos c&#339;urs, maintenant et &#224; jamais!


Cest cela, cest cela, &#233;ternel souvenir! cri&#232;rent tous les enfants de leurs voix sonores, lair &#233;mu.


Nous nous rappellerons son visage, son costume, ses pauvres petits souliers, son cercueil, son malheureux p&#232;re, dont il a pris la d&#233;fense, lui seul contre toute la classe.


Nous nous le rappellerons! Il &#233;tait brave, il &#233;tait bon!


Ah! comme je laimais! sexclama Kolia.


Mes enfants, mes chers amis, ne craignez pas la vie! Elle est si belle lorsquon pratique le bien et le vrai!


Oui, oui! r&#233;p&#233;t&#232;rent les enfants enthousiasm&#233;s.


Karamazov, nous vous aimons! s&#233;cria lun deux, Kartachov, sans doute.


Nous vous aimons, nous vous aimons! reprirent-ils en ch&#339;ur. Beaucoup avaient les larmes aux yeux.


Hourra pour Karamazov! proclama Kolia.


Et &#233;ternel souvenir au pauvre gar&#231;on! ajouta de nouveau Aliocha avec &#233;motion.


&#201;ternel souvenir!


Karamazov! s&#233;cria Kolia, est-ce vrai ce que dit la religion, que nous ressusciterons dentre les morts, que nous nous reverrons les uns les autres, et tous et Ilioucha?


Certes, nous ressusciterons, nous nous reverrons, nous nous raconterons joyeusement tout ce qui sest pass&#233;, r&#233;pondit Aliocha, moiti&#233; rieur, moiti&#233; enthousiaste.


Oh! comme ce sera bon! fit Kolia.


Et maintenant, assez discouru, allons au repas fun&#232;bre. Ne vous troublez pas de ce que nous mangerons des cr&#234;pes. Cest une vieille tradition qui a son bon c&#244;t&#233;, dit Aliocha en souriant. Eh bien! allons maintenant, la main dans la main.


Et toujours ainsi, toute la vie, la main dans la main! Hourra pour Karamazov! reprit Kolia avec enthousiasme; et tous les enfants r&#233;p&#233;t&#232;rent son acclamation.


(1880)



Vie de Dosto&#239;esvski

1821. &#192; Moscou, le 30 octobre, naissance de F&#233;dor Mikha&#239;lovitch Dosto&#239;evski. Son p&#232;re, Mikha&#239;l Andr&#233;i&#233;vitch Dosto&#239;evski, m&#233;decin militaire, avait &#233;pous&#233; en 1819 la fille dun n&#233;gociant, Maria F&#233;dorovna Netchaiev. Un premier fils, Michel, le fr&#232;re pr&#233;f&#233;r&#233; de F&#233;dor, &#233;tait n&#233; en 1820. En 1821, le docteur Dosto&#239;evski ayant &#233;t&#233; nomm&#233; m&#233;decin traitant &#224; lh&#244;pital Marie, lh&#244;pital des pauvres de Moscou, la famille fut log&#233;e dans un pavillon de lh&#244;pital, o&#249; naquit F&#233;dor.


1831. Le docteur Dosto&#239;evski acquiert deux villages. Darovoi&#233; et Tchermachnia. Sa femme, d&#233;j&#224; atteinte de tuberculose, y vivra la plupart du temps jusqu&#224; sa mort en 1837.


1833-1834. F&#233;dor et son fr&#232;re Michel sont demi-pensionnaires &#224; la pension du Fran&#231;ais Souchard, puis internes &#224; la pension Tchermak.


1837. Le docteur Dosto&#239;evski conduit ses deux fils &#224; Saint-P&#233;tersbourg dans la pension de Kostomarov, qui doit les pr&#233;parer &#224; lexamen dentr&#233;e de l&#201;cole sup&#233;rieure des Ing&#233;nieurs militaires. F&#233;dor est re&#231;u en janvier 1838. Michel ajourn&#233;.


1839. En juin, &#224; Darovoi&#233;, assassinat du docteur Dosto&#239;evski, par des serfs quil avait maltrait&#233;s.


1842. En ao&#251;t, F&#233;dor passe avec succ&#232;s lexamen de sortie de l&#201;cole sup&#233;rieure des Ing&#233;nieurs militaires, est nomm&#233; sous-lieutenant, et entre comme dessinateur &#224; la direction du G&#233;nie, &#224; Saint-P&#233;tersbourg.


1843. Dosto&#239;evski traduit Eug&#233;nie Grandet, en t&#233;moignage dadmiration pour Balzac, qui venait de s&#233;journer &#224; Saint-P&#233;tersbourg.


1844. Il quitte larm&#233;e et commence &#224; &#233;crire les Pauvres Gens. Cribl&#233; de dettes, il m&#232;ne une vie difficile et est d&#233;j&#224; sujet &#224; des attaques d&#233;pilepsie.


1846. Les Pauvres Gens, puis leDouble, paraissent dans le Recueil p&#233;tersbourgeois. En d&#233;cembre, il &#233;crit Nietotchka Niezvanova.


1847-1848. La famille sinstalle &#224; Saint-P&#233;terbourg. Il publie lesNuits blanches, leMari jaloux, laFemmedun autre.


1849. D&#232;s 1846, Dosto&#239;evski entre en contact avec P&#233;trachevski, fonctionnaire au minist&#232;re des Affaires &#233;trang&#232;res, et son groupe de jeunes gens lib&#233;raux, enthousiastes de Fourier, Saint-Simon, Proudhon, George Sand. Le 23 avril 1849, la police arr&#234;ta trente-six membres du groupe, dont Dosto&#239;evski, qui furent tous incarc&#233;r&#233;s dans la forteresse Pierre et Paul. Le 22 d&#233;cembre, apr&#232;s un simulacre dex&#233;cution, la peine capitale fut commu&#233;e en une peine de travaux forc&#233;s en Sib&#233;rie, dix ans, r&#233;duits plus tard &#224; cinq pour Dosto&#239;evski.


Du 25 d&#233;cembre 1849 au 15 f&#233;vrier 1854. Travaux forc&#233;s &#224; la forteresse dOmsk, puis en 1854, incorporation de Dosto&#239;evski comme soldat au 7 bataillon de ligne dun r&#233;giment sib&#233;rien &#224; S&#233;mipalatinsk. Dosto&#239;evski fait la connaissance de Marie Dmitrievna Issaieva, femme dun instituteur et en devint passionn&#233;ment amoureux. Il se remet &#224; &#233;crire et commence en 1855 les Souvenirs de la Maison des Morts.


1856. Il est nomm&#233; sous-lieutenant. Marie Dmitrievna &#233;tant devenue veuve, il la demande en mariage et, apr&#232;s dorageuses fian&#231;ailles, il l&#233;pouse le 6 f&#233;vrier 1857.


1859. Apr&#232;s de longues d&#233;marches pour quitter larm&#233;e et rentrer en Russie, il obtient finalement cette autorisation le 2 juillet et, quatre mois plus tard, celle de sinstaller &#224; Saint-P&#233;tersbourg.


1861. Humili&#233;s et Offens&#233;s commence &#224; para&#238;tre dans le premier num&#233;ro de la revue Vremia (le Temps) que Dosto&#239;evski vient de fonder avec son fr&#232;re Michel. Mauvaise sant&#233; de Dosto&#239;evski.


1862. Les Souvenirs de la Maison des Morts paraissent dans leMonde russe et ont un grand retentissement. Premier voyage &#224; l&#233;tranger: Berlin, Dresde, Paris, Londres, Gen&#232;ve, Lucerne, Turin, Florence, Venise, Vienne. Retour en Russie au bout de deux mois. Il fait la connaissance de Pauline Souslova, jeune &#233;tudiante aux id&#233;es tr&#232;s avanc&#233;es.


1863. Interdiction de la revue Vremia &#224; la suite dun article sur linsurrection polonaise. Second voyage &#224; l&#233;tranger. Dosto&#239;evski est devenu lamant de Pauline et la rejoint &#224; Paris. Il partent ensemble en Italie mais alors elle nest plus sa ma&#238;tresse, car elle en aime un autre. Dosto&#239;evski joue &#224; la roulette et perd. Gen&#232;ve, Turin, Rome. Il rentre seul et sans argent &#224; Saint-P&#233;tersbourg fin octobre.


1864. Mort de Marie Dmitrievna. &#192; son chevet, Dosto&#239;evski a &#233;crit leSous-sol. Mort de Michel laissant une veuve, quatre enfants et des dettes que Dosto&#239;evski prend &#224; sa charge.


1865. Dosto&#239;evski signe un contrat avec l&#233;diteur Stellovski, qui le livre pieds et poings li&#233;s &#224; celui-ci; il paie quelques dettes et part pour l&#233;tranger. Il perd au jeu largent qui lui reste. D&#233;tresse. Il commence Crime et Ch&#226;timent qui para&#238;t chapitre par chapitre dans leMessager russe au d&#233;but de 1866.


1866. Succ&#232;s consid&#233;rable de Crime et Ch&#226;timent. Pr&#233;paration du Joueur qui doit &#234;tre remis &#224; Stellovski le 1 novembre. Il le dicte en vingt-six jours &#224; une jeune st&#233;nographe, Anna Grigorievna Snitkine, envoy&#233;e par un ami. Il laime, le lui dit, et elle accepte de devenir sa femme.


1867. Mariage de Dosto&#239;evski et dAnna Grigorievna. D&#233;part pour l&#233;tranger. Casinos, roulettes, gains, pertes.


1868. &#192; Gen&#232;ve, naissance et mort dune premi&#232;re fille. Dosto&#239;evski r&#233;dige lIdiot qui para&#238;t dans LeMessager russe. Hiver en Italie.


1869. &#192; Dresde, naissance dune fille. Premi&#232;re id&#233;e des Poss&#233;d&#233;s. Il &#233;crit l&#201;ternel Mari, termin&#233; en d&#233;cembre.


1870. L&#201;ternel Mari para&#238;t dans la revue lAurore.


1871. Retour en Russie gr&#226;ce &#224; une avance du Messager russe sur lesPoss&#233;d&#233;s. Naissance dun fils, F&#233;odor.


1872. Fin de la publication des Poss&#233;d&#233;s dans LeMessager russe.


1873. Dosto&#239;evski devient son propre &#233;diteur, second&#233; par sa femme, et publie en volume lesPoss&#233;d&#233;s.


1874. Publication en volume de lIdiot. Dosto&#239;evski peut louer une petite villa &#224; Staraia Roussa et se met &#224; &#233;crire lAdolescent.


1875. Publication de lAdolescent. Naissance dun second fils, Alexis.


1876. Dosto&#239;evski publie une revue, le Journal dun &#201;crivain, dont il est lunique collaborateur et pour laquelle il &#233;crit des articles de critique, de politique et, de temps &#224; autre, des nouvelles: laDouce, leSonge dun Homme ridicule, Bobok.


1877. Le Journal dun &#201;crivain a trois mille abonn&#233;s et quatre mille acheteurs au num&#233;ro.


1878. Mort du petit Alexis apr&#232;s une violente crise d&#233;pilepsie. Dosto&#239;evski est &#233;lu membre correspondant de lAcad&#233;mie imp&#233;riale des sciences. Il interrompt la publication du Journal dun &#201;crivain pour se consacrer aux Fr&#232;res Karamazov. Il se rend au monast&#232;re dOptina, o&#249; il sentretient avec le starets Ambroise qui deviendra le starets Zosime des Karamazov.


1879. Un fragment important du roman para&#238;t dans leMessager russe.


1880. Inauguration du monument Pouchkine &#224; Moscou. Dosto&#239;evski est invit&#233; &#224; y prendre la parole et prononce un discours qui lui donne loccasion dexprimer en public ses id&#233;es sur le r&#244;le de la Russie dans le monde. Le discours soul&#232;ve un enthousiasme d&#233;lirant.


8 novembre 1880, Dosto&#239;evski termine lesFr&#232;res Karamazov. Retour &#224; Saint-P&#233;tersbourg en octobre.


27 janvier 1881. &#192; la suite de deux h&#233;morragies, Dosto&#239;evski meurt, apr&#232;s avoir lu dans un &#201;vangile ouvert au hasard ces mots Ne me retiens pas (Matt. III, 14).


31 janvier 1881. Enterrement de Dosto&#239;evski, suivi par trente mille personnes.



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notes

[1]: #_ftnref1 Voir la discussion &#224; ce sujet dans Der Unbekannte Dostojewski [Dosto&#239;evski inconnu] de R. F&#252;l&#246;p-Miller et F. Eckstein, Munich, 1926  Stefan Zweig &#233;crit: Il ne fut pas arr&#234;t&#233; par les barri&#232;res de la morale bourgeoise et personne ne peut dire exactement jusquo&#249; il a transgress&#233; dans sa vie les limites juridiques ni combien des instincts criminels de ses h&#233;ros il a r&#233;alis&#233;s en lui-m&#234;me (Trois ma&#238;tres, 1920). Sur les relations &#233;troites entre les personnages de Dosto&#239;evski et ses propres exp&#233;riences v&#233;cues, voir les remarques de Ren&#233; F&#252;l&#246;p-Miller dans son introduction &#224; Dosto&#239;evski &#224; la roulette, qui sappuient sur une &#233;tude de Nikola&#239; Strachoff.


[2]: #_ftnref2 Cf. lessai de Ren&#233; F&#252;l&#246;p-Miller. Dostojewskis Heilige Krankheit Le mal sacr&#233; de Dosto&#239;evski, in Wissen und Leben (Savoir et vivre), 1924, n 19-20. Dun particulier int&#233;r&#234;t est linformation selon laquelle dans lenfance de l&#233;crivain quelque chose deffroyable, dinoubliable et de torturant survint, &#224; quoi il faudrait ramener les premiers signes de sa maladie (dapr&#232;s un article de Souvorine dans Novo&#239;e Vremia, 1881, cit&#233; dans lintroduction &#224; Dosto&#239;evski &#224; la roulette). Ferner Orest Miller, dans &#201;crits autobiographiques de Dosto&#239;evski, &#233;crit: Il existe sur la maladie de F&#233;dor Mikha&#239;lovitch un autre t&#233;moignage qui est en rapport avec sa prime jeunesse et qui met en connexion la maladie avec un &#233;v&#233;nement tragique de la vie familiale des parents de Dosto&#239;evski. Mais, bien que ce t&#233;moignage mait &#233;t&#233; donn&#233; oralement par un homme qui &#233;tait tr&#232;s proche de F&#233;dor Mikha&#239;lovitch, je ne puis me r&#233;soudre &#224; le reproduire compl&#232;tement et exactement car je nai pas eu confirmation de cette rumeur par personne dautre. Ceux qui sint&#233;ressent aux biographies et aux n&#233;vroses ne peuvent &#234;tre reconnaissants de cette discr&#233;tion).


[3]: #_ftnref2 La plupart des donn&#233;es, y compris celles fournies par Dosto&#239;evski lui-m&#234;me, montrent au contraire que la maladie ne rev&#234;tit son caract&#232;re final, &#233;pileptique, que durant le s&#233;jour en Sib&#233;rie. On est malheureusement fond&#233; &#224; se m&#233;fier des informations autobiographiques des n&#233;vros&#233;s. Lexp&#233;rience montre que leur m&#233;moire entreprend des falsifications qui sont destin&#233;es &#224; rompre une connexion causale d&#233;plaisante. Il appara&#238;t n&#233;anmoins comme certain que la d&#233;tention dans la prison sib&#233;rienne a modifi&#233; de fa&#231;on marquante l&#233;tat pathologique de Dosto&#239;evski.


[4]: #_ftnref4 Voir de lauteur, Totem et tabou.


[5]: #_ftnref5 Voir Totem et tabou.


[6]: #_ftnref6 Nul mieux que Dosto&#239;evski lui-m&#234;me na rendu compte du sens et du contenu de ses attaques quand il confiait &#224; son ami Strachoff que son irritation et sa d&#233;pression, apr&#232;s une attaque &#233;pileptique, &#233;taient dues au fait quil sapparaissait &#224; lui-m&#234;me comme un criminel et quil ne pouvait se d&#233;livrer du sentiment quun poids de culpabilit&#233; inconnue pesait sur lui, quil avait commis une tr&#232;s mauvaise action qui loppressait (F&#252;l&#246;p-Miller, Le mal sacr&#233; de Dosto&#239;evski). Dans de telles auto-accusations, la psychanalyse voit une marque de reconnaissance de la r&#233;alit&#233; psychique et elle tente de rendre connue &#224; la conscience la culpabilit&#233; inconnue.


[7]: #_ftnref7 Litt&#233;ralement, en russe et en allemand: un b&#226;ton avec deux bouts.


[8]: #_ftnref8 En fran&#231;ais dans le texte.


[9]: #_ftnref8 Il restait &#224; la table de jeu jusqu&#224; ce quil ait tout perdu, jusqu&#224; ce quil soit totalement ruin&#233;. Cest seulement quand le d&#233;sastre &#233;tait tout &#224; fait accompli quenfin le d&#233;mon quittait son &#226;me et laissait la place au g&#233;nie cr&#233;ateur (F&#252;l&#246;p-Miller, Dosto&#239;evski &#224; la roulette).


[10]: #_ftnref10 La plupart des vues ici exprim&#233;es figurent aussi dans lexcellent &#233;crit de Jolan Neufeld, Dosto&#239;evski, esquisse de sa psychanalyse, Imago-B&#252;cher, num&#233;ro IV, 1923.


[11]: #_ftnref11 Jean et Alexis.


[12]: #_ftnref12 Diminutif de Dmitri (D&#233;m&#233;trius).


[13]: #_ftnref12 Luc, II, 29.


[14]: #_ftnref14 Gr&#233;goire.


[15]: #_ftnref14 Pierre.


[16]: #_Toc107246421 Diminutif dAlex&#233;i.


[17]: #_ftnref17 Mot &#224; mot: lAncien. Le sens de ce mot sera expliqu&#233; plus loin par lauteur.


[18]: #_ftnref18 En fran&#231;ais dans le texte russe. Ces vers sont tir&#233;s dune parodie du VI&#232;me chant de l&#201;n&#233;ide par les fr&#232;res Perrault (1643).


[19]: #_ftnref19 Jean, XX, 28.


[20]: #_ftnref20 Matthieu, XIX, 21.


[21]: #_ftnref21 C&#233;l&#232;bre monast&#232;re, situ&#233; dans la province de Kalouga.


[22]: #_ftnref22 En fran&#231;ais dans le texte russe.


[23]: #_ftnref23 On verra plus loin de quel personnage il sagit.


[24]: #_ftnref24 Schisme provoqu&#233; dans l&#233;glise russe, au milieu du XVII&#232;me si&#232;cle, par les r&#233;formes du patriarche Nicon.


[25]: #_ftnref25 Commissaire de police de district.


[26]: #_ftnref25 Compositeur et chef dorchestre, dorigine tch&#232;que.


[27]: #_ftnref27 M&#233;tropolite de Moscou (1737-1812).


[28]: #_ftnref27 Femme de lettres c&#233;l&#232;bre, amie de Catherine II, pr&#233;sidente de lAcad&#233;mie des Sciences (1743-1810).


[29]: #_ftnref27 C&#233;l&#232;bre prince de Tauride, favori de Catherine II (1739-1790).


[30]: #_ftnref30 Du grec m&#232;naion (mensuel), livre liturgique contenant les offices des f&#234;tes fixes qui tombent pendant lun des douze mois de lann&#233;e.


[31]: #_ftnref31 Diminutif tr&#232;s familier dAnastassia (Anastasie).


[32]: #_ftnref32 Diminutif caressant de Nikita (Nic&#233;tas).


[33]: #_ftnref33 Matthieu, II, 18.


[34]: #_ftnref34 La l&#233;gende de saint Alexis, lhomme de Dieu est encore aussi populaire en Russie quelle l&#233;tait en France au Moyen &#194;ge.


[35]: #_ftnref35 Fille de Prochore. En sadressant aux personnes de condition inf&#233;rieure, on omet parfois le pr&#233;nom et on les d&#233;signe par le simple patronyme.


[36]: #_ftnref36 Luc, XV, 7. Le texte exact de l&#201;vangile est: que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui nont pas besoin de p&#233;nitence.


[37]: #_ftnref37 Petite ville situ&#233;e &#224; lextr&#233;mit&#233; nord de Tobolsk (Sib&#233;rie Occidentale).


[38]: #_ftnref38 Ce sont l&#224; les personnages principaux des Brigands de Schiller (1781). D&#232;s l&#226;ge de dix ans Dosto&#239;evski senthousiasma pour cette pi&#232;ce que son fr&#232;re Michel devait traduire en 1857. Les th&#232;mes schill&#233;riens sont fort nombreux dans Les fr&#232;res Karamazov. La question a &#233;t&#233; &#233;tudi&#233;e par M. Tchijevski dans la Zeitschriftf&#252;r slavische Philologie, 1929, VI: Schiller und Br&#252;der Karamazov. Cet article, tr&#232;s int&#233;ressant, n&#233;puise peut-&#234;tre pas le sujet: linfluence de Schiller, notamment du Schiller de la premi&#232;re p&#233;riode, se fait sentir non seulement dans les id&#233;es mais dans le style de notre auteur.


[39]: #_ftnref39 Luc, VII, 47.


[40]: #_ftnref40 Diminutif de Mikha&#239;l (Michel)


[41]: #_ftnref41 Diminutif tr&#232;s familier dAgraf&#233;na (Agrippine).


[42]: #_ftnref42 Diminutif tr&#232;s familier de I&#233;kat&#233;rina (Catherine).


[43]: #_ftnref43 Cest la coutume en Russie de servir trois sortes de pain: noir bis et blanc.


[44]: #_ftnref43 Boisson ferment&#233;e &#224; base de malt et de pain noir.


[45]: #_ftnref43 Eau-de-vie.


[46]: #_ftnref43 Sorte de bouillie &#224; la f&#233;cule de pommes de terre.


[47]: #_ftnref47 En fran&#231;ais dans le texte.


[48]: #_ftnref47 La secte des Khrysty (christs), ou par d&#233;rision Khlysty (flagellants), est apparue en Russie au XVII&#232;me si&#232;cle; ces sectaires, qui se donnent le nom dhommes de Dieu, ont eu leurs proph&#232;tes en qui ils voient des incarnations divines. Leurs rites secrets, marqu&#233;s par des acc&#232;s fr&#233;n&#233;tiques assez analogues &#224; ceux des derviches tourneurs, ont provoqu&#233; le surnom donn&#233; &#224; la secte.


[49]: #_ftnref49 Fameux magasin de comestibles.


[50]: #_ftnref50 C&#233;l&#232;bre chanson populaire.


[51]: #_ftnref51 P&#232;re du VI&#232;me si&#232;cle.


[52]: #_ftnref52 &#201;lie.


[53]: #_ftnref52 Paul.


[54]: #_ftnref54 Nekrassov: Quand des t&#233;n&#232;bres de lerreur, strophe VI.


[55]: #_ftnref55 Conte populaire russe qui a inspir&#233; &#224; Pouchkine son fameux Conte du p&#234;cheur et du poisson (1833).


[56]: #_ftnref55 Aliocha est un ange, un ch&#233;rubin, Dmitri un insecte, un un ver de terre; nulle part que dans cette confession d'un coeur ardent le style de Schiller n'a d&#233;teint sur celui de Dosto&#239;evski


[57]: #_ftnref57 Vers initial dune po&#233;sie c&#233;l&#232;bre de Goethe, Das Goettlich (le Divin): Edel sei der Mensch.


[58]: #_ftnref58&#192; la joie. En r&#233;alit&#233;, seules les deux derni&#232;res strophes que Dosto&#239;evski cite dans la traduction de Tioutchev, correspondent respectivement aux strophes 3 et 4 de lode de Schiller. Les quatre premi&#232;res strophes sont emprunt&#233;es &#224; la traduction par Joukovski dune autre po&#233;sie de Schiller: Das eleusische Fest (la F&#234;tedEleusis), strophes 2, 3 et 7. Quant aux deux premiers vers: Tel Sil&#232;ne vermeil, ils proviennent dune adaptation par un certain Likhatchef dune troisi&#232;me po&#233;sie de Schiller: Die G&#246;tter Griechenlands (Les Dieux de la Gr&#232;ce ); il nest dailleurs pas question de Sil&#232;ne dans loriginal. Les traductions po&#233;tiques de Tioutchev de Joukovski diff&#232;rent parfois assez sensiblement, elles aussi, du texte allemand.


[59]: #_ftnref59 Attelage de trois chevaux de front.


[60]: #_ftnref60 Thomas.


[61]: #_ftnref61 Premier recueil des nouvelles de Gogol (1831).


[62]: #_ftnref62 Auteur de manuels dhistoire (1871).


[63]: #_ftnref63 Membre dune secte religieuse deunuques.


[64]: #_ftnref64 Un des meilleurs repr&#233;sentants de la peinture religieuse russe (1837-1887).


[65]: #_ftnref65 Paraphrase de Luc, XII, 23.


[66]: #_ftnref66 Matthieu, VII, 2; Marc, IV, 24.


[67]: #_ftnref66 En fran&#231;ais dans le texte.


[68]: #_ftnref68 En fran&#231;ais dans le texte.


[69]: #_ftnref69 C&#233;l&#232;bre roman de Lermontov (1839).


[70]: #_ftnref69 Non mais P&#233;tchorine; Arb&#233;nine est le h&#233;ros du Bal masqu&#233;, drame du m&#234;me auteur (1835).


[71]: #_ftnref71 Prononciation des gens du Nord. Dans la Russie centrale, lo non accentu&#233; &#233;quivaut &#224; un son tr&#232;s voisin du a. &#192; Moscou m&#234;me, loreille per&#231;oit nettement un a: par exemple, Moskva est prononc&#233; Maskva.


[72]: #_ftnref72 De car&#234;me, o&#249; le je&#251;ne est &#233;galement tr&#232;s s&#233;v&#232;re.


[73]: #_ftnref73 En fran&#231;ais dans le texte.


[74]: #_ftnref74 De votre merci, Dame, point nai souci (Schiller, le Gant, st. VIII).


[75]: #_ftnref75 Barbe.


[76]: #_ftnref76 Sont ici huit lignes intraduisibles en fran&#231;ais. Pour d&#233;peindre son humble condition, le capitaine se livre &#224; une plaisanterie fond&#233;e sur une particularit&#233; de la langue russe (adjonction dun s &#224; la fin des mots, formule r&#233;v&#233;rencieuse employ&#233;e par les gens de peu).


[77]: #_ftnref77 Diminutif caressant dIlia (&#201;lie).


[78]: #_ftnref78 Lermontov, Le D&#233;mon.


[79]: #_ftnref79 Jeu de mot sur sosna: pin, et so sna: en r&#234;ve.


[80]: #_ftnref80 En fran&#231;ais dans le texte.


[81]: #_ftnref81Trop desprit nuit, Gribo&#239;&#233;dov (1824)


[82]: #_ftnref82 Sens du mot Smerdiachtcha&#239;a.


[83]: #_ftnref82 Ici sont sept lignes intraduisibles dans lesquelles Smerdiakov sirrite contre une particularit&#233; de prononciation.


[84]: #_ftnref84 En fran&#231;ais dans le texte


[85]: #_ftnref85 Voltaire, &#201;p&#238;tre &#224; lauteur des Trois Impostures. En fran&#231;ais dans le texte.


[86]: #_ftnref86 Dosto&#239;evski a sans doute confondu le mot Ioann (Jean) avec le mot Ioulian (Julien), car il sagit &#233;videmment de la l&#233;gende de saint Julien lHospitalier. Son attention avait sans doute &#233;t&#233; attir&#233;e sur ce sujet par le c&#233;l&#232;bre conte de Flaubert que Tourgu&#233;niev venait de traduire (1878).


[87]: #_ftnref87R&#233;flexions sur la temp&#233;rature, II (1859).


[88]: #_ftnref88 Deux grandes revues historiques


[89]: #_ftnref88 Alexandre II qui abolit le servage en 1861.


[90]: #_ftnref90 &#201;cho de Schiller, R&#233;signation, st.3.


[91]: #_ftnref91 Dosto&#239;evski confond les clercs de la basoche avec les confr&#232;res de la Passion. Il na probablement connu les origines du th&#233;&#226;tre fran&#231;ais que par le roman de Victor Hugo (1831).


[92]: #_ftnref91 En fran&#231;ais dans le texte.


[93]: #_ftnref91 Les premi&#232;res repr&#233;sentations de ce genre furent organis&#233;es &#224; Moscou sur lordre du tsar Alexis Mikha&#239;lovitch par le pasteur luth&#233;rien Gr&#233;gory qui forma une troupe parmi les jeunes fonctionnaires. Apr&#232;s avoir d&#233;but&#233;, en 1672, par lActe dArtaxerx&#232;s (Esther), Gr&#233;gory donna ensuite: Tobie, Joseph, Adam et &#200;ve, Judith.


[94]: #_ftnref91 Ce po&#232;me, tir&#233; des &#233;vangiles apocryphes, a eu une forte influence sur la composition des cantiques religieux populaires, tr&#232;s abondants en Russie.


[95]: #_ftnref91 Matthieu, XXIV, 36.


[96]: #_ftnref96 Schiller, Sehnsucht, st. 4, cit&#233;e dans la traduction plut&#244;t libre de Joukovski.


[97]: #_ftnref97 Jean, Apocalypse, VII, 10, 11.


[98]: #_ftnref98 Tioutchev: Oh, ces mis&#233;rables villages, st. 3.


[99]: #_ftnref99 Pol&#233;ja&#239;ev, Coriolan, ch. I, st.4.


[100]: #_ftnref100 Matthieu, XXIV, 27.


[101]: #_ftnref100 Marc, v. 41 et Matthieu, IX, 25.


[102]: #_ftnref100Ce cardinal grand inquisiteur vient tout droit de Schiller, Don Carlos, V, 10. Linfluence du Visionnaire, nouvelle un peu oubli&#233;e du m&#234;me auteur, signal&#233;e par M. Tchijevski, para&#238;t moins probante.


[103]: #_ftnref103 Paraphrase de Matthieu, IV, 5, 6 et de Luc, IV, 9-11.


[104]: #_ftnref103 Jean, Apocalypse, VII, 4-8.


[105]: #_ftnref105 Paraphrase de Jean, Apocalypse, XVII, XVIII.


[106]: #_ftnref106 Probablement dans le Faust de Goethe, seconde partie, v. 7277 et suivants.


[107]: #_ftnref107Liagavi veut dire: chien courant


[108]: #_ftnref108 Voiture de voyage dont la caisse est pos&#233;e sur de longues poutres flexibles.


[109]: #_ftnref109 Jean, XII, 24, 25.


[110]: #_ftnref110 Linsurrection de d&#233;cembre 1825.


[111]: #_ftnref111 Du grec ierosch&#232;monachos, pr&#234;tre r&#233;gulier portant le grand habit (en grec: to mega sch&#232;ma), signe distinctif du religieux prof&#232;s du second degr&#233;.


[112]: #_ftnref112 Lors de la lev&#233;e du corps dun simple moine de la cellule &#224; l&#233;glise, et apr&#232;s le service fun&#232;bre, de l&#233;glise au cimeti&#232;re, on chante le verset: Quelle vie bienheureuse. Si le d&#233;funt &#233;tait un religieux prof&#232;s du second degr&#233;, on chante lhymne: Aide et protecteur. (Note de lauteur.)


[113]: #_ftnref113 Diminutif de F&#233;dossia (Th&#233;odosie).


[114]: #_ftnref114 C&#244;me.


[115]: #_ftnref115 Jean, II, 1-10.


[116]: #_ftnref116 Dans une courte note retrouv&#233;e parmi ses papiers.


[117]: #_ftnref117 Titre dune nouvelle de Tourgu&#233;niev  1864.


[118]: #_ftnref118 Nous dirions en fran&#231;ais: une m&#232;re moderne. Le traducteur a maintenu lexpression russe du jeu de mots. Le grand &#233;crivain satirique Saltykov-Chtch&#233;drine (1826-1889) dirigea pendant quelque temps, de concert avec N&#233;krassov, leContemporain, revue lib&#233;rale, qui eut maille &#224; partir avec la censure.


[119]: #_ftnref119Hamlet, V, I.


[120]: #_ftnref120 Vocatif de pan, monsieur, en polonais.


[121]: #_ftnref121 Monsieur na pas vu de Polonaises.


[122]: #_ftnref122 Ce monsieur est un mis&#233;rable.


[123]: #_ftnref123 Tu peux en &#234;tre s&#251;r.


[124]: #_ftnref124 Les &#194;mes mortes, 1&#232;re partie, ch. IV, Tchitchikov est le h&#233;ros du c&#233;l&#232;bre po&#232;me de Gogol  1842.


[125]: #_ftnref125 Quelle heure est-il, Monsieur?


[126]: #_ftnref126 Je ne my oppose pas, je nai rien dit.


[127]: #_ftnref127 Batiouchkov, Madrigal &#224; une nouvelle Sapho  1809.


[128]: #_ftnref128 Messieurs.


[129]: #_ftnref129 Cela mest tr&#232;s agr&#233;able, Monsieur; buvons.


[130]: #_ftnref130 Illustrissime.


[131]: #_ftnref131 Voil&#224; qui va bien.


[132]: #_ftnref132 Peut-on ne pas aimer son pays?


[133]: #_ftnref133 Il est tard, Monsieur.


[134]: #_ftnref134 Tu dis vrai. Cest ta froideur qui me rend triste. Je suis pr&#234;t.


[135]: #_ftnref135 Cela vaut mieux.


[136]: #_ftnref136 &#192; vos places, Messieurs.


[137]: #_ftnref137 Peut-&#234;tre cent roubles, peut-&#234;tre deux cents.


[138]: #_ftnref138 Sur lhonneur.


[139]: #_ftnref139 En bonne compagnie, on ne parle pas sur ce ton.


[140]: #_ftnref140 Tu plaisantes?


[141]: #_ftnref141 Que faites-vous, de quel droit?


[142]: #_ftnref142 Que d&#233;sires-tu?


[143]: #_ftnref143 Quy a-t-il pour le service de Monsieur?


[144]: #_ftnref144 Trois mille, Monsieur?


[145]: #_ftnref145 Cest tout ce que tu veux?


[146]: #_ftnref146 Je suis extr&#234;mement offens&#233;!


[147]: #_ftnref147 Jai &#233;t&#233; &#233;tonn&#233;.


[148]: #_ftnref148 Ent&#234;t&#233;e.


[149]: #_ftnref149 Si tu veux me suivre, viens, sinon adieu.


[150]: #_ftnref150 Commissaire de police de district.


[151]: #_ftnref150 Maurice.


[152]: #_ftnref152 Grade de la hi&#233;rarchie civile correspondant &#224; celui de lieutenant-colonel dans la hi&#233;rarchie militaire, septi&#232;me classe.


[153]: #_ftnref152 Les grandes r&#233;formes sociales, administratives, judiciaires du r&#232;gne dAlexandre II.


[154]: #_ftnref154 Conseil de district, qui entretenait des h&#244;pitaux, &#233;coles, etc.


[155]: #_ftnref155 T&#233;moins instrumentaires pris parmi les gens du village.


[156]: #_ftnref156 Paraphrase du Silentium, po&#233;sie de Tioutchev  1833.


[157]: #_ftnref157 En fran&#231;ais dans le texte.


[158]: #_ftnref158 En fran&#231;ais dans le texte.


[159]: #_ftnref159 Monsieur le colonel.


[160]: #_ftnref160 Douzi&#232;me classe de la hi&#233;rarchie.


[161]: #_ftnref160 Diminutif de Nikola&#239;  Nicolas.


[162]: #_ftnref162Nastia, diminutif dAnastasie; Kostia, de Constantin.


[163]: #_ftnref163 Pelisse en peau de mouton, le poil en dedans.


[164]: #_ftnref164 Roman libertin de Fromaget (1742), dont une traduction par K. Rembrovski parut en effet &#224; Moscou en 1785.


[165]: #_ftnref165 Les &#233;tudes du grand critique Bi&#233;linski (1811-1848) sur Pouchkine et, en particulier, sur Eug&#232;ne Oni&#233;guine sont r&#233;put&#233;es. Tatiana est lh&#233;ro&#239;ne de ce c&#233;l&#232;bre po&#232;me.


[166]: #_ftnref166 En fran&#231;ais dans le texte.


[167]: #_ftnref167 La Troisi&#232;mesection, police secr&#232;te politique, avait son si&#232;ge pr&#232;s du pont des Cha&#238;nes  Tsi&#233;pno&#239; Most.


[168]: #_ftnref168 La c&#233;l&#232;bre revue &#233;dit&#233;e par Herzen &#224; Londres et introduite clandestinement en Russie.


[169]: #_ftnref169 Psaume CXXXVII, 5, 6.


[170]: #_ftnref170 En fran&#231;ais dans le texte.


[171]: #_ftnref171 La signification approximative de ce mot est: March&#233; aux bestiaux.


[172]: #_ftnref172 Cest surtout dans le premier chapitre dEug&#232;ne Oni&#233;guine (1823) que Pouchkine a un peu trop chant&#233; les jolis pieds f&#233;minins.


[173]: #_ftnref173 En fran&#231;ais dans le texte.


[174]: #_ftnref174 Appellation famili&#232;re de P&#233;tersbourg.


[175]: #_ftnref175 Il y a dans le texte: votre fid&#232;le Litcharda, expression courante emprunt&#233;e au conte populaire de Bova fils de roi, dernier avatar de notre chanson de geste BuevesdHanstone  XIII&#232;me si&#232;cle -, qui gagna la Russie par des interm&#233;diaires italiens et serbes et y devint tr&#232;s populaire d&#232;s le XVII&#232;me si&#232;cle. Litcharda est une d&#233;formation de Richard, nom du fid&#232;le serviteur de la reine Blonde.


[176]: #_ftnref176 En fran&#231;ais dans le texte.


[177]: #_ftnref177 En fran&#231;ais dans le texte.


[178]: #_ftnref178 En fran&#231;ais dans le texte.


[179]: #_ftnref179 En fran&#231;ais dans le texte.


[180]: #_ftnref180 En fran&#231;ais dans le texte.


[181]: #_ftnref180 Alexandre Gatsouk (1832-1891), &#233;diteur de journaux, revues, almanachs.


[182]: #_ftnref182 En fran&#231;ais dans le texte.


[183]: #_ftnref183 Paroles de Klestakov, dans le R&#233;viseur de Gogol, III, 6 -1836.


[184]: #_ftnref184 En fran&#231;ais dans le texte.


[185]: #_ftnref185 Allusion &#224; la fameuse Troisi&#232;me Section  police secr&#232;te.


[186]: #_ftnref186 En fran&#231;ais dans le texte.


[187]: #_ftnref187 En fran&#231;ais dans le texte.


[188]: #_ftnref188 En fran&#231;ais dans le texte.


[189]: #_ftnref189 En fran&#231;ais dans le texte.


[190]: #_ftnref190 En fran&#231;ais dans le texte.


[191]: #_ftnref191 En allemand: Dieu le P&#232;re, Dieu le Fils, Dieu le Saint-Esprit.


[192]: #_ftnref192 En fran&#231;ais dans le texte.


[193]: #_ftnref193 En fran&#231;ais dans le texte.


[194]: #_ftnref194 En fran&#231;ais dans le texte.


[195]: #_ftnref195 Gogol, les &#194;mes mortes, 1&#232;re partie, XI.


[196]: #_ftnref196 En fran&#231;ais dans le texte.


[197]: #_ftnref197Les Myst&#232;res dUdolphe, roman de Mrs Ann Radcliffe  1794 -, eurent, ainsi que les autres romans terrifiants de cet auteur, un succ&#232;s consid&#233;rable qui se maintint longtemps dans toute lEurope.


[198]: #_Toc107246523 Le mot &#224; mot est plus &#233;nergique: un adult&#232;re de la pens&#233;e. Tout comme le Karmazinov des Poss&#233;d&#233;s, F&#233;tioukovitch est une caricature des faux id&#233;alistes qui ont mal dig&#233;r&#233; Schiller.


[199]: #_ftnref199 Jean, X, II.


[200]: #_ftnref199 Paul, Eph&#233;s., VI, 4. Le texte exact est: Nirritez point.


[201]: #_ftnref199 R&#233;miniscence de Schiller  &#201;pigraphe de la Cloche. 


[202]: #_ftnref199 Matthieu, VII, 2; Marc, IV, 24.


[203]: #_ftnref199 Cette crainte superstitieuse a &#233;t&#233; notamment signal&#233;e par Ostrovski dans sa com&#233;die: les Jours n&#233;fastes, II, 2 -1863.


[204]: #_ftnref204 Encore un emprunt probable &#224; Schiller: les Brigands, I, 1, monologue de Franz, in fine.


[205]: #_ftnref205 Bande de satin ou de papier sur laquelle sont repr&#233;sent&#233;s J&#233;sus-Christ, la Vierge et saint Jean Chrysostome, dont on entoure le front des morts.


[206]: #_ftnref205 Paraphrase de lAlleluia.


[207]: #_ftnref205 Le cercueil nest d&#233;finitivement ferm&#233; qu&#224; l&#233;glise, tout &#224; la fin du service fun&#232;bre.


[208]: #_ftnref208 La coutume de comm&#233;morer les morts dans un repas fun&#232;bre est, en Russie, une survivance des premiers temps du christianisme  agapes fun&#233;raires.

