




Agota Kristof


Le grand cahier



L'arriv&#233;e chez Grand-M&#232;re

Nous arrivons de la Grande Ville. Nous avons voyag&#233; toute la nuit. Notre M&#232;re a les yeux rouges. Elle porte un grand carton et nous deux chacun une petite valise avec ses v&#234;tements, plus le grand dictionnaire de notre P&#232;re que nous nous passons quand nous avons les bras fatigu&#233;s.

Nous marchons longtemps. La maison de Grand-M&#232;re est loin de la gare, &#224; l'autre bout de la Petite Ville. Ici, il n'y a pas de tramway, ni d'autobus, ni de voitures. Seuls circulent quelques camions militaires.

Les passants sont peu nombreux, la ville est silencieuse. On peut entendre le bruit de nos pas; nous marchons sans parler, notre M&#232;re au milieu, entre nous deux.

Devant la porte du jardin de Grand-M&#232;re, notre M&#232;re dit:

Attendez-moi ici.

Nous attendons un peu, puis nous entrons dans le jardin, nous contournons la maison, nous nous accroupissons sous une fen&#234;tre d'o&#249; viennent des voix. La voix de notre M&#232;re:

Il n'y a plus rien &#224; manger chez nous, ni pain, ni viande, ni l&#233;gumes, ni lait. Rien. Je ne peux plus les nourrir.

Une autre voix dit:

Alors, tu t'es souvenue de moi. Pendant dix ans, tu ne t'&#233;tais pas souvenue. Tu n'es pas venue, tu n'as pas &#233;crit.

Notre M&#232;re dit:

Vous savez bien pourquoi. Mon p&#232;re, je l'aimais, moi.

L'autre voix dit:

Oui, et maintenant tu te rappelles que tu as aussi une m&#232;re. Tu arrives et tu me demandes de t'aider, Notre M&#232;re dit:

Je ne demande rien pour moi. J'aimerais seulement que mes enfants survivent &#224; cette guerre. La Grande Ville est bombard&#233;e jour et nuit, et il n'y a plus de nourriture. On &#233;vacue les enfants &#224; la campagne, chez des parents ou chez des &#233;trangers, n'importe o&#249;.

L'autre voix dit:

Tu n'avais qu'&#224; les envoyer chez des &#233;trangers, n'importe o&#249;.

Notre M&#232;re dit:

Ce sont vos petits-fils.

Mes petits-fils? Je ne les connais m&#234;me pas. Ils sont combien?

Deux. Deux gar&#231;ons. Des jumeaux.

L'autre voix demande:

Qu'est-ce que tu as fait des autres?

Notre M&#232;re demande:

Quels autres?

Les chiennes mettent bas quatre ou cinq petits &#224; la fois. On en garde un ou deux, les autres, on les noie.

L'autre voix rit tr&#232;s fort. Notre M&#232;re ne dit rien, et l'autre voix demande:

Ils ont un p&#232;re, au moins? Tu n'es pas mari&#233;e, que je sache. Je n'ai pas &#233;t&#233; invit&#233;e &#224; ton mariage.

Je suis mari&#233;e. Leur p&#232;re est au front. Je n'ai pas de nouvelles depuis six mois.

Alors, tu peux d&#233;j&#224; faire une croix dessus.

L'autre voix rit d&#232; nouveau, notre M&#232;re pleure. Nous retournons devant la porte du jardin.

Notre M&#232;re sort de la maison avec une vieille femme. Notre M&#232;re nous dit:

Voici votre Grarid-M&#232;re. Vous resterez chez elle pendant un certain temps, jusqu'&#224; la fin de la guerre.

Notre Grand-M&#232;re dit:

&#199;a peut durer longtemps. Mais je les ferai travailler, ne t'en fais pas. La nourriture n'est pas gratuite ici non plus.

Notre M&#232;re dit:

Je vous enverrai de l'argent. Dans les valises, il y a leurs v&#234;tements. Et dans le carton, des draps et des couvertures. Soyez sages, mes petits. Je vous &#233;crirai.

Elle nous embrasse et elle s'en va en pleurant. Grand-M&#232;re rit tr&#232;s fort et nous dit:

Des draps, des couvertures! Chemises blanches et souliers laqu&#233;s! Je vous apprendrai &#224; vivre, moi!

Nous tirons la langue &#224; notre Grand-M&#232;re. Elle rit encore plus fort en se tapant sur les cuisses.



La maison de Grand-M&#232;re

La maison de Grand-M&#232;re est &#224; cinq minutes de marche des derni&#232;res maisons de la Petite Ville. Apr&#232;s, il n'y a plus que la route poussi&#233;reuse, bient&#244;t coup&#233;e par une barri&#232;re. Il est interdit d'aller plus loin, un soldat y monte la garde. Il a une mitraillette, des jumelles et, quand il pleut, il s'abrite dans une gu&#233;rite. Nous savons qu'au-del&#224; de la barri&#232;re, cach&#233;e par les arbres, il y a une base militaire secr&#232;te et, derri&#232;re la base, la fronti&#232;re et un autre pays.

La maison de Grand-M&#232;re est entour&#233;e d'un jardin au fond duquel coule une rivi&#232;re, puis c'est la for&#234;t.

Le jardin est plant&#233; de toutes sortes de l&#233;gumes et d'arbres fruitiers. Dans un coin, il y a un clapier, un poulailler, une porcherie et une cabane pour les ch&#232;vres. Nous avons essay&#233; de monter sur le dos du plus gros des cochons, mais il est impossible de rester dessus.

Les l&#233;gumes, les fruits, les lapins, les canards, les poulets sont vendus au march&#233; par Grand-M&#232;re, ainsi que les &#339;ufs des poules et des canes et les fromages de ch&#232;vre. Les cochons sont vendus au boucher qui les paie avec de l'argent, mais aussi avec des jambons et des saucissons fum&#233;s.

Il y a encore un chien pour chasser les voleurs et un chat pour chasser les souris et les rats. Il ne faut pas lui donner &#224; manger, de sorte qu'il ait toujours faim.

Grand-M&#232;re poss&#232;de encore une vigne de l'autre c&#244;t&#233; de la route.

On entre dans la maison par la cuisme qui est grande et chaude. Le feu br&#251;le toute la journ&#233;e dans le fourneau &#224; bois. Pr&#232;s de la fen&#234;tre, il y a une immense table et un banc d'angle. C'est sur ce banc que nous dormons

De la cuisine une porte m&#232;ne &#224; la chambre de GranaM&#232;re, mais elle est toujours ferm&#233;e &#224; cl&#233;. Seule Grand-M&#232;re y va le soir, pour dormir.

Il existe une autre chambre o&#249; l'on peut entrer sans passer par la cuisine, directement du jardin. Cette chambre est occup&#233;e par un officier &#233;tranger. La porte en est &#233;galement ferm&#233;e &#224; cl&#233;.

Sous la maison, il y a une cave pleine de choses &#224; manger et, sous le toit, un galetas o&#249; Grand-M&#232;re ne monte plus depuis que nous avons sci&#233; l'&#233;chelle et qu'elle s'est fait mal en tombant. L'entr&#233;e du galetas est juste au-dessus de la porte de l'officier, et nous y montons &#224; l'aide d'une corde. C'est l&#224;-haut que nous dissimulons le cahier de composition, le dictionnaire de notre P&#232;re et les autres objets que nous sommes oblig&#233;s de cacher.

Bient&#244;t nous fabriquons une cl&#233; qui ouvre toutes les portes et nous per&#231;ons des trous dans le plancher du galetas. Gr&#226;ce &#224; la cl&#233;, nous pouvons circuler librement dans la maison quand personne ne s'y trouve, et, gr&#226;ce aux trous, nous pouvons observer Grand-M&#232;re et l'officier dans leurs chambres, sans qu'ils s'en doutent.



Grand-M&#232;re

Notre Grand-M&#232;re est la m&#232;re de notre M&#232;re. Avant de venir habiter chez elle, nous ne savions pas que notre M&#232;re avait encore une m&#232;re.

Nous l'appelons Grand-M&#232;re.

Les gens l'appellent la Sorci&#232;re. Elle nous appelle fils de chienne.

Grand-M&#232;re est petite et maigre. Elle a un fichu noir sur la t&#234;te. Ses habits sont gris fonc&#233;. Elle porte de vieux souliers militaires. Quand il fait beau, elle marche nu-pieds. Son visage est couvert de rides, de taches brunes et de verrues o&#249; poussent des poils. Elle n'a plus de dents, du moins plus de dents visibles.

Grand-M&#232;re ne se lave jamais. Elle s'essuie la bouche avec le coin de son fichu quand elle a mang&#233; ou quand elle a bu. Elle ne porte pas de culotte. Quand elle a besoin d'uriner, elle s'arr&#234;te o&#249; elle se trouve, &#233;carte les jambes et pisse par terre sous ses jupes. Naturellement, elle ne le fait pas dans la maison.

Grand-M&#232;re ne se d&#233;shabille jamais. Nous avons regard&#233; dans sa chambre le soir. Elle enl&#232;ve une jupe, il y a une autre jupe dessous. Elle enl&#232;ve son corsage, il y a un autre corsage dessous. Elle se couche comme &#231;a. Elle n'enl&#232;ve pas son fichu.

Grand-M&#232;re parle peu. Sauf le soir. Le soir, elle prend une bouteille sur une &#233;tag&#232;re, elle boit directement au goulot. Bient&#244;t, elle se met &#224; parler une langue que nous ne connaissons pas. Ce n'est pas la langue que parlent les militaires &#233;trangers, c'est une langue tout &#224; fait diff&#233;rente.

Dans cette langue inconnue, Grand-M&#232;re se pose des questions et elle y r&#233;pond. Elle rit parfois, ou bien elle se f&#226;che et elle crie. A la fin, presque toujours, elle se met &#224; pleurer, elle va dans sa chambre en titubant, elle tombe sur son lit et nous l'entendons sangloter longuement dans la nuit.



Les travaux

Nous sommes oblig&#233;s de faire certains travaux pour Grand-M&#232;re, sans quoi elle ne nous donne rien &#224; manger et nous laisse passer la nuit dehors.

Au d&#233;but, nous refusons de lui ob&#233;ir. Nous dormons dans le jardin, nous mangeons des fruits et des l&#233;gumes crus.

Le matin, avant le lever du soleil, nous voyons Grand-M&#232;re sortir de la maison. Elle ne nous parle pas. Elle va nourrir les animaux, elle trait les ch&#232;vres, puis elle les conduit au bord de la rivi&#232;re o&#249; elle les attache &#224; un arbre. Ensuite elle arrose le jardin et cueille des l&#233;gumes et des fruits qu'elle charge sur sa brouette. Elle y met aussi un panier plein d'&#339;ufs, une petite cage avec un lapin et un poulet ou un canard aux pattes attach&#233;es.

Elle s'en va au march&#233;, poussant sa brouette dont la sangle, pass&#233;e sur son cou maigre, lui fait baisser la t&#234;te. Elle titube sous le poids. Les bosses du chemin et les pierres la d&#233;s&#233;quilibrent, mais elle marche, les pieds en dedans, comme les canards. Elle marche vers la ville, jusqu'au march&#233;, sans s'arr&#234;ter, sans avoir pos&#233; sa brouette une seule fois.

En rentrant du march&#233;, elle fait une soupe avec les l&#233;gumes qu'elle n'a pas vendus et des confitures avec les fruits. Elle mange, elle va faire la sieste dans sa vigne, elle dort une heure, puis elle s'occupe de la vigne ou, s'il n'y a rien &#224; y faire, elle revient &#224; la maison, elle coupe du bois, elle nourrit de nouveau les animaux, elle ram&#232;ne les ch&#232;vres, elle les trait, elle va dans la for&#234;t, en rapporte des champignons et du bois sec, elle fait des fromages, elle s&#232;che des champignons et des haricots, elle fait des bocaux d'autres l&#233;gumes, arrose de nouveau le jardin, range des choses &#224; la cave, et ainsi de suite jusqu'&#224; la nuit tomb&#233;e.

Le sixi&#232;me matin, quand elle sort de la maison, nous avons d&#233;j&#224; arros&#233; le jardin. Nous lui prenons des mains les seaux lourds de la nourriture des cochons, nous conduisons les ch&#232;vres au bord de la rivi&#232;re, nous l'aidons &#224; charger la brouette. Quand elle rentre du march&#233;, nous sommes en train de scier du bois

Au repas, Grand-M&#232;re dit:

Vous avez compris. Le toit et la nourriture, il faut les m&#233;riter.

Nous disons:

Ce n'est pas cela. Le travail est p&#233;nible, mais regarder, sans rien faire, quelqu'un qui travaille, c'est encore plus p&#233;nible, surtout si c'est quelqu'un de vieux.

Grand-M&#232;re ricane:

Fils de chienne! Vous voulez dire que vous avez eu piti&#233; de moi?

Non, Grand-M&#232;re. Nous avons seulement eu honte de nous-m&#234;mes.

L'apr&#232;s-midi, nous allons chercher du bois dans la for&#234;t.

D&#233;sormais nous faisons tous les travaux que nous sommes capables de faire.


La for&#234;t et la rivi&#232;re


La for&#234;t est tr&#232;s grande, la rivi&#232;re est toute petite. Pour aller dans la for&#234;t, il faut traverser la rivi&#232;re. Quand il y a peu d'eau, nous pouvons la traverser en sautant d'une pierre &#224; l'autre. Mais parfois, quand il a beaucoup plu, l'eau nous arrive &#224; la taille, et cette eau est froide et boueuse. Nous d&#233;cidons de construire un pont avec les briques et les planches que nous trouvons autour des maisons d&#233;truites par les bombardements.

Notre pont est solide. Nous le montrons &#224; Grand-M&#232;re. Elle l'essaie, elle dit:

Tr&#232;s bien. Mais n'allez pas trop loin dans la for&#234;t. La fronti&#232;re est proche, les militaires vont vous tirer dessus. Et surtout, ne vous perdez pas. Je ne viendrais pas vous chercher.

En construisant le pont, nous avons vu des poissons. Ils se cachent sous les grosses pierres ou dans l'ombre des buissons et des arbres dont les branches se rejoignent par endroits au-dessus de la rivi&#232;re. Nous choisissons les poissons les plus grands, nous les attrapons et nous les mettons dans larrosoir rempli d'eau. Le soir, quand nous les rapportons &#224; la maison, Grand-M&#232;re dit

Fils de chienne! Comment les avez-vous attrap&#233;s?

Avec les mains. C'est facile. Il faut simplement rester immobile et attendre.

Alors, attrapez-en beaucoup. Le plus que vous pourrez.

Le lendemain, Grand-M&#232;re charge l'arrosoir sur sa brouette et elle vend nos poissons au march&#233;.

Nous allons souvent dans la for&#234;t, nous ne nous perdons jamais, nous savons de quel c&#244;t&#233; se trouve la fronti&#232;re. Bient&#244;t, les sentinelles nous connaissent. Elles ne nous tirent jamais dessus. Grand-M&#232;re nous apprend &#224; distinguer les champignons comestibles de ceux qui sont v&#233;n&#233;neux.

De la for&#234;t,nous rapportons des fagots de bois sur le dos, des champignons et des marrons dans des paniers. Nous entassons le bois bien en ordre contre les murs de la maison sous l'auvent et nous grillons des marrons sur le fourneau si Grand-M&#232;re n'est pas l&#224;.

Une fois, loin dans la for&#234;t, au bord d'un grand trou fait par une bombe, nous trouvons un soldat mort. Il est encore entier, seuls les yeux lui manquent &#224; cause des corbeaux. Nous prenons son fusil, ses cartouches, ses grenades: le fusil cach&#233;, dans un fagot, les cartouches et les grenades dans nos paniers, sous les champignons.

Arriv&#233;s chez Grand-M&#232;re, nous emballons soigheusement ces objets dans de la paille et dans des sacs &#224; pommes de terre, et nous les enterrons sous le banc devant la fen&#234;tre de l'officier.



La salet&#233;

Chez nous, &#224; la Grande Ville, notre M&#232;re nous lavait souvent. Sous la douche ou dans la baignoire. Elle nous mettait des habits propres, elle nous coupait les ongles. Pour couper nos cheveux, elle nous accompagnait chez le coiffeur. Nous nous brossions les dents apr&#232;s chaque repas.

Chez Grand-M&#232;re, il est impossible de se laver. Il n'y a pas de salle de bains, il n'y a m&#234;me pas l'eau courante. Il faut aller pomper l'eau du puits dans la cour, et la porter dans un seau. Il n'y a pas de savon dans la maison, ni de dentifrice, ni de produit pour la lessive.

Tout est sale dans la cuisine. Le carrelage rouge, irr&#233;gulier, colle sous les pieds, la grande table colle sous les mains et sous les coudes. Le fourneau est compl&#232;tement noir de graisse, les murs aussi tout autour &#224; cause de la suie. Bien que Grand-M&#232;re fasse la vaisselle, les assiettes, les cuillers, les couteaux ne sont jamais tout &#224; fait propres, et les casseroles sont couvertes d'une &#233;paisse couche de crasse. Les torchons sont gris&#226;tres et sentent mauvais.

Au d&#233;but, nous n'avons m&#234;me pas envie de manger, surtout quand nous voyons comment Grand-M&#232;r&#232; pr&#233;pare les repas, sans se laver les mains et en se mouchant dans sa manche. Plus tard, nous n'y faisons plus attention.

Quand il fait chaud, nous allons nous baigner dans la rivi&#232;re, nous nous lavons le visage et les dents au puits. Quand il fait froid, il est impossible de se laver compl&#232;tement. Il n'existe aucun r&#233;cipient assez grand dans la maison. Nos draps, nos couvertures, nos linges de bain ont disparu. Nous n'avons plus jamais revu le grand carton dans lequel notre M&#232;re les a apport&#233;s.

Grand-M&#232;re a tout vendu.

Nous devenons de plus en plus sales, nos habits aussi.

Nous prenons des habits propres dans nos valises sous le banc, mais bient&#244;t il n'y a plus d'habits propres. Ceux que nous portons se d&#233;chirent, nos chaussures s'usent, se trouent. Quand c'est possible, nous marchons nu-pieds et ne portons qu'un cale&#231;on ou un pantalon. La plante de nos pieds durcit, nous ne sentons plus les &#233;pines ni les pierres. Notre peau brunit, nos jambes et nos bras sont couverts d'&#233;corchures, de coupures, de cro&#251;tes, de piq&#251;res d'insecte. Nos ongles, jamais coup&#233;s, se cassent, nos cheveux, presque blancs &#224; cause du soleil, nous arrivent aux &#233;paules.

Les toilettes sont au fond du jardin. Il n'y a jamais de papier. Nous nous torchons avec les feuilles les plus grandes de certaines plantes.

Nous avons une odeur m&#234;l&#233;e de fumier, de poisson, d'herbe, de champignon, de fum&#233;e, de lait, de fromage, de boue, de vase, de terre, de transpiration, d'urine, de moisissure.

Nous sentons mauvais comme Grand-M&#232;re.



Exercice d'endurcissement du corps

Grand-M&#232;re nous frappe souvent, avec ses mains osseuses, avec un balai ou un torchon mouill&#233;. Elle nous tire par les oreilles, elle nous empoigne par les cheveux.

D'autres gens nous donnent aussi des gifles et des coups de pied, nous ne savons m&#234;me pas pourquoi.

Les coups font mal, ils nous font pleurer.

Les chutes, les &#233;corchures, les coupures, le travail, le froid et la chaleur sont &#233;galement causes de souffrances.

Nous d&#233;cidons d'endurcir notre corps pour pouvoir supporter la douleur sans pleurer.

Nous commen&#231;ons par nous donner l'un &#224; l'autre des gifles, puis des coups de poing. Voyant notre visage tum&#233;fi&#233;, Grand-M&#232;re demande:

Qui vous a fait &#231;a?

Nous-m&#234;mes, Grand-M&#232;re.

Vous vous &#234;tes battus? Pourquoi?

Pour rien, Grand-M&#232;re. Ne vous inqui&#233;tez pas, ce n'est qu'un exercice.

Un exercice? Vous &#234;tes compl&#232;tement cingl&#233;s! Enfin, si &#231;a vous amuse

Nous sommes nus. Nous nous frappons l'un l'autre avec une ceinture. Nous disons &#224; chaque coup:

&#199;a ne fait pas mal.

Nous frappons plus fort, de plus en plus fort. Nous passons nos mains au-dessus d'une flamme.

Nous entaillons notre cuisse, notre bras, notre poitrine avec un couteau et nous versons de l'alcool sur nos blessures. Nous disons chaque fois:

&#199;a ne fait pas mal.

Au bout d'un certain temps, nous ne sentons effectivement plus rien. C'est quelqu'un d'autre qui a mal, c'est quelqu'un d'autre qui se br&#251;le, qui se coupe, qui souffre.

Nous ne pleurons plus.

Quand Grand-M&#232;re est f&#226;ch&#233;e et qu'elle crie, nous lui disons:

Cessez de crier, Grand-M&#232;re, frappez plut&#244;t. Quand elle nous frappe, nous lui disons:

Encore, Grand-M&#232;re! Regardez, nous tendons l'autre joue, comme c'est &#233;crit dans la Bible. Frappez aussi l'autre joue, Grand-M&#232;re.

Elle r&#233;pond:

Que le diable vous emporte avec votre Bible et avec vos joues!


L'ordonnance


Nous sommes couch&#233;s sur le banc d'angle de la cuisine. Nos t&#234;tes se touchent. Nous ne dormons pas encore, mais nos yeuxsont ferm&#233;s. Quelqu'un pousse la porte. Nous ouvrons les yeux. La lumi&#232;re d'une lampe de poche nous aveugle. Nous demandons:

Qui est l&#224;?

Une voix d'homme r&#233;pond:

Pas peur. Vous pas peur. Deux vous &#234;tes ou moi trop boire?

Il rit, il allume la lampe &#224; p&#233;trole sur la table et &#233;teint sa lampe de poche. Nous le voyons bien maintenant. C'est un militaire &#233;tranger, sans grade. Il dit:

Moi &#234;tre ordonnance du capitaine. Vous faire quoi, l&#224;?

Nous disons:

Nous habitons ici. Chez notre Grand-M&#232;re.

Vous petits-fils de Sorci&#232;re? Moi jamais vu encore vous. Vous &#234;tre ici depuis quand?

Depuis deux semaines.

Ah! Moi &#234;tre parti permission chez moi, dans mon village. Bien rigol&#233;.

Nous demandons:

Comment se fait-il que vous parliez notre langue?

Il dit:

Ma m&#232;re na&#238;tre ici, dans votre pays. Venir travailler chez nous, serveuse dans bistrot. Conna&#238;tre mon p&#232;re, se marier avec. Quand moi &#234;tre petit, ma m&#232;re me parler votre langue. Votre pays et mon pays, &#234;tre pays amis. Combattre l'ennemi ensemble. Vous deux venir de o&#249;?

De la Grande Ville.

Grande Ville, beaucoup danger. Boum! Boum!

Oui, et plus rien &#224; manger.

Ici, bien pour manger. Pommes, cochons, poulets, tout. Vous restez longtemps? Ou seulement vacances?

Nous resterons jusqu'&#224; la fin de la guerre.

Guerre bient&#244;t finie. Vous dormir l&#224;? Banc nu, dur, froid. Sorci&#232;re pas vouloir prendre vous dans chambre?

Nous ne voulons pas dormir dans la chambre de Grand-M&#232;re. Elle ronfle et elle sent mauvais. Nous avions des couvertures et des draps, mais elle les a vendus.

L'ordonnance prend de l'eau,chaude dans le chaudron sur le fourneau et dit:

Moi devoir nettoyer chambre. Capitaine aussi revenir permission ce soir ou demain matin.

Il sort. Quelques minutes plus tard, il revient. Il nous apporte deux. couvertures militaires grises.

Pas vendre &#231;a, vieille Sorci&#232;re. Si elle &#234;tre trop m&#233;chante, vous me dire. Moi, poum, poum, je tue.

Il rit encore. Il nous couvre, &#233;teint la lampe et s'en va.

Pendant la journ&#233;e nous cachons les couvertures dans le galetas.



Exercice d'endurcissement de l'esprit

Grand-M&#232;re nous dit:

Fils de chienne!

Les gens nous disent:

Fils de Sorci&#232;re! Fils de pute!

D'autres disent:

Imb&#233;ciles! Voyous! Morveux! &#194;nes! Gorets! Pourceaux! Canailles! Charognes! Petits merdeux! Gibier de potence! Graines d'assassin!

Quand nous entendons ces mots, notre visage devient rouge, nos oreilles bourdonnent, nos yeux piquent, nos genoux tremblent.

Nous ne voulons plus rougir ni trembler, nous voulons nous habituer aux injures, aux mots qui blessent.

Nous nous installons &#224; la table de la cuisine l'un en face de lautre, et, en nous regardant dans les yeux, nous disons des mots de plus en plus atroces.

L'un:

Fumier! Trou du cul!

L'autre:

Encul&#233;! Salopard!

Nous continuons ainsi jusqu'&#224; ce que les mots n'entrent plus dans notre cerveau, n'entrent m&#234;me plus dans nos oreilles.

Nous nous exer&#231;ons de cette fa&#231;on une demi-heure environ par jour, puis nous allons nous promener dans les rues.

Nous nous arrangeons pour que les gens nous insultent, et nous constatons qu'enfin nous r&#233;ussissons &#224; rester indiff&#233;rents.

Mais il y a aussi les mots anciens.

Notre M&#232;re nous disait:

Mes ch&#233;ris! Mes amours! Mon bonheur! Mes petits b&#233;b&#233;s ador&#233;s!

Quand nous nous rappelons ces mots, nos yeux se remplissent de larmes.

Ces mots, nous devons les oublier, parce que, &#224; pr&#233;sent, personne ne nous dit des mots semblables et parce que le souvenir que nous en avons est une charge trop lourde &#224; porter.

Alors, nous recommen&#231;ons notre exercice d'une autre fa&#231;on.

Nous disons:

Mes ch&#233;ris! Mes amours! Je vous aime Je ne vous quitterai jamais Je n'aimerai que vous Toujours Vous &#234;tes toute ma vie

A force d'&#234;tre r&#233;p&#233;t&#233;s, les mots perdent peu &#224; peu leur signification et la douleur qu'ils portent en eux s'att&#233;nue.



L'&#233;cole

Ceci s'est pass&#233; il y a trois ans.

C'est le soir. Nos parents croient que nous dormons.

Dans l'autre chambre, ils parlent de nous.

Notre M&#232;re dit:

Ils ne supporteront pas d'&#234;tre s&#233;par&#233;s.

Notre P&#232;re dit:

Ils ne seront s&#233;par&#233;s que pendant les heures d'&#233;cole.

Notre M&#232;re dit:

Ils ne le supporteront pas.

Il le faudra bien. C'est n&#233;cessaire pour eux. Tout le monde le dit. Les instituteurs, les psychologues. Au d&#233;but, ce sera difficile, mais ils s'y habitueront.

Notre M&#232;re dit:

Non, jamais. Je le sais. Je les connais. Ils ne font qu'une seule et m&#234;me personne.

Notre P&#232;re &#233;l&#232;ve la voix:

Justement, ce n'est pas normal. Ils pensent ensemble, ils agissent ensemble. Ils vivent dans un monde &#224; part. Dans un monde &#224; eux. Tout cela n'est p&#224;s tr&#232;s sain. C'est m&#234;me inqui&#233;tant. Oui, ils m'inqui&#232;tent. Ils sont bizarres. On ne sait jamais ce qu'ils peuvent penser. Ils sont trop avanc&#233;s pour l&#232;ur &#226;ge. Ils savent trop de choses.

Notre M&#232;re rit:

Tu ne vas, tout de m&#234;me pas leur reprocher leur intelligence?

Ce n'est pas dr&#244;le. Pourquoi ris-tu?

Notre M&#232;re r&#233;pond:

Les jumeaux posent toujours des probl&#232;mes. Ce n'est pas un drame. Tout s'arrangera.

Notre P&#232;re dit:

Oui, tout peut s'arranger si on les s&#233;pare. Chaque individu doit avoir sa propre vie.

Quelques jours plus tard, nous commen&#231;ons l'&#233;cole. Chacun dans une classe diff&#233;rente. Nous nous asseyons au premier rang.

Nous sommes s&#233;par&#233;s l'un de l'autre par toute la longueur du b&#226;timent. Cette distance entre nous nous semble monstrueuse, la douleur que nous en &#233;prouvons est insupportable. C'est comme si on nous avait enlev&#233; la moiti&#233; de notre corps. Nous n'avons plus d'&#233;quilibre, nous sommes pris de vertige, nous tombons, nous perdons connaissance.

Nous nous r&#233;veillons dans l'ambulance qui nous conduit &#224; l'h&#244;pital.

Notre M&#232;re vient nous chercher. Elle sourit, elle dit:

Vous serez dans la m&#234;me classe des demain.

A la maison, notre P&#232;re nous dit seulement:

Simulateurs!

Bient&#244;t, il part au front. Il est journaliste, correspondant de guerre.

Nous allons &#224; l'&#233;cole pendant deux ans et demi. Les instituteurs partent aussi au front; ils sont remplac&#233;s par des institutrices. Plus tard, l'&#233;cole ferme car il y a trop d'alertes et de bombardements.

Nous savons lire, &#233;crire, calculer.

Chez Grand-M&#232;re, nous d&#233;cidons de poursuivre nos &#233;tudes sans instituteurs, seuls



L'achat du papier, du cahier et des crayons

Chez Grand-M&#232;re, il n'y a pas de papier, ni de crayon. Nous allons en chercher dans le magasin qui s'appelle: Librairie-Papeterie. Nous choisissons un paquet de papier quadrill&#233;, deux crayons et un grand cahier &#233;pais., Nous posons tout cela sur le comptoir face au gros monsieur qui se tient derri&#232;re. Nous lui disons:

Nous avons besoin de ces objets, mais nous n'avons pas d'argent.

Le libraire dit:

Comment?'Mais il faut payer.

Nous r&#233;p&#233;tons:

Nous n'avons pas d'argent, mais nous avons absolument besoin de ces objets.

Le libraire dit:

L'&#233;cole est ferm&#233;e. Personne n'a besoin de cahiers ni de crayons..

Nous disons:

Nous faisons l'&#233;cole chez nous. Tout seuls, nous-m&#234;mes.

Demandez l'argent &#224; vos parents.

Notre P&#232;re est au front et notre M&#232;re est rest&#233;e &#224; la Grande Ville. Nous habitons chez notre Grand-M&#232;re, elle n'a pas d'argent non plus.

Le libraire dit:

Sans argent vous ne pouvez rien acheter.

Nous ne disons plus rien, nous le regardons. Il nous regarde aussi. Son front est mouill&#233; de transpiration. Au bout d'un certain temps, il crie:

Ne me regardez pas comme &#231;a! Sortez d'ici!

Nous disons

Nous sommes dispos&#233;s &#224; effectuer quelques travaux pour vous en &#233;change de ces objets. Arroser votre jardin, par exemple, arracher les mauvaises herbes, porter des colis

Il crie encore:

Je n'ai pas de jardin! Je n'ai pas besoin de vous! Et d'abord, vous ne pouvez pas parler normalement?

Nous parlons normalement. 

Dire &#224; votre &#226;ge: dispos&#233;s &#224; effectuer, c'est normal, &#231;a?

Nous parlons correctement.

Trop correctement, oui. Je n'aime pas du tout votre fa&#231;on de parler! Votre fa&#231;on de me regarder non plus! Sortez d'ici!

Nous demandons:

Poss&#233;dez-vous des poules, monsieur?

Il tapote son visage blanc avec un mouchoir blanc.

Il demande sans crier:

Des poules? Pourquoi des poules?

Parce que si vous n'en poss&#233;dez pas, nous pouvons disposer d'une certaine quantit&#233; d'&#339;ufs et vous les apporter en &#233;change de ces objets qui nous sont indispensables.

Le libraire nous regarde, il ne dit rien.

Nous disons:

Le prix des &#339;ufs augmente de jour en jour. En revanche, le prix du papier et des crayons

Il jette notre papier, nos crayons, notre cahier vers la porte et hurle:

Dehors! Je n'ai pas besoin de vos &#339;ufs! Prenez tout &#231;a, et ne revenez plus!

Nous ramassons les objets soigneusement et nous disons:

Nous serons pourtant oblig&#233;s de revenir quand nous n'aurons plus de papier ou que nos crayons seront us&#233;s.



Nos &#233;tudes

Pour nos &#233;tudes, nous avons le dictionnaire de notre P&#232;re et la Bible que nous avons trouv&#233;e ici, chez Grand-M&#232;re, dans le galetas.

Nous avons des le&#231;ons d'orthographe, de composition, de lecture, de calcul mental, de math&#233;matiques et des exercices de m&#233;moire.

Nous employons le dictionnaire pour l'orthographe, pour obtenir des explications, mais aussi pour apprendre des mots nouveaux, des synonymes, des antonymes.

La Bible sert &#224; la lecture &#224; haute voix, aux dict&#233;es et aux exercices de m&#233;moire. Nous apprenons donc par c&#339;ur des pages enti&#232;res de la Bible.

Voici comment se passe une le&#231;on de composition:

Nous sommes assis &#224; la table de la cuisine avec nos feuilles quadrill&#233;es, nos crayons, et le Grand Cahier. Nous sommes seuls.

L'un de nous dit:

Le titre de ta composition est: L'arriv&#233;e chez Grand-M&#232;re.

L'autre dit:

Le titre de ta composition est: Nos travaux. Nous nous mettons &#224; &#233;crire. Nous avons deux heures pour traiter le sujet et deux feuilles de papier &#224; notre disposition.

Au bout de deux heures nous &#233;changeons nos feuilles, chacun de nous corrige les fautes d'orthographe de l'autre &#224; l'aide du dictionnaire et, en bas de la page, &#233;crit: Bien, Tr&#232;s bien. Si c'est Pas bien, nous jetons la composition dans le feu et nous essayons de traiter le m&#234;me sujet &#224; la le&#231;on suivante. Si c'est Bien, nous pouvons recopier la composition dans le Grand Cahier.

Pour d&#233;cider si c'est Bien ou Pas bien, nous avons une r&#232;gle tr&#232;s simple: la composition doit &#234;tre vraie. Nous devons d&#233;crire ce qui est, ce que nous voyons, ce que nous entendons, ce que nous faisons.

Par exemple, il est interdit d'&#233;crire: Grand-M&#232;re ressemble &#224; une sorci&#232;re; mais il est permis d'&#233;crire: Les gens appellent Grand-M&#232;re la Sor ci&#232;re.

Il est interdit d'&#233;crire: La Petite Ville est belle, car la Petite Ville peut &#234;tre belle pour nous et laide pour quelqu'un d'autre.

De m&#234;me, si nous &#233;crivons: L'ordonnance est gentil, cela n'est pas une v&#233;rit&#233;, parce que l'ordonnance est peut-&#234;tre capable de m&#233;chancet&#233;s que nous ignorons. Nous &#233;crirons donc simplement: L'ordonnance nous donne des couvertures.

Nous &#233;crirons: Nous mangeons beaucoup de noix, et non pas: Nous aimons les noix, car le mot aimer n'est pas un mot s&#251;r, il manque de pr&#233;cision et d'objectivit&#233;. Aimer les noix et aimer notre M&#232;re, cela ne peut pas vouloir dire la m&#234;me chose. La premi&#232;re formule d&#233;signe un go&#251;t agr&#233;able dans la bouche, et la deuxi&#232;me un sentiment.

Les mots qui d&#233;finissent les sentiments sont tr&#232;s vagues; il vaut mieux &#233;viter leur emploi et s'en tenir &#224; la description des objets, des &#234;tres humains et de soi-m&#234;me, c'est-&#224;-dire &#224; la description fid&#232;le des faits.



Notre voisine et sa fille

Notre voisine est une femme moins vieille que Grand-M&#232;re. Elle habite avec sa fille la derni&#232;re maison de la Petite Ville. C'est une masure compl&#232;tement d&#233;labr&#233;e, son toit est trou&#233; &#224; plusieurs endroits. Autour, il y a un jardin, mais il n'est pas cultiv&#233; comme le jardin de Grand-M&#232;re. Il n'y pousse que de mauvaises herbes.

La voisine est assise toute la journ&#233;e sur un tabouret dans son jardin et regarde devant elle, on ne sait quoi. Le soir, ou quand il pleut, sa fille la prend par le bras et la fait rentrer dans la maison. Parfois, sa fille l'oublie ou elle n'est pas l&#224;, alors la m&#232;re reste dehors toute la nuit, par n'importe quel temps.

Les gens disent que notre voisine est folle, qu'elle a perdu l'esprit quand l'homme qui lui a fait l'enfant l'a abandonn&#233;e.

Grand-M&#232;re dit que la voisine est simplement paresseuse et qu'elle pr&#233;f&#232;re vivre pauvrement plut&#244;t que de se mettre au travail.

La fille de la voisine n'est pas plus grande que nous mais elle est un peu plus &#226;g&#233;e. Pendant la journ&#233;e, elle mendie en ville, devant les bistrots, au coin des rues. Au march&#233;, elle ramasse les l&#233;gumes et les fruits pourris que les gens jettent et elle les apporte &#224; la maison. Elle vole aussi tout ce qu'elle peut voler. Nous avons d&#251; la chasser plusieurs fois de notre jardin o&#249; elle essayait de prendre des fruits et des &#339;ufs.

Une fois, nous la surprenons buvant du lait en su&#231;ant le pis de l'une de nos ch&#232;vres.

Quand elle nous voit, elle se l&#232;ve, s'essuie la bouche du dos de la main, elle recule, elle dit:

Ne me faites pas de mal!

Elle ajoute:

Jecours tr&#232;s vite. Vous ne me rattraperez pas.

Nous la regardons. C'est la premi&#232;re fois que nous la voyons de pr&#232;s. Elle a un bec-de-li&#232;vre, elle louche, elle a de la morve au nez et dans les coins de ses yeux rouges, des salet&#233;s jaunes. Ses jambes et ses bras sont couverts de pustules.

Elle dit:

On m'appelle Bec-de-Li&#232;vre. Jaime le lait.

Elle sourit. Elle a des dents noires.

J'aime le lait, mais ce que j'aime surtout, c'est sucer le pis. Gest bon. C'est dur et tendre &#224; la fois.

Nous ne r&#233;pondons pas. Elle s'approche.

J'aime aussi sucer autre chose.

Elle avance la main, nous reculons. Elle dit:

Vous ne voulez pas? Vous ne voulez pas jouer avec moi? J'aimerais tellement. Vous &#234;tes si beaux.

Elle baisse la t&#234;te, elle dit:

Je vous d&#233;go&#251;te.

Nous. disons:

Non, tu ne nous d&#233;go&#251;tes pas.

Je vois. Vous &#234;tes trop jeunes, trop timides. Mais, avec moi, il ne faut pas vous g&#234;ner. Jevous apprendrai des jeux tr&#232;s amusants.

Nous lui disons:

Nous ne jouons jamais.

Qu'est-ce que vous faites alors, toute la journ&#233;e?

Nous travaillons, nous &#233;tudions.

Moi, je mendie, je vole et je joue.

Tu t'occupes aussi de ta m&#232;re. Tu es une fille bien.

Elle dit en s'approchant:

Vous me trouvez bien? Vraiment?

Oui. Et s'il te faut quelque chose pour ta m&#232;re ou pour toi, tu n'as qu'&#224; nous le demander. Nous te donnerons des fruits, des l&#233;gumes, des poissons, du lait.

Elle se met &#224; crier:

Jene veux pas de vos fruits, de vos poissons, de votre lait! Tout &#231;a, je peux le voler. Ce que je veux, c'est que vous m'aimiez. Personne ne m'aime. M&#234;me pas ma m&#232;re. Mais moi non plus, je n'aime personne. Ni ma m&#232;re ni vous! Jevous hais!



Exercice de mendicit&#233;

Nous rev&#234;tons des habits sales et d&#233;chir&#233;s, nous enlevons nos chaussures, nous nous salissons le visage et les mains. Nous allons dans la rue. Nous nous arr&#234;tons, nous attendons.

Quand un officier &#233;tranger passe devant nous, nous levons le bras droit pour saluer et nous tendons la main gauche. Le plus souvent, l'officier passe sans s'arr&#234;ter, sans nous voir, sans nous regarder.

Enfin, un officier s'arr&#234;te. Il dit quelque chose dans une langue que nous ne comprenons pas. Il nous pose des questions. Nous ne r&#233;pondons pas, nous restons immobiles, un bras lev&#233;, l'autre tendu en avant. Alors il fouille dans ses poches, il pose une pi&#232;ce de monnaie et un bout de chocolat sur notre paume sale et il s'en va en secouant la t&#234;te.

Nous continuons d'attendre.

Une femmepasse. Nous tendons la main. Elle dit:

Pauvres petits. Jen'ai rien &#224; vous donner.

Elle nous caresse les cheveux.

Nous disons:

Merci.

Une autre femme nous donne deux pommes, une autre des biscuits.

Une femmepasse. Nous tendons la main, elle s'arr&#234;te, elle dit:

N'avez-vous pas honte de mendier? Venez chez moi, il y a de petits travaux faciles pour vous. Couper du bois, par exemple, ou r&#233;curer la terrasse. Vous &#234;tes assez grands et forts pour cela. Apr&#232;s, si vous travaillez bien, je vous donnerai de la soupe et du pain.

Nous r&#233;pondons:

Nous n'avons pas envie de travailler pour vous, madame. Nous n'avons pas envie de manger votre soupe, ni votre pain. Nous n'avons pas faim.

Elle demande:

Pourquoi mendiez-vous alors!

Pour savoir quel effet &#231;a fait et pour observer la r&#233;action des gens.

Elle crie en s'en allant:

Sales petits voyous! Impertinents avec &#231;a!

En rentrant, nous jetons dans l'herbe haute qui borde la route les pommes, les biscuits, le chocolat et les pi&#232;ces de monnaie.

La caresse sur nos cheveux est impossible &#224; jeter.



Bec-de-Li&#232;vre

Nous p&#234;chons &#224; la ligne dans la rivi&#232;re. Bec-de-Li&#232;vre arrive en courant. Elle ne nous voit pas. Elle se couche dans l'herbe, remonte sa jupe. Elle n'a pas de culotte. Nous voyons ses fesses nues et les poils entre ses jambes. Nous n'avons pas encore de poils entre les jambes. Bec-de-Li&#232;vre en a, mais tr&#232;s peu.

Bec-de-Li&#232;vre siffle. Un chien arrive. C'est notre chien. Elle le prend dans ses bras, elle se roule avec lui dans l'herbe. Le chien aboie, se d&#233;gage, se secoue et part en courant. Bec-de-Li&#232;vre l'appelle d'une voix douce en se caressant le sexe avec les doigts.

Le chien revient, renifle plusieurs fois le sexe de Bec-de-Li&#232;vre et se met &#224; le l&#233;cher.

Bec-de-Li&#232;vre &#233;carte les jambes, presse la t&#234;te du chien sur son ventre avec ses deux mains. Elle respire tr&#232;s fort et se tortille.

Le sexe du chien devient visible, il est de plus en plus long, il est mince et rouge. Le chien rel&#232;ve la t&#234;te, il essaie de grimper sur Bec-de-Li&#232;vre.

Bec-de-Li&#232;vre se retourne, elle est sur les genoux, elle tend son derri&#232;re au chien. Le chien pose ses pattes de devant sur le dos de Bec-de-Li&#232;vre, ses membres post&#233;rieurs tremblent. Il cherche, approche de plus en plus, se met entre les jambes de Bec-de-Li&#232;vre, se colle contre ses fesses. Il bouge tr&#232;s vite d'avant en arri&#232;re. Bec-de-Li&#232;vre crie et, au bout d'un moment, elle tombe sur le ventre.

Le chien s'&#233;loigne lentement.

Bec-de-Li&#232;vre reste couch&#233;e pendant un certain temps, puis elle se l&#232;ve, nous voit, elle rougit. Elle crie:

Sales petits espions! Qu'est-ce que vous avez vu?

Nous r&#233;pondons:

Nous tavons vue jouer avec notre chien.

Elle demande:

Je suis toujours votre copine?

Oui. Et nous te permettons de jouer avec notre chien tant que tu veux.

Et vous ne direz &#224; personne ce que vous avez vu?

Nous ne disons jamais rien &#224; personne. Tu peux compter sur nous.

Elle s'assied dans l'herbe, elle pleure:

Il n'y a que les b&#234;tes qui m'aiment.

Nous demandons:

Est-ce vrai que ta m&#232;re est folle?

Non. Elle est seulement sourde et aveugle.

Que lui est-il arriv&#233;?

Rien. Rien de sp&#233;cial. Un jour, elle est devenue aveugle et, plus tard, elle est devenue sourde. Elle dit que pour moi ce sera pareil. Vous avez vu mes yeux? Le matin, quand je me r&#233;veille, mes cils sont coll&#233;s, mes yeux sont pleins de pus.

Nous disons:

C'est certainement une maladie qui peut &#234;tre gu&#233;rie par la m&#233;decine.

Elle dit:

Peut-&#234;tre. Mais comment aller chez un m&#233;decin sans argent? De toute fa&#231;on, il n'y a pas de medecin. Ils sont tous au front.

Nous demandons:

Et tes oreilles? Tu as mal aux oreilles?

Non, avec mes oreilles, je n'ai aucun probl&#232;me. Et je crois que ma m&#232;re non plus. Elle fait semblant de ne rien entendre, &#231;a l'arrange quand je lui pose des questions.



Exercice de c&#233;cit&#233; et de surdit&#233;

L'un de nous fait l'aveugle, l'autre fait le sourd. Pour s'entra&#238;ner, au d&#233;but, l'aveugle attache un fichu noir de Grand-M&#232;re devant ses yeux, le sourd se bouche les oreilles avec de l'herbe. Le fichu sent mauvais comme Grand-M&#232;re.

Nous nous donnons la main, nous allons nous promener pendant les alertes, quand les gens se cachent dans les caves et que les rues sont d&#233;sertes.

Le sourd d&#233;crit ce qu'il voit:

La rue est droite et longue. Elle est bord&#233;e de maisons basses, sans &#233;tage. Elles sont de couleurs blanche, grise, rose, jaune et bleue. Au bout de la rue, on voit un parc avec des arbres et une fontaine. Le ciel est bleu, avec quelques nuages blancs. On voit des avions. Cinq bombardiers. Ils volent bas.

L'aveugle parle lentement pour que le sourd puisse lire sur ses l&#232;vres:

J'entends les avions. Ils produisent un bruit saccad&#233; et profond. Leur moteur peine. Ils sont charg&#233;s de bombes. Maintenant, ils sont pass&#233;s. J'entends de nouveau les oiseaux. Sinon, tout est silencieux.

Le sourd lit sur les l&#232;vres de l'aveugle et r&#233;pond:

Oui, la rue est vide.

L'aveugle dit:

Pas pour longtemps,. J'entends des pas approcher dans la rue lat&#233;rale, &#224; gauche!

Le sourd dit:

Tu as raison. Le voil&#224;, c'est un homme.

L'aveugle demande:

Comment est-il?

Le sourd r&#233;pond:

Comme ils sont tous. Pauvre, vieux.

L'aveugle dit:

Je le sais. Je reconnais le pas des vieux. J'entends aussi qu'il est pieds nus, donc il est pauvre.

Le sourd dit:

Il est chauve. Ila une vieille veste de l'arm&#233;e. Il a des pantalons trop courts. Ses pieds sont sales.

Ses yeux?

Je ne les vois pas. Il regarde par terre.

Sa bouche?

L&#232;vres trop rentr&#233;es. Il ne doit plus avoir de dents.

Ses mains?

Dans les poches. Les poches sont &#233;normes et remplies de quelque chose. De pommes de terre, ou de noix, &#231;a fait de petites bosses. Il l&#232;ve la t&#234;te, il nous regarde. Mais je ne peux pas distinguer la couleur de ses yeux.

Tu ne vois rien d'autre?

Des rides, profondes comme des cicatrices, sur son visage.

L'aveugle dit:

J'entends les sir&#232;nes. C'est la fin de l'alerte. Rentrons.

Plus tard, avec le temps, nous n'avons plus besoin de fichu pour les yeux ni d'herbe pour les oreilles. Celui qui a fait l'aveugle tourne simplement son regard vers l'int&#233;rieur, le sourd ferme ses oreilles &#224; tous les bruits.



Le d&#233;serteur

Nous trouvons un homme dans la for&#234;t. Un homme vivant, un homme jeune, sans uniforme. Il est couch&#233; derri&#232;re un buisson. Il nous regarde sans bouger.

Nous lui demandons:

Pourquoi restez-vous l&#224;, couch&#233;?

Il r&#233;pond:

Je ne peux plus marcher. Je viens de l'autre c&#244;t&#233; de la fronti&#232;re. Je marche depuis deux semaines. Jour et nuit. Surtout la nuit. Je suis trop faible maintenant. J'ai faim. Je n'ai rien mang&#233; depuis trois jours.

Nous demandons:

Pourquoi n'avez-vous pas d'uniforme? Tous les hommes jeunes ont un uniforme. Ils sont tous soldats. Il dit:

Je ne veux plus &#234;tre soldat.

Vous ne voulez plus combattre l'ennemi?

Je ne veux combattre personne. Je n'ai pas d'ennemis. Je veux rentrer chez moi.

O&#249; est-ce, chez vous?

C'est encore loin. Je n'y arriverai pas si je ne trouve rien &#224; manger.

Nous demandons:

Pourquoi n'allez-vous pas acheter quelque chose &#224; manger? Vous n'avez pas d'argent?

Non, je n'ai pas d'argent et je ne peux pas me montrer. Je dois me cacher. Il ne faut pas qu'on me voie.

Pourquoi?

J'ai quitt&#233; mon r&#233;giment sans permission. J'ai fui. Je suis un d&#233;serteur. Si on me retrouvait, je serais fusill&#233; ou pendu.

Nous demandons:

Comme un assassin?

Oui, exactement comme un assassin.

Et pourtant, vous ne voulez tuer personne. Vous voulez seulement rentrer chez vous.

Oui, seulement rentrer chez moi.

Nous demandons:

Que voulez-vous que nous vous apportions &#224; manger?

N'importe quoi.

Du lait de ch&#232;vre, des &#339;ufs durs, du pain, des fruits?

Oui, oui, n'importe quoi.

Nous demandons:

Et une couverture? Les nuits sont froides et il pleut souvent.

Il dit:

Oui, mais il ne faut pas qu'on vous voie. Et vous ne direz rien &#224; personne, n'est-ce pas? Pas m&#234;me &#224; votre m&#232;re.

Nous r&#233;pondons:

On ne nous verra pas, nous ne disons jamais rien &#224; personne et nous n'avons pas de m&#232;re.

Quand nous revenons avec la nourriture et la couverture, il dit:

Vous &#234;tes gentils.

Nous disons:

Nous ne voulions pas &#234;tre gentils. Nous vous avons apport&#233; ces objets car vous en aviez absolument besoin. C'est tout.

Il dit encore:

Je ne sais comment vous remercier. Je ne vous oublierai jamais.

Ses yeux se mouillent de larmes.

Nous disons:

Vous savez pleurer ne sert &#224; rien. Nous ne pleurons jamais. Pourtant nous ne sommes pas encore des hommes comme vous.

Il sourit et dit:

Vous avez raison. Excusez-moi, je ne le ferai plus. C'&#233;tait seulement &#224; cause de l'&#233;puisement.



Exercice de je&#251;ne

Nous annon&#231;ons &#224; Grand-M&#232;re:

Aujourd'hui et demain, nous ne mangerons pas. Nous boirons seulement de l'eau.

Elle hausse les &#233;paules:

Je m'en fous. Mais vous travaillerez comme d'habitude.

Naturellement, Grand-M&#232;re.

Le premier jour, elle tue un poulet et le r&#244;tit au four.

A midi, elle nous appelle:

Venez manger!

Nous allons &#224; la cuisine, &#231;a sent tr&#232;s bon. Nous avons un peu faim, mais pas trop. Nous regardons Grand-M&#232;re d&#233;couper le poulet.

Elle dit:

Comme &#231;a sent bon. Vous sentez comme &#231;a sent bon? Vous voulez une cuisse chacun?

Nous ne voulons rien, Grand-M&#232;re.

C'est dommage parce que c'est vraiment tr&#232;s bon.

Elle mange avec les mains, se l&#233;chant les doigts, les essuyant dans son tablier. Elle ronge et suce les os.

Elle dit:

Tr&#232;s tendre, ce jeune poulet. Je ne peux rien imaginer de meilleur.

Nous disons:

Grand-M&#232;re, depuis que nous sommes chez vous, vous n'avez encore jamais cuit de poulet pour nous.

Elle dit:

J'en ai cuit un aujourd'hui. Vous n'avez qu'&#224; manger.

Vous saviez que nous ne voulions rien manger aujourd'hui, ni demain.

Ce n'est pas ma faute. C'est de nouveau une de vos conneries.

C'est un de nos exercices. Pour nous habituer &#224; supporter la faim.

Alors, habituez-vous. Personne ne vous en emp&#234;che.

Nous sortons de la cuisine, nous allons faire des travaux dans le jardin. Vers la fin de la journ&#233;e, nous avonsi vraiment tr&#232;s faim. Nous buvons beaucoup d'eau. Le soir, nous avons du mal &#224; nous endormir. Nous r&#234;vons de nourriture.

Le lendemain &#224; midi, Grand-M&#232;re finit le poulet. Nous la regardons manger dans une esp&#232;ce de brouillard. Nous n'avons plus faim. Nous avons le vertige.

Le soir, Grand-M&#232;re fait des cr&#234;pes &#224; la confiture et au fromage blanc. Nous avons la naus&#233;e et des crampes d'estomac mais, une fois couch&#233;s, nous tombons dans un sommeil profond. Quand nous nous levons, Grand-M&#232;re est d&#233;j&#224; partie au march&#233;. Nous voulons prendre notre petit d&#233;jeuner mais il n'y a rien &#224; manger &#224; la cuisine. Ni pain, ni lait, ni fromage. Grand-M&#232;re a tout enferm&#233; &#224; la cave. Nous pourrions l'ouvrir, mais nous d&#233;cidons de ne toucher &#224; rien. Nous mangeons des tomates et des concombres crus avec du sel.

Grand-M&#232;re revient du march&#233;, elle dit:

Vous n'avez pas fait votre travail ce matin.

Vous auriez d&#251; nous r&#233;veiller, Grand-M&#232;re.

Vous n'aviez qu'&#224; vous r&#233;veiller tout seuls. Mais, exceptionnellement, je vous donne quand m&#234;me &#224; manger.

Elle nous fait une souper aux l&#233;gumes avec les restes du march&#233;, comme d'habitude. Nous mangeons peu. Apr&#232;s le repas, Grand-M&#232;re dit:

C'est un exercice stupide. Et mauvais pour la sant&#233;.


La tombe de Grand-P&#232;re


Un jour, nous voyons Grand-M&#232;re sortir de la maison; avec son arrosoir et ses outils de jardin. Mais au lieu d'aller dans sa vigne, elle prend une autre direction. Nous la suivons de loin pour savoir o&#249; elle va. 

Elle entre dans le cimeti&#232;re. Elle s'arr&#234;te devant une tombe, elle pose ses outils. Le cimeti&#232;re est d&#233;sert, il n'y a que Grand-M&#232;re et nous.

En nous cachant derri&#232;re les buissons et les monuments fun&#233;raires, nous nous approchons de plus en plus. Grand-M&#232;re a la vue basse et l'ou&#239;e faible. Nous pouvons l'observer sans qu'elle s'en doute.

Elle arrache les mauvaises herbes de la tombe, creuse avec une pelle, ratisse la terre, plante des fleurs, va chercher de l'eau dans le puits, revient arroser la tombe.

Quand elle a fini son travail, elle range ses outils, puis s'agenouille devant la croix de bois, mais en s'asseyant sur ses talons. Elle joint ses mains sur son ventre comme pour dire une pri&#232;re, mais nous entendons surtout des injures:

Fumier salopard cochon pourri maudit

Quand Grand-M&#232;re s'en va, nous allons voir la tombe: elle est tr&#232;s bien entretenue. Nous regardons la croix: le nom qui est &#233;crit dessus est celui de notre Grand-M&#232;re, c'est aussi le nom de jeune fille de notre M&#232;re. Le pr&#233;nom est double avec un trait d'union et ces deux pr&#233;noms sont nos propres pr&#233;noms.

Sur la croix, il y a aussi des dates de naissance et de d&#233;c&#232;s. Nous calculons que notre Grand-P&#232;re est mort &#224; l'&#226;ge de quarante-quatre ans, il y a de cela vingt-trois ans.

Le soir, nous demandons &#224; Grand-M&#232;re:

Il &#233;tait comment, notre Grand-P&#232;re?

Elle dit:

Comment? Quoi? Vous n'avez pas de Grand-P&#232;re.

Mais nous en avions un autrefois.

Non, jamais. Quand vous &#234;tes n&#233;s, il &#233;tait d&#233;j&#224; mort. Alors vous n'avez jamais eu de Grand-P&#232;re.

Nous demandons:

Pourquoi l'avez-vous empoisonn&#233;?

Elle demande:

Qu'est-ce que c'est que ces histoires?

Les gens racontent que vous avez empoisonn&#233; Grand-P&#232;re.

Les gens racontent les gens racontent Laissez-les raconter.

Vous ne l'avez pas empoisonn&#233;?

Foutez-moi la paix, fils de chienne! Rien n'a &#233;t&#233; prouv&#233;! Les gens racontent n'importe quoi.

Nous disons encore:

Nous savons que vous n'aimiez pas Grand-P&#232;re. Alors pourquoi soignez-vous sa tombe?

Justement pour &#231;a! A cause de ce que les gens racontent. Pour qu'ils arr&#234;tent de raconter et de raconter! Et comment savez-vous que je soigne sa tombe, hein? Vous m'avez espionn&#233;e, fils de chienne, vous mavez encore espionn&#233;e! Que le diable vous emporte!



Exercice de cruaut&#233;

C'est dimanche. Nous attrapons un poulet et nous lui coupons la gorge comme nous avons vu Grand-M&#232;re le faire. Nous apportons le poulet &#224; la cuisine et nous disons:

Il faut le cuire, Grand-M&#232;re.

Elle se met &#224; crier:

Qui vous a permis? Vous n'en avez pas le droit. C'est moi qui commande ici, esp&#232;ce de petits merdeux! Je ne le cuirai pas! Je pr&#233;f&#232;re crever!

Nous disons:

C'est &#233;gal. Nous le cuirons nous-m&#234;mes.

Nous commen&#231;ons &#224; plumer le poulet, mais Grand-M&#232;re nous l'arrache des mains:

Vous ne savez pas vous y prendre! Petits saligauds, mis&#232;re de ma vie, la punition du bon Dieu, voil&#224; ce qui vous &#234;tes!

Pendant que le poulet cuit, Grand-M&#232;re pleure:

C'&#233;tait le plus beau. Ils ont pris expr&#232;s le plus beau. Il &#233;tait juste pr&#234;t pour le march&#233; de mardi.

En mangeant le poulet, nous disons:

Il est tr&#232;s bon, ce poulet. Nous en mangerons tous les dimanches.

Tous les dimanches? Vous &#234;tes fous!Vous voulez ma ruine?

Nous mangerons un poulet tous les dimanches, que vous le vouliez ou non.

Grand-M&#232;re se remet &#224; pleurer:

Mais qu'est-ce que je leur ai fait? Mis&#232;re de mis&#232;re! Ils veulent ma mort. Une pauvre vieille femme sans d&#233;fense. Je n'ai pas m&#233;rit&#233; &#231;a. Moi qui suis si bonne pour eux!

Oui, Grand-M&#232;re, vous &#234;tes bonne, tr&#232;s bonne. Aussi, c'est par bont&#233; que vous nous cuirez un poulet tous les dimanches.

Quand elle s'est un peu calm&#233;e, nous lui disons encore:

Quand il y aura quelque chose &#224; tuer, il faudra nous appeler. C'est nous qui le ferons.

Elle dit:

Vous aimez bien &#231;a, hein?

Non, Grand-M&#232;re, justement, nous n'aimons pas &#231;a. C'est pour cette raison que nous devons nous y habituer.

Elle dit:

Je vois. C'est un nouvel exercice. Vous avez raison. Il faut savoir tuer quand c'est n&#233;cessaire.

Nous commen&#231;ons par les poissons. Nous les prenons par la queue et nous frappons leur t&#234;te contre une pierre. Nous nous habituons vite &#224; tuer les animaux destin&#233;s &#224; &#234;tre mang&#233;s: poules, lapins, canards. Plus tard, nous tuons des animaux qu'il ne serait pas n&#233;cessaire de tuer. Nous attrapons des grenouilles nous les clouons sur une planche et nous leur ouvrons le ventre.

Nous attrapons aussi des papillons, nous les &#233;pinglons sur un carton. Bient&#244;t, nous avons une belle collection.

Un jour, nous pendons &#224; la branche d'un arbre notre chat, un m&#226;le roux. Pendu, le chat s'allonge, devient enorme. Il a des soubresauts, des convulsions. Quand il ne bouge plus, nous le d&#233;pendons. Il reste &#233;tal&#233; sur l'herbe, immobile, puis, brusquement, se rel&#232;ve et s'enfuit.

Depuis, nous l'apercevons parfois de loin, mais il ne s'approche plus de la maison. Il ne vient m&#234;me pas boire le lait que nous mettons devant la porte dans une petite assiette.

Grand-M&#232;re nous dit:

Ce chat devient de plus en plus sauvage.

Nous disons:

Ne vous en faites pas, Grand-M&#232;re, nous nous occupons des souris.

Nous fabriquons des trappes, et les souris qui s'y laissent prendre nous les noyons dans de l'eau bouillante.



Les autres enfants

Nous rencontrons d'autres enfants dans la Petite Ville. Comme l'&#233;cole est ferm&#233;e, ils sont toute la journ&#233;e dehors. Il y en a des grands et des petits. Certains ont leur maison et leur m&#232;re ici, d'autres viennent d'ailleurs, comme nous. Surtout de la Grande Ville.

Beaucoup de ces enfants sont plac&#233;s chez des gens qu'ils ne connaissaient pas auparavant. Ils doivent travailler dans les champs et dans les vignes; les gens qui les gardent ne sont pas toujours gentils avec eux.

Les grands enfants attaquent souvent les plus petits. Ils leur prennent tout ce qu'ils ont dans les poches et parfois m&#234;me leurs v&#234;tements. Ils les battent aussi, surtout ceux qui viennent d'ailleurs. Les petits d'ici sont prot&#233;g&#233;s par leur m&#232;re et ne sortent jamais seuls.

Nous ne sommes prot&#233;g&#233;s par personne. Aussi nous apprenons &#224; nous d&#233;fendre contre les grands.

Nous fabriquons des armes: nous aiguisons des pierres, nous remplissons des chaussettes de sable et de gravier. Nous avons aussi un rasoir, trouv&#233; dans le coffre du galetas, &#224; c&#244;t&#233; de la Bible. Il nous suffit de sortir notre rasoir pour que les grands s'enfuient.

Un jour de chaleur, nous sommes assis a c&#244;t&#233; de la fontaine o&#249; les gens qui n'ont pas de puits viennent chercher de l'eau. Tout pr&#232;s, des gar&#231;ons plus grands que nous sont couch&#233;s dans l'herbe. Il fait frais ici, sous les arbres, pr&#232;s de l'eau qui coule sans arr&#234;t.

Bec-de-Li&#232;vre arrive avec un seau qu'elle pose sous le goulot qui d&#233;bite un mince filet d'eau. Elle attend que son seau soit rempli.

Quand le seau est plein, un des gar&#231;ons se l&#232;ve et va cracher dedans. Bec-de-Li&#232;vre vide le seau, le rince et le remet sous le goulot.

Le seau est de nouveau plein, un autre gar&#231;on se l&#232;ve et crache dedans. Bec-de-Li&#232;vre remet le seau rinc&#233; sous le goulot. Elle n'attend plus que le seau soit plein, elle ne le remplit qu'&#224; moiti&#233; et, vite, elle essaie de s'enfuir.

Un des gar&#231;ons lui court apr&#232;s, l'attrape par le bras, et crache dans le seau.

Bec-de-Li&#232;vre dit:

Arr&#234;tez, enfin! Je dois rapporter de l'eau propre et potable.

Le gar&#231;on dit:

Mais c'est de l'eau propre. J'ai seulement crach&#233; dedans. Tu ne vas pas pr&#233;tendre que mon crachat es sale! Mon crachat est plus propre que tout ce qui es chez vous.

Bec-de-Li&#232;vre vide son seau, elle pleure.

Le gar&#231;on ouvre sa braguette et dit:

Suce! Si tu me la suces, on te laissera remplir ton seau.

Bec-de-Li&#232;vre s'accroupit Le gar&#231;on recule:

Tu crois que je vais mettre ma bite dans ta bouche d&#233;gueulasse? Salope!

Il donne un coup de pied dans la poitrine de Bec-de-Li&#232;vre et referme sa braguette.

Nous approchons. Nous relevons Bec-de-Li&#232;vre, nous prenons le seau, nous le rin&#231;ons bien et nous le posons sous le goulot de la fontaine.

Un des gar&#231;ons dit aux deux autres:

Venez, on va s'amuser ailleurs.

Un autre dit:

Tu es fou? C'est maintenant qu'on va commencer &#224; rigoler.

Le premier dit:

Laisse tomber! Je les connais. Ils sont dangereux.

Dangereux? Ces petits connards? Je vais me les faire, moi. Vous allez voir!

Il vient vers nous, veut cracher dans le seau, mais l'un de nous lui fait un croche-pied, l'autre le frappe &#224; la t&#234;te avec un sac de sable. Le gar&#231;on tombe. Il reste &#224; terre, assomm&#233;. Les. deux autres nous regardent. L'un d'eux fait un pas vers nous. L'autre dit:

Fais gaffe! Ces petits salopards sont capables de tout. Une fois, ils m'ont fendu la tempe avec une pierre. Ils ont aussi un rasoir et ils n'h&#233;sitent pas &#224; s'en servir. Ils t'&#233;gorgeraient sans scrupules. Ils sont compl&#232;tement fous.

Les gar&#231;ons s'en vont.

Nous tendons le seau rempli &#224; Bec-de-Li&#232;vre. Elle nous demande:

Pourquoi ne m' avez-vous pas aid&#233;e tout de suite?

On voulait voir comment tu te d&#233;fendais.

Qu'est-ce que j'aurais pu faire contre trois grands?

Leur jeter ton seau &#224; la t&#234;te, leur griffer le visage, leur donner des coups de pied dans les couilles, crier, hurler. Ou bien t'enfuir et revenir plus tard.



L'hiver

Il fait de plus en plus froid. Nous fouillons dans nos valises et nous mettons sur nous presque tout ce que nous y trouvons: plusieurs pull-overs, plusieurs pantalons. Mais nous ne pouvons pas mettre une seconde paire de chaussures sur nos souliers de ville us&#233;s et trou&#233;s. Nous n'en avons d'ailleurs pas d'autres. Nous n'avons ni gants ni bonnet non plus. Nos mains et nos pieds sont couverts d'engelures.

Le ciel est gris fonc&#233;, les rues de la ville sont vides, la rivi&#232;re est gel&#233;e, la for&#234;t est couverte de neige. Nous ne pouvons plus y aller. Or nous allons bient&#244;t manquer de bois.

Nous disons &#224; Grand-M&#232;re:

Il nous faudrait deux paires de bottes en caoutchouc.

Elle r&#233;pond:

Et quoi encore? O&#249; voulez-vous que je trouve largent?

Grand-M&#232;re, il n'y a presque plus de bois.

Il n'y a qu'&#224; l'&#233;conomiser!

Nous ne sortons plus. Nous faisons toutes sortes d'exercices, nous taillons des objets dans du bois, des cuillers, des planches &#224; pain et nous &#233;tudions tard dans la nuit. Grand-M&#232;re reste presque tout le temps dans son lit. Elle ne vient que rarement &#224; la cuisine. Nous sommes tranquilles.

Nous mangeons mal, il n'y a plus ni l&#233;gumes ni fruits, les poules ne pondent plus. Grand-M&#232;re monte tous les jours un peu de haricots secs et quelques pommes de terre de la cave qui est pourtant remplie de viandes fum&#233;es et de bocaux de confitures.

Le facteur vient parfois. Il fait tinter la sonnette de sa bicyclette jusqu'&#224; ce que Grand-M&#232;re sorte de la maison. Alors le facteur mouille son crayon, &#233;crit quelque chose sur un bout de papier, tend le crayon et le papier &#224; Grand-M&#232;re qui trace une croix au bas du papier. Le facteur lui donne l'argent, un paquet ou une lettre, et il repart vers la ville en sifflotant.

Grand-M&#232;re s'enferme dans sa chambre avec le paquet ou avec l'argent. S'il y a une lettre, elle la jette dans le feu.

Nous demandons:

Grand-M&#232;re, pourquoi jetez-vous la lettre sans la lire?

Elle r&#233;pond:

Je ne sais pas lire. Je ne suis jamais all&#233;e &#224; l'&#233;cole, je n'ai rien fait d'autre que travailler. Je n'ai pas &#233;t&#233; g&#226;t&#233;e comme vous.

Nous pourrions vous lire les lettres que vous recevez.

Personne ne doit lire les lettres que je re&#231;ois.

Nous demandons:

Qui envoie de l'argent? Qui envoie des paquets? Qui envoie des lettres?

Elle ne r&#233;pond pas.

Le lendemain, pendant qu'elle est &#224; la cave, nous fouillons sa chambre. Sous son lit, nous trouvons un paquet ouvert. Il y a des pull-overs, des &#233;charpes, des bonnets, des gants. Nous ne disons rien &#224; Grand-M&#232;re, car elle comprendrait que nous avons une cl&#233; ouvrant sa chambre.

Apr&#232;s le repas du soir, nous attendons. Grand-M&#232;re boit son eau-de-vie puis, titubante, va ouvrir la porte de sa chambre avec la cl&#233; accroch&#233;e &#224; sa ceinture. Nous la suivons, la poussons dans le dos. Elle tombe sur son lit. Nous faisons semblant de chercher et de trouver le paquet.

Nous disons:

Ce n'est pas gentil, &#231;a, Grand-M&#232;re. Nous avons froid, nous manquons d'habits chauds, nous ne pouvons plus sortir et vous voulez vendre tout ce que notre M&#232;re a tricot&#233; et envoy&#233; pour nous.

Grand-Mere ne repond pas, elle pleure.

Nous disons encore:

C'est notre M&#232;re qui envoie de l'argent, c'est notre M&#232;re qui vous &#233;crit des lettres.

Grand-M&#232;r&#232; dit:

Ce n'est pas &#224; moi qu'elle &#233;crit. Elle sait bien que je ne sais pas lire. Elle ne m'avait jainais &#233;crit auparavant. Maintenant que vous &#234;tes l&#224;, elle &#233;crit. Mais je n'ai pas besoin de ses lettres! Je nai besoin de rien qui vienne d'elle!



Le facteur

D&#233;sormais nous attendons le facteur devant la porte du jardin. C'est un vieillard avec une casquette. Il a une bicyclette avec deux sacoches de cuir accroch&#233;es au porte-bagages.

Quand il arrive, nous ne lui laissons pas le temps de sonner: tr&#232;s vite, nous d&#233;vissons sa sonnette.

Il dit:

O&#249; est votre grand-m&#232;re?

Nous disons:

Ne vous occupez pas d'elle. Donnez-nous ce que vous avez apport&#233;.

Il dit:

Il n'y a rien.

Il veut repartir, mais nous le bousculons. Il tombe dans la neige. Son v&#233;lo tombe sur lui. Il jure.

Nous fouillons ses sacoches, nous trouvons une lettre et un mandat. Nous prenons la lettre, nous disons:

Donnez l'argent!

Il dit:

Non. C'est adress&#233; &#224; votre grand-m&#232;re.

Nous disons.:

Mais &#231;a nous est destin&#233; &#224; nous. C'est notre M&#232;re qui nous l'envoie. Si vous ne nous le donnez pas, nous vous emp&#234;cherons de vous lever jusqu'&#224; ce que vous soyez mort de froid.

Il dit:

D'accord, d'accord. Aidez-moi &#224; me relever, j'ai une jambe &#233;cras&#233;e sous le v&#233;lo.

Nous relevons la bicyclette et nous aidons le facteur &#224; se relever. Il est tr&#232;s maigre, tr&#232;s l&#233;ger.

Il sort l'argent d'une de ses poches et nous le donne.

Nous demandons:

Vous voulez une signature ou une croix?

Il dit:

&#199;a va, la croix. Une croix en vaut bien une autre.

Il ajoute:

Vous avez raison de vous d&#233;fendre. Tout le monde conna&#238;t votre grand-m&#232;re. Il ny a pas plus avare qu'elle. Alors c'est votre maman qui vous envoie tout &#231;a? Elle est bien gentille. Je l'ai connue toute petite. Elle a bien fait de partir, Elle n'aurait jamais pu se marier ici. Avec tous ces racontars

Nous demandons:

Quels racontars?

Comme quoi elle aurait empoisonn&#233; son mart. Je veux dire, votre grand-m&#232;re a empoisonn&#233; votre grand-p&#232;re. Cest une vieille histoire. De l&#224; vient qu'on lappelle la Sorci&#232;re.

Nous disons:

Nous ne voulons pas qu'on dise du mal de Grand-M&#232;re

Le facteur tourne son v&#233;lo:

Bon, bon, il fallait bien que vous soyez au courant.

Nous disons:

Nous &#233;tions d&#233;j&#224; au courant. D&#233;sormais c'est &#224; nous que vous remettrez le courrier. Sans cela, nous vous tuerons. Vous avez compris?

Le facteur dit:

Vous en seriez capables, graines d'assassins. Vous aurez votre courrier, &#231;a m'est bien &#233;gal. La Sorci&#232;re, je m'en fous.

Il part en poussant son v&#233;lo. Il tra&#238;ne la jambe pour montrer que nous lui avons fait mal.

Le lendemain, chaudement habill&#233;s, nous allons en ville pour acheter des bottes de caoutchouc avec de l'argent que notre M&#232;re nous a envoy&#233;. Sa lettre, nous la portons sous notre chemise, chacun son tour.



Le cordonnier

Le cordonnier habite et travaille dans le sous-sol d'une maison pr&#232;s de la gare. La pi&#232;ce est vaste. Dans un coin, il y a son lit, dans un autre, sa cuisine. Son atelier est devant la fen&#234;tre qui est au ras du sol. Le cordonnier est assis sur un tabouret bas, entour&#233; de chaussures et d'outils. Il nous regarde par-dessus ses lunettes; il regarde nos souliers laqu&#233;s tout craquel&#233;s.

Nous dlsons:

Bonjour, monsieur. Nous voudrions des bottes en caoutchouc, imperm&#233;ables, chaudes. En vendez-vous? Nous avons d&#232; l'argent.

Il dit:

Oui, j'en vends. Mais les doubl&#233;es, les chaudes sont tr&#232;s ch&#232;res.

Nous disons:

Nous en avons absolument besoin. Nous avons froid aux pieds.

Nous mettons sur la table basse l'argent que nous avons.

Le cordonnier dit:

C'est juste assez pour une seule paire. Mais une paire peut vous suffire. Vous avez ia m&#234;me pointure. Chacun de vous sortira &#224; son tour.

Cela n'est pas possible. Nous ne sortons jamais l'un sans l'autre. Nous allons partout ensemble.

Demandez encore de l'argent &#224; vos parents.

Nous n'avons pas de parents. Nous habitons chez notre Grand-M&#232;re qu'on appelle la Sorci&#232;re. Elle ne nous donnera pas d'argent.

Le cordonnier dit:

La Sorci&#232;re, c'est votre grand-m&#232;re? Pauvres petits! Et vous &#234;tes venus de chez elle jusqu'ici avec ces souliers-l&#224;!

Oui, nous sommes venus. Nous ne pouvons pas passer l'hiver sans bottes. Nous devons aller chercher du bois dans la for&#234;t; nous devons, d&#233;blayer la neige. Nous avons absolument besoin de

De deux paires de bottes chaudes et imperm&#233;ables. Le cordonnier rit et nous tend deux paires de bottes:

Essayez-les.

Nous les essayons; elles nous vont tr&#232;s bien. Nous disons:

Nous les gardons. Nous vous paierons la deuxi&#232;me paire au printemps quand nous vendrons des poissons et des &#339;ufs. Ou, si vous pr&#233;f&#233;rez, nous vous apporterons du bois.

Le cordonnier nous tend notre argent.

Tenez. Reprenez-le. Je ne veux pas de votre argent. Achetez plut&#244;t de bonnes chaussettes. Je vous offre ces bottes parce que vous en avez absolument besoin.

Nous disons:

Nous n'aimons pas accepter de cadeau.

Et pourquoi donc?

Parce que nous n'aimons pas dire merci.

Vous n'&#234;tes pas oblig&#233;s de dire quoi que ce soit. Allez-vous-en. Non. Attendez! Prenez aussi ces pantoufles et ces sandales pour l'&#233;t&#233;, et ces souliers montants aussi. Ils sont tr&#232;s solides. Prenez tout ce que vous voulez.

Mais pourquoi voulez-vous nous donner tout &#231;a?

Je n'en ai plus besoin. Je vais bient&#244;t partir.

Nous demandons:

O&#249; allez-vous?

Comment savoir? On va m'emmener et on me tuera.

Nous demandons:

Qui veut vous tuel, et pourquoi?

Il dit:

Ne posez pas de questions. Partez maintenant.

Nous prenons les souliers, les pantoufles, les sandales. Nous avons les bottes aux pieds. Nous nous arr&#234;tons devant la porte, nous disons:

Nous esp&#233;rons qu'on ne vous emm&#232;nera pas. Ou, si on vous emm&#232;ne, qu'on ne vous tuera pas. Au revoir, monsieur, et merci, merci beaucoup.

Quand nous rentrons, Grand-M&#232;re demande:

O&#249; avez-vous vol&#233; tout &#231;a, gibier de potence?

Nous n'avons rien vol&#233;. C'est un cadeau. Tout le monde n'est pas aussi avare que vous, Grand-M&#232;re. 



Le vol

Avec nos bottes, nos habits chauds, nous pouvons de nouveau sortir. Nous faisons des glissades sur la rivi&#232;re gel&#233;e, nous allons chercher du bois dans la for&#234;t.

Nous prenons une hache et une scie. On ne peut plus ramasser le bois mort tomb&#233; &#224; terre; la couche de neige est trop &#233;paisse. Nous grimpons sur les arbres, nous scions les branches mortes et nous les d&#233;bitons &#224; la hache. Pendant ce travail, nous n'avons pas froid. M&#234;me, nous transpirons. Ainsi pouvons-nous enlever nos gants et les mettre dans nos poches pour qu'ils ne s'usent pas trop vite.

Un jour, en rentrant avec nos deux fagots, nous faisons un d&#233;tour pour aller voir Bec-de-Li&#232;vre.

La neige n'est pas d&#233;blay&#233;e devant la masure et aucune trace de pas n'y m&#232;ne. La chemin&#233;e ne fume pas.

Nous frappons &#224; la porte, personne ne r&#233;pond. Nous entrons. D'abord, nous ne voyons rien, tellement il fait sombre, mais nos yeux s 'habituent vite &#224; l'obscurit&#233;.

C'est une pi&#232;ce qui sert de cuisine et de chambre &#224; coucher. Dans le coin le plus sombre, il y a un lit. Nous nous approchons. Nous appelons. Quelqu'un bouge sous les couvertures et les vieux habits; la t&#234;te de Bec-de-Li&#232;vre en &#233;merge.

Nous demandons:

Ta m&#232;re est l&#224;?

Elle dit:

Oui.

Est-elle morte? 

Je ne sais pas.

Nous posons nos fagots et nous allumons le feu dans le fourneau, car il fait aussi froid dans la chambre que dehors. Ensuite, nous allons chez Grand-M&#232;re et nous prenons &#224; la cave des pommes de terre et des haricots secs. Nous trayons une ch&#232;vre et nous retournons chez la voisine. Nous chauffons le lait, nous faisons fondre de la neige dans une casserole et nous y cuisons les haricots. Les pommes de terre, nous les r&#244;tissons au four. Bec-de-Li&#232;vre se l&#232;ve et, chancelante, vient s'asseoir pr&#232;s du feu.

La voisine n'est pas morte. Nous lui versons du lait de ch&#232;vre dans la bouche. Nous disons &#224; Bec-de-Li&#232;vre:

Quand tout sera cuit, mange et donne &#224; manger &#224; ta m&#232;re. Nous reviendrons.

Avec l'argent que le cordonnier nous a rendu, nous avons achet&#233; quelques paires de chaussettes, mais nous n'avons pas tout d&#233;pens&#233;. Nous allons dans une &#233;picerie pour acheter un peu de farine et prendre du sel et du sucre sans les payer. Nous allons aussi chez le boucher; nous achetons une petite tranche de lard et prenons un gros saucisson sans le payer. Nous retournons chez Bec-de-Li&#232;vre. Elle et sa m&#232;re ont d&#233;j&#224; tout mang&#233;. La m&#232;re est rest&#233;e au lit, Bec-de-Li&#232;vre fait la vaisselle.

Nous lui disons:

Nous vous apporterons un fagot de bois tous les jours. Un peu de haricots et de pommes de terre aussi. Mais, pour le reste, il faut de l'argent. Nous n'en avons plus. Sans argent, on ne peut pas entrer dans un magasin. Il faut acheter quelque chose pour pouvoir voler autre chose.

Elle dit:

C'est fou ce que vous &#234;tes malins. Vous avez raison. Moi, on ne me laisse m&#234;me pas entrer dans les magasins. Je n'aurais jamais pens&#233; que vous seriez capables de voler.

Nous disons:

Pourquoi pas? Ce sera notre exercice d'habilet&#233;. Mais il nous faut un peu d'argent. Absolument.

Elle r&#233;fl&#233;chit et dit:

Allez en demander &#224; M. le cur&#233;. Il m'en donnait parfois quand j'acceptais de lui montrer ma fente.

Il te demandait &#231;a?

Oui. Et parfois, il mettait son doigt dedans. Et apr&#232;s, il me donnait de l'argent pour que je ne dise rien &#224; personne. Dites-lui que Bec-de-Li&#232;vre et sa m&#232;re ont besoin d'argent.



Le chantage

Nous allons chez M. le cur&#233;. Il habite &#224; c&#244;t&#233; de l'&#233;glise dans une grande maison qui s'appelle la cure.

Nous tirons le cordon de la sonnette. Une vieille femme ouvre la porte:

Qu'est-ce que vous voulez?

Nous voulons voir M.le cur&#233;.

Pourquoi?

C'est pour quelqu'un qui va mourir.

La vieille nous fait entrer dans une antichambre. Elle frappe &#224; une porte:

Monsieur le cur&#233;, crie-t-elle, c'est pour une extr&#234;me-onction.

Une voix r&#233;pond derri&#232;re la porte:

Je viens. Qu'on m'attende.

Nous attendons quelques minutes. Un homme grand et maigre au visage s&#233;v&#232;re sort de la chambre. Il a une esp&#232;ce de cape blanc et dor&#233; sur ses habits sombres. Il nous demande:

O&#249; est-ce? Qui vous a envoy&#233;s?

Bec-de-Li&#232;vre et sa m&#232;re.

Il dit:

Je vous demande le nom exact de ces gens.

Nous ignorons leur nom exact. La m&#232;re est aveugle et sourde. Elles habitent la derni&#232;re maison de la ville. Elles sont en train de mourir de faim et de froid.

Le cur&#233; dit:

Bien que je ne connaisse absolument pas ces personnes, je suis pr&#234;t &#224; leur donner l'extr&#234;me-onction Allons-y. Conduisez-moi.

Nous disons:

Elles n'ont pas encore besoin d'extr&#234;me-onction. Elles ont besoin d'un peu d'argent. Nous leur avons apport&#233; du bois, quelques pommes de terre et des haricots secs, mais nous ne pouvons pas faire plus. Bec-de-Li&#232;vre nous a envoy&#233;s ici. Vous lui donniez parfois un peu d'argent.

Le cur&#233; dit:

C'est possible. Je donne de l'argent &#224; beaucoup de pauvres. Je ne peux pas me souvenir de tous. Tenez!

Il fouille dans ses poches sous sa cape et il nous donne un peu de monnaie. Nous la prenons et disons:

C'est peu. C'est trop peu. Cela ne suffit m&#234;me pas &#224; acheter une miche de pain.

Il dit:

Je regrette. Il y a beaucoup de pauvres. Et les fid&#232;les ne font presque plus d'offrandes. Tout le monde est en difficult&#233; en ce moment. Allez-vous-en, et que Dieu vous b&#233;nisse!

Nous disons:

Nous pouvons nous contenter de cette somme pour aujourd'hui, mais nous serons oblig&#233;s de revenir demain.

Comment? Qu'est-ce que cela veut dire? Demain? Je ne vous laisserai pas entrer. Sortez d'ici. Imm&#233;diatement.

Demain, nous sonnerons jusqu'&#224; ce que vous nous laissiez entrer. Nous frapperons aux fen&#234;tres, nous donnerons des coups de pied dans votre porte et nous raconterons &#224; tout le monde ce que vous faisiez &#224; Bec-de-Li&#232;vre.

Je n'ai jamais rien fait &#224; Bec-de-Li&#232;vre. Je ne sais m&#234;me pas qui c'est. Elle vous a racont&#233; des choses qu'elle a invent&#233;es. Les racontars d'une gamine d&#233;bile ne seront pas pris au s&#233;rieux. Personne ne vous croira, Tout ce qu'elle raconte est faux!

Nous disons:

Peu importe que ce soit vrai ou faux, L'essentiel, c'est la calomnie, Les gens aiment le scandale.

Le cur&#233; s'assied sur une chaise, s'&#233;ponge le visage avec un mouchoir.

C'est monstrueux. Savez-vous seulement ce que vous &#234;tes en train de faire?

Oui, monsieur. Du chantage.

A votre &#226;ge C'est d&#233;plorable.

Oui, il est d&#233;plorable que nous soyons oblig&#233;s d'en arriver l&#224;. Mais Bec-de-Li&#232;vre et sa m&#232;re ont absolument besoin d' argent.

Le cur&#233; se l&#232;ve, enl&#232;ve sa cape et dit:

C'est une &#233;preuve que Dieu m'envoie. Combien voulez-vous? Je ne suis pas riche.

Dix fois la somme que vous nous avez donn&#233;e. Une fois par semaine. Nous ne vous demandons pas l'impossible.

Il prend de l'argent dans sa poche, nous le donne:

Venez chaque samedi. Mais n'imaginez surtout pas que je fais cela pour c&#233;der &#224; votre chantage. Je le fais par charit&#233;.

Nous disons:

C'est exactement ce que nous attendions de vous, monsieur le cur&#233;.



Accusations

Un apr&#232;s-midi, l'ordonnance entre dans la cuisine.

Nous ne l'avons pas vu depuis longtemps, Il dit:

Vous venir aider d&#233;charger Jeep?

Nous mettons nos bottes, nous le suivons jusqu'&#224; la Jeep arr&#234;t&#233;e sur la route devant la porte du jardin. L'ordonnance nous passe des caisses et des cartons que nous portons dans la chambre de l'officier.

Nous demandons:

M. l'officier viendra ce soir? Nous ne l'avons encore jamais vu.

L'ordonnance dit:

Officier pas venir hiver ici. Peut-&#234;tre pas venir jamais. Lui avoir chagrin d'amour. Peut-&#234;tre trouver quelqu'un d'autre plus tard. Oublier. C'est pas pour vous histoires comme &#231;a. Vous apporter bois pour chauffer chambre.

Nous apportons du bois, nous faisons du feu dans le petit po&#234;le en m&#233;tal. L'ordonnance ouvre les caisses et les cartons et pose sur la table des bouteilles de vin, d'eau-de-vie, de bi&#232;re, ainsi qu'un tas de choses &#224; manger: des saucissons, des conserves de viande et de l&#233;gumes, du riz, des biscuits, du chocolat, du sucre, du caf&#233;.

L'ordonnance ouvre une bouteille, commence &#224; boire et dit:

Moi, chauffer conserves dans gamelle sur r&#233;chaud &#224; l'alcool. Ce soir, manger, boire, chanter avec copains. F&#234;ter victoire contre l'ennemi. Nous bient&#244;t gagner guerre avec nouvelle arme miracle.

Nous demandons:

Alors la guerre sera bient&#244;t finie?

Il dit:

Oui. Tr&#232;s vite. Pourquoi vous regarder comme &#231;a nourriture sur la table? Si vous avoir faim, manger chocolat, biscuits, saucisse.

Nous disons:

Il y a bien des gens qui meurent de faim.

Et alors? Pas penser &#224; &#231;a. Beaucoup de gens mourir de faim ou d'autre chose. Nous pas penser. Nous manger, et pas mourir.

Il rigole. Nous disons:

Nous connaissons une femme aveugle et sourde qui habite pr&#232;s d'ici avec sa fille. Elles ne survivront pas cet hiver.

C'est pas faute &#224; moi.

Si, c'est votre faute. A vous et &#224; votre pays. Vous nous avez apporte la guerre.

Avant la guerre, elles faire comment pour manger, l'aveugle et fille?

Avant la guerre, elles vivaient de charit&#233;. Les gens leur donnaient de vieux habits, de vieux souliers. Ils leur apportaient &#224; manger. Maintenant, personne ne donne plus rien. Les gens sont tous pauvres ou ils ont peur de le devenir. La guerre les a rendus avares et &#233;go&#239;stes.

L'ordonnance crie:

Moi me foutre de tout &#231;a! Assez! Vous taire!

Oui, vous vous en foutez et vous mangez notre nourriture!

Pas votre nourriture. Moi prendre &#231;a dans r&#233;serve de caserne.

Tout ce qui se trouve sur cette table provient de notre pays: les boissons, les conserves, les biscuits, le sucre. C'est notre pays qui nourrit votre arm&#233;e.

L'ordonnance devient rouge. Il s'assied sur le lit, se prend la t&#234;te dans les mains:

Vous croyez moi vouloir guerre et venir dans votre saloperie de pays? Moi beaucoup mieux chez moi, tranquille, fabriquer chaises et tables. Boire vin de pays, amuser avec filles gentilles de chez nous. Ici, tous m&#233;chants, aussi vous, petits enfants. Vous dire tout ma faute. Moi, quoi pouvoir faire? Si je dire moi pas aller dans guerre, pas venir dans votre pays, moi fusill&#233;. Vous prendre tout, allez, prendre tout sur la table. La f&#234;te finie, moi triste, vous trop m&#233;chants, avec moi.

Nous disons:

Nous ne voulons pas tout prendre, juste quelques conserves et un peu de chocolat. Mais vous pourriez apporter de temps en temps, au moins pendant l'hiver, du lait en poudre, de la farine, ou n'importe quoi d'autre &#224; manger.

Il dit:

Bon. &#199;a, je peux. Vous venir avec moi demain chez l'aveugle. Mais vous gentils avec moi, apr&#232;s. Oui?

Nous disons.

Oui.

L'ordonnance rigole. Ses amis arrivent. Nous partons. Nous les entendons chanter toute la nuit.



La servante de la cure

Un matin, vers la fin de l'hiver, nous sommes assis &#224; la cuisine avec Grand-M&#232;re. On frappe &#224; la porte; une jeune femme entre. Elle dit:

Bonjour. Je suis venue chercher des pommes de terre pour

Elle arr&#234;te de parler, elle nous regarde:

Ils sont adorables!

Elle prend un tabouret, elle s'assied:

Viens ici, toi.

Nous ne bougeons pas.

Ou bien toi.

Nous ne bougeons pas. Elle rit:

Mais venez, venez plus pr&#232;s. Je vous fais peur? Nous disons:

Personne ne nous fait peur.

Nous allons vers elle; elle dit:

Ciel! que vous &#234;tes beaux! Mais comme vous &#234;tes sales!

Grand-M&#232;re demande:

Qu'est-ce que vous voulez?

Des pommes de terre pour M. le cur&#233;. Pourquoi &#234;tes-vous si sales? Vous ne les lavez jamais?

Grand-M&#232;re dit, f&#226;ch&#233;e:

&#199;a ne vous regarde pas. Pourquoi ce n'est pas la vieille qui est venue?

La jeune femme rit de nouveau:

La vieille? Elle &#233;tait plus jeune que vous. Seulement, elle est morte hier. C'&#233;tait ma tante. C'est moi qui la remplace &#224; la cure.

Grand-M&#232;re dit:

Elle avait cinq ans de plus que moi. Comme &#231;a, elle est morte Combien vous en voulez, de pommes de terre?

Dix kilos, ou plus, si vous en avez. Et aussi des pommes. Et aussi Qu'est-ce que vous avez encore? Le cur&#233; est maigre commeun clou et il n'y a rien dans son garde-manger.

Grand-M&#232;re dit:

C'est &#224; l'automne qu'il aurait fallu y penser.

Cet automne, je n'&#233;tais pas encore chez lui. Je n'y suis que depuis hier soir.

Grand-M&#232;re dit:

Je vous pr&#233;viens, &#224; cette &#233;poque de l'ann&#233;e, tout ce qui se mange est cher.

La jeune femme rit encore:

Faites votre prix. On n'a pas le choix. Il n'y a presque plus rien dans les magasins.

Il n'y aura bient&#244;t plus rien, nulle part.

Grand-M&#232;re ricane et sort. Nous restons seuls avec la servante du cur&#233;. Elle nous demande:

Pourquoi vous ne vous lavez jamais?

Il n'y a pas de salle de bains, il n'y a pas de savon. Il n'y a aucune possibilit&#233; pour se laver.

Et vos habits! Quelle horreur! Vous n'avez pas d'autres v&#234;tements?.

Nous en avons dans les valises, sous le banc. Mais ils sont sales et d&#233;chir&#233;s. Grand-M&#232;re ne les lave jamais.

Parce que la Sorci&#232;re est votre grand-m&#232;re? Il y a vraiment des miracles!

Grand-M&#232;re revient avec deux sacs:

Ce sera dix pi&#232;ces d'argent ou une pi&#232;ce d'or. Je n'accepte pas de billets. &#199;a n'aura bient&#244;t plus de valeur, c'est du papier.

La servante demande:

Qu'est-ce qu'il y a dans les sacs?

Grand-M&#232;re r&#233;pond:

De la nourriture. C'est &#224; prendre ou &#224; laisser.

Je prends. Je vous apporterai l'argent demain. Les petits peuvent m'aider &#224; porter les sacs?

Ils peuvent s'ils le veulent. Ils ne veulent pas toujours. Et ils n'ob&#233;issent &#224; personne.

La servante nous demande.

Vous voulez bien, n'est-ce pas? Vous porterez chacun un sac, et moi je porterai vos valises.

Grand-M&#232;re demande:

Qu'est-ce que c'est que cette histoire de valises?

Je vais laver leurs habits sales. Je les rapporterai demain avec l'argent.

Grand-M&#232;re ricane:

Laver leurs habits? Mais si &#231;a vous amuse

Nous partons avec la servante. Nous marchons derri&#232;re elle jusqu'&#224; la cure. Nous voyons ses deux tresses blondes danser sur son ch&#226;le noir, ses tresses &#233;paisses et longues. Elles lui arrivent &#224; la taille. Ses hanches dansent sous la jupe rouge. On peut voir un bout de ses jambes entre la jupe et les bottes. Les bas sont noirs et, sur celui de droite, une maille a fil&#233;.


Le bain


Nous arrivons &#224; la cure avec la servante. Elle nous fait entrer par la porte de derri&#232;re. Nous d&#233;posons les sacs dans le garde-manger et nous allons &#224; la buanderie. L&#224;, des ficelles sont partout tendues pour le linge. Il y a des r&#233;cipients de toutes sortes, dont une baignoire en zinc de forme bizarre, comme un fauteuil profond.

La servante ouvre nos valises, met nos v&#234;tements &#224; tremper dans de l'eau froide, puis fait du feu pour chauffer l'eau de deux grands chaudrons. Elle dit:

Je vais laver tout de suite ce dont vous avez imm&#233;diatement besoin. Pendant que vous vous baignerez, &#231;a s&#233;chera. Je vous rapporterai les autres habits demain ou apr&#232;s-demain. Il faut aussi les raccommoder.

Elle verse de l'eau bouillante dans la baignoire; elle y ajoute de l'eau froide:

Alors, qui commence?

Nous ne bougeons pas. Elle dit:

C'est toi, ou c'est toi? Allez, d&#233;shabillez-vous! Nous demandons:

Vous voulez rester ici pendant que nous nous baignons?

Elle rit tr&#232;s fort:

Et comment, je vais rester ici! Je vais m&#234;me vous frotter le dos et vous laver les cheveux. Vous n'allez pas vous g&#234;ner devant moi, voyons! Je pourrais presque &#234;tre votre m&#232;re.

Nous ne bougeons toujours pas. Alors, elle commence &#224; se d&#233;shabiller:

Tant pis. C'est moi qui commencerai. Vous voyez, je ne me g&#234;ne pas devant vous. Vous n'&#234;tes que de tout petits gar&#231;ons.

Elle chantonne, mais son visage devient rouge quand elle se rend compte que nous la regardons. Elle a des seins tendus et pointus comme des ballons qu'on n'a pas fini de gonfler. Sa peau est tr&#232;s blanche et elle a beaucoup de poils blonds partout. Pas seulement entre les jambes et sous les bras, mais aussi sur le ventre et sur les cuisses. Elle continue &#224; chanter dans l'eau en se frottant avec un gant de toilette. Quand elle sort du bain, elle enfile vite un peignoir. Elle change l'eau de la baignoire et commence &#224; faire la lessive en nous tournant le dos. Alors, nous nous d&#233;shabillons et nous entrons dans le bain ensemble. Il y a largement assez de place pour nous deux.

Au bout d'un certain temps, la servante nous tend deux grands linges blancs:

Jesp&#232;re que vous vous &#234;tes bien frott&#233;s partout.

Nous sommes assis sur un banc, emball&#233;s dans nos linges, attendant que nos habits s&#232;chent. La buanderie est pleine de vapeur et il y fait tr&#232;s chaud. La servante s'approche avec des ciseaux:

Je vais vous couper les ongles. Et cessez de faire des mani&#232;res; je ne vous mangerai pas.

Elle nous coupe les ongles des mains et des pieds. Elle nous coupe aussi les cheveux. Elle nous embrasse sur le visage et dans le cou; et elle n'arr&#234;te pas de parler:

Oh! ces jolis petits pieqs, tout mignons, tout propres! Oh! ces oreilles adorables, ce cou si doux, si doux! Oh! comme j'aimerais avoir deux petits gar&#231;ons si beaux, si jolis, rien qu'&#224; moi! Je leur ferais des chatouillis partout, partout, partout.

Elle nous caresse et nous embrasse sur tout le corps. Elle nous chatouille avec sa langue dans le cou, sous les bras, entre les fesses. Elle s'agenouille devant le banc et elle suce nos sexes qui grandissent et durcissent dans sa bouche.

Elle est maintenant assise entre nous deux; elle nous serre contre elle:

Si j'avais deux petits b&#233;b&#233;s si beaux, je leur donnerais &#224; boire du bon lait bien sucr&#233;, ici, l&#224;, l&#224;, comme &#231;a.

Elle tire nos t&#234;tes vers ses seins qui sont sortis du peignoir et nous en su&#231;ons les bouts roses devenus tr&#232;s durs. La servante met les mains sous son peignoir et se frotte entre les jambes:

Comme c'est dommage que vous ne soyez pas plus grands! Oh! comme c'est bon, comme c'est bon de jouer avec vous!

Elle soupire, elle hal&#232;te, puis brusquement, elle se raidit.

Quand nous partons, elle nous dit:

Vous reviendrez tous les samedis pour vous baigner. Vous prendrez votre linge sale avec vous. Je veux que vous soyez toujours propres.

Nous disons:

Nous vous apporterons du bois en &#233;change de votre travail. Et des poissons et des champignons quand il y en aura.



Le cur&#233;

Le samedi suivant, nous revenons prendre notre bain.

Apr&#232;s, la servante nous dit:

Venez &#224; la cuisine. Je vais faire du th&#233; et nous mangerons des tartines.

Nous sommes en train de manger des tartines quand le cur&#233; entre dans la cuisine.

Nous disons:

Bonjour, monsieur.

La servante dit:

Mon P&#232;re, voici mes prot&#233;g&#233;s.Les petits-fils de la vieille femme que les gens appellent la Sorci&#232;re. Le cur&#233; dit:

Je les connais. Venez avec moi.

Nous le suivons. Nous traversons une pi&#232;ce o&#249; il n'y a qu'une grande table ronde entour&#233;e de chaises et un crucifix sur le mur. Puis nous entrons dans une chambre sombre dont les murs sont couverts de livres jusquau plafond. En face de la porte, un prie-Dieu avec un crucifix; pr&#232;s de la fen&#234;tre, un bureau; un lit &#233;troit dans un coin, trois chaises rang&#233;es contre le mur: voil&#224; tout le mobilier de la chambre.

Le cur&#233; dit:

Vous avez beaucoup chang&#233;. Vous &#234;tes propres. Vous avez l'air de deux anges. Asseyez-vous.

Il avance deux chaises face &#224; son bureau; nous nous asseyons. Lui s'assied derri&#232;re son bureau. Il nous tend une enveloppe:

Voici l'argent.

Tout en prenant l'enveloppe, nous disons:

Vous pourrez bient&#244;t cesser d'en donner. En &#233;t&#233;, Bec-de-Li&#232;vre se d&#233;brouille seule.

Le cur&#233; dit:

Non. Je continuerai &#224; aider ces deux femmes. J'ai honte de ne pas l'avoir fait plus t&#244;t. Et maintenant, si nous parlions d'autre chose?

Il nous regarde; nous nous taisons. Il dit:

Je ne vous vois jamais &#224; l'&#233;glise.

Nous n'y allons pas.

Priez-vous parfois?

Non, nous ne prions pas.

Pauvres brebis. Je prierai pour vous. Savez-vous lire, au moins?

Oui, monsieur. Nous savons lire.

Le cur&#233; nous tend un livre:

Tenez, lisez ceci. Vous y trouverez de belles histoires sur J&#233;sus-Christ et sur la vie des saints.

Ces histoires, nous les connaissons d&#233;j&#224;. Nous avons une Bible. Nous avons lu l'Ancien Testament et le Nouveau.

Le cur&#233; l&#232;ve ses sourcils noirs:

Comment? Vous avez lu toute la Sainte Bible?  Oui, monsieur. Nous en savons m&#234;me plusieurs passages par c&#339;ur.

Lesquels, par exemple?

Des passages de la Gen&#232;se, de l'Exode, de l'Eccl&#233;siaste, de l'Apocalypse, et d'autres.

Le cur&#233; se tait un moment, puis il dit:

Vous connaissez donc les Dix Commandements. Les respectez-vous?

Non, monsieur, nous ne les respectons pas. Personne ne les respecte. Il est &#233;crit: Tu ne tueras point et tout le monde tue.

Le cur&#233; dit:

H&#233;las c'est la guerre.

Nous disons:

Nous aimerions lire d'autres livres que la Bibie, mais nous n'en avons pas. Vous, vous en avez. Vous pourriez nous en pr&#234;ter.

Ce sont des livres trop difficiles pour vous.

Ils sont plus difficiles que la Bible?

Le cur&#233; nous regarde. Il demande:

Quel genre de livres aimeriez-vous lire?

Des livres d'histoire et des livres de g&#233;ographie. Des livres qui racontent, des choses vraies, pas des choses invent&#233;es.

Le cur&#233; dit:

D'ici samedi prochain, je trouverai des livres qui vous conviendront. Laissez-moi seul, &#224; pr&#233;sent. Retournez &#224; la cuisine pour finir vos tartines.



La servante et l'ordonnance

Nous cueillons des cerises dans le jardin avec la servante. L'ordonnance et lofficier &#233;tranger arrivent dans la Jeep. L'officier passe tout droit, il entre dans sa chambre. L'ordonnance s'arr&#234;te pr&#232;s de nous. Il dit:

Bonjour les petits amis, bonjour la jolie demoiselle. Cerises d&#233;j&#224; m&#251;res? Moi aimer beaucoup les cerises, moi aimer beaucoup jolie mademoiselle.

L'officier appelle par la fen&#234;tre. L'ordonnance doit entrer dans la maison. La servante nous dit:

Pourquoi ne m'avez-vous pas dit qu'il y avait des hommes chez vous?

Ce sont des &#233;trangers.

Et alors? Qu'il est bel homme, l'officier!

Nous demandons:

L'ordonnance ne vous pla&#238;t pas?

Il est petit et gros.

Mais il est gentil et amusant. Et il parle bien notre langue.

Elle dit:

Je m'en fiche. C'est l'officier qui me pla&#238;t.

L'officier vient s'asseoir sur le banc devant sa fen&#234;tre. Le panier de la servante est d&#233;j&#224; plein de cerises, elle pourrait retourner &#224; la cure, mais elle reste l&#224;. Elle regarde l'officier, elle rit tr&#232;s f&#244;rt. Elle se suspend &#224; une branche d'arbre, elle se balance, elle saute, elle se couche dans l'herbe et, finalement, elle lance une p&#226;querette aux pieds de lofficier. L'officier se l&#232;ve, rentre dans sa chambre. Peu apr&#232;s, il en sort et part avec la Jeep.

L'ordonnance se penche &#224; la fen&#234;tre et crie:

Qui venir aider pauvre homme &#224; nettoyer chambre tr&#232;s sale?

Nous disons.

Nous voulons bien vous aider.

Il dit:

Besoin une femme pour aider. Besoin jolie mademoiselle.

Nous disons &#224; la servante;

Venez. On l'aide un peu.

Nous allons tous trois dans la chambre de l'officier.

La servante prend le balai et commence &#224; balayer. L'ordonnance s'assied sur le lit. Il dit:

Moi r&#234;ver. Une princesse, je voir dans r&#234;ve. Princesse doit me pincer pour r&#233;veiller.

La servante rit, elle pince tr&#232;s fort la joue de l'ordonnance.

L'ordonnance crie:

Moi, r&#233;veill&#233; maintenant. Moi aussi vouloir pincer m&#233;chante princesse.

Il prend la servante dans ses bras et lui pince les fesses. La servante se d&#233;bat mais l'ordonnance la serre tr&#232;s fort. Il nous dit:

Vous, dehors! Et fermer la porte.

Nous demandons &#224; la servante:

Vous voulez que nous restions?

Elle rit:

Pourquoi faire? Je me d&#233;fends tr&#232;s bien toute seule.

Alors nous sortons de la chambre, nous refermons la porte derri&#232;re nous. La servante vient &#224; la fen&#234;tre, elle nous sourit, elle tire les volets et ferme la fen&#234;tre. Nous montons dans le galetas et par les trous, nous regardons ce qui se passe dans la chambre de l'officier.

L'ordonnance et la servante sont couch&#233;s sur le lit. La servante est toute nue; l'ordonnance a seulement sa chemise et ses chaussettes. Il est couch&#233; sur la servante et tous les deux bougent d'avant en arri&#232;re et de droite &#224; gauche. L'ordonnance grogne comme le cochon de Grand-M&#232;re et la servante pousse des cris, comme si on lui faisait mal, mais elle rit aussi en m&#234;me temps et elle crie:

Oui, oui, oui, oh, oh, oh!

Depuis ce jour, la servante revient souvent et elle s'enferme avec l'ordonnance. Nous les regardons parfois, mais pas toujours.

L'ordonnance pr&#233;f&#232;re que la servante se baisse ou qu'elle se mette &#224; quatre pattes, et il la prend par-derri&#232;re.

La servante pr&#233;fere que l'ordonnance soit couch&#233; sur le dos. Alors elle s'assied sur le ventre de l'ordonnance et elle bouge de haut en bas, pomme si elle montait &#224; cheval.

L'ordonnance offre parfois des bas de soie ou de l'eau de Cologne &#224; la servante.



L'officier &#233;tranger

Nous faisons notre exercice d'immobilit&#233; dans le jardin. Il fait chaud. Nous sommes couch&#233;s sur le dos &#224; l'ombre du noyer. A travers les feuilles, nous voyons le ciel, les nuages. Les feuilles de l'arbres sont immobiles; les nuages semblent l'&#234;tre aussi mais, si on les regarde longuement, attentivement, on remarque qu'ils se d&#233;forment et s'&#233;tirent.

Grand-M&#232;re sort de la maison. En passant &#224; c&#244;t&#233; de nous, d'un coup de pied, elle envoie du sable et du gravier sur notre visage et sur notre corps. Elle marmonne quelque chose et s'en va dans la vigne pour faire la sieste.

L'officier est assis, torse nu, les yeux ferm&#233;s, sur le banc devant sa chambre, la t&#234;te appuy&#233;e contre le mur blanc, en plein soleil. Soudain, il vient vers nous; il nous parle, mais nous ne r&#233;pondons pas, nous ne le regardons pas. Il retourne sur son banc.

Plus tard, l'ordonnance nous dit:

M. l'officier demande vous venir parler avec lui. Nous ne r&#233;pondons pas. Il dit encore:

Vous lever et venir. Officier f&#226;ch&#233; si vous pas ob&#233;ir.

Nous ne bougeons pas.

L'officier dit quelque chose et l'ordonnance entre dans la chambre. On l'entend chanter en faisant le m&#233;nage.

Quand le soleil touche le toit de la maison &#224; c&#244;t&#233; de la chemin&#233;e, nous nous levons. Nous allons vers l'officier, nous nous arr&#234;tons devant lui. Il appelle l'ordonnance. Nous demandons:

Que veut-il?

L'officier pose des questions; l'ordonnance traduit:

M. l'officier demander pourquoi vous pas bouger, pas parler?

Nous r&#233;pondons:

Nous faisions notre exercice d'immobilit&#233;. L'ordonnance traduit encore:

M. l'officier dire vous faire beaucoup d'exercices. Aussi autres sortes. Il a vu vous taper l'un l'autre avec ceinture.

C'&#233;tait notre exercice d'endurcissement.

M. l'officier demander pourquoi vous faire tout &#231;a?

Pour nous habituer &#224; la douleur.

Il demander vous plaisir avoir mal?

Non. Nous voulons seulement vaincre la douleur, la chaleur, le froid, la faim, tout ce qui fait mal.

M. l' officier admiration pour vous. Il trouver vous extraordinaires.

L'officier ajoute quelques mots. L'ordonnance nous dit:

Bon, fini. Moi, oblig&#233; partir maintenant. Vous aussi, filer, aller &#224; la p&#234;che.

Mais l'officier nous retient par le bras en souriant et fait signe &#224; l'ordonnance de partir. Lordonnance fait quelques. pas, se retourne:

Vous, partir! Vite! Aller promener dans la ville.

L'officier le regarde et l'ordonnance s'&#233;loigne jusqu'&#224; la porte du jardin d'o&#249; il nous crie encore:

Foutre le camp, vous! Pas rester! Pas comprendre, imb&#233;ciles?

Il s'en va. L'officier nous sourit, nous fait entrer dans sa chambre. Il s'assied sur une chaise, il nous tire &#224; lui, nous soul&#232;ve, nous fait asseoir sur ses genoux. Nous mettons nos bras autour de son cou; nous nous serrons contre sa poitrine velue. Il nous berce.

En dessous de nous, entre les jambes de l'officier, nous sentons un mouvement chaud. Nous nous regardons, puis nous regardons l'officier dans les yeux. Il nous repousse doucement, il nous &#233;bouriffe les cheveux, il se met debout. Il nous tend deux cravaches et il se couche sur son lit &#224; plat ventre. Il dit un seul mot que, sans conna&#238;tre sa langue, nous comprenons.

Nous frappons. Une fois l'un, une fois l'autre. Le dos de l'officier se strie de raies rouges. Nous frappons de plus en plus fort. L'officier g&#233;mit et, sans changer de position, descend son pantalon et son cale&#231;on jusqu'aux chevilles. Nous frappons ses fesses blanches, ses cuisses, ses jambes, son dos, son cou, ses &#233;paules de toutes nos forces, et tout devient rouge.

Le corps, les cheveux, les habits de l'officier, les draps, le tapis, nos mains, nos bras sont rouges. Le sang gicle m&#234;me dans nos yeux, se m&#234;le &#224; notre transpiration, et nous continuons de frapper jusqu'&#224; ce que l'homme pousse un cri final, inhumain, et que nous tombions, &#233;puis&#233;s, au pied de son lit.



La langue &#233;trang&#232;re

L'officier nous apporte un dictionnaire dans lequel on peut apprendre sa langue. Nous apprenons les mots; l'ordonnance corrige notre prononciation. Quelques semaines plus tard, nous parlons couramment cette langue nouvelle. Nous ne cessons de faire des progr&#232;s. L'ordonnance n'est plus oblig&#233; de traduire. L'officier est tr&#232;s content de nous. Il nous offre un harmonica. Il nous donne aussi une cl&#233; de sa chambre pour que nous puissions y entrer quand nous voulons (nous y allions d&#233;j&#224; avec notre cl&#233;, mais en cachette). Maintenant, nous n'avons plus besoin de nous cacher et nous pouvons y faire tout ce qui nous pla&#238;t: manger des biscuits et du chocolat, fumer des cigarettes.

Nous allons souvent dans cette chambre, car tout y est propre, et nous y sommes plus tranquilles qu'&#224; la cuisine. C'est l&#224; que nous faisons nos devoirs, le plus souvent.

L'officier poss&#232;de un gramophone et des disques.

Couch&#233;s sur le lit, nous &#233;coutons de la musique. Une fois, pour faire plaisir &#224; l'officier, nous mettons l'hymne national de son pays. Mais il se f&#226;che et brise le disque d'un coup de poing.

Parfois nous nous endormons sur le lit qui est tr&#232;s large. Un matin, l'ordonnance nous trouve l&#224;; il n'est pas content:

C'est imprudence! Vous plus faire b&#234;tise comme &#231;a. Quoi arriver une fois, si l'officier rentrer le soir?

Que pourrait-il arriver? Il y a assez de place pour lui aussi.

L'ordonnance dit:

Vous, tr&#232;s b&#234;tes. Une fois, vous payer la b&#234;tise. Si l'officier vous faire mal, moi je tuer lui.

Il ne nous fera pas de mal. Ne vous, en faites pas pour nous.

Une nuit, l'officier rentre et nous trouve endormis sur son lit. La lumi&#232;re de la lampe &#224; p&#233;trole nous r&#233;veille. Nous demandons:

Vous voulez que nous allions &#224; la cuisine?

L'officier nous caresse la t&#234;te et dit:

Restez. Restez seulement.

Il se d&#233;shabille et se couche entre nous deux. Il nous entoure de ses br&#224;s, il nous chuchote dans l'oreille:

Dormez. Je vous aime. Dormez tranquillement.

Nous nous rendormons. Plus tard, vers le matin, nous voulons nous lever, mais l'officier nous retient:

Ne bougez pas. Dormez encore.

Nous avons besoin d'uriner. Nous devons sortir.

Ne sortez pas. Faites-le ici.

Nous demandons:

O&#249;?

Il dit:

Sur moi. Oui. N'ayez pas peur. Pissez! Sur mon visage.

Nous le faisons, puis nous sortons dans le jardin, car le lit est tout mouill&#233;. Le soleil se l&#232;ve d&#233;j&#224;; nous commen&#231;ons nos travaux du matin.



L'ami de l'officier

L'officier rentre parfois avec un ami, un autre officier, plus jeune. Ils passent la soir&#233;e ensemble et l'ami reste aussi pour dormir. Nous les avons observ&#233;s plusieurs fois par le trou pratiqu&#233; dans le plafond.

C'est un soir d'&#233;t&#233;. L'ordonnance pr&#233;pare quelque chose sur le r&#233;chaud &#224; alcool. Il met une nappe sur la table et nous y disposons des fleurs. L'officier et son ami sont assis &#224; table; ils boivent. Plus tard, ils mangent. L'ordonnance mange pr&#232;s de la porte, assis sur un tabouret. Ensuite, ils boivent encore. Pendant ce temps, nous nous occupons de la musique. Nous changeons les disques, nous remontons le gramophone.

L'ami de l'officier dit:

Ces gamins m'&#233;nervent. Fous-les dehors. L'officier demande:

Jaloux?

L'ami r&#233;pond:

De ceux-l&#224;? Grotesque! Deux petits sauvages.

Ils sont beaux, ne trouves-tu pas?

Peut-&#234;tre. Je ne les ai pas regard&#233;s.

Tiens, tu ne les as pas regard&#233;s. Alors, regarde-les.

L'ami devient rouge:

Que veux-tu &#224; la fin? Ils m'&#233;nervent avec leur air sournois. Comme s'ils nous &#233;coutaient, nous &#233;piaient.

Mais ils nous &#233;coutent. Ils parlent parfaitement notre langue. Ils comprennent tout.

L'ami devient p&#226;le, il se l&#232;ve:

C'en est trop! Jem'en vais!

L'officier dit:

Ne fais pas l'imb&#233;cile. Sortez, les enfants.

Nous sortons de la chambre, nous montons dans le galetas. Nous regardons et &#233;coutons.

L'ami de l'officier dit:

Tu m'as rendu ridicule devant ces gamins stupides. L'officier dit:

Ce sont les deux enfants les plus intelligents que j'aie jamais rencontr&#233;s.

L'ami dit:

Tu dis &#231;a pour me blesser, pour nie faire mal. Tu fais tout pour me tourmenter, pour m'humilier. Un jour, je te tuerai!

L'officier jette son revolver sur la table:

Jene demande que &#231;a! Prends-le. Tue-moi! Vas-y!

L'ami prencile revolver et vise l'officier:

Jele ferai. Tu verras, je le ferai. La prochaine fois que tu me parleras de lui, de l'autre, je te tuerai. L'officier ferme les yeux, sourit:

Il &#233;tait beau jeune fort gracieux d&#233;licat cultiv&#233; tendre reveur courageux &#233;loquent J'aimais. Il est mort sur le front de l'Est. Il avait dix-neuf ans. Jene peux pas vivre sans lui.

Lami jette le revolver sur la table et dit:

Salaud!

L'officier ouvre les yeux, regarde son ami:

Quel manque de courage! Quel manque de caract&#232;re!

L'ami dit:

Tu n'as qu'&#224; le faire toi-m&#234;me, si tu as tant de courage, si tu as tant de chagrin. Si tu ne peux pas vivre sans lui, suis-le dans la mort. Tu voudrais encore que je t'aide? Je ne suis pas fou! Cr&#232;ve! Cr&#232;ve tout seul!

L'officier prend le revolver et l'appuie contre sa tempe. Nous descendons du galetas. L'ordonnance est assis devant la porte ouverte de la chambre. Nous lui demandons:

Vous croyez qu'il va se tuer?

L'ordonnance rit:

Vous, pas avoir peur. Eux, toujours faire &#231;a quand trop boire. Moi, d&#233;charger deux revolvers avant.

Nous entrons dans la chambre, nous disons &#224; l'officier:

Nous vous tuons si vous le voulez vraiment. Donnez-nous votre revolver.

L'ami dit:

Petits saligauds!

L'officier dit en souriant:

Merci. Vous &#234;tes gentils. On jouait seulement. Allez dormir.

Il se l&#232;ve pour fermer la porte derri&#232;re nous, il voit l'ordonnance:

Vous &#234;tes encore l&#224;?

L'ordonnance dit:

Je n'ai pas re&#231;u la permission de partir.

Allez-vous-en! Je veux avoir la paix! Compris?

A travers la porte nous l'entendons encore qui dit &#224; son ami:

Quelle le&#231;on pour toi, esp&#232;ce de chiffe molle!

Nous entendons aussi le bruit d'une bagarre, des coups, le fracas de chaises renvers&#233;es, une chute, des cris, des hal&#232;tements. Puis c'est le silence.



Notre premier spectacle

La servante chante souvent. Des chansons populaires anciennes et de nouvelles chansons &#224; la mode qui parlent de la guerre. Nous &#233;coutons ces chansons, nous les r&#233;p&#233;tons sur notre harmonica. Nous demandons aussi &#224; l'ordonnance de nous apprendre des chansons de son pays.

Un soir, tard, alors que Grand-M&#232;re est d&#233;j&#224; couch&#233;e, nous allons en ville. Pr&#232;s du ch&#226;teau, dans une vieille rue, nous nous arr&#234;tons devant une maison basse. Du bruit, des voix, de la fum&#233;e viennent de la porte qui ouvre sur un escalier. Nous descendons les marches de pierre et d&#233;bouchons dans une cave am&#233;nag&#233;e en buvette. Des hommes, debout ou bien assis sur des bancs de bois et des tonneaux, boivent du vin. La plupart sont vieux, mais il y a aussi quelques jeunes ainsi que trois femmes. Personne ne fait attention &#224; nous.

L'un de nous commence &#224; jouer de l'harmonica et l'autre &#224; chanter une chanson connue o&#249; il est question d'une femme qui attend son mari parti &#224; la guerre et qui reviendra bient&#244;t, victorieux.

Les gens, peu &#224; peu, se tournent vers nous; les voix se taisent. Nous chantons, nous jouons de plus en plus fort, nous entendons notre m&#233;lodie r&#233;sonner, se r&#233;percuter sur la vo&#251;te de la cave, comme si c'&#233;tait quelqu'un d'autre qui jouait et qui chantait.

Notre chanson finie, nous levons les yeux sur les visages fatigu&#233;s et creux. Une femme rit et applaudit. Un homme jeune &#224; qui il manque un bras dit d'une voix enrou&#233;e:

Encore. Jouez encore quelque chose!

Nous &#233;changeons nos r&#244;les. Celui qui avait l'harmonica le passe &#224; l'autre et nous commen&#231;ons une nouvelle chanson.

Un homme tr&#232;s maigre s'approche de nous en titubant, il nous crie au visage:

Silence, chiens!

Il nous pousse brutalement l'un &#224; droite, l'autre &#224; gauche; nous perdons l'&#233;quilibre; l'harmonica tombe. L'homme monte l'escalier en se tenant au mur. Nous l'entendons encore crier dans la rue:

Que tout le monde se taise!

Nous ramassons l'harmonica, nous le nettoyons.

Quelqu'un dit:

Il est sourd.

Quelqu'un d'autre dit:

Il n'est pas seulement sourd. Il est surtout compl&#232;tement fou.

Un vieillard nous caresse les cheveux. Des larmes coulent de ses yeux enfonc&#233;s, cern&#233;s de noir:

Quel malheur! Quel monde de malheur! Pauvres petits! Pauvre monde!

Une femme dit:

Sourd ou fou, il est revenu, lui. Toi aussi, tu es revenu.

Elle s'assied sur les genoux de l'homme &#224; qui il manque un bras. L'homme dit:

Tu as raison, ma belle, je suis revenu. Mais avec quoi vais-je travailler? Avec quoi vais-je tenir la planche &#224; scier? Avec la manche vide de ma veste?

Un autre homme jeune, assis sur un banc, dit en rigolant:

Moi aussi, je suis revenu. Seulement je suis paralys&#233; par le bas. Les jambes et tout le reste. Je ne banderai plus jamais. J'aurais pr&#233;f&#233;r&#233; y passer tout de suite, tiens, rester l&#224;, d'un seul coup.

Une autre femme dit:

Vous n'&#234;tes jamais contents. Ceux que je vois mourir &#224; l'h&#244;pital, ils disent tous: Quebque soit mon &#233;tat, j'aimerais survivre, rentrer chez moi, voir ma femme, ma m&#232;re, n'importe comrpent, vivre encore un peu.

Un homme dit:

Toi, boucle-la. Les femmes n'ont rien vu de la guerre.

La femme dit:

Rien vu? Connard! On a tout le travail, tout le souci: les enfants &#224; nourrir, les bless&#233;s &#224; soigner. Vous, une fois la guerre finie, vous &#234;tes tous des h&#233;ros. Mort: h&#233;ros. Survivant: h&#233;ros. Mutil&#233;: h&#233;ros. C'est pour &#231;a que vous avez invent&#233; la guerre, vous, les hommes. C'est votre guerre. Vous l'avez voulue, faites-la donc, h&#233;ros de mes fesses!

Tous se mettent &#224; parler, &#224; crier. Le vieillard, pr&#232;s de nous, dit:

Personne n'a voulu cette, guerre. Personne, personne.

Nous remontons de la cave; nous d&#233;cidons de rentrer.

La lune &#233;claire les rues et la route poussi&#233;reuse qui m&#232;ne chez Grand-M&#232;re.



Le d&#233;veloppement de nos spectacles

Nous apprenons &#224; jongl&#233;r avec des fruits: des pommes, des noix, des abricots. D'abord avec deux, c'est facile, puis avec trois, quatre, jusqu'&#224; ce que nous arrivions &#224; cinq.

Nous inventons des tours de prestidigitation avec des cartes et avec des cigarettes.

Nous nous entra&#238;nons aussi &#224; l'acrobatie. Nous savons faire la roue, des sauts p&#233;rilleux, des culbutes en avant et en arri&#232;re, et nous sommes capables de marcher sur les mains avec une aisance parfaite.

Nous rev&#234;tons de tr&#232;s vieux habits trop grands pour nous que nous avons trouv&#233;s dans la malle du galetas: des vestons &#224; carreaux, amples et d&#233;chir&#233;s, de larges pantalons que nous attachons &#224; la taille avec une ficelle. Nous avons aussi trouv&#233; un chapeau noir rond et dur.

L'un de nous fixe un poivron rouge sur son nez et l'autre une fausse moustache faite avec des cheveux de ma&#239;s. Nous nous procurons du rouge &#224; l&#232;vres et nous agrandissons notre bouche jusqu'aux oreilles.

Ainsi d&#233;guis&#233;s en clowns, nous allons sur la place du march&#233;. C'est l&#224; qu'il y a le plus de magasins et le plus de monde.

Nous commen&#231;ons notre spectacle en faisant beaucoup de bruit avec notre harmonica et avec une courge &#233;vid&#233;e transform&#233;e en tambour. Quand il y a suffisamment de spectateurs autour de nous, nous jonglons avec des tomates ou m&#234;me avec des &#339;ufs. Les tomates sont de v&#233;ritables tomates, mais les &#339;ufs sont &#233;vid&#233;s et remplis de sable fin. Comme les gens l'ignorent, ils poussent des cris, ils rient, ils applaudissent quand nous faisons semblant d'en attraper un de justesse.

Nous poursuivons notre spectacle avec des tours de prestidigitation et nous le terminons avec de l'acrobatie. Pendant que l'un de nous continue &#224; faire la roue et des sauts p&#233;rilleux, l'autre fait le tour des spectateurs en marchant sur les mains, le vieux chapeau entre les dents.

Le soir, nous allons dans les bistrots sans d&#233;guisement.

Nous connaissons bient&#244;t tous les bistrots de la ville, les caves o&#249; le vigneron vend son propre vin, les buvettes o&#249; l'on boit debout, les caf&#233;s o&#249; vont les gens bien habill&#233;s et quelques officiers qui cherchent des filles.

Les gens qui boivent donnent facilement leur argent. Ils se confient facilement aussi. Nous apprenons toutes sortes de secrets sur toutes sortes de gens.

Souvent, on nous offre &#224; boire et, peu &#224; peu, nous nous habituons &#224; l'alcool. Nous fumons aussi les cigarettes qu'on nous donne.

Partout nous avons beaucoup de succ&#232;s. On nous trouve une belle voix; on nous applaudit et on nous rappelle plusieurs fois.



Th&#233;&#226;tre

Parfois, si les gens sont attentifs, pas trop ivres et pas trop bruyants, nous leur pr&#233;sentons une de nos petites pi&#232;ces de th&#233;&#226;tre, par exemple l'Histoire du pauvre et du riche.

L'un de nous fait le pauvre, l'autre le riche.

Le riche est assis &#224; une table, il fume. Entre le pauvre:

J'ai fini de d&#233;biter votre bois, monsieur.

C'est bon. L'exercice fait beaucoup de bien. Vous avez tr&#232;s bonne mine. Vos joues sont toutes rouges.

J'ai les mains gel&#233;es, monsieur.

Approchez! Montrez! C'est d&#233;go&#251;tant! Vos mains sont pleines de crevasses et de furoncles.

Ce sont des engelures, monsieur.

Vous, les pauvres, vous avez tout le temps des maladies r&#233;pugnantes. Vous &#234;tes sales, voil&#224; l'ennui avec vous. Tenez, voil&#224; pour votre travail.

Il lance un paquet de cigarettes au pauvre qui en allume une et commence &#224; fumer. Mais il n'y a pas de cendrier l&#224; o&#249; il se trouve, pr&#232;s de la porte, et il n'ose pas s'approcher de la table. Il secoue donc les cendre de sa cigarette dans la paume de sa main. Le riche, qui aimerait que le pauvre s'en aille, feint de ne pas voir que l'homme a besoin d'un cendrier. Mais le pauvre ne veut pas quitter aussit&#244;t les lieux parce qu'il a faim. Il dit:

&#199;a sent bon chez vous, monsieur.

&#199;a sent la propret&#233;.

&#199;a sent aussi la soupe chaude. Je n'ai encore rien mang&#233; aujourd'hui.

Vous auriez d&#251;. Quant &#224; moi, je vais aller d&#238;ner au restaurant car j'ai donn&#233; cong&#233; &#224; mon cuisinier.

Le pauvre renifle:

Pourtant, &#231;a sent la bonne soupe bien chaude ici. Le riche crie:

&#199;a ne peut pas sentir la soupe chez moi; personne ne pr&#233;pare de la soupe chez moi; &#231;a doit venir de chez les voisins, ou bien &#231;a sent la soupe dans votre imagination! Vous, les pauvres, vous ne pensez qu'&#224; votre estomac; c'est pour &#231;a que vous n'avez jamais d'argent; vous d&#233;pensez tout ce que vous gagnez en soupe et en saucisson. Vous &#234;tes des porcs, voil&#224; ce que vous &#234;tes, et, maintenant, vous salissez mon parquet avec les cendres de votre cigarette! Sortez d'ici, et que je ne vous revoie plus!

Le riche ouvre la porte, donne un coup de pied au pauvre qui s'&#233;tale sur le trottoir.

Le riche referme la porte, s'assied devant une assiette de soupe, et dit en joignant les mains:

Merci, Seigneur J&#233;sus, pour tous tes bienfaits.



Les alertes

Quand nous sommes arriv&#233;s chez Grand-M&#232;re, il n'y avait que tr&#232;s peu d'alertes dans la Petite Ville. Maintenant il y en a de plus en plus. Les sir&#232;nes se mettent &#224; hurler &#224; n'importe quel moment du jour et de la nuit, exactement comm&#232; dans la Grande Ville. Les gens courent se mettre &#224; l'abri, se r&#233;fugient dans les caves. Pendant ce temps, les rues sont d&#233;sertes. Parfois les portes des maisons et des magasins restent ouvertes. Nous en profitons pour entrer et prendre tranquillement ce qui nous pla&#238;t.

Nous ne nous r&#233;fugions jamais dans notre cave. Grand-M&#232;re non plus. Le jour, nous poursuivons nos occupations, la nuit, nous continuons de dorrilir.

La plupart du temps, les avions ne font que traverser notre ville pour aller bombarder de lautre c&#244;t&#233; de la fronti&#232;re. Il arrive qu'une bombe tombe tout de m&#234;me sur une maison. Dans ce cas, nous rep&#233;rons l'endroit d'apr&#232;s la direction de la fum&#233;e et nous allons voir ce qui a &#233;t&#233; d&#233;truit. S'il reste quelque chose &#224; prendre, nous le prenons.

Nous avons remarqu&#233; que les gens qui se trouvent dans la cave d'une maison bombard&#233;e sont toujours morts. Par contre, la chemin&#233;e de la maison reste presque toujours debout.

Il arrive aussi qu'un avion fasse une attaque en piqu&#233; pour mitrailler des gens dans les champs ou dans la rue.

L'ordonnance nous a appris qu'il fallait faire attention quand l'avion avan&#231;ait vers nous, mais que, d&#232;s qu'il se trouvait au-dessus de notre t&#234;te, le danger &#233;tait pass&#233;.

A cause des alertes, il est interdit d'allumer des lampes le soir avant d'avoir obscurci parfaitement les fen&#234;tres. Grand-M&#232;re pense qu'il est plus pratique de ne pas allumer du tout. Des patrouilles font la ronde toute la nuit pour faire respecter le r&#232;glement.

Au cours d'un repas, nous parlons d'un avion que nous avons vu tomber en flammes. Nous avons vu aussi le pilote sauter en parachute.

Nous ne savons pas ce qu'il est devenu, le pilote ennemi.

Grand-M&#232;re dit:

Ennemi? Ce sont des amis, des fr&#232;res &#224; nous. Ils arrivent bient&#244;t

Un jour, nous nous promenons pendant une alerte.

Un homme affol&#233; se pr&#233;cipite sur nous:

Vous ne devez pas rester dehors pendant les bombardements.

Il nous tire par le bras vers une porte.

Entrez, entrez l&#224;-dedans.

Nous ne voulons pas.

C'est un abri. Vous y serez en s&#233;curit&#233;.

Il ouvre la porte et nous pousse devant lui. La cave est pleine de monde. Il y r&#232;gne un silence total. Les femmes serrent leurs enfants contre elles.

Tout &#224; coup, quelque part, des bombes explosent. Les explosions se rapprochent. L'homme qui nous a emmen&#233;s &#224; la cave se jette sur le tas de charbon qui se trouve dans un coin et essaie de s'y enfouir.

Quelques femmes ricanent avec m&#233;pris. Une femme &#226;g&#233;e dit:

Ses nerfs sont d&#233;traqu&#233;s. Il est en permission &#224; cause de &#231;a.

Brusquement, nous avons de la peine &#224; respirer. Nous ouvrons la porte de la cave; une grande et grosse femme nous repousse, referme la porte. Elle crie:

Vous &#234;tes fous? Vous ne pouvez pas sortir maintenant.

Nous disons:

Les gens meurent toujours dans les caves. Nous voulons sortir.

La grosse femme s'appuie contre la porte. Elle nous montre son brassard de la Protection civile.

C'est moi qui commande ici! Vous resterez l&#224;!

Nous enfon&#231;ons nos dents dans ses avant-bras charnus; nous lui donnons des coups de pied dans les tibias. Elle pousse des cris, essaie de nous frapper. Les gens rigolent. Enfin, elle dit, toute rouge de col&#232;re et de honte:

Allez! Foutez le camp! Allez crever dehors! Ce ne sera pas un grand dommage.

Dehors, nous respirons. C'est la premi&#232;re fois que nous avons eu peur.

Les bombes continuent &#224; pleuvoir.



Le troupeau humain

Nous sommes venus chercher notre linge propre &#224; la cure. Nous mangeons des tartines avec la servante dans la cuisine. Nous entendons des cris venant de la rue. Nous posons nos tartines et nous sortons. Les gens se tiennent devant leurs portes; ils regardent dans la direction de la gare. Des enfants excit&#233;s courent en criant:

Ils arrivent! Ils arrivent!

Au tournant de la rue d&#233;bouche une Jeep militaire avec des officiers &#233;trangers. La Jeep roule lentement, suivie par des militaires portant leur fusil en bandouli&#232;re. Derri&#232;re eux, une sorte de troupeau humain. Des enfants comme nous. Des femmes comme notre m&#232;re. Des vieillards comme le cordonnier.

Ils sont deux cents ou trois cents qui avancent, encadr&#233;s par des soldats. Quelques femmes portent leurs petits enfants sur le dos, sur l'&#233;paule, ou serr&#233;s contre leur poitrine. L'une d'entre elles tombe; des mains se saisissent de l'enfant et de la m&#232;re; lon les porte car un soldat a d&#233;j&#224; point&#233; son fusil.

Personne ne parle, personne ne pleure; les yeux sont fix&#233;s sur le sol. On entend seulement le bruit des souliers clout&#233;s des soldats.

Juste devant nous, un bras maigre sort de la foule, une m&#224;in sale se tend, une voix demande:

Du pain.

La servante, souriante, fait le geste d'offrir le reste de sa tartine; elle l'approche de la main tendue puis, avec un grand rire, elle ram&#232;ne le morceau de pain &#224; sa bouche, mord dedans et dit:

Moi aussi, j'ai faim!

Un soldat qui a tout vu donne une tape sur les fesses de la servante; il lui pince la joue et elle lui fait des signes avec son mouchoir jusqu'&#224; ce que nous ne voyions plus qu'un nuage de poussi&#232;re dans le soleil couchant.

Nous retournons dans la maison. De la cuisine, nous voyons M. le cur&#233; agenouill&#233; devant le grand crucifix de sa chambre.

La servante dit:

Finissez vos tartines.

Nous disons:

Nous n'avons plus faim.

Nous allons dans la chambre. Le cur&#233; se retourne.

Voulez-vous prier avec moi, mes enfants?

Nous ne prions jamais, vous le savez bien. Nous voulons comprendre.

Vous ne pouvez pas comprendre. Vous &#234;tes trop jeunes.

Vous, vous n'&#234;tes pas trop jeune. C'est pour cela que nous vous demandons: Qui sont ces gens? O&#249; les emm&#232;ne-t-on? Pourquoi?

Le cur&#233; se l&#232;ve, vient vers nous. Il dit en fermant les yeux:

Les Voies du Seigneur sont insondables.

Il ouvre les yeux, pose ses mains sur nos t&#234;tes:

Il est regrettable que vous ayez &#233;t&#233; oblig&#233;s d'assister &#224; un tel spectacle. Vous tremblez de tous vos membres.

Vous aussi, monsieur le cur&#233;.

Oui, je suis vieux, je tremble.

Et nous, nous avons froid. Nous sommes venus torse nu. Nous allons passer une des chemises que votre servante a lav&#233;es.

Nous allons dans la cuisine. La servante nous tend notre paquet de linge propre. Nous y prenons chacun une chemise. La servante dit:

Vous &#234;tes trop sensibles. Le mieux que vous puissiez faire, c'est d'oublier ce que vous avez vu.

Nous n'oublions jamais rien.

Elle nous pousse vers la sortie:

Allez, calmez-vous! Tout &#231;a n'a rien &#224; voir avec vous. &#199;a ne vous arrivera jamais, &#224; vous. Ces gens-l&#224; ne sont que des b&#234;tes.


Les pommes de Grand-M&#232;re


De la cure, nous allons en courant jusqu'&#224; la maison du cordonnier. Les carreaux de sa fen&#234;tre sont bris&#233;s; la porte est enfonc&#233;e. A l'int&#233;rieur, tout est saccag&#233;. Sur les murs sont &#233;crits des mots orduriers.

Une vieille femme est assise sur un banc devant la maison voisine. Nous lui demandons:

Le cordonnier est parti?

Il y a longtemps, le pauvre homme.

Il n'&#233;tait pas parmi ceux qui ont travers&#233; la ville aujourd'hui?

Non, ceux d'aujourd'hui sont venus d'ailleurs. Dans des wagons &#224; bestiaux. Lui, ils l'ont tu&#233; ici, dans son atelier, avec ses propres outils. N'ayez pas d'inqui&#233;tude. Dieu voit tout. Il reconna&#238;tra les Siens.

Quand nous arrivons &#224; la maison, nous trouvons Grand-M&#232;re couch&#233;e sur le dos, les jambes &#233;cart&#233;es, devant la porte du jardin, des pommes &#233;parpill&#233;es tout autour d'elle.

Grand-M&#232;re ne bouge pas. Son front saigne. Nous courons &#224; la cuisine, nous mouillons un linge, nous prenons de l'eau-de-vie sur l'&#233;tag&#232;re. Nous posons le linge mouill&#233; sur le front de Grand-M&#232;re, nous lui versons de l'eau-de-vie dans la bouche. Au bout d'un certain temps, elle ouvre les yeux. Elle dit:

Encore!

Nous lui versons encore de l'eau-de-vie dans la bouche.

Elle se soul&#232;ve sur les coudes, se met &#224; crier:

Ramassez les pommes! Qu'est-ce que vous attendez pour ramasser les pommes, fils de chienne?

Nous ramassons les pommes dans la poussi&#232;re de la route. Nous les posons dans son tablier.

Le linge est tomb&#233; du front de Grand-M&#232;re. Le sang lui coule dans les yeux. Elle l'essuie avec un coin de son fichu.

Nous demandons:

Avez-vous mal, Grand-M&#232;re?

Elle ricane:

Ce n'est pas un coup de crosse qui me tuera.

Qu'est-ce qui s'est pass&#233;, Grand-M&#232;re?

Rien. J'&#233;tais en train de ramasser des pommes. Je suis venue devant la porte pour voir le cort&#232;ge. Mon tablier m'a &#233;chapp&#233;; les pommes sont tomb&#233;es, elles ont roul&#233; sur la route. En plein dans le cort&#232;ge. Ce n'est pas une raison pour se faire taper dessus.

Qui vous a tap&#233; dessus, Grand-M&#232;re?

Qui voulez-vous que ce soit? Vous n'&#234;tes tout de m&#234;me pas des imb&#233;ciles? Ils ont tap&#233; aussi sur eux. Ils ont tap&#233; dans le tas. Il y en a quand m&#234;me quelques-uns qui ont pu en manger, de mes pommes!

Nous aidons Grand-M&#232;re &#224; se relever. Nous l'emmenons dans la maison. Elle commence &#224; &#233;plucher les pommes pour en faire de la compote, mais elle tombe, et nous la transportons sur son lit. Nous lui enlevons ses souliers. Son fichu glisse; un cr&#226;ne compl&#232;tement chauve appara&#238;t. Nous lui remettons son fichu. Nous restons longtemps &#224; c&#244;t&#233; de son lit, nous lui tenons les mains, nous surveillons sa respiration.



Le policier

Nous prenons notre petit d&#233;jeuner avec Grand-M&#232;re. Un homme entre dans la cuisine sans frapper. Il montre sa carte de la police.

Aussit&#244;t, Grand-M&#232;re se met &#224; crier:

Je ne veux pas de la police chez moi! Je n'ai rien fait!

Le policier dit:

Non, rien, jamais. Juste quelques petits poisons par ci, par-l&#224;.

Grand-M&#232;re dit:

Rien n'a &#233;t&#233; prouv&#233;. Vous ne pouvez rien contre moi.

Le policier dit:

Calmez-vous, Grand-M&#232;re. On ne va pas d&#233;terrer les morts. On a d&#233;j&#224; de la peine &#224; les enterrer.

Alors, qu'est-ce que vous voulez?

Le policier nous regarde et dit:

Le fruit ne tombe pas loin de son arbre. Grand-M&#232;re nous regarde aussi:

J'esp&#232;re bien. Qu'avez-vous encore fait, fils de chienne?

Le policier demande:

O&#249; &#233;tiez-vous hier soir?

Nous r&#233;pondons:

Ici.

Vous ne tra&#238;niez pas dans les bistrots, comme d'habitude?

Non. Nous sommes rest&#233;s ici parce que Grand-M&#232;re a eu un accident.

Grand-M&#232;re dit tr&#232;s vite:

Je suis tomb&#233;e en descendant &#224; la cave. Les marches sont moussues, j'ai gliss&#233;. Je me suis cogn&#233; la t&#234;te. Les petits m'ont remont&#233;e, ils m'ont soign&#233;e. Ils sont rest&#233;s aupr&#232;s de moi toute la nuit.

Le policier dit:

Vous avez une m&#233;chante bosse, je vois. Il faut &#234;tre prudente &#224; votre &#226;ge. Bon. Nous allons fouiller la maison. Venez tous les trois. Nous commencerons par la cave.

Grand-M&#232;re ouvre la porte de la cave; nous y descendons. Le policier d&#233;place tout, les sacs, les bidons, les paniers, le tas de pommes de terre.

Grand-M&#232;re nous demande &#224; voix basse:

Qu'est-ce qu'il cherche?

Nous haussons les &#233;paules.

Apr&#232;s la cave, le policier fouille la cuisine. Puis Grand-M&#232;re doit ouvrir sa chambre. Le policier d&#233;fait son lit. Il n'y a rien dans le lit, ni dans la paillasse, juste un peu de monnaie sous l'oreiller.

Devant la porte de la chambre de l'officier, le policier demande:

C'est quoi, ici?

Grand-M&#232;re dit:

C'est une chambre que je loue &#224; un officier &#233;tranger. Je n'en ai pas la cl&#233;.

Le policier regarde la porte du galetas:

Vous n'avez pas une &#233;chelle?

Grand-M&#232;re dit:

Elle est cass&#233;e.

Comment y montez-vous?

Je n'y monte pas. Seuls les petits y montent. Le policier dit:

Alors, allons-y, les petits.

Nous grimpons dans le galetas &#224; l'aide de la corde. Le policier ouvre le coffre o&#249; nous rangeons les objets n&#233;cessaires &#224; nos &#233;tudes: Bible, dictionnaire, papier, crayons et le Grand Cahier o&#249; tout est &#233;crit. Mais le policier n'est pas venu pour lire. Il inspecte encore le tas de vieux habits et de couvertures et nous redescendons. Une fois en bas, le policier regarde autour de lui et dit:

Je ne peux &#233;videmment pas retourner tout le jardin. Bon. Venez avec moi.

Il nous conduit dans la for&#234;t, au bord du grand trou o&#249; nous avions trouv&#233; un cadavre. Le cadavre n'est plus l&#224;. Le policier demande:

Vous &#234;tes d&#233;j&#224; venus jusqu'ici?

Non. Jamais. Nous aurions peur d'aller si loin.

Vous n'avez jamais vu ce trou, ni un soldat mort?

Non, jamais.

Quand on a trouv&#233; ce soldat mort, il lui manquait son fusil, ses cartouches, ses grenades.

Nous disons:

Il devait &#234;tre bien distrait et n&#233;gligent, ce soldat, pour avoir perdu tous ces objets indispensables &#224; un militaire.

Le policier dit:

Il ne les a pas perdus. Ils lui ont &#233;t&#233; vol&#233;s apr&#232;s sa mort. Vous qui venez souvent dans la for&#234;t, vous n'auriez pas une id&#233;e sur la question?

Non. Aucune id&#233;e.

Pourtant, quelqu'un a bien d&#251; prendre ce fusil, ces cartouches, ces grenades.

Nous disons:

Qui oserait toucher &#224; des objets aussi dangereux?



L'interrogatoire

Nous sommes dans le bureau du policier. Il s'assied &#224; une table, nous restons debout en face de lui. Il pr&#233;pare du papier, un crayon. Il fume. Il nous pose des questions:

Depuis quand connaissez-vous la servante de la cure?

Depuis le printemps.

O&#249; l'avez-vous connue?

Chez Grand-M&#232;re. Elle est venue chercher des pommes de terre.

Vous livrez du bois &#224; la cure. Combien &#234;tes-vous pay&#233;s pour &#231;a?

Rien. Nous apportons du bois &#224; la cure pour remercier la servante qui lave notre linge.

Elle est gentille avec vous?

Tr&#232;s gentille. Elle nous fait des tartines, elle nous coupe les ongles et les cheveux, elle nous pr&#233;pare des bains.

Comme une m&#232;re, en somme. Et M. le cur&#233;, il est gentil avec vous?

Tr&#232;s gentil. Il nous pr&#234;te des livres et il nous apprend beaucoup de choses.

Quand avez-vous apport&#233; du bois pour la derni&#232;re fois &#224; la cure?

Il y a cinq jours. Le mardi matin.

Le policier se prom&#232;ne dans la pi&#232;ce. Il ferme les rideaux et allume la lampe du bureau. Il prend deux chaises et nous fait asseoir. Il dirige la lumi&#232;re de la lampe sur notre visage:

Vous l'aimiez beaucoup, la servante?

Oui, beaucoup.

Savez-vous ce qui lui est arriv&#233;?

Il lui est arriv&#233; quelque chose?

Oui. Une chose atroce. Ce matin, comme d'habitude, elle faisait du feu et le fourneau de la cuisine a explos&#233;. Elle a tout pris en plein visage. Elle est &#224; l'h&#244;pital.

Le policier arr&#234;te de parler; nous ne disons rien. Il dit:

Vous ne dites rien?

Nous disons:

Une explosion en plein visage, cela m&#232;ne forc&#233;ment &#224; l'h&#244;pital et parfois &#224; la morgue. C'est une chance qu'elle ne soit pas morte.

Elle est d&#233;figur&#233;e pour la vie!

Nous nous taisons. Le policier aussi. Il nous regarde.

Nous le regardons. Il dit:

Vous n'avez pas l'air sp&#233;cialement triste.

Nous sommes contents qu'elle soit en vie. Apr&#232;s un tel accident!

Ce n'&#233;tait pas un accident. Quelqu'un a cach&#233; un explosif dans le bois de chauffage. Une cartouche provenant d'un fusil militaire. On a retrouv&#233; la douille.

Nous demandons:

Pourquoi quelqu'un aurait-il fait &#231;a?

Pour la tuer. Elle, ou M. le cur&#233;.

Nous disons:

Les gens sont cruels. Ils aiment tuer. C'est la guerre qui leur a appris &#231;a. Et il y a des explosifs qui tra&#238;nent partout.

Le policier se met &#224; crier:

Cessez de faire les marioles! C'est vous qui livrez du bois &#224; la cure! C'est vous qui tra&#238;nez toute la journ&#233;e dans la for&#234;t! C'est vous qui d&#233;valisez les cadavres! Vous &#234;tes capables de tout! Vous avez &#231;a dans le sang! Votre Grand-M&#232;re aussi a un meurtre sur la conscience. Elle a empoisonn&#233; son mari. Elle, c'est le poison, vous, ce sont les explosifs! Avouez, petits salopards! Avouez! C'&#233;tait vous!

Nous disons:

Nous ne sommes pas les seuls &#224; livrer du bois &#224; la cure.

Il dit:

C'est vrai. Il y a aussi le vieux. Je l'ai d&#233;j&#224; interrog&#233;.

Nous disons:

N'importe qui peut cacher une cartouche dans un tas de bois.

Oui, mais n'importe qui ne peut pas avoir des cartouches. Je me fous de votre servante! Ce que je veux savoir, c'est o&#249; sont les cartouches? O&#249; sont les grenades? O&#249; est le fusil? Le vieux a tout avou&#233;. Je l'ai si bien interrog&#233; qu'il a tout avou&#233;. Mais il n'a pas pu me montrer o&#249; &#233;taient les cartouches, les grenades, le fusil. Ce n'est pas lui, le coupable. C'est vous! Vous savez o&#249; sont les cartouches, les grenades, le fusil. Vous le savez, et vous allez me le dire!

Nous ne r&#233;pondons pas. Le policier frappe. Des deux mains. A droite et &#224; gauche. Nous saignons du nez et de la bouche.

Avouez!

Nous nous taisons Il devient tout blanc, il frappe et il frappe encore. Nous tombons de nos chaises. Il nous donne des coups de pied dans les c&#244;tes, dans les reins, dans l'estomac.

Avouez! Avouez! C'est vous! Avouez!

Nous ne pouvons plus ouvrir les yeux. Nous n'entendons plus rien. Notre corps est inond&#233; de sueur, de sang, d'urine, d'excr&#233;ments. Nous perdons connaissance.



En prison

Nous sommes couch&#233;s sur le sol en terre battue d'une cellule. Par une petite fen&#234;tre &#224; barreaux de fer, p&#233;n&#232;tre un peu de lumi&#232;re. Mais nous ne savons pas l'heure qu'il est, ni m&#234;me si c'est le matin ou l'apr&#232;s-midi.

Nous avons mal partout. Le plus l&#233;ger mouvement nous fait retomber dans une semi-inconscience. Notre vue est voil&#233;e, nos oreilles bourdonnent, notre t&#234;te r&#233;sonne. Nous avons terriblement soif. Notre bouche est s&#232;che.

Des heures passent ainsi. Nous ne parlons pas. Plus tard, le policier entre, il nous demande:

Vous avez besoin de quelque chose?

Nous disons:

A boire.

Parlez. Avouez. Et vous aurez &#224; boire, &#224; manger, tout ce que vous voulez.

Nous ne r&#233;pondons pas. Il demande:

Grand-p&#232;re, vous voulez manger quelque chose?

Personne ne lui r&#233;pond. Il sort.

Nous comprenons que nous ne sommes pas seuls dans la cellule. Avec pr&#233;caution, nous levons un peu la t&#234;te et nous voyons un vieillard couch&#233;, recroquevill&#233; dans un coin. Doucement, nous rampons vers lui, nous le touchons. Il est raide et froid. Toujours en rampant, nous regagnons notre place pr&#232;s de la porte.

Il fait d&#233;j&#224; nuit quand le policier revient avec une lampe de poche. Il &#233;claire le vieillard, il lui dit:

Dormez bien. Demain matin vous pourrez rentrer chez vous.

Il nous &#233;claire aussi en plein visage l'un apr&#232;s l'autre:

Toujours rien &#224; dire? &#199;a m'est &#233;gal. J'ai le temps. Vous parlerez ou vous cr&#232;verez ici.

Plus tard dans la nuit, la porte s'ouvre de nouveau. Le policier, l'ordonnance et l'officier &#233;tranger entrent. L'officier se penche sur nous. Il dit &#224; l'ordonnance:

T&#233;l&#233;phonez &#224; la base pour une ambulance! L'ordonnance s'en va. L'officier examine le vieillard. Il dit:

Il l'a battu &#224; mort!

Il se tourne vers le policier:

Tu vas le payer cher, vermine! Si tu savais comme tu vas payer tout &#231;a!

Le policier nous demande:

Qu'est-ce qu'il dit?

Il dit que le vieillard est mort et que vous allez le payer cher, vermine!

L'officier nous caresse le front:

Mes petits, mes petits gar&#231;ons. Il a os&#233; vous faire du mal, ce porc ignoble!

Le policier dit:

Qu'est-ce qu'il va me faire? Dites-lui, j'ai des enfants Je ne savais pas C'est votre p&#232;re, ou quoi?

Nous disons:

C'est notre oncle.

Vous auriez d&#251; me le dire. Je ne pouvais pas savoir. Je vous demande pardon. Qu'est-ce que je peux faire pour

Nous disons:

Priez Dieu.

L'ordonnance arrive avec d'autres soldats. On nous pose sur des civi&#232;res et on nous porte dans l'ambulance. L'officier s'assied &#224; c&#244;t&#233; de nous. Le policier, encadr&#233; par plusieurs soldats, est emmen&#233; dans la Jeep conduite par l'ordonnance.

A la base militaire, un m&#233;decin nous examine tout de suite dans une grande salle blanche. Il d&#233;sinfecte nos plaies, il nous fait des piq&#251;res contre les douleurs et contre le t&#233;tanos. Il nous fait aussi des radiographies. Nous n'avons rien de cass&#233;, sauf quelques dents, mais il s'agit de dents de lait.

L'ordonnance nous ram&#232;ne chez Grand-M&#232;re. Il nous couche dans le grand lit de l'officier et s'installe sur une couverture &#224; c&#244;t&#233; du lit. Le matin, il va chercher Grand-M&#232;re qui nous apporte du lait chaud au lit. Quand l'ordonnance est parti, Grand-M&#232;re nous demande:

Vous avez avou&#233;?

Non, Grand-M&#232;re. Nous n'avions rien &#224; avouer.

C'est ce que je pensais. Et le policier, qu'est-ce qu'il est devenu?

Nous ne savons pas. Mais il ne reviendra certainement plus jamais.

Grand-M&#232;re ricane:

D&#233;port&#233; ou fusill&#233;, hein? Le cochon! On va f&#234;ter &#231;a. Je vais r&#233;chauffer le poulet d'hier. Je n'en ai pas mang&#233;, moi non plus.

A midi nous nous levons, nous allons manger &#224; la cuisine.

Pendant le repas, Grand-M&#232;re dit:

Je me demande pourquoi vous avez voulu la tuer? Vous aviez vos raisons, je suppose.



Le vieux monsieur

Juste apr&#232;s le repas du soir, un vieux monsieur arrive avec une fille plus grande que nous.

Grand-M&#232;re lui demande:

Qu'est-ce que vous voulez?

Le vieux monsieur prononce un nom, et Grand-M&#232;re nous dit:

Sortez. Allez faire un tour dans le jardin.

Nous sortons. Nous contournons la maison et nous nous asseyons sous la fen&#234;tre de la cuisine. Nous &#233;coutons. Le vieux monsieur dit:

Ayez piti&#233;.

Grand-M&#232;re r&#233;pond:

Comment pouvez-vous me demander une chose pareille?

Le vieux monsieur dit:

Vous connaissiez ses parents. Ils me l'ont confi&#233;e avant d'&#234;tre d&#233;port&#233;s. Ils m'avaient donn&#233; votre adresse pour le cas o&#249; elle ne serait plus en s&#233;curit&#233; chez moi.

Grand-M&#232;re demande:

Vous savez ce que je risque?

Oui, je le sais. Mais il y va de sa vie.

Il y a un officier &#233;tranger dans la maison.

Justement. Personne ne la cherchera ici. Il suffira de dire que c'est votre petite-fille, la cousine de ces deux gar&#231;ons.

Tout le monde sait que je n'ai pas d'autres petits enfants que ces deux-l&#224;.

Vous pouvez dire qu'elle est de la famille de votre gendre.

Grand-M&#232;re ricane:

Je ne l'ai jamais vu, celui-l&#224;!

Apr&#232;s un long silence, le vieux monsieur reprend:

Je ne vous demande que de nourrir la fillette pendant quelques mois. Jusqu'&#224; la fin de la guerre.

La guerre peut encore durer des ann&#233;es.

Non, elle ne sera plus tr&#232;s longue.

Grand-M&#232;re se met &#224; pleurnicher:

Je ne suis qu'une pauvre vieille qui se tue au travail. Comment nourrir autant de bouches?

Le vieux monsieur dit:

Voici tout l'argent que poss&#233;daient ses parents. Et les bijoux de la famille. Tout est &#224; vous, si vous la sauvez.

Peu apr&#232;s, Grand-M&#232;re nous appelle:

Voici votre cousine.

Nous disons:

Oui, Grand-M&#232;re.

Le vieux monsieur dit:

Vous jouerez ensemble, tous les trois, n'est-ce pas?

Nous disons:

Nous ne jouons jamais.

Il demande:

Que faites-vous donc?

Nous travaillons, nous &#233;tudions, nous faisons des exercices.

Il dit:

Je comprends. Vous &#234;tes des hommes s&#233;rieux. Vous n'avez pas le temps de jouer. Vous veillerez sur votre cousine, n'est-ce pas?

Oui, monsieur. Nous veillerons sur elle.

Je vous remercie.

Notre cousine dit:

Je suis plus grande que vous.

Nous r&#233;pondons:

Mais nous sommes deux.

Le vieux monsieur dit:

Vous avez raison. A deux, on est beaucoup plus fort. Et vous n'oublierez pas de l'appeler cousine, n'est-ce pas?

Non, monsieur. Nous n'oublions jamais rien.

J'ai confiance en vous.



Notre cousine

Notre cousine a cinq ans de plus que nous. Ses yeux sont noirs. Ses cheveux sont roux &#224; cause d'un produit qui s'appelle henn&#233;.

Grand-M&#232;re nous dit que notre cousine est la fille de la s&#339;ur de notre P&#232;re. Nous disons la m&#234;me chose &#224; ceux qui posent des questions sur notre cousine.

Nous savons que notre P&#232;re n'a pas de s&#339;ur. Mais nous savons aussi que, sans ce mensonge, la vie de notre cousin&#232; serait en danger. Or, nous avons promis au vieux monsieur de veiller sur elle.

Apr&#232;s le d&#233;part du vieux monsieur, Grand-M&#232;re dit:

Votre cousine dormira avec vous dans la cuisine.

Nous disons:

Il n'y a plus de place dans la cuisine.

Grand-M&#232;re dit:

D&#233;brouillez-vous.

Notre cousine dit:

Je dormirai volontiers sous la table, par terre, si vous me donnez une couverture.

Nous disons:

Tu peux dormir sur le banc et tu peux garder les couvertures. Nous dormirons dans le galetas. Il ne fait plus tellement froid.

Elle dit:

Je viens dormir dans le galetas avec vous.

Nous ne voulons pas de toi. Tu ne dois jamais mettre les pieds dans le galetas.

Pourquoi?

Nous disons:

Tu as un secret. Nous en avons un aussi. Si tu ne respectes pas notre secret, nous ne respecterons pas le tien.

Elle demande:

Vous seriez capables de me d&#233;noncer?

Si tu montes dans le galetas, tu meurs. Est-ce clair? Elle nous regarde un moment en silence, puis elle dit:

Je vois. Vous &#234;tes deux petits salopards compl&#232;tement cingl&#233;s. Je ne monterai jamais dans votre salet&#233; de galetas, c'est promis.

Elle tient sa promesse, elle ne monte jamais dans le galetas. Mais, ailleurs, elle nous d&#233;range tout le temps.

Elle dit:

Apportez-moi des framboises.

Nous disons:

Va toi-m&#234;me en chercher dans le jardin.

Elle dit:

Arr&#234;tez de lire &#224; voix haute. Vous me cassez les oreilles.

Nous continuons &#224; lire.

Elle demande:

Qu'est-ce que vous faites l&#224;, couch&#233;s par terre, sans bouger, depuis des heures?

Nous continuons notre exercice d'immobilit&#233; m&#234;me lorsqu'elle nous lance des fruits pourris.

Elle dit:

Arr&#234;tez de vous taire, vous m'&#233;nervez &#224; la fin!

Nous continuons notre exercice de silence sans lui r&#233;pondre.

Elle demande:

Pourquoi vous ne mangez rien aujourd'hui?

C'est notre journ&#233;e d'exercice de je&#251;ne.

Notre cousine ne travaille pas, n'&#233;tudie pas, ne fait pas d'exercices. Souvent, elle regarde le ciel, parfois, elle pleure.

Grand-M&#232;re ne frappe jamais notre cousine. Elle ne l'injurie pas non plus. Elle ne lui demande pas de travailler. Elle ne lui demande rien. Elle ne lui parle jamais.



Les bijoux

Le soir m&#234;me de l'arriv&#233;e de notre cousine, nous allons dormir dans le galetas. Nous prenons deux couvertures dans la chambre de l'officier et nous mettons du foin par terre. Avant de nous coucher, nous regardons par les trous. Chez l'officier il n'y a personne. Chez Grand-M&#232;re il y a de la lumi&#232;re, ce qui arrive rarement.

Grand-M&#232;re a pris la lampe &#224; p&#233;trole de la cuisine et elle l'a suspendue au-dessus de sa coiffeuse. C'est un vieux meuble avec trois miroirs. Celui du centre est fixe, les deux autres sont mobiles. On peut les bouger pour se voir de profil.

Grand-M&#232;re est assise devant la coiffeuse, elle se regarde dans le miroir. Au sommet de sa t&#234;te, sur son fichu noir, elle a pos&#233; une chose brillante. A son cou pendent plusieurs colliers, ses bras sont charg&#233;s de bracelets, ses doigts de bagues. Elle se contemple en parlant toute seule:

Riche, riche. C'est facile d'&#234;tre belle avec tout &#231;a. Facile. La roue tourne. Ils sont &#224; moi, maintenant, les bijoux. A moi. Ce n'est que justice. &#199;a brille, &#231;a brille.

Plus tard, elle dit:

Et s'ils reviennent? S'ils me les r&#233;clament? Une fois le danger pass&#233;, ils oublient. La reconnaissance, ils ne savent pas ce que c'est. Ils promettent monts et merveilles, et ensuite Non, non, ils sont d&#233;j&#224; morts. Le vieux monsieur va mourir aussi. Il a dit que je pouvais tout garder Mais la petite Elle a tout vu, tout entendu. Elle voudra me les reprendre. C'est s&#251;r. Apr&#232;s la guerre, elle les r&#233;clamera. Mais je ne veux pas, je ne peux pas les rendre. Ils sont &#224; moi. Pour toujours.

Il faut qu'elle meure, elle aussi. Comme &#231;a, pas de preuve. Ni vu ni connu. Oui, elle va mourir, la petite. Il lui arrivera un accident. Justeavant la fin de la guerre. Oui, c'est un accident qu'il faut. Pas le poison. Pas cette fois. Un accident. Noyade dans la rivi&#232;re. Tenir sa t&#234;te sous l'eau. Difficile. La pousser dans l'escalier de la cave. Pas assez haut. Le poison. Il n'y a que le poison. Quelque chose de lent. Bien dos&#233;. Unemaladie qui la ronge doucement, pendant des mois. Il n'y a pas de m&#233;decin. Beaucoup de gens meurent comme &#231;a, faute de soins, pendant la guerre.

Grand-M&#232;re l&#232;ve le poing, menace son image dans le miroir:

Vous ne pourrez rien contre moi! Rien!

Elle ricane. Elle enl&#232;ve les bijoux, les met dans un sac de toile et enfouit le sac dans sa paillasse. Elle se couche, nous aussi.

Le lendemain matin, quand notre cousine est sortie de la cuisine, nous disons &#224; Grand-M&#232;re:

Grand-M&#232;re, nous voulons vous dire quelque chose.

Qu'est-ce qu'il y a encore?

Ecoutez bien, Grand-M&#232;re. Nous avons promis au vieux monsieur de veiller sur notre cousine. Alors, il ne lui arrivera rien, ni accident ni maladie. Rien. Et &#224; nous non plus.

Nous lui montrons une enveloppe ferm&#233;e:

Ici, tout est &#233;crit. Nous allons donner cette lettre &#224; M.le cur&#233;. S'il arrive quoi que ce soit &#224; l'un de nous trois, le cur&#233; ouvrira la lettre. Avez-vous bien compris, Grand-M&#232;re?

Grand-M&#232;re nous regarde, les yeux presque ferm&#233;s.

Elle respire tr&#232;s fort. Elle dit tr&#232;s bas:

Fils de chienne, de putain et du diable! Maudit soit le jour o&#249; vous &#234;tes n&#233;s!

L'apr&#232;s-midi, quand Grand-M&#232;re part travailler dans sa vigne, nous fouillons sa paillasse. Il n'y a rien dedans.



Notre cousine et son amoureux

Notre cousine devient s&#233;rieuse, elle ne nous d&#233;range plus. Elle se lave tous les jours dans le grand bassin que nous avons achet&#233; avec l'argent gagn&#233; dans les bistrots. Elle lave sa robe tr&#232;s souvent et sa culotte aussi. Pendant que ses habits s&#232;chent, elle s'enveloppe dans une serviette ou bien elle s'&#233;tend au soleil avec sa culotte qui s&#232;che sur elle. Elle est toute brune. Ses cheveux la couvrent jusqu'aux fesses. Parfois elle se retourne sur le dos et cache sa poitrine avec ses cheveux.

Vers le soir, elle part en ville. Elle reste de plus en plus longtemps en ville. Un soir, nous la suivons sans qu'elle s'en doute.

Pr&#232;s du cimeti&#232;re, elle rejoint un groupe de gar&#231;ons et de filles, tous plus grands que nous. Ils sont assis sous les arbres, ils fument. Ils ont aussi des bouteilles de vin. Ils boivent au goulot. L'un d'entre eux fait le guet au bord du sentier. Si quelqu'un s'approche, le guetteur se met &#224; siffler une chanson connue en restant tranquillement assis. Le'groupe se disperse et se cache dans les buissons ou derri&#232;re les pierres tombales.

Quand le danger est pass&#233;, le guetteur siffle une autre chanson.

Le groupe parle de la guerre &#224; voix basse et aussi de d&#233;sertions, de d&#233;portations, de r&#233;sistance, de lib&#233;ration.

D'apr&#232;s eux, les militaires &#233;trangers qui sont dans notre pays et qui pr&#233;tendent &#234;tre nos alli&#233;s sont en r&#233;alit&#233; nos ennemis, et ceux qui vont bient&#244;t arriver et gagner la guerre ne sont pas des ennemis, mais, au contraire, nos lib&#233;rateurs.

Ils disent:

Mon p&#232;re est pass&#233; de l'autre c&#244;t&#233;. Il revIendra avec eux.

Mon p&#232;re &#224; moi a d&#233;sert&#233; d&#232;s la d&#233;claration de la guerre.

Mes parents ont rejoint les partisans. J'&#233;tais trop jeune pour aller avec eux.

Les miens ont &#233;t&#233; emmen&#233;s par ces salauds. D&#233;port&#233;s.

Tu ne les reverras plus jamais, tes parents. Et moi non plus. Ils sont tous morts &#224; pr&#233;sent.

Ce n'est pas s&#251;r. Il y aura des survivants.

Et les morts, on les vengera.

On &#233;tait trop jeunes. Dommage. On n'a rien pu faire.

Ce sera bient&#244;t fini. Ils vont arriver d'un jour &#224; l'autre.

On les attendra sur la Grande Place avec des fleurs.

Tard dans la nuit, le groupe se disperse. Chacun rentre chez soi.

Notre cousine part avec un gar&#231;on. Nous la suivons. Ils p&#233;n&#232;trent dans les petites ruelles du ch&#226;teau, disparaissent derri&#232;re un mur en ruine. Nous ne les voyons pas, mais nous les entendons.

Notre cousine dit:

Couche-toi sur moi. Oui, comme &#231;a. Embrasse-moi. Embrasse-moi.

Le gar&#231;on dit:

Comme tu es belle! J'ai envie de toi.

Moi aussi. Mais j'ai peur. Si je suis enceinte?

Je t'&#233;pouserai. Je t'aime. On se mariera apr&#232;s la Lib&#233;ration.

Nous sommes trop jeunes. Il faut attendre.

Je ne peux pas attendre.

Arr&#234;te! Tu me fais mal. Il ne faut pas, il ne faut pas, mon ch&#233;ri.

Le gar&#231;on dit:

Oui, tu as raison. Mais caresse-moi. Donne ta main. Caresse-moi l&#224;, oui,comme &#231;a. Tourne-toi. J'ai envie de t'embrasser l&#224;, l&#224;, pendant que tu me caresses.

Notre cousine dit:

Non, ne fais pas &#231;a. J'ai honte. Oh! continue, continue! Je t'aime, je taime tant.

Nous rentrons.



La b&#233;n&#233;diction

Nous sommes oblig&#233;s de retourner &#224; la cure pour rapporter les livres que nous avons emprunt&#233;s.

C'est de nouveau une vieille femme qui nous ouvre la porte. Elle nous fait entrer, elle dit:

M. le cur&#233; vous attend.

Le cur&#233; dit;

Asseyez-vous.

Nous posons les livres sur son bureau. Nous nous asseyons.

Le cur&#233; nous regarde un moment, puis il dit:

Jevous attendais. Il y a longtemps que vous n'&#234;tes pas venus.

Nous disons:

Nous voulions finir les livres. Et nous sommes tr&#232;s occup&#233;s.

Et pour votre bain?

Nous avons tout ce qu'il faut pour nous laver maintenant. Nous avons achet&#233; un bassin, du savon, des ciseaux, des brosses &#224; dents.

Avec quoi? Avec quel argent?

Avec l'argent que nous gagnons en faisant de la musique dans les bistrots

Les bistrots sont un lieu de perdition. Surtout a votre &#226;ge.

Nous ne r&#233;pondons pas. Il dit:

Vous n'&#234;tes pas venus non plus pour l'argent de l'aveugle. Maintenant, cela fait une somme consid&#233;rable. Prenez-le.

Il nous tend l'argent. Nous disons:

Gardez-le. Vous avez assez donn&#233;. Nous avons pris votre argent quand c'&#233;tait absolument n&#233;cessaire. Maintenant, nous gagnons suffisamment d'argent pour en donner &#224; Bec-de-Li&#232;vre. Nous lui avons aussi appris &#224; travailler. Nous l'avons aid&#233;e &#224; b&#234;cher la terre de son jardin et &#224; y planter des pommes de terre, des haricots, des courges, des tomates. Nous lui avons donn&#233; des poussins, des lapins &#224; &#233;lever. Elle s'occupe de son jardin et de ses animaux. Elle ne mendie plus. Elle n'a plus besoin de votre argent.

Le cur&#233; dit:

Alors, prenez cet argent pour vous-m&#234;mes. Ainsi vous ne serez plus oblig&#233;s de travailler dans les bistrots.

Nous aimons travailler dans les bistrots.

Il dit:

J'ai appris que vous aviez &#233;t&#233; battus, tortur&#233;s.

Nous demandons:

Qu'est-elle devenue, votre servante?

Elle s'est engag&#233;e sur le front pour soigner les bless&#233;s. Elle est morte.

Nous nous taisons. Il demande:

Voulez-vous vous confier &#224; moi? Jesuis tenu par le secret de la confession. Vous n'avez rien &#224; craindre. Confessez-vous.

Nous disons:

Nous n'avons rien &#224; confesser.

Vous avez tort. Un tel crime est tr&#232;s lourd &#224; porter. La confession vous soulagerait. Dieu pardonne &#224; tous ceux qui regrettent sinc&#232;rement leurs p&#233;ch&#233;s.

Nous disons:

Nous ne regrettons rien. Nous n'avons rien &#224; regretter.

Apr&#232;s un long silence, il dit:

J'ai tout vu par la fen&#234;tre. Le morceau de pain Mais la vengeance appartient &#224; Dieu. Vous n'avez pas le droit de vous substituer &#224; Lui.

Nous nous taisons. Il demande:

Puis-je vous b&#233;nir?

Si cela vous fait plaisir.

Il pose ses mains sur notre t&#234;te:

Dieu tout-puissant, b&#233;nissez ces enfants. Quel que soit leur crime, pardonnez-leur. Brebis &#233;gar&#233;es dans un monde abominable, eux-m&#234;mes victimes de notre &#233;poque pervertie, ils ne savent pas ce qu'ils font. Je vous implore de sauver leur &#226;me d'enfant, de la purifier dans votre infinie bont&#233; et dans votre mis&#233;ricorde. Amen.

Ensuite, il nous dit encore:

Revenez me voir de temps en temps, m&#234;me si vous n'avez besoin de rien.



La fuite

Du jour au lendemain, des affiches apparaissent sur les murs de la Ville. Sur une affiche, on voit un vieillard couch&#233; par terre, le corps transperc&#233; par la ba&#239;onnette d'un soldat ennemi. Sur une autre affiche, un soldat ennemi frappe un enfant avec un autre enfant qu'il tient par les pieds. Sur une autre encore, un soldat ennemi tire une femme par le bras et, de l'autre main, d&#233;chire son corsage. La femme a la bouche ouverte et des larmes coulent de ses yeux.

Les gens qui regardent les affiches sont terrifi&#233;s. Grand-M&#232;re rigole, elle dit:

Ce sont des mensonges. Vous ne devez pas avoir peur.

Les gens disent que la Grande Ville est tomb&#233;e. Grand-M&#232;re dit:

S'ils ont travers&#233; le Grand Fleuve, plus rien ne les arr&#234;tera. Ils seront bient&#244;t ici.

Notre cousine dit:

Alors je pourrai rentrer.

Un jour, les gens disent que l'arm&#233;e s'est rendue, que cest l'armistice et que la guerre est finie. Le lendemain, les gens disent qu'il y a un nouveau gouvernement et que la guerre continue.

Beaucoup de soldats &#233;trangers arrivent en train ou en camion. Des soldats de notre pays aussi. Les bless&#233;s sont nombreux. Quand les gens interrogent les soldats de notre pays, ceux-ci r&#233;pondent qu'ils ne savent rien. Ils traversent la Ville. Ils vont dans l'autre pays par la route qui passe &#224; c&#244;t&#233; du camp.

Les gens disent:

Ils fuient. C'est la d&#233;b&#226;cle.

D'autres disent:

Ils se replient. Ils se regroupent derri&#232;re la fronti&#232;re. C'est ici qu'ils vont les arr&#234;ter. Jamais ils ne laisseront l'ennemi traverser la fronti&#232;re.

Grand-M&#232;re dit.

C'est &#224; voir.

Beaucoup de gens passent devant la maison de Grand-M&#232;re. Eux aussi vont dans l'autre pays. Ils disent quil faut quitter notre pays pour toujours, parce que l'ennemi arrive et qu'il se vengera. Il r&#233;duira notre peuple en esclavage..

Il y a des gens qui fuient &#224; pied, un sac sur le dos, d'autres poussent leurs bicyclettes charg&#233;es des objets les plus divers: un duvet, un violon, un porcelet dans une cage, des casseroles. D'autres sont juch&#233;s sur des charrettes tir&#233;es par des chevaux: ils emportent tout leur mobilier.

La plupart sont de notre ville, mais quelques-uns viennent de plus loin.

Un matin, l'ordonnance et l'officier &#233;tranger vien nent nous dire adieu.

L'ordonnance dit:

Tout est foutu. Mais c'est mieux &#234;tre vaincu que mort.

Il rigole. L'officier met un disque sur le gramophone; nous l&#233;coutons en sil&#232;nce, assis sur le grand lit. L'officier nous tient serr&#233;s contre lui, il pleure.

Je ne vous reverrai plus. Nous lui disons:

Vous aurez des enfants &#224; vous.

Je n'en veux pas.

Il dit encore, montrant les disques, le gramophone:

Gardez ceci en souvenir de moi. Mais pas le dictionnaire. Vous serez oblig&#233;s d'apprendre une autre langue.



Le charnier

Une nuit, nous entendons des explosions, des fusillades, le tir des mitrailleuses. Nous sortons de la maison pour voir ce qui se passe. Un grand feu s'&#233;l&#232;ve &#224; l'emplacement du camp. Nous croyons que l'ennemi est arriv&#233; mais, le lendemain, la Ville est silencieuse; on n'entend que le grondement lointain des canons.

Au bout de la route qui conduit &#224; la base, il n'y a plus de sentinelle. Une &#233;paisse fum&#233;e &#224; l'odeur &#233;c&#339;urante monte vers le ciel. Nous d&#233;cidons d'aller voir.

Nous entrons dans le camp. Il est vide. Il n'y a personne nulle part. Certains b&#226;timents continuent &#224; se consumer. La puanteur est insupportable. Nous nous bouchons le nez et nous avan&#231;ons tout de m&#234;me. Une barri&#232;re de fils de fer barbel&#233;s nous arr&#234;te. Nous montons sur un mirador. Nous voyons une grande place sur laquelle se dressent quatre grands b&#251;chers noirs. Nous rep&#233;rons une ouverture, une br&#232;che dans la barri&#232;re. Nous descendons du mirador, nous trouvons l'entr&#233;e. C'&#232;st une grande porte en fer, ouverte. Au-dessus, il est &#233;crit en langue &#233;trang&#232;re: Camp de transit. Nous entrons.

Les b&#251;chers noirs que nous avons vus d'en haut, ce sont des cadavres calcin&#233;s. Certains ont tr&#232;s bien br&#251;l&#233;, il ne reste que des os. D'autres sont &#224; peine noircis. Il y en a beaucoup. Des grands et des petits. Des adultes et des enfants. Nous pensons qu'on les a tu&#233;s d'abord, puis entass&#233;s et &#224;rros&#233;s d'essence pour y mettre le feu.

Nous vomissons. Nous sortons du camp en courant. Nous rentrons. Grand-M&#232;re nous appelle pour manger, mais nous vomissons encore.

Grand-M&#232;re dit:

Vous avez de nouveau mang&#233; quelque saloperie. Nous disons:

Oui, des pommes vertes.

Notre cousine dit:

Le camp a br&#251;l&#233;. Nous devrions aller voir. Il n'y a s&#251;rement plus personne.

Nous y sommes d&#233;j&#224; all&#233;s. Il n'y a rien d'int&#233;ressant.

Grand-M&#232;re ricane:

Les h&#233;ros n'ont rien oubli&#233;? Ils ont tout emport&#233; avec eux? Ils n'ont pas laiss&#233; quelque chose d'utile? Vous avez bien regard&#233;?

Oui, Grand-M&#232;re Nous avons bien regard&#233;. Il n'y a rien.

Notre cousine sort de la cuisine. Nous la suivons. Nous lui demandons

O&#249; vas-tu?

En ville.

D&#233;j&#224;? Normalement, tu n'y vas que le soir.

Elle sourit:

Oui, mais j'attends quelqu'un. &#201;coutez!

Notre cousine nous sourit encore, puis elle part en courant vers la ville.



Notre M&#232;re

Nous sommes dans le jardin. Une Jeep militaire s'arr&#234;te devant la maison. Notre M&#232;re en descend, suivie d'un officier &#233;tranger. Ils traversent le jardin presque en courant. Notre M&#232;re tient un b&#233;b&#233; dans les bras. Elle nous voit, elle crie:

Venez! Venez vite dans la Jeep. Nous partons. D&#233;p&#234;chez-vous. Laissez vos affaires et venez!

Nous demandons:

Il est &#224; qui, le b&#233;b&#233;?

Elle dit:

C'est votre petite s&#339;ur. Venez! Il n'y a pas de temps &#224; perdre.

Nous demandons:

O&#249; allons-nous?

Dans l'autre pays. Arr&#234;tez de poser des questions et venez.

Nous disons:

Nous ne voulons pas y aller. Nous voulons rester ici.

Notre M&#232;re dit:

Je suis oblig&#233;e d'y aller. Et vous viendrez avec moi.

Non. Nous resterons ici.

Grand-M&#232;re sort de la maison. Elle dit &#224; notre M&#232;re:

Qu'est-ce que tu fais l&#224;? Qu'est-ce que tu tiens dans tes bras?

Notre M&#232;re dit:

Je suis venue chercher mes fils. Je vous enverrai de l'argent, m&#232;re.

Grand-M&#232;re dit:

Je ne veux pas de ton argent. Et je ne te rendrai pas les gar&#231;ons.

Notre M&#232;re demande &#224; l'officier de nous emmener de force. Nous grimpons vite dans le galetas par la corde. L'officier essaie de nous saisir, mais nous lui donnons des coups de pied au visage. L'officier jure. Nous remontons la corde.

Grand-M&#232;re ricane.:

Tu vois, ils ne veulent pas aller avec toi.

Notre M&#232;re crie tr&#232;s fort:

Je vous ordonne de descendre imm&#233;diatement!

Grand-M&#232;re dit:

Ils n'ob&#233;issent jamais aux ordres.

Notre M&#232;re se met &#224; pleurer:

Venez, mes ch&#233;ris. Je ne peux pas partir sans vous.

Grand-M&#232;re dit:

Ton b&#226;tard &#233;tranger ne te suffit pas?

Nous disons:

Nous sommes bien ici, M&#232;re. Partez tranquillement. Nous sommes tr&#232;s bien chez Grand-M&#232;re.

On entend le tir des can&#244;ns et des mitrailleuses.

L'officier prend notre M&#232;re par les &#233;paules et la tire vers la voiture. Mais M&#232;re se d&#233;gage:

Ce sont mes fils, je les veux! Je les aime!

Grand-M&#232;re dit:

Moi, j'ai besoin d'eux. Je suis vieille. Toi, tu peux encore en faire d'autres. La preuve!

M&#232;re dit:

Je vous en supplie, ne les retenez pas.

Grand-M&#232;re dit:

Je ne les retiens pas. Allons, les gar&#231;ons, descendez tout de suite et partez avec votre maman.

Nous disons:

Nous ne voulons pas partir. Nous voulons rester avec vous, Grand-M&#232;re.

L'officier prend notre M&#232;re dans ses bras, mais elle le repousse. L'officier va s'asseoir dans la Jeep et met le moteur en marche. A ce moment pr&#233;cis, une explosion se produit dans le jardin. Tout de suite apr&#232;s, nous voyons notre M&#232;re &#224; terre. L'officier court vers elle. Grand-M&#232;re veut nous &#233;carter. Elle dit:

Ne regardez pas! Rentrez dans la maison!

L'officier jure, court &#224; sa Jeep et part en trombe.

Nous regardons notre M&#232;re. Ses boyaux lui sortent du ventre. Elle est rouge partout. Le b&#233;b&#233; aussi. La t&#234;te de notre M&#232;re pend dans le trou qu'a creus&#233; l'obus. Ses yeux sont ouverts et encore mouill&#233;s de larmes.

Grand-M&#232;re dit:

Allez chercher la b&#234;che!

Nous posons une couverture au fond du trou, nous couchons notre M&#232;re dessus. Le b&#233;b&#233; est toujours serr&#233; sur sa poitrine. Nous les recouvrons avec une autre couverture, puis nous comblons le trou.

Quand notre cousine rentre de la ville, elle demande:

Il s'est pass&#233; quelque chose?

Nous disons:

Oui, un obus a fait un trou dans le jardin.



Le d&#233;part de notre cousine

Toute la nuit, nous entendons des tirs, des explosions. A l'aube, c'est brusquement le silence. Nous nous endormons sur le grand lit de l'officier. Son lit est devenu notre lit, et sa chambre notre chambre.

Le matin, nous allons prendre notre petit d&#233;jeuner dans la cuisine. Grand-M&#232;re est devant le fourneau. Notre cousine plie ses couvertures.

Elle dit:

Je n'ai vraiment pas assez dormi.

Nous disons:

Tu dorrniras dans le jardin. Il n'y a plus de bruit et il fait chaud.

Elle demande:

Vous n'avez pas eu peur, cette nuit?

Nous haussons les &#233;paules sans r&#233;pondre.

On frappe &#224; la porte. Un homme en civil entre, suivi de deux soldats. Les soldats ont des mitraillettes et ils portent un uniforme que nous n'avons encore jamais vu.

Grand-M&#232;re dit quelque chose dans la langue qu'elle parle quand elle boit de l'eau-de-vie. Les soldats r&#233;pondent. Grand-M&#232;re leur saute au cou, elle les embrasse lun apr&#232;s l'autre puis continue &#224; leur parler.

Le civil dit:

Vous parlez leur langue, madame?

Grand-M&#232;re r&#233;pond:

C'est ma langue maternelle, monsieur.

Notre cousine demande:

Ils sont l&#224;? Quand sont-ils arriv&#233;s? On voulait les attendre sur la Grande Place avec des bouquets de fleurs.

Le civil demande:

Qui &#231;a, on?

Mes amis et moi.

Le civil sourit:

Eh bien, c'est trop tard. Ils sont arriv&#233;s cette nuit. Et moi, tout de suite apr&#232;s. Je cherche une jeune fille. Il prononce un nom; notre cousine dit:

Oui, c'est moi. O&#249; sont mes parents?

Le civil dit:

Je ne sais pas. Je suis seulement charg&#233; de retrouver les enfants qui sont sur ma liste. Nous irons d'abord dans un centre d'accueil de la Grande Ville. Ensuite nous ferons des recherches pour retrouver vos parents. Notre cousine dit:

J'ai un ami ici. Est-ce qu'il est sur votre liste, lui aussi?

Elle dit le nom de son amoureux. Le civil consulte sa liste:

Oui. Il est d&#233;j&#224; au quartier g&#233;n&#233;ral de l'arm&#233;e. Vous ferez le voyage ensemble. Pr&#233;parez vos affaires.

Notre cousine, tr&#232;s joyeuse, emballe ses robes et rassemble ses affaires de toilette dans sa serviette de bain.

Le civil se tourne vers nous:

Et vous? Comment vous appelez-vous?

Grand-M&#232;re dit:

Ce sont mes petits-fils. Ils resteront chez moi.

Nous disons:

Oui, nous resterons chez Grand-M&#232;re.

Le civil dit:

J'aimerais tout de m&#234;me avoir votre nom.

Nous le lui disons. Il regarde ses papiers:

Vous n'&#234;tes pas sur ma liste. Vous pouvez les garder, madame.

Grand-M&#232;re dit:

Et comment! je peux les garder!

Notre cousine dit:

Je suis pr&#234;te. Allons-y.

Le civil dit:

Vous &#234;tes bien press&#233;e. Vous pourriez au moins remercier madame et dire au revoir &#224; ces petits gar&#231;ons. Notre cousine dit:

Petits gar&#231;ons? De petits salopards, oui.

Elle nous serre contre elle, tr&#232;s fort:

Je ne vous embrasse pas, je sais que vous n'aimez pas &#231;a. Ne faites pas trop les cons, soyez prudents.

Elle nous serre encore plus fort, elle pleure. Le civil la prend par le bras et dit &#224; Grand-M&#232;re:

Je vous remercie, madame, pour tout ce que vous avez fait pour cette enfant.

Nous sortons tous. Devant la porte du jardin, il y a une Jeep. Les deux soldats s'installent &#224; l'avant, le civil et notre c&#244;usine &#224; l'arri&#232;re. Grand-M&#232;re crie encore quelque chose. Les soldats rigolent. La Jeep d&#233;marre. Notre cousine ne se retourne pas.



L'arriv&#233;e des nouveaux &#233;trangers

Apr&#232;s le d&#233;part de notre cousine, nous allons en ville pour voir ce qui se passe.

A chaque coin de rue, il y a un tank. Sur la Grande Place, des camions, des Jeeps, des motos, des side-cars et, partout, beaucoup de militaires. Sur la place du March&#233; qui n'est pas goudronn&#233;e, ils montent des tentes et installent des cuisines en plein air.

Quand nous passons &#224; c&#244;t&#233; d'eux, ils nous sourient, ils nous parlent, mais nous ne comprenons pas ce qu'ils disent.

A part les militaires, il n'y a personne dans les rues. Les portes des maisons sont ferm&#233;es, les volets tir&#233;s, les stores des magasins baiss&#233;s.

Nous rentrons, nous disons &#224; Grand-M&#232;re:

Tout est calme en ville.

Elle ricane:

Ils se reposent pour l'instant, mais cet apr&#232;s-midi, vous verrez!

Que va-t-il se passer, Grand-M&#232;re?

Ils vont perquisitionner. Ils vont entrer partout et fouiller. Et ils prendront tout ce qui leur plaira. J'ai d&#233;j&#224; v&#233;cu une guerre, je sais comment &#231;a se passe. Nous, on n'a rien &#224; craindre: il n'y a rien &#224; prendre ici et je sais leur parler.

Mais que cherchent-ils, Grand-M&#232;re?

Des espions, des armes, des munitions, des montres, de l'or, des femmes.

L'apr&#232;s-midi, en effet, les militaires commencent &#224; fouiller syst&#233;matiquement les maisons. Si on ne leur ouvre pas, ils tirent en l'air, puis ils enfoncent la porte.

Beaucoup de maisons sont vides. Les habitants sont partis d&#233;finitivement ou bien ils se cachent dans la for&#234;t. Ces maisons inhabit&#233;es sont fouill&#233;es comme les autres, ainsi que tous les magasins et les boutiques.

Apr&#232;s le passage des militaires, ce sont les voleurs qui envahissent les magasins et les maisons abandonn&#233;es. Les voleurs sont surtout des enfants et des vieillards, quelques femmes aussi, qui n'ont peur de rien ou qui sont pauvres.

Nous rencontrons Bec-de-Li&#232;vre. Elle a les bras charg&#233;s de v&#234;tements et de chaussures. Elle nous dit:

D&#233;p&#234;chez-vous pendant qu'il y a encore quelque chose &#224; prendre. Moi, c'est la troisi&#232;me fois que je fais mes courses.

Nous entrons dans la Librairie dont la porte est enfonc&#233;e. L&#224;, il n'y a que quelques enfants plus petits que nous. Ils prennent des crayons et des craies de couleur, des gommes, des taille-crayons, des cartables.

Nous choisissons tranquillement ce dont nous avons besoin: une encyclop&#233;die compl&#232;te en plusieurs volumes, des crayons et du papier.

Dans la rue, un vieil homme et une vieille femme se battent pour un jambon fum&#233;. Ils sont entour&#233;s de gens qui rigolent et qui les encouragent. La femme griffe le visage du vieux et, finalement, c'est elle qui emporte le jambon.

Les voleurs se so&#251;lent avec de l'alcool vol&#233;, se bagarrent, brisent les fen&#234;tres des maisons et les vitrines des magasins qu'ils ont pill&#233;s, cassent la vaisselle, jettent &#224; terre les objets dont ils n'ont pas besoin ou qu'ils ne peuvent pas emporter.

Les militaires boivent eux aussi et retournent dans les maisons mais, cette fois, pour y trouver des femmes.

On entend partout des coups de feu et des cris de femmes qu'on viole.

Sur la Grande Place, un soldat joue de l'accord&#233;on.

D'autres soldats dansent et chantent.



L'incendie

Depuis plusieurs jours, nous ne voyons plus la voisine dans son jardin. Nous ne rencontrons plus Bec-de-Li&#232;vre. Nous allons voir.

La porte de la masure est ouverte. Nous entrons. Les fen&#234;tres sont petites. Il fait sombre dans la pi&#232;ce, pourtant le soleil brille dehors.

Quand nos yeux s'habituent &#224; la p&#233;nombre, nous distinguons la voisine, couch&#233;e sur la table de cuisine. Ses jambes pendent, ses bras sont pos&#233;s sur son visage. Elle ne bouge pas.

Bec-de-Li&#232;vre est couch&#233;e sur le lit. Elle est nue. Entre ses jambes &#233;cart&#233;es il y a une flaque s&#233;ch&#233;e de sang et de sperme. Les cils coll&#233;s pour toujours, les l&#232;vres retrouss&#233;es sur des dents noires dans un sourire &#233;ternel, Bec-de-Li&#232;vre est morte.

La voisine dit:

Allez-vous-en.

Nous nous approchons d'elle, nous demandons:

Vous n'&#234;tes pas sourde?

Non. Je ne suis pas aveugle non plus. Allez-vous-en.

Nous disons:

Nous voulons vous aider.

Elle dit:

Je n'ai pas besoin d'aide. Je n'ai besoin de rien. Allez-vous-en.

Nous demandons:

Qu'est-ce qui s'est pass&#233; ici?

Vous le voyez bien. Elle est morte, n'est-ce pas?

Oui. C'&#233;tait les nouveaux &#233;trangers?

Oui. C'est elle qui les a appel&#233;s. Elle est sortie sur la route, elle leur a fait signe de venir. Ils &#233;taient douze ou quinze. Et pendant qu'ils lui passaient dessus, elle n'arr&#234;tait pas de crier: Comme je suis contente, comme je suis contente! Venez tous, venez, encore un, encore un autre! Elle est morte heureuse, bais&#233;e &#224; mort. Mais moi, je ne suis pas morte! Je suis rest&#233;e couch&#233;e l&#224;, sans manger, sans boire, je ne sais depuis combien de temps. Et la mort ne vient pas. Quand on l'appelle, elle ne vient jamais. Elle s'amuse &#224; nous tor turer. Je l'appelle depuis des ann&#233;es et elle m'ignore.

Nous demandons:

Vous d&#233;sirez vraiment mourir?

Qu'est-ce que je pourrais d&#233;sirer d'autre? Si vous voulez faire quelque chose pour moi, mettez donc le feu &#224; la maison. Je ne veux pas qu'on nous trouve comme &#231;a.

Nous disons:

Mais vous allez atrocement souffrir.

Ne vous occupez pas de &#231;a. Mettez le feu, c'est tout, si vous en &#234;tes capables

Oui, madame, nous en sommes capables. Vous pouvez compter sur nous..

Nous lui tranchons la gorge d'un coup de rasoir, puis nous allons pomper l'essence d'un v&#233;hicule de l'arm&#233;e. Nous arrosons d'essence les deux corps et les murs de la masure. Nous y mettons le feu et nous rentrons.

Le matin, Grand-M&#232;re nous dit:

La maison de la voisine a br&#251;l&#233;. Elles y sont rest&#233;es, sa fille et elle. La fille a d&#251; oublier quelque chose sur le feu, folle qu'elle est.

Nous y retournons pour prendre les poules et les lapins, mais d'autres voisins les ont d&#233;j&#224; pris pendant la nuit.


La fin de la guerre


Pendant des semaines, nous voyons d&#233;filer devant la maison de Grand-M&#232;re l'arm&#233;e victorieuse des nouveaux &#233;trangers qu'on appelle maintenant l'arm&#233;e des Lib&#233;rateurs.

Les tanks, les canons, les chars, les camions traversent la fronti&#232;re jour et nuit. Le front s'&#233;loigne de plus en plus &#224; l'int&#233;rieur du pays voisin.

En sens inverse, arrive un autre d&#233;fil&#233;: les prisonniers de guerre, les vaincus. Parmi eux, beaucoup d'hommes de notre pays. Ils portent encore leur uniforme, mais ils n'ont plus d'armes, ni de galons. Ils marchent &#224; pied, t&#234;te baiss&#233;e, jusqu'&#224; la gare o&#249; on les embarque dans des wagons. Pour o&#249; et pour combien de temps, personne ne le sait.

Grand-M&#232;re dit qu'on les emm&#232;ne tr&#232;s loin, dans un pays froid et inhabit&#233; o&#249; on les obligera &#224; travailler si dur qu'aucun d'entre eux ne reviendra. Ils mourront tous de froid, de fatigue, de faim et de toutes sortes de maladies.

Un mois apr&#232;s que notre pays a &#233;t&#233; lib&#233;r&#233;, c'est partout la fin de la guerre, et les Lib&#233;rateurs s'installent chez nous, pour toujours, dit-on. Alors nous demandons &#224; Grand-M&#232;re de nous apprendre leur langue. Elle dit:

Comment voulez-vous que je vous l'apprenne? Je ne suis pas un professeur.

Nous disons:

C'est simple, Grand-M&#232;re. Vous n'avez qu'&#224; nous parler dans cette langue toute la journ&#233;e et nous finirons par la comprendre.

Bient&#244;t nous en savons assez pour servir d'interpr&#232;tes entre les habitants et les Lib&#233;rateurs. Nous en profitons pour faire du commerce avec des produits que l'arm&#233;e poss&#232;de en abondance: cigarettes, tabac, chocolat, que nous &#233;changeons contre ce que poss&#232;dent les civils: du vin, de l'eau-de-vie, des fruits.

L'argent n'a plus de valeur; tout le monde fait du troc.

Les filles couchent avec les soldats en &#233;change de bas de soie, de bijoux, de parfums, de montres et d'autres objets que les militaires ont pris dans les villes qu'ils ont travers&#233;es.

Grand-M&#232;re ne va plus au march&#233; avec sa brouette. Ce sont les dames bien habill&#233;es qui viennent chez Grand-M&#232;re pour la supplier d'&#233;changer un poulet ou un saucisson contre une bague ou des boucles d'oreilles.

On distribue des tickets de rationnement. Les gens font la queue devant la boucherie et la boulangerie d&#232;s quatre heures du matin. Les autres magasins restent ferm&#233;s, faute de marchandises.

Tout le monde manque de tout.

Grand-M&#232;re et nous, nous ne manquons de rien. Plus tard, nous avons de nouveau une arm&#233;e et un gouvernement &#224; nous, mais ce sont nos Lib&#233;rateurs qui dirigent notre arm&#233;e et notre gouvernement. Leur drapeau flotte sur tous les &#233;difices publics. La photo de leur chef est expos&#233;e partout. Ils nous apprennent leurs chansons, leurs danses, ils nous montrent leurs films dans nos cin&#233;mas. Dans les &#233;coles, la langue de nos Lib&#233;rateurs est obligatoire, les autres langues &#233;trang&#232;res sont interdites.

Contre nos Lib&#233;rateurs ou contre notre nouveau gouvernement, aucune critique, aucune plaisanterie n'est permise. Sur une simple d&#233;nonciation, on jette en prison n'importe qui, sans proc&#232;s, sans jugement. Des hommes et des femmes disparaissent sans que l'on sache pourquoi, et leurs familles n'auront plus jamais de leurs nouvelles.

La fronti&#232;re est reconstruite. Elle est maintenant infranchissable.

Notre pays est entour&#233; de fils de fer barbel&#233;s; nous sommes totalement coup&#233;s du reste du monde.



L'&#233;cole recommence

En automne, tous les enfants retournent &#224; l'&#233;cole, sauf nous.

Nous disons &#224; Grand-M&#232;re:

Grand-M&#232;re, nous ne voulons plus jamais aller &#224; l'&#233;cole.

Elle dit:

J'esp&#232;re bien. J'ai besoin de vous ici. Et qu'est-ce que vous pourriez encore apprendre &#224; l'&#233;cole?

Rien, Grand-M&#232;re, absolument rien.

Bient&#244;t nous recevons une lettre. Grand-M&#232;re demande:

Qu'est-ce qui est &#233;crit?

Il est &#233;crit que vous &#234;tes responsable de nous et que nous devons nous pr&#233;senter &#224; l'&#233;cole.

Grand-M&#232;re dit:

Br&#251;lez la lettre. Je ne sais pas lire et vous non plus. Personne n'a lu cette lettre.

Nous br&#251;lons la lettre. Bient&#244;t nous en recevons une deuxi&#232;me. Il y est &#233;crit que si nous n'allons pas &#224; l'&#233;cole, Grand-M&#232;re sera punie par la loi. Nous br&#251;lons aussi cette lettre. Nous disons &#224; Grand-M&#232;re:

Grand-M&#232;re, n'oubliez pas que l'un de nous est aveugle et l'autre sourd.

Quelques jours plus tard, un homme se pr&#233;sente chez nous. Il dit:

Je suis l'inspecteur des &#233;coles primaires. Vous avez chez vous deux enfants en &#226;ge de scolarit&#233; obligatoire.

Vous avez d&#233;j&#224; re&#231;u deux avertissements &#224; ce sujet.

Grand-M&#232;re dit:

Vous voulez parler des lettres? Je ne sais pas lire. Les enfants non plus.

L'un de nous demande:

Qui c'est? Qu'est-ce qu'il dit?

Il demande si on sait lire. Comment il est?

Il est grand, il a l'air m&#233;chant.

Nous crions ensemble:

Allez-vous-en! Ne nous faites pas de mal! Ne nous tuez pas! Au secours!

Nous nous cachons sous la table. L'inspecteur demande &#224; Grand-M&#232;re:

Qu'est-ce qu'ils ont? Qu'est-ce qui leur arrive?

Grand-M&#232;re lui dit:

Oh! les pauvres, ils ont peur de tout le monde! Ils ont v&#233;cu des choses atroces dans la Grande Ville. De plus, l'un est sourd et l'autre aveugle. Le sourd doit expliquer &#224; l'aveugle ce qu'il voit et l'aveugle doit expliquer au sourd &#232;&#235; qu'il entend. Sinon, ils ne comprennent rien.

Sous la table, nous hurlons:

Au secours, au secours! &#199;a explose! &#199;a fait trop debruit! C'est plein d'&#233;clairs!

Grand-M&#232;re explique:

Quand quelqu'un leur fait peur, ils entendent et ils voient des choses qui n'existent pas.

L'mspecte&#249;r dit:

Ils ont des hallucinations. Il faudrait les faire soigner dans un h&#244;pital.

Nous hurlons encore plus fort. Grand-M&#232;re dit:

Surtout pas! C'est dans un h&#244;pital que le malheur est arriv&#233;. Ils ont rendu visite &#224; leur m&#232;re qui y travaillait. Quand des bombes sont tomb&#233;es sur l'h&#244;pital, ils y &#233;taient, ils ont vu les bless&#233;s et les morts; eux-m&#234;mes sont rest&#233;s dans le coma pendant plusieurs jours.

L'inspecteur dit:

Pauvres gosses. O&#249; sont leurs parents?

Morts ou disparus. Comment savoir?

Ils doivent &#234;tre une charge tr&#232;s lourde pour vous.

Que faire? Ils n'ont personne d'autre que moi. En s'en allant, l'inspecteur donne la main &#224; Grand-M&#232;re:

Vous &#234;tes une bien brave femme.

Nous recevons une troisi&#232;me lettre o&#249; il est &#233;crit que nous sommes dispens&#233;s de fr&#233;quenter l'&#233;cole &#224; cause de notre infirmit&#233; et &#224; cause de notre traumatisme psychique.


Grand-M&#232;re vend sa vigne


Un officier vient chez Grand-M&#232;re pour lui demander de vendre sa vigne. L'arm&#233;e veut construire sur son terrain un b&#226;timent pour les gardes-fronti&#232;re.

Grand-M&#232;re demande:

Et avec quoi voulez-vous me payer? L'argent ne vaut rien.

L'officier dit:

En &#233;change de votre terrain, nous installons l'eau courante et l'&#233;lectricit&#233; dans votre maison.

Grand-M&#232;re dit:

Je n'ai besoin ni de votre &#233;lectricit&#233; ni de votre eau courante. J'ai toujours v&#233;cu sans.

L'officier dit:

Nous pouvons aussi prendre votre vigne sans rien vous offrir en &#233;change. Et c'est ce que nous allons faire si vous n'acceptez pas notre proposition. L'arm&#233;e a besoin de votre terrain. Votre devoir de patriote est de le lui donner.

Grand-M&#232;re ouvre la bouche. mais nous intervenons:

Grand-M&#232;re, vous &#234;tes &#226;g&#233;e et fatigu&#233;e. La vigne vous donne beaucoup de travail et ne rapporte presque rien. Par contre, la valeur de votre maison augmentera beaucoup avec l'eau et l'&#233;lectricit&#233;.

L'officier dit:

Vos petits-fils sont plus intelligents que vous, Grand-M&#232;re.

Grand-M&#232;re dit:

&#199;a vous pouvez le dire! Discutez donc avec eux. Qu'ils d&#233;cident.

L'officier dit:

Mais j'ai besoin de votre signature.

Je signerai tout ce que vous voulez. De toute fa&#231;on, je ne sais pas &#233;crire.

Grand-M&#232;re se met &#224; pleurer, elle se l&#232;ve, elle nous dit:

Jevous fais confiance.

Elle s'en va dans sa vigne.

L'officier dit:

Comme elle aime sa vigne, la pauvre petite vieille. Alors, affaire conclue?

Nous disons:

Comme vous avez pu le constater vous-m&#234;me, ce terrain a une grande valeur sentimentale pour elle et l'arm&#233;e ne voudra certainement pas d&#233;pouiller de son bien durement acquis une pauvre petite vieille qui, en outre, est originaire du pays de nos h&#233;ro&#239;ques Lib&#233;rateurs.

L'officier dit:

Ah, oui? Elle est d'origine

Oui. Elle parle parfaitement leur langue. Et nous aussi. Et si vous avez l'intention de commettre un abus

L'officier dit tr&#232;s vite:

Mais non, mais non! Qu'est-ce que vous voulez?

En plus de l'eau et de l'&#233;lectricit&#233;, nous voulons une salle de bains.

Rien que &#231;a! Et o&#249; la voulez-vous, votre salle de bains?

Nous le conduisons dans notre chambre, nous lui montrons o&#249; nous voulons notre salle de bains.

Ici, donnant sur notre chambre. Sept &#224; huit m&#232;tres carr&#233;s. Baignoire encastr&#233;e, lavabo, douche, chauffe-eau, WC.

Il nous regarde longuement, il dit:

C'est faisable.

Nous disons:

Nous voudrions aussi un poste de radio. Nous n'en avons pas et il n'est pas possible d'en acheter.

Il demande:

Et c'est tout?

Oui, c'est tout.

Il &#233;clate de rire:

Vous aurez votre salle de bains et votre radio. Mais j'aurais mieux fait de discuter avec votre grand-m&#232;re.



La maladie de Grand-M&#232;re

Un matin, Grand-M&#232;re ne sort pas de sa chambre. Nous frappons &#224; sa porte, nous l'appelons, elle ne r&#233;pond pas.

Nous allons derri&#232;re la maison, nous brisons un carreau de la fen&#234;tre de sa chambre pour pouvoir y entrer.

Grand-M&#232;re est couch&#233;e sur le lit, elle ne bouge pas. Pourtant elle respire et son c&#339;ur bat. L'un de nous reste pr&#232;s d'elle, l'autre va chercher un m&#233;decin.

Le m&#233;decin examine Grand-M&#232;re. Il dit:

Votre Grand-M&#232;re a eu une attaque d'apoplexie, une h&#233;morragie c&#233;r&#233;brale.

Elle va mourir?

On ne peut pas le savoir. Elle est vieille, mais son c&#339;ur est solide. Donnez-lui ces m&#233;dicaments trois fois par jour. Et puis il faudrait quelqu'un pour s'occuper d'elle.

Nous disons:

Nous nous occuperons d'elle. Qu'est-ce qu'il faut faire?

Lui donner &#224; manger, la laver. Elle va probablement rester paralys&#233;e d&#233;finitivement.

Le m&#233;decin s'en va. Nous pr&#233;parons une pur&#233;e de Iegumes et nous donnons &#224; manger &#224; Grand-M&#232;re avec une petite cuiller. Vers le soir, &#231;a sent tr&#232;s mauvais dans sa chambre. Nous soulevons ses couvertures: sa paillasse est pleine d'excr&#233;ments.

Nous allons chercher de la paille chez un paysan, nous achetons une culotte en caoutchouc pour b&#233;be et des langes.

Nous d&#233;shabillons Grand-M&#232;re, nous la lavons dans notre baignoire, nous lui faisons un lit propre. Elle est tellement maigre que la culotte de b&#233;b&#233; lui va tr&#232;s bien. Nous changeons ses langes plusieurs fois par jour.

Unesemaine plus tard, Grand-M&#232;re commence &#224; bouger ses mains. Unmatin, elle nous re&#231;oit avec des injures:

Fils de chienne! Faites cuire une poule! Comment voulez-vous que je reprenne des forcesavec vos verdures et vos pur&#233;es? Jeveux aussi du lait de ch&#232;vre! J'esp&#232;re que vous n'avez rien n&#233;glig&#233; pendant que j'&#233;tais malade!

Non, Grand-M&#232;re, nous n'avons rien n&#233;glig&#233;.

Aidez-moi &#224; me lever, vauriens!

Grand-M&#232;re, vous devez rester couch&#233;e, le m&#233;decin l'a dit.

Le m&#233;decin, le m&#233;decin! Quel imb&#233;cile! Paralys&#233;e d&#233;finitivement! Jevais lui montrer, moi, comment je reste paralys&#233;e!

Nous l'aidons &#224; se lever, nous l'accompagnons &#224; la cuisine, nous l'asseyons sur le banc. Quand la poule est cuite, elle mange toute seule. Apr&#232;s le repas, elle dit:

Qu'est-ce que vous attendez? Fabriquez-moi une canne bien solide, d&#233;p&#234;chez-vous, fain&#233;ants. Je veux aller voir si tout va bien.

Nous courons dans la for&#234;t, nous trouvons une branche qui convient et, sous ses yeux, nous taillons une canne aux mesures de Grand-M&#232;re. Celle-ci s'en saisit et nous menace:

Gare &#224; vous, si tout n'est pas en ordre!

Elle va au jardin. Nous la suivons de loin. Elle entre dans les toilettes, nous l'entendons marmonner:

Uneculotte! Quelle id&#233;e! Ils sont compl&#232;tement fous!

Quand elle rentre &#224; la maison, nous allons voir aux toilettes. Elle a jet&#233; la culotte et les langes dans le trou.



Le tr&#233;sor de Grand-M&#232;re

Un soir, Grand-M&#232;re dit.

Fermez bien toutes les portes et toutes les fen&#234;tres. Je veux vous parler, et je ne veux pas que quelqu'un nous entende.

Personne ne passe jamais par ici, Grand-M&#232;re.

Les gardes-fronti&#232;re se prom&#232;nent un peu partout, vous le savez bien. Et ils ne se g&#234;nent pas pour &#233;couter aux portes. Apportez-moi aussi une feuille de papier et un crayon.

Nous demandons:

Vous voulez &#233;crire, Grand-M&#232;re?

Elle crie:

Ob&#233;issez! Ne posez pas de questions!

Nous fermons les fen&#234;tres et les portes, nous apportons le papier et le crayon. Grand-M&#232;re, assise &#224; l'autre bout de la table, dessine quelque chose sur la feuille. Elle dit en chuchotant:

Voil&#224; o&#249; se trouve mon tr&#233;sor.

Elle nous tend la feuille. Elle y a dessin&#233; un rectangle, une croix et, sous la croix, un cercle. Grand-M&#232;re demande:

Vous avez compris?

Oui, Grand-M&#232;re, nous avons compris. Mais nous le savions d&#233;j&#224;.

Quoi, qu'est-ce que vous saviez d&#233;j&#224;?

Nous r&#233;pondons en chuchotant:

Que votre tr&#233;sor se trouve sous la croix de la tombe de Grand-P&#232;re.

Grand-M&#232;re se tait un moment, puis elle dit:

J'aurais d&#251; m'en douter. Vous le savez depuis longtemps?

Depuis tr&#232;s longtemps, Grand-M&#232;re. Depuis que nous vous avons vue soigner la tombe de Grand-P&#232;re.

Grand-M&#232;re respire tr&#232;s fort:

&#199;a ne sert &#224; rien de s'&#233;nerver. De toutefa&#231;on, tout est pour vous. A pr&#233;sent, vous &#234;tes assez intelligents pour savoir qu'en faire.

Nous disons:

Pour le moment, on ne peut pas en faire grand chose.

Grand-M&#232;re dit:

Non. Vous avez raison. Il faut attendre. Vous saurez attendre?

Oui, Grand-M&#232;re.

Nous nous taisons un moment tous les trois, puis Grand-M&#232;re dit:

Ce n'est pas tout. Quand j'aurai une nouvelle attaque, sachez que je ne veux pas de votre bain, de votre culotte ni de vos langes.

Elle se l&#232;ve, elle fouille sur l'&#233;tag&#232;re parmi ses bocaux. Elle revient avec une petite bouteille bleue:

Au lieu de vos saloperies de m&#233;dicaments, vous verserez le contenu de cette bouteille dans ma premi&#232;re tasse de lait.

Nousne r&#233;pondons pas. Elle crie:

Vous avez compris, fils de chienne?

Nous ne r&#233;pondons pas. Elle dit:

Vous avez peut-&#234;tre peur de l'autopsie, petits chiards? Il n'y aura pas d'autopsie. On ne va pas chercher midi &#224; quatorze heures quand une vieille femme meurt &#224; la suite d'une deuxi&#232;me attaque.

Nous disons:

Nous n'avons pas peur de l'autopsie, Grand-M&#232;re.

Nous pensons seulement que vous pouvez vous remettre une seconde fois.

Non. Je ne m'en remettrai pas. Je le sais. Alors, il f&#226;udra en finir au plus vite.

Nous ne disons rien, Grand-M&#232;re se met &#224; pleurer:

Vous ne savez pas ce que c'est que d'&#234;tre paralys&#233;. Tout voir, tout entendre, et ne pas pouvoir bouger. Si vous n'&#234;tes m&#234;me pas capables de me rendre ce petit service, vous &#234;tes des ingrats, des serpents que j'ai chauff&#233;s sur mon sein.

Nous disons:

Cessez de pleurer, Grand-M&#232;re. Nous le ferons; si vous le voulez vraiment, nous le ferons.



Notre P&#232;re

Quand notre P&#232;re arrive, nous sommes tous trois en train de travailler dans la cuisine parce qu'il pleut dehors.

P&#232;re s'arr&#234;te devant la porte, les bras crois&#233;s, les jambes &#233;cart&#233;es. II demande:

O&#249; est ma femme?

Grand-M&#232;re ricane:

Tiens! Elle avait vraiment un mari.

P&#232;re dit:

Oui, je suis le mari de votre fille. Et voici mes fils. Il nous regarde, il ajoute:

Vous avez beaucoup grandi. Mais vous n'avez pas chang&#233;.

Grand-M&#232;re dit:

Ma fille, votre femme, m'avait confi&#233; les enfants.

P&#232;re dit:

Elle aurait mieux fait de les confier &#224; quelqu'un d'autre. O&#249; est-elle? On m'a dit qu'elle est partie &#224; l'&#233;tranger. Est-ce vrai?

Grand-M&#232;re dit:

C'est vieux, tout &#231;a. O&#249; &#233;tiez-vous jusqu'&#224; maintenant?

P&#232;re dit:

J'ai &#233;t&#233; prisonnier de guerre. Et maintenant je veux retrouver ma femme. N'essayez pas de me cacher quoi que ce soit, esp&#232;ce de vieille sorci&#232;re.

Grand-M&#232;re dit:

J'aime beaucoup votre fa&#231;on de me remercier de ce que j'ai fait pour vos enfants.

P&#232;re crie:

Je m'en fous! O&#249; est ma femme?

Grand-M&#232;re dit:

Vous vous en foutez? De vos enfants et de moi? Eh bien, je vais vous montrer o&#249; elle est, votre femme!

Grand-M&#232;re sort dans le jardin, nous la suivons. Avec sa canne, elle montre le carr&#233; de fleurs que nous avons plant&#233;es sur la tombe de notre M&#232;re:

Voil&#224;! Elle est l&#224;, votre femme. Sous la terre.

P&#232;re demande:

Morte? De quoi? Quand?

Grand-M&#232;re dit:

Morte. D'un obus. Quelques jours avant la fin de la guerre.

P&#232;re dit:

Il est interdit d'enterrer des gens n'importe o&#249;.

Grand-M&#232;re dit:

On l'a enterr&#233;e l&#224; o&#249; elle est morte. Et ce n'est pas n'importe o&#249;. C'est mon jardin. C'&#233;tait aussi son jardin, quand elle &#233;tait petite.

P&#232;re regarde les fleurs mouill&#233;es, il dit:

Je veux la voir.

Grand-M&#232;re dit:

Vous ne devriez pas. Il ne faut pas d&#233;ranger les morts.

P&#232;re dit:

De toute fa&#231;on, on doit l'enterrer dans un cimeti&#232;re. C'est la loi. Apportez-moi une pelle.

Grand-M&#232;re hausse les &#233;paules.

Apportez-lui une pelle.

Sous la pluie, nous regardons P&#232;re d&#233;truire notre petit jardin de fleurs, nous le regardons creuser. Il arrive aux couvertures, il les &#233;carte. Un grand squelette est couch&#233; l&#224;, avec un tout petit squelette coll&#233; &#224; sa poitrine.

P&#232;re demande:

C'est quoi &#231;a, cette chose sur elle?

Nous disons:

C'est un b&#233;b&#233;. Notre petite s&#339;ur.

Grand-M&#232;re dit:

Je vous avais bien dit de laisser les morts tranquilles. Venez vous laver &#224; la cuisine.

P&#232;re ne r&#233;pond pas. Il regarde les squelettes. Son visage est mouill&#233; de transpiration, de larmes et de pluie. Il sort p&#233;niblement du trou et s'en va sans se retourner, les mains et les habits pleins de boue.

Nous demandons &#224; Grand-M&#232;re:

Qu'est-ce qu'on fait?

Elle dit:

Il faut refermer le trou. Qu'est-ce qu'on pourrait faire d'autre?

Nous disons.

Allez au chaud, Grand-M&#232;re. Nous nous occupons de tout &#231;a.

Elle rentre.

A l'aide d'une couverture, nous transportons les squelettes dans le galetas, nous &#233;talons les os sur de la paille pour les faire s&#233;cher. Ensuite nous descendons et nous comblons le trou o&#249; il n'y a plus personne.

Plus tard, pendant des mois, nous polissons, nous vernissons le cr&#226;ne et les os de notre M&#232;re et du b&#233;b&#233;, puis nous reconstituons soigneusement les squelettes en attachant chaque os &#224; de minces fils de fer. Quand notre travail est termin&#233;, nous suspendons le squelette de notre M&#232;re &#224; une poutre du galetas et accrochons celui du b&#233;b&#233; &#224; son cou.



Notre P&#232;re revient

Nous ne reverrons notre P&#232;re que plusieurs ann&#233;es plus tard.

Entre-temps, Grand-M&#232;re a eu une nouvelle attaque et nous l'avons aid&#233;e &#224; mourir comme elle nous l'avait demand&#233;. Elle est enterr&#233;e maintenant dans la m&#234;me tombe que Grand-P&#232;re. Avant qu'on ouvre la tombe, nous avons r&#233;cup&#233;r&#233; le tr&#233;sor et nous l'avons cach&#233; sous le banc devant notre fen&#234;tre o&#249; se trouvent encore le fusil, les cartouches, les grenades.

P&#232;re arrive un soir, il demande:

O&#249; est votre Grand-M&#232;re?

Elle est morte.

Vous vivez seuls? Comment vous d&#233;brouillez-vous?

Tr&#232;s bien, P&#232;re.

Il dit:

Jesuis venu ici en me cachant. Il faut que vous m'aidiez.

Nous disons:

Vous n'avez pas donn&#233; de vos nouvelles depuis des ann&#233;es.

Il nous montre ses mains. Il n'a plus d'ongles. Ils ont &#233;t&#233; arrach&#233;s &#224; la racine:

Jesors de prison. On m'a tortur&#233;.

Pourquoi?

Je ne sais pas. Pour rien. Je suis un individu politiquement suspect. Je ne peux pas exercer ma profession. Je suis constamment surveill&#233;. On fouille mon appartement r&#233;guli&#232;rement. Il m'est impossible de vivre plus longtemps dans ce pays.

Nous disons:

Vous voulez traverser la fronti&#232;re.

Il dit:

Oui. Vous qui vivez ici, vous devez conna&#238;tre, savoir

Oui, nous connaissons, nous savons. La fronti&#232;re est infranchissable.

P&#232;re baisse la t&#234;te, contemple ses mains un moment, puis dit:

Il doit bien y avoir une faille. Il doit bien y avoir un moyen de passer.

Au risque de votre vie, oui.

Je pr&#233;f&#232;re mourir plut&#244;t que de rester ici.

Il faut que vous vous d&#233;cidiez en connaissance de cause, P&#232;re.

Il dit:

Je vous &#233;coute.

Nous expliquons:

La premi&#232;re difficult&#233;, c'est d'arriver jusqu'aux premiers fils barbel&#233;s sans rencontrer une patrouille, sans &#234;tre vu d'un mirador. C'est faisable. Nous connaissons l'heure des patrouilles et l'emplacement des miradors. La barri&#232;re a un m&#232;tre cinquante de hauteur et un m&#232;tre de largeur. Il faut deux planches. L'une pour grimper sur la barri&#232;re, l'autre qu'on posera dessus de fa&#231;on &#224; s'y tenir debout. Si vous perdez l'&#233;quilibre, vous tombez entre les fils et vous ne pouvez plus sortir.

P&#232;re dit:

Je ne perdrai pas l'&#233;quilibre.

Nous continuons:

Il faut r&#233;cup&#233;rer les deux planches pour passer de la m&#234;me mani&#232;re l'autre barri&#232;re qui se trouve sept m&#232;tres plus loin.

P&#232;re rit:

C'est un jeu d'enfant.

Oui, mais l'espace entre les deux barri&#232;res est min&#233;.

P&#232;re p&#226;lit:

Alors, c'est impossible.

Non. C'est une question de chance. Les mines sont dispos&#233;es en zigzag, en w. Si on suit une ligne droite, on risque de ne marcher que sur une seule mine. En faisant de grandes enjamb&#233;es, on a &#224; peu pr&#232;s une chance sur sept de l'&#233;viter.

P&#232;re r&#233;fl&#233;chit un moment puis il dit:

J'accepte ce risque.

Nous disons:

Dans ce cas, nous voulons bien vous aider. Nous vous accompagnerons jusqu'&#224; la premi&#232;re barri&#232;re.

P&#232;re dit:

C'est d'accord. Je vous remercie. Vous n'auriez pas quelque chose &#224; manger, par hasard?

Nous lui servons du pain avec du fromage de ch&#232;vre. Nous lui offrons aussi du vin provenant de l'ancienne vigne de Grand-M&#232;re. Nous versons dans son verre quelques gouttes de somnif&#232;re que Grand-M&#232;re savait si bien pr&#233;parer avec des plantes.

Nous conduisons notre P&#232;re dans notre chambre, nous disons:

Bonne nuit, P&#232;re. Dormez bien. Nous vous r&#233;veillerons demain.

Nous allons nous coucher sur le banc d'angle de la cuisine.



La s&#233;paration

Le lendemain matin, nous nous levons tr&#232;s t&#244;t. Nous nous assurons que notre P&#232;re dort profond&#233;ment. Nous pr&#233;parons quatre planches. Nous d&#233;terrons le tr&#233;sor de Grand-M&#232;re: des pi&#232;ces d'or et d'argent, beaucoup de bijoux. Nous mettons la plus grande partie dans un sac de toile. Nous prenons aussi une grenade chacun, au cas o&#249; nous serions surpris par une patrouille. En supprimant celle-ci, nous pouvons gagner du temps.

Nous faisons un tour de reconnaissance pr&#232;s de la fronti&#232;re pour rep&#233;rer le meilleur endroit: un angle mort entre deux miradors. L&#224;, au pied d'un grand arbre, nous camouflons le sac de toile et deux planches.

Nous rentrons, nous mangeons. Plus tard, nous apportons le petit d&#233;jeuner &#224; notre P&#232;re. Nous devons le secouer pour qu'il se r&#233;veille. Il se frotte les yeux et dit:

Il y avait longtemps que je n'avais pas aussi bien dormi.

Nous posons le plateau sur ses genoux. Il dit:

Quel festin! Du lait, du caf&#233;, des &#339;ufs, du jambon, du beurre, de la confiture! Ces choses-l&#224; sont introuvables dans la Grande Ville. Comment faites-vous?

Nous travaillons. Mangez, P&#232;re. Nous n'aurons pas le temps de vous offrir un autre repas avant votre d&#233;part.

Il demande:

C'est pour ce soir?

Nous disons:

C'est pour tout de suite. D&#232;sque vous serez pr&#234;t.

Il dit:

Vous &#234;tes fous? Je refuse de passer cette fronti&#232;re de merde au grand jour! On nous verrait.

Nous disons:

Nous aussi, nous avons besoin de voir, P&#232;re. Seuls les gens stupides essaient de passer la fronti&#232;re de nuit. La nuit, la fr&#233;quence des patrouilles est multipli&#233;e par quatre et la zone est continuellement balay&#233;e par les projecteurs. Par contre, la surveillance se rel&#226;che vers onze heures du matin. Les gardes-fronti&#232;re pensent que personne n'est assez fou pour essayer de passer &#224; ce moment-l&#224;.

P&#232;re dit:

Vous avez certainement raison. Je me fie &#224; vous.

Nous demandons:

Vous permettez que nous fouillions vos poches pendant que vous mangez?

Mespoches? Pourquoi?

Il ne faut pas qu'on puisse vous identifier. S'il vous arrive quelque chose et si on apprend que vous &#234;tes notre p&#232;re, nous serions accus&#233;s de complicit&#233;.

P&#232;re dit:

Vous pensez &#224; tout.

Nous disons:

Nous sommes oblig&#233;s de penser &#224; notre s&#233;curit&#233;.

Nous fouillons seshabits. Nous pr&#232;nons ses papiers, sa carte d'identit&#233;, son carnet d'adresses, un billet de train, des factures et une photo de notre M&#232;re. Nous br&#251;lons le tout dans le fourneau de la cuisine, sauf la photo.

A onze heures, nous partons. Chacun de nous porte une planche.

Notre P&#232;re ne porte rien. Nous lui demandons seulement de nous suivre en faisant le moins de bruit possible.

Nous arrivons pr&#232;s de la fronti&#232;re. Nous disons &#224; notre P&#232;re de se coucher derri&#232;re le grand arbre et de ne plus bouger.

Bient&#244;t, &#224; quelques m&#232;tres de nous, passe une patrouille de deux hommes. Nous les entendons parler:

Je me demande ce qu'il y aura &#224; bouffer.

La m&#234;me merde que d'habitude.

Il y a merde et merde. Hier, c'&#233;tait d&#233;gueulasse, mais parfois c'est bon.

Bon? Tu ne dirais pas &#231;a si tu avais d&#233;j&#224; mang&#233; la soupe de ma m&#232;re.

Je n'ai jamais mang&#233; la soupe de ta m&#232;re. De m&#232;re, moi, je n'en ai jamais eu. Je n'ai jamais mang&#233; que de la merde. A l'ann&#233;e, au moins, je mange bien de temps en temps.

La patrouille s'&#233;loigne. Nous disons:

Allez-y, P&#232;re. Nous avons vingt minutes avant l'arriv&#233;e de la patrouille suivante.

P&#232;re prend les deux planches sous les bras, il avance, il pose une des planches contre la barri&#232;re, il grimpe.

Nous nous couchons &#224; plat ventre derri&#232;re le grand arbre, nous bouchons nosoreilles avec nosmains, nous ouvrons la bouche.

Il y a une explosion.

Nous courons jusqu'aux barbel&#233;s avec les deux autres planches et le sac de toile.

Notre P&#232;re est couch&#233; pr&#232;s de la seconde barri&#232;re.

Oui, il y a un moyen de traverser la fronti&#232;re: c'est de faire passer quelqu'un devant soi.

Prenant le sac de toile, marchant dans les traces de pas, puis sur le corps inerte de notre P&#232;re, l'un de nous s'en va dans l'autre pays.

Celui qui reste retourne dans la maison de Grand-M&#232;re.





