




Alexandre Pouchkine


La Dame De Pique


Traduit du russe par Prosper M&#233;rim&#233;e



I

On jouait chez Naroumof, lieutenant aux gardes &#224; cheval. Une longue nuit dhiver s&#233;tait &#233;coul&#233;e sans que personne sen aper&#231;&#251;t, et il &#233;tait cinq heures du matin quand on servit le souper. Les gagnants se mirent &#224; table avec grand app&#233;tit; pour les autres, ils regardaient leurs assiettes vides. Peu &#224; peu n&#233;anmoins, le vin de Champagne aidant, la conversation sanima et devint g&#233;n&#233;rale.


Quas-tu fait aujourdhui, Sourine? demanda le ma&#238;tre de la maison &#224; un de ses camarades.


Comme toujours, jai perdu. En v&#233;rit&#233;, je nai pas de chance. Je joue la mirandole; vous savez si jai du sang-froid. Je suis un ponte impassible, jamais je ne change mon jeu, et je perds toujours!


Comment! Dans toute ta soir&#233;e, tu nas pas essay&#233; une fois de mettre sur le rouge? En v&#233;rit&#233; ta fermet&#233; me passe.


Comment trouvez-vous Hermann? dit un des convives en montrant un jeune officier du g&#233;nie. De sa vie, ce gar&#231;on l&#224; na fait un paroli [[1] Doubler la mise.]ni touch&#233; une carte, et il nous regarde jouer jusqu&#224; cinq heures du matin.


Le jeu mint&#233;resse, dit Hermann, mais je ne suis pas dhumeur &#224; risquer le n&#233;cessaire pour gagner le superflu.


Hermann est Allemand; il est &#233;conome, voil&#224; tout, s&#233;cria Tomski; mais ce quil y a de plus &#233;tonnant, cest ma grand-m&#232;re, la comtesse Anna Fedotovna.


Pourquoi cela? lui demand&#232;rent ses amis.


Navez-vous pas remarqu&#233;, reprit Tomski, quelle ne joue jamais?


En effet, dit Naroumof, une femme de quatre-vingts ans qui ne ponte pas, cela est extraordinaire.


Vous ne savez pas le pourquoi?


Non. Est-ce quil y a une raison?


Oh! bien, &#233;coutez. Vous saurez que ma grand-m&#232;re, il y a quelque soixante ans, alla &#224; Paris et y fit fureur. On courait apr&#232;s elle pour voir la V&#233;nus moscovite* [[2] Les mots ou expressions en italique et suivis dun ast&#233;risque sont en fran&#231;ais dans le texte.]. Richelieu lui fit la cour, et ma grand-m&#232;re pr&#233;tend quil sen fallut peu quelle ne loblige&#226;t par ses rigueurs &#224; se br&#251;ler la cervelle. Dans ce temps-l&#224;, les femmes jouaient au pharaon. Un soir, au jeu de la cour, elle perdit sur parole, contre le duc dOrl&#233;ans, une somme tr&#232;s consid&#233;rable. Rentr&#233;e chez elle, ma grand-m&#232;re &#244;ta ses mouches, d&#233;fit ses paniers, et dans ce costume tragique alla conter sa m&#233;saventure &#224; mon grand-p&#232;re, en lui demandant de largent pour sacquitter. Feu mon grand-p&#232;re &#233;tait une esp&#232;ce dintendant pour sa femme. Il la craignait comme le feu, mais le chiffre quon lui avoua le fit sauter au plancher; il semporta, se mit &#224; faire ses comptes, et prouva &#224; ma grand-m&#232;re quen six mois elle avait d&#233;pens&#233; un demi-million. Il lui dit nettement quil navait pas &#224; Paris ses villages des gouvernements de Moskou et de Saratef, et conclut en refusant les subsides demand&#233;s. Vous imaginez bien la fureur de ma grand-m&#232;re. Elle lui donna un soufflet et fit lit &#224; part cette nuit-l&#224; en t&#233;moignage de son indignation. Le lendemain elle revint &#224; la charge. Pour la premi&#232;re fois de sa vie elle voulut bien condescendre &#224; des raisonnements et des explications. Cest en vain quelle seffor&#231;a de d&#233;montrer &#224; son mari quil y a dettes et dettes, et quil ny a pas dapparence den user avec un prince comme avec un carrossier. Toute cette &#233;loquence fut en pure perte, mon grand-p&#232;re &#233;tait inflexible. Ma grand-m&#232;re ne savait que devenir. Heureusement, elle connaissait un homme fort c&#233;l&#232;bre &#224; cette &#233;poque. Vous avez entendu parler du comte de Saint-Germain, dont on d&#233;bite tant de merveilles. Vous savez quil se donnait pour une mani&#232;re de Juif errant, possesseur de l&#233;lixir de vie et de la pierre philosophale. Quelques-uns se moquaient de lui comme dun charlatan. Casanova, dans ses M&#233;moires, dit quil &#233;tait espion. Quoi quil en soit, malgr&#233; le myst&#232;re de sa vie, Saint-Germain &#233;tait recherch&#233; par la bonne compagnie et &#233;tait vraiment un homme aimable. Encore aujourdhui ma grand-m&#232;re a conserv&#233; pour lui une affection tr&#232;s vive, et elle se f&#226;che tout rouge quand on nen parle pas avec respect. Elle pensa quil pourrait lui avancer la somme dont elle avait besoin, et lui &#233;crivit un billet pour le prier de passer chez elle. Le vieux thaumaturge accourut aussit&#244;t et la trouva plong&#233;e dans le d&#233;sespoir. En deux mots, elle le mit au fait, lui raconta son malheur et la cruaut&#233; de son mari, ajoutant quelle navait plus despoir que dans son amiti&#233; et son obligeance. Saint-Germain, apr&#232;s quelques instants de r&#233;flexion:


Madame, dit-il, je pourrais facilement vous avancer largent quil vous faut; mais je sais que vous nauriez de repos quapr&#232;s me lavoir rembours&#233;, et je ne veux pas que vous sortiez dun embarras pour vous jeter dans un autre. Il y a un moyen de vous acquitter. Il faut que vous regagniez cet argent


Mais, mon cher comte, r&#233;pondit ma grand-m&#232;re, je vous lai d&#233;j&#224; dit, je nai plus une pistole


Vous nen avez pas besoin, reprit Saint-Germain: &#233;coutez-moi seulement. Alors il lui apprit un secret que chacun de vous, jen suis s&#251;r, payerait fort cher.


Tous les jeunes officiers &#233;taient attentifs. Tomski sarr&#234;ta pour allumer une pipe, avala une bouff&#233;e de tabac et continua de la sorte:


Le soir m&#234;me, ma grand-m&#232;re alla &#224; Versailles au Jeu de la reine*. Le duc dOrl&#233;ans tenait la banque. Ma grand-m&#232;re lui d&#233;bita une petite histoire pour sexcuser de navoir pas encore acquitt&#233; sa dette, puis elle sassit et se mit &#224; ponter. Elle prit trois cartes: la premi&#232;re gagna; elle doubla son enjeu sur la seconde, gagna encore, doubla sur la troisi&#232;me; bref, elle sacquitta glorieusement.


Pur hasard! dit un des jeunes officiers.


Quel conte! s&#233;cria Hermann.


C&#233;tait donc des cartes pr&#233;par&#233;es? dit un troisi&#232;me.


Je ne le crois pas, r&#233;pondit gravement Tomski.


Comment! s&#233;cria Naroumof, tu as une grand-m&#232;re qui sait trois cartes gagnantes, et tu nas pas encore su te les faire indiquer?


Ah! cest l&#224; le diable! reprit Tomski. Elle avait quatre fils, dont mon p&#232;re &#233;tait un. Trois furent des joueurs d&#233;termin&#233;s, et pas un seul na pu lui tirer son secret, qui pourtant leur aurait fait grand bien et &#224; moi aussi. Mais &#233;coutez ce que ma racont&#233; mon oncle, le comte Ivan Ilitch, et jai sa parole dhonneur. Tchaplitzki  vous savez, celui qui est mort dans la mis&#232;re apr&#232;s avoir mang&#233; des millions -, un jour, dans sa jeunesse, perdit contre Zoritch environ trois cent mille roubles. Il &#233;tait au d&#233;sespoir. Ma grand-m&#232;re, qui n&#233;tait gu&#232;re indulgente pour les fredaines des jeunes gens, je ne sais pourquoi, faisait exception &#224; ses habitudes en faveur de Tchaplitzki: elle lui donna trois cartes &#224; jouer lune apr&#232;s lautre, en exigeant sa parole de ne plus jouer ensuite de sa vie. Aussit&#244;t Tchaplitzki alla trouver Zoritch et lui demanda sa revanche. Sur la premi&#232;re carte, il mit cinquante mille roubles. Il gagna, fit paroli; en fin de compte, avec ses trois cartes, il sacquitta et se trouva m&#234;me en gain Mais voil&#224; six heures! Ma foi, il est temps daller se coucher.


Chacun vida son verre, et lon se s&#233;para.



II

La vieille comtesse Anna Fedotovna &#233;tait dans son cabinet de toilette, assise devant une glace. Trois femmes de chambre lentouraient: lune lui pr&#233;sentait un pot de rouge, une autre une bo&#238;te d&#233;pingles noires; une troisi&#232;me tenait un &#233;norme bonnet de dentelles avec des rubans couleur de feu. La comtesse navait plus la moindre pr&#233;tention &#224; la beaut&#233;; mais elle conservait les habitudes de sa jeunesse, shabillait &#224; la mode dil y a cinquante ans, et mettait &#224; sa toilette tout le temps et toute la pompe dune petite ma&#238;tresse du si&#232;cle pass&#233;. Sa demoiselle de compagnie travaillait &#224; un m&#233;tier dans lembrasure de la fen&#234;tre.


Bonjour, grand-maman*, dit un jeune officier en entrant dans le cabinet; bonjour mademoiselle Lise. Grand-maman*, cest une requ&#234;te que je viens vous porter.


Quest-ce que cest, Paul?


Permettez-moi de vous pr&#233;senter un de mes amis, et de vous demander pour lui une invitation &#224; votre bal.


Am&#232;ne-le &#224; mon bal, et tu me le pr&#233;senteras l&#224;. As-tu &#233;t&#233; hier chez la princesse ***?


Assur&#233;ment; c&#233;tait d&#233;licieux! On a dans&#233; jusqu&#224; cinq heures. Mademoiselle Eletzki &#233;tait &#224; ravir.


Ma foi, mon cher, tu nes pas difficile. En fait de beaut&#233;, cest sa grand-m&#232;re la princesse Daria Petrovna quil fallait voir! Mais, dis donc, elle doit &#234;tre bien vieille, la princesse Daria Petrovna?


Comment, vieille! s&#233;cria &#233;tourdiment Tomski, il y a sept ans quelle est morte!


La demoiselle de compagnie leva la t&#234;te et fit un signe au jeune officier. Il se rappela aussit&#244;t que la consigne &#233;tait de cacher &#224; la comtesse la mort de ses contemporains. Il se mordit la langue; mais dailleurs la comtesse garda le plus beau sang-froid en apprenant que sa vieille amie n&#233;tait plus de ce monde.


Morte? dit-elle; tiens, je ne le savais pas. Nous avons &#233;t&#233; nomm&#233;es ensemble demoiselles dhonneur, et quand nous f&#251;mes pr&#233;sent&#233;es, limp&#233;ratrice


La vieille comtesse raconta pour la centi&#232;me fois une anecdote de ses jeunes ann&#233;es.


Paul, dit-elle en finissant, aide-moi &#224; me lever. Lisanka, o&#249; est ma tabati&#232;re?


Et, suivie de ses trois femmes de chambre, elle passa derri&#232;re un grand paravent pour achever sa toilette. Tomski demeurait en t&#234;te &#224; t&#234;te avec la demoiselle de compagnie.


Quel est ce monsieur que vous voulez pr&#233;senter &#224; madame? demanda &#224; voix basse Lisabeta Ivanovna.


Naroumof. Vous le connaissez?


Non. Est-il militaire?


Oui.


Dans le g&#233;nie?


Non, dans les chevaliers-gardes. Pourquoi donc croyiez-vous quil &#233;tait dans le g&#233;nie? La demoiselle de compagnie sourit, mais ne r&#233;pondit pas.


Paul! cria la comtesse de derri&#232;re son paravent, envoie-moi un roman nouveau, nimporte quoi; seulement, vois-tu, pas dans le go&#251;t daujourdhui.


Comment vous le faut-il, grand-maman*?


Un roman o&#249; le h&#233;ros n&#233;trangle ni p&#232;re ni m&#232;re, et o&#249; il ny ait pas de noy&#233;s. Rien ne me fait plus de peur que les noy&#233;s.


O&#249; trouver &#224; pr&#233;sent un roman de cette esp&#232;ce? En voudriez-vous un russe?


Bah! est-ce quil y a des romans russes? Tu men enverras un; nest-ce pas, tu ne loublieras pas?


Je ny manquerai pas. Adieu, grand-maman*, je suis bien press&#233;. Adieu, Lisabeta Ivanovna. Pourquoi donc vouliez-vous que Naroumof f&#251;t dans le g&#233;nie?


Et Tomski sortit du cabinet de toilette. Lisabeta Ivanovna, rest&#233;e seule, reprit sa tapisserie et sassit dans lembrasure de la fen&#234;tre. Aussit&#244;t, dans la rue, &#224; langle dune maison voisine, parut un jeune officier. Sa pr&#233;sence fit aussit&#244;t rougir jusquaux oreilles la demoiselle de compagnie; elle baissa la t&#234;te et la cacha presque sous son canevas. En ce moment, la comtesse rentra, compl&#232;tement habill&#233;e.


Lisanka, dit-elle, fais atteler; nous allons faire un tour de promenade.


Lisabeta se leva aussit&#244;t et se mit &#224; ranger sa tapisserie.


Eh bien, quest-ce que cest? Petite, es-tu sourde? Va dire quon attelle tout de suite.


Jy vais, r&#233;pondit la demoiselle de compagnie. Et elle courut dans lantichambre. Un domestique entra, apportant des livres de la part du prince Paul Alexandrovitch. Bien des remerciements.  Lisanka! Lisanka! O&#249; court-elle comme cela?


Jallais mhabiller, madame.


Nous avons le temps, petite. Assieds-toi, prends le premier volume, et lis-moi. La demoiselle de compagnie prit le livre et lut quelques lignes.


Plus haut! dit la comtesse. Quas-tu donc? Est-ce que tu es enrou&#233;e? Attends, approche-moi ce tabouret Plus pr&#232;s Bon.


Lisabeta Ivanovna lut encore deux pages; la comtesse b&#226;illa.


Jette cet ennuyeux livre, dit-elle; quel fatras! Renvoie cela au prince Paul, et fais-lui bien mes remerciements Et cette voiture, est-ce quelle ne viendra pas?


La voici, r&#233;pondit Lisabeta Ivanovna, en regardant par la fen&#234;tre.


Eh bien, tu nes pas habill&#233;e? Il faut donc toujours tattendre! Cest insupportable.


Lisabeta courut &#224; sa chambre. Elle y &#233;tait depuis deux minutes &#224; peine, que la comtesse sonnait de toute sa force; ses trois femmes de chambre entraient par une porte et le valet de chambre par une autre.


On ne mentend donc pas, &#224; ce quil para&#238;t! s&#233;cria la comtesse. Quon aille dire &#224; Lisabeta Ivanovna que je lattends.


Elle entrait en ce moment avec une robe de promenade et un chapeau.


Enfin, mademoiselle! dit la comtesse. Mais quelle toilette est-ce l&#224;! Pourquoi cela? &#192; qui en veux-tu? Voyons quel temps fait-il? Il fait du vent, je crois.


Non, Excellence, dit le valet de chambre. Au contraire, il fait bien doux.


Vous ne savez jamais ce que vous dites. Ouvrez-moi le vasistas. Je le disais bien Un vent affreux! un froid glacial! Quon d&#233;telle! Lisanka, ma petite, nous ne sortirons pas. Ce n&#233;tait pas la peine de te faire si belle.


Quelle existence! se dit tout bas la demoiselle de compagnie. En effet, Lisabeta Ivanovna &#233;tait une bien malheureuse cr&#233;ature. Il est amer, le pain de l&#233;tranger, dit Dante; elle est haute &#224; franchir, la pierre de son seuil. Mais qui pourrait dire les ennuis dune pauvre demoiselle de compagnie aupr&#232;s dune vieille femme de qualit&#233;? Pourtant la comtesse n&#233;tait pas m&#233;chante, mais elle avait tous les caprices dune femme g&#226;t&#233;e par le monde. Elle &#233;tait avare, personnelle, &#233;go&#239;ste, comme celle qui depuis longtemps avait cess&#233; de jouer un r&#244;le actif dans la soci&#233;t&#233;. Jamais elle ne manquait au bal; et l&#224;, fard&#233;e, v&#234;tue &#224; la mode antique, elle se tenait dans un coin et semblait plac&#233;e expr&#232;s pour servir d&#233;pouvantail. Chacun, en entrant, allait lui faire un profond salut; mais, la c&#233;r&#233;monie termin&#233;e, personne ne lui adressait plus la parole. Elle recevait chez elle toute la ville, observant l&#233;tiquette dans sa rigueur et ne pouvant mettre les noms sur les figures. Ses nombreux domestiques, engraiss&#233;s et blanchis dans son antichambre, ne faisaient que ce quils voulaient, et cependant tout chez elle &#233;tait au pillage, comme si d&#233;j&#224; la mort f&#251;t entr&#233;e dans sa maison. Lisabeta Ivanovna passait sa vie dans un supplice continuel. Elle servait le th&#233;, et on lui reprochait le sucre gaspill&#233;. Elle lisait des romans &#224; la comtesse, qui la rendait responsable de toutes les sottises des auteurs. Elle accompagnait la noble dame dans ses promenades, et c&#233;tait &#224; elle quon sen prenait du mauvais pav&#233; et du mauvais temps. Ses appointements, plus que modestes, n&#233;taient jamais r&#233;guli&#232;rement pay&#233;s, et lon exigeait quelle shabill&#226;t comme tout le monde, cest-&#224;-dire comme fort peu de gens. Dans la soci&#233;t&#233; son r&#244;le &#233;tait aussi triste. Tous la connaissaient, personne ne la distinguait. Au bal, elle dansait, mais seulement lorsquon avait besoin dun vis-&#224;-vis. Les femmes venaient la prendre par la main et lemmenaient hors du salon quand il fallait arranger quelque chose &#224; leur toilette. Elle avait de lamour-propre et sentait profond&#233;ment la mis&#232;re de sa position. Elle attendait avec impatience un lib&#233;rateur pour briser ses cha&#238;nes; mais les jeunes gens, prudents au milieu de leur &#233;tourderie affect&#233;e, se gardaient bien de lhonorer de leurs attentions, et cependant Lisabeta Ivanovna &#233;tait cent fois plus jolie que ces demoiselles ou effront&#233;es ou stupides quils entouraient de leurs hommages. Plus dune fois, quittant le luxe et lennui du salon, elle allait senfermer seule dans sa petite chambre meubl&#233;e dun vieux paravent, dun tapis rapi&#233;c&#233;, dune commode, dun petit miroir et dun lit en bois peint; l&#224;, elle pleurait tout &#224; son aise, &#224; la lueur dune chandelle de suif dans un chandelier en laiton.


Une fois, c&#233;tait deux jours apr&#232;s la soir&#233;e chez Naroumof et une semaine avant la sc&#232;ne que nous venons desquisser, un matin, Lisabeta &#233;tait assise &#224; son m&#233;tier devant la fen&#234;tre, quand, promenant un regard distrait dans la rue, elle aper&#231;ut un officier du g&#233;nie, immobile, les yeux fix&#233;s sur elle. Elle baissa la t&#234;te et se mit &#224; son travail avec un redoublement dapplication. Au bout de cinq minutes, elle regarda machinalement dans la rue, lofficier &#233;tait &#224; la m&#234;me place. Nayant pas lhabitude de coqueter avec les jeunes gens qui passaient sous ses fen&#234;tres, elle demeura les yeux fix&#233;s sur son m&#233;tier pendant pr&#232;s de deux heures, jusqu&#224; ce que lon v&#238;nt lavertir pour d&#238;ner. Alors il fallut se lever et ranger ses affaires, et pendant ce mouvement elle revit lofficier &#224; la m&#234;me place. Cela lui sembla fort &#233;trange. Apr&#232;s le d&#238;ner, elle sapprocha de la fen&#234;tre avec une certaine &#233;motion, mais lofficier du g&#233;nie n&#233;tait plus dans la rue. Elle cessa dy penser.


Deux jours apr&#232;s, sur le point de monter en voiture avec la comtesse, elle le revit plant&#233; droit devant la porte, la figure &#224; demi cach&#233;e par un collet de fourrure, mais ses yeux noirs &#233;tincelaient sous son chapeau. Lisabeta eut peur sans trop savoir pourquoi, et sassit en tremblant dans la voiture.


De retour &#224; la maison, elle courut &#224; la fen&#234;tre avec un battement de c&#339;ur; lofficier &#233;tait &#224; sa place habituelle, fixant sur elle un regard ardent. Aussit&#244;t elle se retira, mais br&#251;lante de curiosit&#233; et en proie &#224; un sentiment &#233;trange quelle &#233;prouvait pour la premi&#232;re fois.


Depuis lors, il ne se passa pas de jour que le jeune ing&#233;nieur ne v&#238;nt r&#244;der sous sa fen&#234;tre. Bient&#244;t, entre elle et lui s&#233;tablit une connaissance muette. Assise &#224; son m&#233;tier, elle avait le sentiment de sa pr&#233;sence; elle relevait la t&#234;te, et chaque jour le regardait plus longtemps. Le jeune homme semblait plein de reconnaissance pour cette innocente faveur: elle voyait avec ce regard profond et rapide de la jeunesse quune vive rougeur couvrait les joues p&#226;les de lofficier, chaque fois que leurs yeux se rencontraient. Au bout dune semaine, elle se prit &#224; lui sourire.


Lorsque Tomski demanda &#224; sa grand-m&#232;re la permission de lui pr&#233;senter un de ses amis, le c&#339;ur de la pauvre fille battit bien fort, et, lorsquelle sut que Naroumof &#233;tait dans les gardes &#224; cheval, elle se repentit cruellement davoir compromis son secret en le livrant &#224; un &#233;tourdi.


Hermann &#233;tait le fils dun Allemand &#233;tabli en Russie, qui lui avait laiss&#233; un petit capital. Fermement r&#233;solu &#224; conserver son ind&#233;pendance, il s&#233;tait fait une loi de ne pas toucher &#224; ses revenus, vivait de sa solde et ne se passait pas la moindre fantaisie. Il &#233;tait peu communicatif, ambitieux, et sa r&#233;serve fournissait rarement &#224; ses camarades loccasion de samuser de ses d&#233;pens. Sous un calme demprunt il cachait des passions violentes, une imagination d&#233;sordonn&#233;e, mais il &#233;tait toujours ma&#238;tre de lui et avait su se pr&#233;server des &#233;garements ordinaires de la jeunesse. Ainsi, n&#233; joueur, jamais il navait touch&#233; une carte, parce quil comprenait que sa position ne lui permettait pas (il le disait lui-m&#234;me) de sacrifier le n&#233;cessaire dans lesp&#233;rance dacqu&#233;rir le superflu; et cependant il passait des nuits enti&#232;res devant un tapis vert, suivant avec une anxi&#233;t&#233; f&#233;brile les chances rapides du jeu.


Lanecdote des trois cartes du comte de Saint-Germain avait fortement frapp&#233; son imagination, et toute la nuit il ne fit quy penser. Si pourtant, se disait-il le lendemain soir, en se promenant dans les rues de P&#233;tersbourg, si la vieille comtesse me confiait son secret? Si elle voulait seulement me dire trois cartes gagnantes! Il faut que je me fasse pr&#233;senter, que je gagne sa confiance, que je lui fasse la cour Oui! Elle a quatre-vingt-sept ans! Elle peut mourir cette semaine, demain peut-&#234;tre Dailleurs, cette histoire Y a-t-il un mot de vrai l&#224;-dedans? Non; l&#233;conomie, la temp&#233;rance, le travail, voil&#224; mes trois cartes gagnantes! Cest avec elles que je doublerai, que je d&#233;cuplerai mon capital. Ce sont elles qui massureront lind&#233;pendance et le bien-&#234;tre.


R&#234;vant de la sorte, il se trouva dans une des grandes rues de P&#233;tersbourg, devant une maison dassez vieille architecture. La rue &#233;tait encombr&#233;e de voitures, d&#233;filant une &#224; une devant une fa&#231;ade splendidement illumin&#233;e. Il voyait sortir de chaque porti&#232;re ouverte tant&#244;t le petit pied dune jeune femme, tant&#244;t la botte &#224; l&#233;cuy&#232;re dun g&#233;n&#233;ral, cette fois un bas &#224; jour, cette autre un soulier diplomatique.


Pelisses et manteaux passaient en procession devant un suisse gigantesque; Hermann sarr&#234;ta.


&#192; qui est cette maison? demanda-t-il &#224; un garde de nuit (boudoutchnik) rencogn&#233; dans sa gu&#233;rite.


&#192; la comtesse ***. C&#233;tait la grand-m&#232;re de Tomski. Hermann tressaillit. Lhistoire des trois cartes se repr&#233;senta &#224; son imagination. Il se mit &#224; tourner autour de la maison, pensant &#224; la femme qui loccupait, &#224; sa richesse, &#224; son pouvoir myst&#233;rieux. De retour enfin dans son taudis, il fut longtemps avant de sendormir, et, lorsque le sommeil sempara de ses sens, il vit danser devant ses yeux des cartes, un tapis vert, des tas de ducats et de billets de banque. Il se voyait faisant paroli sur paroli, gagnant toujours, empochant des piles de ducats et bourrant son portefeuille de billets. &#192; son r&#233;veil, il soupira de ne plus trouver ses tr&#233;sors fantastiques, et, pour se distraire, il alla de nouveau se promener par la ville. Bient&#244;t il fut en face de la maison de la comtesse ***. Une force invincible lentra&#238;nait. Il sarr&#234;ta et regarda aux fen&#234;tres. Derri&#232;re une vitre il aper&#231;ut une jeune t&#234;te avec de beaux cheveux noirs, pench&#233;e gracieusement sur un livre sans doute, ou sur un m&#233;tier. La t&#234;te se releva; il vit un frais visage et des yeux noirs. Cet instant-l&#224; d&#233;cida de son sort.



III

Lisabeta Ivanovna &#244;tait son ch&#226;le et son chapeau quand la comtesse lenvoya chercher. Elle venait de faire remettre les chevaux &#224; la voiture. Tandis qu&#224; la porte de la rue deux laquais hissaient la vieille dame &#224; grand-peine sur le marchepied, Lisabeta aper&#231;ut le jeune officier tout aupr&#232;s delle; elle sentit quil lui saisissait la main, la peur lui fit perdre la t&#234;te, et lofficier avait d&#233;j&#224; disparu lui laissant un papier entre les doigts. Elle se h&#226;ta de le cacher dans son gant. Pendant toute la route, elle ne vit et nentendit rien. En voiture, la comtesse avait lhabitude sans cesse de faire des questions:


Qui est cet homme qui nous a salu&#233;es? Comment sappelle ce pont? Quest-ce quil y a &#233;crit sur cette enseigne?


Lisabeta r&#233;pondait tout de travers, et se fit gronder par la comtesse.


Quas-tu donc aujourdhui, petite? &#192; quoi penses-tu donc? Ou bien est-ce que tu ne mentends pas? Je ne grasseye pourtant pas, et je nai pas encore perdu la t&#234;te, hein?


Lisabeta ne l&#233;coutait pas. De retour &#224; la maison, elle courut senfermer dans sa chambre et tira la lettre de son gant. Elle n&#233;tait pas cachet&#233;e, et par cons&#233;quent il &#233;tait impossible de ne pas la lire. La lettre contenait des protestations damour. Elle &#233;tait tendre, respectueuse, et mot pour mot traduite dun roman allemand; mais Lisabeta ne savait pas lallemand, et en fut fort contente.


Seulement, elle se trouvait bien embarrass&#233;e. Pour la premi&#232;re fois de sa vie, elle avait un secret. &#202;tre en correspondance avec un jeune homme! Sa t&#233;m&#233;rit&#233; la faisait fr&#233;mir. Elle se reprochait son imprudence, et ne savait quel parti prendre.


Cesser de travailler &#224; la fen&#234;tre, et, &#224; force de froideur, d&#233;go&#251;ter le jeune officier de sa poursuite,  lui renvoyer sa lettre,  lui r&#233;pondre dune mani&#232;re ferme et d&#233;cid&#233;e &#192; quoi se r&#233;soudre? Elle navait ni amie ni conseiller; elle se r&#233;solut &#224; r&#233;pondre.


Elle sassit &#224; sa table, prit du papier et une plume, et m&#233;dita profond&#233;ment. Plus dune fois elle commen&#231;a une phrase, puis d&#233;chira la feuille. Le billet &#233;tait tant&#244;t trop sec, tant&#244;t il manquait dune juste r&#233;serve. Enfin, &#224; grand-peine, elle r&#233;ussit &#224; composer quelques lignes dont elle fut satisfaite:


Je crois, &#233;crivit-elle, que vos intentions sont celles dun galant jeune homme, et que vous ne voudriez pas moffenser par une conduite irr&#233;fl&#233;chie; mais vous comprendrez que notre connaissance ne peut commencer de la sorte. Je vous renvoie votre lettre, et jesp&#232;re que vous ne me donnerez pas lieu de regretter mon imprudence.


Le lendemain, aussit&#244;t quelle aper&#231;ut Hermann, elle quitta son m&#233;tier, passa dans le salon, ouvrit le vasistas, et jeta la lettre dans la rue, comptant bien que le jeune officier ne la laisserait pas s&#233;garer. En effet, Hermann la ramassa aussit&#244;t, et entra dans une boutique de confiseur pour la lire. Ny trouvant rien de d&#233;courageant, il rentra chez lui assez content du d&#233;but de son intrigue amoureuse.


Quelques jours apr&#232;s, une jeune personne aux yeux fort &#233;veill&#233;s vint demander &#224; parler &#224; mademoiselle Lisabeta de la part dune marchande de modes. Lisabeta ne la re&#231;ut pas sans inqui&#233;tude, pr&#233;voyant quelque m&#233;moire arri&#233;r&#233;; mais sa surprise fut grande lorsquen ouvrant un papier quon lui remit elle reconnut l&#233;criture de Hermann.


Vous vous trompez, mademoiselle, cette lettre nest pas pour moi.


Je vous demande bien pardon, r&#233;pondit la modiste avec un sourire malin. Prenez donc la peine de la lire. Lisabeta y jeta les yeux. Hermann demandait un entretien.


Cest impossible! s&#233;cria-t-elle, effray&#233;e et de la hardiesse de la demande et de la mani&#232;re dont elle lui &#233;tait transmise. Cette lettre nest pas pour moi.


Et elle la d&#233;chira en mille morceaux. Si cette lettre nest pas pour vous, mademoiselle, pourquoi la d&#233;chirez-vous? reprit la modiste. Il fallait la renvoyer &#224; la personne &#224; qui elle &#233;tait destin&#233;e.


Mon Dieu! ma bonne, excusez-moi, dit Lisabeta toute d&#233;concert&#233;e; ne mapportez plus jamais de lettres, je vous en prie, et dites &#224; celui qui vous envoie quil devrait rougir de son proc&#233;d&#233;.


Mais Hermann n&#233;tait pas homme &#224; l&#226;cher prise. Chaque jour Lisabeta recevait une lettre nouvelle, arrivant tant&#244;t dune mani&#232;re, tant&#244;t dune autre. Maintenant ce n&#233;tait plus des traductions de lallemand quon lui envoyait. Hermann &#233;crivait sous lempire dune passion violente, et parlait une langue qui &#233;tait bien la sienne. Lisabeta ne put tenir contre ce torrent d&#233;loquence. Elle re&#231;ut les lettres de bonne gr&#226;ce, et bient&#244;t y r&#233;pondit. Chaque jour, ses r&#233;ponses devenaient plus longues et plus tendres. Enfin, elle lui jeta par la fen&#234;tre le billet suivant:


Aujourdhui il y a bal chez lambassadeur de ***. La comtesse y va. Nous y resterons jusqu&#224; deux heures. Voici comment vous pourrez me voir sans t&#233;moins. D&#232;s que la comtesse sera partie, vers onze heures, les gens ne manquent pas de s&#233;loigner. Il ne restera que le suisse dans le vestibule, et il est presque toujours endormi dans son tonneau. Entrez d&#232;s que onze heures sonneront, et aussit&#244;t montez rapidement lescalier. Si vous trouvez quelquun dans lantichambre, vous demanderez si la comtesse est chez elle: on vous r&#233;pondra quelle est sortie et alors il faudra bien se r&#233;signer &#224; partir; mais tr&#232;s probablement vous ne rencontrerez personne. Les femmes de la comtesse sont toutes ensemble dans une chambre &#233;loign&#233;e. Arriv&#233; dans lantichambre, prenez &#224; gauche, et allez tout droit devant vous jusqu&#224; ce que vous soyez dans la chambre &#224; coucher de la comtesse. L&#224;, derri&#232;re un grand paravent, vous trouverez deux portes: celle de droite ouvre dans un cabinet noir, celle de gauche donne dans un corridor au bout duquel est un petit escalier tournant; il m&#232;ne &#224; ma chambre.


Hermann fr&#233;missait, comme un tigre &#224; laff&#251;t, en attendant lheure du rendez-vous. D&#232;s dix heures, il &#233;tait en faction devant la porte de la comtesse. Il faisait un temps affreux. Les vents &#233;taient d&#233;cha&#238;n&#233;s, la neige tombait &#224; larges flocons. Les r&#233;verb&#232;res ne jetaient quune lueur incertaine; les rues &#233;taient d&#233;sertes. De temps en temps passait un fiacre fouettant une rosse maigre, et cherchant &#224; d&#233;couvrir un passant attard&#233;. Couvert dune mince redingote, Hermann ne sentait ni le vent ni la neige. Enfin parut la voiture de la comtesse. Il vit deux grands laquais prendre par-dessous les bras ce spectre cass&#233;, et le d&#233;poser sur les coussins, bien empaquet&#233; dans une &#233;norme pelisse. Aussit&#244;t apr&#232;s, envelopp&#233;e dun petit manteau, la t&#234;te couronn&#233;e de fleurs naturelles, Lisabeta s&#233;lan&#231;a comme un trait dans la voiture. La porti&#232;re se ferma, et la voiture roula sourdement sur la neige molle. Le suisse ferma la porte de la rue. Les fen&#234;tres du premier &#233;tage devinrent sombres, le silence r&#233;gna dans la maison. Hermann se promenait de long en large. Bient&#244;t il sapprocha dun r&#233;verb&#232;re, et regarda sa montre. Onze heures moins vingt minutes. Appuy&#233; contre le r&#233;verb&#232;re, les yeux fix&#233;s sur laiguille, il comptait avec impatience les minutes qui restaient. &#192; onze heures juste, Hermann montait les degr&#233;s, ouvrait la porte de la rue, entrait dans le vestibule, en ce moment fort &#233;clair&#233;. &#212; bonheur! point de suisse. Dun pas ferme et rapide, il franchit lescalier en un clin d&#339;il, et se trouva dans lantichambre. L&#224;, devant une lampe, un valet de pied donnait &#233;tendu dans une vieille berg&#232;re toute crasseuse. Hermann passa prestement devant lui, et traversa la salle &#224; manger et le salon, o&#249; il ny avait pas de lumi&#232;re; la lampe de lantichambre lui servait &#224; se guider. Le voil&#224; enfin dans la chambre &#224; coucher. Devant larmoire sainte, remplie de vieilles images, br&#251;lait une lampe dor. Des fauteuils dor&#233;s, des divans aux couleurs pass&#233;es et aux coussins moelleux &#233;taient dispos&#233;s sym&#233;triquement le long des murailles tendues de soieries de la Chine. On remarquait dabord deux grands portraits peints par madame Lebrun. Lun repr&#233;sentait un homme de quarante ans, gros et haut en couleur, en habit vert clair, avec une plaque sur la poitrine. Le second portrait &#233;tait celui dune jeune &#233;l&#233;gante, le nez aquilin, les cheveux relev&#233;s sur les tempes, avec de la poudre et une rose sur loreille. Dans tous les coins, on voyait des bergers en porcelaine de Saxe, des vases de toutes formes, des pendules de Leroy, des paniers, des &#233;ventails, et les mille joujoux &#224; lusage des dames, grandes d&#233;couvertes du si&#232;cle dernier, contemporaines des ballons de Montgolfier et du magn&#233;tisme de Mesmer. Hermann passa derri&#232;re le paravent, qui cachait un petit lit en fer. Il aper&#231;ut les deux portes: &#224; droite celle du cabinet noir, &#224; gauche celle du corridor. Il ouvrit cette derni&#232;re, vit le petit escalier qui conduisait chez la pauvre demoiselle de compagnie; puis il referma cette porte, et entra dans le cabinet noir.


Le temps s&#233;coulait lentement. Dans la maison, tout &#233;tait tranquille. La pendule du salon sonna minuit, et le silence recommen&#231;a. Hermann &#233;tait debout, appuy&#233; contre un po&#234;le sans feu. Il &#233;tait calme. Son c&#339;ur battait par pulsations bien &#233;gales, comme celui dun homme d&#233;termin&#233; &#224; braver tous les dangers qui soffriront &#224; lui, parce quil les sait in&#233;vitables. Il entendit sonner une heure, puis deux heures; puis bient&#244;t apr&#232;s, le roulement lointain dune voiture. Alors il se sentit &#233;mu malgr&#233; lui. La voiture approcha rapidement et sarr&#234;ta. Grand bruit aussit&#244;t de domestiques courant dans les escaliers, des voix confuses; tous les appartements silluminent, et trois vieilles femmes de chambre entrent &#224; la fois dans la chambre &#224; coucher; enfin para&#238;t la comtesse, momie ambulante, qui se laisse tomber dans un grand fauteuil &#224; la Voltaire. Hermann regardait par une fente. Il vit Lisabeta passer tout contre lui et il entendit son pas pr&#233;cipit&#233; dans le petit escalier tournant. Au fond du c&#339;ur, il sentit bien quelque chose comme un remords, mais cela passa. Son c&#339;ur redevint de pierre.


La comtesse se mit &#224; se d&#233;shabiller devant un miroir. On lui &#244;ta sa coiffure de roses et on s&#233;para sa perruque poudr&#233;e de ses cheveux &#224; elle, tout ras et tout blancs. Les &#233;pingles tombaient en pluie autour delle. Sa robe jaune, lam&#233;e dargent, glissa jusqu&#224; ses pieds gonfl&#233;s. Hermann assista malgr&#233; lui &#224; tous les d&#233;tails peu rago&#251;tants, dune toilette de nuit; enfin la comtesse demeura en peignoir et en bonnet de nuit. En ce costume plus convenable &#224; son &#226;ge, elle &#233;tait un peu moins effroyable.


Comme la plupart des vieilles gens, la comtesse &#233;tait tourment&#233;e par des insomnies. Apr&#232;s s&#234;tre d&#233;shabill&#233;e, elle fit rouler son fauteuil dans lembrasure dune fen&#234;tre et cong&#233;dia ses femmes. On &#233;teignit les bougies, et la chambre ne fut plus &#233;clair&#233;e que par la lampe qui br&#251;lait devant les saintes images. La comtesse, toute jaune, toute ratatin&#233;e, les l&#232;vres pendantes, se balan&#231;ait doucement &#224; droite et &#224; gauche. Dans ses yeux ternes on lisait labsence de la pens&#233;e; et, en la regardant se brandiller ainsi, on e&#251;t dit quelle ne se mouvait pas par laction de la volont&#233;, mais par quelque m&#233;canisme secret.


Tout &#224; coup ce visage de mort changea dexpression. Les l&#232;vres cess&#232;rent de trembler, les yeux sanim&#232;rent. Devant la comtesse, un inconnu venait de para&#238;tre: c&#233;tait Hermann.


Nayez pas peur, madame, dit Hermann &#224; voix basse, mais en accentuant bien ses mots. Pour lamour de Dieu, nayez pas peur. Je ne veux pas vous faire le moindre mal. Au contraire, cest une gr&#226;ce que je viens implorer de vous.


La vieille le regardait en silence, comme si elle ne comprenait pas. Il crut quelle &#233;tait sourde, et, se penchant &#224; son oreille, il r&#233;p&#233;ta son exorde. La comtesse continua &#224; garder le silence.


Vous pouvez, continua Hermann, assurer le bonheur de toute ma vie, et sans quil vous en co&#251;te rien Je sais que vous pouvez me dire trois cartes qui


Hermann sarr&#234;ta. La comtesse comprit sans doute ce quon voulait delle; peut-&#234;tre cherchait-elle une r&#233;ponse. Elle dit:


C&#233;tait une plaisanterie Je vous le jure, une plaisanterie.


Non, madame, r&#233;pliqua Hermann dun ton col&#232;re. Souvenez-vous de Tchaplitzki, que vous f&#238;tes gagner


La comtesse parut troubl&#233;e. Un instant, ses traits exprim&#232;rent une vive &#233;motion, mais bient&#244;t ils reprirent une immobilit&#233; stupide.


Ne pouvez-vous pas, dit Hermann, mindiquer trois cartes gagnantes?


La comtesse se taisait; il continua:


Pourquoi garder pour vous ce secret? Pour vos petits-fils? Ils sont riches sans cela. Ils ne savent pas le prix de largent. &#192; quoi leur serviraient vos trois cartes? Ce sont des d&#233;bauch&#233;s. Celui qui ne sait pas garder son patrimoine mourra dans lindigence, e&#251;t-il la science des d&#233;mons &#224; ses ordres. Je suis un homme rang&#233;, moi; je connais le prix de largent. Vos trois cartes ne seront pas perdues pour moi. Allons


Il sarr&#234;ta, attendant une r&#233;ponse en tremblant. La comtesse ne disait mot.


Hermann se mit &#224; genoux.


Si votre c&#339;ur a jamais connu lamour, si vous vous rappelez ses douces extases, si vous avez jamais souri au cri dun nouveau-n&#233;, si quelque sentiment humain a jamais fait battre votre c&#339;ur, je vous en supplie par lamour dun &#233;poux, dun amant, dune m&#232;re, par tout ce quil y a de saint dans la vie, ne rejetez pas ma pri&#232;re. R&#233;v&#233;lez-moi votre secret! Voyons! Peut-&#234;tre se lie-t-il &#224; quelque p&#233;ch&#233; terrible, &#224; la perte de votre bonheur &#233;ternel? Nauriez-vous pas fait quelque pacte diabolique? Pensez-y, vous &#234;tes bien &#226;g&#233;e, vous navez plus longtemps &#224; vivre. Je suis pr&#234;t &#224; prendre sur mon &#226;me tous vos p&#233;ch&#233;s, &#224; en r&#233;pondre seul devant Dieu! Dites-moi votre secret! Songez que le bonheur dun homme se trouve entre vos mains, que non seulement moi, mais mes enfants, mes petits-enfants, nous b&#233;nirons tous votre m&#233;moire et vous v&#233;n&#233;rerons comme une sainte.


La vieille comtesse ne r&#233;pondit pas un mot.


Hermann se releva.


Maudite vieille, s&#233;cria-t-il en grin&#231;ant des dents, je saurai bien te faire parler!


Et il tira un pistolet de sa poche. &#192; la vue du pistolet, la comtesse, pour la seconde fois, montra une vive &#233;motion. Sa t&#234;te branla plus fort, elle &#233;tendit ses mains comme pour &#233;carter larme, puis, tout dun coup, se renversant en arri&#232;re, elle demeura immobile.


Allons! Cessez de faire lenfant, dit Hermann en lui saisissant la main. Je vous adjure pour la derni&#232;re fois. Voulez-vous me dire vos trois cartes, oui ou non?


La comtesse ne r&#233;pondit pas. Hermann saper&#231;ut quelle &#233;tait morte.



IV

Lisabeta Ivanovna &#233;tait assise dans sa chambre, encore en toilette de bal, plong&#233;e dans une profonde m&#233;ditation. De retour &#224; la maison, elle s&#233;tait h&#226;t&#233;e de cong&#233;dier sa femme de chambre en lui disant quelle navait besoin de personne pour se d&#233;shabiller, et elle &#233;tait mont&#233;e dans son appartement, tremblant dy trouver Hermann, d&#233;sirant de m&#234;me ne ly pas trouver. Du premier coup d&#339;il elle sassura de son absence et remercia le hasard qui avait fait manquer leur rendez-vous. Elle sassit toute pensive, sans songer &#224; changer de toilette, et se mit &#224; repasser dans sa m&#233;moire toutes les circonstances dune liaison commenc&#233;e depuis si peu de temps, et qui pourtant lavait d&#233;j&#224; men&#233;e si loin. Trois semaines s&#233;taient &#224; peine &#233;coul&#233;es depuis que de sa fen&#234;tre elle avait aper&#231;u le jeune officier, et d&#233;j&#224; elle lui avait &#233;crit, et il avait r&#233;ussi &#224; obtenir delle un rendez-vous la nuit. Elle savait son nom, voil&#224; tout. Elle en avait re&#231;u quantit&#233; de lettres, mais jamais il ne lui avait adress&#233; la parole; elle ne connaissait pas le son de sa voix. Jusqu&#224; ce soir-l&#224; m&#234;me, chose &#233;trange, elle navait jamais entendu parler de lui. Ce soir-l&#224;, Tomski, croyant sapercevoir que la jeune princesse Pauline ***, aupr&#232;s de laquelle il &#233;tait fort assidu, coquetait, contre son habitude, avec un autre que lui, avait voulu sen venger en faisant parade dindiff&#233;rence. Dans ce beau dessein, il avait invit&#233; Lisabeta pour une interminable mazurka. Il lui fit force plaisanteries sur sa partialit&#233; pour les officiers de larm&#233;e du g&#233;nie, et, tout en feignant den savoir beaucoup plus quil nen disait, il arriva que quelques-unes de ses plaisanteries tomb&#232;rent si justes, que plus dune fois Lisabeta put croire que son secret &#233;tait d&#233;couvert.


Mais enfin, dit-elle en souriant, de qui tenez-vous tout cela?


Dun ami de lofficier que vous savez. Dun homme tr&#232;s original.


Et quel est cet homme si original?


Il sappelle Hermann.


Elle ne r&#233;pondit rien, mais elle sentit ses mains et ses pieds se glacer.


Hermann est un h&#233;ros de roman, continua Tomski. Il a le profil de Napol&#233;on et l&#226;me de M&#233;phistoph&#233;l&#232;s. Je crois quil a au moins trois crimes sur la conscience. Comme vous &#234;tes p&#226;le!


Jai la migraine. Eh bien! que vous a dit ce M. Hermann? Nest-ce pas ainsi que vous lappelez.


Hermann est tr&#232;s m&#233;content de son ami, de lofficier du g&#233;nie que vous connaissez. Il dit qu&#224; sa place il en userait autrement. Et puis, je parierais que Hermann a ses projets sur vous. Du moins, il para&#238;t &#233;couter avec un int&#233;r&#234;t fort &#233;trange les confidences de son ami


Et o&#249; ma-t-il vue?


&#192; l&#233;glise peut-&#234;tre; &#224; la promenade, Dieu sait o&#249;, peut-&#234;tre dans votre chambre pendant que vous dormiez. Il est capable de tout


En ce moment, trois dames savan&#231;ant, selon les us de la mazurka, pour linviter &#224; choisir entre oubli* ou regret*[[3] Chacun de ces mots d&#233;signe une dame. Le cavalier en r&#233;p&#232;te un au hasard et doit ex&#233;cuter une figure avec la dame &#224; qui appartient le mot choisi. [N.d.T.]], interrompirent une conversation qui excitait douloureusement la curiosit&#233; de Lisabeta Ivanovna.


La dame qui, en vertu de ces infid&#233;lit&#233;s que la mazurka autorise, venait d&#234;tre choisie par Tomski &#233;tait la princesse Pauline. Il y eut entre eux une grande explication pendant les &#233;volutions r&#233;p&#233;t&#233;es que la figure les obligeait &#224; faire et la conduite tr&#232;s lente jusqu&#224; la chaise de la dame. De retour aupr&#232;s de sa danseuse, Tomski ne pensait plus ni &#224; Hermann ni &#224; Lisabeta Ivanovna. Elle essaya vainement de continuer la conversation, mais la mazurka finit et aussit&#244;t apr&#232;s la vieille comtesse se leva pour sortir.


Les phrases myst&#233;rieuses de Tomski n&#233;taient autre chose que des platitudes &#224; lusage de la mazurka, mais elles &#233;taient entr&#233;es profond&#233;ment dans le c&#339;ur de la pauvre demoiselle de compagnie. Le portrait &#233;bauch&#233; par Tomski lui parut dune ressemblance frappante, et, gr&#226;ce &#224; son &#233;rudition romanesque, elle voyait dans le visage assez insignifiant de son adorateur de quoi la charmer et leffrayer tout &#224; la fois. Elle &#233;tait assise les mains d&#233;gant&#233;es, les &#233;paules nues; sa t&#234;te par&#233;e de fleurs tombait sur sa poitrine, quand tout &#224; coup la porte souvrit, et Hermann entra. Elle tressaillit.


O&#249; &#233;tiez-vous? lui demanda-t-elle toute tremblante.


Dans la chambre &#224; coucher de la comtesse, r&#233;pondit Hermann. Je la quitte &#224; linstant: elle est morte.


Bon Dieu! Que dites-vous!


Et je crains, continua-t-il, d&#234;tre cause de sa mort. Lisabeta Ivanovna le regardait tout effar&#233;e, et la phrase de Tomski lui revint &#224; la m&#233;moire: Il a au moins trois crimes sur la conscience! Hermann sassit aupr&#232;s de la fen&#234;tre, et lui raconta tout. Elle l&#233;couta avec &#233;pouvante. Ainsi, ces lettres si passionn&#233;es, ces expressions br&#251;lantes, cette poursuite si hardie, si obstin&#233;e, tout cela, lamour ne lavait pas inspir&#233;. Largent seul, voil&#224; ce qui enflammait son &#226;me. Elle qui navait que son c&#339;ur &#224; lui offrir, pouvait-elle le rendre heureux? Pauvre enfant! Elle avait &#233;t&#233; linstrument aveugle dun voleur, du meurtrier de sa vieille bienfaitrice. Elle pleurait am&#232;rement dans lagonie de son repentir. Hermann la regardait en silence; mais ni les larmes de linfortun&#233;e ni sa beaut&#233; rendue plus touchante par la douleur ne pouvaient &#233;branler cette &#226;me de fer. Il navait pas un remords en songeant &#224; la mort de la comtesse. Une seule pens&#233;e le d&#233;chirait, c&#233;tait la perte irr&#233;parable du secret dont il avait attendu sa fortune.


Mais vous &#234;tes un monstre! s&#233;cria Lisabeta apr&#232;s un long silence.


Je ne voulais pas la tuer, r&#233;pondit-il froidement; mon pistolet n&#233;tait pas charg&#233;.


Ils demeur&#232;rent longtemps sans se parler, sans se regarder. Le jour venait, Lisabeta &#233;teignit la chandelle qui br&#251;lait dans la bob&#232;che. La chambre s&#233;claira dune lumi&#232;re blafarde. Elle essuya ses yeux noy&#233;s de pleurs, et les leva sur Hermann. Il &#233;tait toujours pr&#232;s de la fen&#234;tre, les bras crois&#233;s, fron&#231;ant le sourcil. Dans cette attitude, il lui rappela involontairement le portrait de Napol&#233;on. Cette ressemblance laccabla.


Comment vous faire sortir dici? lui dit-elle enfin. Je pensais &#224; vous faire sortir par lescalier d&#233;rob&#233;, mais il faudrait passer par la chambre de la comtesse, et jai trop peur


Dites-moi seulement o&#249; je trouverai cet escalier d&#233;rob&#233;; jirai bien seul.


Elle se leva, chercha dans un tiroir une cl&#233; quelle remit &#224; Hermann, en lui donnant tous les renseignements n&#233;cessaires. Hermann prit sa main glac&#233;e, d&#233;posa un baiser sur son front quelle baissait, il sortit.


Il descendit lescalier tournant et entra dans la chambre de la comtesse. Elle &#233;tait assise dans son fauteuil, toute raide; les traits de son visage n&#233;taient point contract&#233;s. Il sarr&#234;ta devant elle, et la contempla quelque temps comme pour sassurer de leffrayante r&#233;alit&#233;; puis il entra dans le cabinet noir, et, en t&#226;tant la tapisserie d&#233;couvrit une petite porte qui ouvrait sur un escalier. En descendant, d&#233;tranges id&#233;es lui vinrent en t&#234;te. Par cet escalier, se disait-il, il y a quelque soixante ans, &#224; pareille heure, sortant de cette chambre &#224; coucher, en habit brod&#233;, coiff&#233; &#224; loiseau royal*, serrant son chapeau &#224; trois cornes contre sa poitrine, on aurait pu surprendre quelque galant, enterr&#233; depuis de longues ann&#233;es, et, aujourdhui m&#234;me, le c&#339;ur de sa vieille ma&#238;tresse a cess&#233; de battre.


Au bout de lescalier, il trouva une autre porte que sa cl&#233; ouvrit. Il entra dans un corridor, et bient&#244;t il gagna la rue.



V

Trois jours apr&#232;s cette nuit fatale, &#224; neuf heures du matin, Hermann entrait dans le couvent de ***, o&#249; lon devait rendre les derniers devoirs &#224; la d&#233;pouille mortelle de la vieille comtesse. Il navait pas de remords, et cependant il ne pouvait se dissimuler quil &#233;tait lassassin de cette pauvre femme. Nayant pas de foi, il avait, selon lordinaire, beaucoup de superstition. Persuad&#233; que la comtesse morte pouvait exercer une maligne influence sur sa vie, il s&#233;tait imagin&#233; quil apaiserait ses m&#226;nes en assistant &#224; ses fun&#233;railles.


L&#233;glise &#233;tait pleine de monde, et il eut beaucoup de peine &#224; trouver place. Le corps &#233;tait dispos&#233; sur un riche catafalque, sous un baldaquin de velours. La comtesse &#233;tait couch&#233;e dans sa bi&#232;re, les mains jointes sur la poitrine, avec une robe de satin blanc et des coiffes de dentelles. Autour du catafalque, la famille &#233;tait r&#233;unie; les domestiques en caftan noir, avec un n&#339;ud de rubans armori&#233;s sur l&#233;paule, un cierge &#224; la main; les parents en grand deuil, enfants, petits-enfants, arri&#232;re-petits-enfants, personne ne pleurait; les larmes eussent pass&#233; pour une affectation*. La comtesse &#233;tait si vieille, que sa mort ne pouvait surprendre personne, et lon s&#233;tait accoutum&#233; depuis longtemps &#224; la regarder comme d&#233;j&#224; hors de ce monde. Un pr&#233;dicateur c&#233;l&#232;bre pronon&#231;a loraison fun&#232;bre. Dans quelques phrases simples et touchantes, il peignit le d&#233;part final du juste, qui a pass&#233; de longues ann&#233;es dans les pr&#233;paratifs attendrissants dune fin chr&#233;tienne. Lange de la mort la enlev&#233;e, dit lorateur, au milieu de lall&#233;gresse de ses pieuses m&#233;ditations et dans lattente du fianc&#233; de minuit.


Le service sacheva dans le recueillement convenable. Alors les parents vinrent faire leurs derniers adieux &#224; la d&#233;funte. Apr&#232;s eux, en longue procession, tous les invit&#233;s &#224; la c&#233;r&#233;monie sinclin&#232;rent pour la derni&#232;re fois devant celle qui, depuis tant dann&#233;es, avait &#233;t&#233; un &#233;pouvantail pour leurs amusements. La maison de la comtesse savan&#231;a la derni&#232;re. On remarquait une vieille gouvernante du m&#234;me &#226;ge que la d&#233;funte, soutenue par deux femmes. Elle navait pas la force de sagenouiller, mais des larmes coul&#232;rent de ses yeux quand elle baisa la main de sa ma&#238;tresse.


&#192; son tour, Hermann savan&#231;a vers le cercueil. Il sagenouilla un moment sur les dalles jonch&#233;es de branches de sapin. Puis il se leva, et, p&#226;le comme la mort, il monta les degr&#233;s du catafalque et sinclina quand tout &#224; coup il lui sembla que la morte le regardait dun &#339;il moqueur en clignant un &#339;il. Hermann, dun brusque mouvement se rejeta en arri&#232;re et tomba &#224; la renverse. On sempressa de le relever. Au m&#234;me instant, sur le parvis de l&#233;glise, Lisabeta Ivanovna tombait sans connaissance. Cet &#233;pisode troubla pendant quelques minutes la pompe de la c&#233;r&#233;monie fun&#232;bre; les assistants chuchotaient, et un chambellan chafouin, proche parent de la d&#233;funte, murmura &#224; loreille dun Anglais qui se trouvait pr&#232;s de lui: Ce jeune officier est un fils de la comtesse, de la main gauche, sentend. &#192; quoi lAnglais r&#233;pondit: Oh!


Toute la journ&#233;e, Hermann fut en proie &#224; un malaise extraordinaire. Dans le restaurant solitaire o&#249; il prenait ses repas, il but beaucoup contre son habitude, dans lespoir de s&#233;tourdir; mais le vin ne fit quallumer son imagination et donner une activit&#233; nouvelle aux id&#233;es qui le pr&#233;occupaient. Il rentra chez lui de bonne heure, se jeta tout habill&#233; sur son lit, et sendormit dun sommeil de plomb.


Lorsquil se r&#233;veilla, il &#233;tait nuit, la lune &#233;clairait sa chambre. Il regarda lheure; il &#233;tait trois heures moins un quart. Il navait plus envie de dormir. Il &#233;tait assis sur son lit et pensait &#224; la vieille comtesse.


En ce moment, quelquun dans la rue sapprocha de la fen&#234;tre comme pour regarder dans sa chambre, et passa aussit&#244;t. Hermann y fit &#224; peine attention. Au bout dune minute, il entendit ouvrir la porte de son antichambre. Il crut que son denschik[[4] Soldat, domestique dun officier. [N.d.T.]], ivre selon son habitude, rentrait de quelque excursion nocturne; mais bient&#244;t il distingua un pas inconnu. Quelquun entrait en tra&#238;nant doucement des pantoufles sur le parquet. La porte souvrit, et une femme v&#234;tue de blanc savan&#231;a dans sa chambre. Hermann simagina que c&#233;tait sa vieille nourrice, et il se demanda ce qui pouvait lamener &#224; cette heure de la nuit; mais la femme en blanc, traversant la chambre avec rapidit&#233;, fut en un moment au pied de son lit, et Hermann reconnut la comtesse!


Je viens &#224; toi contre ma volont&#233;, dit-elle dune voix ferme. Je suis contrainte dexaucer ta pri&#232;re. Trois-sept-as gagneront pour toi lun apr&#232;s lautre; mais tu ne joueras pas plus dune carte en vingt-quatre heures, et apr&#232;s, pendant toute ta vie, tu ne joueras plus! Je te pardonne ma mort, pourvu que tu &#233;pouses ma demoiselle de compagnie, Lisabeta Ivanovna.


&#192; ces mots, elle se dirigea vers la porte et se retira en tra&#238;nant encore ses pantoufles sur le parquet. Hermann lentendit pousser la porte de lantichambre, et vit un instant apr&#232;s une figure blanche passer dans la rue et sarr&#234;ter devant la fen&#234;tre comme pour le regarder.


Hermann demeura quelque temps tout abasourdi; il se leva et entra dans lantichambre. Son denschik, ivre comme &#224; lordinaire, donnait couch&#233; sur le parquet. Il eut beaucoup de peine &#224; le r&#233;veiller, et nen put obtenir la moindre explication. La porte de lantichambre &#233;tait ferm&#233;e &#224; cl&#233;. Hermann rentra dans sa chambre et &#233;crivit aussit&#244;t toutes les circonstances de sa vision.



VI

Deux id&#233;es fixes ne peuvent exister &#224; la fois dans le monde moral, de m&#234;me que dans le monde physique deux corps ne peuvent occuper &#224; la fois la m&#234;me place. Trois-sept-as effac&#232;rent bient&#244;t dans limagination de Hermann le souvenir des derniers moments de la comtesse. Trois-sept-as ne lui sortaient plus de la t&#234;te et venaient &#224; chaque instant sur ses l&#232;vres. Rencontrait-il une jeune personne dans la rue:


Quelle jolie taille! disait-il; elle ressemble &#224; un trois de c&#339;ur.


On lui demandait lheure; il r&#233;pondait: Sept de carreau moins un quart.


Tout gros homme quil voyait lui rappelait un as. Trois-sept-as le suivaient en songe, et lui apparaissaient sous maintes formes &#233;tranges. Il voyait des trois s&#233;panouir comme des magnolia grandiflora. Des sept souvraient en portes gothiques; des as se montraient suspendus comme des araign&#233;es monstrueuses. Toutes ses pens&#233;es se concentraient vers un seul but: comment mettre &#224; profit ce secret si ch&#232;rement achet&#233;? Il songeait &#224; demander un cong&#233; pour voyager. &#192; Paris, se disait-il, il d&#233;couvrirait quelque maison de jeu o&#249; il ferait en trois coups sa fortune. Le hasard le tira bient&#244;t dembarras.


Il y avait &#224; Moscou une soci&#233;t&#233; de joueurs riches, sous la pr&#233;sidence du c&#233;l&#232;bre Tchekalinski, qui avait pass&#233; toute sa vie &#224; jouer, et qui avait amass&#233; des millions, car il gagnait des billets de banque et ne perdait que de largent blanc. Sa maison magnifique, sa cuisine excellente, ses mani&#232;res ouvertes, lui avaient fait de nombreux amis et lui attiraient la consid&#233;ration g&#233;n&#233;rale. Il vint &#224; P&#233;tersbourg. Aussit&#244;t la jeunesse accourut dans ses salons, oubliant les bals pour les soir&#233;es de jeu et pr&#233;f&#233;rant les &#233;motions du tapis vert aux s&#233;ductions de la coquetterie. Hermann fut conduit chez Tchekalinski par Naroumof.


Ils travers&#232;rent une longue enfilade de pi&#232;ces remplies de serviteurs polis et empress&#233;s. Il y avait foule partout. Des g&#233;n&#233;raux et des conseillers priv&#233;s jouaient au whist. Des jeunes gens &#233;taient &#233;tendus sur les divans, prenant des glaces et fumant de grandes pipes. Dans le salon principal, devant une longue table autour de laquelle se serraient une vingtaine de joueurs, le ma&#238;tre de la maison tenait une banque de pharaon. C&#233;tait un homme de soixante ans environ, dune physionomie douce et noble, avec des cheveux blancs comme la neige. Sur son visage plein et fleuri, on lisait la bonne humeur et la bienveillance. Ses yeux brillaient dun sourire perp&#233;tuel. Naroumof lui pr&#233;senta Hermann. Aussit&#244;t Tchekalinski lui tendit la main, lui dit quil &#233;tait le bienvenu, quon ne faisait pas de c&#233;r&#233;monies dans sa maison, et il se remit &#224; tailler.


La taille dura longtemps; on pontait sur plus de trente cartes. &#192; chaque coup, Tchekalinski sarr&#234;tait pour laisser aux gagnants le temps de faire des paroli, payait, &#233;coutait civilement les r&#233;clamations, et plus civilement encore faisait abattre les cornes quune main distraite s&#233;tait permise.


Enfin la taille finit; Tchekalinski m&#234;la les cartes et se pr&#233;para &#224; en faire une nouvelle.


Permettez-vous que je prenne une carte? dit Hermann allongeant la main par-dessus un gros homme qui obstruait tout un c&#244;t&#233; de la table.


Tchekalinski, en lui adressant un gracieux sourire, sinclina poliment en signe dacceptation. Naroumof complimenta en riant Hermann sur la fin de son aust&#233;rit&#233; dautrefois, et lui souhaita toute sorte de bonheur pour son d&#233;but dans la carri&#232;re du jeu.


Va! dit Hermann apr&#232;s avoir &#233;crit un chiffre sur le dos de sa carte.


Combien? demanda le banquier en clignant des yeux. Excusez, je ne vois pas.


Quarante-sept mille roubles, dit Hermann. &#192; ces mots, toutes les t&#234;tes se lev&#232;rent, tous les regards se dirig&#232;rent sur Hermann.


Il a perdu lesprit, pensa Naroumof.


Permettez-moi de vous faire observer, monsieur, dit Tchekalinski avec son &#233;ternel sourire, que votre jeu est un peu fort. Jamais on ne ponte ici que deux cent soixante-quinze mille roubles sur le simple.


Bon, dit Hermann; mais faites-vous ma carte, oui ou non? Tchekalinski sinclina en signe dassentiment.


Je voulais seulement vous faire observer, dit-il, que bien que je sois parfaitement s&#251;r de mes amis, je ne puis tailler que devant de largent comptant. Je suis parfaitement convaincu que votre parole vaut de lor; cependant, pour lordre du jeu et la facilit&#233; des calculs, je vous serai oblig&#233; de mettre de largent sur votre carte.


Hermann tira de sa poche un billet et le tendit &#224; Tchekalinski, qui, apr&#232;s lavoir examin&#233; dun clin d&#339;il, le posa sur la carte de Hermann.


Il tailla, &#224; droite vint un dix, &#224; gauche un trois. Je gagne, dit Hermann en montrant sa carte. Un murmure d&#233;tonnement circula parmi les joueurs. Un moment, les sourcils du banquier se contract&#232;rent, mais aussit&#244;t son sourire habituel reparut sur son visage. Faut-il r&#233;gler? demanda-t-il au gagnant.


Si vous avez cette bont&#233;. Tchekalinski tira des billets de banque de son portefeuille et paya aussit&#244;t. Hermann empocha son gain et quitta la table. Naroumof nen revenait pas. Hermann but un verre de limonade et rentra chez lui. Le lendemain au soir, il revint chez Tchekalinski, qui &#233;tait encore &#224; tailler. Hermann sapprocha de la table; cette fois, les pontes sempress&#232;rent de lui faire une place. Tchekalinski sinclina dun air caressant. Hermann attendit une nouvelle taille, puis prit une carte sur laquelle il mit ses quarante-sept mille roubles et, en outre, le gain de la veille. Tchekalinski commen&#231;a &#224; tailler. Un valet sortit &#224; droite, un sept &#224; gauche. Hermann montra un sept. Il y eut un ah! g&#233;n&#233;ral. Tchekalinski &#233;tait &#233;videmment mal &#224; son aise. Il compta quatre-vingt-quatorze mille roubles et les remit &#224; Hermann, qui les prit avec le plus grand sang-froid, se leva et sortit aussit&#244;t.


Il reparut le lendemain &#224; lheure accoutum&#233;e. Tout le monde lattendait; les g&#233;n&#233;raux et les conseillers priv&#233;s avaient laiss&#233; leur whist pour assister &#224; un jeu si extraordinaire. Les jeunes officiers avaient quitt&#233; les divans, tous les gens de la maison se pressaient dans la salle. Tous entouraient Hermann. &#192; son entr&#233;e, les autres joueurs cess&#232;rent de ponter dans leur impatience de le voir aux prises avec le banquier qui, p&#226;le, mais toujours souriant, le regardait sapprocher de la table et se disposer &#224; jouer seul contre lui. Chacun deux d&#233;fit &#224; la fois un paquet de cartes. Hermann coupa; puis il prit une carte et la couvrit dun monceau de billets de banque. On e&#251;t dit les appr&#234;ts dun duel. Un profond silence r&#233;gnait dans la salle.


Tchekalinski commen&#231;a &#224; tailler; ses mains tremblaient. &#192; droite, on vit sortir une dame; &#224; gauche un as.


Las gagne, dit Hermann, et il d&#233;couvrit sa carte.


Votre dame a perdu, dit Tchekalinski dun ton de voix mielleux.


Hermann tressaillit. Au lieu dun as, il avait devant lui une dame de pique. Il nen pouvait croire ses yeux, et ne comprenait pas comment il avait pu se m&#233;prendre de la sorte.


Les yeux attach&#233;s sur cette carte funeste, il lui sembla que la dame de pique clignait de l&#339;il et lui souriait dun air railleur. Il reconnut avec horreur une ressemblance &#233;trange entre cette dame de pique et la d&#233;funte comtesse


Maudite vieille! s&#233;cria-t-il &#233;pouvant&#233;. Tchekalinski, dun coup de r&#226;teau, ramassa tout son gain. Hermann demeura longtemps immobile, an&#233;anti. Quand enfin il quitta la table de jeu, il y eut un moment de causerie bruyante. Un fameux ponte! disaient les joueurs. Tchekalinski m&#234;la les cartes, et le jeu continua.



Conclusion

Hermann est devenu fou. Il est &#224; lh&#244;pital dOboukhof, le n 17. Il ne r&#233;pond &#224; aucune question quon lui adresse, mais on lentend r&#233;p&#233;ter sans cesse: trois-sept-as!  trois-sept-dame!


Lisabeta Ivanovna vient d&#233;pouser un jeune homme tr&#232;s aimable, fils de lintendant de la d&#233;funte comtesse. Il a une bonne place, et cest un gar&#231;on fort rang&#233;. Lisabeta a pris chez elle une pauvre parente dont elle fait l&#233;ducation.


Tomski a pass&#233; chef descadron. Il a &#233;pous&#233; la princesse Pauline ***.


(1834)


[Comment trouvez-vous Hermann? dit un des convives en montrant un jeune officier du g&#233;nie. De sa vie, ce gar&#231;on l&#224; na fait un paroli [1]ni touch&#233; une carte, et il nous regarde jouer jusqu&#224; cinq heures du matin.] Doubler la mise.

[Oh! bien, &#233;coutez. Vous saurez que ma grand-m&#232;re, il y a quelque soixante ans, alla &#224; Paris et y fit fureur. On courait apr&#232;s elle pour voir la V&#233;nus moscovite* [2]. Richelieu lui fit la cour, et ma grand-m&#232;re pr&#233;tend quil sen fallut peu quelle ne loblige&#226;t par ses rigueurs &#224; se br&#251;ler la cervelle. Dans ce temps-l&#224;, les femmes jouaient au pharaon. Un soir, au jeu de la cour, elle perdit sur parole, contre le duc dOrl&#233;ans, une somme tr&#232;s consid&#233;rable. Rentr&#233;e chez elle, ma grand-m&#232;re &#244;ta ses mouches, d&#233;fit ses paniers, et dans ce costume tragique alla conter sa m&#233;saventure &#224; mon grand-p&#232;re, en lui demandant de largent pour sacquitter. Feu mon grand-p&#232;re &#233;tait une esp&#232;ce dintendant pour sa femme. Il la craignait comme le feu, mais le chiffre quon lui avoua le fit sauter au plancher; il semporta, se mit &#224; faire ses comptes, et prouva &#224; ma grand-m&#232;re quen six mois elle avait d&#233;pens&#233; un demi-million. Il lui dit nettement quil navait pas &#224; Paris ses villages des gouvernements de Moskou et de Saratef, et conclut en refusant les subsides demand&#233;s. Vous imaginez bien la fureur de ma grand-m&#232;re. Elle lui donna un soufflet et fit lit &#224; part cette nuit-l&#224; en t&#233;moignage de son indignation. Le lendemain elle revint &#224; la charge. Pour la premi&#232;re fois de sa vie elle voulut bien condescendre &#224; des raisonnements et des explications. Cest en vain quelle seffor&#231;a de d&#233;montrer &#224; son mari quil y a dettes et dettes, et quil ny a pas dapparence den user avec un prince comme avec un carrossier. Toute cette &#233;loquence fut en pure perte, mon grand-p&#232;re &#233;tait inflexible. Ma grand-m&#232;re ne savait que devenir. Heureusement, elle connaissait un homme fort c&#233;l&#232;bre &#224; cette &#233;poque. Vous avez entendu parler du comte de Saint-Germain, dont on d&#233;bite tant de merveilles. Vous savez quil se donnait pour une mani&#232;re de Juif errant, possesseur de l&#233;lixir de vie et de la pierre philosophale. Quelques-uns se moquaient de lui comme dun charlatan. Casanova, dans ses M&#233;moires, dit quil &#233;tait espion. Quoi quil en soit, malgr&#233; le myst&#232;re de sa vie, Saint-Germain &#233;tait recherch&#233; par la bonne compagnie et &#233;tait vraiment un homme aimable. Encore aujourdhui ma grand-m&#232;re a conserv&#233; pour lui une affection tr&#232;s vive, et elle se f&#226;che tout rouge quand on nen parle pas avec respect. Elle pensa quil pourrait lui avancer la somme dont elle avait besoin, et lui &#233;crivit un billet pour le prier de passer chez elle. Le vieux thaumaturge accourut aussit&#244;t et la trouva plong&#233;e dans le d&#233;sespoir. En deux mots, elle le mit au fait, lui raconta son malheur et la cruaut&#233; de son mari, ajoutant quelle navait plus despoir que dans son amiti&#233; et son obligeance. Saint-Germain, apr&#232;s quelques instants de r&#233;flexion:] Les mots ou expressions en italique et suivis dun ast&#233;risque sont en fran&#231;ais dans le texte.

[En ce moment, trois dames savan&#231;ant, selon les us de la mazurka, pour linviter &#224; choisir entre oubli* ou regret*[3], interrompirent une conversation qui excitait douloureusement la curiosit&#233; de Lisabeta Ivanovna.] Chacun de ces mots d&#233;signe une dame. Le cavalier en r&#233;p&#232;te un au hasard et doit ex&#233;cuter une figure avec la dame &#224; qui appartient le mot choisi. [N.d.T.]

[En ce moment, quelquun dans la rue sapprocha de la fen&#234;tre comme pour regarder dans sa chambre, et passa aussit&#244;t. Hermann y fit &#224; peine attention. Au bout dune minute, il entendit ouvrir la porte de son antichambre. Il crut que son denschik[4], ivre selon son habitude, rentrait de quelque excursion nocturne; mais bient&#244;t il distingua un pas inconnu. Quelquun entrait en tra&#238;nant doucement des pantoufles sur le parquet. La porte souvrit, et une femme v&#234;tue de blanc savan&#231;a dans sa chambre. Hermann simagina que c&#233;tait sa vieille nourrice, et il se demanda ce qui pouvait lamener &#224; cette heure de la nuit; mais la femme en blanc, traversant la chambre avec rapidit&#233;, fut en un moment au pied de son lit, et Hermann reconnut la comtesse!] Soldat, domestique dun officier. [N.d.T.]





