




Arthur Bern&#232;de


LHomme Au Masque De Fer


&#201;ditions Jules Tallandier, 1930 (6 f&#233;vrier 1931)



Premi&#232;re Partie: Lenfant Du Myst&#232;re



CHAPITRE PREMIER LA SURPRISE DU CARDINAL

&#192; l&#233;poque o&#249; commence cette histoire, cest-&#224;-dire au d&#233;but du printemps de lann&#233;e 1637, le cardinal de Richelieu avait atteint lapog&#233;e de sa puissance.


D&#233;j&#224; gravement atteint par la maladie qui devait quelques ann&#233;es plus tard le conduire au tombeau, on e&#251;t dit quil navait plus qu&#224; se reposer sur ses lauriers encore rouges du sang des victimes quil avait cru devoir immoler pour le triomphe de ses id&#233;es et de sa cause.


Il nen &#233;tait rien. Jamais encore le grand cardinal navait d&#233;ploy&#233;, mais en secret cette fois, une activit&#233; plus f&#233;brile; car jamais encore, peut-&#234;tre, aucun probl&#232;me aussi troublant ne s&#233;tait pos&#233; &#224; son esprit, sous la forme de cette question:


Que va devenir la couronne de France?


La reine Anne dAutriche, en effet, navait pas encore donn&#233; dh&#233;ritier &#224; la couronne. Or les m&#233;decins avaient d&#233;clar&#233; quelle n&#233;tait point st&#233;rile et quelle &#233;tait, au contraire, capable davoir de beaux et nombreux enfants.


C&#233;tait donc le roi, quil fallait rendre responsable de cette non-paternit&#233; qui pr&#233;occupait si vivement lhomme rouge, tant il redoutait, faute dh&#233;ritier direct de la couronne, de voir son ennemi le plus acharn&#233;, Gaston dOrl&#233;ans, succ&#233;der &#224; son fr&#232;re.


Richelieu avait beau imaginer les projets les plus divers, il ne trouvait aucune solution &#224; un &#233;tat de choses qui ne pouvait que se r&#233;soudre par sa propre perte, et par la ruine de toute sa politique.


Ce jour-l&#224;, Richelieu, suivant son habitude, se promenait, apr&#232;s son frugal repas de midi, dans les splendides jardins de sa r&#233;sidence de Rueil situ&#233;e &#224; deux lieues environ de Paris.


Toujours escort&#233; de ses gardes, car, depuis quil avait failli, un soir, sur la route de Saint-Germain, &#234;tre enlev&#233; de vive force par un groupe de cavaliers masqu&#233;s, Richelieu, m&#234;me dans son parc, ne sortait jamais sans escorte, tant il craignait un nouveau coup de force de la part dadversaires qui navaient point d&#233;sarm&#233;. Ses gardes le suivaient &#224; une distance respectueuse, mais suffisante pour quils pussent lentourer &#224; la moindre alerte.


Apr&#232;s s&#234;tre assis quelques instants sur un banc, &#224; lombre de grands tilleuls qui &#233;tendaient au-dessus de son front lombre de leurs larges feuilles, v&#234;tu comme toujours de son camail rouge, sur lequel tranchait la blancheur dun large col en dentelles ferm&#233; par deux glands dor et le bleu moir&#233; du large ruban de la croix du Saint-Esprit, coiff&#233; de la barrette, do&#249; s&#233;chappaient ses longs cheveux grisonnants, le cardinal se leva pour continuer sa promenade m&#233;ditative.


Il sarr&#234;ta tout &#224; coup et dit au capitaine de ses gardes, un re&#238;tre au visage balafr&#233;, abrit&#233; par un large chapeau de feutre orn&#233; dune immense plume rouge:


Quel est ce gentilhomme qui savance l&#224;-bas?


&#201;minence, cest M. de Durbec.


Cest juste! fit le cardinal, je ne lavais pas reconnu. D&#233;cid&#233;ment, ma vue baisse


Et il soupira:


Quil est donc p&#233;nible de vieillir, quand on aurait encore tant besoin de sa jeunesse!


M. de Durbec, gentilhomme de mise fort &#233;l&#233;gante, au profil aristocratique, au regard tout br&#251;lant dune flamme qui nexprimait pas la bont&#233;, simmobilisa &#224; quelques pas du cardinal et, sinclinant devant le ma&#238;tre, il attendit que celui-ci lui donn&#226;t lordre dapprocher.


Richelieu le toisa un instant, comme sil &#233;prouvait envers ce personnage une m&#233;fiance doubl&#233;e dun certain m&#233;pris. Enfin, il linvita de la main &#224; savancer vers lui.


M. de Durbec ob&#233;it; il allait adresser au cardinal un nouveau salut, quand celui-ci, dun ton imp&#233;rieux, lui dit:


Sans doute, monsieur, pour vous &#234;tre permis dinterrompre ma promenade, mapportez-vous dimportantes nouvelles?


Oui, &#201;minence! Des nouvelles que je ne puis communiquer &#224; nul autre.


Le ministre secoua la t&#234;te et dit &#224; son interlocuteur:


Soit! monsieur! suivez-moi.


Il se dirigea vers un petit pavillon, au centre dune pelouse fleurie. Il poussa une porte qui donnait acc&#232;s &#224; une pi&#232;ce octogonale pauvrement d&#233;cor&#233;e et uniquement meubl&#233;e dune table, dun grand fauteuil et de quelques si&#232;ges.


Le cardinal fit passer devant lui M. de Durbec. Tandis que les gardes de son escorte entouraient le pavillon, Richelieu, refermant la porte, prit place dans le fauteuil et dit:


Maintenant, monsieur, parlez!


&#201;minence, conform&#233;ment &#224; la mission que vous maviez donn&#233;e de surveiller discr&#232;tement Sa Majest&#233; la reine, jai &#233;tabli autour du couvent du Val-de-Gr&#226;ce, o&#249; Sa Majest&#233; vient de se rendre pour y faire une retraite de plusieurs semaines, tout un r&#233;seau dinformateurs par lequel je viens dapprendre que Sa Majest&#233; ne se trouvait plus dans ce couvent.


Malgr&#233; toute sa ma&#238;trise de lui-m&#234;me, Richelieu ne put r&#233;primer un tressaillement.


Sa Majest&#233; nest plus au Val-de-Gr&#226;ce?


Non, &#201;minence, elle en est partie depuis plusieurs jours avec la complicit&#233; de la m&#232;re abbesse qui, dans toute cette affaire, a jou&#233; un r&#244;le des plus suspects.


Dun geste nerveux, Richelieu coupa la parole &#224; M. de Durbec.


Avez-vous pu conna&#238;tre lendroit o&#249; s&#233;tait retir&#233;e la reine?


Oui, &#201;minence! Dans une gentilhommi&#232;re qui se trouve &#224; un quart de lieue du ch&#226;teau de Chevreuse.


Avez-vous pu d&#233;couvrir le motif de cette fugue?


Oui, &#201;minence! Sa Majest&#233; est sur le point de devenir m&#232;re.


La foudre f&#251;t tomb&#233;e aux pieds du cardinal quelle ne&#251;t sans doute pas produit sur lui un effet aussi impressionnant.


Dun bond, il se leva et, les mains crisp&#233;es sur les bras de son fauteuil, il sexclama:


Que me dites-vous l&#224;?


La v&#233;rit&#233;, &#201;minence.


Richelieu, qui devait avoir de bonnes raisons pour ne point mettre en doute la parole de son interlocuteur, reprit, comme sil se parlait &#224; lui-m&#234;me:


Il me para&#238;t invraisemblable que depuis si longtemps la reine ait pu dissimuler sa grossesse aux yeux de tous Je sais bien que, depuis quelque temps, elle se plaignait d&#234;tre malade et quelle &#233;vitait de para&#238;tre &#224; toutes les r&#233;ceptions de la Cour


 Enfin, monsieur Durbec, continuez votre surveillance, tenez-moi au courant de tout ce qui se passera, t&#226;chez de conna&#238;tre les intentions de la reine au sujet de cet enfant myst&#233;rieux, et faites en sorte de savoir, d&#232;s quil sera venu au monde, &#224; qui on laura confi&#233; et &#224; quel endroit on laura conduit.


 Je najouterai quun mot: vous &#234;tes d&#233;positaire, monsieur de Durbec, dun des plus graves secrets qui aient jamais exist&#233;. Votre t&#234;te r&#233;pond de votre silence.


Votre &#201;minence peut compter enti&#232;rement sur moi. Dailleurs, elle ma mis assez souvent &#224; l&#233;preuve pour quelle soit tranquille &#224; ce sujet.


Richelieu regarda son &#233;missaire s&#233;loigner et, lourdement, comme accabl&#233;, se laissa retomber sur son fauteuil.


De qui peut bien &#234;tre cet enfant se demandait-il. Pour que la reine sen aille accoucher aussi clandestinement, avec la complicit&#233; certaine de son amie la duchesse de Chevreuse, il faut quil lui soit impossible de faire accepter au roi la paternit&#233; de ce rejeton qui ne peut donc &#234;tre que le fruit dun adult&#232;re. Cherchons quel peut bien en &#234;tre le p&#232;re.


Le front du cardinal se plissa. Dans ses yeux flamba une lueur &#233;trange; un sourire ind&#233;finissable entrouvrit ses l&#232;vres minces et d&#233;color&#233;es, puis un nom lui &#233;chappa:


Mazarin!


Quel &#233;tait donc cet homme sur lequel venait de se fixer la conviction du grand ministre?


C&#233;tait un jeune Italien, tr&#232;s souple, tr&#232;s fin, fort &#233;l&#233;gant cavalier, &#224; la voix chaude, insinuante, &#224; lesprit endiabl&#233;, &#224; lintelligence remarquable, que Richelieu avait remarqu&#233; quelque temps auparavant parmi les seigneurs &#233;trangers qui r&#233;ussissaient, gr&#226;ce &#224; leur adresse, &#224; se faufiler en si grand nombre &#224; la Cour de France.


Tout dabord, il signore Mazarini navait gu&#232;re plu au cardinal. Il trouvait quil se vantait un peu trop bruyamment de prouesses quil avait soi-disant accomplies en Italie, ainsi que des services plus ou moins illusoires que, dans ce pays, il avait rendus &#224; la France. Richelieu avait dabord eu limpression que ce Mazarin n&#233;tait quun aventurier banal, capable de beaucoup plus de bruit que de besogne.


LItalien ne s&#233;tait point tenu pour battu, car il &#233;tait dune opini&#226;tret&#233; rare. Diplomate dans le fond de l&#226;me, il se dit quil ne pourrait rien sil ne conqu&#233;rait les bonnes gr&#226;ces du cardinal. Il sy employa de son mieux, &#233;vitant les moyens trop directs, prenant des chemins d&#233;tourn&#233;s, rendant &#231;&#224; et l&#224; de menus services, faisant parvenir &#224; celui dont il faisait le si&#232;ge des renseignements qui, sous leurs apparences insignifiantes, nen &#233;taient pas moins dune qualit&#233; et dune importance rares, si bien que Richelieu lattacha &#224; ses services, dans lesquels il ne tarda pas &#224; se distinguer avec la discr&#233;tion, lhabilet&#233;, le doigt&#233; dun v&#233;ritable prestidigitateur de la politique.


Richelieu ne tarda point &#224; sapercevoir que Mazarin avait produit sur la reine Anne dAutriche une impression consid&#233;rable. Nignorant point que la reine, si outrageusement d&#233;laiss&#233;e par le roi Louis XIII, &#233;tait au fond une grande amoureuse, lhomme rouge s&#233;tait vite persuad&#233; quAnne dAutriche &#233;tait amoureuse du jeune Italien et, pour des motifs demeur&#233;s obscurs, au lieu de chercher &#224; briser cette galante intrigue, lavait favoris&#233;e, non point en lencourageant dune fa&#231;on directe qui ne&#251;t point manqu&#233; d&#234;tre choquante, mais en rendant chaque jour de plus en plus importante la situation quil avait faite &#224; Mazarin aupr&#232;s de lui.


Il navait pourtant pas pr&#233;vu que cette liaison, qui lui permettait de se tenir au courant de tout ce qui se disait chez la reine, aboutirait au r&#233;sultat que lon venait de lui annoncer.


Maintenant que son premier mouvement de surprise &#233;tait pass&#233;, il semblait non point sen affliger, mais, au contraire, on e&#251;t dit quil sen r&#233;jouissait int&#233;rieurement.


En effet, depuis longtemps, ses yeux navaient pas exprim&#233; de satisfaction aussi vive; ses traits tir&#233;s se d&#233;tendaient et, chose qui ne lui &#233;tait pas arriv&#233;e depuis d&#233;j&#224; plusieurs ann&#233;es, il se mit &#224; frotter lune contre lautre les paumes de ses mains longues et soign&#233;es.


Allons, murmura-t-il, je crois que ce faquin de Mazarini est d&#233;cid&#233;ment appel&#233; &#224; jouer un r&#244;le dans lhistoire de la France!



CHAPITRE II LE CHEVALIER GASCON

Le m&#234;me jour, vers sept heures du soir, la salle principale de lhostellerie du Plat d&#201;tain, situ&#233;e au c&#339;ur du charmant village de Dampierre, &#233;tait remplie dune foule de voyageurs qui sappr&#234;taient &#224; faire honneur &#224; la cuisine de ma&#238;tre Eustache Collin, dont la renomm&#233;e s&#233;tait r&#233;pandue &#224; plusieurs lieues &#224; la ronde.


Devant une chemin&#233;e dans laquelle flambait un grand feu de bois, ma&#238;tre Collin, &#233;norme gaillard coiff&#233; dun bonnet blanc qui touchait presque au plafond, une louche &#224; la main, imposant et quasi sacerdotal, surveillait les volailles dodues et d&#233;j&#224; &#224; moiti&#233; dor&#233;es qui r&#244;tissaient au rythme r&#233;gulier dun colossal tournebroche.


Sa femme, dame Jeanne, encore plus corpulente que lui, sagitait, suant, soufflant, et s&#233;vertuant &#224; placer de son mieux ses chalands qui, en attendant les meilleurs morceaux, se disputaient les meilleures places!


Tout son monde &#233;tant cas&#233;, elle se dirigeait vers son comptoir, afin dy lamper le verre de vin clairet quelle avait si bien m&#233;rit&#233;, lorsquune voix juv&#233;nile s&#233;leva sur le seuil, claironnant avec un accent gascon plein de bonne humeur:


Bonsoir, tout le monde!


Tous les yeux se dirig&#232;rent vers le nouvel arrivant. C&#233;tait un beau gar&#231;on de vingt-cinq ans &#224; peine, &#224; la figure &#224; la fois souriante et &#233;nergique, &#224; la bouche bien dessin&#233;e sous une petite moustache, au menton volontaire que marquait &#224; peine la virgule dune barbichette. Ses yeux p&#233;tillants de malice, sans la moindre m&#233;chancet&#233;, provoquaient imm&#233;diatement la sympathie, tant ils nexprimaient quun d&#233;sir de plaire &#224; chacune et d&#234;tre bien avec tous.


Dame Jeanne r&#233;pondit dun ton cordial:


Bonsoir, monsieur le cavalier.


Le nouvel arrivant, qui avait d&#251; laisser sa monture &#224; l&#233;curie, &#233;tait bott&#233;, &#233;peronn&#233;, son costume, form&#233; dun justaucorps, souvrait sur une chemise en toile &#233;crue. Son pantalon, serr&#233; &#224; la taille par un ceinturon auquel &#233;tait attach&#233;e une solide rapi&#232;re, &#233;tait dun gris uniforme quil devait beaucoup plus &#224; la poussi&#232;re des chemins qu&#224; sa couleur naturelle.


La plantureuse h&#244;teli&#232;re &#233;tait beaucoup trop alt&#233;r&#233;e pour pousser plus loin les politesses pr&#233;liminaires, et elle continua &#224; se diriger vers la bouteille, objet de ses l&#233;gitimes d&#233;sirs, ce qui ne parut nullement offusquer le beau jeune homme. P&#233;n&#233;trant dans la salle, il promena autour de lui un regard circulaire, cherchant un coin o&#249; il pourrait bien sasseoir.


Comme il nen trouvait point, il sapprocha dun jeune gentilhomme de mise &#233;l&#233;gante, qui occupait seul une petite table plac&#233;e pr&#232;s dune fen&#234;tre.


Monsieur, fit le cavalier, se d&#233;couvrant avec politesse, serais-je indiscret en vous demandant de bien vouloir me permettre de masseoir en face de vous?


Dun air hautain, le gentilhomme r&#233;pliquait:


Je ne vous connais point, monsieur!


Souffrez que je me pr&#233;sente: chevalier Ga&#235;tan-Nompar-Francequin de Castel-Rajac.


Froidement, et r&#233;pondant &#224; peine au salut de son interlocuteur, lhomme interpell&#233; ripostait avec un l&#233;ger accent italien:


Comte Julio Capeloni, de Florence.


Un beau pays, d&#233;clarait Ga&#235;tan, de plus en plus aimable. Je ny suis jamais all&#233;, mais jai ou&#239;-dire par mon a&#239;eul paternel, qui y avait quelque peu guerroy&#233;, que Florence &#233;tait une des plus belles villes du monde.


Ce compliment parut impressionner favorablement Capeloni, car il reprit:


Moins belle que votre Paris, monsieur le chevalier, puisquil sait si bien attirer &#224; lui les habitants des pays les plus recul&#233;s du monde.


Monsieur le comte, reprenait Castel-Rajac, je crois quapr&#232;s cet &#233;change de politesses, nous sommes destin&#233;s &#224; nous entendre le mieux du monde. Voil&#224; pourquoi je me permets de vous renouveler la demande que je viens davoir lhonneur de vous adresser Voulez-vous maccepter comme voisin de table? Vous mobligeriez infiniment, car je viens de faire vingt lieues &#224; francs &#233;triers Je meurs de faim, je cr&#232;ve de soif, et cela doit suffire pour que vous ayez piti&#233; de moi.


Gagn&#233; par lentrain du jeune Gascon qui semblait incarner si richement toutes les qualit&#233;s de sa race, Capeloni, dun geste gracieux, linvita &#224; sasseoir en face de lui.


Et, frappant sur la table, il lan&#231;a sur le ton dun familier de la maison:


H&#233; l&#224;! dame Jeanne, il vous arrive de province un jeune loup qui a les dents longues. Il sagit de le rassasier au plus vite car, sans cela, il est capable de vous d&#233;vorer toute crue


Dame Jeanne, qui avait eu le temps davaler non pas un, mais trois verres de vin, sapprocha aussit&#244;t de son h&#244;te, qui devait &#234;tre un client important, car, tout de suite, elle dit avec un empressement qui n&#233;tait pas pr&#233;cis&#233;ment dans ses habitudes:


Que faut-il servir &#224; ce monsieur?


Imm&#233;diatement, Castel-Rajac r&#233;pliquait:


Tout ce que vous avez de meilleur.


Et, frappant sur sa ceinture, il ajouta:


Jai de quoi vous r&#233;gler la d&#233;pense. Je viens de faire un h&#233;ritage celui dun oncle qui ma laiss&#233; cent pistoles.


Rassur&#233;e, dame Jeanne sen fut aussit&#244;t donner ses ordres &#224; lune des jeunes servantes charg&#233;es de r&#233;partir la boisson et les vivres entre tous ces ventres affam&#233;s quil sagissait de satisfaire. Moins de trois minutes apr&#232;s, devant un verre rempli dun petit vouvray clair comme un rayon de soleil, Ga&#235;tan-Nompar-Francequin de Castel-Rajac attaquait vigoureusement une &#233;norme tranche de p&#226;t&#233; en cro&#251;te.


LItalien, qui en &#233;tait d&#233;j&#224; &#224; la moiti&#233; de son repas, regardait le Gascon d&#233;vorer avec une expression de sympathie &#233;vidente.


Alors, mon cher chevalier, fit-il au bout dun instant, vous &#234;tes venu uniquement &#224; Paris dans le but dy faire ripaille?


Oui et non! &#233;luda le jeune homme.


Cela m&#233;tonnait aussi quun gentilhomme de votre allure samus&#226;t &#224; faire plus de cent cinquante lieues &#224; cheval pour venir y manger et y boire quelques dizaines de pistoles!


Mordious, vous avez raison! approuvait lexcellent Ga&#235;tan, qui vida dun trait son verre de vin.


Le comte le remplit aussit&#244;t et, &#233;levant le sien, quil navait pas encore approch&#233; de ses l&#232;vres, il dit:


Chevalier, buvons &#224; nos amours!


Aux v&#244;tres! rectifia Ga&#235;tan.


Aux v&#244;tres aussi, insista son voisin de table.


Avec une na&#239;vet&#233; non feinte, le jeune cavalier sexclamait:


Ah &#231;a! comment avez-vous devin&#233; que j&#233;tais amoureux?


Dabord parce qu&#224; votre &#226;ge, et avec votre tournure, on lest toujours.


&#192; mon &#226;ge, oui, mais quant &#224; ma tournure je crois que, mon cher comte, vous me flattez un peu trop Je ne suis quun gentilhomme campagnard qui, jusqualors, ayant toujours v&#233;cu au fond de sa province, ignore les grandes mani&#232;res de la Cour et surtout lart de parler aux femmes.


Je suis s&#251;r, au contraire, protestait lItalien, que vous ne comptez plus vos succ&#232;s!


L&#224;-bas, dans mon pays, aupr&#232;s dAgen, je reconnais que jai remport&#233; quelques avantages


Et vous voulez augmenter, ou plut&#244;t couronner la s&#233;rie de vos exploits en ajoutant &#224; vos conqu&#234;tes de terroir celle dune jolie Parisienne!


Toujours avec la m&#234;me franchise, Ga&#235;tan r&#233;pliquait:


Cest d&#233;j&#224; fait, mon cher comte!


Cela ne m&#233;tonne pas. En amour comme en amiti&#233;, je vous crois capable de toutes les prouesses.


Et, tout en posant son coude sur la table et en remplissant pour la troisi&#232;me fois le verre du beau Gascon, il ajouta:


Racontez-moi lhistoire de cette conqu&#234;te.


Oh! apr&#232;s tout, faisait Castel-Rajac, je puis bien le faire sans manquer aux lois de lhonneur, car, quand bien m&#234;me le voudrais-je, il me serait impossible de vous r&#233;v&#233;ler le nom de celle qui, pendant huit jours, ma rendu le plus heureux des hommes.


LItalien, qui semblait de plus en plus int&#233;ress&#233;, conclut:


Laventure devient de plus en plus piquante, et jai h&#226;te den conna&#238;tre la suite.


Et, tout en mangeant, car Ga&#235;tan-Nompar-Francequin m&#233;ritait ce nom de loup affam&#233; que lui avait donn&#233; son compagnon de souper, il reprit sur un ton de bonne humeur et de franchise:


Quelques mots dabord sur moi. Oh! ce ne sera pas long, car je suis de ceux qui, &#224; vingt-cinq ans, nont pas de bien longues histoires &#224; conter. Je suis le fils unique du baron de Castel-Rajac, ancien page, puis &#233;cuyer de Sa Majest&#233; Henri IV, et qui, depuis larriv&#233;e au pouvoir de Son &#201;minence le cardinal Richelieu, vit retir&#233; dans son manoir, si tant est quon puisse appeler ainsi la pauvre maison &#224; moiti&#233; en ruine qui, avec trois maigres fermes, quelques vignes, un &#233;tang et un bois de cinquante arpents constitue tout son patrimoine, destin&#233; &#224; devenir le mien, le plus tard possible, si Dieu daigne le vouloir!


 Ma m&#232;re passe son temps &#224; soccuper des soins de la maison, &#224; prier dans l&#233;glise du village, &#224; visiter les malheureux et &#224; les soulager de ses soins les plus touchants, en m&#234;me temps que de ses maigres aum&#244;nes. Cest donc vous dire que jai &#233;t&#233; &#233;lev&#233; devant un horizon beaucoup trop &#233;troit pour &#234;tre tourment&#233; par des ambitions tr&#232;s vives.


 Dans mon enfance, cependant, &#233;merveill&#233; par les r&#233;cits de mon a&#239;eul, de mon p&#232;re et de leurs compagnons darmes, je r&#234;vais d&#234;tre &#224; mon tour soldat, officier, et de me battre pour accomplir, moi aussi, de vaillantes prouesses. Javais, tout jeune, appris &#224; monter &#224; cheval avec un ancien &#233;cuyer du brave Crillon, et les armes avec un vieux ma&#238;tre qui vivait retir&#233; dans notre pays et se targuait, &#224; juste titre, davoir appris lart de tuer son prochain aux plus illustres capitaines de ce temps. Cest ainsi que je devins un cavalier assez solide et un escrimeur, ma foi, tout aussi bon quun autre.


 Lorsque, ayant atteint ma dix-septi&#232;me ann&#233;e, je fis part &#224; mes parents de mon projet de menr&#244;ler dans les arm&#233;es de Sa Majest&#233;, mon p&#232;re sy opposa, sous pr&#233;texte que, nayant aucune protection &#224; la Cour, quelle que f&#251;t ma valeur, je risquais fort de v&#233;g&#233;ter dans les grades subalternes.


 Peut-&#234;tre aurais-je pass&#233; outre &#224; la volont&#233; paternelle, mais je ne pus r&#233;sister aux larmes de ma m&#232;re, qui madjura si tendrement de renoncer &#224; mon projet, que je lui c&#233;dai et que je restai au pays, me contentant de guerroyer contre les chevreuils, les cerfs, les sangliers et les loups.


 Je v&#233;cus ainsi, non dans la joie, mais sans ennui, d&#233;pensant mes forces en courses, en galopades, en exercices de toutes sortes, jusquau jour o&#249;, sur la grande route dAgen, jeus loccasion, une nuit, de dispenser un coup d&#233;p&#233;e &#224; trois ou quatre vauriens  je ne sais combien au juste  qui avaient eu laudacieuse insolence de sattaquer &#224; un carrosse dans lequel se trouvait une jolie voyageuse &#233;vanouie.


Voici le roman qui commence, souligna lItalien.


Castel-Rajac, qui avait profit&#233; de cette interruption pour vider un nouveau verre de vin, reprenait:


En effet! Et quel roman! Le cocher et les laquais de ma belle inconnue, qui avaient tous &#233;t&#233; plus ou moins bless&#233;s au cours dune rencontre o&#249; ils ne paraissaient point avoir d&#233;ploy&#233; des prodiges de valeur, se lamentaient, incapables de porter secours &#224; leur ma&#238;tresse. Je me pr&#233;cipitai vers elle et je me demandais comment jallais bien my prendre pour la ramener &#224; la vie, lorsque ses yeux souvrirent! Mordious! quels yeux! &#224; faire damner un &#233;v&#234;que! Me prenant sans doute pour lun de ses agresseurs, elle me supplia, dune voix que jentendrai toujours:


  Faites de moi ce que vous voudrez, mais laissez-moi la vie!


  Madame, r&#233;pondis-je &#224; ladorable cr&#233;ature, que sa frayeur rendait encore plus aguichante, croyez que je nai nullement lintention dabr&#233;ger vos jours; je ne demande, au contraire, qu&#224; vous servir. Je suis le chevalier de Castel-Rajac; je d&#233;pose &#224; vos pieds lhommage de mon respect et de mon d&#233;vouement le plus absolu.


 La voyageuse, visiblement rassur&#233;e par ces paroles, r&#233;pliqua:


  Monsieur, je vous sais gr&#233; de votre attitude si courageuse. Je tiens donc &#224; vous en exprimer tout de suite ma reconnaissance. Et puisque vous me loffrez si galamment, puis-je vous demander de rallier mes gens et de me conduire jusquau village le plus rapproch&#233;, o&#249; je pourrai trouver un g&#238;te?


 Je ne pouvais quacquiescer &#224; une telle requ&#234;te.


 Je ne vous cacherai pas, mon cher comte, que j&#233;tais d&#233;j&#224; follement amoureux de mon exquise inconnue. Je fis donc ce quelle me demandait. Je ravivai le courage de ses serviteurs, je convainquis le cocher de reprendre ses chevaux en mains et les deux laquais de regagner leur place &#224; larri&#232;re du carrosse, et, sautant en selle, je conduisis sans encombre mon adorable voyageuse jusquau village de Saint-Marcelin, situ&#233; &#224; une demi-lieue de l&#224;, o&#249; il y avait une hostellerie qui, sans &#234;tre aussi accueillante que celle-ci, nen offrait pas moins un g&#238;te convenable.


 Je r&#233;veillai les tenanciers que je connaissais, et qui sempress&#232;rent de mettre leur meilleure chambre &#224; la disposition de la jeune femme dont la richesse de l&#233;quipage ne pouvait que favorablement disposer les patrons du Faisan dOr.


 Je laidai &#224; descendre de carrosse. Lorsquelle posa sa main sur mon poignet, je sentis comme un frisson me parcourir. Alors, elle me regarda. Jen fus comme &#233;tourdi, gris&#233;, car il venait dallumer en moi un incendie aussi subit que d&#233;vorant et, dans un geste spontan&#233; et respectueux, je lui saisis la taille et lattirai vers moi.


 &#192; peine avais-je esquiss&#233; ce mouvement que je le regrettai: car j&#233;tais persuad&#233; que jallais &#234;tre repouss&#233;; mais il nen fut rien Elle me sourit, au contraire. Ah! mordious! ce sourire Il acheva de maffoler &#224; un tel point que ma bouche sapprocha de la sienne et que nos l&#232;vres sunirent!


 Je dois dire, dailleurs, mon cher comte, quitte &#224; passer pour un fat, que la charmante femme ne fit rien pour &#233;viter ce baiser.


 Une minute apr&#232;s, je p&#233;n&#233;trai avec elle dans lhostellerie, et au moment o&#249; elle mettait le pied sur la premi&#232;re marche de lescalier qui conduisait &#224; sa chambre, elle se tourna vers moi et me dit &#224; voix basse:


  Allez mattendre sous ma fen&#234;tre, allez!


 Je crus que je r&#234;vais. Il nen &#233;tait rien car, ayant ob&#233;i et m&#233;tant rendu devant lhostellerie, je nattendis pas plus de cinq minutes pour voir, &#224; la hauteur du premier &#233;tage, au-dessus dune porte encadr&#233;e de pilastres, une baie vitr&#233;e souvrir lentement et laisser appara&#238;tre, dans un rayon de lune, la t&#234;te blonde de mon inconnue.


 Elle se livra &#224; une pantomime qui signifiait clairement: T&#226;chez de venir me rejoindre sans que personne sen aper&#231;oive. Ce soir-l&#224;, je me sentais de taille &#224; escalader les murailles les plus hautes. Aussi, f&#251;t-ce pour moi un jeu denfant de grimper le long dun des pilastres jusqu&#224; la baie derri&#232;re laquelle le bonheur semblait m&#234;tre promis.


 Mes pr&#233;visions se r&#233;alis&#232;rent bien au-del&#224; de mes esp&#233;rances!


 Quelle &#233;tait cette femme, me demandez-vous, nest-ce pas? Je ne saurais vous le dire, car non seulement elle refusa de me r&#233;v&#233;ler son nom, mais elle me fit jurer de ne pas interroger ses serviteurs &#224; ce sujet et de respecter son incognito.


 Nous d&#251;mes nous s&#233;parer quand le soleil se leva. Je repartis par le m&#234;me chemin et je rentrai chez moi, ravi de cette aventure &#224; laquelle, cependant, je nattachais pas une excessive importance. Mais je ne tardai pas &#224; mapercevoir quelle avait pris une place tellement importante dans ma vie, quelle allait la bouleverser de fond en comble.


 En effet, mon entrevue avec la myst&#233;rieuse femme avait laiss&#233; en moi une empreinte telle que, d&#233;sormais, je ne r&#234;vais plus qu&#224; elle, si bien que je tombai dans un &#233;tat dennui et bient&#244;t de chagrin tel que ma m&#232;re, sans se douter de la raison pour laquelle je me morfondais et d&#233;p&#233;rissais ainsi, fut la premi&#232;re &#224; me conseiller de partir en voyage, afin de me distraire et de retrouver cette gaiet&#233; qui, ainsi quelle me le disait, mettait du soleil partout o&#249; je passais.


LItalien, qui semblait de plus en plus int&#233;ress&#233; par lhistoire que le jeune Gascon narrait avec son imp&#233;tuosit&#233; habituelle, demanda:


Sans doute avez-vous cherch&#233; &#224; retrouver la trace de votre belle inconnue?


Parbleu! Si je lui avais promis sur lhonneur de ne point interroger ses gens, je navais point jur&#233; de me montrer aussi discret envers les h&#244;teliers. D&#232;s le lendemain, je me rendais &#224; Saint-Marcelin, et jinterrogeai la patronne du Faisan dOr, qui me d&#233;clara qu&#224; certains propos quelle avait surpris entre le cocher et lun des laquais, leur ma&#238;tresse devait &#234;tre une tr&#232;s grande dame de la Cour, qui, exil&#233;e par le cardinal de Richelieu, voyageait en nos lointaines provinces afin de tuer le temps, ou pour tout autre motif!


 Ces renseignements ne suffirent point &#224; ma curiosit&#233;, et je me mis &#224; battre les environs et &#224; minformer de toute part.


 Jappris alors, monsieur le comte, la chose la plus extraordinaire, la plus inou&#239;e, la plus invraisemblable &#199;a, par exemple, je ne vous le dirai jamais.


Et si je vous le disais, moi? dit assez &#233;nigmatiquement lItalien.


Ah &#231;a! vous &#234;tes donc sorcier?


Et qui sait?


Voyons un peu!


Se rapprochant de son interlocuteur et baissant discr&#232;tement la voix, Capeloni murmura:


Marie de Rohan-Montbazon, duchesse de Chevreuse!


Ga&#235;tan eut un sursaut, qui &#233;tait un aveu. Et, litt&#233;ralement ahuri, il reprit, avec un accent de savoureuse candeur:


&#199;a, par exemple, je me demande comment vous avez pu?


Puis, se reprochant d&#233;j&#224; den avoir trop dit, il voulut protester:


Vous vous trompez, mon cher comte, ce nest point


Dun geste amical, lItalien linterrompit, tout en disant:


Que diriez-vous si je vous conduisais pr&#232;s delle?


Cette fois, enti&#232;rement d&#233;sarm&#233;, Castel-Rajac balbutia:


Vous vous moquez de moi


Nullement, mon cher chevalier. Vous minspirez, au contraire, une tr&#232;s vive sympathie, et je vous rendrai dautant plus volontiers le service de vous conduire pr&#232;s de la dame de vos pens&#233;es que je sais pertinemment que votre pr&#233;sence ne lui sera nullement d&#233;sagr&#233;able.


Comment, elle vous a dit!


Rien, mais je sais, par une mienne amie &#224; laquelle elle ne cache rien, quelle a gard&#233; de son aventure &#224; lhostellerie du Faisan dOr un souvenir des plus agr&#233;ables.


Ah! mon cher comte, s&#233;cria Ga&#235;tan, d&#233;bordant denthousiasme, b&#233;ni soit le ciel qui ma fait vous rencontrer dans cette maison! Sans vous, je crois que je neusse jamais os&#233; aborder de front celle &#224; qui, depuis pr&#232;s dun an, je ne cesse de penser nuit et jour, &#224; un tel point que, d&#232;s que jai su quelle &#233;tait revenue dans ce pays, je nai eu de cesse de la revoir! Et vous dites que vous pourriez me conduire jusqu&#224; elle?


Le plus facilement du monde.


Ah! mon cher comte, je vous en garderai une reconnaissance qui ne finira quavec moi-m&#234;me.


Cest pour moi un vif plaisir que dobliger le si galant chevalier que vous &#234;tes.


Seul, sans votre secours, d&#233;clarait le jeune Gascon avec une teinte de m&#233;lancolie charmante, je naurais jamais os&#233; repara&#238;tre devant elle et encore moins lui adresser la parole.


 Je me serais content&#233; de r&#244;der aux alentours de son ch&#226;teau, de mefforcer dapercevoir de loin son inoubliable silhouette, dentendre l&#233;cho de sa voix et de revivre en illusion lheure unique du paradis que jai v&#233;cue pr&#232;s delle et qui sest envol&#233;e de ma vie, sans espoir de retour. Gr&#226;ce &#224; vous, je puis esp&#233;rer encore. Peut-&#234;tre mieux, je vais la revoir de loin, lui parler, et qui sait, go&#251;ter encore la saveur de son baiser.


Et pourquoi pas? d&#233;clara gaiement lItalien.


Alors, quand aurai-je la joie que vous me promettez?


D&#232;s ce soir!


Est-ce possible?


Jen ai la conviction.


Bouillant dimpatience, le jeune Gascon s&#233;cria:


Alors, partons tout de suite.


Si vous le voulez, accepta aussit&#244;t le comte Capeloni, qui semblait dispos&#233; &#224; favoriser de son mieux les ardeurs de son compagnon.


D&#233;j&#224;, celui-ci appelait la servante pour lui r&#233;gler son repas, mais lItalien larr&#234;ta, en disant:


Souffrez que cela soit moi qui vous r&#233;gale.


Ah! je nen ferai rien, cest moi, plut&#244;t, qui veux


Je vous en prie, insista lItalien, ne me privez pas de vous offrir votre souper. Gr&#226;ce &#224; vous, je viens de rencontrer sur ma route un vrai gentilhomme de France qui, je lesp&#232;re, ne va pas tarder &#224; devenir mon ami.


Il lest d&#233;j&#224;, d&#233;clarait Castel-Rajac avec &#233;lan.


LItalien r&#233;gla les deux repas et sortit avec Ga&#235;tan dans la cour de lhostellerie. L&#224;, il dit &#224; ce dernier:


Veuillez mattendre ici pendant une heure environ. Si, comme jen suis persuad&#233;, la duchesse consent &#224; vous recevoir, je vous enverrai un &#233;missaire qui vous conduira jusqu&#224; elle.


Et si elle refuse? interrogeait Ga&#235;tan, d&#233;j&#224; inquiet.


Elle ne refusera pas, heureux coquin! r&#233;pondit lItalien, en partant dun franc &#233;clat de rire!



CHAPITRE III LA DUCHESSE ET LE CHEVALIER

Comme toujours, le cardinal de Richelieu avait &#233;t&#233; exactement renseign&#233;. C&#233;tait bien dans une simple gentilhommi&#232;re situ&#233;e aux alentours du ch&#226;teau de Chevreuse, quAnne dAutriche, sur le point d&#234;tre m&#232;re, &#233;tait venue se cacher. Sa meilleure amie, la duchesse de Chevreuse, lune des femmes les plus jolies et, &#224; coup s&#251;r, la plus intelligente et la plus spirituelle de son temps, lui avait m&#233;nag&#233; cette retraite o&#249; toutes les pr&#233;cautions avaient &#233;t&#233; prises pour que l&#233;v&#233;nement se pass&#226;t dans le plus grand myst&#232;re.


Il avait dabord &#233;t&#233; convenu quen dehors delle et une sage-femme, quelle avait fait venir de Touraine et qui, par cons&#233;quent, ne connaissait point la future accouch&#233;e, nul napprocherait la reine.


Anne dAutriche, confin&#233;e dans une chambre situ&#233;e au premier &#233;tage, tout au fond dun couloi ro&#249; nul navait le droit de saventurer, attendait, non sans angoisse, lheure de la d&#233;livrance.


Ce soir-l&#224;, apr&#232;s avoir apport&#233; elle-m&#234;me &#224; la reine son repas du soir et lavoir r&#233;confort&#233;e par quelques-unes de ces paroles affectueuses et enjou&#233;es dont elle avait le secret, la duchesse &#233;tait descendue dans un modeste salon du rez-de-chauss&#233;e, do&#249; elle pouvait surveiller, &#224; travers les fen&#234;tres donnant sur un jardin, les all&#233;es et venues des rares domestiques de la maison.


Bient&#244;t, il lui sembla entendre un bruit de pas sur le gravier. Elle ne se trompait pas. Moins de deux minutes apr&#232;s un laquais introduisit dans le salon le comte Capeloni qui, tout en saluant, dit &#224; la duchesse:


Je vous apporte, je crois, une nouvelle qui va doublement vous faire plaisir.


Laquelle donc, monsieur de Mazarin?


Lamant dAnne dAutriche r&#233;pliqua aussit&#244;t:


Jai trouv&#233; lhomme quil nous faut et, cet homme, vous le connaissez!


Son nom?


Le chevalier Ga&#235;tan de Castel-Rajac!


Quelle est cette plaisanterie? s&#233;cria la belle Marie.


Je ne plaisante pas, affirma lItalien Jai soup&#233; tout &#224; lheure avec ce gentilhomme et, ayant appris quil &#233;tait venu ici pour vous retrouver


Il connaissait donc mon nom? interrompit M de Chevreuse.


Il na m&#234;me pas &#233;t&#233; tr&#232;s long &#224; le d&#233;couvrir, car il ne manque ni de charme ni de finesse.


Feignant un vif m&#233;contentement, la duchesse s&#233;cria:


Alors, il a eu linsolence de vous raconter


Il a &#233;t&#233; au contraire dune discr&#233;tion admirable, affirma Mazarin. Cest moi qui lui ai tir&#233; les vers du nez.


Cela ne m&#233;tonne pas de vous, d&#233;clara Marie, car vous seriez capable de faire parler une statue. Mais continuez.


Jai promis au chevalier de Castel-Rajac que vous le recevriez dans une heure.


Monsieur de Mazarin, vous mettez le comble &#224; vos impertinences.


Madame la duchesse, ne soyez point courrouc&#233;e, je vous en prie. Vous qui &#234;tes la bont&#233;, la g&#233;n&#233;rosit&#233; m&#234;mes, vous ne pouvez d&#233;courager un amoureux qui vous est rest&#233; fid&#232;le depuis de si longs mois et na pas h&#233;sit&#233; &#224; quitter sa famille et &#224; faire un voyage aussi hasardeux pour sen venir tout simplement apercevoir de loin votre adorable silhouette. Et puis, laissez-moi vous le dire, bien que vous exerciez encore sur vos amis de si terribles ravages, je ne crois pas que vous ayez encore inspir&#233; un amour aussi franc, aussi puissant que celui dont br&#251;le pour vous ce jeune et intr&#233;pide Gascon. Je suis certain que vous lui demanderiez de sacrifier sa vie pour vous quil nh&#233;siterait pas une seconde &#224; le faire.


Je nai nullement cette intention, d&#233;clara Marie de Rohan.


Vous ne seriez peut-&#234;tre pas f&#226;ch&#233;e de rencontrer, pour vous accompagner au cours du voyage tr&#232;s p&#233;rilleux que vous allez entreprendre, un cavalier dont vous avez d&#233;j&#224; pu appr&#233;cier la bravoure, la loyaut&#233; et le d&#233;vouement!


Je vous comprends, d&#233;clara la duchesse, devenue pensive. Ce nest peut-&#234;tre point une mauvaise id&#233;e!


Et, dun ton qui n&#233;tait pas exempt dune certaine ironie, elle ajouta:


Puisque vous, monsieur de Mazarin, vous ne pouvez pas maccompagner!


Dieu sait si jen suis d&#233;sol&#233;, s&#233;cria lItalien avec toutes les apparences de la sinc&#233;rit&#233;. Mais vous nignorez pas que Sa Majest&#233; la reine la interdit et quElle tient absolument, en cas dalerte toujours possible, que je sois aupr&#232;s delle.


La belle Marie se taisait. Sans doute r&#233;fl&#233;chissait-elle &#224; la proposition que venait de lui faire son interlocuteur car la charmante amie dAnne dAutriche avait conserv&#233; un excellent souvenir du bref et tendre moment quelle avait pass&#233; en compagnie de lardent M&#233;ridional.


Il ne lui en avait pas fallu davantage pour se rendre compte que si Castel-Rajac &#233;tait un gentilhomme vaillant et s&#251;r entre tous, il &#233;tait aussi un de ces amants quil nest point donn&#233; &#224; une amoureuse de rencontrer souvent sur sa route.


Mazarin lobservait du coin de l&#339;il. On e&#251;t dit quil devinait toutes ses pens&#233;es; car, &#224; mesure que M de Chevreuse se plongeait dans ses r&#233;flexions, un sourire de satisfaction entrouvrait ses l&#232;vres.


Redressant son joli front quencadraient ses cheveux blonds dune aur&#233;ole de boucles naturelles, Marie lan&#231;a, sur un ton de parfaite bonne humeur:


D&#233;cid&#233;ment, monsieur de Mazarin, vous avez encore et toujours raison. Faites savoir au chevalier de Castel-Rajac que je lattends.


LItalien riposta aussit&#244;t:


Madame, il sera ici dans une demi-heure.


Et, sinclinant avec gr&#226;ce devant la charmante femme, il se retira aussit&#244;t.


Demeur&#233;e seule, M de Chevreuse quitta le salon, remonta lescalier et sen fut doucement frapper &#224; la porte de la chambre o&#249; se cachait Anne dAutriche. Lhuis sentreb&#226;illa doucement, laissant apercevoir seulement la t&#234;te de la sage-femme, qui ne quittait plus le chevet de la reine, dans lattente dun &#233;v&#233;nement qui ne pouvait plus tarder. C&#233;tait une paysanne au visage &#233;nergique et intelligent, qui semblait avoir une claire conscience de sa valeur.


Comment va mon amie? interrogea &#224; voix basse Marie de Rohan.


Elle repose, r&#233;pondit la sage-femme, en adoucissant son timbre qui n&#233;tait point sans rappeler celui dun chantre de paroisse.


Et elle ajouta, avec lair assur&#233; de quelquun qui ne se trompe jamais:


Ce sera pour cette nuit!


Sans rien ajouter, elle referma la porte au nez de la duchesse et cela semblait nettement signifier quelle entendait quon la laiss&#226;t en paix.


M de Chevreuse nh&#233;sita pas. Ce n&#233;tait ni le moment ni loccasion de m&#233;contenter cette femme persuad&#233;e quelle avait &#233;t&#233; appel&#233;e aupr&#232;s dune dame du monde d&#233;sireuse de cacher &#224; son mari une maternit&#233; dont il &#233;tait impossible de rendre celui-ci responsable.


La situation demandait, en effet, une extr&#234;me prudence. Soulever le moindre incident, n&#233;tait-ce pas risquer de provoquer le plus effroyable scandale quait jamais eu &#224; enregistrer la Cour de France?


La duchesse &#233;tait trop fine mouche pour ne pas &#233;viter, par tous les moyens, un esclandre qui e&#251;t &#224; jamais d&#233;shonor&#233; sa reine, sa meilleure amie, et lui e&#251;t peut-&#234;tre co&#251;t&#233;, &#224; elle, la prison perp&#233;tuelle. Elle se contenta de songer:


Si cette femme pouvait dire vrai! Car plus vite lenfant viendra au monde, plus t&#244;t notre s&#233;curit&#233; &#224; tous sera assur&#233;e.


Et, tout en descendant lescalier, elle se prit &#224; murmurer:


Ce diable de Mazarin aurait mieux fait de rester en Italie!


Elle regagna le salon qui &#233;tait maigrement &#233;clair&#233; par des bougies plant&#233;es dans des appliques en bronze dor&#233; fix&#233;es de chaque c&#244;t&#233; dune vaste glace surmontant une haute chemin&#233;e. Pouss&#233;e par un mouvement de coquetterie bien f&#233;minine, elle sapprocha du miroir et sy regarda avec plus de s&#233;v&#233;rit&#233; que de complaisance. Cet examen fit envoler aussit&#244;t les doutes quelle pouvait avoir sur son pouvoir de s&#233;duction.


Jamais, en effet, elle navait &#233;t&#233; plus s&#233;duisante.


Allons, se dit-elle, mon jeune chevalier ne me trouvera pas chang&#233;e &#224; mon d&#233;savantage et, ainsi que le pr&#233;tend Mazarin, je crois que je vais pouvoir en faire, non pas mon chevalier, mais mon esclave, car, moi, ayant tout &#224; lui accorder, il naura rien &#224; me refuser.


Une demi-heure apr&#232;s, ainsi que lavait annonc&#233; lItalien, on frappait de nouveau &#224; la porte du salon et Mazarin se pr&#233;sentait avec Castel-Rajac, qui, pendant le temps quil &#233;tait rest&#233; &#224; lhostellerie de Dampierre, en avait profit&#233; pour faire un brin de toilette, s&#233;pousseter, et r&#233;parer le d&#233;sordre de ses v&#234;tements et de son abondante chevelure noire.


Maintenant, toute hardiesse lavait abandonn&#233;. Il n&#233;tait plus quun amoureux effar&#233; de la bonne fortune inattendue qui lui tombait du ciel et, oubliant m&#234;me de saluer la dame de ses pens&#233;es, il demeura immobile, pour une fois muet de saisissement.


Ses yeux clairs et ardents exprimaient de si tendres sentiments que, plus &#233;mue quelle ne voul&#251;t le para&#238;tre et d&#233;sireuse de le mettre tout de suite &#224; son aise, M de Chevreuse savan&#231;a vers lui, et dit simplement:


Est-il vrai, chevalier, que vous eussiez fait le voyage dAgen jusquici uniquement pour me revoir?


Oui, madame, r&#233;pondit timidement le jeune Gascon, en cherchant des yeux le pseudo-comte Capeloni, qui, telle une ombre discr&#232;te, s&#233;tait d&#233;j&#224; &#233;vanoui.


Affectant un ton de reproche, la duchesse poursuivit:


Savez-vous, monsieur le chevalier, que vous avez agi envers moi avec une &#233;tourderie qui frise limpertinence.


Oh, madame!


Et que je serais en droit de vous en vouloir vivement. Mais rassurez-vous, je vous pardonne. Car je ne vous cacherai point que, non seulement je ne vous avais pas compl&#232;tement oubli&#233;, mais que jai &#233;prouv&#233;, en vous retrouvant, un plaisir non moins &#233;gal au regret que javais ressenti d&#234;tre oblig&#233;e de vous quitter si promptement.


Ah! madame, s&#233;cria Ga&#235;tan, auquel ces quelques mots avaient suffi pour rendre tout son aplomb, vous ne pouvez vous imaginer &#224; quel point je suis heureux de vous entendre me parler ainsi. Il me semble que je vis un r&#234;ve.


 Ah! vous voir, vous entendre! Certes, depuis lan pass&#233; votre voix aux inflexions harmonieuses navait cess&#233; de chanter &#224; mes oreilles; mais ce n&#233;tait quun souvenir, quune illusion, tandis que vous &#234;tes l&#224;, pr&#232;s de moi; il me suffirait d&#233;tendre la main pour toucher la v&#244;tre. Ah! madame, je vous en prie, laissez-moi vous admirer, vous adorer en silence, car, vraiment, je suis incapable de trouver les mots quil faudrait pour vous exprimer mon amour Je crois m&#234;me quil nen est pas sur terre


Et, tout en disant, Castel-Rajac se pencha vers la duchesse qui, reconquise de nouveau par cette ardeur juv&#233;nile et si sinc&#232;re, le contemplait, elle aussi, pr&#234;te &#224; sabandonner de nouveau.


Tout &#224; coup, le visage du jeune Gascon sassombrit. Un pli damertume tordit sa bouche et un l&#233;ger soupir gonfla sa poitrine.


Quavez-vous? interrogea Marie de Rohan.


Je songe, h&#233;las! que mon r&#234;ve est &#233;ph&#233;m&#232;re et quil va bient&#244;t se briser en &#233;clats.


Tout en lui souriant, la duchesse lui dit doucement:


Et si je vous donnais le moyen de le prolonger?


Pendant longtemps?


Plus longtemps, peut-&#234;tre, que vous ne limaginez!


Oh! madame, vous seriez la plus g&#233;n&#233;reuse


&#201;coutez-moi, mon ami Bien que vous vous soyez montr&#233; &#224; mon &#233;gard dune indiscr&#233;tion que je reconnais, dailleurs, fort excusable


Madame, vous permettez? interrompit le Gascon.


Dites!


Je vous avais jur&#233; de ne point interroger vos serviteurs, mais je ne vous avais nullement promis de ne point questionner les autres personnes qui &#233;taient &#224; m&#234;me de me donner sur vous les renseignements que la passion que vous maviez inspir&#233;e me for&#231;ait &#224; leur demander.


Tout en accentuant son sourire, M de Chevreuse poursuivit:


Le gentilhomme qui vient de vous amener ici avait raison.


Le comte Capeloni


Oui. Il me disait que vous &#233;tiez plein de finesse.


Ce nest pas ma faute. Dans tout lAgenais, nous sommes ainsi.


Ne vous en d&#233;fendez pas, cest une qualit&#233; de plus &#224; votre actif et je suis la derni&#232;re &#224; men plaindre. Dautant plus que vous survenez ici &#224; un moment o&#249; jai besoin davoir &#224; mes c&#244;t&#233;s un ami, un d&#233;fenseur qui allie &#224; un courage absolu une adresse sans &#233;gale.


Madame, vous me faites peur, observa le Gascon.


Pourquoi donc?


Un d&#233;vouement sans limites, jen suis capable, surtout quand cest vous qui me le demandez Un courage absolu, mon Dieu, je ne voudrais pas avoir lair de me vanter, mais, mordious! je crois que je le poss&#232;de. Dailleurs, parmi les Gascons, cest une qualit&#233; qui na rien dexceptionnel. Nous sommes tous braves en naissant et on ne peut faire moins en grandissant de le devenir davantage?


 Quant &#224; ladresse sans &#233;gale, &#231;a, madame, je ne veux pas trop mavancer. Il me suffit de vous dire que je ferai de mon mieux pour vous servir.


Jen suis s&#251;re, r&#233;pondit la duchesse et voil&#224; pourquoi je nh&#233;site plus un seul instant &#224; vous r&#233;v&#233;ler ce que jattends de vous.


Le jeune Gascon &#233;tait tellement empoign&#233; par son interlocutrice et tellement d&#233;sireux de ne point perdre la moindre parole quelle allait prononcer, quil savan&#231;a encore vers Marie, jusqu&#224; la toucher.


Mon cher chevalier, attaqua-t-elle, vous avez peut-&#234;tre &#233;t&#233; surpris de constater que je vous recevais dans cette vieille maison


Pas du tout, protesta Ga&#235;tan. Lamour nadore-t-il pas le myst&#232;re?


Et m&#234;me, souligna la duchesse, il lordonne, parfois Mais ce nest point l&#224; le vrai motif qui fait que nous nous sommes rencontr&#233;s ici. Une de mes amies a eu limprudence de se laisser conter fleurette par un galant pendant labsence dun mari parti pour un long voyage. Il en est r&#233;sult&#233; pour la pauvre femme des suites telles quil est absolument indispensable de les dissimuler &#224; tous. Aussi est-elle venue se cacher dans cette maison qui mappartient et o&#249; tout a &#233;t&#233; pr&#233;par&#233; de fa&#231;on que personne ny soup&#231;onne sa pr&#233;sence.


Tout en baissant la voix, comme pour donner plus de poids &#224; sa r&#233;v&#233;lation, M de Chevreuse ajouta:


Lenfant va na&#238;tre cette nuit.


La figure de Castel-Rajac s&#233;claira dun franc sourire et, sur un ton plaisant, il s&#233;cria:


Ah &#231;a! madame, auriez-vous lintention de men faire endosser la paternit&#233;?


Pas du tout, r&#233;pliqua M de Chevreuse, en partageant la gaiet&#233; de son amoureux. Il sagit seulement que vous maidiez &#224; le faire dispara&#238;tre


Mordious!


Quand je dis dispara&#238;tre, jemploie un terme impropre, car mon amie tient essentiellement &#224; ce que cet enfant, quelle ne peut garder pr&#232;s delle, soit bien &#233;lev&#233;, bien trait&#233; et nait surtout que de bons exemples sous les yeux.


Tr&#232;s bien, approuvait le Gascon.


Marie de Rohan reprenait:


Aussi, lorsque votre ami lItalien


Le comte?


Oui, le comte, est venu mannoncer quil avait soup&#233; avec vous dans une hostellerie de Dampierre, tout de suite jai pens&#233; que vous m&#233;tiez envoy&#233; par la Providence.


Madame, d&#233;clarait Ga&#235;tan, je ne demande pas mieux de faire pour ce petit tout ce quil d&#233;pendra de moi, puisque cest vous qui me le demandez Mais je ne puis, pourtant, &#234;tre sa nourrice!


Tout en lui donnant une tape amicale sur la main, la duchesse, de plus en plus amus&#233;e, reprenait:


Je ne vous le demande pas non plus! Je d&#233;sirerais plut&#244;t que vous soyez son grand fr&#232;re, et que, l&#233;levant &#224; votre image, vous en fassiez, non pas un freluquet de Cour, mais un fier et beau gentilhomme, et que vous soyez toujours pr&#234;t &#224; le d&#233;fendre au cas o&#249; il serait menac&#233;.


Madame, dit Castel-Rajac, gravement, cette fois, la mission que vous me faites lhonneur de me confier est trop noble pour que je ne laccepte pas sur-le-champ. Je me charge de lenfant! Je mengage &#224; tout mettre en &#339;uvre pour quil soit un jour ce que vous d&#233;sirez. Mais, par exemple, je me demande o&#249; et comment je vais lemporter?


&#201;coutez-moi, demanda M de Chevreuse, devenue, elle aussi, tr&#232;s s&#233;rieuse. D&#232;s que lenfant sera venu au monde, nous partirons imm&#233;diatement pour votre pays.


Nous partirons! sexclama le chevalier, en tressaillant dall&#233;gresse.


Oui, pr&#233;cisa la belle Marie. Lenfant, la femme qui doit lui donner le sein pendant le voyage, vous et moi.


Dieu soit lou&#233;! sexclama le Gascon avec enthousiasme.


Vous le remercierez encore bien davantage, insinua M de Chevreuse, lorsque je vous aurai dit que mon s&#233;jour dans votre pays est appel&#233; &#224; se prolonger assez longtemps pour que nous ayons loccasion de nous rencontrer tr&#232;s souvent.


Tous les jours, je lesp&#232;re, d&#233;clara galamment Castel-Rajac.


M de Chevreuse, se redressant, dit dun ton presque solennel qui contrastait avec ses pr&#233;c&#233;dentes allures si gentiment famili&#232;res:


Maintenant, chevalier, je me vois dans lobligation dexiger de vous un serment, celui de ne chercher jamais &#224; savoir quel est lenfant que je vous confie et pour lequel on vous fera parvenir chaque ann&#233;e une somme destin&#233;e &#224; son entretien.


Madame, r&#233;pliqua Castel-Rajac, lenfant, je laccepte, mais, la somme, je la refuse. Moi, je ne fais pas les choses &#224; moiti&#233;. Nous ne sommes pas riches, l&#224;-bas, mais on y vit bien et &#224; peu de frais. Et puis, croyez-moi, si vous voulez quun jour cet enfant me ressemble, il ne faut pas quil soit &#233;lev&#233; dans un luxe qui engendre fatalement la mollesse; il faut, au contraire, quil soit tremp&#233;, comme nous le sommes tous, dans ce bain de soleil qui nous rend beaucoup plus riches en sang, en bravoure, en audace et en gaiet&#233;, que tous les louis dor que pourrait contenir une gal&#232;re royale.


Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi, s&#233;cria Marie de Rohan.


Je vous ai dit ce que je pensais.


D&#233;cid&#233;ment, nous sommes faits pour nous entendre.


Et, tout en enveloppant le jeune Gascon dun regard plein damoureuse admiration, elle lui dit:


Lorsque jaurai appris &#224; mon amie &#224; qui je confie son enfant, ce sera pour elle un grand r&#233;confort de le savoir entre vos mains.


Ah! madame, vous pourrez lui dire d&#234;tre bien tranquille et que je serai trop heureux, lorsquelle viendra lembrasser, de lui prouver que je sais tenir une parole.


H&#233;las! mon ami, reprit M de Chevreuse, mon amie naura m&#234;me pas cette consolation.


Pourquoi?


Parce que Mais, je vous en prie, ne minterrogez pas, car je ne puis pas vous en dire davantage


Oui, cest vrai


Le regard comme illumin&#233; par une flamme, Castel-Rajac, le front haut, s&#233;cria:


Chez nous, madame, quand on fait un serment, cest toujours l&#233;p&#233;e nue &#224; la main.


Et, tirant sa rapi&#232;re de son fourreau, il l&#233;tendit en disant:


Je jure de respecter le secret de cette m&#232;re, comme je jure d&#234;tre un fr&#232;re pour son enfant.


Et, dun geste large, il repla&#231;a sa lame dans le fourreau.


Alors, n&#233;coutant plus que son c&#339;ur qui, maintenant, ne battait plus que pour son beau chevalier, la duchesse de Chevreuse se jeta dans ses bras et tous deux &#233;chang&#232;rent un long et ardent baiser.



CHAPITRE IV &#192; LHOSTELLERIE DU FAISAN DOR

Huit jours apr&#232;s ces &#233;v&#233;nements, un carrosse couvert de poussi&#232;re tir&#233; par des chevaux ruisselant de sueur, sarr&#234;tait devant lhostellerie du Faisan dOr, gloire du village de Saint-Marcelin.


&#192; lune des porti&#232;res se tenait le chevalier Ga&#235;tan-Nompar-Francequin de Castel-Rajac. Sautant prestement de son cheval, il &#233;carta lun des rideaux du carrosse et aida la duchesse de Chevreuse &#224; mettre pied &#224; terre.


Attendez l&#224;, dit-elle &#224; une femme qui, rest&#233;e assise dans le v&#233;hicule, portait sur ses genoux, envelopp&#233; dans ses langes, un enfant de quelques jours.


Apr&#232;s avoir confi&#233; son cheval &#224; un gar&#231;on d&#233;curie, le chevalier de Castel-Rajac et la duchesse entr&#232;rent dans la cour de lhostellerie, et Ga&#235;tan qui navait jamais &#233;t&#233; daussi belle humeur fit une r&#233;v&#233;rence comique &#224; une servante qui balayait le sol, lui disant:


Pourrais-je parler &#224; la ma&#238;tresse de c&#233;ans?


La fille, &#233;clatant de rire, d&#233;clara:


Monsieur le chevalier est toujours farceur


Et, clignant de l&#339;il vers la duchesse, elle ajouta:


Surtout quand il est avec de belles dames.


D&#233;j&#224; M Lopion, la propri&#233;taire du Faisan dOr, qui avait reconnu la voix sonore du chevalier, savan&#231;ait vers le seuil et lui disait:


Vous voil&#224; d&#233;j&#224; revenu? Votre voyage na pas &#233;t&#233; bien long.


Et reconnaissant la voyageuse inconnue qui avait s&#233;journ&#233; une nuit dans son h&#244;tel, elle fit, dun air malicieux:


Ah! je comprends!


Ga&#235;tan ne lui laissa pas le temps de d&#233;velopper sa pens&#233;e et, tout de suite, il la coupa:


Je voudrais votre plus belle chambre pour Madame, et une autre


Pour vous?


Non, madame, pour une nourrice et son nourrisson!


Tiens, tiens, souligna la patronne avec un petit sourire polisson.


Au regard s&#233;v&#232;re que lui lan&#231;a Castel-Rajac, elle jugea plus prudent de se mordre l&#233;g&#232;rement la langue, ainsi quelle le faisait chaque fois que celle-ci la d&#233;mangeait par trop.


Ayant ainsi mis un frein &#224; sa faconde, M Lopion reprit:


Jai ce que vous demandez, monsieur le chevalier.


Castel-Rajac retourna pr&#232;s du carrosse, en fit descendre la nourrice, qui portait avec pr&#233;caution lenfant myst&#233;rieux, et lamena jusqu&#224; la porte de lhostellerie.


M Lopion conduisit elle-m&#234;me la duchesse jusqu&#224; la chambre quelle lui destinait et qui communiquait directement avec celle qui avait &#233;t&#233; d&#233;volue &#224; la nourrice.


Lenfant fit entendre un l&#233;ger cri. La duchesse se mit &#224; le bercer avec autant de douceur que sil e&#251;t &#233;t&#233; son enfant. M Lopion s&#233;tait approch&#233;e et regardait le nourrisson qui, d&#233;j&#224; calm&#233;, s&#233;tait rendormi.


Cest un gar&#231;on? demanda-t-elle.


Oui, r&#233;pondit Marie de Rohan.


En glissant un coup d&#339;il malicieux dans la direction de Ga&#235;tan, M Lopion ne put semp&#234;cher dajouter:


Il ressemble d&#233;j&#224; &#224; son papa


Le jeune Gascon allait protester, mais, dun signe rapide, M de Chevreuse le retint. Il lui convenait fort que Castel-Rajac endoss&#226;t la paternit&#233; du rejeton dAnne dAutriche et de Mazarin, quitte &#224; passer elle-m&#234;me pour la maman


Mais, pour se d&#233;barrasser de la pr&#233;sence de lh&#244;teli&#232;re, quelle commen&#231;ait &#224; trouver quelque peu encombrante, la duchesse reprit:


Je meurs de faim. Aussi, je vous prie de bien vouloir donner les ordres n&#233;cessaires pour que lon me pr&#233;pare un repas que vous aurez lobligeance de me faire servir dans cette chambre.


M Lopion, qui, d&#233;cid&#233;ment, ignorait lart de la plus &#233;l&#233;mentaire discr&#233;tion, demanda:


Faudra-t-il mettre aussi un couvert pour M. le chevalier?


Certainement! r&#233;pliqua Marie de Rohan, qui commen&#231;ait &#224; manifester une certaine nervosit&#233;.


Allez, madame Lopion, allez, ordonna Castel-Rajac.


Tandis que la tenanci&#232;re s&#233;clipsait, la duchesse rendit lenfant &#224; sa nourrice qui lemporta dans sa chambre.


M de Chevreuse dit alors &#224; Ga&#235;tan:


Maintenant, ami, je puis bien vous le dire: depuis huit jours et huit nuits que nous avons quitt&#233; Chevreuse, voil&#224; la premi&#232;re fois que je respire librement.


Est-ce possible? s&#233;tonna le jeune Gascon. Sur lhonneur, je ne me suis pas aper&#231;u un seul instant que vous fussiez inqui&#232;te


Cest parce quen m&#234;me temps, murmura la duchesse, j&#233;tais une femme divinement heureuse.


Pour cette parole, laissez-moi vous prendre un baiser


Dix, si vous le voulez!


Longuement, ils s&#233;treignirent. Puis, se ressaisissant la premi&#232;re, Marie reprit:


&#201;coutez, mon ami, nous avons &#224; parler s&#233;rieusement, tr&#232;s s&#233;rieusement m&#234;me.


Et, encore toute vibrante des caresses partag&#233;es, elle poursuivit:


Que vous disais-je donc?


Que, pendant huit grands jours et huit longues nuits, vous aviez &#233;t&#233; tr&#232;s inqui&#232;te


Cest vrai! Je craignais dapercevoir derri&#232;re nous des cavaliers lanc&#233;s &#224; notre poursuite


Par qui donc?


Mais par le mari


Puisquil est en voyage!


Je tremblais &#224; la pens&#233;e quil ne f&#251;t revenu.


N&#233;tais-je point l&#224; pour les recevoir, lui et ses gens?


Cest pr&#233;cis&#233;ment ce qui me rassurait Mais vous continuerez &#224; veiller sur ce pauvre petit


Puisque je vous lai promis!


Et, avec un large sourire, Ga&#235;tan s&#233;cria:


Il est donc si terrible, ce mari tromp&#233;?


Oui, plut&#244;t! d&#233;clara M de Chevreuse.


Et d&#233;tournant brusquement la conversation, elle ajouta:


Il me vient une id&#233;e. Tout &#224; lheure, je me suis aper&#231;ue, et vous avez d&#251; le constater aussi, que cette h&#244;teli&#232;re &#233;tait convaincue que cet enfant &#233;tait le n&#244;tre!


Elle a fait mieux que de nous le laisser entendre.


Je crois qu&#224; cause de vous, et surtout de vos parents, il serait peut-&#234;tre bon de couper court &#224; cette l&#233;gende, et voil&#224; ce que jai imagin&#233; Ce nest pas extraordinaire, cest somme toute assez vraisemblable. La morale et la religion vont y trouver leur compte &#224; la fois.


 Que diriez-vous, mon cher Ga&#235;tan, si nous racontions que nous avons trouv&#233; cet enfant, de quelques jours &#224; peine, abandonn&#233; sur la route?


Pour ma part, je ny vois aucun inconv&#233;nient. Comme vous le dites si bien, cela est fort plausible.


Nous laurions adopt&#233; en commun et, qui mieux est, nous prierions M. le cur&#233; du pays de bien vouloir, demain, par exemple, baptiser ce ch&#233;rubin.


De mieux en mieux, approuva Ga&#235;tan. De cette fa&#231;on, rien ne me sera plus facile que demmener ensuite le nourrisson et la nourrice jusque chez mes parents qui, certains de ne point abriter un b&#226;tard de leur fils, ne lui en feront quun accueil plus favorable.


Voulez-vous, aussit&#244;t que nous aurons r&#233;par&#233; nos forces, vous occuper de la c&#233;r&#233;monie?


Avec le plus grand plaisir. Je suis au mieux avec le cur&#233; de cette paroisse. Cest un tr&#232;s digne homme et je suis s&#251;r quil se montrera plus tard, envers notre pupille, aussi bon quil la &#233;t&#233; envers moi.


M Lopion, pouss&#233;e par la curiosit&#233;, apportait elle-m&#234;me un couvert complet quelle dressait sur une table tout en seffor&#231;ant de lier de nouveau conversation avec la duchesse.


Comme il est beau, ce petit! Ah! on voit bien quil a du sang daristocrate dans les veines.


&#192; quoi voyez-vous cela? lan&#231;a Castel-Rajac.


&#192; tout et &#224; rien


Alors, si on vous disait que cest le fils dun charretier et dune fille de cuisine?


Je r&#233;pondrais que cest impossible.


Vous nen savez rien, madame Lopion, pas plus que Madame et moi


Comment comment?


Cet enfant, nous lavons trouv&#233; dans un foss&#233;, pr&#232;s duquel nous &#233;tions assis pour permettre &#224; nos chevaux de souffler.


Que me racontez-vous l&#224;?


En fron&#231;ant les sourcils, le jeune Gascon martelait:


Ah &#231;a! madame Lopion, est-ce que vous ne savez pas que le chevalier de Castel-Rajac a pour principe de dire toujours la v&#233;rit&#233;?


R&#233;ellement effray&#233;e, laubergiste protesta.


Ne vous f&#226;chez pas, monsieur le chevalier. Je vous crois. Cet enfant a &#233;t&#233; trouv&#233; dans un foss&#233;. Cependant, vous ne memp&#234;cherez pas de vous dire quil est beau comme un ange et quil a plut&#244;t lair davoir dans les veines du sang de grand seigneur que de manant.


Vous avez tout &#224; fait raison, intervint la duchesse, que cette querelle paraissait amuser.


Une servante apportait une gibelote de lapin et, un instant apr&#232;s, les deux amants faisaient honneur au talent de M. Lopion qui, riv&#233; &#224; ses fourneaux, avait pour principe de se cantonner dans ses fonctions gastronomiques et de ne jamais se pr&#233;occuper de ce qui se passait hors de sa cuisine.


Pendant ce temps, un cavalier sarr&#234;tait devant lhostellerie du Faisan dOr et, apr&#232;s avoir laiss&#233; son cheval aux soins du gar&#231;on d&#233;curie, p&#233;n&#233;trait dans la grande salle.


Allant droit &#224; M Lopion, le cavalier lui lan&#231;ait sur le ton dun homme irrit&#233;:


Le chevalier Ga&#235;tan de Castel-Rajac est bien ici?


Pourquoi me demandez-vous cela?


Parce que je veux le voir, r&#233;pliqua le gentilhomme dun ton dautorit&#233; qui contrastait singuli&#232;rement avec son visage avenant.


Je ne sais pas si M. le chevalier est visible. M. le chevalier vient darriver dun tr&#232;s long voyage. Il est en train de se restaurer Je naurai garde de le d&#233;ranger.


De plus en plus imp&#233;rieux, le cavalier rugit:


Vous allez imm&#233;diatement le pr&#233;venir que le comte Capeloni lattend ici et quil a besoin de lui parler, toute affaire cessante.


Au regard que lui lan&#231;a son interlocuteur, M Lopion comprit que toute r&#233;sistance de sa part risquait de lui causer de r&#233;els ennuis, et elle remonta vers ses h&#244;tes, tout en grommelant, non sans inqui&#233;tude, ce qui tendait &#224; prouver que les affirmations du jeune Gascon ne lavaient nullement convaincue:


Pourvu que ce ne soit pas le mari!


Excusez-moi de vous d&#233;ranger, fit-elle en p&#233;n&#233;trant dans la chambre, mais il y a en bas un gentilhomme qui d&#233;sire parler &#224; Monsieur le chevalier.


Un gentilhomme, r&#233;p&#233;tait Ga&#235;tan. Vous a-t-il dit son nom?


Oui, mais je ne men souviens plus.


La duchesse intervint:


Ne serait-ce point Capeloni?


Cest &#231;a.


Mordious! s&#233;criait Castel-Rajac, tandis que la duchesse p&#226;lissait l&#233;g&#232;rement.


 Dites au comte de Capeloni que je le rejoins.


Ou plut&#244;t non, ordonna la duchesse, priez-le de monter sur-le-champ.


M Lopion ne se le fit pas dire deux fois et sen fut sacquitter de sa mission avec tout le z&#232;le dont elle &#233;tait capable.


Demeur&#233; seul avec la duchesse, Castel-Rajac remarqua la pr&#233;occupation r&#233;pandue sur ses traits:


Vous craignez quil se soit pass&#233; l&#224;-bas quelques f&#226;cheux &#233;v&#233;nements?


Je le crains.


Le mari?


Nous allons tout savoir. Il est certain, pour que le comte soit venu nous rejoindre aussi rapidement


Elle sarr&#234;ta. On frappait &#224; la porte. M Lopion faisait entrer dans la pi&#232;ce M. de Mazarin, qui, sinclinant devant la duchesse et tendant la main &#224; Castel-Rajac, s&#233;cria:


Dieu soit lou&#233;, jarrive &#224; temps!


Le premier mot de M de Chevreuse fut:


Et notre amie?


Mazarin r&#233;pliqua:


Quand je lai quitt&#233;e, il y a quatre jours environ, elle se portait aussi bien que possible, mais, depuis ce moment, jignore ce qui a pu se passer et je ne vous cacherai pas que je suis en proie aux plus vives angoisses.


G&#234;n&#233;e par la pr&#233;sence de Castel-Rajac que, d&#233;cemment, elle ne pouvait cong&#233;dier, la duchesse interrogea:


Le mari aurait-il vent de quelque chose?


Non! d&#233;clara nettement Mazarin, en mettant aussit&#244;t son langage et son attitude &#224; lunisson de ceux de M de Chevreuse. Jai m&#234;me acquis la certitude quil navait pas lombre dun soup&#231;on. Vous connaissez son indiff&#233;rence conjugale. Jai la conviction quen ce moment il ne pense nullement &#224; son &#233;pouse et quil croit fermement celle-ci en train de prier le Seigneur. Mais il nen est point de m&#234;me de son intendant


&#192; ces mots, la belle Marie de Rohan eut un mouvement de recul. Lintendant, n&#233;tait-ce pas Richelieu? Mieux que personne, elle savait combien Anne dAutriche avait &#224; redouter de lhomme d&#201;tat qui lex&#233;crait, non seulement parce quelle avait toujours contrecarr&#233; sa politique, mais parce quelle avait un jour repouss&#233; les offres amoureuses du cardinal qui s&#233;tait mis en t&#234;te de suppl&#233;er &#224; linsuffisance du roi et de donner un h&#233;ritier &#224; la couronne de France.


Aussi ne put-elle semp&#234;cher de souligner:


Si lintendant a d&#233;couvert notre secret, tout est perdu.


Castel-Rajac commen&#231;ait &#224; bouillir dimpatience:


Ah &#231;a! cet intendant est donc si puissant, pour quil vous inspire de pareilles craintes.


Et, tout en tourmentant la poign&#233;e de son &#233;p&#233;e, il ajouta:


Que je sache seulement o&#249; il se loge et comment il se nomme, je me charge de lui passer mon &#233;p&#233;e au travers du corps, aussi facilement que ma&#238;tre Lopion met un dindon &#224; son tournebroche.


Mazarin r&#233;pliqua vivement:


Mon cher chevalier, mod&#233;rez vos ardeurs et renoncez &#224; pourfendre ce faquin. Une telle &#233;quip&#233;e ne pourrait que provoquer un scandale qui compromettrait &#224; tout jamais lhonneur dune femme, que M la duchesse de Chevreuse et moi nous avons le devoir de d&#233;fendre avec encore plus dacharnement que vous.


Je me tais, dit aussit&#244;t le jeune Gascon, mais sachez que vous pouvez enti&#232;rement compter sur moi, en toute heure, en toute circonstance. Jai jur&#233; de veiller sur lenfant. Nest-ce pas le d&#233;fendre que d&#233;fendre aussi sa m&#232;re?


Quel brave c&#339;ur! murmura M de Chevreuse, en enveloppant le jeune homme dun regard plein de tendresse.


Puis, se tournant vers Mazarin:


Mon cher comte, continuez, je vous en prie.


Mazarin d&#233;clara:


Cet intendant, qui, depuis un certain temps, faisait espionner votre amie, a r&#233;ussi &#224; d&#233;couvrir sa retraite et &#224; acqu&#233;rir la preuve de sa maternit&#233; clandestine. Mais, comme, de mon c&#244;t&#233;, je pr&#233;voyais que cet intendant cherchait &#224; sinformer et quil &#233;tait parfaitement capable de d&#233;couvrir la v&#233;rit&#233;, je lai fait surveiller, moi aussi, et jai pu apprendre quil avait donn&#233; ordre de vous faire rechercher par des agents secrets et de vous faire arracher &#224; nimporte quel prix, lenfant que vous prot&#233;gez.


Cet intendant, intervint Ga&#235;tan, ma tout lair de d&#233;passer les limites. Mordious, est-il donc si puissant pour arriver &#224; ses fins?


H&#233;las! oui, d&#233;clara M de Chevreuse. Son ma&#238;tre est lun des plus intimes amis du cardinal et celui-ci na rien &#224; lui refuser. Je ne serais donc nullement surprise que Richelieu e&#251;t mis &#224; sa disposition toutes les forces de sa police.


Certainement, appuya Mazarin. Voil&#224; pourquoi je me suis empress&#233; de courir &#224; francs &#233;triers jusqu&#224; vous, afin de vous pr&#233;venir que vous eussiez &#224; vous tenir sur vos gardes.


Quils y viennent! clama le jeune Gascon.


Soyez tranquille, appuya Mazarin, ils y viendront.


Eh bien, foi de gentilhomme, je vous garantis quils ne nous prendront pas le petit.


Ils auront la force et le nombre, objecta lItalien.


Mais nous serons la ruse, r&#233;pliqua le Gascon.


&#192; la bonne heure, approuva Mazarin. Il me pla&#238;t de vous entendre parler ainsi.


Auriez-vous d&#233;j&#224; trouv&#233; un exp&#233;dient? interrogea Marie de Rohan.


Oh! bien mieux quun exp&#233;dient d&#233;clara Ga&#235;tan. Et je crois que si les argousins de lintendant viennent ici tenter laventure, ils sen retourneront fortement d&#233;&#231;us; car je leur m&#233;nage une de ces petites farces, comme on sait en pr&#233;parer dans ce pays.


Quoi donc? interrogea la duchesse.


Castel-Rajac sen fut &#224; pas de loup vers la porte. Brusquement, il louvrit et il aper&#231;ut la silhouette de M Lopion qui fuyait dans lombre du couloir.


Laubergiste nous &#233;coutait, fit-il. Je n&#233;tais point sans men douter et jai bien fait de men assurer avant de continuer.


 Mais, ainsi que le dit le proverbe, un homme averti en vaut deux et, comme jai tout lieu de penser quici les murs ont des oreilles, permettez-moi maintenant de vous parler tout bas. Je crois que cest encore le moyen pour quaucune indiscr&#233;tion ne soit commise.


M de Chevreuse et Mazarin se rapproch&#232;rent du chevalier qui leur murmura son projet. Celui-ci parut les satisfaire, car, &#224; mesure que Ga&#235;tan sexprimait, leur visage prenait &#224; tous deux une expression joyeuse.


Quand il eut termin&#233;, la duchesse fit:


Je trouve votre id&#233;e excellente. Quen pensez-vous, mon cher comte?


Je lapprouve enti&#232;rement et je suis convaincu quil &#233;tait impossible de jouer un meilleur tour &#224; ces gens et de se tirer avec une d&#233;sinvolture plus &#233;l&#233;gante dune histoire qui risquait davoir les plus redoutables cons&#233;quences.


Enchant&#233; de laccueil chaleureux que son projet venait de rencontrer, Castel-Rajac s&#233;cria:


En vertu de ce principe quil faut battre le fer quand il est chaud je veux vous demander la permission daller me livrer aux pr&#233;paratifs que r&#233;clame lex&#233;cution du plan que je viens de vous d&#233;voiler.


Allez, mon ami, s&#233;cria la belle Marie. Laissez-moi vous dire auparavant que jamais je noublierai


Ne me remerciez pas, je vous en prie, interrompit le jeune Gascon qui semblait radieux de jouer un r&#244;le aussi important dans cette &#233;quip&#233;e dont il ignorait totalement le v&#233;ritable secret.


Et il ajouta, en adressant un petit salut &#224; sa ma&#238;tresse:


Croyez, ch&#232;re madame, que, quoi quil arrive, cest toujours moi qui serai votre humble et reconnaissant serviteur!


Et, apr&#232;s avoir touch&#233; la main que Mazarin lui tendait, il sen fut, tout transport&#233; de lall&#233;gresse chevaleresque qui &#233;tait en lui.


Il est admirable, nest-ce pas? s&#233;cria M de Chevreuse.


Admirabilissime, surench&#233;rit lItalien. Jai rarement rencontr&#233; sur ma route un gentilhomme dou&#233; de qualit&#233;s aussi brillantes et aussi solides &#224; la fois. Il a l&#233;toff&#233; dun chef.


Un peu r&#234;veuse, la duchesse dit en souriant:


Il sera peut-&#234;tre un jour mar&#233;chal de France.


Qui sait? fit en &#233;cho le futur ministre de Louis XIV.



CHAPITRE V UNE GASCONNADE

Ga&#235;tan-Nompar-Francequin de Castel-Rajac avait quitt&#233; lh&#244;tel du Faisan dOr et s&#233;tait dirig&#233; vers le presbyt&#232;re.


C&#233;tait une petite maison qui se dressait &#224; lentr&#233;e du pays, au milieu dun grand jardin, aux all&#233;es bord&#233;es de buis, o&#249; s&#233;panouissaient, &#231;&#224; et l&#224;, dans un d&#233;sordre pittoresque, de belles fleurs qui embaumaient les airs de leur parfum et parmi lesquelles bourdonnaient joyeusement les abeilles.


Apr&#232;s avoir pouss&#233; la petite barri&#232;re, Ga&#235;tan longea lall&#233;e principale, contourna la maison et sen fut sur une petite terrasse ombrag&#233;e de tilleuls do&#249; lon d&#233;couvrait un panorama magnifique sur la vall&#233;e de la Garonne.


Un vieux pr&#234;tre &#224; cheveux blancs, un peu cass&#233; par l&#226;ge, le nez chevauch&#233; par une &#233;norme paire de besicles, &#233;tait en train d&#233;mietter du pain, quil jetait aux moineaux. Larriv&#233;e du chevalier fit envoler les gentils oiseaux et provoqua un mouvement dhumeur du v&#233;n&#233;rable pr&#234;tre qui se traduisit par ces mots:


Ah &#231;a! quest-ce qui vient me d&#233;ranger et faire peur ainsi &#224; mes petits amis?


Excusez-moi, monsieur le cur&#233;, lan&#231;a Castel-Rajac. Mais rassurez-vous, vos petits amis ne tarderont pas &#224; revenir.


Je ne me trompe pas, cest bien toi, mon cher Ga&#235;tan, sexclama le pr&#234;tre.


Et, dun ton un peu chagrin, il ajouta:


D&#233;cid&#233;ment, ma vue baisse de plus en plus, mon pauvre enfant; je ne taurais pas reconnu; jai bien peur que, dici peu, je ne devienne compl&#232;tement aveugle.


Et, avec un accent de r&#233;signation il ajouta:


Si le bon Dieu le veut, quil en soit ainsi. Mais ne nous attardons pas &#224; ces p&#233;nibles pens&#233;es.


Apr&#232;s avoir serr&#233; affectueusement la main de son ancien &#233;l&#232;ve, labb&#233; Murat reprit:


Je te croyais parti pour un long voyage.


Mais oui, monsieur le cur&#233;. Malheureusement, il mest arriv&#233; en route un accident plut&#244;t f&#226;cheux.


Aurais-tu &#233;t&#233; d&#233;trouss&#233; par des voleurs?


Non point, monsieur le cur&#233;.


Alors?


Jai commis un gros p&#233;ch&#233;.


Lequel? grand Dieu! seffarait labb&#233; Murat.


Je suis papa!


Seigneur, sexclamait le vieux pr&#234;tre, en joignant les mains. Que me dis-tu l&#224;? P&#232;re, tu es p&#232;re en dehors des saintes lois de l&#201;glise!


Oui, monsieur le cur&#233;.


Ah &#231;a! tu as donc oubli&#233; un commandement de Dieu, qui dit: &#338;uvre de chair accompliras, en mariage seulement?


H&#233;las, oui, monsieur le cur&#233;, je lai compl&#232;tement oubli&#233;.


Malheureux!


Mais je me repens am&#232;rement.


Et, tout en affectant un chagrin qui, &#224; tout autre que le bon vieux cur&#233; de Saint-Marcelin, aurait pu appara&#238;tre singuli&#232;rement exag&#233;r&#233;, Ga&#235;tan, qui avait soigneusement pr&#233;par&#233; son r&#233;cit, poursuivit:


Monsieur le cur&#233;, je ne suis pas venu seulement vous demander une absolution, mais je suis venu aussi vous prier de bien vouloir baptiser ce petit innocent dans le plus bref d&#233;lai.


Comment? il est ici?


Oui, monsieur le cur&#233;, &#224; lhostellerie du Faisan dOr.


Et la m&#232;re?


Ah! la m&#232;re, la pauvre, elle est morte en donnant le jour &#224; cet enfant.


Dieu ait piti&#233; de son &#226;me!


Oh! oui, monsieur le cur&#233;, car, en dehors de sa faute, c&#233;tait un ange et cest moi le seul coupable.


En voyant ainsi son ancien disciple shumilier, labb&#233; Murat sentit toute son indignation se transformer en une piti&#233; sans bornes.


O&#249; demeurait cette jeune personne? demanda-t-il.


Entre Agen et Marmande, et c&#233;tait pour la retrouver que javais racont&#233; que je partais en voyage.


Encore un mensonge de plus.


Ah! monsieur le cur&#233;, jai sur le dos un bien lourd fardeau de p&#233;ch&#233;s.


Elle avait de la famille?


Orpheline, monsieur le cur&#233;, d&#233;clara Ga&#235;tan, qui jugeait utile de simplifier les choses, elle demeurait chez une de ses parentes qui, dailleurs, la rendait tr&#232;s malheureuse.


Le vieux pr&#234;tre r&#233;fl&#233;chit pendant un instant, puis il reprit:


Est-ce que tes parents sont au courant de ce grand malheur?


Je ne leur en ai point parl&#233; encore.


Il faudra leur dire toute la v&#233;rit&#233;.


C&#233;tait bien mon intention.


Cela va bien amener du trouble dans leur existence.


Certes, reconnaissait le chevalier, mon p&#232;re va pousser des hauts cris, me maudire, je le crains Maman va se lamenter et invoquer le bon Dieu, jen suis s&#251;r. Mais, quand ils verront le petit, tout rose, tout frais, tout mignon, ne demandant qu&#224; vivre, ah! je les connais tous les deux, mon cher p&#232;re et ma ch&#232;re m&#232;re, ils seront imm&#233;diatement d&#233;sarm&#233;s, ils se mettront &#224; aimer ce petit b&#226;tard de Castel-Rajac, tout autant que sil e&#251;t &#233;t&#233; mon fils l&#233;gitime. Monsieur le cur&#233;, je suis un grand coupable, je lavoue, mais aidez-moi &#224; faire de ce petit dabord un bon chr&#233;tien, puis un bon chevalier.


De grosses larmes apparaissaient au bord des yeux de lexcellent pr&#234;tre qui reprit dune voix tremblante d&#233;motion:


J&#233;sus a dit: laissez venir &#224; moi les petits enfants. Je ne puis que me conformer &#224; la parole du Divin Ma&#238;tre. Quand veux-tu, mon cher fils, que je baptise ton gar&#231;on?


D&#232;s que vous le voudrez. Le temps daller chercher les deux t&#233;moins qui doivent signer sur le registre de la paroisse. Il est deux heures de lapr&#232;s-midi, voulez-vous que, vers quatre heures, nous nous pr&#233;sentions &#224; l&#233;glise?


&#192; quatre heures moins le quart, je ferai donner le premier son de cloche. Auparavant, tu vas venir avec moi, &#224; l&#233;glise, car il faut que je re&#231;oive ta confession.


Ah! monsieur le cur&#233;, r&#233;pliquait le jeune Gascon, vous venez de lentendre et je ne pourrais, h&#233;las! que vous r&#233;p&#233;ter les m&#234;mes paroles. Ne suffirait-il pas que je magenouillasse devant vous, pour que vous traciez au-dessus de mon front le signe qui purifie?


Le cur&#233; de Saint-Marcelin regarda son &#233;l&#232;ve et p&#233;nitent avec un air de bonhomie affectueuse qui montrait que celui-ci lavait d&#233;j&#224; enti&#232;rement d&#233;sarm&#233;, puis il fit:


Allons, quil en soit ainsi.


Tandis que le jeune Gascon se courbait devant lui, le digne eccl&#233;siastique, &#224; cent lieues de soup&#231;onner que Ga&#235;tan, pour sauver lhonneur dune femme et assurer lavenir dun enfant aussi dangereusement expos&#233;, s&#233;tait cru le droit de le berner, murmura les paroles sacramentelles, qui allaient laver lintr&#233;pide chevalier dun p&#233;ch&#233; quil navait pas commis.


Se relevant, Castel-Rajac s&#233;cria:


Monsieur le cur&#233;, je ne puis que vous remercier du fond du c&#339;ur de votre bont&#233; et de votre &#233;vang&#233;lique indulgence. Donc, &#224; quatre heures pr&#233;cises, nous serons tous &#224; l&#233;glise.


Il sen fut, enchant&#233; du succ&#232;s quil venait de remporter, et il regagna prestement lhostellerie du Faisan dOr.


En franchissant le seuil, une exclamation de joie lui &#233;chappa: il venait dapercevoir, attabl&#233; devant un pichet de vin frais et choquant cordialement le gobelet d&#233;tain plein jusquau bord, deux gentilshommes aux allures de campagnards, lun, un &#233;norme gaillard taill&#233; en hercule, aux moustaches et &#224; la barbiche conqu&#233;rantes, lautre, mince, bien d&#233;coupl&#233;, nerveux, et formant avec son compagnon le plus frappant des contrastes.


Assignac, Lapar&#232;de! sexclama Castel-Rajac de sa voix sonore.


Les deux buveurs se retourn&#232;rent et, apercevant Ga&#235;tan qui savan&#231;ait la main tendue, ils eurent simultan&#233;ment un cri de joie.


L&#233;norme Assignac secoua le bras de Ga&#235;tan avec une force capable de d&#233;raciner un jeune peuplier. Quant &#224; M. de Lapar&#232;de, il la serra avec toute la distinction dun homme de cour.


Hector dAssignac attaquait avec un gros rire qui faisait tressauter sa bedaine:


Heureux coquin, joyeux drille, coureur de guilledou!


Il accompagnait chacune de ces &#233;pith&#232;tes dun vigoureux coup du plat de la main sur ses cuisses monumentales.


Quest-ce quil a, mon cher Henri? demanda Castel-Rajac &#224; M. de Lapar&#232;de.


Nous savons tout d&#233;clara l&#233;l&#233;gant Henri.


Quoi, quest-ce que vous savez?


Que tu as ramen&#233; de voyage une fort jolie femme avec un d&#233;licieux poupon, et voil&#224; pourquoi nous tadressons nos f&#233;licitations les plus vives.


Qui vous a racont&#233; &#231;a? interrogea Castel-Rajac en feignant le m&#233;contentement.


Ah! voil&#224;!


Cette bavarde de M Lopion!


Et, simulant la col&#232;re, le chevalier s&#233;cria:


Elle va me le payer cher, cette satan&#233;e comm&#232;re.


Mais, se ravisant tout &#224; coup, il fit:


Apr&#232;s tout, non, car mon intention &#233;tait bien, mes chers amis, de vous mettre au courant de laventure qui marrive. Jai en effet ramen&#233; de voyage une fort jolie femme et un d&#233;licieux poupon, mais si je suis le p&#232;re de cet enfant, la dame nen est que la marraine car, la vraie maman


Ga&#235;tan sarr&#234;ta, comme pour donner plus dimportance &#224; ces paroles, puis sur un ton grave et myst&#233;rieux:


Au nom de lhonneur, je vous demande de ne point minterroger &#224; ce sujet.


Nous serons discrets, affirma le colossal Hector.


Nous nous tairons, encha&#238;na le tr&#232;s aimable Henri.


Castel-Rajac reprit:


Jai un autre service &#224; vous demander.


Lequel? firent ensemble les deux amis.


Tout &#224; lheure, je vais faire baptiser mon fils. Je ne puis pas vous demander &#224; lun ou &#224; lautre d&#234;tre son parrain, mais je vous prie de bien vouloir signer sur le livre de bapt&#234;me.


Tr&#232;s volontiers, accept&#232;rent les deux gentilshommes.


Alors, rendez-vous &#224; l&#233;glise &#224; quatre heures pr&#233;cises.


Nous y serons.


Ils &#233;chang&#232;rent de nouvelles poign&#233;es de main et, tandis quHector r&#233;clamait un nouveau pichet, Ga&#235;tan rejoignit M de Chevreuse et Mazarin, qui avaient eu tout le loisir de sentretenir dune fa&#231;on plus directe des &#233;v&#233;nements qui venaient de se d&#233;rouler et de ceux dont ils attendaient la venue, non sans inqui&#233;tude.


La figure r&#233;jouie de Castel-Rajac les r&#233;conforta un peu.


Tout va bien, annon&#231;a-t-il, tout sest m&#234;me pass&#233; admirablement. Mon bon vieux cur&#233; a &#233;t&#233; magnifique. Le bapt&#234;me est fix&#233; pour quatre heures. Dici l&#224;, je vais avoir le temps de moccuper du petit.


Et, se tournant vers Mazarin, il ajouta:


Il est toujours bien entendu, mon cher comte, que vous lui servez de parrain?


Mais certainement.


Avec un &#233;clair de joie dans le regard, le Gascon demanda:


Cela ne vous contrarie pas trop que je me fasse passer pour le papa du petit?


Non, r&#233;pliqua lamant dAnne dAutriche, car je suis s&#251;r que vous en ferez un vrai gentilhomme dont son v&#233;ritable p&#232;re ne pourra que senorgueillir un jour.


Je men porte garant, affirma la duchesse.


Je vous quitte pour aller prendre toutes mes dispositions, d&#233;clara Castel-Rajac.


Sans doute m&#233;nageait-il &#224; ses adversaires futurs un nouveau tour de sa fa&#231;on, car ses yeux p&#233;tillaient de malice.



*


* *


Ainsi que lavait annonc&#233; le bon cur&#233; de Saint-Marcelin, &#224; quatre heures moins le quart, la cloche de l&#233;glise commen&#231;a &#224; tinter.


Dans le pays, le bruit s&#233;tait r&#233;pandu que le chevalier Castel-Rajac allait faire baptiser son fils.


Cette nouvelle avait provoqu&#233; dans tout le village un mouvement de curiosit&#233; qui avait pr&#233;cipit&#233; vers l&#233;glise toutes les comm&#232;res du pays.


Lorsque le cort&#232;ge p&#233;n&#233;tra sous la vo&#251;te, tous les bancs &#233;taient occup&#233;s. Pr&#233;c&#233;d&#233;e du bedeau, M de Chevreuse, qui portait elle-m&#234;me sur un coussin envelopp&#233; dans des flots de dentelles le pr&#233;cieux nourrisson, savan&#231;ait, ayant &#224; ses c&#244;t&#233;s le comte Capeloni ou plut&#244;t M. de Mazarin.


Derri&#232;re eux, suivait le chevalier, plus vibrant que jamais et semblant d&#233;fier &#224; la fois du regard et du sourire tous ceux qui se seraient permis de bl&#226;mer sa conduite.


Il &#233;tait escort&#233; dHector dAssignac, imposant et solennel, et dHenri de Lapar&#232;de, souple et d&#233;sinvolte.


Apr&#232;s s&#234;tre agenouill&#233;s devant le ma&#238;tre-autel et avoir &#233;t&#233; b&#233;nis par le cur&#233; qui, assist&#233; de deux enfants de ch&#339;ur, s&#233;tait avanc&#233; vers eux, ils gagn&#232;rent la chapelle lat&#233;rale o&#249; se trouvaient les fonts baptismaux.


La c&#233;r&#233;monie saccomplit suivant le rite habituel, puis toujours pr&#233;c&#233;d&#233; par le cur&#233;, le cort&#232;ge se rendit &#224; la sacristie; le parrain, la marraine et les deux t&#233;moins appos&#232;rent au-dessous de la d&#233;claration de naissance et de bapt&#234;me, qui &#233;tait alors le seul acte officiel reconnu par la loi, leur signature et leur paraphe. Mazarin signa naturellement: comte de Capeloni et la duchesse: Antoinette de Lussac; puis, le cort&#232;ge regagna l&#233;glise quil traversa sur toute sa longueur.


En arrivant sous le porche, la duchesse de Chevreuse, qui portait toujours lenfant sur son coussin, p&#226;lit l&#233;g&#232;rement. Elle venait dapercevoir, debout sur les marches de l&#233;glise, rev&#234;tus de leurs manteaux marqu&#233;s dune croix blanche, plusieurs gardes du cardinal qui la consid&#233;raient dun air goguenard. Mazarin, qui sen &#233;tait aper&#231;u, lui aussi, ne broncha pas et murmura &#224; loreille de la duchesse:


Ils sont arriv&#233;s, mais trop tard; maintenant, nous navons plus rien &#224; craindre.


Quen savez-vous? soupira Marie de Rohan.


Jai confiance en votre chevalier!


Quant &#224; Castel-Rajac, il s&#233;tait content&#233; de toiser les gardes de Richelieu. Quand il passa pr&#232;s deux, il se retourna pour dire &#224; haute voix &#224; ses amis dAssignac et de Lapar&#232;de:


Ah &#231;a! que viennent donc faire ces gens dans notre pays?


Un des gardes, fort gaillard, &#224; la figure farouche et &#224; laspect peu engageant, allait r&#233;pliquer au Gascon, mais un de ses compagnons lui posa la main sur l&#233;paule.


Ga&#235;tan se retournant pour d&#233;visager encore une fois ceux quil consid&#233;rait comme ses ennemis, le garde dit &#224; son camarade:


Ce nest pas le moment de provoquer un esclandre. Nous avons lordre dagir promptement et sans tapage. Son &#201;minence ne nous pardonnerait pas de lui avoir d&#233;sob&#233;i. Laissons-les rentrer tranquillement &#224; lauberge.


Au m&#234;me moment, deux hommes sortaient dun des bas-c&#244;t&#233;s de l&#233;glise, dans lombre duquel ils s&#233;taient dissimul&#233;s. Lun, v&#234;tu de velours noir, sur lequel tranchait la blancheur dun col en toile blanche, n&#233;tait autre que M. de Durbec. Lautre portait luniforme du capitaine des gardes du cardinal. Il sappelait le baron de Savi&#232;res.


Le chevalier de Durbec fit:


Tout est bien convenu. Vous avez bien saisi les instructions du cardinal?


Le capitaine r&#233;suma:


Il sagit, dabord, de nous emparer de lenfant, puis demmener la duchesse au ch&#226;teau de Montgiron o&#249; il faudra quelle sexplique sur son r&#244;le dans cette affaire.


Tr&#232;s bien, approuva Durbec. Je vous recommande, encore une fois, la prudence. Les gardes du corps dont elle est entour&#233;e ne sont pas nombreux, mais ils sont de taille &#224; nous mener la vie dure. Noubliez pas non plus que le cardinal tient essentiellement, et pour des raisons connues de lui seul, que M. de Mazarin ne soit ni molest&#233; ni m&#234;me inqui&#233;t&#233;. Quant aux autres, pas de quartier, telle est la consigne. Cela, mon cher capitaine, vous simplifiera singuli&#232;rement la t&#226;che.


 Maintenant, vous allez imm&#233;diatement, avec vos hommes, simuler un d&#233;part. Vous aurez soin de dire &#224; haute voix, &#224; lhostellerie du Faisan dOr, que vous partez pour Toulouse pr&#233;parer les appartements du cardinal qui doit se rendre prochainement dans cette ville. De cette fa&#231;on, les m&#233;fiances de M. de Mazarin et de la duchesse de Chevreuse seront endormies et leur vigilance, ainsi que celle de leurs amis, ne pourront que sen att&#233;nuer.


Le capitaine fit un signe dacquiescement, puis il ajouta:


Nous pourrons donc, d&#232;s la nuit venue, nous livrer &#224; une perquisition en r&#232;gle &#224; lhostellerie.


Tandis que M. de Durbec quittait l&#233;glise par une petite porte qui donnait sur la campagne, le capitaine des gardes en sortait ostensiblement et, apr&#232;s avoir ralli&#233; ses hommes, il les entra&#238;na jusquau Faisan dOr o&#249; il leur dit &#224; haute voix:


Restaurez-vous copieusement, car nous allons faire cette nuit une rude &#233;tape.


Les gardes sinstall&#232;rent devant des tables inoccup&#233;es et se command&#232;rent un copieux repas.


Lorsquils achev&#232;rent leurs agapes, la nuit &#233;tait venue. Un appel de trompettes retentit: c&#233;tait le signal du d&#233;part.


Tous se lev&#232;rent de table et regagn&#232;rent la cour o&#249; leur chef, d&#233;j&#224; en selle, les attendait. Enfourchant &#224; leur tour leurs montures, ils gagn&#232;rent aussit&#244;t la grand-route de Toulouse, suivis du regard par Mazarin et Castel-Rajac qui dissimul&#233;s dans lombre, avaient assist&#233; &#224; leur d&#233;part.


Tous deux, en effet, avaient entendu dire par M Lopion que les gardes du cardinal partaient pour Toulouse, mais ils nen avaient pas cru un mot, persuad&#233;s que ce n&#233;tait quune feinte et quils nallaient point tarder &#224; revenir.


M. de Durbec en &#233;tait donc pour sa ruse, dailleurs cousue de fil blanc. Plus que jamais, les deux alli&#233;s allaient se tenir sur leurs gardes.


Quelques instants apr&#232;s, ils &#233;taient rejoints par Hector dAssignac et Henri de Lapar&#232;de, auxquels d&#233;j&#224; Ga&#235;tan avait racont&#233; quon voulait lui voler son fils.


Cela avait suffi pour enflammer lardeur de ses deux amis, enchant&#233;s de se trouver m&#234;l&#233;s &#224; une aventure &#224; la fois myst&#233;rieuse, galante et chevaleresque.


M. de Mazarin, tout en saisissant Ga&#235;tan par le bras, lui dit:


Je crois que cette nuit nous allons avoir &#224; en d&#233;coudre


Le colossal Hector s&#233;cria:


&#192; la bonne heure, moi, jaime &#231;a.


Lardent et subtil Lapar&#232;de ajouta:


Nous allons montrer &#224; ces gens de Paris de quel bois se chauffent les cadets de Gascogne.


En attendant, proposa Castel-Rajac, si nous faisions une ronde autour de la maison car il ny a rien dextraordinaire que ces dr&#244;les eussent laiss&#233; derri&#232;re eux quelques mouchards.


Vous pouvez en &#234;tre s&#251;r, d&#233;clara M. de Mazarin.


Au premier abord, ils ne remarqu&#232;rent rien de suspect. La rue &#233;tait d&#233;serte. Dans la cour, en dehors dun valet d&#233;curie, qui aidait &#224; descendre de sa monture un voyageur, aucune figure inqui&#233;tante ne se manifestait.


Il faut croire que les agents secrets de M. de Durbec poss&#233;daient lart de se rendre invisibles, &#224; moins que, fatigu&#233;s de leur filature, ils eussent &#233;t&#233; souper.


Malgr&#233; cela, Castel-Rajac, qui n&#233;tait qu&#224; moiti&#233; rassur&#233;, proposa &#224; son ami de monter la garde &#224; tour de r&#244;le, afin de pr&#233;venir toute attaque impr&#233;vue.


Et, tirant son &#233;p&#233;e, tout en appuyant la pointe de son arme contre le sol:


Maintenant, fit-il, ils peuvent venir, ils seront bien re&#231;us.


Quant &#224; Mazarin, Hector dAssignac et Henri de Lapar&#232;de, ils se firent ouvrir une chambre dont une des fen&#234;tres, plac&#233;e &#224; langle de lhostellerie, leur permettait de surveiller efficacement la rue.


Une heure passa, sans le moindre incident, lorsque le chevalier Ga&#235;tan, qui avait loreille aux aguets, crut entendre derri&#232;re lui un bruit de pas tr&#232;s l&#233;ger savan&#231;ant dans sa direction.


Brusquement, il se retourna, l&#233;p&#233;e en avant mais il neut pas le temps de faire un geste.


Subitement coiff&#233; dun sac en drap noir, empoign&#233; par les bras, tiraill&#233; par les jambes et jet&#233; &#224; terre en un clin d&#339;il, il se sentit ligot&#233;, b&#226;illonn&#233; et dans limpossibilit&#233; dopposer &#224; ses assaillants la moindre r&#233;sistance.


&#192; lint&#233;rieur de lhostellerie, une autre sc&#232;ne se d&#233;roulait, non moins rapidement que celle que nous venons de d&#233;crire.


Le capitaine baron de Savi&#232;res, apr&#232;s avoir fait irruption dans la salle &#224; la t&#234;te de douze de ses gardes, escaladait rapidement lescalier qui conduisait &#224; la chambre occup&#233;e par M de Chevreuse et heurtait &#224; la porte en disant:


Ouvrez, au nom du roi!


&#192; peine avait-il prononc&#233; ces mots que Assignac et Lapar&#232;de apparaissaient sur le palier. Ils allaient d&#233;gainer; ils nen eurent pas le temps. Les gardes du cardinal se pr&#233;cipitaient sur eux et les refoulaient dans leur chambre, les d&#233;sarmaient et leur faisaient subir le m&#234;me sort qu&#224; leur ami.


Quant &#224; M. de Mazarin, il avait disparu.


Nous revenons &#224; la duchesse de Chevreuse, qui s&#233;tait empress&#233;e dob&#233;ir &#224; linjonction de M. de Savi&#232;res et lui avait ouvert toute grande sa porte.


Que voulez-vous de moi? lui dit-elle, en d&#233;visageant, dun &#339;il s&#233;v&#232;re, lintrus qui se pr&#233;sentait &#224; elle dune fa&#231;on aussi cavali&#232;re.


Je suis le baron de Savi&#232;res, capitaine des gardes de Son &#201;minence le cardinal de Richelieu.


Je vous reconnais fort bien, monsieur, d&#233;clara la duchesse, et je ne suppose pas que vos fonctions vous donnent le droit de vous conduire dune fa&#231;on aussi peu chevaleresque.


Madame la duchesse, riposta le capitaine avec beaucoup de calme, je suis charg&#233; dune mission que jai le devoir daccomplir jusquau bout.


Et qui consiste, sans doute, &#224; vous emparer de ma personne?


Non, madame la duchesse, mais &#224; vous prier de bien vouloir vous rendre jusquau ch&#226;teau de Montgiron.


O&#249; je serai prisonni&#232;re?


Madame, je lignore. Je suis &#233;galement charg&#233; de vous demander de me remettre imm&#233;diatement un enfant que vous avez amen&#233; ici.


Ah! vraiment, ironisa la duchesse. Arr&#234;ter une femme et semparer dun enfant est un double exploit qui ne m&#233;tonne point de la part de celui qui vous envoie jusquici, mais qui, v&#233;ritablement, est indigne du gentilhomme et du soldat que vous &#234;tes.


Savi&#232;res eut un imperceptible fr&#233;missement. Le coup avait port&#233;, mais il lui &#233;tait impossible de reculer. Il se tut en se mordant les l&#232;vres.


Profitant de cet avantage, M de Chevreuse, surprise de la carence de ses amis et craignant quils ne fussent tomb&#233;s dans quelque guet-apens, reprenait, pour gagner du temps:


Je suis surprise, monsieur le capitaine, que votre ma&#238;tre nait pas plut&#244;t choisi, pour remplir son exploit, un des nombreux espions quil entretient &#224; sa solde.


Devinant la ruse de son interlocutrice, Sav&#238;&#232;res reprit:


Je ne suis pas ici, madame la duchesse, pour discuter avec vous des raisons qui font agir M. le cardinal, pas plus que sur les moyens quil a cru devoir employer &#224; votre &#233;gard; je ne puis que vous r&#233;p&#233;ter ce que je viens de vous dire, et je vous demande instamment de ne pas me contraindre &#224; employer la force.


Vous oseriez lever la main sur moi?


La plus noble dame de France, r&#233;pliqua le capitaine, cesse de l&#234;tre lorsquelle conspire contre son roi!


Alors, s&#233;cria Marie de Rohan en &#233;clatant dun rire forc&#233;, je suis une conspiratrice. D&#233;cid&#233;ment, monsieur le capitaine, vous &#234;tes bien mal inform&#233;. Jignore ce quon a pu vous conter &#224; mon sujet, ou plut&#244;t, je men doute. La v&#233;rit&#233; est tout autre. Vous avez simplement, uniquement, devant vous, une femme qui a jur&#233; de sauver &#224; tout prix lhonneur dune de ses amies. Maintenant, je najouterai plus un mot.


Et, d&#233;signant dun geste large la porte de la chambre voisine, elle fit:


Lenfant est l&#224;. Auriez-vous le courage daller le prendre?


Savi&#232;res eut un instant dh&#233;sitation, car M de Chevreuse lui avait parl&#233; avec un tel accent dindignation et de noblesse que, pour la premi&#232;re fois depuis quil &#233;tait au service du cardinal, il se demandait si v&#233;ritablement son ma&#238;tre ne lui avait pas ordonn&#233; de commettre une mauvaise action.


Cette pens&#233;e ne dura en lui que lespace dun &#233;clair. Non point par crainte des repr&#233;sailles, car Savi&#232;res &#233;tait brave, et il &#233;tait de ceux qui savent prendre leurs responsabilit&#233;s, mais uniquement parce quil avait fait au cardinal le serment de lui ob&#233;ir en tout et pour tout, m&#234;me au p&#233;ril de sa vie. Il se dirigea vers la porte de la chambre et louvrit toute grande.


La pi&#232;ce &#233;tait &#224; demi &#233;clair&#233;e par la lueur dune veilleuse plac&#233;e pr&#232;s dune petite table, &#224; c&#244;t&#233; dun grand lit qui n&#233;tait occup&#233; par personne, et dont la couverture navait pas &#233;t&#233; d&#233;faite.


Au pied du lit, un berceau au rideau ferm&#233; attira lattention du capitaine qui, en trois enjamb&#233;es, le rejoignit. Soulevant les rideaux, il aper&#231;ut un enfant tourn&#233; sur le c&#244;t&#233; et qui semblait profond&#233;ment endormi. Il sen empara, le pla&#231;a sous son manteau et rejoignit la duchesse de Chevreuse, qui venait de r&#233;primer un ind&#233;finissable sourire.


Maintenant, madame la duchesse, &#234;tes-vous d&#233;cid&#233;e &#224; vous rendre au ch&#226;teau de Montgiron? Je tiens &#224; vous dire que toute r&#233;sistance est inutile, car mes gardes ont d&#233;j&#224; mis &#224; la raison trois des gentilshommes qui s&#233;taient constitu&#233;s vos d&#233;fenseurs. Quant au quatri&#232;me, cest-&#224;-dire M. de Mazarin, il a r&#233;ussi &#224; nous &#233;chapper; mais je doute qu&#224; lui seul il soit de taille &#224; nous mettre en d&#233;route.


La duchesse pensa:


Mon pauvre Ga&#235;tan! Pourvu quils ne laient pas &#233;gorg&#233; ainsi que ses amis. Enfin, Mazarin est libre! Tout espoir nest donc pas perdu de remporter une revanche sur nos ennemis.


Et jugeant pour linstant toute r&#233;sistance inutile, elle reprit:


Soit, monsieur le capitaine, je vous accompagne. Je ne vous demande quune gr&#226;ce: rendez-moi cet enfant, car, nous autres femmes, savons beaucoup mieux les porter dans nos bras, et ce pauvre petit a grand besoin de m&#233;nagement.


Savi&#232;res se laissa fl&#233;chir par cette requ&#234;te et remit le nourrisson &#224; la duchesse qui, lenveloppant dans un des pans du manteau quelle avait jet&#233; sur ses &#233;paules, lemporta tendrement contre sa poitrine, en disant:


Heureusement quil ne sest pas r&#233;veill&#233;!


Le fait est, d&#233;clara Savi&#232;res, enchant&#233; du succ&#232;s de sa mission, que je nai pas encore vu un petit enfant dormir aussi profond&#233;ment.


Quelques minutes apr&#232;s, M de Chevreuse, qui navait pas l&#226;ch&#233; son pr&#233;cieux fardeau, montait dans un carrosse, dans lequel deux gardes prirent place en face delle et, entour&#233;e dune solide escorte que commandait le capitaine, le v&#233;hicule, tra&#238;n&#233; par quatre chevaux vigoureux, disparut bient&#244;t dans la nuit.


M. de Mazarin, descendant alors de la chemin&#233;e dans laquelle il s&#233;tait r&#233;fugi&#233;, commen&#231;a par aller d&#233;livrer Hector dAssignac et Henri de Lapar&#232;de et, apr&#232;s les avoir mis au courant des faits qui venaient de se d&#233;rouler, il descendit avec eux &#224; la recherche du chevalier de Castel-Rajac.


Ils se heurt&#232;rent aux &#233;poux Lopion qui, encore &#233;pouvant&#233;s, se livraient aux lamentations et aux impr&#233;cations les plus vives contre ceux qui les avaient troubl&#233;s dans leur sommeil et risquaient de faire passer leur hostellerie pour une gargote mal fam&#233;e et peu hospitali&#232;re.


Mazarin imposa silence &#224; leurs criailleries. Tout de suite, il leur demanda:


Avez-vous vu le chevalier de Castel-Rajac?


Non, monsieur, s&#233;criait laubergiste, et je ne tiens m&#234;me pas &#224; le revoir, car cest bien de sa faute si, aujourdhui, nous avons &#224; subir tous ces d&#233;sagr&#233;ments.


Assez de j&#233;r&#233;miades, et donnez-nous tout de suite des lanternes, afin que nous puissions nous mettre &#224; la recherche de notre ami.


Tout en grognant, M Lopion allait sex&#233;cuter lorsque, les v&#234;tements en d&#233;sordre, les cheveux en broussailles, la chemise d&#233;chir&#233;e, Ga&#235;tan de Castel-Rajac, qui avait r&#233;ussi &#224; se d&#233;barrasser des liens qui lentouraient et &#224; sortir du sac qui laveuglait, apparut, clamant dune voix rauque:


Les mis&#233;rables viennent demmener la duchesse au ch&#226;teau de Montgiron. Je les ai entendus partir. Leur capitaine leur donnait des ordres. Il faut absolument aller l&#224;-bas, leur arracher cette malheureuse; sans cela elle est perdue.


Et, se tournant vers Mazarin, il ajouta:


Pour que le cardinal sacharne avec autant de cruaut&#233; sur cette femme et cet enfant, il faut


Il nacheva pas. M. de Mazarin, lui prenant la main, lui dit:


Vous avez raison, mon cher chevalier, il faut &#224; tout prix sauver la duchesse.


Nous la sauverons! fit le Gascon avec une &#233;nergie que lon devinait sans limites.



CHAPITRE VI &#201;CHEC AU CARDINAL

Le ch&#226;teau de Montgiron &#233;tait situ&#233; &#224; deux lieues du village de Saint-Marcelin.


Il faisait partie du domaine royal et, comme il se trouvait fort loin de la capitale, jamais encore aucun souverain ne lavait honor&#233; de sa visite. Il ne poss&#233;dait, pour tout h&#244;te, quun vieil officier qui en avait la garde et se donnait encore lillusion d&#234;tre un chef, parce quil commandait &#224; quelques gardes forestiers et &#224; trois jardiniers charg&#233;s dentretenir la for&#234;t et les jardins qui s&#233;tendaient autour du vieux manoir.


Ce vieillard qui r&#233;pondait au nom de Jean-No&#235;l-Hippolyte-Barbier de Pontlevoy, &#233;tait un cardinaliste dautant plus enrag&#233; quil devait cette agr&#233;able retraite &#224; Richelieu, beaucoup plus d&#233;sireux de se d&#233;barrasser dun qu&#233;mandeur quil rencontrait sans cesse dans ses antichambres, que de r&#233;compenser les services dun brave mais obscur soldat qui navait jamais r&#233;ussi qu&#224; r&#233;colter quelques blessures au service du roi.


M. de Durbec, muni dun blanc-seing du cardinal, &#233;tait donc devenu le ma&#238;tre de c&#233;ans et avait d&#233;clar&#233; &#224; M. de Pontlevoy quil navait qu&#224; se conformer &#224; ses instructions, cest-&#224;-dire &#224; se tenir tranquille.


Le digne homme qui, au fond, ne demandait pas mieux, acc&#233;da aussit&#244;t &#224; la volont&#233; que lui exprimait si &#233;nergiquement le mandataire du cardinal et, apr&#232;s avoir partag&#233; le souper de ce dernier, il prit le sage parti de se retirer dans ses appartements, de se coucher dans son lit moelleux et de sendormir avec la m&#234;me s&#233;r&#233;nit&#233; que dordinaire, cest-&#224;-dire en homme qui a la conscience nette et la digestion facile.


Vers dix heures du soir, le capitaine des gardes p&#233;n&#233;trait dans le salon o&#249; M. de Durbec attendait sa venue en d&#233;gustant un verre de vin dEspagne. Il &#233;tait accompagn&#233; de la duchesse de Chevreuse, qui portait dans ses bras lenfant myst&#233;rieux.


M. de Durbec se leva et salua M de Chevreuse, qui ne daigna pas lui r&#233;pondre.


M. de Savi&#232;res attaqua:


M la duchesse de Chevreuse a consenti &#224; me suivre librement et &#224; vous remettre, monsieur, lenfant que j&#233;tais charg&#233; de lui r&#233;clamer.


Durbec ajouta, insistant particuli&#232;rement sur ces mots:


De la part de Son &#201;minence le cardinal de Richelieu.


Sans ouvrir la bouche, la duchesse d&#233;posa sur la table lenfant quelle tenait dans ses bras et qui semblait toujours reposer aussi profond&#233;ment. Puis, impassible, elle attendit.


M. de Durbec &#233;carta les voiles qui enveloppaient le nourrisson. Aussit&#244;t, un cri de rage lui &#233;chappa:


Madame, vous nous avez jou&#233;s.


Quest-ce &#224; dire? sexclamait Marie de Rohan, dun air hautain.


L&#233;missaire du cardinal, comprimant avec peine la rage qui s&#233;tait empar&#233;e de lui, scanda:


Ce nest pas un enfant, mais un mannequin.


Vous me surprenez fort, dit ironiquement M de Chevreuse.


Regardez, madame, et constatez vous-m&#234;me.


En effet, reconnut la duchesse, cest bien un v&#233;ritable mannequin que jai sous les yeux, et fort adroitement arrang&#233;, nest-ce pas, monsieur le capitaine des gardes, puisque vous-m&#234;me, qui lavez pris dans son berceau, vous ne vous &#234;tes aper&#231;u de rien? Alors, comment voulez-vous, monsieur le repr&#233;sentant du cardinal, que moi, qui me trouvais dans une pi&#232;ce voisine, jaie pu me rendre compte de cette substitution?


Les sourcils fronc&#233;s, le regard mauvais, M. de Durbec attaqua dun ton acerbe:


Madame, je vous engage vivement


Mais pressentant que lexplication allait &#234;tre extr&#234;mement importante et risquait fort de d&#233;voiler, devant une tierce personne, des secrets que celle-ci navait pas &#224; conna&#238;tre, il ajouta:


Monsieur le capitaine, je vous prie de vous retirer.


Le baron de Savi&#232;res sempressa de quitter la pi&#232;ce, fort vex&#233; du tour que lon venait de lui jouer, et tr&#232;s inquiet des cons&#233;quences que pouvait avoir pour lui son manque de perspicacit&#233;.


Durbec lan&#231;a &#224; M de Chevreuse un regard de d&#233;fi qui exprimait clairement:


Et maintenant, &#224; nous deux!


Mais la courageuse Marie de Rohan nen parut nullement intimid&#233;e, et elle demeura debout &#224; la m&#234;me place, attendant vaillamment le choc de ladversaire.


Celui-ci sempara de la poup&#233;e et la jeta sur un meuble.


Puis, revenant vers la duchesse, il lui dit:


Madame, d&#233;sirez-vous que je vous communique le blanc-seing de Son &#201;minence?


Cest inutile. Les proc&#233;d&#233;s dont vous avez us&#233; envers moi suffisent &#224; me r&#233;v&#233;ler &#224; la fois la nature des pouvoirs dont vous &#234;tes investi et des intentions de celui qui vous les a conf&#233;r&#233;s.


Vous &#234;tes donc irr&#233;ductible, madame la duchesse?


Oui, monsieur, quand il sagit de mon droit.


Vous admettrez donc que je le sois aussi, lorsque jai &#224; d&#233;fendre celui du cardinal.


Je ne vois pas, monsieur, en quoi le droit de votre ma&#238;tre est en jeu dans cette affaire.


Na-t-il pas le devoir de veiller, avant tout, sur lhonneur de Sa Majest&#233; et sur la s&#233;curit&#233; de l&#201;tat? Mais nous ne sommes point ici, madame, pour parler politique, et je vous conseille de r&#233;pondre cat&#233;goriquement &#224; la question que je vais vous poser: Quest devenu lenfant que vous avez fait baptiser cet apr&#232;s-midi dans l&#233;glise Saint-Marcelin?


Avec un sang-froid qui semblait inalt&#233;rable, M de Chevreuse riposta:


Demandez-le &#224; son p&#232;re!


&#192; M. de Mazarin! coupa s&#232;chement l&#233;missaire du cardinal.


Vous faites erreur, monsieur, r&#233;pliqua Marie de Rohan. M. de Mazarin nest nullement le p&#232;re de ce nouveau-n&#233; cause de ce litige. Il en est simplement le parrain, de m&#234;me que jen suis la marraine.


Alors, son p&#232;re, quel est-il?


Le chevalier Ga&#235;tan-Nompar-Francequin de Castel-Rajac.


Quelle est cette plaisanterie?


Monsieur, vous &#234;tes gentilhomme!


Certes, et je men honore.


Eh bien! montrez-le, monsieur, dabord en cessant de me parler sur un ton qui nest point celui dun homme de bonne compagnie, puis en vous abstenant d&#233;sormais de mettre ma parole en doute.


D&#233;cid&#233;ment, se disait lespion de Richelieu, cette femme est encore plus forte que je ne le pensais. Je crois que, pour avoir raison delle, je vais &#234;tre oblig&#233; de me servir des grands moyens que jai ordre de nemployer qu&#224; la derni&#232;re extr&#233;mit&#233;.


Dun ton volontairement radouci, il reprit:


Croyez, madame, quil mest fort d&#233;sagr&#233;able, je dirai m&#234;me fort p&#233;nible, d&#234;tre oblig&#233; de vous parler ainsi et de me montrer, envers vous, dune rigueur quexcuse cependant la situation, grave entre toutes, dans laquelle vous &#234;tes plac&#233;e. Sans doute allez-vous maccuser encore de me montrer impoli et brutal envers vous. Mais nous en sommes arriv&#233;s &#224; un point o&#249; il est de toute n&#233;cessit&#233; dabattre nos cartes.


Soit, monsieur, acquies&#231;a la duchesse. Je pense que vous avez beaucoup datouts, mais je ne vous cacherai pas que jen ai certains, moi aussi, qui sont fort capables de rivaliser avec les v&#244;tres.


L&#233;missaire de Richelieu r&#233;pliqua:


Dans la nuit du 5 au 6 mai, Sa Majest&#233; la reine Anne dAutriche a accouch&#233; clandestinement dun enfant du sexe masculin, dans une maison qui vous appartient et qui est situ&#233;e aux environs du ch&#226;teau de Chevreuse. La reine vous a charg&#233;e de faire dispara&#238;tre cet enfant. Dans ce but, vous avez eu recours &#224; lun de vos amis, le chevalier Ga&#235;tan de Castel-Rajac et, tous deux, en compagnie dune nourrice que vous aviez fait venir en secret de province, vous avez gagn&#233; ce pays, esp&#233;rant ainsi mettre &#224; labri de toutes poursuites lenfant ill&#233;gitime de la reine. Voil&#224; pourquoi, madame, au nom de la Raison d&#201;tat, une derni&#232;re fois, je vous somme de nous restituer cet enfant! Si vous acceptez, non seulement vous rentrerez en gr&#226;ce imm&#233;diate aupr&#232;s du cardinal, qui est d&#233;cid&#233; &#224; vous combler de ses bienfaits et de ses faveurs, mais, en son nom, je prends lengagement solennel que cet enfant sera &#233;lev&#233; par les soins du cardinal avec tous les &#233;gards dus &#224; son rang, sans que nul, cependant, ne puisse soup&#231;onner quelles sont ses origines. Madame, jattends votre r&#233;ponse!


Elle est fort simple, d&#233;clara la duchesse, sans se d&#233;partir un seul instant de lattitude quelle avait adopt&#233;e. Allez consulter le registre de la paroisse de Saint-Marcelin, et vous y verrez que cet enfant, que vous attribuez &#224; la reine et &#224; M. de Mazarin, est, en r&#233;alit&#233;, celui de Ga&#235;tan de Castel-Rajac et dune jeune fille des environs de Marmande, morte, ces jours derniers, en donnant le jour &#224; son fils.


Redevenu nerveux, M. de Durbec s&#233;cria:


On peut &#233;crire ce que lon veut sur un registre de bapt&#234;me.


Je vous ferai observer, monsieur, que ces d&#233;clarations sont sign&#233;es par M la duchesse de Chevreuse, M. de Mazarin, M. le chevalier de Castel-Rajac, M. le baron dAssignac, M. le comte de Lapar&#232;de. Donc, si nous avons fait une fausse d&#233;claration, il faudra que vous nous poursuiviez en justice.


Durbec s&#233;cria:


Ne nous &#233;garons pas en vains subterfuges. Voulez-vous, oui ou non, madame, me dire ce que vous avez fait de cet enfant?


Demandez-le &#224; son p&#232;re. Lui seul pourra vous renseigner &#224; ce sujet.


Cest votre dernier mot?


Cest mon dernier mot.


En ce cas, madame, vous ne vous en prendrez qu&#224; vous seule des cons&#233;quences regrettables que vont avoir pour vous vos fa&#231;ons dagir.


Vous devriez savoir, monsieur, que je ne suis pas femme &#224; me laisser intimider.


Cette fois, Durbec ne r&#233;pondit rien. Il sen fut simplement tirer sur le cordon dune sonnette. Lun des panneaux de la porte souvrit, et lespion de Richelieu dit au garde qui se pr&#233;senta:


Pr&#233;venez votre capitaine que je d&#233;sire lui parler.


Le garde salua et disparut. Durbec jeta un regard vers la duchesse qui navait pas boug&#233;. Toujours debout, pr&#232;s de la table, en une attitude de sobre dignit&#233;, elle attendait la suite des &#233;v&#233;nements avec la s&#233;r&#233;nit&#233; dune femme qui vient de faire tout son devoir et qui est d&#233;cid&#233;e &#224; le remplir jusquau bout.


Un instant apr&#232;s, M. de Savi&#232;res r&#233;apparut dans la pi&#232;ce. Durbec lui dit, d&#233;signant M de Chevreuse:


Veuillez, capitaine, consid&#233;rer, &#224; partir de ce moment, M la duchesse de Chevreuse comme votre prisonni&#232;re. Conduisez-la dans la chambre o&#249; elle doit demeurer enferm&#233;e, jusqu&#224; nouvel ordre, au secret le plus absolu.


F&#233;ru de discipline, le capitaine ne pouvait quob&#233;ir.


Suivez-moi, madame, dit-il &#224; Marie de Rohan qui, apr&#232;s avoir foudroy&#233; Durbec dun regard de m&#233;pris, sen fut, guid&#233;e par M. de Savi&#232;res, &#224; travers les corridors sombres et d&#233;serts du vieux ch&#226;teau de Montgiron.


Demeur&#233; seul, l&#233;missaire de Richelieu grin&#231;a entre ses dents:


Avant demain, jaurai bien trouv&#233; le moyen de faire parler cette maudite duchesse.



*


* *


Le premier mouvement de Ga&#235;tan fut de se pr&#233;cipiter vers Montgiron, sans trop savoir comment il pourrait d&#233;livrer M de Chevreuse.


Cette imp&#233;tuosit&#233; n&#233;tait gu&#232;re dans les mani&#232;res de Mazarin qui pr&#233;f&#233;rait la r&#233;flexion &#224; laction.


Je crois, dit-il, quil serait beaucoup plus sage demployer la ruse. En effet, si nous nous avisons doccire une grande partie ou la totalit&#233; des gardes du cardinal, celui-ci ne nous le pardonnera pas et, &#224; moins que nous prenions la d&#233;cision de quitter par les moyens les plus rapides le doux pays de France, nous ne tarderons pas, malgr&#233; tous nos efforts, &#224; tomber entre ses mains. Je crois le conna&#238;tre assez bien pour pouvoir vous d&#233;clarer que, si nous lui infligions un pareil affront, il serait fort capable de nous envoyer un r&#233;giment &#224; nos trousses, tandis que, si nous arrivions &#224; p&#233;n&#233;trer subrepticement dans le ch&#226;teau, &#224; d&#233;couvrir lendroit o&#249; est enferm&#233;e M de Chevreuse et &#224; la faire s&#233;vader sans attirer sur nous lattention de ses ge&#244;liers, jestime que nous aurons accompli une besogne beaucoup plus salutaire et beaucoup moins compromettante quen livrant une bataille rang&#233;e aux gardes du cardinal.


Mais, objecta Castel-Rajac, comment ferons-nous pour p&#233;n&#233;trer dans le ch&#226;teau?


Est-il donc dun acc&#232;s si difficile?


Ga&#235;tan r&#233;fl&#233;chit un instant, puis il reprit:


Je me souviens que, du c&#244;t&#233; de la for&#234;t, il existe une petite porte plut&#244;t vermoulue, par laquelle on doit pouvoir p&#233;n&#233;trer ais&#233;ment dans les communs.


Bien. Cest plus quil nous en faut, d&#233;clara Mazarin, qui devait s&#234;tre d&#233;j&#224; trac&#233; dans lesprit un plan beaucoup plus arr&#234;t&#233; quil ne voulait bien le dire.


Et il reprit, dun air entendu:


En ce cas, messieurs, il ne nous reste plus qu&#224; monter &#224; cheval et, afin d&#233;viter dattirer lattention des espions qui pourraient tr&#232;s bien r&#244;der aux alentours, choisir des chemins de traverse que vous devez conna&#238;tre mieux que personne.


 Une fois arriv&#233;s l&#224;-bas, par la porte, nous nous efforcerons de p&#233;n&#233;trer dans la place que vient de nous indiquer M. de Castel-Rajac, et nous rechercherons alors le moyen dexploiter ce premier avantage.


Cinq minutes apr&#232;s, les quatre cavaliers chevauchaient sur un sentier &#233;troit, entre deux haies drues et hautes. Ga&#235;tan servait de guide.


Apr&#232;s avoir abouti &#224; une sorte de piste &#224; peine trac&#233;e qui longeait de vastes prairies bord&#233;es de peupliers ils atteignirent une for&#234;t dans laquelle ils sengag&#232;rent et, prot&#233;g&#233;s ainsi par les hautes futaies, ils arriv&#232;rent &#224; lautre lisi&#232;re do&#249;, &#224; la clart&#233; de la lune, ils aper&#231;urent, se d&#233;tachant sur un petit mamelon qui surmontait la Garonne, la silhouette du manoir de Montgiron.


Pour latteindre, il restait &#224; peine un quart de lieue. Mazarin fit, toujours sur un ton de camaraderie:


Je crois que nous ferions bien de laisser ici nos chevaux.


Les trois Gascons saut&#232;rent en bas de leur monture. Utilisant fort habilement tous les replis de terrains, les foss&#233;s garnis de hautes foug&#232;res et les arbres qui se dressaient &#231;&#224; et l&#224;, ils atteignirent ainsi les foss&#233;s du ch&#226;teau. Celui-ci ne pr&#233;sentait pour ainsi dire plus de d&#233;fense. Quelques ann&#233;es auparavant, Richelieu, qui craignait toujours un retour offensif de la f&#233;odalit&#233;, lavait fait enti&#232;rement d&#233;manteler. Les douves larges et profondes qui lentouraient avaient &#233;t&#233; combl&#233;es.


Dun rapide coup d&#339;il, Mazarin se rendit compte de la situation et il murmura entre ses dents:


D&#233;cid&#233;ment, M. de Richelieu na pas pr&#233;vu le bon tour quil va se jouer &#224; lui-m&#234;me.


Se tournant vers Ga&#235;tan, il ajouta:


Voulez-vous, mon cher chevalier, me conduire jusqu&#224; la porte que vous nous avez signal&#233;e tout &#224; lheure?


Tr&#232;s volontiers, mon cher comte.


Entour&#233; des trois autres conjur&#233;s, Castel-Rajac contourna le ch&#226;teau et, au pied dune tour il d&#233;signa une petite excavation ferm&#233;e par un simple pan de bois qui paraissait si peu r&#233;sistant, quun simple coup d&#233;paule &#233;tait capable den venir &#224; bout.


Allons, fit sobrement Mazarin.


Ga&#235;tan, le premier, s&#233;lan&#231;a vers la porte, qui ne portait aucune serrure apparente. Il allait la heurter dun coup de pied, lorsque Mazarin le retint en disant:


Oh! pas de bruit, surtout, mon cher. Voulez-vous me permettre?


Docilement, Ga&#235;tan seffa&#231;a pour le laisser passer. Mazarin appuya de la paume de sa main droite sur la porte, qui r&#233;sista. Elle &#233;tait ferm&#233;e &#224; lint&#233;rieur.


Maintenant, dit-il &#224; Castel-Rajac, poussez, mais tr&#232;s doucement.


Ga&#235;tan sex&#233;cuta. Un craquement se produisit.


Vivement, Mazarin avan&#231;a la main et retint une planche au moment o&#249;, d&#233;tach&#233;e de son cadre, elle allait choir sur le seuil. Il plongea son bras &#224; lint&#233;rieur, t&#226;tonna un instant et, trouvant un loquet, il le fit glisser avec pr&#233;caution.


La porte souvrit en grin&#231;ant l&#233;g&#232;rement sur ses gonds rouill&#233;s. Mazarin savan&#231;a. Il se trouvait dans un &#233;troit r&#233;duit qui, par un soupirail, prenait jour sur la cour des communs, un petit escalier de pierre en forme de vis, donnant acc&#232;s &#224; l&#233;tage sup&#233;rieur. Apr&#232;s avoir recommand&#233; &#224; ses amis de faire le moins de bruit possible, Mazarin commen&#231;a &#224; gravir les marches et se trouva bient&#244;t en face dune porte qui, fort heureusement, &#233;tait ouverte, ce qui prouvait que lexcellent Barbier de Pontlevoy, quelque peu amolli par les d&#233;lices dune oisive retraite, avait cess&#233; de surveiller, m&#234;me sommairement, les entr&#233;es et sorties du ch&#226;teau dont il avait la garde.


Les quatre conjur&#233;s se trouvaient dans une cour &#233;troite et obscure. Elle semblait compl&#232;tement inhabit&#233;e et &#233;tait entour&#233;e de b&#226;timents bas qui devaient autrefois former les &#233;curies du ch&#226;teau.


Au travers dune grille d&#233;labr&#233;e, rouill&#233;e et demeur&#233;e ouverte, on apercevait une seconde cour, qui paraissait plus importante que celle-ci.


Mazarin, indiquant lun des b&#226;timents aux trois Gascons, leur dit:


Cachez-vous l&#224;, pendant que je vais en reconnaissance.


Tandis que, toujours dociles, Castel-Rajac, Assignac et Lapar&#232;de se dissimulaient dans lombre, Mazarin, avec la souplesse dun chat, se glissait jusque dans lautre cour, do&#249; il pouvait examiner tr&#232;s attentivement les a&#238;tres du ch&#226;teau.


Le principal corps de logis formait lun des c&#244;t&#233;s de la cour. &#192; droite, la cuisine, le cellier. &#192; gauche, un corps de garde, dans lequel quelques chandelles de r&#233;sine achevaient de se consumer, et o&#249; r&#233;gnait un profond silence.


Mazarin sy faufila, et aper&#231;ut, &#233;tendus sur la planche dun lit de camp et ronflant c&#244;te &#224; c&#244;te &#224; poings ferm&#233;s, quatre des gardes du cardinal, dont les manteaux, les chapeaux et les &#233;p&#233;es &#233;taient jet&#233;s p&#234;le-m&#234;le &#224; leurs pieds.


Mazarin esquissa cet &#233;nigmatique sourire qui marquait chacune de ses joies int&#233;rieures puis, semparant des quatre chapeaux, des quatre manteaux et des quatre &#233;p&#233;es, il sen fut &#224; pas de loup les d&#233;poser dans la cuisine, l&#233;g&#232;rement &#233;clair&#233;e, elle aussi, par quelques chandelles qui achevaient de se consumer dans leurs chandeliers.


Cela fait, il rejoignit les trois Gascons qui lattendaient avec une f&#233;brile impatience.


D&#233;cid&#233;ment, leur annon&#231;a-t-il, le destin nous est favorable. Je viens de surprendre dans un profond sommeil quatre gardes de Son &#201;minence, qui avaient cru bon de se d&#233;v&#234;tir &#224; moiti&#233; et de se d&#233;sarmer tout &#224; fait.


 Je me suis empar&#233; de leurs d&#233;froques et de leurs &#233;p&#233;es. Jai transport&#233; le tout dans une cuisine, o&#249; nous serons &#224; merveille pour endosser les uniformes de ces messieurs.


Il les entra&#238;na tous les trois jusqu&#224; la cuisine et, l&#224;, ils commenc&#232;rent &#224; se d&#233;shabiller.


D&#233;j&#224;, Castel-Rajac et Lapar&#232;de avaient mis bas leur justaucorps et, pleins dardeur et dentrain, ils sappr&#234;taient tous quatre &#224; jouer consciencieusement leur r&#244;le dans la tragi-com&#233;die dont Mazarin &#233;tait le metteur en sc&#232;ne, lorsque tout &#224; coup, il leur sembla entendre un bruit de pas pr&#233;cipit&#233;s sur les pav&#233;s de la cour.


Instinctivement, ils saisirent leurs &#233;p&#233;es. &#192; peine venaient-ils de sen emparer que huit gardes du cardinal se pr&#233;cipitaient dans la cuisine, l&#233;p&#233;e &#224; la main.


C&#233;dant un moment au nombre, ils durent battre en retraite et se r&#233;fugier dans le cellier, o&#249; ils allaient trouver un champ plus facile pour se d&#233;fendre.


Quatre contre huit, s&#233;cria Ga&#235;tan dune voix &#233;clatante, cest une bonne mesure.


Et il fon&#231;a sur ses adversaires, en mettant pour commencer deux &#224; bas, tandis que, de leur c&#244;t&#233;, Mazarin, Assignac et Lapar&#232;de en tuaient et en blessaient trois autres.


Les trois gardes qui &#233;taient rest&#233;s indemnes prirent le parti de rallier la cour et de donner lalarme &#224; ceux du corps de garde, qui se r&#233;veill&#232;rent aussit&#244;t et sen vinrent &#224; leur rescousse. Mais ils ne pouvaient pas &#234;tre dune grande utilit&#233; dans la bataille: ils &#233;taient sans armes et encore tout alourdis de sommeil.


Castel-Rajac qui, dembl&#233;e, avait repris le commandement de la bataille, profitant de la panique qui r&#233;gnait parmi ses adversaires se pr&#233;cipita sur eux avec ses amis.


Au m&#234;me moment, une fen&#234;tre du ch&#226;teau, qui se trouvait au premier &#233;tage, souvrait, et une voix retentissait:


Tenez bon! Sus &#224; ces bandits, &#224; ces mis&#233;rables, sus aux ennemis du cardinal!


C&#233;tait le capitaine de Savi&#232;res qui encourageait ses hommes.


Mettant, lui aussi, l&#233;p&#233;e en main, il se pr&#233;cipita &#224; travers le vestibule, les couloirs, d&#233;gringola lescalier et se pr&#233;cipita dans la cour.


Quand il arriva, les trois Gascons et lItalien avaient achev&#233; de mettre ses gardes &#224; la raison. Tous jonchaient le sol, morts ou bless&#233;s. C&#233;tait un v&#233;ritable carnage.


N&#233;coutant que son courage, M. de Savi&#232;res voulut s&#233;lancer sur les vainqueurs. Mais, du revers de son &#233;p&#233;e rouge de sang, Castel-Rajac, qui &#233;tait d&#233;cid&#233;ment lun des escrimeurs des plus redoutables quil f&#251;t possible dimaginer, envoyait promener en lair larme du capitaine, sur lequel se jetaient Assignac et Lapar&#232;de, qui limmobilisaient instantan&#233;ment.


Castel-Rajac savan&#231;ait vers Savi&#232;res et, approchant son visage du sien, lui demandait, les yeux dans les yeux:


Quavez-vous fait de M de Chevreuse?


Je nai pas &#224; vous r&#233;pondre, r&#233;pliqua lofficier d&#233;sarm&#233;.


Vous &#234;tes notre prisonnier.


&#192; peine le Gascon avait-il prononc&#233; ces mots quun cri d&#233;chirant partait du ch&#226;teau.


Castel-Rajac eut un grand sursaut: il lui sembla que c&#233;tait la duchesse qui appelait au secours.


Bondissant &#224; lint&#233;rieur, escaladant lescalier quatre &#224; quatre, il parvint jusquau troisi&#232;me &#233;tage et se heurta &#224; un homme v&#234;tu de noir, l&#233;p&#233;e &#224; la main, qui semblait d&#233;cid&#233; &#224; lui barrer le passage.


Le Gascon fon&#231;a sur lui.


Durbec  car c&#233;tait lui  essaya vainement de se mettre en garde et de parer cette foudroyante attaque. Lourdement, il retomba sur le sol, le corps travers&#233; de part en part par la lame du chevalier.


Sautant par-dessus lui, Castel-Rajac franchit en quelques bonds les marches de lescalier qui donnait acc&#232;s au grenier et do&#249; continuaient &#224; s&#233;chapper les appels d&#233;sesp&#233;r&#233;s de M de Chevreuse.


Il se trouva devant une porte entreb&#226;ill&#233;e sur le seuil de laquelle, le dos tourn&#233;, se tenait un homme.


Dun coup de poing formidable, il l&#233;carta et, comme une trombe, il p&#233;n&#233;tra dans la pi&#232;ce. Deux autres hommes sappr&#234;taient &#224; &#233;trangler, &#224; laide dun lacet, la duchesse de Chevreuse, qui se d&#233;battait avec l&#233;nergie du d&#233;sespoir.


Lard&#233;s de grands coups d&#233;p&#233;e, les deux bandits durent l&#226;cher prise et, poursuivis par le Gascon, qui, dun violent coup de botte, avait &#224; demi &#233;cras&#233; la figure du troisi&#232;me homme qui cherchait &#224; se relever, ils s&#233;lanc&#232;rent vers une lucarne qui donnait sur les toits. Mais, dans leur affolement, ils avaient mal pris leur &#233;lan et, glissant sur les tuiles, ils sen furent saplatir sur les dalles de la cour &#224; c&#244;t&#233; des autres victimes de la fureur gasconne.


Comme M de Chevreuse, bris&#233;e d&#233;motion, chancelait, Castel-Rajac dut la retenir dans ses bras; mais, se ressaisissant, la vaillante femme s&#233;cria:


Non, je suis trop heureuse, maintenant, pour m&#233;vanouir.


Ga&#235;tan lentra&#238;nait vers la sortie.


La victoire est compl&#232;te, disait-il, allons rejoindre nos amis!


Tout en tenant son &#233;p&#233;e dune main et soutenant la marche de la duchesse de lautre, il regagna la cour, sans remarquer que le corps du chevalier de Durbec n&#233;tait plus &#224; lendroit o&#249; il &#233;tait tomb&#233;.


Rejoignant Mazarin, Assignac et Lapar&#232;de, il leur annon&#231;a dune voix triomphante:


La chasse a &#233;t&#233; bonne. Il y a douze pi&#232;ces au tableau!


M. dAssignac lui d&#233;signait le baron de Savi&#232;res, qui gisait, ligot&#233;, sur le sol.


Celui-l&#224;, fit-il, est encore en assez bon &#233;tat.


Mazarin, qui s&#233;tait pr&#233;cipit&#233; vers M de Chevreuse, lui dit:


Maintenant, il sagit de vous mettre rapidement en s&#233;curit&#233;, car, apr&#232;s ce qui vient de se passer ici, je ne r&#233;ponds plus de la t&#234;te de personne.


Le mieux, d&#233;clara Castel-Rajac, est de gagner le plus rapidement possible la fronti&#232;re espagnole. Je crois que je ferais bien demmener aussi mon petit gar&#231;on. Nest-ce point votre avis, madame la duchesse?


Certes!


Et vous, comte Capeloni?


Tout &#224; fait.


Les quatre conspirateurs, qui entouraient la duchesse, quitt&#232;rent le ch&#226;teau et rejoignirent leurs chevaux qui &#233;taient rest&#233;s dans la for&#234;t. Bient&#244;t, ils galopaient dans la direction de Saint-Marcelin, et le chevalier, qui tenait, doucement serr&#233;e contre sa poitrine, la belle Marie de Rohan qui se cramponnait &#224; son cou, lui murmurait &#224; loreille, entre deux phrases br&#251;lantes damour:


Je crois que votre amie sera contente de nous.



*


* *


Quelle ne fut pas la stup&#233;faction de lexcellent Barbier de Pontlevoy, lorsque, se r&#233;veillant le lendemain matin au chant du coq, suivant son habitude, apr&#232;s avoir rev&#234;tu ses chausses et son justaucorps, il commen&#231;a son inspection quotidienne.


&#192; la vue de tous ces cadavres align&#233;s dans la cour et de tous ces bless&#233;s qui gisaient dans les communs, &#224; lendroit o&#249; ils avaient &#233;t&#233; frapp&#233;s, il ne sut que s&#233;crier, en levant les bras au ciel:


Mille millions de gargousses, est-ce que je r&#234;ve ou bien suis-je devenu fou?


Et il appela, avec toute la force de ses poumons, les deux invalides qui constituaient avec lui la garnison de Montgiron:


Passe-Poil et Sans-Plumet!


Ce ne fut quau bout de cinq minutes de vocif&#233;rations st&#233;riles que Passe-Poil, tout en tra&#238;nant sa jambe de bois, accourut &#224; son appel.


Monseigneur, s&#233;cria-t-il, je respire, javais peur que vous eussiez &#233;t&#233; &#233;gorg&#233; pendant votre sommeil.


Ah &#231;a! que sest-il donc pass&#233;?


Je nen sais rien, monseigneur, Sans-Plumet et moi, nous avions profit&#233; de votre permission que nous avait value la pr&#233;sence au ch&#226;teau des gardes de Son &#201;minence pour nous rendre jusqu&#224; la ville.


 Tout &#224; lheure, quand nous sommes rentr&#233;s, nous nous sommes trouv&#233;s en face dun v&#233;ritable carnage. Nous avons commenc&#233; par relever les bless&#233;s, les panser de notre mieux, puis nous avons d&#233;couvert M. le capitaine de Savi&#232;res ligot&#233; et b&#226;illonn&#233; au fond du fournil, o&#249; nous lavons d&#233;livr&#233;.


Et o&#249; est le capitaine?


Aupr&#232;s de M. de Durbec, qui est gri&#232;vement bless&#233;.


Quelle aventure! s&#233;cria le brave homme, qui demanda aussit&#244;t:


 O&#249; avez-vous transport&#233; M. de Durbec?


Dans la chambre dhonneur.


Jy vais.


Tout essouffl&#233;, boulevers&#233;, suant d&#233;j&#224; &#224; grosses gouttes, le vieux soldat sen fut retrouver Durbec, qui &#233;tait &#233;tendu sur un lit et semblait souffrir cruellement de sa blessure. Le capitaine de Savi&#232;res se trouvait &#224; c&#244;t&#233; de lui, ainsi quun chirurgien que Sans-Plumet avait &#233;t&#233; qu&#233;rir en toute h&#226;te.


Le praticien venait de sonder la plaie et il d&#233;clara dun air quelque peu h&#233;sitant:


Jesp&#232;re quaucune complication ne se produira, mais il faut bien compter trois semaines avant que vous puissiez vous remettre en route.


Lespion du cardinal eut une crispation du visage qui r&#233;v&#233;lait limpression f&#226;cheuse que lui produisait ce pronostic. Mais Pontlevoy savan&#231;ait en s&#233;criant:


Vous me voyez furieux, affol&#233;! Je ne comprends rien, mais rien


Eh bien! continuez, coupa Durbec, dun ton sarcastique.


Cependant, monsieur, permettez-moi, hasarda le colonel.


Durbec reprit:


Nayez aucune crainte quant aux responsabilit&#233;s que vous avez encourues. Mon intention nest nullement de rejeter sur vous lodieux guet-apens qui a &#233;t&#233; tendu cette nuit &#224; M. le capitaine de Savi&#232;res et &#224; ses gardes, ni de la tentative dassassinat dont jai &#233;t&#233; lobjet.


 Soyez donc rassur&#233;, monsieur le gouverneur, et nayez point souci de moi. Si Dieu le veut, je saurai bien me tirer daffaire et, sil ne le veut pas, eh bien! il sera fait selon sa volont&#233;.


 Retournez &#224; vos occupations habituelles et puissiez-vous dormir aussi bien la nuit prochaine que vous avez dormi la nuit derni&#232;re.


Le vieil homme allait insister, mais, avec d&#233;f&#233;rence, M. de Savi&#232;res lui dit:


Je crois, monsieur, que M. de Durbec a besoin de mentretenir en particulier. Monsieur le chirurgien, &#224; bient&#244;t, nest-ce pas?


Le praticien r&#233;pliqua:


Demain matin, je viendrai renouveler le pansement.


Pr&#233;c&#233;d&#233; de Sans-Plumet et flanqu&#233; de Pontlevoy, il descendit dans la cour, o&#249; il enfourcha sa maigre haridelle et il s&#233;loigna, tandis que le gouverneur, rouge, congestionn&#233; au point quon aurait pu redouter pour lui une apoplexie foudroyante, s&#233;criait, en tournant autour dun puits quil semblait prendre &#224; t&#233;moin de son d&#233;sarroi:


Je ny comprends rien rien rien



Deuxi&#232;me Partie: L&#201;pop&#233;e De La Haine



CHAPITRE PREMIER UN ORAGE PROVIDENTIEL

Le coup d&#233;p&#233;e envoy&#233; par Castel-Rajac &#224; Durbec &#233;tait magistral, car le bless&#233; dut rester alit&#233; plus de trois semaines avant de reprendre une vie normale et obtenir du praticien lautorisation de se lever.


Mais pendant cette retraite forc&#233;e, la rancune quil &#233;prouvait pour le chevalier gascon ne fit que cro&#238;tre, aliment&#233;e quelle &#233;tait par le d&#233;pit quil &#233;prouvait &#224; s&#234;tre laiss&#233; vaincre par cet adversaire. Il se jura quil aurait sa revanche, sa vie enti&#232;re devrait-elle y &#234;tre consacr&#233;e.


Il lui tardait de pouvoir repartir, afin de mettre lui-m&#234;me le cardinal de Richelieu au courant. D&#233;j&#224;, le baron de Savi&#232;res avait d&#251; lui raconter ce qui s&#233;tait pass&#233; au ch&#226;teau de Montgiron. Mais Durbec connaissait le capitaine des gardes. C&#233;tait un rude soldat, qui ne saurait pas pr&#233;senter lhistoire de fa&#231;on que le ministre con&#231;oive pour ses adversaires une de ces haines terribles qui ne d&#233;sarment pas. Tandis que lui, Durbec, saurait y glisser quelques perfidies propres &#224; exciter la col&#232;re du grand cardinal.


Enfin, ce jour tant attendu arriva. Apr&#232;s avoir visit&#233; sa blessure une derni&#232;re fois, le m&#233;decin qui le soignait lui d&#233;clara:


Votre plaie est cicatris&#233;e. Je crois que vous pourrez repartir lorsque vous le d&#233;sirerez.


Il y avait longtemps que lespion du cardinal attendait cette nouvelle. Aussi poussa-t-il un profond soupir de joie &#224; cette annonce. Mais lorsque le brave Barbier de Pontlevoy apprit que son pensionnaire forc&#233; allait repartir, il leva les bras au ciel:


Je vous regretterai! affirma-t-il. Avec qui donc vais-je pouvoir faire ma partie de piquet, d&#233;sormais?


Bast! r&#233;pondit Durbec, qui se moquait bien de la partie de son amphitryon, vous engagerez lun de vos hommes, ce brave Sans-Plumet, ou bien Passe-Poil, pour vous servir de partenaire!


Le lendemain matin, lhomme du cardinal put enfourcher le cheval que le gouverneur lui pr&#234;ta. Et apr&#232;s un dernier &#233;change de compliments, le cavalier piqua des deux vers la capitale, un peu &#233;tourdi par le grand air, mais compl&#232;tement gu&#233;ri.


Sa monture &#233;tait excellente; n&#233;anmoins, il lui semblait quelle pi&#233;tinait. Il labourait les flancs de la pauvre b&#234;te, pench&#233; sur lencolure. Toute sa vigueur lui &#233;tait revenue. Le d&#233;mon de la vengeance le portait en avant.


Enfin, apr&#232;s quatre jours de marche forcen&#233;e, il distingua les murs de la capitale! Il poussa un soupir daise: dans deux heures, il serait aupr&#232;s du cardinal-ministre.


Celui-ci &#233;tait dans son cabinet de travail lorsque Durbec se fit annoncer. Il leva sa t&#234;te, que la maladie et les soucis creusaient, et r&#233;pondit simplement, en reposant sa plume doie:


Quil entre!


Quelques secondes plus tard, le personnage &#233;tait introduit. Il savan&#231;a dun pas rapide vers Richelieu, puis, &#224; quelques pas, simmobilisa dans un profond salut, attendant que son ma&#238;tre veuille bien le questionner.


Celui-ci le consid&#233;ra un instant, sans grande bienveillance. Il connaissait le Durbec depuis longtemps, et, sil lutilisait, ne pouvait gu&#232;re concevoir de lestime pour lui.


Eh bien! monsieur! dit-il enfin, en lui faisant signe dapprocher, quelles nouvelles mapportez-vous?


Votre &#201;minence doit les conna&#238;tre d&#233;j&#224;, r&#233;pondit Durbec. M. de Savi&#232;res a d&#251; vous les communiquer


Vous devez vouloir parler de lattaque, du ch&#226;teau de Montgiron?


Oui, &#201;minence! Suivant vos ordres, la duchesse de Chevreuse et lenfant


Richelieu linterrompit.


Je sais je suis au courant Avouez, monsieur, que vous navez pas eu le beau r&#244;le?


Le ton &#233;tait sarcastique. Durbec bl&#234;mit de col&#232;re.


Que votre &#201;minence daigne nous excuser! Mais ces endiabl&#233;s


Oui, oui Ce fut l&#224; un joli coup de force! Ces hommes sont &#233;tonnants


Lun deux, appel&#233; Castel-Rajac, ma pourfendu dun coup d&#233;p&#233;e qui ma forc&#233; &#224; rester &#233;tendu plus de trois semaines, Votre &#201;minence Cest pourquoi je nai pu venir vous rendre compte plus t&#244;t de ma mission


Savi&#232;res ma cont&#233; Je regrette le coup d&#233;p&#233;e pour vous, mais il fallait pr&#234;ter plus dattention, monsieur de Durbec


Ah! Monseigneur! Sans eux, nous obtenions enfin la v&#233;rit&#233; sur lenfant! La duchesse et ses amis vous ont indignement jou&#233;. Monseigneur


Une ombre de sourire erra lespace dune seconde sur les l&#232;vres du grand cardinal.


La poup&#233;e mise &#224; la place du b&#233;b&#233; Je sais Ces Gascons ont vraiment une imagination &#233;tonnante!


Durbec manqua &#233;touffer de rage en voyant Richelieu dans cette disposition desprit. Attendre des cris de col&#232;re et des sanctions terribles, et ne voir quun calme presque indiff&#233;rent &#233;tait pour lui une surprise aussi d&#233;sagr&#233;able que consternante.


Que Votre &#201;minence mexcuse! parvint-il &#224; balbutier. Mais ne croyez-vous pas quen pourchassant sans piti&#233; cette engeance


Richelieu leva la main.


Nenni, monsieur! Jai d&#233;j&#224; eu plusieurs gardes tu&#233;s dans cette aventure; jai besoin de la vie de mes hommes et ne veux point les exposer inutilement. Vous avez &#233;t&#233; vaincus, reconnaissez-le loyalement. Tant pis! Arrangez-vous seulement pour retrouver la piste de ce Castel-Rajac et de lenfant.


Monseigneur! s&#233;cria Durbec, tentant un dernier effort. Madame la duchesse sest moqu&#233;e de vous, et le signor Capeloni &#233;galement! Si vous ne s&#233;vissez pas, ils ne mettront plus de bornes &#224; leur audace!


Le cardinal-ministre regarda son subordonn&#233; s&#233;v&#232;rement.


Depuis quand, monsieur, dois-je recevoir vos conseils sur la conduite que je dois tenir? Allez et ne songez qu&#224; ex&#233;cuter mes ordres!


Le chevalier sortit fou de rage en pensant au pi&#232;tre r&#233;sultat de son entrevue.


Morbleu! grommela-t-il en descendant les larges degr&#233;s de lescalier du Palais-Royal. Puisque cest ainsi je ne confierai &#224; personne le soin dassouvir ma vengeance.


Seulement Durbec avait moins denvergure que le grand cardinal, et si celui-ci avait les bras assez longs pour &#233;treindre &#224; la fois tous ses adversaires, le chevalier ne pouvait songer qu&#224; Castel-Rajac. M de Chevreuse &#233;tait trop grande dame pour quil os&#226;t sattaquer &#224; elle. Quant au signor Capeloni, il avait disparu.


Il prit pension dans une auberge quil connaissait bien, et d&#233;cida de sy &#233;tablir quelque temps, afin de voir venir les &#233;v&#233;nements.


En guise de repr&#233;sailles, le cardinal se contenta de prier la duchesse de s&#233;loigner de nouveau de la cour, quelle s&#233;tait empress&#233;e de rallier d&#232;s son retour de Gascogne, autant pour revoir son illustre amie que pour lui donner des nouvelles de lenfant confi&#233; &#224; sa garde.


La reine avait donc appris comment son fils, adopt&#233; par un gentilhomme aussi brave que loyal, serait &#233;lev&#233; par ses soins et sous son nom.


Avant que le ministre ait pris la d&#233;cision dexiler une fois de plus Marie de Rohan, elle avait eu le temps de causer longuement avec Anne dAutriche, et de lui prodiguer les plus judicieux conseils.


Madame, lui dit-elle, alors que les deux femmes, dans le cabinet de la reine, causaient famili&#232;rement, tout ce qui sest pass&#233; est bel et bon, mais cet enfant ne pourra r&#233;gner un jour.


H&#233;las! ma mie! je le sais! r&#233;pondit Anne dAutriche, et cest bien ce qui me d&#233;sesp&#232;re, car mes ennemis disent d&#233;j&#224; quil serait pr&#233;f&#233;rable de me r&#233;pudier si je ne puis donner denfant &#224; la couronne de France.


La duchesse semporta.


Voil&#224; une plaisante histoire! Si Sa Majest&#233; voulait bien montrer plus dempressement Sil y a un coupable, ce nest certainement pas vous!


Les deux femmes ne purent retenir un &#233;clat de rire en pensant au poupon rest&#233; en Gascogne.


Richelieu me hait, reprit la reine, et serait heureux de me voir en disgr&#226;ce


Marie de Rohan avait aussi de bonnes raisons pour ne point porter dans son c&#339;ur celui quon nommait lhomme rouge.


Cest un &#234;tre de t&#233;n&#232;bres et dintrigues, reprit-elle pensivement. Madame, il faut absolument que vous donniez un h&#233;ritier au roi


Mais comment, ma ch&#232;re? Tu sais que mon &#233;poux se targue d&#234;tre appel&#233; le Chaste


La duchesse eut un petit clin d&#339;il malicieux.


Bah! laissez-moi faire Il faudra bien quil c&#232;de &#224; la raison d&#201;tat!


Elle pencha sa jolie t&#234;te vers son amie, et, longtemps, les deux jeunes femmes complot&#232;rent



*


* *


&#192; quelques jours de l&#224;, une grande chasse fut d&#233;cid&#233;e dans la for&#234;t de Saint-Germain.


Louis XIII &#233;tait un passionn&#233; de ce divertissement. Toute la cour sy rendit, et bien entendu, Anne dAutriche, accompagn&#233;e de M de Chevreuse.


Toutes les deux montaient merveilleusement &#224; cheval. La chasse d&#233;roula ses p&#233;rip&#233;ties habituelles jusquau soir. Louis XIII, habituellement triste et perp&#233;tuellement ennuy&#233;, se d&#233;rida et fut dune humeur charmante toute la journ&#233;e.


Lorsque le soir tomba, il se trouva isol&#233; du gros de la troupe, dans un sentier &#233;cart&#233;, avec M. de Senlis comme seul compagnon.


Ma foi! Monsieur, dit le roi en piquant des deux, jai limpression que nous voici &#233;gar&#233;s.


Et la nuit tombe, ce qui ne facilitera pas notre chemin, reprit M. de Senlis.


Entendez-vous des sonneries de trompe?


Nullement, Majest&#233;. Mais ce que je vois fort bien, ce sont de gros nuages noirs qui nous font pr&#233;sager un orage.


Vous avez raison, palsambleu! Pressons le pas, sinon, nous risquons d&#234;tre pris dans la temp&#234;te.


M. de Senlis jeta un regard vers les nu&#233;es qui accouraient de toutes parts, formant un &#233;pais rideau sombre, et un sourire malicieux souleva sa fine moustache.


Par la barbe du P&#232;re &#201;ternel! murmura-t-il, si nous &#233;tions de connivence avec le Ciel, celui-ci ne pourrait se montrer plus propice!


Ils galop&#232;rent un moment en silence. Mais toujours les arbres, les buissons et le grand silence forestier.


Allons! fit le roi avec d&#233;couragement, je crois quil nous faudra coucher ici!


Attendez donc, Majest&#233; fit tout &#224; coup Senlis, feignant de se reconna&#238;tre soudain. Il me semble que mais oui


Que voulez-vous dire, Monsieur?


Si mes souvenirs sont exacts. Sire, nous nous trouvons tout pr&#232;s dun pavillon de chasse, o&#249; du moins, nous pourrons nous reposer un peu et laisser passer lorage


Ce serait parfait! s&#233;cria Louis. O&#249; est donc ce bienheureux pavillon?


La nuit &#233;tait venue, compl&#232;tement, et noire comme de lencre.


Il me semble que nous devons suivre ce chemin, Sire, et aussit&#244;t pass&#233; le tournant, nous lapercevrons, si toutefois le diable ne nous jette pas de la poix dans les yeux.


Allons!


Ils se remirent en route. D&#232;s le tournant franchi, une masse sombre se profila. Une lueur brillait &#224; travers les vitres dune fen&#234;tre.


Tiens! s&#233;cria Sentis, feignant l&#233;tonnement. Je crois que quelquun sest trouv&#233; dans notre cas!


Esp&#233;rons que le premier occupant voudra bien nous donner lhospitalit&#233;.


Senlis sauta &#224; bas de son cheval et heurta lhuis du pommeau de son &#233;p&#233;e.


Qui est l&#224;? dit une voix de femme.


Le Roi!


La porte souvrit aussit&#244;t, et la figure spirituelle de Marie de Rohan parut.


Quoi, Madame la duchesse, cest vous qui aviez choisi ce refuge? s&#233;cria Senlis.


Je ne suis pas seule, monsieur le comte! Sa Majest&#233; est avec moi


Anne dAutriche parut &#224; son tour.


Madame, dit Senlis en sinclinant profond&#233;ment, Sa Majest&#233; sest &#233;gar&#233;e dans le bois avec moi, et fuyant lorage, nous sommes venus jusquici


Soyez les bienvenus! dit gracieusement la reine. Nous allions pr&#233;cis&#233;ment souper. Marie et moi Voulez-vous partager notre modeste repas?


Le d&#238;ner &#233;tait d&#233;licat, la ch&#232;re abondante et choisie, les vins g&#233;n&#233;reux. Louis XIII, affam&#233; par la longue course fournie, but et mangea avec lentrain dun vieux routier. Senlis et M de Chevreuse furent &#233;tincelants desprit. Anne dAutriche leur donna la r&#233;plique. Ce fut un souper fin comme le roi nen avait pas encore connu. Lui-m&#234;me se sentait tout autre, dans cette atmosph&#232;re l&#233;g&#232;re et p&#233;tillante comme le vin quon lui servait g&#233;n&#233;reusement. Un grand feu de bois flambait dans la chemin&#233;e. Dehors, de larges gouttes de pluie claquaient sur le toit moussu


Cependant, lheure savan&#231;ait. Au loin, les grondements de lorage s&#233;loignaient. Senlis se leva.


Sire, dit-il en sinclinant, permettez-moi maintenant de prendre cong&#233;.


H&#233;! quoi! Senlis, vous ne restez pas? Vous allez vous perdre, mon pauvre ami!


Un imperceptible sourire erra sur ses l&#232;vres.


Ma bonne &#233;toile me guidera. Sire! Mais je dois avertir au ch&#226;teau que vous avez trouv&#233; refuge ici, avec Sa Majest&#233;, sinon, on sinqui&#233;tera


Marie de Rohan sinclina &#224; son tour.


Que Vos Majest&#233;s me donnent le m&#234;me cong&#233; Je regagne aussi Saint-Germain


Madame, dit le roi, je ne peux autoriser ce d&#233;part, la nuit, par ce temps ex&#233;crable Attendez le jour ici


Une lueur espi&#232;gle fit briller les yeux de la belle duchesse.


Que Votre Majest&#233; me pardonne! Mais comme il ny a c&#233;ans quune seule couche


Une rougeur soudaine parut sur les joues de Louis XIII tandis quun vif embarras se peignait sur son visage. Mais Marie ne lui laissa pas le temps de r&#233;fl&#233;chir.


Je suis infiniment reconnaissante &#224; Votre Majest&#233; de sa sollicitude Mais sous la protection de M. de Senlis, je ne risquerai rien


Allez donc, et que Dieu vous garde! soupira le roi, peut-&#234;tre moins f&#226;ch&#233; quil voulait le laisser para&#238;tre de ce t&#234;te-&#224;-t&#234;te forc&#233;.


La duchesse et le comte de Senlis remont&#232;rent &#224; cheval. Puis la porte du pavillon se referma sur le couple royal


Les deux cavaliers piqu&#232;rent des deux malgr&#233; lobscurit&#233;. Ce fut sans une h&#233;sitation que le gentilhomme sorienta et se dirigea vers le ch&#226;teau o&#249; la Cour avait &#233;lu domicile.


Lorsquils furent en vue de la splendide terrasse qui domine toute la vall&#233;e de la Seine, ils ralentirent le train. La duchesse de Chevreuse se tourna vers son compagnon.


Monsieur de Senlis, dit-elle, vous avez accompli votre r&#244;le &#224; la perfection. La reconnaissance de la reine et la mienne vous sont acquises


Ah! Madame! fit-il en se rapprochant de la jeune femme, serez-vous cette nuit plus cruelle que Sa Majest&#233; pour notre Roi?


Marie &#233;clata de rire.


Doucement, monsieur le comte! La question de la post&#233;rit&#233; royale nest pas en jeu entre nous, que je sache! Nous en reparlerons


Mais lordre du cardinal-ministre parvint &#224; la duchesse de Chevreuse avant quelle ait eu le temps dentamer un autre entretien &#224; ce sujet avec son galant complice. Elle dut regagner ses terres, maudissant une fois de plus lomnipotence de Richelieu.


Neuf mois plus tard, le h&#233;raut royal annon&#231;ait la naissance dun enfant du sexe masculin du nom de Louis, et surnomm&#233; Dieudonn&#233; tant limpatience et le d&#233;sir de sa venue furent grands.


Depuis quelque temps d&#233;j&#224;, M. de Senlis avait obtenu un brevet de colonel dans la garde royale, &#224; linstigation de la reine Anne dAutriche



CHAPITRE II MARIE DE ROHAN PART POUR UN AGR&#201;ABLE EXIL

Par un beau matin tout poudr&#233; de poussi&#232;re dor, un de ces matins parisiens o&#249; lautomne salanguit sur les berges de la Seine, le carrosse de la duchesse de Chevreuse quitta une nouvelle fois la capitale pour lexil.


&#192; vrai dire, la jeune femme n&#233;tait pas trop inqui&#232;te, elle savait bien que sa disgr&#226;ce ne serait pas &#233;ternelle, car sa royale amie emploierait toute son influence pour la faire revenir plus t&#244;t.


Lescorte de la noble dame galopait autour delle, sans sapercevoir que derri&#232;re, &#224; une distance respectueuse, un cavalier, emmitoufl&#233; dans un manteau gris, suivait la m&#234;me route. Dailleurs, le chemin du Roi &#233;tait &#224; tout le monde, et ce voyageur ne pouvait leur inspirer aucun soup&#231;on.


Apprenant le d&#233;part de M de Chevreuse, Durbec s&#233;tait dit quil naurait jamais meilleure occasion de retrouver la piste de Castel-Rajac et celle de lenfant.


Sa haine couvait encore nattendant quun hasard favorable pour sassouvir. Il navait pas oubli&#233; le coup d&#233;p&#233;e du chevalier.


Le voyage fut sans histoire. Trottant le jour, sarr&#234;tant la nuit, l&#233;quipage de la duchesse, par &#233;tapes successives, ne tarda pas &#224; gagner le village de Saint-Marcelin. On fit halte au Faisan dOr.


Bien entendu, quelques instants apr&#232;s, Durbec, le plus discr&#232;tement possible, demandait &#224; son tour une chambre.


Mais, &#224; l&#233;tonnement du chevalier, le lendemain, il ny eut point dordre de d&#233;part.


Ho! ho! grommela Durbec. Est-ce que par hasard, ma bonne &#233;toile me favoriserait plus t&#244;t que je ne le pense, et verrais-je arriver notre cher Gascon?


M Lopion, la brave h&#244;teli&#232;re, se souvenait bien de la dame qui accompagnait Castel-Rajac et lenfant, lors de leur premier voyage. Elle ne vit pas sans d&#233;fiance survenir la belle inconnue. La malheureuse aubergiste se rappelait encore lincursion des gardes du cardinal et le beau tapage qui en &#233;tait r&#233;sult&#233;.


Ses craintes ne furent pas diminu&#233;es, lorsqu&#224; la brune, elle vit arriver &#224; francs &#233;triers un cavalier dont le chapeau &#233;tait rabattu sur les yeux, ce qui ne lemp&#234;cha point de reconna&#238;tre Castel-Rajac!


Bonne Sainte M&#232;re! murmura la bonne femme en se signant plusieurs fois. Pour s&#251;r quil va y avoir encore du grabuge!


Marie de Rohan, d&#232;s quelle avait su son ordre dexil, navait rien eu de plus press&#233; que denvoyer un courrier en porter la nouvelle &#224; son amant, qui s&#233;tait r&#233;fugi&#233; sur la fronti&#232;re espagnole, au petit village de Bidarray, avec lenfant et ses deux ins&#233;parables compagnons, Lapar&#232;de et Assignac.


Il avait &#233;t&#233; convenu que le Gascon retrouverait sa ma&#238;tresse &#224; Saint-Marcelin, et l&#224;, lescorterait jusqu&#224; leur nouvelle r&#233;sidence, afin quelle voie lenfant et puisse, &#224; son retour &#224; Paris, en porter des nouvelles &#224; la m&#232;re.


Les deux jeunes gens se retrouv&#232;rent avec joie. Castel-Rajac &#233;tait sinc&#232;rement &#233;pris de cette gracieuse femme, aussi spirituelle que jolie. Quant &#224; la duchesse, elle s&#233;tait laiss&#233; prendre aux yeux noirs et &#224; la mine conqu&#233;rante du cadet de Gascogne, et ces retrouvailles all&#233;geaient beaucoup pour elle les tristesses de lexil.


Mais quelquun dautre que la brave M Lopion avait aussi reconnu Castel-Rajac. C&#233;tait Durbec, &#224; laff&#251;t derri&#232;re la jalousie de sa chambre.


Cest bien ce que je pensais! murmura-t-il. D&#233;cid&#233;ment, le sort me favorise! Jesp&#232;re que cette fois, le cardinal sera content!


Les deux amants &#233;taient loin de se douter quils &#233;taient &#233;pi&#233;s et suivis de la sorte. Ils se livraient &#224; toute la joie de s&#234;tre retrouv&#233;s sans arri&#232;re-pens&#233;e.


Ch&#232;re Marie! dit Castel-Rajac en enveloppant dun geste caressant l&#233;paule de sa ma&#238;tresse, quel profond bonheur est pour moi notre r&#233;union! Pardonnez-moi mon &#233;go&#239;sme, mais je b&#233;nis la rigueur du cardinal, qui, par votre disgr&#226;ce, vous a rapproch&#233;e de moi!


Fi chevalier! s&#233;cria Marie en riant. Je devrais vous en vouloir pour cette parole! Vous vous r&#233;jouissez de mon malheur!


Men voulez-vous vraiment beaucoup? demanda tendrement le Gascon en se rapprochant encore de la duchesse.


Il la contemplait, et dans les yeux noirs du jeune homme brillait le feu dune telle passion, que M de Chevreuse, troubl&#233;e, balbutia:


Comment puis-je vous en vouloir


Elle nacheva pas sa phrase. Castel-Rajac lavait saisie et lembrassait avec emportement.


Il la l&#226;cha avec autant de brusquerie quil lavait prise. La porte souvrait, et M Lopion, qui apportait le d&#238;ner, entra.


Excusez-moi, commen&#231;a la brave femme. Jai frapp&#233; trois fois


Oui, oui, dit Marie Cela na pas dimportance Posez les plats


Laubergiste pr&#233;para la table, dans la chambre de Marie, o&#249; celle-ci avait pri&#233; quon la serve, et disparut comme une ombre.


Lorsquelle fut sortie, ils ne purent semp&#234;cher de rire.


Pauvre femme! dit Castel-Rajac. Elle semblait toute confuse. Bah! je suis certain que cela ne lemp&#234;che pas maintenant d&#233;couter &#224; la porte


Il se leva et, sur la pointe des pieds, ouvrit le battant.


Oh! monsieur le chevalier! s&#233;cria M Lopion, rouge comme le ruban qui ornait sa guimpe, jallais justement vous demander si vous aviez encore besoin de mes services


Non, non, madame Lopion, rassurez-vous! fit le Gascon qui riait sous cape. Vous nous avez apport&#233; tout ce quil nous faut, et maintenant, nous ne d&#233;sirons plus que la tranquillit&#233;


Ga&#235;tan vint de nouveau sasseoir sur un petit tabouret, aux pieds de sa dame. Celle-ci passa sa main, blanche et fine, aux doigts parfum&#233;s, dans la chevelure du jeune homme.


&#199;&#224;, mon beau chevalier, fit-elle, badine, avez-vous un peu r&#234;v&#233; &#224; moi?


Si jai r&#234;v&#233; &#224; vous, cap&#233;d&#233;diou! s&#233;cria-t-il. Je peux dire, que nuit et jour, votre pens&#233;e ne ma pas quitt&#233;


Il sarr&#234;ta pour baiser avec passion les mains quon lui abandonnait.


Mon plus vif d&#233;sir est de vous voir rester ici le plus longtemps possible Vous verrez commet notre village est beau et pittoresque! On croit habiter le bout du monde Plus rien, que la nature devant soi Vous oublierez Paris, duchesse!


M de Chevreuse eut un fugitif sourire.



Je ne sais trop Je nose vous le promettre Des devoirs aussi mattachent &#224; la Cour, vous le savez bien


Ga&#235;tan se passa la main sur le front.


Pardonnez-moi: je r&#234;ve encore! je suis fou Mais quimporte! Je vous ai pour quelques jours; ce r&#233;pit me semble si beau que jose &#224; peine y croire Laissez-moi lillusion quil est &#233;ternel!


Enfant! murmura-t-elle.


Marie Je vous aime


Elle retira son bras, dont il s&#233;tait empar&#233;.


Chut! soyez sage! Avant, parlez-moi dHenry


Il est charmant Il est confi&#233; &#224; une nourrice basque, qui en prend soin comme si c&#233;tait son propre enfant. Vous serez fi&#232;re de moi lorsque vous le verrez!


Vous ressemble-t-il d&#233;j&#224;? interrogea-t-elle malicieusement.


Ils &#233;clat&#232;rent de rire.


Ce serait bien l&#224; le miracle du Saint-Esprit! s&#233;cria Ga&#235;tan. Non Il ressemblerait plut&#244;t au signor Capeloni


Chut! murmura la duchesse, effray&#233;e, en mettant un doigt sur ses l&#232;vres. Voil&#224; une imprudente parole, chevalier!


M de Chevreuse ne croyait pas encore si bien dire. Car, derri&#232;re le vantail de la porte du couloir, un homme, courb&#233;, tenait son oreille coll&#233;e et ne perdait pas une syllabe de la conversation.


Oh! oh! fit-il pour lui-m&#234;me en se redressant. Voil&#224; une indication int&#233;ressante! Apr&#232;s tout, cest bien possible! Voyez-moi ce faquin de Mazarini!


Il se retira sur la pointe des pieds, laissant les amants &#224; leur t&#234;te-&#224;-t&#234;te. Il en savait assez pour ce soir-l&#224;.


Comme il lavait pr&#233;vu, d&#232;s le lendemain matin, on se remit en route, au grand soulagement de M Lopion, qui croyait &#224; chaque instant voir surgir les gardes du cardinal-ministre et recommencer une bataille comme celle &#224; laquelle elle avait d&#233;j&#224; assist&#233;.


Castel-Rajac chevauchait &#224; c&#244;t&#233; du carrosse de sa bien-aim&#233;e, et tout en marchant, ils r&#233;ussissaient &#224; &#233;changer quelques mots. Ils se sentaient lun et lautre parfaitement heureux. Jamais Richelieu navait imagin&#233;, pour celle quil esp&#233;rait punir, une p&#233;nitence aussi agr&#233;able!


Mais comme un rappel de lhomme rouge qui, de son aire, les surveillait encore, Durbec, derri&#232;re lescorte, les suivait comme leur ombre, guid&#233; par lint&#233;r&#234;t qui le liait au service du cardinal et par sa haine personnelle.


Bient&#244;t, le paysage changea. Apr&#232;s la plaine de Gascogne, apparurent les premiers contreforts des montagnes pyr&#233;n&#233;ennes.


Dun geste, Castel-Rajac les montra &#224; Marie.


Voyez! s&#233;cria-t-il. Cest au milieu de cette nature sauvage que notre filleul est &#233;lev&#233;. Lair des montagnes lui fera des muscles forts et un c&#339;ur intr&#233;pide


Marie sourit.


Dites aussi votre &#233;ducation et votre exemple, ami! Je ne doute pas que notre cher Henry ne soit aussi un jour un gentilhomme accompli.


Lorsquils arriv&#232;rent &#224; Bidarray, la jeune femme put se convaincre que le cadre &#233;tait en effet id&#233;al.


C&#233;tait un tout petit village, domin&#233; par une vieille gentilhommi&#232;re qui appartenait &#224; une tante dHector dAssignac, laquelle avait eu le bon esprit de mourir afin de laisser son manoir &#224; son neveu.


Il &#233;tait perch&#233; &#224; lavant dun rocher faisant &#233;peron, et dominant toute une verdoyante vall&#233;e, au fond de laquelle mugissait un torrent. Les maisons des paysans saccrochaient au petit bonheur &#224; la pierre, et les champs d&#233;gringolaient de terrasse en terrasse coup&#233;s &#231;&#224; et l&#224; de boqueteaux. Des troupeaux de ch&#232;vres faisaient tinter leurs clochettes; par instant, laboi bref du chien qui les gardait se r&#233;percutait au loin dans le vallon. Le soleil peignait dor les flancs de la montagne, et irradiait les vitres du vieux castel. En face, lautre versant se teignait de pourpre et de violet comme une robe cardinalice. Tr&#232;s haut, dans le ciel, tournoyait un oiseau de proie Et lair &#233;tait si pur, le ciel &#233;tait si bleu, que Marie, suffoqu&#233;e de plaisir, comprit maintenant pourquoi le jeune homme lui avait dit: Vous oublierez Paris


Immobile, les narines fr&#233;missantes, la duchesse regardait ce prestigieux spectacle, ne pouvant sen arracher. Il fallut que Ga&#235;tan, doucement, lui murmure:


Marie Ne voulez-vous point voir le petit?


La jeune femme tressaillit. Puis, sarrachant &#224; cette vision magique, elle se d&#233;tourna.


Vous avez raison, mon ami. Menez-moi vers lui!


Elle ne remonta point dans son carrosse, quelle avait quitt&#233; pour mieux contempler le splendide paysage. Elle voulut aller &#224; pied jusquau ch&#226;teau, dont la grande porte &#233;tait ouverte &#224; deux battants sur la cour int&#233;rieure.


Prenez mon bras, ma ch&#232;re Marie! murmura Castel-Rajac.


Soutenant la jeune femme, dont les pieds d&#233;licats saccommodaient mal des rudes galets des Pyr&#233;n&#233;es, ils arriv&#232;rent au pont-levis et entr&#232;rent dans la grande cour.


Des poules, des oies, picoraient, jusquentre les pattes dun gros chien noir et feu, qui les laissait faire. Un homme savan&#231;a &#224; leur rencontre, et salua Marie jusqu&#224; terre. C&#233;tait Henri de Lapar&#232;de.


O&#249; donc est monsieur dAssignac? interrogea gracieusement la duchesse.


Lapar&#232;de eut un sourire.


Par ma foi, madame, venez donc avec moi, si cela vous pla&#238;t; je vous le montrerai


Ils sapproch&#232;rent du grand perron et le gravirent.


Serait-il malade? questionna M de Chevreuse, avec sollicitude, inqui&#232;te de ne pas avoir vu leur h&#244;te.


Cest, en tout cas, une maladie sans gravit&#233;, r&#233;pondit Lapar&#232;de.


Castel-Rajac devait savoir &#224; quoi sen tenir, car il souriait silencieusement.


Lapar&#232;de ouvrit une porte.


Une nourrice &#233;tait assise pr&#232;s dun berceau. Dans celui-ci, un ravissant b&#233;b&#233; riait aux anges. Et devant, le gros dAssignac faisait mille pitreries pour distraire le fils adoptif de son ami



CHAPITRE III UN ENVOY&#201; DU CARDINAL

Une fois Durbec fix&#233; sur le g&#238;te o&#249; s&#233;taient r&#233;fugi&#233;s le gentilhomme gascon et son fils adoptif, il fit demi-tour, nayant plus rien &#224; faire dans les Pyr&#233;n&#233;es.


Tout en ruminant ses projets de vengeance, il br&#251;lait les &#233;tapes et avalait les lieues, naccordant &#224; son cheval et &#224; lui-m&#234;me que le temps strictement indispensable au repos.


Un fer perdu par son cheval, et une l&#233;g&#232;re boiterie qui en r&#233;sulta le retarda un peu. Enfin, un beau matin, il franchit la barri&#232;re dEnfer, et se trouva dans la capitale.


Onze heures sonnaient &#224; Saint-Germain-lAuxerrois, lorsquil demanda &#224; &#234;tre introduit aupr&#232;s du premier ministre.


H&#233;las! cette entrevue, comme les deux pr&#233;c&#233;dentes, ne devait lui r&#233;server que des d&#233;sillusions. Richelieu accueillit avec une satisfaction &#233;vidente les renseignements quil lui communiqua, mais ne manifesta en aucune fa&#231;on lintention de sapproprier lenfant de la reine ou m&#234;me dintervenir dune fa&#231;on quelconque dans les affaires du Gascon.


Durbec, d&#233;pit&#233;, insinua quelques perfidies contre Castel-Rajac, tentant un ultime effort pour dresser contre lui la col&#232;re du pr&#233;lat. Mais ce fut en vain. Bien au contraire, le ministre fron&#231;a les sourcils et le cong&#233;dia s&#232;chement.


Le chevalier sortit, en proie &#224; une col&#232;re qui, pour &#234;tre cach&#233;e, nen &#233;tait pas moins violente, et jura de se venger. Il navait que trop tard&#233; &#224; agir par lui-m&#234;me.


Richelieu connaissait trop les hommes et le secret des &#226;mes pour que la haine de celui quil employait lui &#233;chapp&#226;t.


D&#232;s que la porte se fut referm&#233;e sur son espion, le cardinal se plongea dans une profonde m&#233;ditation.


Enfin, au bout dun moment, il allongea sa main vers un cordon de sonnette. Un officier parut.


Pr&#233;venez M. de Navailles que jai &#224; lui parler imm&#233;diatement! ordonna-t-il.


Quelques instants plus tard, le marquis de Navailles faisait son entr&#233;e.


C&#233;tait un des fid&#232;les de Richelieu. Mais en m&#234;me temps, c&#233;tait un des plus loyaux gentilshommes du royaume de France.


Il sinclina profond&#233;ment devant le cardinal et attendit ses ordres.


Monsieur de Navailles, dit Richelieu, je connais vos m&#233;rites, et je veux aujourdhui vous donner une preuve de confiance en vous chargeant dune mission d&#233;licate entre toutes.


Navailles, un grand et fier gaillard, aux moustaches conqu&#233;rantes et aux yeux gris dacier, r&#233;pliqua:


Votre &#201;minence peut croire que je lui en suis profond&#233;ment reconnaissant, et que je mefforcerai daccomplir de mon mieux ce quElle daignera mordonner de faire


Avant, reprit Richelieu, qui se caressait le menton dans un geste machinal, je dois vous donner quelques mots dexplication pr&#233;liminaire


Il existe dans les Pyr&#233;n&#233;es un petit village, du nom de Bidarray. Cest l&#224; que vous allez vous rendre


Navailles r&#233;prima un geste de surprise, mais ne dit rien.


Dans ce village, continua le ministre, vit un jeune enfant, avec son p&#232;re, le chevalier Ga&#235;tan de Castel-Rajac, et deux autres gentilshommes: MM. dAssignac et de Lapar&#232;de Jai des raisons sp&#233;ciales et tr&#232;s graves pour mint&#233;resser &#224; ce bambin, et par contre-coup, au chevalier de Castel-Rajac. Il se pourrait quils soient en butte &#224; des attaques sournoises dadversaires quils ne soup&#231;onnent pas Vous allez donc, comme je vous lai d&#233;j&#224; dit, partir pour ce village. Votre mission consistera &#224; veiller sur la s&#233;curit&#233; de ces deux personnes. Je ne veux pas quaucun mal leur arrive. Vous mavez compris?


Le marquis de Navailles sinclina jusqu&#224; terre.


Jai compris, &#201;minence Aucun mal ne leur arrivera.


Merci, monsieur. Je sais que je peux compter sur vous.


Jusqu&#224; la mort, &#201;minence!


Allez, monsieur Je vous remercie


Le gentilhomme se retira, laissant Richelieu &#224; ses r&#233;flexions.


Les r&#233;v&#233;lations de Durbec ne faisaient que confirmer le cardinal dans la supposition que Mazarin &#233;tait bien le p&#232;re l&#233;gitime de cet enfant.


Richelieu, bien que d&#233;cid&#233; &#224; faire surveiller attentivement Castel-Rajac et son pupille, avait r&#233;solu, en m&#234;me temps, que cette surveillance serait une protection contre certaines man&#339;uvres occultes quil ne soup&#231;onnait que trop.


En effet, Durbec, apr&#232;s son entrevue avec le cardinal, navait rien eu de plus press&#233; que de r&#233;enfourcher son cheval et de reprendre la route des Pyr&#233;n&#233;es.


Il &#233;tait persuad&#233; que le grand air lui porterait conseil, et quen route, il trouverait un plan pour se venger enfin de celui quil ha&#239;ssait.


Un soir, comme il arrivait &#224; lauberge des Quatre-Fr&#232;res, non loin de Bordeaux, il remarqua un cavalier d&#233;l&#233;gante tournure qui mettait lui-m&#234;me pied &#224; terre devant lauberge.


Lorsquil entra dans la grande salle, le cavalier &#233;tait d&#233;j&#224; install&#233; devant une table, un pichet de vin du Bordelais devant lui, attendant paisiblement son d&#238;ner. Il se pr&#233;sentait de telle fa&#231;on que Durbec ne put que tr&#232;s mal distinguer son visage, mais il lui sembla que cette silhouette lui &#233;tait famili&#232;re.


Ce voyageur n&#233;tait autre que le marquis de Navailles, qui se rendait &#224; son poste, suivant les ordres re&#231;us.


Mais si Durbec avait remarqu&#233; ce client sans pouvoir d&#233;finir sa personnalit&#233;, Navailles, lui, navait pas h&#233;sit&#233; un instant:


Morbleu! pensa Navailles, intrigu&#233;, que vient-il faire dans ce pays, cet oiseau-l&#224;? Aurait-il re&#231;u une mission similaire?


Mais &#224; peine cette id&#233;e lui eut-elle travers&#233; lesprit quil la rejeta.


Non! non! Cest impossible. Son &#201;minence ma parl&#233; dune mission dhonneur Il ne peut lavoir confi&#233;e &#224; ce tra&#238;tre!


Comme corollaire, une r&#233;flexion vint tout de suite se greffer sur sa premi&#232;re id&#233;e.


Mais alors, sil nest pas en mission pour le cardinal, que vient-il donc faire par ici?


Navailles avait lesprit prompt. Il ne tarda pas &#224; se souvenir de lalgarade qui avait mis aux prises, au ch&#226;teau de Montgiron, les gardes de Richelieu et le chevalier gascon, pendant laquelle Durbec avait &#233;t&#233; bless&#233; par Castel-Rajac en personne.


Tiens tiens tiens! fit lentement le marquis. Ceci mouvrirait de nouveaux horizons Peut-&#234;tre Son &#201;minence na-t-elle pas eu tort en supposant que la s&#233;curit&#233; de ce gentilhomme et de son fils est assez gravement compromise. Car je crois cet individu capable de tout!


Lorsque Durbec descendit le lendemain matin, apr&#232;s une excellente nuit, et pr&#234;t &#224; reprendre la route, il ne revit point linconnu quil avait remarqu&#233; la veille au soir. Dailleurs, son souvenir m&#234;me lui &#233;tait pass&#233; de la t&#234;te.


Navailles apr&#232;s les soup&#231;ons qui lavaient assailli la veille, navait pas attendu le r&#233;veil du chevalier pour prendre le large.


Aussi, d&#232;s laube, il avait fait seller son cheval et &#233;tait parti au galop, esp&#233;rant gagner une assez grande avance pour arriver &#224; destination sans &#234;tre rejoint par Durbec.


Il se rendait compte quil avait sur lui un avantage appr&#233;ciable: il connaissait sa pr&#233;sence, et peut-&#234;tre le but de son voyage, tandis que Durbec, lui, ignorait jusqu&#224; la mission dont Navailles &#233;tait charg&#233;.


Mais le marquis &#233;tait trop rus&#233; pour se pr&#233;senter arm&#233; de pied en cap dans ce petit village. &#192; la ville voisine, il laissa son cheval, acheta des habits modestes, et, v&#234;tu comme un marchand, arriva &#224; Bidarray.


On laccueillit sans m&#233;fiance. Il en passait tellement! Sans h&#233;siter, Navailles se rendit au presbyt&#232;re. C&#233;tait une vieille maison o&#249; vivait un brave cur&#233; presque aussi &#226;g&#233; quelle.


Sous couleur de lui proposer une pi&#232;ce de drap et des almanachs, il r&#233;ussit &#224; le voir, et l&#224;, il lui r&#233;v&#233;la sa qualit&#233;, et pour quelle raison il &#233;tait c&#233;ans.


Monsieur le cur&#233;, conclut-il, vous savez tout. Il me faut un g&#238;te. Puis-je compter sur vous pour me laccorder?


Mon cher enfant, r&#233;pondit le vieux pr&#234;tre, il y a toujours eu ici une place pour le pauvre et lerrant. &#192; plus forte raison lorsquil sagit du service de Son &#201;minence le cardinal. Tout ce que jai ici est &#224; vous, vous &#234;tes chez vous!


Le bruit courut au village que le marchand &#233;tait un vague neveu au cur&#233; de Bidarray. Il &#233;tait naturel quil r&#233;side chez son parent quelque temps, apr&#232;s avoir pris la peine de monter jusquen ce pays perdu!


Tandis que ce petit complot sarrangeait au presbyt&#232;re, l&#224;-haut, &#224; la gentilhommi&#232;re, les trois Gascons et leur pupille filaient des jours sans histoire.


Marie de Chevreuse avait &#233;t&#233; s&#233;tablir dans le village voisin, et partageait son temps entre cette r&#233;sidence champ&#234;tre et le logis o&#249; des amis fid&#232;les lh&#233;bergeaient, &#224; Pau. D&#232;s quelle &#233;tait &#224; la montagne, un petit berger partait vers Bidarray et remettait un message au chevalier gascon Alors, le soir, &#224; la brune, celui-ci se glissait jusqu&#224; lhumble demeure o&#249; la grande dame consentait &#224; demeurer quelques jours pour lamour de lui


Puis, apr&#232;s trois ou quatre rencontres, et pour ne pas &#233;veiller les soup&#231;ons, la duchesse retournait &#224; Pau.


De la sorte, chacun &#233;tait parfaitement heureux, et leur vie naurait &#233;t&#233; marqu&#233;e par aucun &#233;v&#233;nement, si la haine navait entrepris de d&#233;molir ce bonheur tranquille.


Durbec &#233;tait arriv&#233; lui aussi &#224; Bidarray. Il navait pas eu besoin de se travestir pour donner le change, son allure le rendait semblable aux petits bourgeois des environs.


Dailleurs, il menait la vie la plus discr&#232;te qui f&#251;t, ne sortant qu&#224; la nuit de la maison isol&#233;e o&#249; il avait trouv&#233; g&#238;te, afin de r&#244;der autour de la gentilhommi&#232;re o&#249; vivait son ennemi.


Ce fut ainsi quil surprit le man&#232;ge du courrier, et vit, &#224; diff&#233;rentes reprises, arriver, &#224; toutes jambes, un petit berger, qui entra au ch&#226;teau.


Il le fila, et ne fut pas long &#224; se convaincre que chaque fois que le petit p&#226;tre venait &#224; Bidarray, Castel-Rajac, &#224; la nuit, envelopp&#233; dun grand manteau, enfourchait son cheval et partait rejoindre sa bien-aim&#233;e &#224; travers les d&#233;fil&#233;s de la montagne.


Voil&#224; qui pouvait &#234;tre dune grande utilit&#233; Un accident est si vite arriv&#233;, la nuit, dans ces parages!


Mais le triste personnage ne pensait point &#224; ex&#233;cuter lui-m&#234;me sa sombre besogne. Il savait quen cas d&#233;chec, il aurait risqu&#233; trop gros, et il entendait bien obtenir satisfaction avec le minimum de risques.


Durbec n&#233;tait pas un novice dans ces sortes dexp&#233;ditions. Il descendit un jour jusqu&#224; Pau



*


* *


Castel-Rajac! On te demande, mon ami


Le gros dAssignac entra dans la biblioth&#232;que o&#249; le Gascon lisait. Celui-ci se leva dun bond et jeta son livre.


Le berger?


Oui fit Hector en clignant malicieusement de l&#339;il, car les deux comp&#232;res savaient fort bien ce que signifiait pour leur compagnon larriv&#233;e du gamin.


Ga&#235;tan navait m&#234;me pas entendu la r&#233;ponse. Il s&#233;tait &#233;lanc&#233; dans le vestibule, o&#249; lenfant lattendait.


Monseigneur, dit-il, voici une missive pour vous


Merci! Tiens! attrape!


Le jeune homme lui lan&#231;a sa bourse en voltige, que lautre fit dispara&#238;tre dans sa veste.


Le Gascon fit sauter le cachet, ne remarquant pas, dans sa h&#226;te amoureuse, que celui-ci ne portait pas le sceau habituel de la duchesse


La lettre ne contenait que ces mots:


Ce soir!


Il ne songea pas non plus &#224; s&#233;tonner de la bri&#232;vet&#233; du message. Il &#233;tait obs&#233;d&#233; par lid&#233;e quil allait enfin revoir sa belle ma&#238;tresse. Les p&#233;riodes o&#249; elle &#233;tait absente lui semblaient d&#233;sesp&#233;r&#233;ment longues


Lorsque la nuit tomba, Castel-Rajac, apr&#232;s avoir h&#226;tivement aval&#233; quelques bouch&#233;es, fit seller son cheval et se dirigea vers le petit bourg de Saint-Martin dArrossa, o&#249; &#233;tait descendue Marie de Rohan.


Le chemin &#233;tait assez difficile, car le sentier c&#244;toyait par instants de profonds pr&#233;cipices.


Il en aurait fallu davantage pour faire reculer lintr&#233;pide chevalier! Il en avait suffisamment vu pour ne point redouter les emb&#251;ches que pouvait r&#233;server la montagne nocturne.


Cependant, cette fois-ci, il devait &#234;tre &#224; deux doigts dy laisser sa vie


Il venait de perdre Bidarray de vue, et il suivait l&#233;troit chemin qui reliait les deux villages, sifflotant avec insouciance, laissant flotter les brides du cheval, tout &#224; son r&#234;ve que ber&#231;ait encore une nuit id&#233;ale de pleine lune.


Soudain, dune anfractuosit&#233; de roc, des hommes jaillirent.


Ce fut tellement inattendu que la monture du chevalier fit un brusque &#233;cart, et sans la poigne solide de celui qui le montait, ils roulaient tous les deux dans le gouffre.


Cap&#233;d&#233;diou, mes dr&#244;les! cria Castel-Rajac, mettant flamberge au poing, voil&#224; une fa&#231;on peu civile de souhaiter le bonsoir au voyageur!


Mais sans lui r&#233;pondre, un grand escogriffe, qui semblait avoir pris la t&#234;te de lattaque, s&#233;cria, tourn&#233; vers les aigrefins:


Sus! Sus! Jetez-le dans le vallon!


Ouais! ricana Ga&#235;tan, faisant faire une demi-volte &#224; son cheval, et sadossant &#224; la muraille rocheuse pour &#233;viter d&#234;tre cern&#233;. Vous pouvez toujours essayer, mais je doute que vous r&#233;ussissiez!


Malepeste! hurla le grand diable, par mon nom de La Rapi&#232;re, je veux le perdre si je nai pas tes os!


Ho! ho! riposta le Gascon sans s&#233;mouvoir. Voil&#224; une outrecuidante pr&#233;tention, mon ami! Jai grand peur que tu ne perdes ton &#233;l&#233;gant sobriquet, et peut-&#234;tre m&#234;me quelque chose de beaucoup plus pr&#233;cieux!


Ce disant, il allongea prestement le bras, et son &#233;p&#233;e alla trouer l&#233;paule du truand, qui poussa un hurlement de douleur et de rage.


Ce fut le signal de lattaque.


Ga&#235;tan, arc-bout&#233; contre la paroi montagneuse, fit face &#224; ses adversaires. Par deux fois, son &#233;p&#233;e rencontra un obstacle humain. Un des vide-goussets alla rouler dans lab&#238;me avec un grand cri. Un autre saffaissa, la gorge travers&#233;e.


Ces deux disparitions, loin de ralentir laudace des autres, les jet&#232;rent en vocif&#233;rant vers leur adversaire.


L&#233;clair bleu des lames rayait la nuit de rayons fulgurants, et le cliquetis de lacier se r&#233;percutait au loin dans la vall&#233;e, &#233;veillant d&#233;tranges &#233;chos


En avant! hurlait La Rapi&#232;re, qui, bien que bless&#233;, payait de sa personne.


Mordiou! grommela le Gascon en parant un coup d&#233;p&#233;e et en attaquant aussit&#244;t un adversaire plus entreprenant. Il faut que la r&#233;compense soit de taille pour leur inspirer un tel courage! Serait-ce &#224; Monsieur le Cardinal que je suis redevable de cette gracieuse attention?


Il aurait pu le croire, car la qualit&#233; des ferrailleurs et leur nombre pouvaient en effet donner &#224; penser que le prix pay&#233; &#233;tait rondelet.


Castel-Rajac &#233;tait un escrimeur hors ligne. Cependant, il devenait impossible de faire face &#224; toute cette racaille. Ils &#233;taient au moins douze contre lui.


Sangdiou! s&#233;cria-t-il en &#233;clatant de rire, je vois que Son &#201;minence ne m&#233;sestime pas mon courage! Douze hommes pour me mettre &#224; la raison! Bravo!


Naccusez pas Son &#201;minence! r&#233;pondit une voix forte, qui semblait jaillir des t&#233;n&#232;bres. Ce nest pas Monsieur de Richelieu qui vous a fait tomber dans ce l&#226;che guet-apens, chevalier! En garde, toi, l&#224;, sacripant, ou je te transperce!


Et, rapide comme la pens&#233;e, l&#233;p&#233;e du marquis de Navailles, car c&#233;tait lui, pourfendait le premier mis&#233;rable rencontr&#233; sur son chemin.


Et dun! Courage, monsieur de Castel-Rajac! Nous aurons raison de ces coquins!


Sangdiou! monsieur, je ne sais pas qui vous &#234;tes, mais ce dont je suis s&#251;r cest que jai affaire &#224; un brave gentilhomme!


Vous ne vous trompez pas, monsieur, r&#233;pondit le nouveau venu en ferraillant comme un enrag&#233;. Je me nomme le marquis Gustave de Navailles.


Cap&#233;d&#233;diou! monsieur! riposta le Gascon sans cesser de parer et dattaquer furieusement. Voici un nom dont je me souviendrai, et jesp&#232;re pouvoir vous prouver ma reconnaissance, si cette graine de gal&#232;re nous en donne loisir!


Je men voudrais de laisser p&#233;rir un aussi brave cavalier que vous! Nous mourrons ensemble ou nous vaincrons ensemble, chevalier!


Voil&#224; qui est parl&#233;! H&#233;! toi! Ton compte est r&#233;gl&#233;!


Tout en parlant, il avait transperc&#233; un autre coquin. Mais lui-m&#234;me venait de recevoir un coup d&#233;p&#233;e dans le bras gauche.


Peuh! ricana-t-il. Une &#233;gratignure! Canailles, nous allons vous d&#233;couper en lani&#232;res!


Sur cette hardie gasconnade, il se lan&#231;a plus audacieusement que jamais au milieu de la m&#234;l&#233;e. Son compagnon faisait merveille de son c&#244;t&#233;, tant et si bien que, malgr&#233; les promesses re&#231;ues et le coquet acompte d&#233;j&#224; touch&#233;, les tire-laine finirent par senfuir sans demander leur reste, trouvant la besogne trop ardue.


Ils s&#233;vanouirent dans les t&#233;n&#232;bres tandis que les deux hommes se serraient &#233;nergiquement la main.


Monsieur le marquis! s&#233;cria Castel-Rajac, sans vous, je ne sais trop comment cette aventure-l&#224; aurait tourn&#233;! Ils avaient le nombre pour eux!


Oui, sourit Navailles, mais nous avions la valeur pour nous!


Ils &#233;clat&#232;rent de rire, et se s&#233;par&#232;rent. Navailles retournant &#224; Bidarray, et Ga&#235;tan continuant sa route vers Saint-Martin dArrossa.


L&#224;, une &#233;trange surprise lattendait. Les volets &#233;taient clos, les lumi&#232;res &#233;teintes, et &#224; la fen&#234;tre de la chambre quoccupait ordinairement sa belle, le chevalier ne distingua nulle lueur.


Il allait m&#233;lancoliquement tourner bride, lorsquil vit surgir en courant sur le chemin le petit berger qui regagnait son g&#238;te en galopant &#224; perdre haleine. Il sarr&#234;ta net en reconnaissant le chevalier et voulut faire demi-tour. Mais Castel-Rajac, sautant &#224; bas de son cheval, eut t&#244;t fait de le cueillir par le fond de sa culotte.


H&#233;! toi! s&#233;cria-t-il, viens donc ici, mon gars, que nous ayons deux mots dexplication!


Le gamin baissait le nez.


Madame la duchesse nest pas ici, nest-ce pas?


Pas de r&#233;ponse.


Le Gascon tira une pi&#232;ce dor de sa bourse, lentement, et la fit miroiter sous les yeux du gamin &#233;bloui.


Tu lauras si tu r&#233;ponds! Dans le cas contraire, tu recevras une vol&#233;e de bois vert comme jamais tu nen re&#231;us!


Cette menace acheva de d&#233;cider le berger.


Non, Monseigneur! pleurnicha-t-il.


En ce cas, qui ta charg&#233; de porter ce mot?


Un cavalier. Monseigneur un cavalier que je ne connais pas Il ma offert un &#233;cu pour la commission Jai accept&#233; Je ne savais pas


Hum! Je ne suis pas si s&#251;r que cela que ta conscience ne te reproche rien Enfin! Voil&#224; ta pi&#232;ce. Maintenant, ne tavise plus de me jouer des tours pareils, sinon, je te transforme en p&#226;t&#233;!


Le gar&#231;on se h&#226;ta de dispara&#238;tre derri&#232;re un &#233;boulis de rochers. Castel-Rajac, riant encore de son effroi, entendit le bruit des sabots claquant pr&#233;cipitamment sur le sol. Puis tout s&#233;teignit.


Le chevalier remonta &#224; cheval et reprit le chemin de Bidarray, tout songeur. Il &#233;tait clair que lagression avait &#233;t&#233; voulue, pr&#233;par&#233;e Mais par qui?


Veillons! conclut-il.


Sil avait &#233;t&#233; moins pr&#233;occup&#233; de combattre et de se d&#233;fendre, il aurait aper&#231;u, pr&#233;cautionneusement abrit&#233; par une roche, un homme drap&#233; dans une ample cape brune. Il vit lintervention de Navailles, dont le visage &#233;tait &#233;clair&#233; en plein par la lune. Il lentendit se nommer au Gascon.


Mal&#233;diction! gronda-t-il, les dents serr&#233;es. Lhomme de lauberge! Lenvoy&#233; du cardinal!


C&#233;tait pour lui la preuve tangible que Richelieu, loin de vouloir poursuivre le p&#232;re adoptif et lenfant de sa haine, cherchait au contraire &#224; les prot&#233;ger.


Durbec, malgr&#233; la rage qui l&#233;touffait, comprit quil avait tout &#224; perdre et rien &#224; gagner dans une lutte, m&#234;me occulte, contre le premier ministre. Il regagna Pau par des chemins d&#233;tourn&#233;s.


Le lendemain matin, il reprenait la route de la capitale, abandonnant ses projets pour linstant.


Patience murmura-t-il. Mon heure sonnera! Alors



CHAPITRE IV LA PROMESSE DE CASTEL-RAJAC

Le temps passa. Les jours form&#232;rent des mois, puis des ann&#233;es


Castel-Rajac, ses deux amis et le bambin vivaient toujours dans leur village pyr&#233;n&#233;en. Quelque temps, Navailles &#233;tait rest&#233; dans la r&#233;gion. Puis, certain enfin que les prot&#233;g&#233;s du cardinal ne couraient plus aucun risque, il avait rejoint Paris, non sans venir faire, de temps &#224; autre, une incursion jusqu&#224; Bidarray. Il avait revu de la sorte le gentilhomme gascon et ses amis, et avait re&#231;u, au vieux manoir, chaque fois un accueil aussi franc quenthousiaste. Mais il navait jamais d&#233;voil&#233; &#224; Castel-Rajac la raison pour laquelle il revenait ainsi de temps &#224; autre. Le marquis de Navailles &#233;tait &#224; la fois le plus loyal et le plus discret des serviteurs.


Puis ses visites sespac&#232;rent &#224; mesure quil acqu&#233;rait la certitude que ses amis navaient plus rien &#224; craindre.


Peu de temps avant la derni&#232;re crise qui devait lemporter, Richelieu partit pour Pau, esp&#233;rant que le climat r&#233;tablirait sa sant&#233; chancelante.


Il se souvint alors que Pau nest pas tellement &#233;loign&#233; de la Gascogne, et que dans cette province vivaient le chevalier de Castel-Rajac et son fils.


Le cardinal navait nullement &#233;t&#233; dupe de lhabile subterfuge employ&#233; par le d&#233;fenseur de M de Chevreuse.


Le petit Henry resterait donc officiellement le fils de Castel-Rajac, alors que le premier ministre aurait donn&#233; sa t&#234;te &#224; couper que le gar&#231;onnet &#233;tait bien celui dont la reine avait accouch&#233; clandestinement, quatre ans auparavant.


Le cardinal envoya un de ses officiers aupr&#232;s de Castel-Rajac, avec ordre de le ramener pr&#232;s de lui, ainsi que son fils.


Afin de donner toute s&#233;curit&#233; &#224; Ga&#235;tan, l&#233;missaire du cardinal n&#233;tait autre que le marquis de Navailles. Il &#233;tait porteur dun sauf-conduit qui donnait toutes garanties &#224; Castel-Rajac et &#224; lenfant.


Tout dabord, le Gascon h&#233;sita. Il se dit:


Si c&#233;tait un pi&#232;ge?


Avec sa franchise habituelle, il ne se g&#234;na nullement pour faire part de ses soup&#231;ons &#224; M. de Navailles.


Monsieur, lui dit-il, jai charge d&#226;me. Je respecte Son &#201;minence. Mais je ne puis oublier que jai &#233;t&#233; appel&#233; &#224; jouer vis-&#224;-vis dElle un r&#244;le quelle ne ma peut-&#234;tre pas encore pardonn&#233;


Chevalier, r&#233;pondit le marquis de Navailles avec non moins de franchise, si cette invitation &#233;tait un guet-apens, jamais Son &#201;minence naurait os&#233; menvoyer comme &#233;missaire!


Cette fi&#232;re r&#233;ponse d&#233;cida Castel-Rajac.


Si vous le d&#233;sirez, ajouta Navailles, je puis vous donner ma parole dhonneur que les intentions du cardinal sont pleines de bienveillance, et que vous navez &#224; redouter aucune tra&#238;trise.


Monsieur le marquis, votre parole dhonneur est plus que suffisante! Votre premi&#232;re r&#233;ponse me satisfaisait d&#233;j&#224;, et je suis pr&#234;t &#224; partir avec mon fils quand il vous plaira!


D&#232;s le lendemain, ils se mirent en route. Le petit Henry &#233;tait alors un d&#233;licieux bambin de quatre ans, d&#233;j&#224; solide et &#233;veill&#233;.


Richelieu les re&#231;ut dans une grande salle du ch&#226;teau o&#249; &#233;tait n&#233; Henri IV.


D&#233;j&#224; marqu&#233; par la mort, le visage amaigri, les mains osseuses et quasi squelettiques, l&#339;il toujours aussi lumineux, il semblait, au seuil du tombeau, plus grand encore quau sommet de sa vie.


Malgr&#233; son audace naturelle Ga&#235;tan-Nompar-Francequin de Castel-Rajac se sentit tout &#224; coup domin&#233; par la majest&#233; de celui qui, depuis tant dann&#233;es, &#233;tait le v&#233;ritable roi de France.


Au regard bienveillant que lhomme rouge lui adressa, et &#224; lappel affectueux de la main quil fit au petit Henry qui le contemplait dun air un peu effarouch&#233;, mais respectueux, comme si, dinstinct, il devinait quil se trouvait en face dune des plus grandes forces humaines qui eussent jamais exist&#233;, lami de la duchesse de Chevreuse comprit que M. de Navailles lui avait dit la v&#233;rit&#233;, et quil avait bien fait de ne point se d&#233;rober &#224; lappel du cardinal-ministre.


Celui-ci, dune voix grave, lui dit:


Monsieur le chevalier, si je vous ai mand&#233; pr&#232;s de moi, ce nest point dans un sentiment de curiosit&#233;, et encore moins de rancune; cest parce que je voulais, avant de mourir, avoir de votre bouche toute la v&#233;rit&#233;.


Et, attirant lenfant pr&#232;s de lui, il les regarda successivement avec beaucoup dattention, puis il reprit:


Je voudrais vous parler seul un instant.


Ga&#235;tan prit le petit par la main et, lemmenant au bout dune vaste salle, pr&#232;s dune grande fen&#234;tre qui donnait sur la cour dhonneur, il lui dit:


Regarde tous ces cavaliers regarde-les bien, afin d&#234;tre un jour comme eux!


Lenfant sabsorba dans la contemplation des officiers et des gardes qui cavalcadaient sur le pav&#233;. Le Gascon revint alors vers Richelieu, qui se disait:


Il nest pas encore tranquille, puisquil na pas voulu emmener le petit hors de sa pr&#233;sence. Cela prouve quil est aussi prudent que brave et cela nest point pour me d&#233;plaire.


Castel-Rajac, qui s&#233;tait approch&#233; de Richelieu, attendait, dans une attitude pleine de d&#233;f&#233;rence, que celui-ci daign&#226;t lui adresser la parole. Apr&#232;s lavoir consid&#233;r&#233; pendant un instant lhomme rouge reprit:


Savez-vous, monsieur le chevalier, que vous avez &#233;t&#233; m&#234;l&#233; &#224; une aventure qui aurait pu vous co&#251;ter la t&#234;te?


Je le sais, &#201;minence!


Sans doute, vous &#234;tes-vous &#233;tonn&#233; quapr&#232;s la tuerie du ch&#226;teau de Montgiron, je neusse point song&#233; &#224; ch&#226;tier ceux qui avaient massacr&#233; mes gardes?


Avec sa nettet&#233; habituelle, Ga&#235;tan r&#233;pondait:


Jai suppos&#233; que Votre &#201;minence avait perdu ma trace, ainsi que celle de mes amis!


Il nen &#233;tait rien, monsieur! &#192; peine un mois apr&#232;s votre r&#233;bellion, je connaissais le lieu de votre retraite, et si je vous ai &#233;pargn&#233;, cest que jai appris que vous aviez agi en tr&#232;s bonne foi, et que si vous aviez pourfendu plusieurs de mes meilleurs soldats c&#233;tait uniquement pour tenir le serment dhonneur que vous aviez fait &#224; la duchesse de Chevreuse, ded&#233;fendre jusqu&#224; la mort lenfant quelle vous avait confi&#233;.


Tout en sinclinant l&#233;g&#232;rement, Ga&#235;tan r&#233;pondait:


Je constate que Votre &#201;minence est admirablement renseign&#233;e!


Maintenant, monsieur, jai une question tr&#232;s grave &#224; vous poser. Elle est m&#234;me la vraie raison pour laquelle je vous ai fait venir ici.


Tout en fixant dans les yeux le Gascon, qui soutint son regard avec la tranquille &#233;nergie dune &#226;me sinc&#232;re, il dit:


Connaissez-vous le p&#232;re et la m&#232;re de cet enfant?


Spontan&#233;ment, lamant de la belle Marie r&#233;pliquait:


Le p&#232;re je men doute un peu


Il est inutile de me dire que cest vous, coupait Richelieu, car je ne vous croirais pas, bien que vous leussiez d&#233;clar&#233; sur le registre de bapt&#234;me de l&#233;glise de Saint-Marcelin. Dailleurs, cela na que peu dimportance Mais la m&#232;re Connaissez-vous la m&#232;re, ou plut&#244;t, le nom de la m&#232;re?


Non, &#201;minence


La duchesse de Chevreuse na jamais laiss&#233; &#233;chapper devant vous aucune parole qui f&#251;t de nature &#224; &#233;veiller vos soup&#231;ons?


Jamais, &#201;minence!


Et vous, navez-vous m&#234;me point cherch&#233; &#224; p&#233;n&#233;trer ce secret qui doit &#234;tre dimportance, puisquon a fait autour de lui un si grand myst&#232;re?


Non, &#201;minence


Vous me le jurez?


Je vous le jure


Le cardinal garda un moment le silence. Puis il reprit:


&#202;tes-vous ambitieux, chevalier?


Castel-Rajac sourit.


Oh! pas du tout! Jaime mon pays, son soleil, ses paysages; cette vie simple me suffit, et je ne demande ni la richesse, ni la gloire.


Cependant, vous me paraissez dou&#233; de qualit&#233;s telles quil est dommage de penser quelles demeureront st&#233;riles Vous n&#234;tes gu&#232;re fortun&#233;, mais vous &#234;tes de bonne souche. Jai l&#224;, dans cette cassette, un brevet de colonel. Que diriez-vous si je le signais?


Le chevalier sinclina.


&#201;minence, je serais p&#233;n&#233;tr&#233; envers vous de la plus profonde reconnaissance


Et, avec finesse, il ajouta:


Il va donc y avoir la guerre?


Richelieu r&#233;pliqua:


Pourquoi me dites-vous cela?


Mais, &#201;minence, parce que sil ny a point de guerre, il ny a pas lieu de me nommer colonel!


Et sil y a la guerre?


Eh! mordiou, je me battrai en soldat!


Le grand cardinal dissimula un rapide sourire. Cette verve gasconne lamusait. Il &#233;tendit la main pour saisir la cassette et mettre sa promesse &#224; ex&#233;cution. Mais le chevalier larr&#234;ta respectueusement.


Pardonnez-moi, &#201;minence Mais il existe un motif qui minterdit lhonneur et la joie daccepter limmense faveur que vous daignez me proposer


Le cardinal prit un air interrogatif.


Alors, Castel-Rajac, d&#233;signant le petit Henry qui continuait &#224; regarder dans la cour les &#233;volutions des cavaliers, fit, avec une profonde tendresse:


Qui soccuperait du petit? Le confier &#224; mes parents? Car je suis c&#233;libataire et jentends le rester. Ma pauvre maman est bien &#226;g&#233;e et je ne devrais point dire cela devant un prince de l&#201;glise, elle est un peu trop d&#233;vote.


De nouveau, un sourire furtif courut sur les l&#232;vres du grand cardinal.


Encourag&#233; par cet accueil, Ga&#235;tan continua:


Le confier &#224; des &#233;trangers? Je ne serais pas tranquille Je pr&#233;f&#232;re &#234;tre &#224; la fois son p&#232;re nourricier et son &#233;ducateur, et quand je le vois d&#233;j&#224;, si ardent et si beau, et puis quand je d&#233;couvre dans sa petite &#226;me, qui s&#233;panouit peu &#224; peu, de belles promesses, jai limpression, &#201;minence, que je suis en quelque sorte le gouverneur dun prince charmant quune bonne f&#233;e aurait d&#233;pos&#233; devant ma porte!


&#192; ces mots, quil prit pour une transparente allusion, Richelieu eut un imperceptible tressaillement, et son regard aigu fouilla celui du Gascon.


Mais celui-ci resta impassible. Il acheva, avec tendresse:


Et puis, je laime tant!


Autant que sil &#233;tait vraiment votre fils?


Il lest, &#201;minence!


Le cardinal-ministre comprit quavec ce fin matois, il naurait jamais le dernier mot. Castel-Rajac savait-il ou ne savait-il pas la v&#233;rit&#233;? &#192; vrai dire, le gentilhomme, sil se doutait que son pupille &#233;tait dillustre naissance, ne soup&#231;onnait point encore son origine royale, et sa phrase de linstant pr&#233;c&#233;dent &#233;tait un effet du hasard. Mais Richelieu, sachant &#224; qui il avait affaire, nen &#233;tait pas absolument certain.


Le pr&#233;lat se recueillit quelques instants, cherchant une solution. Enfin, il pronon&#231;a dun air grave, m&#233;ditatif:


Eh bien! gardez-le! Mieux vaut quil soit entre vos mains que dans celles de bien dautres! Faites-en, ainsi que vous le proposez, un beau gentilhomme, d&#233;vou&#233; &#224; son roi et &#224; son pays. Cest tout ce qui pouvait arriver de plus heureux &#224; cet enfant. Mais je voudrais lui parler, &#224; lui


Castel-Rajac, enchant&#233; de la tournure quavait prise lentrevue, appelait d&#233;j&#224;:


Henry! Henry, viens saluer Son &#201;minence


Lenfant sempressa daccourir, et sinclina gracieusement devant Richelieu, qui, tout en le contemplant avec une expression de douceur et de bont&#233; que nul, peut-&#234;tre encore ne lui avait connue, fit, en d&#233;signant le jeune chevalier qui seffor&#231;ait de comprimer son &#233;motion:


Mon enfant, regarde bien ton p&#232;re. Cest un vaillant gentilhomme qui ne peut que te donner de bons exemples. Aime-le sans cesse. Imite-le toujours. Et plus tard, quand tu seras grand, tu te souviendras que peu de temps avant quil ne sen f&#251;t rendre ses comptes &#224; Dieu, le cardinal de Richelieu ne ta pas donn&#233; sa b&#233;n&#233;diction, parce quon ne b&#233;nit pas un ange, mais a imprim&#233; sur ton front un baiser affectueux.


Le cardinal approcha ses l&#232;vres du front que lui tendait le fils de Mazarin et dAnne dAutriche. Puis, le contemplant encore, il murmura:


Comme il ressemble &#224; son fr&#232;re!


Et tout &#224; coup, il fit:


Chevalier, vous pouvez vous retirer avec votre fils. Veillez sur lui, car il se peut quun jour, de graves dangers le menacent, et ce ne sera pas trop de votre &#233;p&#233;e pour les &#233;carter de son chemin


Castel-Rajac sinclina profond&#233;ment devant le premier ministre et sortit.


En emmenant lenfant, les paroles prononc&#233;es au cours de cet entretien lui revinrent &#224; la m&#233;moire. Il songea:


Pour que le cardinal mait parl&#233; de la sorte, et t&#233;moign&#233; en pr&#233;sence de cet enfant un trouble aussi profond, il faut que mon fils soit celui dun bien grand personnage et dune bien grande dame!


Comme il se faisait tard, le chevalier, ne voulant pas voyager de nuit, &#224; cause du jeune Henry, auquel il voulait &#233;viter les fatigues dun d&#233;placement nocturne, se d&#233;cida &#224; souper et &#224; coucher dans la ville de Pau.


Ses moyens, plut&#244;t restreints, ne lui permettaient de se rendre que dans une tr&#232;s modeste auberge.


C&#233;tait une hostellerie o&#249; se rencontrait un monde plut&#244;t m&#233;lang&#233;. Ce qui ne lemp&#234;cha nullement de manger avec un superbe app&#233;tit, ainsi dailleurs que le petit Henry, qui, pendant tout le repas, se montra dune grande gaiet&#233;.


Ce ne fut qu&#224; la fin du souper que ses yeux commenc&#232;rent &#224; papilloter. Et Ga&#235;tan, qui veillait sur lui avec autant de vigilance quune m&#232;re, lemmena se coucher dans la chambre quil avait retenue au second &#233;tage de la maison.


Quand le petit fut d&#233;v&#234;tu et endormi, comme il &#233;tait trop t&#244;t pour quil en fasse autant, Castel-Rajac descendit dans le jardin et sen fut sasseoir sur un banc, dans un bosquet, o&#249; il se mit &#224; r&#234;ver &#224; la jolie Marie de Rohan, devenue lidole exclusive de sa vie.


Mais bient&#244;t, son attention fut attir&#233;e par un murmure de voix assez rapproch&#233;.


Mordiou! pensa-t-il. Quels sont ceux qui prennent les arbres comme confidents? Cest quelquefois une m&#233;thode dangereuse


Il distingua plusieurs voix dhommes. Il pr&#234;ta loreille. Soudain, lun deux pronon&#231;a un nom qui le fit tressaillir.


Sangdiou! Serait-ce la Providence qui ma guid&#233; jusquici? fit-il entre ses dents.


Le chevalier navait plus envie de rire. Sans doute les paroles quil entendait &#233;taient-elles de la plus haute gravit&#233;, car son visage rev&#234;tit une expression dinqui&#233;tude assez vive.


Maintenant, il s&#233;tait lev&#233;, et, &#224; pas de loup, prenant bien garde de ne point faire craquer sous ses semelles quelque brindille, il s&#233;tait approch&#233; autant quil lavait pu du groupe dont il n&#233;tait s&#233;par&#233; que par un simple buisson.


Retenant sa respiration, il &#233;couta quelques instants de la sorte. Enfin, il se redressa lentement. Les personnages dont il venait de surprendre les propos s&#233;loignaient maintenant dans la direction de la ville.


Castel-Rajac les laissa partir. Apr&#232;s quoi, il remonta dans sa chambre.


Son fils dadoption dormait dun sommeil &#224; la fois paisible et profond.


Alors, il boucla son ceinturon, enfon&#231;a son feutre sur sa t&#234;te, se drapa dans son manteau, et, dun pas rapide, gagna le ch&#226;teau de Pau.


Devant la grille, une ombre se dressa, croisa son arme devant lui.


Qui vive? fit une voix.


O&#249; est le chef de poste?


Qui &#234;tes-vous?


Un gentilhomme qui veut &#234;tre introduit imm&#233;diatement aupr&#232;s de M. le capitaine des gardes de Son &#201;minence!


La sentinelle regarda dun air d&#233;fiant cet inconnu, puis devant linsistance de Castel-Rajac qui s&#233;criait d&#233;j&#224; quil allait entrer de gr&#233; ou de force, elle alla chercher lofficier de service.


Celui-ci comprit quil avait affaire &#224; un gentilhomme. &#192; la demande du Gascon, il sinclina avec politesse, mais r&#233;pondit que Son &#201;minence &#233;tait partie pour Bordeaux depuis une demi-heure, et que le capitaine de ses gardes, M. le baron de Savi&#232;res, laccompagnait.


Tiens! philosopha Castel-Rajac, en souriant dans sa moustache, il sen est fallu de peu que je me retrouve nez &#224; nez avec ce sympathique capitaine


Il laissa &#233;chapper un sonore juron gascon et gronda:


Pourvu que je narrive pas trop tard!


Que se passe-t-il donc? interrogeait lofficier, d&#233;j&#224; inquiet.


Je viens de d&#233;couvrir un complot qui a pour but dassassiner le cardinal au cours de son retour &#224; Paris!


Lofficier eut un haut-le-corps.


Est-ce possible!


Jen suis s&#251;r! Aussi, il ny a pas une minute &#224; perdre! Donnez-moi un cheval, un tr&#232;s bon cheval, et je r&#233;ponds de tout!


Comme son interlocuteur le regardait avec une certaine m&#233;fiance, se demandant quel cr&#233;dit il devait accorder &#224; cet inconnu qui voulait r&#233;quisitionner un cheval appartenant au service de Son &#201;minence, Ga&#235;tan sexclama:


Je suis le chevalier de Castel-Rajac, et tout le monde, dans le pays, vous affirmera que je dis toujours la v&#233;rit&#233;!


&#199;a, cest vrai! dit un soldat en savan&#231;ant.


Tiens, cest toi Cr&#232;ve-Paillasse! lan&#231;ait le chevalier en reconnaissant un jeune paysan originaire de la localit&#233; pyr&#233;n&#233;enne o&#249; il s&#233;tait retir&#233;.


Oui, monsieur le chevalier! r&#233;pondait le soldat. Il y a justement &#224; l&#233;curie un pur-sang qui ne demande qu&#224; galoper un train denfer!


Eh bien! am&#232;ne-le-moi vite! commandait d&#233;j&#224; lamant de la duchesse de Chevreuse.


Mais lofficier de service intervenait &#224; nouveau.


Minute! Il me faut dautres garanties!


Castel-Rajac fron&#231;a les sourcils.


Prenez garde, monsieur lofficier, s&#233;cria-t-il. Vous assumez l&#224; une lourde responsabilit&#233;! Chaque minute que vous me faites perdre risque de co&#251;ter la vie &#224; Son &#201;minence! Et sil arrive malheur au cardinal de Richelieu, je ne manquerai point de dire tr&#232;s haut que cest par votre faute!


Ce dernier argument dissipa les scrupules du militaire.


Va chercher le cheval! lan&#231;a-t-il &#224; Cr&#232;ve-Paillasse qui partit aussit&#244;t.


Moins de cinq minutes apr&#232;s, Ga&#235;tan sautait en selle et partait au triple galop sur la route de Bordeaux.


Cr&#232;ve-Paillasse avait dit vrai. Sa monture, une b&#234;te admirable, avait v&#233;ritablement des ailes.


Castel-Rajac galopa environ pendant deux lieues &#224; francs &#233;triers. Puis, &#224; un d&#233;tour du chemin, il aper&#231;ut des lueurs de torches, en m&#234;me temps que son ou&#239;e, tr&#232;s fine, percevait un cliquetis darmes, r&#233;v&#233;lateur dun proche combat.


Sangdiou! grommela-t-il. Est-ce que jarriverais trop tard, d&#233;j&#224;?


En quelques bonds de sa monture, il arriva sur le th&#233;&#226;tre de la lutte. Et il aper&#231;ut, entourant le carrosse du cardinal, une bande dhommes masqu&#233;s qui ferraillait contre les gardes de Son &#201;minence.


Il &#233;tait hors de doute que lescorte allait succomber sous le nombre, et quaussi valeureux que soit lappui que le Gascon &#233;tait d&#233;cid&#233; &#224; leur donner, les conspirateurs ne pouvaient manquer davoir le dessus.


Mais Castel-Rajac, une fois de plus, allait leur prouver que lesprit dun Gascon est capable de triompher des pires situations.


Sautant &#224; bas de son cheval, et profitant de ce que les combattants, acharn&#233;s dans une bataille sans merci navaient point remarqu&#233; sa pr&#233;sence, il grimpa sur un arbre, au pied duquel le carrosse &#233;tait arr&#234;t&#233;.


Il le fit si doucement et si prestement que personne ne saper&#231;ut de rien. Les gardes du cardinal combattaient en braves, mais visiblement, ils commen&#231;aient &#224; faiblir, ce qui encourageait les sacripants &#224; attaquer de plus belle.


Il est temps dintervenir, mordiou! se dit le chevalier apr&#232;s avoir prudemment observ&#233; les phases de la lutte.


Il tira son &#233;p&#233;e, quil pla&#231;a entre ses dents. Puis, sans h&#233;sitation, il se laissa tomber sur la toiture du v&#233;hicule.


Le cardinal, effar&#233;, mit la t&#234;te &#224; la porti&#232;re, persuad&#233; que c&#233;tait un de ses ennemis qui allait l&#233;gorger; mais d&#233;j&#224;, Castel-Rajac s&#233;tait dress&#233;, et dune voix vibrante, qui domina le tumulte, il clama:


&#192; moi, mes amis! &#192; bas les tra&#238;tres et vive le cardinal!


Les assaillants, surpris par ce renfort inopin&#233;, lev&#232;rent la t&#234;te. Ils aper&#231;urent le Gascon, debout sur le carrosse, brandissant son &#233;p&#233;e. Bondissant comme un diable, Ga&#235;tan sauta sur le dos de ladversaire le plus proche, qui s&#233;tala aussit&#244;t en poussant un cri dagonie: l&#233;p&#233;e lavait travers&#233; de part en part.


En avant, en avant! hurla Castel-Rajac derechef.


Et il se jeta avec furie au milieu de la m&#234;l&#233;e.


Convaincus quune troupe importante arrivait au secours de Son &#201;minence, les conjur&#233;s eurent un mouvement dh&#233;sitation, suivi dun l&#233;ger recul. Les gardes en profit&#232;rent pour les contre-attaquer aussit&#244;t avec succ&#232;s. Castel-Rajac, sautant &#224; la gorge dun des conspirateurs qui le mena&#231;ait de son arme, roula avec lui &#224; terre en hurlant:


Sangdiou! Je vais tapprendre comment on &#233;trangle les gens, en Gascogne!


Et il le fit avec un tel brio que les conspirateurs, persuad&#233;s quun renfort de plusieurs hommes venait de leur tomber sur le dos, sempress&#232;rent de rejoindre leurs chevaux, quils avaient laiss&#233;s &#224; la lisi&#232;re dun champ voisin, et de senfuir dans une galopade effr&#233;n&#233;e.


Le capitaine des gardes, qui &#233;tait bien en effet le baron de Savi&#232;res, avait reconnu en son sauveur lhomme qui, quelques ann&#233;es auparavant, lui avait jou&#233;, au ch&#226;teau de Montgiron, le tour que lon na pas oubli&#233;. Il s&#233;cria:


Il est vraiment &#233;trange, monsieur le chevalier, que ce soit &#224; vous que je doive aujourdhui la vie!


Mais d&#233;j&#224;, une voix s&#233;levait du carrosse:


Nest-ce point le chevalier de Castel-Rajac?


Mais oui, &#201;minence!


Et lamant de Marie de Rohan, savan&#231;ant vers lhomme d&#201;tat dit, tout en le saluant en grande c&#233;r&#233;monie:


Vous voyez, &#201;minence, quun bienfait nest jamais perdu, puisque votre indulgence &#224; mon &#233;gard me vaut lhonneur de vous d&#233;livrer aujourdhui de ces mis&#233;rables qui voulaient vous assassiner!


Chevalier, dit le cardinal, vous naurez point oblig&#233; un ingrat. Je saurai vous r&#233;compenser


Votre &#201;minence la fait davance!


Comment cela?


En me laissant mon fils, &#201;minence


Puis, tout haut, il reprit:


Ne nous attardons pas dans ces parages et &#233;vitons de donner &#224; nos adversaires loccasion dun retour offensif. Je vais vous accompagner par des chemins d&#233;tourn&#233;s que je connais bien, jusquau bourg de Saint-Parens, o&#249; cantonne, en ce moment, un r&#233;giment de cavalerie qui se chargera dassurer la s&#233;curit&#233; de Votre &#201;minence.


Et retournant vers son cheval qui, sans doute exerc&#233; aux bruits de bataille, nen avait paru nullement effray&#233; et s&#233;tait mis philosophiquement &#224; arracher les pousses dun jeune ch&#234;ne, il remonta en selle et servit de guide &#224; Richelieu et &#224; ses soldats.


Apr&#232;s &#234;tre arriv&#233; sans encombre &#224; Saint-Parens, Castel-Rajac prit cong&#233; du ministre. Celui-ci eut un mince sourire.


Allons, chevalier, je crois que nous finirons par devenir de tr&#232;s bons amis! dit-il.


Je serai d&#233;j&#224; heureux si Votre &#201;minence veut bien me consid&#233;rer avec la bienveillance quElle accorde &#224; ses fid&#232;les serviteurs! riposta finement le Gascon en sinclinant devant le tout-puissant pr&#233;lat.


Celui-ci accentua son sourire.


Lavenir ne minqui&#232;te nullement pour vous chevalier! Vous &#234;tes brave, loyal, chevaleresque, et ce qui ne g&#226;te rien, vous avez de lesprit. Vous deviendrez mar&#233;chal de France!


Ce fut sur cette proph&#233;tie pleine desp&#233;rance que le jeune homme se retira.


Mais il nen avait pas encore fini avec la reconnaissance que son geste avait provoqu&#233;e. Dans la cour, au moment o&#249; il allait remonter &#224; cheval, il vit savancer un homme vers lui. &#192; la lueur dune torche que tenait un soldat, il reconnut le capitaine de Savi&#232;res.


Chevalier, fit celui-ci en lui tendant une main large comme l&#233;paule dun b&#339;uf, je sais ce que nous vous devons tous, &#224; commencer par Son &#201;minence Je ne sais pas comment notre cardinal pense sacquitter. Mais moi, ce que je veux vous dire, cest que, morbleu! je suis votre ami, et si jamais vous avez besoin de moi, je serai l&#224;!


Capitaine, r&#233;pondit le Gascon en lui rendant sa poign&#233;e de main, je suis fier quun homme aussi brave que vous mappelle son ami, et heureux davoir pu vous rendre ce l&#233;ger service!


Puis, d&#233;cid&#233;ment r&#233;concili&#233; d&#233;finitivement avec ses anciens ennemis, le jeune homme sauta sur son cheval et reprit la route de Pau &#224; fond de train.


Il y arriva au petit matin. Son premier soin fut de ramener sa monture au ch&#226;teau. Lofficier de service sy trouvait toujours. En quelques mots, Ga&#235;tan lui narra ce qui s&#233;tait pass&#233;. Lautre manqua d&#233;faillir en pensant &#224; la responsabilit&#233; quil avait failli encourir en refusant un cheval &#224; cet inconnu. Castel-Rajac vit son trouble.


Ne craignez rien, monsieur! &#192; lheure actuelle, Son &#201;minence est saine et sauve, et le r&#233;giment de cavalerie de Saint-Parens, o&#249; je lai conduite, renforcera son escorte et la conduira jusqu&#224; Bordeaux!


Il ne tarda pas enfin &#224; regagner lauberge o&#249; il avait laiss&#233; le petit Henry. Il trouva celui-ci dormant toujours de son sommeil de ch&#233;rubin et souriant aux anges. Castel-Rajac le consid&#233;ra un instant avec attendrissement.


Ah! oui! murmura-t-il. Je suis d&#233;j&#224; pay&#233; au centuple de ce que jai fait pour le cardinal Que serais-je devenu, sans cet enfant?



CHAPITRE V DURBEC R&#201;APPARA&#206;T

Les jours qui suivirent s&#233;coul&#232;rent sans histoire. Castel-Rajac et le bambin avaient regagn&#233; leur vieille gentilhommi&#232;re, o&#249; les attendaient le gros dAssignac et de Lapar&#232;de.


Durbec semblait avoir disparu. &#192; vrai dire, il attendait le moment propice, mais navait point encore abandonn&#233; ses projets de vengeance.


Il avait appris le fait darmes que Castel-Rajac avait accompli en sauvant la vie du cardinal-ministre, et cette nouvelle lavait rempli dune sombre fureur. Il comprenait bien que maintenant, plus que jamais, le seul fait de porter la main sur le Gascon d&#233;cha&#238;nerait des repr&#233;sailles dont lui, Durbec, supporterait les cons&#233;quences. Aussi, avec un froid sourire, il s&#233;tait dit:


Attendons!


Durbec n&#233;tait pas press&#233;. Il &#233;tait s&#251;r davoir son heure!


Moins dun an apr&#232;s ces &#233;v&#233;nements, Richelieu mourut. Et Louis XIII, comme sil navait pu survivre &#224; celui qui avait fait sa grandeur et sa puissance, le suivit dans la tombe &#224; quelques mois de distance.


Anne dAutriche, m&#232;re de Louis XIV, &#224; peine &#226;g&#233; de cinq ans, fut nomm&#233;e r&#233;gente, pendant la minorit&#233; du roi. Son premier acte fut de nommer Mazarin premier ministre.


Peu de temps apr&#232;s, Castel-Rajac recevait la visite de M de Chevreuse.


Mais, cette fois, ce n&#233;tait pas seulement pour consacrer &#224; son ami quelques rares instants de libert&#233; quelle seffor&#231;ait de conqu&#233;rir sur ses obligations, mais pour lui annoncer que, d&#233;sormais, il navait plus rien &#224; craindre de personne au sujet du petit Henry.


En quoi la mort de Sa Majest&#233; et celle de Son &#201;minence le cardinal peuvent-elles changer le sort de cet enfant? questionna le Gascon, peut-&#234;tre faussement na&#239;f. Je suis persuad&#233; que Richelieu, depuis que jai eu loccasion de lui sauver la vie, ne me voulait que du bien


Mais M de Chevreuse n&#233;tait pas de celles que lon prend sans vert.


Certes, r&#233;pliqua-t-elle avec vivacit&#233;. Mais le p&#232;re v&#233;ritable de ce bambin &#233;tait un favori de Sa Majest&#233;, et pour lui &#234;tre agr&#233;able, le roi naurait pas h&#233;sit&#233; &#224; s&#233;vir Rappelez-vous que le cardinal lui-m&#234;me le m&#233;nageait.


Puis, sans laisser &#224; Ga&#235;tan le temps de sappesantir sur cette r&#233;ponse, elle reprit:


Dailleurs, je suis heureuse de voir que vous aurez enfin une situation digne de vos m&#233;rites


Castel-Rajac dressa loreille.


Marie de Chevreuse ouvrit une cassette, pos&#233;e pr&#232;s delle, en tira un rouleau cachet&#233; et le remit en souriant &#224; son amant.


Ceci est le brevet de lieutenant aux mousquetaires du Roi, dit-elle.


Un tressaillement de joie et dorgueil secoua le jeune homme. Servir dans ce corps d&#233;lite avait toujours &#233;t&#233; son ambition et son r&#234;ve.


Et lenfant? interrogea-t-il pourtant.


Cest &#224; mon tour de men charger! Mais soyez tranquille, mon cher Ga&#235;tan, vous nen serez pas longtemps s&#233;par&#233;, et vous pourrez le voir chaque fois que vous le d&#233;sirerez.


 Je vais linstaller dans cette maison de Chevreuse o&#249; il est n&#233;, et que jai fait restaurer enti&#232;rement pour lui. Sa m&#232;re tient en effet &#224; ce quil demeure non loin delle. Mais il est bien entendu que pour lui et pour tous, vous resterez son p&#232;re. Vous avez trop dignement conquis ce titre pour que personne ne songe &#224; vous lenlever.


Castel-Rajac mit un genou en terre devant sa belle amie et lui baisa la main.


Comment puis-je macquitter envers la gracieuse Providence qui maccable sous ses bienfaits? murmura-t-il tendrement.


La belle duchesse eut un sourire exquis, et comme Castel-Rajac avait d&#233;j&#224; r&#233;pondu au cardinal quelques mois plus t&#244;t sur la route de Bordeaux, elle r&#233;pliqua:


Mais vous vous &#234;tes d&#233;j&#224; acquitt&#233;, mon ami!


Il attira son amie sur sa poitrine, et un baiser fervent vint r&#233;compenser cet aveu.


Une seule chose chagrinait Ga&#235;tan en pensant &#224; cette nouvelle et brillante situation qui lattendait. Lenfant, il le verrait fr&#233;quemment dailleurs, confi&#233; aux soins de la duchesse de Chevreuse, il &#233;tait tranquille Mais ses deux ins&#233;parables, Assignac et Lapar&#232;de, avec lesquels il avait v&#233;cu de nombreuses et tranquilles ann&#233;es Il allait falloir les quitter!


Cependant, il ne se tenait pas encore pour battu. D&#232;s quil fut en possession de ses nouvelles fonctions, son premier soin fut daller rendre visite au nouveau premier ministre. Celui-ci le re&#231;ut dune fa&#231;on fort affable.


Charm&#233; de vous revoir, chevalier! s&#233;cria-t-il. Voici longtemps que je ne vous ai vu


Que Votre &#201;minence daigne mexcuser Javais, ainsi que vous le savez, des obligations pr&#233;cises qui mabsorbaient fort


Mazarin eut un gracieux sourire.


Nous ne les avons pas oubli&#233;es, chevalier, et je suis heureux de cette occasion pour vous remercier du z&#232;le et du soin que vous avez mis &#224; vous en acquitter


&#201;minence, cet enfant a fait mon bonheur Cest moi qui serai &#233;ternellement reconnaissant &#224; M la duchesse de Chevreuse davoir bien voulu faire appel &#224; moi


Je suis heureux, chevalier, de voir quaujourdhui, vos m&#233;rites vous ont fait acc&#233;der &#224; une situation digne de vous.


Ah! soupira beno&#238;tement le Gascon, jai fait de mon mieux pour &#233;lever cet enfant dans les principes les plus &#233;lev&#233;s. Dailleurs, mes amis d&#233;vou&#233;s mont &#233;t&#233; dans cette t&#226;che dun pr&#233;cieux secours, et cest aussi gr&#226;ce &#224; eux si, aujourdhui, je peux affirmer que le petit Henry fera plus tard un gentilhomme accompli.


Mazarin avait dress&#233; la t&#234;te.


Vos amis? Quels amis, chevalier.


Mais MM. dAssignac et de Lapar&#232;de, deux braves et loyaux gentilshommes, que je regrette fort de savoir rest&#233;s dans les Pyr&#233;n&#233;es.


Il faut les faire venir &#224; Paris! Nous leur trouverons un emploi.


Ah! &#201;minence! continua &#224; soupirer le rus&#233; chevalier. Il ny a quune seule chose qui les comblerait, mais je ne sais


Dites toujours! On verra si on peut satisfaire leur d&#233;sir!


Oh! peu de chose! Entrer comme mousquetaires dans le corps o&#249; je suis lieutenant.


H&#233;! monsieur le chevalier, savez-vous que les mousquetaires sont un corps d&#233;lite?


Je le sais, &#201;minence!


On naccepte pas nimporte qui!


Ah! &#201;minence, mes amis sont des gentilshommes de bonne souche gasconne!


Je nen doute pas Enfin monsieur de Castel-Rajac, je verrai je t&#226;cherai den toucher deux mots &#224; Monsieur de Guissancourt, votre capitaine


Le nouvel officier sinclina jusqu&#224; terre et sortit, rayonnant. Il &#233;tait certain davoir gagn&#233; la partie.


En effet, quelques jours plus tard, Assignac et Lapar&#232;de, au fond de leur retraite m&#233;ridionale, apprenaient, &#224; leur vive joie, quils &#233;taient incorpor&#233;s dans cette glorieuse phalange des mousquetaires, sous les ordres directs de leur ami, Ga&#235;tan-Nompar-Francequin de Castel-Rajac. &#192; cette nouvelle, ils commenc&#232;rent par tomber dans les bras lun de lautre. Puis, bondissant chacun vers leur appartement respectif, ils se mirent en devoir de pr&#233;parer leur d&#233;part avec toute la c&#233;l&#233;rit&#233; dont ils &#233;taient capables.


Il y avait &#224; peine une semaine quils &#233;taient arriv&#233;s &#224; Paris, lorsque latmosph&#232;re politique commen&#231;a &#224; se g&#226;ter.


Le nouveau cardinal-ministre avait commenc&#233; par augmenter les charges que supportait le bon peuple de France, ce qui, du premier coup, ne lavait point rendu populaire. Le Parlement prit le parti des m&#233;contents. Or le Parlement repr&#233;sentait une puissance avec laquelle il fallait compter.


Il parla haut et fort. La r&#233;ponse ne se fit pas attendre: le lendemain m&#234;me, les chefs les plus populaires et les plus influents furent arr&#234;t&#233;s. Carton, Blancmesnil et Broussel furent incarc&#233;r&#233;s.


Ce fut, de la part du rus&#233; Italien, un pas de clerc. Le peuple, qui grognait ou chantait lorsquon laccablait dimp&#244;ts, se r&#233;volta carr&#233;ment. Des barricades s&#233;lev&#232;rent.


Anne dAutriche, fort effray&#233;e, manda en h&#226;te son ministre aupr&#232;s delle.


Quallons-nous faire? s&#233;cria la r&#233;gente. Voyez ce qui se passe


Madame, r&#233;pondit le Florentin, lorsquon nest pas les plus forts, il faut c&#233;der. Donnez lordre d&#233;largir les prisonniers, en feignant dagir par cl&#233;mence pure. Le peuple en saura gr&#233; &#224; Votre Majest&#233;, sapaisera, et les messieurs du Parlement vous seront &#233;galement reconnaissants de ce geste plein de mansu&#233;tude.


Comment? semporta la reine, dont lorgueilleux sang espagnol se r&#233;voltait &#224; lid&#233;e des concessions. Ce seront donc les factieux qui auront raison?


Que non. Madame! sourit lItalien. Ce sera chacun son tour de chanter la canzonetta


Cependant, le ministre avait vu juste. D&#232;s que les parlementaires furent &#233;largis, le peuple mua ses menaces en clameurs denthousiasme, voulut porter Broussel en triomphe, et cria vive la reine et vive le premier ministre. Un vent de popularit&#233; soufflait.


Il ne dura pas longtemps.


Mazarin &#233;tait patient. Lorsquil crut favorable loccasion, il agit.


Le prince de Cond&#233; &#233;tait un de ces grands seigneurs turbulents, actifs, pleins de feu et de courage, qui ne demandent qu&#224; d&#233;penser leur ardeur. Il pouvait devenir un ennemi dangereux, car il commandait les troupes et &#233;tait fort populaire dans larm&#233;e.


Mazarin, par des promesses, le gagna &#224; la cause royale. Mais Cond&#233; n&#233;tait pas seul. Longueville, Conti, Beaufort, Elbeuf, sestim&#232;rent l&#233;s&#233;s par cette brusque faveur, et, faisant cause commune avec le Parlement qui navait point d&#233;sarm&#233;, ameut&#232;rent si bien lopinion quun beau matin, la situation devint tout &#224; fait mena&#231;ante pour la Cour.


Nous pendrons ce faquin de Mazarin! affirmait-on tout haut.


Mazarin tenait &#224; son cou; la r&#233;gente tenait &#224; Mazarin, pour des raisons qui n&#233;taient pas toutes d&#201;tat.


Aussi fallut-il aviser sans retard. Le ministre fit mander tout de suite dans son cabinet le lieutenant de Castel-Rajac, dont il connaissait le d&#233;vouement &#224; la cause royale, et quil savait aussi homme de bon conseil.


Mordious, &#201;minence, r&#233;pliqua vivement le Gascon lorsquil fut mis au courant de la situation, il ny a pas &#224; h&#233;siter! Il faut mettre en s&#251;ret&#233; Sa Majest&#233; la R&#233;gente et le jeune Roi! Esp&#233;rons que tout ceci se r&#233;duira &#224; une &#233;chauffour&#233;e, mais on ne sait jamais jusqu&#224; quelles extr&#233;mit&#233;s peuvent se porter tous ces excit&#233;s!


Jy avais pens&#233;, chevalier! Je vais conseiller &#224; Sa Majest&#233; de fuir &#224; Saint-Germain, o&#249; elle attendra avec le roi son fils la fin de cette ridicule aventure Car ce nest quune aventure, nest-ce pas, monsieur le chevalier?


Naturellement, &#201;minence!


Puis-je compter sur vous pour escorter le carrosse royal et le faire parvenir co&#251;te que co&#251;te et sans risque jusqu&#224; Saint-Germain?


Castel-Rajac &#233;tendit la main.


Sur le nom que je porte, &#201;minence, il en sera ainsi!


Cest bien! La Cour se mettra donc sous la protection des mousquetaires que vous commandez, chevalier. Nous partirons aussit&#244;t que possible, aujourdhui m&#234;me


Deux heures plus tard, quatre carrosses, dans lesquels avaient pris place la Reine, le Dauphin, M de Chevreuse, quelques personnes de la suite et Mazarin, partaient au grand galop dans la direction de Saint-Germain, entour&#233;s par un d&#233;tachement de mousquetaires dont Castel-Rajac avait pris la t&#234;te.


Il avait sous sa protection non seulement ce qui repr&#233;sentait la t&#234;te de la France, mais encore celle pour laquelle il avait un v&#233;ritable culte: sa ch&#232;re Marie.


Elle se trouvait dans la voiture de la reine. Ga&#235;tan chevauchait avec dAssignac dun c&#244;t&#233; du carrosse; le capitaine de Guissancourt occupait lautre porti&#232;re avec Lapar&#232;de. Les autres mousquetaires galopaient &#224; lavant et &#224; larri&#232;re.


Il y eut quelques murmures au passage du cort&#232;ge. Quelquun hurla:


Au feu, le Mazarin!


LItalien, tout p&#226;le, se rejeta au fond de la voiture.


Eh! mordiou, &#201;minence! lui dit Castel-Rajac sans fa&#231;on, ne vous montrez pas, ou je ne r&#233;ponds plus de rien, moi!


Quelques exalt&#233;s firent mine de vouloir arr&#234;ter les chevaux. Mais le Gascon, &#224; grands coups de plat d&#233;p&#233;e, d&#233;blaya le chemin. Il clama:


Gare, sangdiou! la prochaine fois, ce sera avec le fil, que je frapperai!


Cette menace eut le don de faire refluer la foule imm&#233;diatement, et l&#233;quipage, au grand galop de ses chevaux, passa sans encombre.


Ils arriv&#232;rent sains et saufs au ch&#226;teau. L&#224; la Cour &#233;tait en s&#251;ret&#233;. Lorage sapaiserait tout seul et, dans quelque temps, rien ne sopposerait &#224; un retour dans la capitale.


Pourtant, les choses dur&#232;rent plus longtemps que pr&#233;vu.


Cela ne peut continuer ainsi! s&#233;cria un jour la bouillante Autrichienne, alors quavec son amie ins&#233;parable, elles causaient des derniers &#233;v&#233;nements qui les for&#231;aient &#224; rester &#224; l&#233;cart de la capitale. Il faut prendre un parti!


Je nen vois quun! r&#233;pondit la belle duchesse. Il faut appeler les Espagnols &#224; notre aide!


Anne dAutriche eut un haut-le-corps.


Cest un parti dangereux!


Mais n&#233;cessaire! Les Espagnols ne vous refuseront certainement pas leur aide!


Marie, il ny faut pas compter! Ce serait introduire lennemi en France!


Que faire, lorsque vos propres amis vous trahissent?


La reine h&#233;sita.


Si nous d&#233;clenchons la guerre civile, les &#233;v&#233;nements peuvent nous entra&#238;ner tr&#232;s loin


Anne! pr&#233;f&#233;rez-vous rester &#233;loign&#233;e de votre capitale longtemps encore? Les factieux ont besoin dune punition! Les arm&#233;es du roi dEspagne sauront la leur donner!


Jen parlerai au cardinal, dit enfin la R&#233;gente, partag&#233;e entre le d&#233;sir de se montrer la plus forte dans ce duel engag&#233; avec le Parlement et les m&#233;contents, et la sagesse qui lui d&#233;conseillait une telle entreprise.


Mais lorsque Mazarin fut mis au courant de lid&#233;e de la duchesse, il sy montra cat&#233;goriquement oppos&#233;.


Certes, le Florentin avait bien des d&#233;fauts; il &#233;tait cupide, avare et rus&#233;, mais il &#233;tait dou&#233; dun grand bon sens, et soit attachement fid&#232;le &#224; la R&#233;gente et au petit Roi, soit parce que, devenu premier ministre, il sentait toute la responsabilit&#233; qui lui pesait aux &#233;paules et entendait remplir sa t&#226;che loyalement et au plus grand profit du peuple dont il avait la sauvegarde, il se refusa &#224; entrer dans cette combinaison qui pouvait avoir pour la France les plus funestes et les plus dangereuses cons&#233;quences.


Le projet de la duchesse de Chevreuse fut donc repouss&#233; et on nen parla plus.


Pendant ce temps, Cond&#233;, qui avait pris la t&#234;te du mouvement insurrectionnel, soccupait activement &#224; lever des troupes dans le Midi. Il rencontra les troupes royales &#224; Bl&#233;neau et les battit. Alors, il entra en ma&#238;tre dans Paris, &#224; la grande fureur dAnne dAutriche.


Cependant, tous les mar&#233;chaux n&#233;taient pas hostiles &#224; la royaut&#233;. Le brave Turenne se porta en h&#226;te &#224; la rencontre du prince victorieux. Parmi ses troupes se trouvait le r&#233;giment des mousquetaires, dont faisaient partie Castel-Rajac et ses deux amis.


Le choc eut lieu au faubourg Saint-Antoine. Et les troupes royales auraient &#233;t&#233; victorieuses, si la Grande Mademoiselle, fille de Gaston dOrl&#233;ans, navait fait tirer le canon de la Bastille sur larm&#233;e r&#233;guli&#232;re. Prise entre deux feux, celle-ci dut se retirer, &#224; la grande fureur du Gascon et de ses compagnons.


Sangdiou! hurlait Castel-Rajac, est-ce donc que nous navons plus de sang dans les veines, que nous nous laissons battre comme des femmelettes, nous, les mousquetaires?


Lapar&#232;de, le voyant en cet &#233;tat dexcitation, lui frappa amicalement sur l&#233;paule.


Ce nest pas ta faute, ni la n&#244;tre, ni celle du corps o&#249; nous servons La fatalit&#233; la voulu. Sois tranquille: quelque chose me dit que cela ne durera pas!


Cependant, en ces heures troubles, un personnage qui s&#233;tait fait un peu oublier pendant ces derniers temps reparut. C&#233;tait Durbec.


Apr&#232;s la bataille du faubourg Saint-Antoine, Cond&#233; s&#233;tait install&#233; &#224; Paris.


Durbec, avec sa souplesse coutumi&#232;re, avait r&#233;ussi &#224; se glisser dans lentourage du puissant du jour. Il tressaillit de joie lorsque, peu de temps apr&#232;s, un officier de la troupe de Cond&#233; lui dit:


Monsieur le Prince a pris une excellente r&#233;solution: il va purger la capitale de tous les partisans du Mazarini Il a d&#233;j&#224; fait ex&#233;cuter les bourgeois r&#233;fugi&#233;s &#224; lH&#244;tel de Ville


&#192; ces mots, Durbec tressaillit daise.


Cest en effet un projet digne de l&#233;nergie et de la volont&#233; que montre Monseigneur &#224; assainir la capitale et faire entendre raison &#224; la R&#233;gente


Lofficier baissa un peu la voix.


Le Mazarin nen a plus pour longtemps Monsieur le Prince se fera nommer ministre &#224; sa place, et on obligera Sa Majest&#233; &#224; renvoyer son Italien &#224; sa bonne ville de Florence, quil naurait jamais d&#251; quitter!


Dites-moi, mon cher, interrogea doucereusement Durbec, savez-vous les noms de ceux que Monseigneur compte supprimer de sa route?


Il men fit dresser la liste voici &#224; peine deux heures!


Quoi! Serait-ce vous qui &#234;tes charg&#233; de nommer tous les suspects?


Je les note, en effet, car d&#232;s ce soir, ils seront ex&#233;cut&#233;s Ce sera une petite Saint-Barth&#233;l&#233;my!


Il fit un geste.


Cest triste Mais peut-on faire autrement?


Certainement que non! s&#233;cria Durbec, et japprouve Monseigneur de toutes mes forces Lui seul, par sa naissance, son intelligence et son &#233;nergie, est digne dadministrer la France &#224; la place de ce rustre dItalien que la reine prot&#232;ge, on sait pourquoi! Mais je pourrais peut-&#234;tre vous donner une indication utile &#224; ce sujet Je connais personnellement trois individus, fort dangereux, enti&#232;rement d&#233;vou&#233;s &#224; la cause de Mazarin, et qui devraient figurer en premier sur votre liste noire.


Sil en est ainsi, ils y figurent s&#251;rement! affirma lofficier. Dites-moi leurs noms?


Il sagit du chevalier de Castel-Rajac, Hector dAssignac et Henri de Lapar&#232;de!


Non, je nai pas ces noms-l&#224;, cest vrai, convint lofficier. Et vous dites que ce sont des fid&#232;les du signor Mazarini?


Dites quils se feraient tuer pour lui! affirma lespion.


Que font-ils? O&#249; sont-ils?


Ils font partie du corps des mousquetaires du roi!


Lautre fit une grimace.


Tr&#232;s dangereux murmura-t-il.


Tr&#232;s dangereux surtout pour Monseigneur. Ces hommes ont le diable au corps, mon cher! Croyez-moi: nh&#233;sitez pas!


Ils sont probablement &#224; Saint-Germain. Nous ne pouvons aller jusque-l&#224;! Notre action se borne &#224; la capitale!


Ce soir, ils seront &#224; Paris, ou presque: jai aussi ma police, et je sais quils doivent coucher &#224; lauberge du Vieux-Bacchus, la premi&#232;re taverne sit&#244;t pass&#233;es les fortifications, en se dirigeant vers Vincennes!


En ce cas, conc&#233;da lofficier, peut-&#234;tre pourrons-nous agir, en effet. Je vous remercie du renseignement, jesp&#232;re que nous pourrons en d&#233;barrasser Monsieur le Prince


Ils se s&#233;par&#232;rent apr&#232;s s&#234;tre serr&#233; la main, et partirent chacun de leur c&#244;t&#233;: lofficier pour ajouter &#224; sa liste le nom des trois gentilshommes gascons, et le chevalier de Durbec, jubilant et se frottant les mains, &#224; lid&#233;e que gr&#226;ce &#224; cet &#233;v&#233;nement, il verrait enfin sa vengeance assouvie sans risque pour lui!


Les trois amis avaient bien form&#233; le projet de passer la nuit dans lauberge quil avait d&#233;sign&#233;e au frondeur. La route &#233;tait longue, du faubourg Saint-Antoine jusqu&#224; Saint-Germain; et apr&#232;s avoir attendu quarante-huit heures afin de savoir sil ny aurait pas contre-attaque, ils avaient d&#233;cid&#233; de rentrer &#224; la Cour en attendant les nouveaux &#233;v&#233;nements. Mais, cette nuit encore, ils coucheraient au Vieux-Bacchus, quils avaient &#233;lu comme g&#238;te.


Tandis que les autres mousquetaires campaient avec larm&#233;e royale, un peu plus loin, les trois Gascons avaient pr&#233;f&#233;r&#233; une bonne table au menu incertain de la troupe.


De plus, la fille de laubergiste, une jolie fille de seize ans, assurait le service, ce qui n&#233;tait point fait pour d&#233;plaire aux convives, qui trouvaient le vin plus parfum&#233; et la poularde plus dor&#233;e lorsque c&#233;taient les jolies mains de Guillemette qui les servaient.


La petite navait dyeux que pour Ga&#235;tan, tant et si bien que Lapar&#232;de, mi-riant, mi-vex&#233; de voir que tout le succ&#232;s allait &#224; son ami, s&#233;cria:


Tu perds ton temps, ma belle! Notre ami naime que les blondes!


La jeune fille avait rougi jusqu&#224; sa chevelure, dont les boucles noires et lustr&#233;es cascadaient sur ses &#233;paules, et s&#233;clipsa sans rien dire.


Enfin, lorsquils eurent copieusement soup&#233;, ils remont&#232;rent dans leur chambre. Au passage, ils crois&#232;rent Guillemette, et ses beaux yeux noirs se pos&#232;rent avec admiration sur le chevalier. Celui-ci sen aper&#231;ut. Au passage, il lui tapota la joue.


Tu sais, dit-il en souriant, une brune comme toi ferait oublier toutes les blondes!


Le na&#239;f int&#233;r&#234;t que la fillette t&#233;moignait pour lui lavait &#224; la fois touch&#233; et flatt&#233;, et il pensait que cette attention valait bien un compliment, m&#234;me sil nen pensait pas le premier mot!


Paroles bienheureuses, qui allaient avoir sur les &#233;v&#233;nements &#224; venir une influence d&#233;cisive!


Guillemette, oubliant lheure, s&#233;tait mise &#224; sa fen&#234;tre, dissimul&#233;e par le feuillage dun gros marronnier. Cette circonstance lui permit dentrevoir une troupe de cavaliers qui sapprochait silencieusement. Devant lauberge, ils mirent pied &#224; terre.


La jeune fille, croyant quil sagissait de voyageurs, allait descendre et sinformer de ce quils d&#233;siraient, lorsque, soudain, un nom saisi au vol larr&#234;ta tout net:


Vous &#234;tes bien s&#251;r, capitaine, que ce Castel-Rajac est lieutenant aux mousquetaires?


Mais oui! Commencez par lui. Allez &#224; sa chambre et d&#232;s quil ouvrira, frappez-le sans explications. Vous ex&#233;cuterez ensuite ses deux compagnons.


Lhomme qui avait parl&#233; sapprocha de lhuis et heurta du poing, tandis que Guillemette cherchait un moyen de soustraire Ga&#235;tan au danger qui le mena&#231;ait.


Comme, en bas, on cognait de nouveau, elle se pencha et cria:


Qui va l&#224;?


Ouvrez!


Je passe un cotillon et je descends!


D&#233;p&#234;che-toi, la fille! Nous sommes press&#233;s!


Guillemette avait d&#233;j&#224; quitt&#233; la fen&#234;tre. Sans prendre le temps denfiler un jupon, pour la bonne raison quelle ne s&#233;tait pas encore d&#233;shabill&#233;e, elle courut &#224; la chambre de Castel-Rajac et frappa de toutes ses forces.


Monsieur! Monsieur! cria-t-elle dune voix &#233;touff&#233;e: Ouvrez! Ouvrez vite!


Ga&#235;tan, qui venait juste de sendormir, s&#233;veilla en sursaut, bondit hors du lit et alla tirer le verrou.


Que se passe-t-il? s&#233;cria-t-il, &#233;tonn&#233;.


Il y a en bas une bande dhommes arm&#233;s qui demande &#224; entrer Ils viennent vous assassiner, vous et vos deux amis! Fuyez!


Mordiou! On ne nous assassine pas comme cela, la belle! s&#233;cria le Gascon en courant &#233;veiller ses deux compagnons.


Un conseil rapide fut tenu.


Il faut montrer &#224; ces coquins quon est capable de soutenir la lutte un contre dix! affirma Ga&#235;tan avec sa superbe intr&#233;pidit&#233;.


Mais Lapar&#232;de, qui avait gliss&#233; un coup d&#339;il par la fente des volets, secoua la t&#234;te.


Mon ami, il y a des moments o&#249; la fuite est une n&#233;cessit&#233;. Songe que tu as des responsabilit&#233;s. Tu risques de te faire tuer sans profit. La reine compte sur toi; les mousquetaires sont ses derniers fid&#232;les


Fuir comme des l&#226;ches? Jamais! Guillemette, va ouvrir la porte!


Partez, Monseigneur! implora la jeune fille. Je les ai vus; ils sont au moins trente! Que voulez-vous faire contre cette troupe? Sautez par la fen&#234;tre de la chambre de votre ami; elle donne dans le jardin. &#192; droite, il y a l&#233;curie; vous sortirez par la porte, au fond. Elle ouvre sur la campagne. Pendant ce temps, je les retiendrai avec des balivernes


Cette enfant a raison! s&#233;cria Assignac. Le courage est louable, mais la t&#233;m&#233;rit&#233;, surtout quand on est charg&#233; de responsabilit&#233;s comme toi, est bl&#226;mable. Songe &#224; Henry.


Le Gascon finit par se laisser persuader. Ils s&#233;lanc&#232;rent dans le jardin au moment o&#249; le verrou tir&#233;, une bande dhommes arm&#233;s envahissait lauberge du Vieux-Bacchus



CHAPITRE VI LA DAME MASQU&#201;E

Une fois encore, gr&#226;ce &#224; la vigilance de la petite h&#244;teli&#232;re, la vengeance du chevalier de Durbec avait &#233;chou&#233;


Tandis que les soldats de Cond&#233; fouillaient lauberge, et que lh&#244;te, &#233;veill&#233;, levait les bras au ciel et g&#233;missait en prenant &#224; t&#233;moin tous les saints du paradis, les trois Gascons galopaient ventre &#224; terre, contournant la capitale investie pour regagner Saint-Germain, o&#249; Castel-Rajac raconta cette agression &#224; la duchesse de Chevreuse.


Celle-ci ne sy trompa pas.


Cest encore un coup de Durbec! s&#233;cria-t-elle. Il a profit&#233; des temps troubl&#233;s que nous vivons pour lancer contre vous et vos amis les sbires des frondeurs


Malheur &#224; lui si je me trouve un jour face &#224; face avec ce fantoche malfaisant! gronda Ga&#235;tan. Je l&#233;craserai sans piti&#233;!


Mais les &#233;v&#233;nements subirent un tel revirement que bient&#244;t, la Fronde devait se calmer delle-m&#234;me, comme une mer agit&#233;e apr&#232;s la temp&#234;te.


Linjuste ex&#233;cution des bourgeois et des partisans de Mazarin avait soulev&#233; lopinion publique. Le r&#233;gime tyrannique, la p&#233;riode de terreur que le prince de Cond&#233; avait institu&#233;e &#224; Paris ne tarda pas &#224; lui ali&#233;ner les sympathies des habitants. Et ce furent les Parisiens eux-m&#234;mes, ceux qui avaient cri&#233; le plus fort: &#192; bas Mazarin! et Vive la Fronde! qui adress&#232;rent une supplique &#224; la R&#233;gente, afin de faire revenir la Cour &#224; Paris.


Au re&#231;u de cette d&#233;l&#233;gation, Mazarin adressa &#224; la Reine un sourire.


Que vous disais-je. Madame? murmura-t-il. Chacun son tour de chanter la canzonnetta!


Le r&#233;giment des mousquetaires revint donc, parmi les premiers, dans la capitale, escortant les carrosses de la Cour, au milieu des acclamations et des vivats. La R&#233;gente et Mazarin triomphaient.


La paix et lordre une fois r&#233;tablis, Castel-Rajac sempressa de solliciter un cong&#233; aupr&#232;s du capitaine de Guissancourt afin daller jusqu&#224; la gentilhommi&#232;re o&#249; sous la garde dune gouvernante, dun intendant, et sous la surveillance dun pr&#233;cepteur, le digne abb&#233; Vertot, Henry &#233;tait en train de devenir le plus charmant des gar&#231;onnets.


Ces jours de d&#233;tente &#233;taient pour le chevalier une halte d&#233;licieuse au milieu de la rude vie quil menait. Lenfant avait pour lui une vive tendresse, et c&#233;tait f&#234;te au logis lorsque le lieutenant des mousquetaires du Roi venait y passer quelques jours!


Cette fois-ci, comme les pr&#233;c&#233;dentes, il galopait all&#232;grement sur la route blanche de poussi&#232;re, en songeant quil allait revoir &#224; la fois lenfant de son c&#339;ur et la femme &#224; laquelle il navait pas cess&#233; de porter la tendresse la plus vive.


Bient&#244;t, il vit se dessiner, &#224; travers les hautes branches de la futaie, une grille quil connaissait bien. Celle-ci &#233;tait ouverte. Probablement, lattendait-on d&#233;j&#224;.


Sans se faire annoncer, il entra, suivit lall&#233;e sabl&#233;e qui conduisait au perron.


Tout &#224; coup, il sarr&#234;ta, saisi, devant un tableau pour le moins impr&#233;vu!


Deux femmes &#233;taient assises dans de grands fauteuils, sur la pelouse. Lune delles lui tournait presque le dos, et tenait le petit Henry sur ses genoux, en lui prodiguant mille baisers. Ce n&#233;tait pas la duchesse de Chevreuse, puisque celle-ci &#233;tait la seconde personne qui regardait cette sc&#232;ne en souriant.


Sangdiou! murmura notre Gascon, interloqu&#233;, qui est cette femme?


Juste &#224; cet instant, celle-ci tourna la t&#234;te, sans voir le cavalier, toujours immobile. Ga&#235;tan eut un haut-le-corps: il venait de reconna&#238;tre la reine Anne dAutriche en personne!


Lexclamation de stupeur quil allait pousser s&#233;trangla dans sa gorge.


Fut-ce prescience? &#192; cet instant, la duchesse de Chevreuse aper&#231;ut le nouveau venu, que la surprise clouait sur place. Sans affectation, apr&#232;s avoirs &#233;chang&#233; quelques mots avec sa royale amie, elle se dirigea vers le Gascon.


On ne vous a pas vu, jeta-t-elle rapidement, &#224; mi-voix. Cela vaut mieux. Cachez-vous vite dans la maison.


Castel-Rajac, qui avait toujours peur quon le prive de son pupille, se h&#226;ta dob&#233;ir, et de suivre le conseil de sa tr&#232;s fine amie.


Il venait &#224; peine de p&#233;n&#233;trer dans le petit salon o&#249; se tenait dhabitude la duchesse, que celle-ci entra.


Je pense, mon ami, dit-elle simplement, que lheure est venue de tout vous r&#233;v&#233;ler, puisquun hasard vous a fait surprendre la v&#233;rit&#233;.


Cest exact. Madame! r&#233;pondit-il en baisant la main quon lui tendait. Jai d&#233;j&#224; &#233;t&#233; admis en pr&#233;sence du jeune roi, et javais d&#233;j&#224; &#233;t&#233; frapp&#233; par lextraordinaire ressemblance qui existait entre lui et lenfant que jai reconnu pour le mien.


Inutile de vous celer plus longtemps que ce sont les deux fr&#232;res. Je pense que vous vous doutez &#233;galement de lextr&#234;me gravit&#233; de la situation qui en r&#233;sulte pour notre filleul. Ce secret terrible, dautres peuvent lapprendre. Il ne peut en r&#233;sulter que des malheurs. Heureusement, Mazarin est au pouvoir, et veillera autant quil le faudra sur la s&#233;curit&#233; de cet enfant!


Je comprends maintenant, dit pensivement le chevalier, la supr&#234;me adjuration du cardinal de Richelieu, lorsque je lui conduisis le petit Henry Veillez sur lui, ma-t-il dit, car il se peut quun jour, de graves dangers le menacent


Oui, dit Marie de Rohan, Richelieu, lui, en avait pris son parti. Mazarin est tout d&#233;sign&#233; pour veiller sur lui. Mais ensuite? Ne cherchera-t-on pas &#224; abuser de cette situation, &#224; substituer, par exemple, un faux roi au vrai? Ne cherchera-t-on pas &#224; agir sur la reine gr&#226;ce &#224; ce secret qui serait un scandale sil venait aux oreilles du peuple? Pauvre enfant! Sa jeune t&#234;te est d&#233;j&#224; accabl&#233;e sous le poids dune bien grosse responsabilit&#233;!


Soyez tranquille, ma ch&#232;re Marie! s&#233;cria le Gascon. Pour ma part, je garderai jalousement cette d&#233;couverte, et je nen aurai que plus de z&#232;le pour accomplir la t&#226;che que vous avez bien voulu me confier!


Il attendit que la reine soit repartie pour sortir &#224; son tour. Henry, en le voyant, se jeta &#224; son cou avec les marques de la plus grande joie.


Ces quelques jours de cong&#233; pass&#232;rent comme l&#233;clair, puis le lieutenant dut rejoindre son poste.


Par ses fonctions m&#234;mes, il &#233;tait appel&#233; &#224; voir assez fr&#233;quemment le jeune roi. Et plus il le voyait, plus il &#233;tait frapp&#233; par ce caprice de la nature qui avait donn&#233; aux deux fr&#232;res un visage identique


Quelque temps s&#233;coula. Castel-Rajac ne pensait plus gu&#232;re &#224; ce quil avait involontairement surpris dans le jardin de M de Chevreuse, lorsquun jour, il re&#231;ut un billet de sa belle amie:


Soyez ce soir &#224; minuit &#224; la petite porte du Louvre, disait la missive. Et laissez-vous guider par la personne qui vous attendra.


Mordiou! se dit le Gascon, intrigu&#233;. Voil&#224; qui sent terriblement le myst&#232;re! Cependant, je ne puis my tromper: il sagit l&#224; de l&#233;criture de ma belle duchesse. On dirait &#224; sy m&#233;prendre un rendez-vous galant!


Quoi quil en soit, Ga&#235;tan attendit le soir avec une certaine impatience. Il fit sa toilette avec un soin inaccoutum&#233;. La lune brillait d&#233;j&#224; haut dans le ciel, lorsquil arriva &#224; la petite porte du Louvre o&#249; il lui &#233;tait enjoint de se rendre.


Dabord, il ne vit rien. Lombre &#233;tait &#233;paisse; la lumi&#232;re nocturne glissait seulement sur la Seine, et pailletait ses eaux dargent.


Tout &#224; coup, il sentit que quelquun lui saisissait la main. &#192; son tour, il serra les doigts qui le tenaient, et reconnut une main de femme.


Cordiou! Madame, fit le jeune chevalier, qui &#234;tes-vous et que me voulez-vous?


Mais la femme, qui &#233;tait masqu&#233;e, et quun long capuchon noir enveloppait de la t&#234;te aux pieds, la rendant absolument m&#233;connaissable, se contenta de poser un doigt sur ses l&#232;vres en signe de silence, et le fit entrer par la petite porte quelle venait douvrir.


Aucune sentinelle ne sy tenait. Cette ouverture donnait directement sur les berges de la Seine.


&#192; la suite lun de lautre, et dans lobscurit&#233; la plus profonde, ils grimp&#232;rent un escalier aux marches hautes et &#233;troites. Puis ils suivirent un couloir interminable. Ils firent tant de tours et de d&#233;tours que Castel-Rajac, intrigu&#233;, se demanda si, vraiment, cette promenade navait pas pour but de l&#233;garer.


Enfin, une porti&#232;re fut soulev&#233;e. Ga&#235;tan, &#233;bloui, recula dun pas.


Il se trouvait dans un somptueux boudoir. De grands cand&#233;labres de bronze o&#249; br&#251;laient des bougies roses et parfum&#233;es &#233;clairaient la pi&#232;ce brillamment.


Sur un divan, une femme, &#233;galement masqu&#233;e, et envelopp&#233;e aussi dune mante noire, attendait.


Approchez, monsieur de Castel-Rajac! dit-elle dune voix harmonieuse, &#224; limperceptible accent, qui fit tressaillir le chevalier.


Il ob&#233;it, dominant son trouble. Celle qui lavait amen&#233; sassit dans un fauteuil.


La dame masqu&#233;e le regardait fixement. &#192; travers les trous du loup de velours, il voyait le feu de ses prunelles.


Un court silence r&#233;gna. Linconnue ne se pressait point dentamer la conversation. De son c&#244;t&#233;, Castel-Rajac attendait respectueusement quon voul&#251;t bien linterroger. Il avait cru, malgr&#233; les pr&#233;cautions prises, reconna&#238;tre une illustre voix. Il attendit, plein de d&#233;f&#233;rence.


Monsieur de Castel-Rajac, reprit la femme masqu&#233;e, jai beaucoup entendu parler de vous, et le d&#233;sir mest venu de vous conna&#238;tre. Je ne peux vous cacher que ce que jai ou&#239;-dire &#224; votre sujet &#233;tait tout &#224; votre louange.


Madame, r&#233;pondit le Gascon avec finesse, la personne qui vous a renseign&#233;e a t&#233;moign&#233; dune grande indulgence &#224; mon &#233;gard, et je vous prie de lassurer de toute ma reconnaissance.


On ma dit, monsieur, que vous &#233;tiez aussi chevaleresque que brave, et que, le cas &#233;ch&#233;ant, vous nh&#233;sitez pas &#224; vous lancer dans les plus compromettantes aventures pour sauver lhonneur dune femme


Ce que jai pu faire na rien dextraordinaire, Madame, et tout gentilhomme de France le&#251;t fait avec joie comme moi je lai fait!


Cette r&#233;ponse est digne de votre modestie, chevalier &#192; propos: on ma rapport&#233; que vous aviez un fils?


Oui, Madame. Un charmant enfant, auquel je suis attach&#233; profond&#233;ment


Vous &#234;tes mari&#233;?


Non, Madame.


Une aventure?


Si vous voulez, Madame.


Vous &#234;tes discret, chevalier!


Madame, lhonneur dune femme en d&#233;pend. Cette raison doit &#234;tre suffisante pour que je le sois


Je vous en f&#233;licite. Vous &#234;tes bien tel quon me la d&#233;peint! &#192; propos: puis-je conna&#238;tre le nom de cette femme?


Je regrette. Madame, mais m&#234;me &#224; vous, je ne puis le dire!


Peut-&#234;tre lignorez-vous? lan&#231;a linconnue avec hardiesse.


Castel-Rajac se redressa.


Non, Madame, dit-il avec un respect infini. Je connais le nom de la m&#232;re de mon fils. Mais ce nom, je le garde dans mon c&#339;ur, et il faudra louvrir pour ly lire! Sur mon &#233;p&#233;e, moi vivant, personne ne le saura!


Les yeux de linconnue brill&#232;rent davantage. Castel-Rajac ne baissa pas les yeux.


Elle se leva.


Chevalier de Castel-Rajac, dit-elle lentement, je ne sais ce que vous r&#233;serve lavenir. Partez, maintenant. Mais avant, je veux vous dire ceci: veillez sur cet enfant, qui est le v&#244;tre, avec le soin jaloux et la tendresse que vous lui avez toujours t&#233;moign&#233;s. Le c&#339;ur dune m&#232;re nest pas toujours assez fort pour pr&#233;server des emb&#251;ches de la vie: il faut parfois un grand courage et un c&#339;ur fort pour les d&#233;tourner. Je suis certaine que vous y parviendrez!


Elle sortit de la mante noire un bras et une main dune blancheur et dune forme admirables, et les tendit au chevalier, qui, mettant un genou en terre, y d&#233;posa respectueusement ses l&#232;vres. Puis Castel-Rajac se releva.


Madame, dit-il, je renouvelle devant vous le serment fait jadis: donner ma vie, sil le faut, pour cet enfant et pour sa m&#232;re!


Adieu, chevalier! murmura la voix harmonieuse, aux inflexions un peu tristes. Je suis heureuse davoir fait la connaissance, ce soir, dun parfait gentilhomme.


Lautre dame masqu&#233;e se leva et ouvrit la porte. Le Gascon sortit, et, pr&#233;c&#233;d&#233; par son guide muet, refit en sens inverse le chemin d&#233;j&#224; parcouru pour venir.


Lorsquil se trouva devant la petite porte du Louvre, devant laquelle coulait le fleuve, il se tourna vers son guide anonyme. Sous le masque de velours, il vit se dessiner un malicieux sourire, et un regard brillant se posa sur lui.


Marie! murmura-t-il.


Et, sans attendre la r&#233;ponse, persuad&#233; quil sagissait l&#224; de sa belle amie, il lattira vers lui et posa ses l&#232;vres avec fougue sur la jolie bouche souriante.


Alors, un frais &#233;clat de rire retentit, et une voix inconnue lui r&#233;pondit:


Monsieur le chevalier de Castel-Rajac, vous &#234;tes bien entreprenant Je me nomme Gilberte, et je ne suis que la premi&#232;re cam&#233;riste de de celle que vous venez de voir!


Et laissant le Gascon encore tout &#233;baubi, elle lui ferma la porte au nez



Troisi&#232;me Partie: Le Prisonnier De L&#206;le Sainte-Marguerite



CHAPITRE PREMIER LA VENGEANCE DE DURBEC

Tant que v&#233;cut Mazarin, Castel-Rajac continua de sacquitter de ses fonctions de lieutenant aux mousquetaires avec autant de brio que de loyaut&#233;, et de m&#234;me que le fils de Mazarin lui avait vou&#233; une affection sans bornes, le fils de Louis XIII sattacha &#224; lui par les liens dune r&#233;elle amiti&#233;. On e&#251;t dit que les deux fils de la m&#234;me femme navaient pour lui quun m&#234;me c&#339;ur.


Aussi se prit-il &#224; les aimer autant lun que lautre. Dailleurs, en grandissant, la ressemblance saccentuait encore, et quand Ga&#235;tan quittait Henry pour aller retrouver Louis, il lui semblait que c&#233;tait le m&#234;me quil avait devant lui. Sauf peut-&#234;tre quHenry avait plus de douceur et Louis plus de volont&#233;. Le premier semblait &#234;tre fait pour devenir un parfait gentilhomme, et lautre, pour devenir un grand roi.


La belle duchesse de Chevreuse, tout en poursuivant sa vie de cour et sacquittant de toutes les obligations mondaines que lui assignait son rang &#233;lev&#233;, noubliait pas son ami. Une rencontre fortuite, le hasard dun instant, avait suffi pour lier ces deux c&#339;urs dune indestructible amiti&#233;.


Ga&#235;tan, d&#232;s quil pouvait avoir une permission, s&#233;chappait pour rejoindre son cher Henry qui devenait un fier jouvenceau, habile aux armes et &#224; l&#233;quitation. M de Chevreuse sarrangeait pour ly rejoindre elle-m&#234;me, et c&#233;taient quelques instants enchant&#233;s que Castel-Rajac passait au milieu des deux grandes affections de sa vie.


H&#233;las! Il est &#233;crit que jamais le bonheur complet ne peut &#234;tre de ce monde!


La haine, la rancune, la basse envie navaient point d&#233;sarm&#233;. Le chevalier de Durbec veillait.


Tant que le cardinal Mazarin fut au pouvoir, il resta dans lombre. Il savait quil aurait affaire &#224; trop forte partie, et que le chevalier de Castel-Rajac et son fils adoptif se trouveraient toujours hors de ses atteintes.


Mais, lorsque le jeune roi atteignit ses vingt ans, Mazarin mourut.


Cet &#233;v&#233;nement affecta profond&#233;ment le chevalier, et la duchesse elle-m&#234;me, qui perdaient de la sorte un puissant alli&#233;. Certes, la reine Anne dAutriche restait, et ferait limpossible pour prot&#233;ger la destin&#233;e de son fils a&#238;n&#233;. Mais comme elle lavait dit au Gascon lors de la myst&#233;rieuse et unique entrevue quils eurent, quelques ann&#233;es auparavant, le c&#339;ur dune m&#232;re nest pas toujours assez fort pour pr&#233;server des emb&#251;ches de la vie!


Au grand &#233;tonnement de la Cour et des princes, ce fut un roturier, le fils dun marchand drapier, homme de confiance du cardinal, Jean-Baptiste Colbert, qui fut d&#233;sign&#233; par le moribond lui-m&#234;me pour le remplacer


Anne dAutriche sinclina. Elle connaissait la finesse de lItalien, et savait que sil lui recommandait ce gar&#231;on, cest quil avait d&#233;j&#224; su lappr&#233;cier et distinguer en lui les qualit&#233;s qui feraient de lui un premier ministre digne de continuer la grande t&#226;che entreprise par Richelieu et son successeur.


Castel-Rajac et Marie de Rohan apprirent cette nomination avec une certaine appr&#233;hension, quoique sans crainte bien d&#233;finie. Apr&#232;s tout, Colbert ignorait tout. Il suffisait de tenir le jeune Henry soigneusement en dehors de la Cour, et de lentourage du jeune Roi.


Lorsque Durbec apprit la mort de Mazarin, et la nomination de Jean-Baptiste Colbert, une id&#233;e diabolique commen&#231;a &#224; germer dans sa cervelle.


Il y avait &#224; peine quelques jours que Colbert &#233;tait entr&#233; dans ses nouvelles fonctions, quand lofficier de service lui annon&#231;a un visiteur, qui attendait dans lantichambre et insistait pour le voir, disant quil avait une communication de la plus haute importance &#224; lui faire.


Le fils du marchand de drap de Reims &#233;tait un petit maigrichon, qui navait ni beaut&#233;, ni distinction, ni fi&#232;re allure. Mais son regard, son front, &#233;clatants dintelligence, laissaient deviner tout le g&#233;nie que cette enveloppe dapparence si ordinaire renfermait.


Il releva la t&#234;te &#224; cette annonce, et, sans l&#226;cher sa plume, ordonna:


Faites entrer!


Deux minutes plus tard, le chevalier de Durbec, obs&#233;quieusement pli&#233; en deux, faisait son apparition.


Colbert le d&#233;visagea. Du premier coup d&#339;il, il le classa: c&#233;tait un de ces hommes intelligents, mais pr&#234;ts &#224; tout, m&#234;me aux plus viles besognes, pourvu quen &#233;change, ils re&#231;oivent profit ou r&#233;compense.


Vous avez sollicit&#233; une entrevue. Monsieur, entama le ministre, en disant que vous aviez un secret important &#224; me confier. Je vous &#233;coute.


Le ton &#233;tait poli, mais tenait &#224; distance. Durbec accentua sa courbette.


Monsieur, commen&#231;a-t-il, je nai pas exag&#233;r&#233;, car il sagit dun secret d&#201;tat, et qui peut un jour compromettre lavenir de la dynastie


Colbert ne put r&#233;primer un tressaillement. Il crut dabord &#224; un complot espagnol ou autrichien, foment&#233; par quelques-uns des grands, et semblables &#224; ceux que le cardinal de Richelieu avait d&#233;j&#224; eu &#224; r&#233;primer.


Parlez, Monsieur!


Durbec entra tout de go dans le vif du sujet.


Saviez-vous, Monsieur, que Sa Majest&#233; Anne dAutriche a deux fils?


Colbert parut stup&#233;fait.


Deux fils?


Deux fils, r&#233;p&#233;ta Durbec, qui sentit tout de suite sa partie gagn&#233;e. Un, l&#233;gitime, lautre adult&#233;rin Mais ce qui est grave, cest que cest lill&#233;gitime qui est la&#238;n&#233; et que, circonstance aggravante, il ressemble &#224; son fr&#232;re notre jeune roi Louis, dune fa&#231;on impressionnante


Que dites-vous l&#224;?


La stricte v&#233;rit&#233;!


Pour avancer une chose si grave, il faut que vous ayez des preuves!


La meilleure est encore lexistence de cet enfant, quil vous est loisible de contr&#244;ler!


Et le p&#232;re?


Il est mort


Il y a longtemps?


Le jour o&#249; vous avez pris la place du cardinal, Monsieur.


Quoi! Voudriez-vous dire que Son &#201;minence


Le visiteur fit un l&#233;ger signe de t&#234;te.


Colbert sembla r&#233;fl&#233;chir profond&#233;ment.


Savez-vous que voil&#224; de graves r&#233;v&#233;lations? dit-il enfin. Jesp&#232;re que personne nest au courant de cette naissance clandestine?


Quelques-uns, Monsieur.


Vous les connaissez?


M la duchesse de Chevreuse


Lamie intime de Sa Majest&#233; Cest logique. Apr&#232;s?


Un chevalier gascon, actuellement lieutenant aux mousquetaires, M. de Castel-Rajac, qui na pas craint dendosser la responsabilit&#233; de cette affaire en reconnaissant lenfant.


Morbleu! Cest galant! Il connaissait le nom des parents?


Non; il ne les a appris, je crois, que derni&#232;rement.


Enfin, il sait lui aussi. Apr&#232;s?


La sage-femme qui a pr&#233;sid&#233; &#224; la naissance de lenfant. Mais au fait non: je me souviens maintenant quelle a toujours ignor&#233; la qualit&#233; de lillustre malade.


Elle sera &#224; surveiller. Ensuite?


Il y a encore deux amis du chevalier de Castel-Rajac: MM. dAssignac et de Lapar&#232;de qui sont aussi int&#233;ress&#233;s dans cette aventure.


Colbert, au fur et &#224; mesure, avait pris des notes et crayonn&#233; les noms.


Cest tout, conclut Durbec, satisfait.


Le ministre parcourut rapidement sa liste.


Somme toute, peu de personnes. Quatre en tout, une incertaine Sont-elles capables de divulguer ce secret un jour?


Certainement non, r&#233;pondit vivement linterpell&#233;, qui devina lid&#233;e de son vis-&#224;-vis.


Je vous remercie, monsieur Je saurai vous prouver ma reconnaissance en temps et lieu pour limportant service que vous venez de rendre &#224; la couronne. Je vais r&#233;fl&#233;chir &#224; tout ceci


Il se leva, indiquant par l&#224; que lentretien &#233;tait termin&#233;. Durbec salua et partit, cette fois triomphant dune joie d&#233;moniaque. Il &#233;tait s&#251;r que sa d&#233;nonciation nallait pas rester sans effet!



CHAPITRE II LE TEMPS DES P&#201;RILS

&#192; quelques jours de l&#224;, un cavalier, &#226;g&#233; de quarante &#224; quarante-cinq ans environ, &#224; la petite moustache grisonnante, droit en selle et cambr&#233; comme un jeune homme, galopait &#224; toute allure sur la route qui conduisait de Paris &#224; Saint-Germain.


Le chevalier de Castel-Rajac dut sinterrompre, car son cheval, fatigu&#233; par une course longue et rapide, venait de broncher. Dun &#233;nergique rappel de bride, le Gascon lemp&#234;cha de tomber sur les genoux et le for&#231;a &#224; se redresser. Puis, silencieusement, il continua sa route.


Ce n&#233;tait plus avec lentrain quil mettait autrefois que le gentilhomme allait rejoindre sa belle amie. Que s&#233;tait-il donc pass&#233;? Quelle catastrophe avait boulevers&#233; leur existence jusque-l&#224; si paisible?


La veille m&#234;me, ainsi quil le faisait presque journellement, Henry, devenu un charmant jeune homme de vingt-trois ans, &#224; la fi&#232;re allure et aux traits virils, avait manifest&#233; le d&#233;sir de monter &#224; cheval.


Excellent &#233;cuyer, le fils de la reine Anne dAutriche parcourait de longues distances, par champs et par bois, trouvant dans cet effort physique un d&#233;rivatif aux &#233;tudes plus ou moins aust&#232;res quil poursuivait avec son pr&#233;cepteur.


Ce jour-l&#224;, pr&#233;cis&#233;ment, le soleil brillait dans un ciel sans nuages. Il ferait bon dans la for&#234;t. Le jeune homme sauta en selle et piqua des deux.


En quelques instants, il fut hors de vue du ch&#226;teau de Chevreuse. Le village se trouvait &#224; quelque distance. Il lui tourna carr&#233;ment le dos, et se dirigea vers la for&#234;t.


Ce fut enfin le couvert, les branches feuillues des grands arbres qui &#233;taient pour lui des amis.


Il mit son cheval au trot, afin de pouvoir mieux jouir de la d&#233;licieuse fra&#238;cheur du lieu. Un ramage doiseaux se faisait entendre, &#233;tourdissant; une mousse &#233;paisse, o&#249; les sabots de sa monture enfon&#231;aient profond&#233;ment, garnissait le sol dun somptueux tapis naturel.


Tout &#224; coup, sa b&#234;te fit un &#233;cart. Le jeune prince aper&#231;ut alors un homme couch&#233; au pied dun ch&#234;ne.


Henry avait bon c&#339;ur. Il crut le malheureux bless&#233;, et sapprocha.


Quavez-vous, brave homme? questionna-t-il. &#202;tes-vous souffrant? Puis-je quelque chose pour vous?


Jai &#233;t&#233; attaqu&#233; par des bandits, geignit linconnu. Ils mont frapp&#233;


&#201;mu &#224; lid&#233;e que linconnu pouvait souffrir, et d&#233;sirant lui porter rem&#232;de, Henry mit pied &#224; terre et sapprocha de lhomme afin de lexaminer.


Mais d&#232;s quil fut pr&#232;s de lui, le bless&#233;, se jetant aux jambes du cavalier, les emprisonna, lemp&#234;chant de faire un pas. Au m&#234;me instant, plusieurs individus sortaient de derri&#232;re les troncs darbres qui les dissimulaient et se pr&#233;cipitaient sur leur victime avant que celle-ci ait le temps de tirer son &#233;p&#233;e. Henry se trouva assailli, d&#233;sarm&#233; par cette bande de furieux.


Alors, deux hommes sapproch&#232;rent. Lun deux &#233;tait un gros homme, &#224; laspect rude, mais franc. C&#233;tait M. de Saint-Mars, gouverneur de la forteresse de l&#238;le Sainte-Marguerite, qui avait &#233;t&#233; mand&#233; durgence &#224; Paris. Il avait lair peu satisfait et se tourna vers son compagnon pour lui exprimer son m&#233;contentement.


Voil&#224; de la vilaine besogne, monsieur, et qui ne me pla&#238;t gu&#232;re! dit-il avec sa franchise dancien soldat. Cette attaque ressemble furieusement &#224; un guet-apens. Je naime pas cela!


Cest &#233;videmment regrettable, mais nous navions pas le choix des moyens! r&#233;pliqua le chevalier de Durbec.


Il tenait &#224; la main un engin bizarre. C&#233;tait un masque, mais un masque de fer, perc&#233; de deux trous pour les yeux, un autre pour le nez, un autre pour la bouche.


Cachant mal sa joie, il sapprocha rapidement du jeune homme toujours immobilis&#233;, et lui appliqua cet engin sur le visage.


Henry eut beau clamer son indignation et sa fureur, le masque &#233;tait mis et boucl&#233;.


Vous me rendrez raison de cette violence! s&#233;cria le fils adoptif du chevalier gascon. Pour quel motif me traitez-vous ainsi?


Monsieur, r&#233;pondit Durbec avec une politesse exquise qui dissimulait mal son triomphe, nous avons des ordres et les ex&#233;cutons!


Cest indigne! Je nai commis aucun crime!


Nous ne pouvons vous donner aucune explication!


Cependant, le masque ferm&#233;, les soldats, tout en maintenant toujours &#233;nergiquement leur prisonnier, lui permirent de se relever. Ils le dirig&#232;rent vers un carrosse qui attendait dans une all&#233;e parall&#232;le, et ly firent monter.


Aussit&#244;t, on verrouilla soigneusement la porti&#232;re, non sans que M. de Saint-Mars et Durbec lui-m&#234;me soient mont&#233;s tenir compagnie au prisonnier.


La voiture se mit en branle, entour&#233;e par lescorte des cavaliers qui avaient accompli cet enl&#232;vement et qui ne se doutaient nullement quils emmenaient vers une captivit&#233; perp&#233;tuelle le fr&#232;re ill&#233;gitime de Sa Majest&#233; Louis XIV.


L&#233;quipage sortit de la for&#234;t, et prit la route du sud. Ce fut un vrai voyage, car le carrosse dut traverser toute la France pour rejoindre l&#238;le Sainte-Marguerite, qui paraissait offrir, tant par son isolement maritime que par les solides fortifications de son ch&#226;teau, toutes les garanties de s&#233;curit&#233; quexigeait la garde dun prisonnier d&#201;tat.


Colbert avait donn&#233; lordre de tuer le jeune Henry sil parvenait, chose dailleurs invraisemblable, &#224; se d&#233;barrasser de son masque, et avait ordonn&#233;, n&#233;anmoins, de traiter lhomme au masque de fer avec les plus grands &#233;gards.


Aussi, pendant tout le voyage, fut-il, de la part de ses deux compagnons, lobjet des attentions les plus grandes.


Ce fut pourtant en vain que le jeune homme, &#224; plusieurs reprises, tenta de savoir pourquoi il &#233;tait victime de ce traitement aussi barbare quimpr&#233;vu.


Nous ne pouvons rien vous dire! telle fut la r&#233;ponse quil obtint.


Cependant, on narr&#234;te pas les gens sans leur en fournir le motif! gronda le jeune homme! Et pourquoi ce masque! &#212;tez-le! Il me g&#234;ne!


Monsieur, r&#233;pondit Durbec de sa voix doucereuse, ce que vous me demandez-l&#224; est tout &#224; fait impossible! Je dois m&#234;me ajouter que si vous manifestez, au cours de ce voyage, la moindre envie de nous quitter, ou si vous cherchez &#224; int&#233;resser des &#233;trangers &#224; votre sort par une fa&#231;on quelconque, nous nh&#233;siterons pas &#224; vous tuer. Nous en avons re&#231;u lordre formel!


Cependant, tandis que le carrosse ferm&#233; galopait ainsi sur la route de Marseille, emportant le fils de la reine vers une destination quil ne soup&#231;onnait pas encore, dautres &#233;v&#233;nements se passaient au ch&#226;teau de Chevreuse.


Le cheval dHenry, habitu&#233; aux caprices de son ma&#238;tre, s&#233;tait mis tranquillement &#224; brouter les jeunes pousses; toutefois, lorsque Henry eut &#233;t&#233; transport&#233; dans le carrosse et que celui-ci eut disparu au grand galop de ses quatre chevaux, la b&#234;te avait paru inqui&#232;te. Apr&#232;s avoir pouss&#233; deux ou trois hennissements dappel, voyant que personne ne revenait, elle s&#233;tait d&#233;cid&#233;e &#224; reprendre tout doucement le chemin de l&#233;curie.


Lorsquon saper&#231;ut, &#224; Chevreuse, que le cheval revenait seul, il y eut un moment daffolement. Pour que sa monture revienne sans Henry, il fallait que celui-ci ait &#233;t&#233; victime dun accident!


Le pr&#233;cepteur du jeune prince, labb&#233; Vertot, d&#232;s que le jardinier vint le pr&#233;venir de ce qui se passait, ordonna des recherches, fort inquiet, et persuad&#233; que son &#233;l&#232;ve &#233;tait victime dune chute. &#192; son id&#233;e, il devait &#234;tre rest&#233; par l&#224;, &#233;vanoui sans doute, et priv&#233; de secours.


Il tint &#224; se joindre lui-m&#234;me aux chercheurs, malgr&#233; son &#226;ge. Il savait quelle responsabilit&#233; il avait, vis-&#224;-vis de la duchesse et du chevalier de Castel-Rajac.


Mais ce fut en vain quils parcoururent les champs et la for&#234;t, quils interrog&#232;rent ceux quils rencontr&#232;rent. Nul ne put leur donner un renseignement.


Cependant, au moment o&#249; ils commen&#231;aient &#224; d&#233;sesp&#233;rer de le trouver, ils avis&#232;rent deux petites berg&#232;res qui se souvenaient parfaitement avoir vu Henry p&#233;n&#233;trer dans le bois et qui purent m&#234;me leur indiquer par quel chemin.


Les gens du ch&#226;teau et labb&#233; se dirig&#232;rent aussit&#244;t vers cet endroit. Il avait plu la nuit, et les traces de fer du cheval &#233;taient ais&#233;ment reconnaissables.


Ils arriv&#232;rent de la sorte jusquau lieu de lattentat. Le jardinier se pencha, examina les herbes, foul&#233;es, pi&#233;tin&#233;es, et il sexclama:


Monsieur labb&#233;, regardez donc! Voici les roues dun carrosse! On dirait quil y a eu lutte!


Les indices &#233;taient &#233;vidents. Labb&#233; essuya son front baign&#233; de sueur.


Que Dieu le prot&#232;ge! murmura-t-il. Le malheureux enfant a &#233;t&#233; enlev&#233;!


Ils revinrent au ch&#226;teau en toute h&#226;te. Au passage, les berg&#232;res, interrog&#233;es de nouveau, affirm&#232;rent avoir remarqu&#233; un carrosse clos qui &#233;tait sorti au grand galop de la for&#234;t, entour&#233; dune escorte de soldats arm&#233;s.


Lenl&#232;vement se confirmait.


La petite troupe, constern&#233;e, rentra en grande h&#226;te au ch&#226;teau.


D&#232;s quils furent arriv&#233;s, labb&#233; sassit &#224; son &#233;critoire, tra&#231;a un billet pour Castel-Rajac, le scella, et appela un domestique quil savait d&#233;vou&#233; au chevalier:


Colin, dit-il, cours &#224; Paris sans perdre un instant. Tu remettras ce billet de toute urgence &#224; M. le lieutenant de Castel-Rajac! En ces circonstances, lui seul peut faire quelque chose!


Le valet, un jeune gars d&#233;lur&#233;, ne se fit pas r&#233;p&#233;ter la commission.


Il fit si bien diligence quil arriva &#224; Paris dans le minimum de temps. Il courut au Louvre, et demanda &#224; parler durgence &#224; M. le chevalier de Castel-Rajac.


Celui-ci accourut, pressentant un malheur.


D&#232;s quil eut parcouru la missive, sa figure se crispa. Il prof&#233;ra un sonore: Mordiou! et courut chez M. de Guissancourt.


Capitaine, dit-il dune voix alt&#233;r&#233;e, je vous prie de me donner cong&#233; tout de suite. Un &#233;v&#233;nement grave vient de se passer chez moi, on me mande durgence.


Allez, lieutenant, r&#233;pondit lofficier, qui savait que Ga&#235;tan ne solliciterait pas une permission durant son service sans un motif important.


Castel-Rajac ne se fit pas r&#233;p&#233;ter linvitation. Il courut chercher sa monture, et revint &#224; francs &#233;triers avec le jeune valet.


D&#232;s quil fut arriv&#233;, labb&#233; Vertot lui confirma ce quil lui disait dans sa lettre, et les explications que Colin lui avait d&#233;j&#224; fournies.


Les mis&#233;rables! gronda-t-il en tortillant nerveusement sa moustache. Oh! mais cela ne se passera pas ainsi! je le sauverai ou je le vengerai!


Une seule chose importait avant tout: mettre la duchesse au courant.


Et c&#233;tait cette nouvelle que Ga&#235;tan allait porter &#224; Saint-Germain &#224; M de Chevreuse.



CHAPITRE III O&#217; CASTEL-RAJAC PART EN CAMPAGNE

La duchesse de Chevreuse ne logeait pas au ch&#226;teau de Saint-Germain, r&#233;sidence principale de la cour. Elle avait pr&#233;f&#233;r&#233;, afin de garder plus ais&#233;ment cette libert&#233; &#224; laquelle elle tenait tant, demeurer dans un h&#244;tel particulier de la ville o&#249; elle pouvait recevoir qui bon lui semblait.


Ce jour-l&#224;, apr&#232;s avoir rendu sa visite quotidienne &#224; son amie la reine Anne dAutriche, Marie de Rohan, qui avait conserv&#233; presque int&#233;gralement son &#233;clatante beaut&#233; et enti&#232;rement son charme, son esprit et sa gr&#226;ce, &#233;tait rentr&#233;e chez elle et s&#233;tait retir&#233;e dans un petit boudoir o&#249; elle avait lhabitude d&#233;crire &#224; ses amis.


Install&#233;e devant un petit bureau, elle avait adress&#233; une premi&#232;re missive &#224; lune de ses cousines de province, lorsquon lui annon&#231;a que M. le lieutenant de Castel-Rajac sollicitait lhonneur d&#234;tre re&#231;u par elle.


Surprise par cette visite &#224; laquelle elle ne sattendait gu&#232;re et pressentant une catastrophe, elle donna lordre de faire entrer aussit&#244;t le chevalier.


D&#232;s que celui-ci parut sur le seuil, tout de suite, la duchesse, devinant la v&#233;rit&#233;, s&#233;cria:


Henry! nest-ce pas?


Disparu, fit simplement Ga&#235;tan, dont la voix s&#233;trangla.


Tandis que M de Chevreuse seffondrait sur un si&#232;ge, le mousquetaire articula:


Il a certainement &#233;t&#233; enlev&#233; hier au cours dune promenade, quil faisait en for&#234;t.


Seffor&#231;ant de se ressaisir, M de Chevreuse reprit:


Ce que je redoutais est arriv&#233;. La ressemblance &#233;tait trop frappante et cest ce qui a perdu ce malheureux.


 Quand je pense, quhier encore, jadjurais la reine d&#233;loigner Henry! Il &#233;tait fatal que sa ressemblance avec le roi attir&#226;t sur lui lattention des gens.


 Tant que le cardinal de Mazarin a v&#233;cu, j&#233;tais tranquille, je savais quil ne permettrait pas que lon touch&#226;t &#224; son fils et que sa toute-puissante sauvegarde mettait &#224; labri ce malheureux jeune homme de tout attentat et m&#234;me de toute pers&#233;cution.


 Mais, Mazarin mort, il fallait bien sattendre &#224; ce que lon cherch&#226;t &#224; an&#233;antir cette r&#233;plique vivante du roi! Pourvu quils ne laient pas assassin&#233;.


&#192; ces mots, Ga&#235;tan eut un fr&#233;missement de tout son &#234;tre.


Sil en &#233;tait ainsi, s&#233;cria-t-il, il serait bient&#244;t veng&#233;!


Calmez-vous, mon ami, reprit la duchesse. Plus que jamais nous allons avoir besoin de toute notre pr&#233;sence desprit, de tout notre sang-froid, pour d&#233;jouer lintrigue qui a co&#251;t&#233; la libert&#233; &#224; notre cher Henry; car, plus jy songe, moins je crois que ses ennemis ont os&#233; le tuer. Selon moi, ils se sont empar&#233;s de lui, lont emmen&#233; et lont enferm&#233; dans une citadelle.


Pourquoi? Pourquoi? interrogea Castel-Rajac, dont limmense douleur se lisait sur le visage.


Raison d&#201;tat, r&#233;pliquait la duchesse.


Raison d&#201;tat?


Oui. Certains ont pu redouter quune ressemblance aussi extraordinaire ne provoque un jour quelque coup d&#233;clat, en dressant tout &#224; coup, en face du roi, un fr&#232;re rival, dont les factieux, qui nont point d&#233;sarm&#233;, eussent fait leur chef.


Voil&#224;, s&#233;cria le Gascon, une chose que je naurais jamais imagin&#233;e.


Cest parce que, mon ami, d&#233;clara M de Chevreuse, vous vous &#234;tes toujours tenu &#224; l&#233;cart de la politique et que vous &#234;tes si droit, si franc et si loyal, que vous ne pouvez penser au mal.


Milledious! ragea le Gascon. Pouvoir passer mon &#233;p&#233;e au travers du corps de celui qui a con&#231;u un tel forfait et des gredins qui lont ex&#233;cut&#233;!


Prenez garde, ami, avertit la duchesse. Oui, prenez garde, car vous seriez oblig&#233;, peut-&#234;tre, de frapper trop haut.


Que voulez-vous dire? sexclama le p&#232;re adoptif dHenry.


Pour linstant, ne minterrogez pas.


Le roi, laissa &#233;chapper Ga&#235;tan.


Silence!


Mais non, dit le Gascon, le roi admettons quil e&#251;t appris la v&#233;rit&#233;, est incapable dun acte de f&#233;lonie.


Jen suis convaincue, moi aussi, appuya M de Chevreuse.


Alors, qui?


Vous connaissez Colbert?


Alors, vous croyez


Ce ne peut &#234;tre que lui


Ce grimaud aux yeux torves et aux sourcils broussailleux


Qui a l&#233;toffe dun grand ministre et qui ne tardera pas &#224; le devenir.


 Vous allez voir, mon ami, que ce nest point sur des impressions plus ou moins vagues que jaccuse Colbert davoir fait enlever le fils de Mazarin et dAnne dAutriche, le demi-fr&#232;re de son roi, mais sur un fait pr&#233;cis, qui ne peut que renforcer ma conviction et d&#233;cider la v&#244;tre.


Et la duchesse fit avec force:


Ces jours derniers, jai vu sortir du cabinet de M. Colbert, un homme que vous connaissez bien et qui, comme vous et moi, est au courant du secret de la naissance dHenry.


M. de Durbec?


Oui!


Alors, il ny a pas dh&#233;sitation possible! Marie, vous avez devin&#233; la v&#233;rit&#233;. Je sais ce quil me reste &#224; faire.


Quoi donc?


Je vais aller de ce pas trouver M. de Durbec et le sommer de me dire ce quil a fait dHenry.


Il ne vous dira rien.


Alors je le tuerai.


Mauvais moyen, mon cher Ga&#235;tan, car vous aurez d&#233;truit ainsi votre seule source dinformation.


Mais, bouillonna litt&#233;ralement le Gascon, puisque vous pr&#233;tendez quil ne dira rien!


Oui, si vous employez la menace, pas, si vous employez la ruse. Au cours de votre existence, vous mavez d&#233;j&#224; souvent prouv&#233; que vous saviez vous servir aussi adroitement de cette arme que vous utilisez vaillamment votre &#233;p&#233;e.


Marie, comme toujours, vous avez raison. J&#233;tais fou de douleur et de rage, mais nest-ce pas effroyable de penser quon ma vol&#233; mon fils? Apr&#232;s vous, Marie, cest l&#234;tre que jaime le mieux au monde.


Vous pouvez dire: avant moi, mon cher Ga&#235;tan, je ne serai pas jalouse.


Ah! Marie, Marie, s&#233;criait Castel-Rajac en attirant sa ma&#238;tresse dans ses bras.


Puis, dune voix redevenue toute vibrante d&#233;nergie la plus magnifique, le chevalier s&#233;cria:


Ne pensons plus &#224; nous. Ne songeons plus qu&#224; lui. Il me vient une id&#233;e.


Dites! s&#233;criait Marie de Rohan, qui avait toute confiance dans la fertilit&#233; dinvention du Gascon.


Si je me d&#233;guisais de telle fa&#231;on quil serait impossible &#224; l&#339;il le plus exerc&#233; de me reconna&#238;tre et si je mattachais &#224; suivre M. de Durbec, ne pensez-vous pas que jarriverais &#224; surprendre certains renseignements qui nous mettraient sur la voie de la v&#233;rit&#233;?


Jen suis persuad&#233;e! d&#233;clara la duchesse.


D&#232;s &#224; pr&#233;sent, je vais me mettre en chasse, dit le chevalier. Je suis en cong&#233; pour huit jours. Il faudrait vraiment, si je narrivais pas dans ce d&#233;lai &#224; un bon r&#233;sultat, que Dieu f&#251;t contre nous, et cela nest pas possible.


La duchesse s&#233;cria:


Vous ne pouvez vous imaginer, mon ami, combien je suis heureuse de vous entendre parler ainsi.


Gravement, Castel-Rajac reprit:


Jai jur&#233; de d&#233;fendre et, au besoin, de sauver Henry, je tiendrai mon serment jusquau bout.


Allez, mon ami, encouragea la duchesse, car je devine que vous avez grande h&#226;te dentrer en campagne.


Certes!


Un mot, cependant.


Je vous en prie.


Faites que la reine napprenne pas la disparition dHenry, car elle ne serait pas assez forte pour cacher sa douleur, et les manifestations auxquelles elle se livrerait ne pourraient que compromettre d&#233;finitivement celui que nous voulons arracher &#224; ses ge&#244;liers.


Comptez sur moi, affirma Ga&#235;tan. Jesp&#232;re bien, dici peu, vous apporter la bonne nouvelle.


Et, apr&#232;s avoir serr&#233; tendrement son amie dans ses bras, il partit, tout son &#234;tre tendu vers la d&#233;livrance de celui auquel il avait donn&#233; toute son &#226;me.


Le g&#233;n&#233;reux Gascon allait, cette fois, se heurter contre le n&#233;ant.


M. de Durbec &#233;tait introuvable.


Discr&#232;tement, Castel-Rajac sinforma de lui. On lui r&#233;pondit quil avait &#233;t&#233; charg&#233; dune mission aupr&#232;s du roi de Perse


Et ce ne fut quau bout dune longue ann&#233;e quil reparut &#224; la Cour.


Deux soirs apr&#232;s, dans le grand parc qui s&#233;tendait alors autour du ch&#226;teau de Saint-Germain, le chevalier de Durbec, qui venait davoir un long entretien avec Colbert, se promenait pensivement dans une all&#233;e lorsque, tout &#224; coup, il fut abord&#233; par un individu, v&#234;tu en laquais.


Sans prononcer une parole, lindividu pr&#233;senta &#224; M. de Durbec un bijou vulgaire, sorte de broche en argent, en forme d&#233;ventail, attach&#233;e au bout dune cha&#238;nette de m&#233;tal.


M. de Durbec, tout en demeurant impassible, dit &#224; mi-voix, afin de ne pas &#234;tre entendu des quelques seigneurs qui se promenaient aux alentours:


Suivez-moi &#224; une distance de vingt pas, jusqu&#224; ce que je marr&#234;te. Alors, seulement, vous me rejoindrez.


Imm&#233;diatement, il se dirigea vers la terrasse qui s&#233;levait en bordure de la for&#234;t. Il marcha jusqu&#224; ce quil naper&#231;&#251;t plus autour de lui aucune ombre indiscr&#232;te, puis, il simmobilisa &#224; la lisi&#232;re dune all&#233;e.


Observant ses instructions, linconnu le rejoignit aussit&#244;t. Durbec, qui semblait d&#233;sireux de sassurer dune s&#233;curit&#233; absolue, dit &#224; lhomme:


Allons encore un peu plus loin, cela sera plus prudent.


Ils senfonc&#232;rent sous bois. Ils arriv&#232;rent jusqu&#224; une clairi&#232;re.


Ici, nous serons tranquilles, fit M. de Durbec.


Sadressant au laquais, qui observait toujours envers lui une attitude d&#233;f&#233;rente, il fit:


Maintenant vous pouvez parler.


Lhomme d&#233;clara:


Je suis envoy&#233; pr&#232;s de vous par M. de Saint-Mars, le gouverneur de l&#238;le Sainte-Marguerite, qui ma charg&#233; de vous rendre compte du fait tr&#232;s grave qui vient de se passer l&#224;-bas.


 &#201;chappant &#224; la surveillance rigoureuse dont il est sans cesse lobjet, le prisonnier que vous savez a r&#233;ussi &#224; tracer quelques lignes de son &#233;criture avec un couteau sur une assiette dargent, et a jet&#233; lassiette par la fen&#234;tre vers un bateau qui &#233;tait presque au pied de la tour.


 Un p&#234;cheur, &#224; qui ce bateau appartenait, a ramass&#233; lassiette et la rapport&#233;e au gouverneur. Celui-ci, &#233;tonn&#233;, a demand&#233; au p&#234;cheur:


  Avez-vous lu ce qui est &#233;crit sur cette assiette? Et quelquun la-t-il vue entre vos mains?


  Je ne sais pas lire, r&#233;pondit le p&#234;cheur, je viens de la trouver, personne ne la vue.


 M. de Saint-Mars a retenu cet homme jusqu&#224; ce quil f&#251;t bien inform&#233; quil ne lavait jamais lue et que lassiette navait &#233;t&#233; vue de personne.


  Allez, lui dit-il, vous &#234;tes bien heureux de ne pas savoir lire.


 En effet, voici les mots qui avaient &#233;t&#233; trac&#233;s sur lassiette par le prisonnier:


 Que celui qui trouvera cet objet pr&#233;vienne mon p&#232;re que je suis prisonnier dans le ch&#226;teau de l&#238;le Sainte-Marguerite, et que je le supplie de venir me d&#233;livrer.  HENRY DE CASTEL-RAJAC.


 Conform&#233;ment aux prescriptions quil avait re&#231;ues de la bouche m&#234;me de M. de Colbert, M. le gouverneur ma imm&#233;diatement ordonn&#233; de me rendre &#224; Paris et de br&#251;ler les &#233;tapes, afin de vous rendre compte de cet incident et de vous demander de bien vouloir lui faire savoir quelles mesures il devra prendre, d&#233;sormais, &#224; l&#233;gard du prisonnier.


M. de Durbec, que ces r&#233;v&#233;lations semblaient vivement contrarier, r&#233;fl&#233;chit un instant, puis il dit:


On lui a bien adapt&#233; ce masque de fer que javais imagin&#233;?


Oui, monsieur.


Lexp&#233;rience a prouv&#233; quil ne pouvait se lenlever lui-m&#234;me?


Absolument.


Les ressorts dacier qui lui laissent la libert&#233; de manger avec le masque sur le visage fonctionnent normalement?


Oui, monsieur, mais, au cas o&#249; ils se d&#233;traqueraient, M. le gouverneur sest procur&#233; un masque absolument semblable &#224; celui-ci et, de ce c&#244;t&#233;, aucune surprise nest &#224; craindre.


Le prisonnier est toujours gard&#233; au secret le plus absolu?


Oui, monsieur.


Qui le sert?


Un homme tout &#224; fait s&#251;r. Un ancien p&#234;cheur de la c&#244;te en qui nous pouvons avoir dautant plus confiance quil sait tr&#232;s bien que sil nous trahissait, il le paierait imm&#233;diatement de sa vie.


Comment sappelle cet individu?


Jean Martigues.


Vous navez pas autre chose &#224; me dire?


Non, monsieur, jattends vos instructions.


Je nen ai pas &#224; vous donner. Laffaire est assez importante pour que je les apporte moi-m&#234;me &#224; M. le gouverneur de Sainte-Marguerite. Je partirai d&#232;s demain.


Les routes ne sont pas tr&#232;s s&#251;res, et deux hommes d&#233;termin&#233;s valent mieux quun, si brave soit-il. Voulez-vous me permettre de vous accompagner?


Jaccepte votre offre, d&#233;clara Durbec. Et, maintenant, s&#233;parons-nous, car il est inutile quon nous voie ensemble. Depuis mon retour, je me suis aper&#231;u que j&#233;tais fil&#233; par un espion, sans doute aux gages du chevalier de Castel-Rajac; voil&#224; pourquoi, ce soir, jai pris toutes les pr&#233;cautions en vue dassurer &#224; notre entretien le secret le plus absolu.


O&#249; vous trouverai-je, demain, monsieur?


En bas de la c&#244;te de Saint-Germain, devant lauberge du Franc-&#201;trier.


&#192; quelle heure?


Au premier coup de lAng&#233;lus du matin.


Ils s&#233;loign&#232;rent sans rien ajouter. Lorsquils furent &#224; une certaine distance, d&#233;gringolant du ch&#234;ne sous lequel avaient &#233;t&#233; tenus les propos que nous venons de rapporter, un homme sauta &#224; terre.


C&#233;tait Ga&#235;tan-Nompar-Francequin de Castel-Rajac.


Le chevalier, qui avait conserv&#233; toute lagilit&#233; de sa jeunesse, avait, ce soir-l&#224;, r&#233;ussi &#224; pister son ennemi sans attirer sur lui son attention. Il lavait vu sengager sous bois avec l&#233;missaire de M. de Saint-Mars. Alors, il s&#233;tait faufil&#233; jusqu&#224; lun des arbres de la clairi&#232;re, au centre duquel il avait r&#233;ussi &#224; parvenir et &#224; sinstaller, surprenant ainsi le secret que, depuis de longs mois, il br&#251;lait de conna&#238;tre.


Maintenant, il nen demandait pas davantage. Pour lui, le principal &#233;tait fait. Et, tout en regagnant le ch&#226;teau de Saint-Germain, il se disait:


Ah! les mis&#233;rables, ils ont os&#233; mettre sur son beau visage un masque de fer. Eh bien! non seulement je lui arracherai ce masque, &#224; ce cher et noble enfant, mais je larracherai, lui aussi, &#224; ses bourreaux!



CHAPITRE IV LE FR&#200;RE DU ROI

Lhomme au masque de fer s&#233;tait r&#233;fugi&#233; dans un silence non point de r&#233;signation, mais de dignit&#233;. Et il s&#233;tait efforc&#233; d&#233;claircir lui-m&#234;me une &#233;nigme que M. de Durbec et M. de Saint-Mars ne voulaient pas lui expliquer.


Alors, il rev&#233;cut par la pens&#233;e toutes les phases de son existence. Par un effort prodigieux de m&#233;moire, le fils de Mazarin et dAnne dAutriche en arriva &#224; reconstituer, jusque dans leurs plus petits d&#233;tails, toutes ses ann&#233;es depuis quil avait l&#226;ge de raison. Une fois en possession de tous les faits qui formaient sa vie, lun domina tout: sa ressemblance avec le roi, qui ne lui avait pas &#233;chapp&#233;, et au sujet de laquelle, &#224; plusieurs reprises, il avait interrog&#233; son p&#232;re, ou du moins celui quil croyait l&#234;tre.


Mais le chevalier lui avait toujours r&#233;pondu: Cest un effet du hasard. Et Henry s&#233;tait toujours content&#233; de cette explication sommaire, quil estimait cependant d&#233;cisive, tant il croyait lhomme qui lavait &#233;lev&#233;, incapable non pas du moindre mensonge, mais de la plus l&#233;g&#232;re inexactitude.


Maintenant, un doute germait en lui avec une persistance sans cesse croissante, et il entrevoyait la v&#233;rit&#233; comme &#224; travers une brume.


Se rappelant aussi des visites que lui avait faites, au cours des premi&#232;res ann&#233;es o&#249; il se trouvait au manoir de Chevreuse, une dame qui lui parlait avec tant de douceur et le serrait tendrement dans ses bras, et quun jour il avait reconnu au milieu dun brillant cort&#232;ge pour la reine Anne dAutriche, il en arrivait non plus &#224; se demander: Si elle &#233;tait ma m&#232;re! Mais &#224; se dire: Je suis son fils!


Alors, le c&#339;ur de plus en plus serr&#233;, il songeait quen ce cas le chevalier de Castel-Rajac ne pouvait &#234;tre son v&#233;ritable p&#232;re, car, en grandissant, bien que le chevalier ne lui e&#251;t fait aucune confidence et quil ne se f&#251;t jamais permis de lui adresser la moindre question indiscr&#232;te, Henry navait pas &#233;t&#233; sans se rendre compte des liens si puissants et si tendres qui unissaient la duchesse de Chevreuse &#224; Castel-Rajac. Et, logiquement, sainement, il en concluait que le chevalier ne pouvait &#234;tre que son p&#232;re adoptif. Alors, quel &#233;tait le v&#233;ritable? Ce ne pouvait &#234;tre Louis XIII, puisque, en effet, Henry &#233;tait n&#233; un an avant Louis XIV et, si sa l&#233;gitimit&#233; navait pas &#233;t&#233; impossible &#224; &#233;tablir, il e&#251;t &#233;t&#233; proclam&#233; h&#233;ritier de la couronne.


Si donc on lavait fait dispara&#238;tre, si la reine, par linterm&#233;diaire de son amie M de Chevreuse lavait confi&#233; au chevalier de Castel-Rajac et avait demand&#233; &#224; celui-ci de lui donner son nom et de lui servir de p&#232;re, c&#233;tait parce quil fallait cacher &#224; tout prix sa venue au monde, c&#233;tait parce quil &#233;tait le fils de ladult&#232;re!


Sexpliquaient ainsi les paroles que Richelieu avait adress&#233;es &#224; Castel-Rajac en prenant cong&#233; de lui dans la grande salle du ch&#226;teau de Pau, paroles que lui, Henry, navait jamais oubli&#233;es, tant elles avaient laiss&#233; dans son esprit une impression ineffa&#231;able.


&#192; moins que son p&#232;re ne le d&#233;livr&#226;t, et il en &#233;tait s&#251;r, il &#233;tait condamn&#233; &#224; vivre et &#224; mourir dans son cachot.


Cette ressemblance lavait &#224; tout jamais perdu. Pourtant, Dieu sait quil navait jamais eu lintention den tirer le moindre profit, et quil se trouvait heureux de la vie que son p&#232;re lui avait faite. Il ne demandait qu&#224; suivre ses traces, &#224; &#234;tre un soldat comme lui, &#224; verser son sang pour celui dont il &#233;tait la r&#233;plique vivante, pour son fr&#232;re que, m&#234;me maintenant, au fond de sa mis&#232;re, il ne demandait qu&#224; aimer, car il se disait:


Il nest pas possible que ce soit lui qui ait voulu cela. Sait-il m&#234;me si jexiste?


Et, avec une clairvoyance qui montrait combien il &#233;tait rest&#233; ma&#238;tre de sa conscience et de ses esprits, il ajoutait:


Ce sont ceux qui lentourent qui ont d&#251; se rendre coupables de ce forfait. Et pourquoi, grand Dieu? Pourquoi me craignent-ils? Parce quils ne me connaissent pas. Mais si je les voyais, je leur dirais quils nont rien &#224; redouter de moi, que je suis pr&#234;t &#224; m&#233;loigner, que je nai aucune ambition et que, ne voulant pas &#234;tre le t&#233;moignage vivant de la faute dune m&#232;re, je suis pr&#234;t &#224; men aller loin, tr&#232;s loin, et ne jamais repara&#238;tre.


C&#233;tait dans ces dispositions d&#226;me quHenry, un jour, plong&#233; dans un mutisme dont rien ne semblait devoir le faire d&#233;partir, apr&#232;s &#234;tre arriv&#233; &#224; Cannes, avait franchi dans une barque, en compagnie de M. de Saint-Mars, de M. de Durbec et de son escorte, la faible distance qui s&#233;pare de la c&#244;te le d&#233;licieux petit archipel m&#233;diterran&#233;en dont fait partie l&#238;le Sainte-Marguerite.


Tout de suite, on lavait conduit dans la prison qui lui &#233;tait destin&#233;e.


Ce n&#233;tait pas &#224; proprement parler un v&#233;ritable cachot, mais plut&#244;t une vaste salle qui avait servi, autrefois, de cabinet au gouverneur. Les murailles, dont on apercevait les grosses pierres, que ne recouvrait aucun enduit, &#233;taient dune &#233;paisseur telle quelles semblaient &#224; labri m&#234;me de lartillerie. Deux fen&#234;tres assez larges et assez hautes, mais garnies de barreaux de fer dune solidit&#233; &#224; toute &#233;preuve, donnaient sur la mer. Les meubles en bois, dune simplicit&#233; presque rudimentaire: table, chaises, escabeaux, un lit garni dune simple couverture de laine brune formaient tout lameublement.


M. de Saint-Mars pr&#233;senta ensuite au prisonnier Jean Martigues, le p&#234;cheur qui devait lui servir de valet.


Toujours sans prononcer un mot, Henry accueillit ces explications. On e&#251;t dit quil avait fait le v&#339;u de ne plus prononcer une parole. Trois jours s&#233;coul&#232;rent, pour lui monotones, interminables. Ne mangeant que le strict n&#233;cessaire, car on e&#251;t dit quune force int&#233;rieure le poussait &#224; vivre, le fils de Mazarin et dAnne dAutriche usait son temps soit &#224; lire les quelques livres que M. de Saint-Mars lui apportait lui-m&#234;me, et lui reprenait, non sans avoir soigneusement v&#233;rifi&#233; sil ny manquait pas un feuillet, soit en passant de longues heures devant la fen&#234;tre de son cachot &#224; contempler la mer, tant&#244;t plus bleue que le ciel, calme comme les eaux dun lac italien, tant&#244;t agit&#233;e, d&#233;mont&#233;e et venant battre de ses vagues furieuses les rochers rouge&#226;tres sur lesquels reposaient les murs de la citadelle.


Lorsque, longtemps, tr&#232;s longtemps apr&#232;s,  il y avait bien un an quil &#233;tait ainsi captif,  par un beau jour de printemps o&#249; la mer et le ciel navaient jamais &#233;t&#233; dun plus bel azur, o&#249; les rayons du soleil miroitaient sur les flots et o&#249; une brise l&#233;g&#232;re gonflait les voiles qui sillonnaient lhorizon, un soupir desp&#233;rance dilata sa poitrine.


Il venait dapercevoir, en effet, passant tout pr&#232;s de lui, sur une barque de p&#234;cheurs, trois hommes dans lesquels, bien quils fussent habill&#233;s en matelots, il reconnut les silhouettes bien caract&#233;ristiques du chevalier de Castel-Rajac, de M. dAssignac et de M. de Lapar&#232;de.


Ignorant quon avait rapport&#233; au gouverneur le plat quil avait lanc&#233; un jour &#224; ce p&#234;cheur &#224; travers les barreaux de sa prison, il se figura que son appel avait d&#251; parvenir jusquau chevalier et que, d&#232;s que celui-ci lavait entendu, il &#233;tait accouru le d&#233;livrer. Il ne douta pas un seul instant que celui-ci ne parv&#238;nt promptement &#224; lenlever &#224; ses ge&#244;liers. Aussi se d&#233;cida-t-il &#224; attendre les &#233;v&#233;nements qui se pr&#233;paraient avec une confiance totale envers son sauveur.


Comme la barque passait une seconde fois encore plus pr&#232;s de l&#238;le, la porte de son cachot souvrit et livra passage &#224; M. de Saint-Mars, que suivait Jean Martigues, apportant le repas du prisonnier. Henry quitta aussit&#244;t la fen&#234;tre et sen fut sasseoir devant sa table.


M. de Saint-Mars, qui avait renonc&#233; &#224; adresser la parole &#224; Henry  car celui-ci avait continu&#233; &#224; persister dans son mutisme,  se contenta de d&#233;poser devant lui un nouveau livre et de reprendre celui quil avait apport&#233; quelques jours auparavant. Apr&#232;s s&#234;tre l&#233;g&#232;rement inclin&#233;, il sen fut, laissant seul le captif et son serviteur.


Celui-ci, qui navait jamais parl&#233; &#224; Henry, pas plus que celui-ci, dailleurs, ne lui avait jamais fait entendre le son de sa voix, d&#233;posa sur la table un plateau quil tenait &#224; la main. Il allait se retourner, comme il le faisait habituellement, dans lun des angles de la pi&#232;ce, lorsque, &#224; sa grande surprise, dun geste imp&#233;rieux, le prisonnier le retint sur place.


Mon ami, dit-il, veuillez pr&#233;venir M. le gouverneur que les ressorts de mon masque sont d&#233;rang&#233;s, et quil mest absolument impossible de faire honneur au repas quil menvoie.


Jean Martigues demeura un instant sid&#233;r&#233; dentendre cet homme muet jusqualors lui parler pour la premi&#232;re fois.


Se m&#233;prenant sur la cause de son attitude, Henry reprit:


Vous ne mavez donc pas compris, mon ami, ou bien avez-vous re&#231;u des ordres tels que vous jugiez impossible de me rendre ce service?


Martigues, qui &#233;tait un sot, mais pas un mauvais homme, r&#233;pondit:


Monsieur, excusez-moi, je croyais que vous &#233;tiez priv&#233; de lusage de la parole Mais je vais pr&#233;venir tout de suite M. le gouverneur.


Et il ajouta, plein dune piti&#233; sinc&#232;re:


Ah! si cela ne d&#233;pendait que de moi, il y a longtemps que je vous laurais enlev&#233;, ce masque! Ce doit &#234;tre si dur de vivre l&#224;-dessous, surtout pour un homme jeune comme vous. Moi, je naurais jamais eu votre courage.


 Je ne sais pas qui vous &#234;tes, monsieur, mais navoir jamais fait entendre aucune plainte et avoir gard&#233; en vous toutes les douleurs que vous devez souffrir, &#231;a prouve que vous avez beaucoup de courage!


&#192; ces mots, Henry se sentit envahi dune &#233;motion indicible. C&#233;tait la premi&#232;re fois, depuis son enl&#232;vement, quil entendait vibrer &#224; ses oreilles une parole de compassion, et cela juste au moment o&#249; il venait dacqu&#233;rir la certitude que Ga&#235;tan travaillait &#224; sa d&#233;livrance avec ses amis.


D&#233;cid&#233;ment, la Providence ne lavait pas abandonn&#233;.


Jean Martigues reprenait:


Excusez-moi, monsieur, je vais pr&#233;venir tout de suite M. le gouverneur.


Il sen fut aussit&#244;t.


D&#232;s quHenry eut per&#231;u le bruit des verrous et des cha&#238;nes qui indiquait que Martigues venait de lenfermer, il se pr&#233;cipita vers la fen&#234;tre, afin de revoir la barque qui portait ses futurs lib&#233;rateurs.


Il laper&#231;ut, cette fois, &#224; quelque distance de l&#238;le. Elle rejoignait la c&#244;te dans la direction de Cannes.


Henry se dit:


Ils sont venus simplement me dire quils &#233;taient l&#224;. Je les attends.


Il retourna vers la table et, lorsque le gouverneur reparut, &#224; son vif &#233;tonnement, il trouva son prisonnier en train de prendre son repas.


Dun ton pinc&#233;, il dit &#224; son prisonnier:


Or &#231;&#224;, monsieur, vous me faites mander pour que je vous change votre masque, mais je maper&#231;ois que celui-ci fonctionne &#224; merveille.


M. de Saint-Mars, qui portait &#224; la main un masque absolument pareil &#224; celui qui dissimulait la figure du prisonnier, fit, dun ton toujours acerbe, bien quempreint dune certaine d&#233;f&#233;rence:


Je regrette, monsieur, que, pour une premi&#232;re fois que vous ayez daign&#233; reprendre la parole, ce soit pour me causer un inutile d&#233;rangement.


Tout en reposant sur la table le verre quil sappr&#234;tait &#224; porter &#224; sa bouche, Henry r&#233;pliqua dun ton ferme:


Monsieur le gouverneur, excusez-moi, mais ce m&#233;canisme, qui s&#233;tait d&#233;traqu&#233;, vient de se r&#233;tablir de lui-m&#234;me.


M. de Saint-Mars, qui ne pouvait moins faire que daccepter cette explication fort plausible, reprit, cette fois, avec amabilit&#233;:


Je ne puis que me f&#233;liciter de cet accident qui me permet de rompre un silence qui, jusqualors, ma &#233;t&#233; profond&#233;ment p&#233;nible.


Monsieur le gouverneur, reprit Henry, jai pour principe de ne parler que lorsque jai quelque chose &#224; dire et, comme je navais rien &#224; vous dire, je me taisais.


Pourtant, objecta M. de Saint-Mars, je vous avais mis bien &#224; votre aise, puisque je vous ai pr&#233;venu que, si vous aviez quelques r&#233;clamations &#224; madresser, je les &#233;couterais toujours avec bienveillance, et que je ferais en sorte de leur donner satisfaction dans le domaine du possible.


Dun ton ironique, le fils adoptif de Ga&#235;tan reprenait:


Monsieur le gouverneur, je naurais quune r&#233;clamation &#224; vous faire, mais vous ne pourriez y donner suite.


Dites toujours, fit M. de Saint-Mars.


Ce serait de me rendre la libert&#233;.


Vous avez raison, monsieur, il ne faut point y compter.


Alors, conclut Henry, il y a bien des chances, monsieur le gouverneur, pour que vous nentendiez plus dici longtemps le son de ma voix.


Jugeant inutile dinsister, M. de Saint-Mars sinclina. Le jeune homme, &#224; travers les trous de son masque, lui jeta malgr&#233; lui un regard de d&#233;fi. M. de Saint-Mars se retira, laissant le captif achever son d&#233;jeuner et savourer le beau r&#234;ve despoir qui mettait d&#233;j&#224; du soleil dans son &#226;me endeuill&#233;e.



*


* *


Le m&#234;me soir, vers dix heures, dans une maison isol&#233;e situ&#233;e aux alentours de Cannes, &#224; lentr&#233;e de la route en lacets qui conduisait, &#224; cette &#233;poque, jusqu&#224; la hauteur de Th&#233;oule, et un peu en arri&#232;re du village de La Napoule, un grave conciliabule &#233;tait tenu entre M de Chevreuse et le chevalier Ga&#235;tan.


Tous deux se trouvaient dans une pi&#232;ce de faible dimension, assez sommairement meubl&#233;e, dont la porte &#233;tait ferm&#233;e par un verrou &#224; lint&#233;rieur, et dont les deux fen&#234;tres &#233;taient recouvertes d&#233;paisses tentures.


M. de Castel-Rajac, qui avait vraiment tr&#232;s belle allure sous son costume dofficier de mousquetaires, se tenait debout, la main sur la garde de son &#233;p&#233;e, le regard &#233;nergique et le sourire aux l&#232;vres.


M de Chevreuse, que lassurance de son chevalier semblait rassurer, lui disait:


Alors, vous &#234;tes d&#233;cid&#233; &#224; renouveler vos exploits du ch&#226;teau de Montgiron?


Parfaitement! r&#233;pliqua le Gascon dun air d&#233;cid&#233;.


Nest-ce point vous mettre en r&#233;bellion directe contre le roi, auquel vous avez fait serment de fid&#233;lit&#233;?


Cest possible, mais, ma belle amie, javais fait, auparavant, un autre serment, celui de d&#233;fendre, quoi quil arrive, envers et contre tout, mon fils dadoption. Cest le seul qui compte, car, lorsque jai fait le second, je ne pouvais pas pr&#233;voir quil serait en contradiction avec le premier.


 Ma bonne foi est donc &#233;vidente. Dailleurs, je ne serais nullement surpris que le roi, lorsquil saura la v&#233;rit&#233;, non seulement me pardonne davoir mis fin &#224; une infamie commise en son nom et dont il ne pouvait avoir eu connaissance, mais que, lorsque je lui aurai dit et prouv&#233; que son fr&#232;re na aucunement lintention de lui disputer une couronne &#224; laquelle il na aucun droit, mais quil veut vivre dans son ombre comme le meilleur et le plus fid&#232;le de ses sujets, Sa Majest&#233;, qui nous a d&#233;j&#224; tant donn&#233; de preuves de son intelligence et de sa noblesse d&#226;me, ne tende la main au fils de sa m&#232;re.


Remarquant que Marie de Rohan ne semblait pas partager son optimisme, Castel-Rajac poursuivait:


On dirait que vous &#234;tes encore inqui&#232;te!


Mais non!


Mais si! Vous effraierais-je avec ce projet qui, pourtant, me semble le seul r&#233;alisable, si nous voulons vraiment sauver Henry?


Non, r&#233;pondit la duchesse avec fermet&#233;, non, mon ami, vous ne me faites pas peur. Je vous admire, au contraire, de toutes mes forces, car votre loyaut&#233; est telle que vous la pr&#234;tez &#224; tous avec une g&#233;n&#233;rosit&#233; imprudente. Voil&#224; pourquoi, si je nai point peur de vous, jai peur pour vous, et cela me d&#233;chirerait le c&#339;ur sil vous arrivait malheur au cours de cette si redoutable aventure.


 Nest-ce point moi qui en serais la cause, puisque cest moi qui, jadis, vous ai amen&#233; cet enfant que, si g&#233;n&#233;reusement et si noblement, vous avez pris sous votre sauvegarde?


Et, avec une profonde m&#233;lancolie, M de Chevreuse ajouta:


Combien, aujourdhui, je regrette davoir c&#233;d&#233; aux instances de la reine.


Ne dites pas cela, interrompit vivement Castel-Rajac. En agissant de la sorte, non seulement vous mavez prouv&#233; dans quelle estime vous me teniez, mais vous mavez encore donn&#233; loccasion daccomplir un acte qui sera lhonneur et lorgueil de ma vie: fa&#231;onner un c&#339;ur, former une &#226;me, cr&#233;er de toutes pi&#232;ces un vrai gentilhomme et lui forger de mes mains cette armure morale qui le met &#224; labri de toutes les bassesses et de toutes les turpitudes de ce monde!


Comme des larmes apparaissaient dans les beaux yeux de la duchesse, Castel-Rajac savan&#231;a vers elle et, lattirant dans ses bras, il lui dit:


Ne pleurez pas. Marie. Je le sens, je vaincrai et, bient&#244;t, demain, cette nuit, peut-&#234;tre, je vous ram&#232;nerai celui quon mavait vol&#233;, je vous restituerai le d&#233;p&#244;t que vous aviez remis entre mes mains et, apr&#232;s avoir mis en s&#251;ret&#233; celui que je persiste et persisterai toujours &#224; consid&#233;rer comme mon fils, vous pourrez retourner pr&#232;s de votre amie et lui dire que, vous aussi, vous avez tenu votre serment.


Ah! mon ami, s&#233;cria la duchesse en enla&#231;ant Ga&#235;tan, je vous devrai plus que la vie!


&#192; peine avait-elle prononc&#233; ces mots quune petite porte en tapisserie, qui se trouvait tout au fond de la pi&#232;ce, souvrit, livrant passage &#224; une jeune femme fort &#233;l&#233;gante et dune rare beaut&#233;.


C&#233;tait la comtesse de Lussey, une ni&#232;ce de la duchesse de Chevreuse, &#224; qui appartenait la maison o&#249; Marie de Rohan et Castel-Rajac avaient re&#231;u la plus cordiale hospitalit&#233;.


M de Lussey avait pour la duchesse, sa marraine, une affection profonde, car elle lui devait la dot qui lui avait permis d&#233;pouser un jeune seigneur m&#233;ridional et charmant. Aussi avait-elle &#233;t&#233; enchant&#233;e en labsence de son mari, appel&#233; &#224; Marseille pour affaires de famille, de lui ouvrir toute grande sa demeure.


Quoiquelle e&#251;t en sa ni&#232;ce une confiance absolue, M de Chevreuse s&#233;tait bien gard&#233; de communiquer &#224; celle-ci le motif de son voyage en ces r&#233;gions lointaines. Elle lui avait simplement laiss&#233; entendre quelle accomplissait une mission secr&#232;te en compagnie du lieutenant aux mousquetaires Ga&#235;tan de Castel-Rajac. M de Lussey nen avait pas demand&#233; davantage.


Apr&#232;s avoir fait signe de la main &#224; la duchesse et au chevalier de ne pas broncher et de garder le silence, elle savan&#231;a jusquaupr&#232;s deux et leur dit tout bas:


Il y a une heure environ, un cavalier est arriv&#233; ici. Il &#233;tait porteur dun ordre sign&#233; du roi, enjoignant quiconque de le recevoir et de lh&#233;berger avec les honneurs dun repr&#233;sentant de Sa Majest&#233;. Il se nomme, ainsi que je lai lu sur son sauf-conduit, le baron Tiburce dEspagnac. Il est dailleurs fort laid, suffisamment ridicule, et ne ressemble pas plus &#224; un gentilhomme que le bedeau de ma paroisse ne ressemble au pape.


 Je dois vous dire quil ma inspir&#233; tout de suite la plus l&#233;gitime m&#233;fiance. Maintenant, jen suis certaine, ainsi que vous allez le voir, ce M. dEspagnac est tout simplement un policier qui, &#224; laide dun faux blanc-seing, sest introduit dans ma maison pour vous surveiller et t&#226;cher de surprendre vos secrets.


 En effet, apr&#232;s mavoir racont&#233; quil &#233;tait bris&#233; de fatigue et quil d&#233;sirait se reposer, il a pri&#233; quon le conduis&#238;t dans la chambre que je lui destinais.


 Tout dabord, je lui ai demand&#233; pourquoi il avait choisi ma maison de pr&#233;f&#233;rence &#224; une autre. Il ma d&#233;clar&#233; que c&#233;tait uniquement parce quelle &#233;tait la seule dans tout le pays o&#249; il avait remarqu&#233; de la lumi&#232;re.


 Cette r&#233;ponse, des plus saugrenues, et qui tendrait &#224; prouver que ce jeune policier nest pas dune tr&#232;s grande finesse, a &#233;veill&#233; mes soup&#231;ons et je me suis promis, aussit&#244;t, dobserver soigneusement le personnage.


 M&#233;tant cach&#233;e derri&#232;re un paravent dans le couloir sur lequel donne sa chambre, je lai vu bient&#244;t entrouvrir sa porte, se glisser dehors, son &#233;p&#233;e nue sous le bras, et gagner la salle &#224; manger, qui communique avec le salon par cette porte. Je lui ai donn&#233; le temps de bien sy installer. Alors, grimpant sur un escabeau et regardant &#224; travers un petit carreau plac&#233; au-dessus de la porte de la salle &#224; manger qui donne dans le vestibule, je lai vu, toujours son &#233;p&#233;e sous le bras et loreille coll&#233;e contre cette porte, en train daccomplir son ignoble m&#233;tier de mouchard.


 Voil&#224; pourquoi je me suis empress&#233;e de vous pr&#233;venir.


M de Lussey avait parl&#233; assez bas pour ne pas &#234;tre entendue par lindiscret espion, et assez distinctement, cependant, pour que ni sa marraine ni le chevalier ne perdissent une seule de ses paroles.


Lorsquelle eut termin&#233;, M de Chevreuse la remercia dun regard qui en disait plus long que tout un discours, puis, tout doucement, colla son oreille, non point contre la porte &#224; deux battants, derri&#232;re laquelle elle supposait devoir se trouver encore le pr&#233;tendu baron dEspagnac, mais contre une autre petite porte basse qui, pratiqu&#233;e dans la boiserie, se confondait avec elle, et dont lespion ne pouvait soup&#231;onner lexistence.


Elle &#233;couta un instant. Un grincement tr&#232;s significatif du parquet l&#233;claira sur la situation et, se tournant vers Castel-Rajac, dun simple geste, elle lui indiqua la serrure de la porte &#224; deux battants, tout en se livrant &#224; une mimique des plus expressives, qui signifiait tr&#232;s clairement:


Notre mouchard est l&#224;, et nous &#233;coute!


Un malicieux sourire entrouvrit les l&#232;vres du Gascon. Tirant son &#233;p&#233;e du fourreau, il en introduisit la pointe dans le trou de la serrure et, brusquement, il avan&#231;a le bras.


De lautre c&#244;t&#233; du battant, un cri per&#231;ant se fit entendre. Vite, Castel-Rajac ramena son &#233;p&#233;e vers lui. Quelques gouttes de sang en tachaient la pointe. Alors, il bondit sur la porte, repoussa le verrou, ouvrit lun des panneaux et, l&#233;p&#233;e au poing, se pr&#233;cipita dans la pi&#232;ce en disant au policier qui, tout en se tenant en garde, rompait prudemment vers la sortie:


Or &#231;a, monsieur le faquin, que faites-vous ici?


Effar&#233;, le faux dEspagnac continuait &#224; rompre, mais le Gascon engageait son fer avec le sien et lui disait:


Ne croyez pas, monsieur le dr&#244;le, que je vais avoir lhonneur de vous blesser une seconde fois. Je ne me bats quavec de vrais gentilshommes.


Dun coup sec, il d&#233;sarma le mouchard, qui semblait navoir que des notions descrime fort approximatives. Et, lempoignant aussit&#244;t par le col de sa chemise il fit, en le secouant comme un prunier:


Pauvre imb&#233;cile! Je ne f&#233;licite pas ceux qui tont envoy&#233; &#224; mes trousses. Quand on veut remplir lemploi de coquin, on commence par &#234;tre moins b&#234;te.


Et, sadressant &#224; M de Lussey qui, avec M de Chevreuse, p&#233;n&#233;trait dans la salle &#224; manger il lui dit:


Vous aviez raison, madame, cet homme est un mouchard; mais il ne me suffit pas de lui avoir fait une estafilade qui va lui permettre, maintenant, de porter une boucle doreille. Je veux encore le mettre hors d&#233;tat de nuire, sans toutefois lui &#244;ter la vie. Pouvez-vous mindiquer, madame, un endroit o&#249; je pourrais lenfermer, sans quil puisse s&#233;vader?


Tr&#232;s facilement, chevalier, dans la cave!


DEspagnac, qui sappelait, en r&#233;alit&#233;, Pierre Motin, et &#233;tait bien un agent de la police secr&#232;te que Colbert venait de r&#233;organiser et de placer sous la direction de M. de Durbec, eut un mouvement deffroi.


Castel-Rajac, qui le tenait toujours &#224; la gorge, lui dit:


Monsieur, estimez-vous donc heureux que je ne vous &#233;trangle pas comme un poulet.


Et, se tournant vers la ma&#238;tresse de maison, il lui dit:


Veuillez, madame, me fournir les moyens dimmobiliser ce dr&#244;le jusqu&#224; ce que nous nayons plus &#224; redouter ses indiscr&#233;tions.


M de Lussey sortit aussit&#244;t pour revenir quelques instants apr&#232;s avec une corde assez mince, mais tr&#232;s r&#233;sistante, et un gros torchon de cuisine en toile grise.


Apr&#232;s avoir ligot&#233; et b&#226;illonn&#233; Pierre Motin, qui, en proie &#224; une frayeur consid&#233;rable, navait pas manifest&#233; la moindre vell&#233;it&#233; de r&#233;sistance, Castel-Rajac, conduit et &#233;clair&#233; par M de Lussey, emporta dans ses bras, aussi facilement quil le&#251;t fait dun enfant, l&#233;missaire de M. de Durbec, saucissonn&#233; &#224; un tel point quil ne pouvait ni prof&#233;rer un cri ni esquisser le moindre geste. Apr&#232;s lavoir enferm&#233; dans une cave qui ne poss&#233;dait pour toute ouverture quun soupirail garni de solides barreaux et quune porte en ch&#234;ne fort &#233;paisse et pourvue dune serrure qui e&#251;t &#233;t&#233; digne de fermer un cachot de la Bastille ou de l&#238;le Sainte-Marguerite, Ga&#235;tan remonta dans la salle &#224; manger, o&#249; M de Chevreuse &#233;tait rest&#233;e seule.


Au m&#234;me moment, un coup de sifflet aigu s&#233;levait au dehors. Aussit&#244;t, Castel-Rajac dressa loreille et, comme un second coup succ&#233;dait au premier, il fit entre ses dents:


Le signal, tout va bien, je nai plus qu&#224; les rejoindre!


Se tournant vers M de Chevreuse et M de Lussey, il leur dit:


Attendez-moi jusquau point du jour. Si, &#224; ce moment, je ne suis pas revenu, cest que


Il sarr&#234;ta, dominant l&#233;motion qui s&#233;tait subitement empar&#233;e de lui; puis, reprenant instantan&#233;ment toute sa belle &#233;nergie et sa merveilleuse bonne humeur, il s&#233;cria en adressant &#224; M de Chevreuse un sourire dans lequel il fit passer toute son &#226;me:


Mais je reviendrai!



CHAPITRE V LA RUSE ETLA FORCE

En quelques enjamb&#233;es rapides, Castel-Rajac avait rejoint le comte de Lapar&#232;de qui lattendait sur la route.


Laconiquement, il lui dit:


Notre homme est l&#224;, sous la garde de notre ami dAssignac. Nous ne lui avons rien dit encore, mais il a lair dun brave gar&#231;on, et je crois que nous allons pouvoir nous entendre avec lui.


Prenant son compagnon par le bras, il sen fut avec lui dans la direction de La Napoule. Ils arriv&#232;rent ainsi jusqu&#224; lentr&#233;e du village et p&#233;n&#233;tr&#232;rent par une petite porte donnant sur une cour obscure et d&#233;serte dans une salle basse, enfum&#233;e, o&#249; une vingtaine dhommes, qui portaient tous luniforme des mousquetaires, &#233;taient rassembl&#233;s.


&#192; la vue de Castel-Rajac, tous se lev&#232;rent, saluant le lieutenant, qui leur r&#233;pondit avec bienveillance, tout en glissant &#224; loreille de Lapar&#232;de:


On dirait quils sont vrais.


Le fait est, murmura Lapar&#232;de, que ces braves gens portent aussi bien luniforme que sils &#233;taient des authentiques mousquetaires.


Castel-Rajac, guid&#233; par Lapar&#232;de, traversa la salle et sarr&#234;ta devant une petite porte que poussa son ami. Il se trouva alors dans une sorte de r&#233;duit, occup&#233; par dAssignac et un second personnage qui n&#233;tait autre que Jean Martigues. Celui-ci semblait tr&#232;s troubl&#233; et m&#234;me tr&#232;s effray&#233;.


Lorsquil aper&#231;ut M. de Castel-Rajac, il devint plus p&#226;le encore et dirigea vers ce dernier un regard qui semblait implorer piti&#233;.


Rassurez-vous, mon ami, sempressa de d&#233;clarer le Gascon, personne ici ne vous veut du mal, au contraire. Si mon ami dAssignac ne vous a rien dit encore, cest parce quil a pr&#233;f&#233;r&#233; me laisser le soin de vous parler.


Et, tout en sasseyant famili&#232;rement sur un escabeau en face de lancien p&#234;cheur, il lui dit:


Ce nest pas une raison, parce que, pour vous amener ici, mes amis ont us&#233; envers vous dun proc&#233;d&#233; un peu brutal, pour que vous vous figuriez que nous souhaitons votre mort. Nous sommes ici pour assurer votre fortune.


Vous plaisantez, monsieur, articula p&#233;niblement Martigues.


Le lieutenant aux mousquetaires fron&#231;a les sourcils:


Sachez, fit-il dun ton s&#233;v&#232;re, que je ne plaisante quavec les gens de ma qualit&#233; et que je le fais toujours avec esprit.


Excusez-moi, monsieur, supplia le valet de lhomme au masque de fer. Je suis tellement ahuri par ce qui marrive Pensez donc que, tout &#224; lheure, profitant dune permission de la nuit que mavait donn&#233;e M. le gouverneur de l&#238;le Sainte-Marguerite, j&#233;tais venu &#224; terre pour


Embrasser votre bonne amie


Oui, oui b&#233;gaya le p&#234;cheur, pour pour cest cela, monsieur, pour embrasser ma bonne amie, lorsque, tout &#224; coup, dix hommes, que je navais point vus, parce quils se cachaient derri&#232;re les rochers, se sont pr&#233;cipit&#233;s sur moi, au moment o&#249; je sautais de ma barque, et mont amen&#233; ici en me mena&#231;ant si je poussais seulement un cri, de me faire jaillir les tripes hors du corps. Jen ai encore la chair de poule.


Vous n&#234;tes donc pas brave?


Na&#239;vement, Martigues r&#233;pliqua:


Oh! si, monsieur je suis toujours tr&#232;s brave, quand je sens que je suis le plus fort! Mais que pouvais-je faire contre dix hommes aussi d&#233;termin&#233;s et arm&#233;s de pistolets, d&#233;p&#233;es, tandis que, moi, je navais que mes poings pour me d&#233;fendre?


 Ah! mis&#233;ricorde, jai bien cru que ma derni&#232;re heure &#233;tait venue.


Vous avez eu tort, coupa Castel-Rajac, qui mesurait son interlocuteur dun regard qui signifiait clairement: Toi, tu ne vas pas peser lourdement entre mes mains.


Et, tout haut, il reprit:


Maintenant, mon gaillard, &#224; nous deux. Jai lhabitude daller droit au but et de ne pas mattarder inutilement en d&#233;tours o&#249; lon risque presque toujours de s&#233;garer. Voulez-vous gagner cinquante mille livres?


Cinquante mille livres! r&#233;p&#233;tait Martigues, en roulant des yeux effar&#233;s.


Le fond de sa nature honn&#234;te et na&#239;ve reprenant imm&#233;diatement le dessus, il s&#233;cria:


Quel crime allez-vous me demander de commettre contre une pareille somme?


Avec un calme beaucoup plus impressionnant que la menace et la col&#232;re, Castel-Rajac se leva et, approchant son visage de celui du p&#234;cheur, il lui dit:


Regarde-moi bien en face et dis-moi, apr&#232;s &#231;a, si jai lair dun bandit.


Non, r&#233;pliqua Martigues, vous avez lair dun honn&#234;te gentilhomme.


Tu as raison de me juger ainsi, car je suis tel.


M. dAssignac qui, avec M. de Lapar&#232;de, avait assist&#233; &#224; cette sc&#232;ne, se leva &#224; son tour et d&#233;clara de sa basse voix chantante:


Et moi, qui le connais depuis toujours, je puis affirmer quil est lofficier le plus loyal de France.


Le p&#234;cheur, qui navait pas besoin de ce t&#233;moignage pour accorder toute sa confiance au lieutenant de mousquetaires, reprenait:


Alors, monsieur, si cest une bonne action que vous me proposez, gardez votre argent pour vous, car, quand on fait le bien, on na pas besoin de r&#233;compense.


Voil&#224; une r&#233;ponse qui me pla&#238;t, s&#233;cria Ga&#235;tan. N&#233;anmoins, je maintiens mes offres, car, si tu veux bien nous aider &#224; sauver un innocent, &#224; d&#233;livrer un malheureux, jentends que tu naies pas &#224; supporter les cons&#233;quences dune bonne action, qui, je ne te le cache pas, pourrait te co&#251;ter fort cher. Je veux te donner le moyen d&#233;chapper &#224; ceux qui seraient tent&#233;s de te chercher noise et de trouver un abri tranquille et s&#251;r o&#249; tu pourras filer le parfait amour avec ta bonne amie.


Ah! monsieur, je crois deviner, fit le p&#234;cheur. Vous me demandez, nest-ce pas, que je vous aide &#224; faire &#233;vader lhomme au masque de fer?


Tiens, tiens, s&#233;cria gaiement le Gascon, tu es plus malin que je ne le pensais. Eh bien! oui, cest cela! Sommes-nous daccord?


Monsieur, reprit Martigues avec un accent plein de franchise, je ne demanderais pas mieux que de vous aider en cette entreprise, car ce prisonnier, que je suis charg&#233; de servir, minspire une profonde piti&#233;, et, chaque fois que je le vois avec ce masque sur la figure, lenvie me prend de le lui arracher; mais il para&#238;t que cest impossible et que seul M. de Saint-Mars, le gouverneur, conna&#238;t le m&#233;canisme secret quil faudrait faire fonctionner pour cela. Et puis, je ne suis quun pauvre h&#232;re!


 Ah! tenez, il faut que je vous le dise, puisque vous vous int&#233;ressez tant &#224; ce malheureux. Depuis un an quil est prisonnier &#224; l&#238;le Sainte-Marguerite, il navait pas encore desserr&#233; les l&#232;vres; et puis, aujourdhui seulement, il sest d&#233;cid&#233; &#224; me dire quelques mots! Rien quau son de sa voix, jai compris quil &#233;tait jeune et quil devait &#234;tre aussi bon que brave. Ah! oui, il ma parl&#233;; il ma m&#234;me appel&#233; son ami! Inutile de vous en dire davantage, tout ce que je pourrais faire pour lui, pour vous, je le ferais! Mais, malheureusement, je le r&#233;p&#232;te, mon aide ne peut pas vous &#234;tre tr&#232;s efficace et je crains bien que vous ayez eu tort de compter sur moi.


Castel-Rajac, dun ton bref, s&#233;cria:


Quen savez-vous?


Martigues eut un signe &#233;vasif, mais d&#233;j&#224; le Gascon interrogeait:


De combien dhommes se compose la garnison?


De vingt hommes!


Ce sont de bons soldats?


Pas tr&#232;s. On sennuie beaucoup &#224; Sainte-Marguerite, et ils nattendent quune occasion de filer, surtout la nuit, et de gagner la terre afin dy faire ripaille.


Bien. Le gouverneur est-il s&#233;v&#232;re?


Tr&#232;s.


Il ne badine pas avec la discipline?


Chaque fois quil prend un de ses hommes en faute, il le met au cachot pour vingt-quatre heures.


De mieux en mieux, ponctua Ga&#235;tan.


L&#339;il &#233;tincelant de malice, il continua:


Je suppose que je p&#233;n&#232;tre avec quelques-uns de mes amis dans le ch&#226;teau de Sainte-Marguerite.


&#199;a, monsieur, cest impossible.


Impossible, riposta Castel-Rajac, cest un mot qui nest pas fran&#231;ais, encore moins gascon.


 Je suppose donc que, par force ou par ruse, nous p&#233;n&#233;trions dans la citadelle en nombre suffisant pour venir &#224; bout de ceux qui loccupent et que, fid&#232;le &#224; son devoir ainsi quil doit l&#234;tre, le gouverneur se refuse &#224; me livrer son prisonnier, seriez-vous pr&#234;t &#224; mouvrir les portes de son cachot?


Spontan&#233;ment, le p&#234;cheur r&#233;pliqua:


Oui, monsieur, si toutefois jen avais la clef. Cette clef, je dois la remettre chaque soir &#224; M. le gouverneur et jignore o&#249; celui-ci la cache.


Il faut que tu la prennes, dans le plus bref d&#233;lai. Tu vas donc retourner au ch&#226;teau de Sainte-Marguerite et tu chercheras, par tous les moyens dont tu disposes, &#224; d&#233;couvrir lendroit o&#249; M. de Saint-Mars serre cette clef. Ou plut&#244;t, non, il me vient une id&#233;e lumineuse; tout &#224; lheure, en rentrant, tu iras frapper &#224; la chambre du gouverneur et tu lui diras quen rentrant au ch&#226;teau tu es all&#233;, comme toujours, &#233;couter &#224; la porte du prisonnier, que tu as entendu celui-ci se plaindre et que tu demandes au gouverneur de te donner le moyen de le secourir. Il te remettra la clef, tu la glisseras dans ta poche et tu la garderas jusqu&#224; ce que jarrive, ce qui ne saurait tarder.


Monsieur, je ne demande pas mieux de faire tout ce que vous me dites, mais je vous le r&#233;p&#232;te, la citadelle est imprenable.


Pas pour des Gascons!


Martigues, enti&#232;rement gagn&#233; &#224; la cause de lhomme au masque de fer, s&#233;cria:


Ah! si je pouvais seulement vous baisser le pont-levis et vous faire ouvrir la porte.


Je te sais gr&#233; de tes excellentes intentions, d&#233;clara Castel-Rajac, mais, sur ce terrain, je nai pas besoin de ton concours. Contente-toi de me donner cette clef quand je te la r&#233;clamerai. Tu auras tes cinquante mille livres et tu pourras ten aller filer en s&#233;curit&#233; le parfait amour avec ta bonne amie.


 En attendant, voici une bourse qui contient vingt pistoles. Arrange-toi pour faire boire les soldats de la citadelle Raconte-leur que tu as fait un h&#233;ritage et que tu d&#233;sires le f&#234;ter avec eux. Bref, arrange-toi pour que, vers dix heures, ils soient gris &#224; rouler par terre


 Allons, va mon gars. Maintenant, un bon conseil: tu ne me parais pas dune bravoure excessive.


Ah! &#231;a, monsieur, quand on na que sa peau comme fortune, on y tient.


&#201;videmment, mais, une fois l&#224;-bas, ne tavise pas de revenir sur la promesse que tu mas faite et, quoi quil arrive, ne te laisse pas intimider et surtout ne me trahis pas.


Martigues releva la t&#234;te:


Monsieur, fit-il, tout &#224; lheure, vous mavez dit: Regarde-moi en face et, apr&#232;s cela, dis-moi si jai lair dun bandit? Eh bien! &#224; mon tour, fixez-moi bien dans les yeux et dites-moi si jai lair dun tra&#238;tre?


Va, mon ami, fit Castel-Rajac, en lui donnant une tape sur l&#233;paule. Tu auras tes cinquante mille livres, quand je devrais aller couper les cornes et la queue du diable!


DAssignac fit sortir le p&#234;cheur par une porte d&#233;rob&#233;e, ce qui lui &#233;vita de traverser la salle o&#249; tous les hommes que Castel-Rajac avait recrut&#233;s dans les environs et costum&#233;s en mousquetaires continuaient &#224; fumer et &#224; boire du vin blanc. Rest&#233; seul avec son ami, Ga&#235;tan lui dit:


Nous avons eu la chance de tomber sur ce brave gar&#231;on. Il nest certes pas dou&#233; dune intelligence sup&#233;rieure, mais, en tout cas, je suis certain quil nous est tout acquis et quil fera limpossible pour me rendre le service que je lui ai demand&#233;.


 Maintenant, mon bon Assignac et mon cher Lapar&#232;de, prenons toutes les dispositions n&#233;cessaires.


Nous t&#233;coutons.


Parle!


Castel-Rajac d&#233;veloppa:


Jai renonc&#233; &#224; ma premi&#232;re id&#233;e, qui consistait &#224; prendre dassaut la citadelle et &#224; nous emparer de vive force du prisonnier. Cela, pour deux raisons. La premi&#232;re, cest que, si d&#233;cid&#233;s soyons-nous de vaincre, nous pouvons tr&#232;s bien subir une d&#233;faite, et la seconde est que nous nous mettrions en r&#233;bellion ouverte et &#224; main arm&#233;e contre lautorit&#233; royale. Or je ne tiens ni &#224; me placer dans un aussi mauvais cas, ni &#224; y mettre mes amis, m&#234;me pour la cause la plus noble et la plus juste.


 Tous ces gens que tu as recrut&#233;s, mon cher Lapar&#232;de, et que tu as rev&#234;tus des uniformes de mousquetaires que nous avions apport&#233;s avec nous, vont donc nous attendre ici et nous servir tout simplement descorte jusqu&#224; la fronti&#232;re italienne, o&#249; il a &#233;t&#233; convenu que nous conduirions notre cher Henry d&#232;s sa lib&#233;ration.


 Vous allez vous embarquer avec moi tous les deux et nous allons nous rendre &#224; l&#238;le Sainte-Marguerite.


 Hier, jai pu me rendre compte de la fa&#231;on dont nous avions le plus de chances &#224; p&#233;n&#233;trer dans la place et cela n&#233;cessitera de la part de nous trois un peu de gymnastique; mais nous avons bon pied, bon &#339;il, bon muscle, bon nerf et surtout bon c&#339;ur. Je suis donc tranquille de ce c&#244;t&#233;, et si, comme je lesp&#232;re, notre homme de tout &#224; lheure ex&#233;cute fid&#232;lement mes instructions au cours de cette nuit, nous enl&#232;verons Henry au nez de M. le gouverneur.


Tr&#232;s bien, approuva Assignac, qui e&#251;t suivi son intr&#233;pide ami les yeux ferm&#233;s jusquau bout du monde.


Quand partons-nous? demanda Lapar&#232;de, qui professait une &#233;gale confiance envers Ga&#235;tan.


Dans une heure, r&#233;pliqua Castel-Rajac. Il faut donner &#224; notre complice le temps de griser les soldats de la garnison et de se faire remettre la clef du cachot par M. de Saint-Mars.


 Maintenant, suivez-moi, jai fait pr&#233;parer par la brave femme qui tient cette auberge un petit souper qui ach&#232;vera de nous donner les forces dont nous aurons besoin.


Il pense &#224; tout, s&#233;cria Assignac que la perspective dune bonne ch&#232;re, m&#234;me relative, achevait d&#233;panouir.


Tous trois escalad&#232;rent un escalier en forme d&#233;chelle qui donnait au premier &#233;tage et disparurent par une porte qui se referma lourdement sur eux.



*


* *


Une heure apr&#232;s, une barque, pilot&#233;e par Castel-Rajac sarr&#234;tait dans une petite crique de l&#238;le Sainte-Marguerite, presque au pied du ch&#226;teau.


Apr&#232;s avoir abattu la voile et jet&#233; lancre, il s&#233;lan&#231;a sur un rocher, suivi par ses deux compagnons habituels, qui avaient peut-&#234;tre moins le pied marin que lui, mais nen faisaient pas moins bonne figure sous les d&#233;froques de matelot quils avaient endoss&#233;es, ainsi que leur chef de file.


Favoris&#233;s par une nuit obscure, ils parvinrent &#224; se faufiler jusquau pied du mur denceinte de la citadelle.


Castel-Rajac avait d&#251; dresser un plan tr&#232;s net, tr&#232;s d&#233;fini, car ce fut sans la moindre h&#233;sitation quil se dirigea vers un des saillants du fort que surplombait une plate-forme supportant un vieux canon de marine.


Cette plate-forme, prot&#233;g&#233;e par des cr&#233;neaux &#224; m&#226;chicoulis, se trouvait situ&#233;e &#224; environ cinq m&#232;tres du roc.


Une fois en bas, Ga&#235;tan sempara dune besace que dAssignac portait sur le dos; il louvrit et en retira une corde &#224; n&#339;uds dont il enroula une des extr&#233;mit&#233;s autour de son poignet; puis il dit, toujours &#224; dAssignac:


Mets-toi l&#224;, contre la muraille, et toi, Lapar&#232;de, grimpe-lui sur les &#233;paules.


Tous deux sex&#233;cut&#232;rent aussit&#244;t. Avec la souplesse et lagilit&#233; dun acrobate professionnel, Ga&#235;tan parvint &#224; sinstaller &#224; son tour sur les &#233;paules de Lapar&#232;de. Sa t&#234;te d&#233;passait le parapet, sur lequel il appuya ses deux mains, et, dun seul bond, il se trouva sur la plate-forme aupr&#232;s du canon, &#224; la bouche duquel il assujettit solidement la corde &#224; n&#339;uds quil tra&#238;nait apr&#232;s lui.


Tour &#224; tour, Lapar&#232;de et Assignac firent lascension de la corde et rejoignirent leur ami, qui leur dit &#224; voix basse:


Maintenant, il sagit de sorienter. Mais nallons pas trop vite et flairons dabord le vent. Surtout, imitez-moi dans tous les gestes et mouvements que je vais faire.


Il sagenouilla et se mit &#224; ramper le long du parapet dans la direction de la forteresse, qui &#233;levait sa masse sombre &#224; deux port&#233;es de fusil de l&#224;.


Arriv&#233; au sommet de lescalier de pierre qui donnait acc&#232;s dans une premi&#232;re cour d&#233;fendue par une muraille assez &#233;lev&#233;e et au milieu de laquelle se dressait la grille dun portail dune solidit&#233; qui semblait &#224; toute &#233;preuve, Castel-Rajac sarr&#234;ta.


Dominant la muraille, il pouvait se rendre compte de tout ce qui se passait &#224; lint&#233;rieur de la cour. Tout dabord, il ne vit rien, il nentendit rien. Un calme absolu semblait r&#233;gner &#224; lint&#233;rieur du ch&#226;teau. Aucune lumi&#232;re napparaissait derri&#232;re les fen&#234;tres.


De m&#234;me que lors de son &#233;quip&#233;e de Montgiron, le chevalier Ga&#235;tan eut limpression quil se trouvait aux abords dun nouveau ch&#226;teau de la Belle au bois dormant. D&#233;j&#224;, il songeait au moyen descalader ce nouvel obstacle quil navait pas &#233;t&#233; sans pr&#233;voir. Il ny en avait quun seul, c&#233;tait de recommencer la m&#234;me op&#233;ration quil avait faite pour escalader lenceinte de la citadelle.


Toujours &#224; quatre pattes, et naturellement suivi de ses deux fid&#232;les associ&#233;s, il se mit &#224; descendre lescalier qui aboutissait &#224; la grande porte grill&#233;e.


Comme il atteignait la derni&#232;re marche, il sarr&#234;ta subitement. Il avait cru entendre, dans la cour, un l&#233;ger bruit. Tapi dans lombre, il demeura immobile ainsi que ses camarades. Comme le bruit s&#233;levait de nouveau, plus rapproch&#233;, il saisit la poign&#233;e dun coutelas quil portait accroch&#233; &#224; sa ceinture, se pr&#233;parant &#224; supprimer, sil en &#233;tait besoin, lindiscret qui avait le singulier aplomb de se m&#234;ler de ses affaires et la malencontreuse id&#233;e de venir se jeter dans ses jambes, ou plut&#244;t dans ses bras.


Le regard tendu, loreille aux aguets, il vit bient&#244;t une ombre sapprocher de la grille. Son c&#339;ur eut un joyeux battement. Le Gascon venait de reconna&#238;tre la silhouette de Jean Martigues. Il le laissa tranquillement ouvrir la porte &#224; laide dune clef &#233;norme avec laquelle on aurait pu ais&#233;ment assommer un b&#339;uf, et, toujours sur les genoux, il savan&#231;a vers lui, apr&#232;s avoir fait signe &#224; ses amis de demeurer sur place.


Martigues, en apercevant cet homme qui rampait dans sa direction, eut un mouvement dh&#233;sitation. Instantan&#233;ment, Castel-Rajac se releva et lui dit simplement:


Avez-vous la clef du cachot?


Le p&#234;cheur, lair constern&#233;, baissa la t&#234;te en disant:


Non, je ne lai pas!


Dun geste brusque, Ga&#235;tan le saisit par le revers de son veston.


Un mot lui &#233;chappa:


Animal!


Ne men voulez pas, murmura le pauvre diable, M. le gouverneur a voulu lui-m&#234;me porter secours &#224; M. lhomme au masque de fer et il est en ce moment avec lui dans son cachot.


Mordious! grommela le Gascon, en frappant du pied le sol.


Tout en d&#233;visageant lancien p&#234;cheur dun air courrouc&#233;, il fit:


Et les soldats?


Ah! ceux-l&#224;, monsieur, ils ne vous g&#234;neront pas beaucoup, car ils sont tous so&#251;ls comme des bourriques.


Allons, &#231;a va un peu mieux, respira Ga&#235;tan.


Et, apr&#232;s avoir appel&#233; ses amis qui navaient pas boug&#233; de place et sempress&#232;rent de le rejoindre, de lair d&#233;cid&#233; dun homme qui vient de prendre une r&#233;solution dont rien ne pourrait le faire d&#233;mordre, il dit &#224; Martigues, qui navait plus un poil de sec:


Maintenant, conduis-moi jusquau cachot du prisonnier.


Mais, h&#233;sita le brave gar&#231;on, je viens de vous dire, monsieur, que M. le gouverneur sy trouvait.


Eh bien! tant mieux.


Mon Dieu, mon Dieu, g&#233;mit Martigues, pourvu quil ne vous arrive pas malheur!


Ton gouverneur est donc si terrible que cela?


Ce nest pas un m&#233;chant homme mais


Allons, conduis-moi, ordonna le Gascon sur un ton qui nadmettait pas de r&#233;plique.


Lancien p&#234;cheur ne se le fit pas r&#233;p&#233;ter une troisi&#232;me fois.


Suivez-moi, messieurs, fit-il.


Les trois Gascons embo&#238;t&#232;rent aussit&#244;t le pas au valet, qui, apr&#232;s les avoir fait p&#233;n&#233;trer &#224; lint&#233;rieur de la citadelle, les fit entrer dans un couloir obscur et d&#233;sert o&#249; samor&#231;ait lescalier qui conduisait aux cachots.


Castel-Rajac et ses amis aper&#231;urent bien, dans la p&#233;nombre, &#231;a et l&#224;, quelques corps &#233;tendus &#224; terre. Ils ne sen inqui&#233;t&#232;rent point, car c&#233;taient ceux des soldats que leur guide avait copieusement gris&#233;s. Derri&#232;re lui, ils gravirent les marches et arriv&#232;rent dans un autre couloir sur lequel donnaient plusieurs cachots.


Sans s&#234;tre donn&#233; le mot, ils se mirent &#224; marcher sur la pointe des pieds, jusquau moment o&#249; Martigues sarr&#234;ta devant la porte de la cellule o&#249; &#233;tait enferm&#233; le fils de Mazarin et dAnne dAutriche.


Un rai de lumi&#232;re filtrait sous le vantail inf&#233;rieur. &#201;clair&#233; par le falot suspendu au centre du corridor, Martigues se retourna vers Ga&#235;tan, lui demandant, dun coup d&#339;il expressif, ce que maintenant il fallait faire.


Castel-Rajac, que rien ne semblait embarrasser, frappa lui-m&#234;me un coup contre la porte.


Qui va l&#224;? fit la voix du gouverneur.


Service du roi, r&#233;pondit imperturbablement le lieutenant aux mousquetaires.


M. de Saint-Mars eut un sursaut de surprise. Comme il ne pouvait supposer un seul instant la v&#233;rit&#233;, dautant plus qu&#224; plusieurs reprises il lui &#233;tait arriv&#233; d&#234;tre alert&#233; en pleine nuit par des courriers charg&#233;s de venir inspecter la forteresse, M. de Saint-Mars sen fut aussit&#244;t ouvrir la porte. Un cri lui &#233;chappa.


Sous une pouss&#233;e formidable, il se sentit projet&#233; jusquau fond de la pi&#232;ce.


C&#233;tait Castel-Rajac qui avait bondi sur lui et lui disait:


Monsieur le gouverneur, je vous avertis quil est inutile de chercher &#224; vous d&#233;fendre et dappeler vos hommes &#224; votre secours. Pas un seul ne vous r&#233;pondrait. Ils sont tous gris comme des Polonais


Tandis que Lapar&#232;de tenait en respect le gouverneur et que dAssignac, telle une statue vivante, bouchait litt&#233;ralement la porte de sa haute stature, Castel-Rajac se pr&#233;cipitait vers Henry qui, fr&#233;missant sous son masque dacier, tendait vers lui ses bras, en criant:


Mon p&#232;re, mon p&#232;re!


Oui, mon fils, cest moi, fit simplement le h&#233;ros gascon.


Et il ajouta, avec sa verve habituelle:


Jesp&#232;re que je vais pouvoir te d&#233;barrasser promptement de ce saladier qui te cache la figure et que je vais pouvoir tembrasser sur les deux joues. Mais, auparavant, jai quelques mots &#224; dire &#224; M. le gouverneur.


Et moi, monsieur, r&#233;pliqua M. de Saint-Mars avec dignit&#233;, je nen ai quun seul. Je vous prie seulement dordonner &#224; votre ami, qui me tient sous la menace de son pistolet, de me remettre imm&#233;diatement son arme, afin que je puisse imm&#233;diatement me br&#251;ler la cervelle.


Quest-ce &#224; dire, monsieur le gouverneur? sexclama Ga&#235;tan.


Monsieur, r&#233;pliqua M. de Saint-Mars, vous venez menlever un prisonnier que javais jur&#233; sur lhonneur de garder toujours devers moi. Je suis gentilhomme, un gentilhomme na pas le droit de forfaire au serment quil a fait &#224; son roi.


Cette vigoureuse apostrophe parut produire sur l&#234;tre chevaleresque entre tous qu&#233;tait Castel-Rajac une impression profonde.


Monsieur le gouverneur, fit-il, je ne vous cacherai pas que le langage que vous venez de me tenir nest pas sans me troubler. Et croyez que je serais d&#233;sol&#233; davoir votre mort sur la conscience. Mais, moi aussi, jai fait un serment, pas au roi, mais presque oui le serment de d&#233;fendre ce jeune homme, victime de la plus effroyable des injustices. Ce serment, je lai toujours tenu et jentends le tenir jusquau bout! Mais peut-&#234;tre existe-t-il un moyen darranger les choses? Je vous assure que je ne demanderais pas mieux, mon cher gouverneur.


Non, cest impossible!


Veuillez me suivre jusquaupr&#232;s de cette fen&#234;tre, insista le Gascon, car ce que jai &#224; vous dire ne peut &#234;tre entendu que de nous deux.


M. de Saint-Mars r&#233;pondit:


Soit!


Et il sen fut rejoindre Castel-Rajac qui lui fit &#224; loreille:


Vous connaissez, monsieur le gouverneur, les raisons pour lesquelles le jeune homme a &#233;t&#233; condamn&#233; &#224; la d&#233;tention perp&#233;tuelle et &#224; porter jusqu&#224; la fin de ses jours ce masque sur son visage.


Oui, monsieur, r&#233;pondit sans h&#233;siter M. de Saint-Mars.


Ne trouvez-vous pas que les gens qui ont ordonn&#233; un pareil supplice ont commis une infamie et que ceux qui sen sont faits les complices se sont rendus coupables dune l&#226;chet&#233;?


Monsieur, bl&#234;mit le gouverneur.


Rentrez en vous-m&#234;me, interrogez votre conscience, elle vous r&#233;pondra que jai raison, et ne me parlez plus de serment que vous avez fait au roi, car cet argument, pour moi, nest pas valable.


 Le roi, je crois le conna&#238;tre assez, puisque je suis lieutenant &#224; son r&#233;giment de mousquetaires, le roi est incapable davoir donn&#233; un pareil ordre. Cest son nouveau ministre, ce Colbert qui, pour faire du z&#232;le, a consomm&#233; ce v&#233;ritable crime et bien &#224; tort, monsieur le gouverneur, car si je crois bien conna&#238;tre le roi Louis XIV, je connais encore mieux son fr&#232;re, puisque jai eu lhonneur et le bonheur d&#234;tre son p&#232;re adoptif et que je lai &#233;lev&#233; &#224; lombre de mon honneur et de ma tendresse.


 Eh bien! questionnez-le vous-m&#234;me. Demandez-lui sil a lintention de conspirer contre Sa Majest&#233; et de profiter dune ressemblance voulue par un caprice de la nature pour semer le trouble et la discorde dans le royaume, oui, questionnez-le, et vous verrez ce quil vous r&#233;pondra!


M. de Saint-Mars se taisait. Il &#233;tait facile de deviner, au trouble de son visage, quun violent combat se livrait en lui et que le v&#233;ritable gentilhomme quil &#233;tait ne pouvait &#234;tre que boulevers&#233; par les paroles que venait de lui adresser le lieutenant aux mousquetaires.


D&#233;sireux den finir, Castel-Rajac appelait &#224; haute voix:


Henry!


Lhomme au masque de fer sapprocha.


Mon fils, reprit le Gascon avec un accent de grandeur incomparable, dis &#224; M. le gouverneur ce que tu comptes faire d&#232;s que tu seras libre.


Henry r&#233;pliqua dune voix ferme et harmonieuse:


Pendant les heures d&#233;j&#224; si longues de ma captivit&#233;, jai longuement r&#233;fl&#233;chi &#224; mon sort futur, au cas o&#249; les portes de ma prison viendraient &#224; souvrir. Ayant p&#233;n&#233;tr&#233; la raison pour laquelle jai &#233;t&#233; jet&#233; dans ce cachot, jai pris envers moi-m&#234;me lengagement, si je retrouvais ma libert&#233;, de men aller loin, tr&#232;s loin, et de ne jamais repara&#238;tre. Car, sachez-le, monsieur, je nai pas dautre ambition que d&#234;tre un bon gentilhomme, et si, h&#233;las! par la volont&#233; du destin, je ne puis l&#234;tre dans mon pays, il ne mest pas impossible de my conduire comme tel dans un autre.


 Je vous donne donc ma parole dhonneur de ne jamais rien entreprendre ni contre le roi, que je respecte et que jaime, mais encore contre tous ceux qui mont inflig&#233; un supplice auquel je nai r&#233;sist&#233; que parce que javais la foi, la certitude que lhomme admirable que vous voyez devant vous viendrait un jour, avec ses deux amis, ses deux fr&#232;res, ses deux compagnons darmes, marracher &#224; ceux qui mavaient vol&#233; &#224; lui.


Vous venez de lentendre, monsieur le gouverneur, reprit Castel-Rajac, tandis quAssignac qui, d&#233;cid&#233;ment, avait la larme facile, se tamponnait les yeux avec la manche de sa chemise, et que Lapar&#232;de tortillait nerveusement sa fine moustache.


M. de Saint-Mars d&#233;clara:


Je vous crois tous les deux. Mais comment expliquer cette &#233;vasion?


Dun ton fort conciliant, Castel-Rajac continua:


Je comprends que vous songiez, mon cher gouverneur, &#224; mettre &#224; couvert votre responsabilit&#233; et &#224; &#233;viter les cons&#233;quences f&#226;cheuses que pourrait avoir pour vous la disparition de votre captif. Mais je crois que jai trouv&#233; le moyen de concilier vos int&#233;r&#234;ts avec les n&#244;tres. Vous avez dautres prisonniers, ici?


Deux seulement. Lun est un Espagnol fanatique qui avait tent&#233; dassassiner le cardinal de Mazarin.


De celui-l&#224;, nen parlons pas, coupa le Gascon. Voyons lautre.


Cest un gentilhomme, le comte de Marleffe.


Le faux-monnayeur! sexclama Castel-Rajac.


Lui-m&#234;me!


Quel &#226;ge?


Vingt-trois ans.


Parfait!


Mais?


Cest bien simple. Apr&#232;s lavoir fait passer pour mort, vous collerez sur la figure de ce bandit le masque de fer que vous avez mis &#224; mon fils!


Lieutenant, cest impossible.


Ah! que je naime pas ce mot!


Je vous assure que vous me demandez-la une chose que je ne puis ex&#233;cuter.


Pourquoi?


Si un envoy&#233; de M. Colbert venait visiter le prisonnier et sil linterrogeait, M. de Marleffe ne manquerait pas de dire qui il est et de protester contre le traitement dont il est lobjet!


Castel-Rajac, qui ne sembarrassait jamais de rien, r&#233;pliqua avec une magnifique assurance:


Qu&#224; cela ne tienne, monsieur le gouverneur. Vous direz au repr&#233;sentant de M. Colbert que votre prisonnier est devenu fou, ce qui, somme toute, naura rien dinvraisemblable et dextraordinaire.


Mais si cet envoy&#233; exige que jenl&#232;ve le masque?


Et apr&#232;s?


Il sapercevra tout de suite de la substitution.


Mais non, mais non


Mais si.


Dabord, mon cher gouverneur, vous nenl&#232;verez pas le masque.


Pourquoi?


Parce que vous expliquerez &#224; votre interlocuteur que lartisan qui lavait fabriqu&#233; est mort en emportant dans la tombe le secret du m&#233;canisme qui permet de lenlever. Mordious! vous voyez que ce nest pas bien difficile!


Entra&#238;n&#233; par la verve du Gascon autant que par son d&#233;sir de mettre fin &#224; une situation dont le chevalier de Castel-Rajac venait de lui d&#233;montrer si &#233;loquemment et si irr&#233;futablement liniquit&#233;, M. de Saint-Mars avoua:


D&#233;cid&#233;ment, lieutenant, vous avez r&#233;ponse &#224; tout. Vous venez de me donner dautant mieux le moyen de massocier &#224; une &#339;uvre de r&#233;paration et de justice dautant plus que jai confiance en votre discr&#233;tion, ainsi quen celle de celui que vous appelez votre fils et des deux t&#233;moins qui ont assist&#233; &#224; cette sc&#232;ne.


Lapar&#232;de intervint:


Vous pouvez, monsieur le gouverneur, compter sur mon silence.


Et sur le mien, aussi, dit en &#233;cho le bon gros Assignac.


Et il ajouta avec bonhomie:


Cela me sera dautant plus facile que je vous avouerai franchement que je nai rien compris &#224; cette &#233;quip&#233;e.


Dun air grave, M. de Saint-Mars continua:


Lieutenant, tout sera fait selon votre d&#233;sir. Je ny mets quune condition et cela encore plus pour la sauvegarde de votre fils que pour la mienne. Je vous demande quil conserve sur son visage ce masque de fer jusqu&#224; ce quil ait franchi la fronti&#232;re, car il se pourrait fort bien que des espions r&#244;dassent sur la c&#244;te.


Tout en souriant, Castel-Rajac reprit:


Mieux que personne, jen suis certain, et voil&#224; pourquoi je trouve votre pr&#233;caution excellente. Deux objections, cependant.


Dites!


Si nous emportons le masque, comment ferez-vous pour le mettre ensuite sur la figure de votre faux monnayeur?


Jen ai un de rechange.


Ah! tr&#232;s bien. Mais ce nest pas tout. Comment my prendrai-je pour d&#233;barrasser mon fils de celui-ci?


Je vais vous lexpliquer, r&#233;pliqua M. de Saint-Mars.


Et, sapprochant dHenry, il montra &#224; Castel-Rajac, en dessous de la mentonni&#232;re, un trou pas plus grand que celui par lequel on r&#233;glait &#224; cette &#233;poque les aiguilles dune montre. Et, tirant de lune des poches de son habit une petite clef, il lintroduisit dans louverture.


Instantan&#233;ment, le masque se s&#233;para en deux et le visage p&#226;le, amaigri, mais toujours plein de beaut&#233; juv&#233;nile du prisonnier, apparut aux yeux des assistants. Aussit&#244;t, Ga&#235;tan se pr&#233;cipita sur son fils dadoption et fit claquer sur ses joues les deux baisers sonores quil lui avait promis.


M. de Saint-Mars donna au chevalier la clef avec laquelle il avait fait fonctionner le m&#233;canisme secret du masque quil remit lui-m&#234;me en place, tout en disant:


Ne men voulez pas, monsieur, de prolonger encore un peu votre si cruelle &#233;preuve, mais ce ne sont plus que quelques instants de patience; et maintenant, adieu, monsieur, et que Dieu vous garde.


Monsieur le gouverneur, r&#233;pliqua lhomme au masque de fer avec un accent et une allure dune dignit&#233; magnifique, je voudrais vous serrer la main.


Le gouverneur, tr&#232;s &#233;mu, tendit sa dextre au fils de Mazarin et dAnne dAutriche, qui, tout en l&#233;treignant, lui dit:


Puisse, monsieur, lacte dhumanit&#233; que vous venez daccomplir vous valoir le bonheur dans ce monde et dans lautre.


Castel-Rajac, tout fr&#233;missant de joie, s&#233;cria:


Monsieur le gouverneur, laissez-moi joindre mes remerciements &#224; ceux de ce cher enfant. D&#233;sormais, vous &#234;tes mon ami et, quand on est mon ami, on lest bien, et je vous en donnerai dici peu la preuve Attendez-vous &#224; recevoir un avancement digne de vos m&#233;rites. Je ne serais pas surpris que, dans quelque temps, vous fussiez nomm&#233; gouverneur de la Bastille! Je ne vous dis donc pas adieu, mais au revoir!


Apr&#232;s avoir &#233;chang&#233; une chaleureuse poign&#233;e de main avec M. de Saint-Mars, Castel-Rajac, Henry et ses deux amis sempress&#232;rent de gagner le couloir o&#249; les attendait Martigues qui, dans lombre, avait assist&#233; &#224; toute cette sc&#232;ne &#224; laquelle, dailleurs, pas plus quAssignac, il navait compris le moindre mot.


Le gouverneur, qui les avait accompagn&#233;s jusque dans la cour, leur dit:


Mes soldats, ainsi que vous me laviez dit et que je lai constat&#233; moi-m&#234;me, sont abominablement ivres. Malgr&#233; cela, je crois quil serait imprudent de vous faire sortir par le corps de garde.


Ne vous inqui&#233;tez pas de ceci, mon cher gouverneur, d&#233;clara Castel-Rajac, qui se sentait un c&#339;ur et des jarrets de vingt ans. Le chemin que nous avons pris pour monter ici nous servira &#233;galement pour descendre.


M. de Saint-Mars rentra dans le ch&#226;teau. Henry et les trois Gascons gravirent lescalier de pierre, suivi par Jean Martigues, qui les rejoignit sur la plate-forme.


Dun ton humble et craintif, celui-ci demanda &#224; Castel-Rajac:


Bien que je naie pas tenu ma parole, vous nallez tout de m&#234;me pas mabandonner, mon bon lieutenant.


Non seulement nous ne tabandonnerons pas s&#233;cria le Gascon, en lui donnant une bourrade, mais tes cinquante mille livres que nous tavons promises, tu les toucheras d&#232;s que nous serons revenus de conduire mon fils &#224; la fronti&#232;re!


Transport&#233; dall&#233;gresse et de reconnaissance, lancien p&#234;cheur allait seffondrer aux genoux du chevalier; mais celui-ci, lempoignant par le bras, lui disait avec toute la belle humeur dont il d&#233;bordait:


Linstant nest pas propice aux effusions. D&#233;campons!


Le premier, il descendit par la corde &#224; n&#339;uds, qui &#233;tait rest&#233;e attach&#233;e &#224; la bouche du canon. Henry lui succ&#233;da; puis ce furent, tour &#224; tour, M. dAssignac, Lapar&#232;de et Jean Martigues, qui, dans son &#233;moi, l&#226;chant la corde avant darriver en bas, &#233;vita une chute qui aurait pu &#234;tre dangereuse gr&#226;ce au v&#233;ritable matelas que lui pr&#233;sentait le bon gros Assignac en se renversant en arri&#232;re et en bombant sa poitrine.


Tous sempress&#232;rent de regagner la barque, de mettre la voile et, favoris&#233;s par un excellent vent du large, ils arriv&#232;rent sans encombre &#224; lauberge o&#249;, fid&#232;les &#224; la consigne que leur avait donn&#233;e Castel-Rajac, les indig&#232;nes d&#233;guis&#233;s en mousquetaires attendaient son retour en continuant de vider la cave de la tenanci&#232;re.


Tous ces gens avaient &#233;t&#233; racol&#233;s dans le pays par Assignac et Lapar&#232;de qui, non seulement leur avaient vers&#233; davance une certaine somme, mais leur avaient encore promis une prime importante.


C&#233;taient tous des contrebandiers de la c&#244;te, entra&#238;n&#233;s aux plus p&#233;rilleuses aventures et qui ne soccupaient jamais de la mission dont ils &#233;taient charg&#233;s que pour lex&#233;cuter aveugl&#233;ment, sans autre souci que celui des b&#233;n&#233;fices quils pouvaient en retirer.


Aussi ne s&#233;taient-ils nullement fait tirer loreille pour se laisser enr&#244;ler par les deux Gascons et manifestaient-ils pour la cause inconnue quils &#233;taient appel&#233;s &#224; servir un enthousiasme qui progressait au fur et &#224; mesure que le vin coulait dans leur gosier.


Lorsquils virent repara&#238;tre celui quils appelaient d&#233;j&#224; leur grand chef, cest-&#224;-dire le chevalier de Castel-Rajac, ils se lev&#232;rent tous dun m&#234;me mouvement pour lacclamer. Sans doute supportaient-ils mieux la boisson que les soldats de M. de Saint-Mars, car Ga&#235;tan, qui n&#233;tait pas sans avoir quelque inqui&#233;tude &#224; ce sujet, constata avec satisfaction quils tenaient fort bien en &#233;quilibre sur leurs jambes.


Tout de suite, de sa belle voix, il lan&#231;a:


En selle!


Suivi par sa troupe de faux mousquetaires, il sen fut dans une cour int&#233;rieure o&#249; une vingtaine de chevaux &#233;taient attach&#233;s. Dans un coin, lhomme au masque de fer, envelopp&#233; dun long manteau, conversait avec les deux amis de son p&#232;re adoptif.


Lestement, le lieutenant aux mousquetaires grimpa sur un joli cheval blanc qui piaffait dimpatience. Henry sinstalla en croupe derri&#232;re lui et tous les autres personnages, y compris Jean Martigues, qui revenait en courant et tout essouffl&#233; dembrasser encore une fois sa bonne amie, saut&#232;rent sur les autres montures et la cavalcade senfon&#231;a dans la nuit.


Lorsque Castel-Rajac et ses amis arriv&#232;rent &#224; la fronti&#232;re italienne, il faisait grand jour. Le chevalier commen&#231;a par faire r&#233;gler sa troupe par Assignac et Lapar&#232;de, promus aux fonctions dofficiers payeurs g&#233;n&#233;raux. Il y ajouta m&#234;me une gratification suppl&#233;mentaire, ce qui lui valut des hourras qui mena&#231;aient de se prolonger outre mesure; mais Ga&#235;tan, qui avait h&#226;te de d&#233;livrer Henry de son masque de fer, se h&#226;ta de les interrompre dun geste &#233;nergique et dengager ses mousquetaires doccasion &#224; rallier Cannes dans le plus bref d&#233;lai.


Ceux-ci ne se le firent pas dire deux fois, et, command&#233;s par Assignac et Lapar&#232;de, qui &#233;taient charg&#233;s de r&#233;cup&#233;rer leurs costumes et leurs armes, ils piqu&#232;rent des deux et sen furent dans une sorte de galop dall&#233;gresse.


Demeur&#233; seul avec Henry, Castel-Rajac, qui semblait tr&#232;s &#233;mu, fit man&#339;uvrer, avec la petite clef que lui avait remise M. de Saint-Mars le m&#233;canisme secret du masque, qui sentrouvrit aussit&#244;t pour se diviser en deux parties et retomber lourdement sur le sol.


Sans prononcer un mot, les deux hommes s&#233;treignirent longuement.


Puis, Castel-Rajac dit:


Mon fils car, tu me permets bien de tappeler encore ainsi?


Oui, mon p&#232;re, et je vous le demande m&#234;me en gr&#226;ce.


Je vais maintenant te dire la v&#233;rit&#233; sur ta naissance.


Je la connais.


Qui te la r&#233;v&#233;l&#233;e?


Personne! Cest de moi-m&#234;me qua jailli la lumi&#232;re. Mais mon p&#232;re v&#233;ritable, ce sera vous, toujours!


Et avec une nuance de m&#233;lancolie, dans laquelle nentrait aucune amertume, il ajouta:


Quant &#224; ma m&#232;re, si vous la voyez, vous lui direz que je ne veux emporter delle que le souvenir des baisers quelle ma donn&#233;s quand j&#233;tais enfant. De m&#234;me, que je suis trop respectueux des droits de mon fr&#232;re le roi pour jamais me dresser contre lui, jai trop souci de lhonneur de la reine, notre m&#232;re, pour revendiquer aupr&#232;s delle la place m&#234;me obscure dun enfant ill&#233;gitime.


 Fort et fier des principes dans lesquels vous mavez &#233;lev&#233;, jentends faire ma vie suivant les lignes que vous mavez trac&#233;es, non pas en aventurier, mais en gentilhomme, et tout en mengageant &#224; ne jamais porter les armes contre mon pays, je veux consacrer tout ce que vous avez mis de bon en moi au service des nobles causes. Il nen manque point sur cette terre.


Et, ployant les genoux, il ajouta:


Maintenant, b&#233;nissez-moi, mon p&#232;re!


Castel-Rajac posa sa main robuste sur l&#233;paule dHenry. Puis, il lui dit:


Tu viens, mon enfant, de reconna&#238;tre au-del&#224; de ce quil valait le bien que jai pu te faire. Oui, je te b&#233;nis de tout mon c&#339;ur affectueux, de toute mon &#226;me dans laquelle tu ne cesseras de vivre et je te dis: sois le chevalier sans peur et sans reproche que tu mannonces et Dieu, jen suis s&#251;r, ten r&#233;compensera.


Le fils de Mazarin et dAnne dAutriche se releva et, dun &#233;lan il se jeta entre les bras du valeureux Gascon. Ce fut une nouvelle &#233;treinte, apr&#232;s laquelle Castel-Rajac dit &#224; Henry:


Voici une bourse bien garnie, qui va te permettre de gagner la ville de G&#234;nes. L&#224;, tu te rendras via Macelli, tu demanderas le signor Humberto Joffredi; cest lui qui est charg&#233; de proc&#233;der &#224; ton &#233;tablissement qui doit &#234;tre et sera celui dun jeune gentilhomme riche et de bonne race.


P&#232;re, je nai aucun d&#233;sir dargent.


Cest la volont&#233; de ceux qui taiment et tu nas pas le droit de ty soustraire. Tu choisiras toi-m&#234;me le nom que tu veux porter.


Ce sera le v&#244;tre, p&#232;re. Il nen est pas un autre pour moi qui soit plus noble et plus sacr&#233;. Jesp&#232;re que je men montrerai digne.


Allons, au revoir, mon cher Henry.


Oui, au revoir et &#224; bient&#244;t, nest-ce pas?


Sois tranquille, je ferai tout pour me retrouver souvent avec toi!


Ils se serr&#232;rent les mains vigoureusement. Henry se dirigea &#224; pied vers un village dont on voyait les toits rouges se profiler sous le ciel bleu &#224; travers les arbres. Castel-Rajac le regarda jusqu&#224; ce quil e&#251;t disparu. Comme un soupir douloureux lui &#233;chappait, il fit:


Mordious, est-ce que, par hasard, je manquerais de courage? Ce serait la premi&#232;re fois de ma vie.


Et, remontant en selle, il &#233;peronna son cheval, tout en disant:


Je crois que jai bien tenu mon serment! Ma ch&#232;re Marie va &#234;tre contente!



* *


*


Au milieu de sa joie, Castel-Rajac conservait cependant une certaine inqui&#233;tude. En effet, il &#233;tait sans nouvelles de M. de Durbec et il se demandait ce que celui-ci avait bien pu devenir. Comme il se doutait quil manigan&#231;ait dans lombre quelques sombres intrigues, et bien quil f&#251;t tout &#224; fait tranquille au sujet dHenry, il se demandait si cet oiseau de malheur nallait pas sapercevoir de la substitution du prisonnier et chercher noise &#224; cet excellent gouverneur que le Gascon avait entra&#238;n&#233; un peu malgr&#233; lui dans cette aventure.


Ga&#235;tan &#233;tait dun temp&#233;rament trop g&#233;n&#233;reux et trop chevaleresque, pour ne pas se pr&#233;occuper du mal qui pouvait arriver par sa faute &#224; un homme qui lui avait rendu un aussi grand service.


Aussi, d&#232;s son arriv&#233;e &#224; Cannes, apr&#232;s avoir &#233;t&#233; rendre compte &#224; la duchesse de Chevreuse et &#224; sa charmante ni&#232;ce, M de Lussey, du succ&#232;s de son entreprise et d&#233;livrer lui-m&#234;me le mouchard quil avait enferm&#233; dans la cave, Castel-Rajac s&#233;tait embarqu&#233; pour l&#238;le Sainte-Marguerite, et, apr&#232;s avoir parlement&#233; avec le sous-officier de garde qui, les yeux troubles et la bouche p&#226;teuse, ne semblait pas enti&#232;rement remis de ses libations de la veille, il avait r&#233;ussi &#224; se faire introduire aupr&#232;s de M. de Saint-Mars.


Ainsi que nous allons le voir, les pressentiments de Castel-Rajac &#233;taient fond&#233;s. En effet, d&#232;s que le gouverneur laper&#231;ut, il s&#233;cria:


Vous, chevalier, cest la Providence qui vous envoie! Depuis votre d&#233;part, il sest pass&#233; ici deux graves &#233;v&#233;nements, qui vous placent, vous et moi, dans la posture la plus f&#226;cheuse.


Pas possible? fit le Gascon avec toutes les apparences de la plus parfaite s&#233;curit&#233;.


Tout dabord, M. de Marleffe sest &#233;nergiquement refus&#233; &#224; se laisser adapter le masque de fer. Comme je ne pouvais mettre personne dans la confidence, il ma donc &#233;t&#233; impossible &#224; moi seul de le contraindre.


Nayez aucun souci &#224; ce sujet, d&#233;clara Castel-Rajac. Laissez-moi faire et je vous garantis que, dans un quart dheure, lop&#233;ration sera termin&#233;e.


Il y a plus grave encore!


Quoi donc?


Un &#233;missaire de Colbert vient darriver.


Est-ce que, par hasard, ce ne serait pas un certain M. de Durbec?


Lui-m&#234;me! Muni de pleins pouvoirs du ministre, il ma d&#233;clar&#233; quil voulait voir lhomme au masque de fer en secret et hors de toute pr&#233;sence. Jai pu gagner du temps, en pr&#233;textant que mon prisonnier &#233;tait gravement malade et qu&#224; la suite dune nuit dinsomnie, javais d&#251; lui administrer un narcotique sous laction duquel il &#233;tait encore plong&#233;. Mais, d&#233;j&#224; par trois fois, M. de Durbec ma fait demander si lhomme au masque de fer &#233;tait r&#233;veill&#233; et je crains quil ne finisse par exiger que je lui ouvre la porte de son cachot.


Castel-Rajac eut un sourire plein de finesse et dironie. Puis, il demanda:


O&#249; se trouve M. de Durbec?


Dans la chambre dite du prince, qui est r&#233;serv&#233;e aux visiteurs de marque.


Voulez-vous my conduire, mon cher gouverneur? Je vous assure que cest indispensable.


Cependant


Je vais vous rassurer dun mot. Je vous donne ma parole que, lorsque jen sortirai, M. de Durbec aura renonc&#233; &#224; son projet de visiter lhomme au masque de fer et se gardera m&#234;me de vous poser aucune question au sujet de votre prisonnier.


Si formidable que lui appar&#251;t cette double assertion, M. de Saint-Mars nadressa aucune objection &#224; son interlocuteur, tant celui-ci, quil avait vu &#224; l&#339;uvre, lui inspirait une confiance illimit&#233;e. Aussi sempressa-t-il de le conduire dans la pi&#232;ce que M. de Durbec, qui commen&#231;ait &#224; soup&#231;onner que quelque chose de louche se passait dans le ch&#226;teau, s&#233;tait mis &#224; arpenter nerveusement.


Pour la quatri&#232;me fois, Durbec allait mander le gouverneur, lorsque la porte souvrit toute grande. Le chef de la police secr&#232;te de M. Colbert reconnut, sous sa d&#233;froque de p&#234;cheur, M. de Castel-Rajac qui, les mains derri&#232;re le dos, la figure resplendissante de bonne humeur, savan&#231;ait vers lui, en disant:


Ce cher monsieur de Durbec!


La porte s&#233;tait referm&#233;e et le Gascon, qui continuait toujours &#224; savancer vers son adversaire, les mains toujours derri&#232;re le dos, lui lan&#231;ait:


Comme on se retrouve! C&#233;tait dailleurs fatal, car, mon cher de Durbec, depuis vingt-trois ans, nous avions un compte &#224; r&#233;gler. Avouez que je ne vous ai pas beaucoup tracass&#233;. Jai attendu mon heure, elle a sonn&#233;, allons-y!


Ah &#231;&#224;! monsieur, sexclama Durbec, je ne comprends pas.


Castel-Rajac continua:


Je sais bien quau bout de vingt-trois ans il est permis davoir des d&#233;faillances de m&#233;moire. Eh bien, moi, je vais la rafra&#238;chir, votre m&#233;moire. Laffaire du ch&#226;teau de Montgiron, vous vous rappelez?


Oui, je me souviens en effet, de cette nuit o&#249;, apr&#232;s avoir failli me tuer, vous avez massacr&#233;, vous et vos amis, une dizaine des gardes du cardinal.


Et, tout en plongeant ses yeux dans ceux de son interlocuteur, M. de Castel-Rajac martela:


Et vous avez voulu faire assassiner l&#226;chement la duchesse de Chevreuse!


Instinctivement, Durbec recula dun pas. Castel-Rajac fit:


Si je ne vous ai pas demand&#233; raison plus t&#244;t de cette infamie, cest parce que, pour des raisons que vous navez pas &#224; conna&#238;tre, cela m&#233;tait interdit. Mais je m&#233;tais bien promis que, t&#244;t ou tard, vous me paieriez cette canaillerie et plusieurs autres sur lesquelles je nai besoin dinsister. Comme par exemple celle de vous acharner apr&#232;s un malheureux enfant qui na commis quun crime, celui de na&#238;tre. Vous saisissez, nest-ce pas, monsieur de Durbec?


Dun geste brusque, lancien espion de Richelieu tirait son &#233;p&#233;e du fourreau. Mais Castel-Rajac, qui pr&#233;voyait ce mouvement, dun bond se jeta de c&#244;t&#233; et, brandissant un couteau de chasse assez long quil cachait derri&#232;re lui, il s&#233;cria:


&#192; nous deux, monsieur lassassin!


Et, tout en fon&#231;ant sur son adversaire, il lui dit:


Tu me croyais sans arme, bandit, mais tu vas voir si mon couteau ne vaut pas ton &#233;p&#233;e.


Apr&#232;s avoir par&#233; le premier coup que Durbec cherchait &#224; lui porter, Castel-Rajac, dun coup sec dune force irr&#233;sistible, le d&#233;sarma. Et, dune voix retentissante, il lui cria:


Papillon de malheur, je vais te clouer &#224; la muraille!


Mais, au moment o&#249; il allait transpercer la poitrine de lespion, celui-ci s&#233;croula comme une masse sur le sol, o&#249; il demeura inanim&#233;. Ga&#235;tan se pencha vers lui et, constatant quil &#233;tait mort, grommela:


Mordious, le diable me la pris avant que jaie eu le temps de loccire!


Courant &#224; la porte, il appela le gouverneur, qui &#233;tait rest&#233; derri&#232;re la porte.


Ce nest pas moi, fit-il, qui lai mis &#224; mal, cest lui qui vient de mourir tout seul et probablement de peur. Voil&#224; comment nous sommes, en Gascogne Tandis quil refroidit, allons nous occuper de notre faux monnayeur!


Malgr&#233; le trouble dans lequel lavaient plong&#233; les nouveaux &#233;v&#233;nements, M. de Saint-Mars, incapable de r&#233;sister &#224; la v&#233;ritable tornade que cr&#233;ait autour de lui le bouillant Gascon, conduisit ce dernier jusquau cachot de M. de Marleffe. C&#233;tait une pi&#232;ce humide, froide, obscure et v&#233;ritablement infecte. Tout de suite, Castel-Rajac dit au prisonnier, qui &#233;tait affal&#233; sur un banc de pierre:


Vous vous plaisez donc ici, monsieur?


Non! protesta Marleffe. Je my d&#233;plais fort, au contraire.


Vous trouvez donc la ch&#232;re excellente?


Elle est ex&#233;crable.


Les vins d&#233;licieux?


Je ne bois que de leau et encore est-elle saum&#226;tre!


Que diriez-vous si, tout &#224; coup, on vous transportait dans une chambre confortable avec vue sur la mer, si on vous servait trois fois par jour un repas d&#233;lectable et si M. le gouverneur du ch&#226;teau de l&#238;le Sainte-Marguerite mettait &#224; votre disposition les meilleurs crus de sa cave?


Monsieur, r&#233;pliqua le prisonnier, jignore qui vous &#234;tes, mais je vous prie de ne pas vous moquer de moi. Je suis un malfaiteur, cest vrai, mais jexpie cruellement mes crimes et vous devriez avoir piti&#233; de moi.


Castel-Rajac reprit:


Je ne me moque nullement de vous et je vous parle en toute sinc&#233;rit&#233;. Il ne tient qu&#224; vous de passer de ce r&#233;gime si dur auquel vous &#234;tes assujetti &#224; celui que je viens de vous d&#233;crire.


Que dois-je faire pour cela?


Accepter quon vous applique sur le visage ce masque de fer que vous avez refus&#233; de porter.


Et, sadressant au gouverneur, qui &#233;tait rest&#233; sur le seuil, il fit:


Nous sommes bien daccord, nest-ce pas, mon cher gouverneur?


Enti&#232;rement daccord.


Et si je refuse? dit Mariette.


Ga&#235;tan, qui sentait la partie gagn&#233;e, insista:


Vous &#234;tes condamn&#233; &#224; la d&#233;tention perp&#233;tuelle. Eh bien, vous resterez toute votre existence dans ce cachot.


Alors, jaccepte, se d&#233;cida le prisonnier.


Jajouterai simplement, fit Ga&#235;tan, que, lorsque vous recevrez la visite de personnes venues pour vous interroger, vous refuserez obstin&#233;ment de leur r&#233;pondre, quelles que soient ces personnes et les questions quelles pourront vous poser. Sinon, vous serez imm&#233;diatement renvoy&#233; dans cet endroit do&#249; je me suis efforc&#233; de vous faire sortir.


Cest entendu, je me tairai, affirma le faux-monnayeur qui, maintenant, &#233;tait pr&#234;t &#224; tout pour reconqu&#233;rir, &#224; d&#233;faut de libert&#233;, le bien-&#234;tre qui allait lui rendre moins dure une captivit&#233; qui ne devait finir quavec lui-m&#234;me.


Cinq minutes apr&#232;s, affubl&#233; du masque de fer quil devait garder jusqu&#224; sa derni&#232;re demeure, le faux-monnayeur &#233;tait conduit par M. de Saint-Mars dans la chambre quoccupait Henry et o&#249; il devait rester jusquau jour o&#249; M. de Saint-Mars, nomm&#233; gouverneur de la Bastille, ainsi que le lui avait pr&#233;dit Castel-Rajac, emmena avec lui son prisonnier qui ne devait mourir quen 1706, dans cette prison d&#201;tat, emportant avec lui le secret de lhomme au masque de fer.


Nous ajouterons simplement que les deux Castel-Rajac se couvrirent lun et lautre de gloire, le p&#232;re, en prenant part &#224; toutes les grandes victoires de la premi&#232;re partie du r&#232;gne de Louis XIV, et le fils en allant combattre les infid&#232;les, nouveau crois&#233; qui ajouta au nom de Castel-Rajac un lustre dhonneur et de gloire. Il revint en France en 1694, et Louis XIV auquel, apr&#232;s la mort dAnne dAutriche, Castel-Rajac, devenu mar&#233;chal de France, avait r&#233;v&#233;l&#233; toute la v&#233;rit&#233;, le nomma gouverneur de la province du Languedoc o&#249; il mourut tr&#232;s &#226;g&#233;, entour&#233; de ses enfants et de ses petits-enfants, dont pas un seul ne se douta jamais quils avaient du sang dAnne dAutriche dans les veines et que le Roi Soleil &#233;tait leur oncle


Fin





