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Arthur Conan Doyle


Le Signe Des Quatre


(f&#233;vrier 1890)



Chapitre I La d&#233;duction est une science

Sherlock Holmes prit la bouteille au coin de la chemin&#233;e puis sortit la seringue hypodermique de son &#233;tui de cuir. Ses longs doigts p&#226;les et nerveux pr&#233;par&#232;rent laiguille avant de relever la manche gauche de sa chemise. Un instant son regard pensif sarr&#234;ta sur le r&#233;seau veineux de lavant-bras cribl&#233; dinnombrables traces de piq&#251;res. Puis il y enfon&#231;a laiguille avec pr&#233;cision, injecta le liquide, et se cala dans le fauteuil de velours en poussant un long soupir de satisfaction.


Depuis plusieurs mois jassistais &#224; cette s&#233;ance qui se renouvelait trois fois par jour, mais je ne my habituais toujours pas. Au contraire, ce spectacle mirritait chaque jour davantage, et la nuit ma conscience me reprochait de navoir pas eu le courage de protester. Combien de fois ne m&#233;tais-je pas jur&#233; de d&#233;livrer mon &#226;me et de dire ce que javais &#224; dire! Mais lattitude nonchalante et r&#233;serv&#233;e de mon compagnon faisait de lui le dernier homme avec lequel on p&#251;t se permettre une certaine indiscr&#233;tion. Je connaissais ses dons exceptionnels et ses qualit&#233;s peu communes qui men imposaient: &#224; le contrarier, je me serais senti timide et maladroit.


Pourtant, cet apr&#232;s-midi-l&#224;, je ne pus me contenir. &#201;tait-ce la bouteille du Beaune que nous avions bue &#224; d&#233;jeuner? &#201;tait-ce sa mani&#232;re provocante qui accentua mon exasp&#233;ration? En tout cas, il me fallut parler.


Aujourdhui, lui demandai-je, morphine ou coca&#239;ne?


Ses yeux quitt&#232;rent languissamment le vieux livre imprim&#233; en caract&#232;res gothiques quil tenait ouvert.


Coca&#239;ne, dit-il, une solution &#224; sept pour cent. Vous plairait-il de lessayer?


Non, certainement pas! r&#233;pondis-je avec brusquerie. Je ne suis pas encore remis de la campagne dAfghanistan. Je ne peux pas me permettre de dilapider mes forces.


Ma v&#233;h&#233;mence le fit sourire.


Peut-&#234;tre avez-vous raison, Watson, dit-il. Peut-&#234;tre cette drogue a-t-elle une influence n&#233;faste sur mon corps. Mais je la trouve si stimulante pour la clarification de mon esprit, que les effets secondaires me paraissent dune importance n&#233;gligeable.


Mais consid&#233;rez la chose dans son ensemble! m&#233;criai-je avec chaleur. Votre cerveau peut, en effet, conna&#238;tre une acuit&#233; extraordinaire; mais &#224; quel prix! Cest un processus pathologique et morbide qui provoque un renouvellement acc&#233;l&#233;r&#233; des tissus, qui peut donc entra&#238;ner un affaiblissement permanent. Vous connaissez aussi la noire d&#233;pression qui sensuit: le jeu en vaut-il la chandelle? Pourquoi risquer de perdre pour un simple plaisir passager les grands dons qui sont en vous. Souvenez-vous que ce nest pas seulement lami qui parle en ce moment, mais le m&#233;decin en partie responsable de votre sant&#233;.


Il ne parut pas offens&#233;. Au contraire, il rassembla les extr&#233;mit&#233;s de ses dix doigts et posa ses coudes sur les bras de son fauteuil comme quelquun sappr&#234;tant &#224; savourer une conversation.


Mon esprit refuse la stagnation, r&#233;pondit-il; donnez-moi des probl&#232;mes, du travail! Donnez-moi le cryptogramme le plus abstrait ou lanalyse la plus complexe, et me voil&#224; dans latmosph&#232;re qui me convient. Alors je puis me passer de stimulants artificiels. Mais je d&#233;teste trop la morne routine et lexistence! Il me faut une exaltation mentale: cest dailleurs pourquoi jai choisi cette singuli&#232;re profession; ou plut&#244;t, pourquoi je lai cr&#233;&#233;e, puisque je suis le seul au monde de mon esp&#232;ce.


Le seul d&#233;tective priv&#233;? dis-je, levant les sourcils.


Le seul d&#233;tective priv&#233; que lon vienne consulter, pr&#233;cisa-t-il. En ce qui concerne la d&#233;tection, la recherche, cest moi la supr&#234;me Cour dappel. Lorsque Gregson ou Lestrade, ou Athelney Jones donnent leur langue au chat  ce qui devient une habitude chez eux, soit dit en passant  cest moi quils viennent trouver. Jexamine les donn&#233;es en tant quexpert et jexprime lopinion dun sp&#233;cialiste. En pareils cas, je ne demande aucune reconnaissance officielle de mon r&#244;le. Mon nom nappara&#238;t pas dans les journaux. Le travail en lui-m&#234;me, le plaisir de trouver un champ de man&#339;uvres pour mes dons personnels sont ma plus haute r&#233;compense. Vous avez dailleurs eu loccasion de me voir &#224; l&#339;uvre dans laffaire de Jefferson Hope.


En effet. Et jamais rien ne ma tant frapp&#233;. &#192; tel point que jen ai fait un petit livre, sous le titre quelque peu fantastique de Une &#201;tude en rouge.


Il hocha tristement la t&#234;te.


Je lai parcouru, dit-il. Je ne peux honn&#234;tement vous en f&#233;liciter. La d&#233;tection est, ou devrait &#234;tre, une science exacte; elle devrait donc &#234;tre constamment trait&#233;e avec froideur et sans &#233;motion. Vous avez essay&#233; de la teinter de romantisme, ce qui produit le m&#234;me effet que si vous introduisiez une histoire damour ou un enl&#232;vement dans la cinqui&#232;me proposition dEuclide.


Mais l&#233;l&#233;ment romantique existait objectivement! m&#233;criai-je. Je ne pouvais accommoder les faits &#224; ma guise.


En pareil cas, certains faits doivent &#234;tre supprim&#233;s ou, tout au moins, rapport&#233;s avec un sens &#233;quitable des proportions. La seule chose qui m&#233;ritait d&#234;tre mentionn&#233;e dans cette affaire, &#233;tait le curieux raisonnement analytique remontant des effets aux causes, gr&#226;ce &#224; quoi je suis parvenu &#224; la d&#233;m&#234;ler.


J&#233;tais agac&#233;, irrit&#233; par cette critique; navais-je pas travaill&#233; sp&#233;cialement pour lui plaire? Son orgueil semblait regretter que chaque ligne de mon petit livre ne&#251;t pas &#233;t&#233; consacr&#233;e uniquement &#224; ses faits et gestes Plus quune fois, durant les ann&#233;es pass&#233;es avec lui &#224; Baker Street, javais observ&#233; quune l&#233;g&#232;re vanit&#233; per&#231;ait sous lattitude tranquille et didactique de mon compagnon. Je ne r&#233;pliquai rien, et moccupai de ma jambe bless&#233;e. Une balle Jezail lavait travers&#233;e quelque temps auparavant, et bien que je ne fusse pas emp&#234;ch&#233; de marcher, je souffrais &#224; chaque changement du temps.


Ma client&#232;le sest r&#233;cemment &#233;tendue aux pays du continent, reprit Holmes en bourrant sa vieille pipe de bruy&#232;re. La semaine derni&#232;re Fran&#231;ois le Villard est venu me consulter. Cest un homme dune certaine notori&#233;t&#233; dans la Police Judiciaire fran&#231;aise. Il poss&#232;de la fine intuition du Celte, mais il lui manque les connaissances &#233;tendues qui lui permettraient datteindre les sommets de son art. Laffaire concernait un testament et soulevait quelques points int&#233;ressants. Jai pu le renvoyer &#224; deux cas similaires, lun &#224; Riga en 1857, lautre &#224; Saint-Louis en 1871; cela lui a permis de trouver la solution exacte. Voici la lettre re&#231;ue ce matin me remerciant pour laide apport&#233;e.


Il me tendait, en parlant, une feuille froiss&#233;e daspect &#233;trange. Je la parcourus; il sy trouvait une profusion de superlatifs, de magnifique, de coup de ma&#238;tre, de tour de force, qui attestaient lardente admiration du Fran&#231;ais.


Il &#233;crit comme un &#233;l&#232;ve &#224; son ma&#238;tre, dis-je.


Oh! laide que je lui ai apport&#233;e ne m&#233;ritait pas un tel &#233;loge! dit Sherlock Holmes dun ton badin. Il est lui-m&#234;me tr&#232;s dou&#233;; il poss&#232;de deux des trois qualit&#233;s n&#233;cessaires au parfait d&#233;tective: le pouvoir dobserver et celui de d&#233;duire. Il ne lui manque que le savoir et cela peut venir avec le temps. Il est en train de traduire en fran&#231;ais mes minces essais.


Vos essais?


Oh! vous ne saviez pas? s&#233;cria-t-il en riant. Oui, je suis coupable davoir &#233;crit plusieurs trait&#233;s, tous sur des questions techniques, dailleurs. Celui-ci, par exemple, Sur la discrimination entre les diff&#233;rents tabacs. Cent quarante vari&#233;t&#233;s de cigares, cigarettes, et tabacs y sont &#233;num&#233;r&#233;es; des reproductions en couleurs illustrent les diff&#233;rents aspects des cendres. Cest une question qui revient continuellement dans les proc&#232;s criminels. Des cendres peuvent constituer un indice dune importance capitale. Si vous pouvez dire, par exemple, que tel meurtre a &#233;t&#233; commis par un homme fumant un cigare de lInde, cela restreint &#233;videmment votre champ de recherches. Pour l&#339;il exerc&#233;, la diff&#233;rence est aussi vaste entre la cendre noire dun Trichinopoly et le blanc duvet du tabac Birds Eye, quentre un chou et une pomme de terre.


Vous &#234;tes en effet remarquablement dou&#233; pour les petits d&#233;tails!


Jappr&#233;cie leur importance. Tenez, voici mon essai sur la d&#233;tection des traces de pas, avec quelques remarques concernant lutilisation du pl&#226;tre de Paris pour pr&#233;server les empreintes Un curieux petit ouvrage, celui-l&#224; aussi! Il traite de linfluence des m&#233;tiers sur la forme des mains, avec gravures &#224; lappui, repr&#233;sentant des mains de couvreurs, de marins, de b&#251;cherons, de typographes, de tisserands, et de tailleurs de diamants. Cest dun grand int&#233;r&#234;t pratique pour le d&#233;tective scientifique surtout pour d&#233;couvrir les ant&#233;c&#233;dents dun criminel et dans les cas de corps non identifi&#233;s. Mais je vous ennuie avec mes balivernes!


Point du tout! r&#233;pondis-je sinc&#232;rement. Cela mint&#233;resse beaucoup; surtout depuis que jai eu loccasion de vous voir mettre vos balivernes en application. Mais vous parliez, il y a un instant, dobservation et de d&#233;duction. Il me semble que lun implique forc&#233;ment lautre, au moins en partie.


Bah, &#224; peine! dit-il en sadossant confortablement dans son fauteuil, tandis que de sa pipe s&#233;levaient d&#233;paisses volutes bleues. Ainsi, lobservation mindique que vous vous &#234;tes rendu &#224; la poste de Wigmore Street ce matin; mais cest par d&#233;duction que je sais que vous avez envoy&#233; un t&#233;l&#233;gramme.


Exact! m&#233;criai-je. Correct sur les deux points! Mais javoue ne pas voir comment vous y &#234;tes parvenu. Je me suis d&#233;cid&#233; soudainement et je nen ai parl&#233; &#224; quiconque.


Cest la simplicit&#233; m&#234;me! remarqua-t-il en riant doucement de ma surprise. Si absurdement simple quune explication para&#238;t superflue. Pourtant, cet exemple peut servir &#224; d&#233;finir les limites de lobservation et de la d&#233;duction. Ainsi, jobserve des traces de boue rouge&#226;tre &#224; votre chaussure. Or, juste en face de la poste de Wigmore Street, la chauss&#233;e vient d&#234;tre d&#233;faite; de la terre sy trouve r&#233;pandue de telle sorte quil est difficile de ne pas marcher dedans pour entrer dans le bureau. Enfin, cette terre est de cette singuli&#232;re teinte rouge&#226;tre qui, autant que je sache, ne se trouve nulle part ailleurs dans le voisinage. Tout ceci est observation. Le reste est d&#233;duction.


Comment, alors, avez-vous d&#233;duit le t&#233;l&#233;gramme?


Voyons, je savais pertinemment que vous naviez pas &#233;crit de lettre puisque toute la matin&#233;e je suis rest&#233; assis en face de vous. Je puis voir &#233;galement sur votre bureau un lot de timbres et un &#233;pais paquet de cartes postales. Pourquoi seriez-vous donc all&#233; &#224; la poste, sinon pour envoyer un t&#233;l&#233;gramme? &#201;liminez tous les autres mobiles, celui qui reste doit &#234;tre le bon.


Cest le cas cette fois-ci, r&#233;pondis-je apr&#232;s un moment de r&#233;flexion. La chose est, comme vous dites, extr&#234;mement simple Me prendriez-vous cependant pour un impertinent si je soumettais vos th&#233;ories &#224; un examen plus s&#233;v&#232;re?


Au contraire, r&#233;pondit-il. Cela memp&#234;chera de prendre une deuxi&#232;me dose de coca&#239;ne. Je serais enchant&#233; de me pencher sur un probl&#232;me que vous me soumettriez.


Je vous ai entendu dire quil est difficile de se servir quotidiennement dun objet sans que la personnalit&#233; de son possesseur y laisse des indices quun observateur exerc&#233; puisse lire. Or, jai acquis depuis peu une montre de poche. Auriez-vous la bont&#233; de me donner votre opinion quant aux habitudes ou &#224; la personnalit&#233; de son ancien propri&#233;taire?


Je lui tendis la montre non sans malice: lexamen, je le savais, allait se r&#233;v&#233;ler impossible, et le caquet de mon compagnon sen trouverait rabattu. Il soupesa lobjet, scruta attentivement le cadran, ouvrit le bo&#238;tier et examina le mouvement dabord &#224; l&#339;il nu, puis avec une loupe. Jeus du mal &#224; retenir un sourire devant son visage d&#233;confit lorsquil referma la montre et me la rendit.


Il ny a que peu dindices, remarqua-t-il. La montre ayant &#233;t&#233; r&#233;cemment nettoy&#233;e, je suis priv&#233; des traces les plus &#233;vocatrices.


Cest exact! r&#233;pondis-je. Elle a &#233;t&#233; nettoy&#233;e avant de m&#234;tre remise.


En moi-m&#234;me, jaccusai mon compagnon de pr&#233;senter une excuse boiteuse pour couvrir sa d&#233;faite. Quels indices pensait-il tirer dune montre non nettoy&#233;e?


Bien que peu satisfaisante, mon enqu&#234;te na pas &#233;t&#233; enti&#232;rement n&#233;gative, observa-t-il, en fixant le plafond dun regard terne et lointain. Si je ne me trompe, cette montre appartenait &#224; votre fr&#232;re a&#238;n&#233; qui lh&#233;rita de votre p&#232;re.


Ce sont sans doute les initiales H. W. grav&#233;es au dos du bo&#238;tier qui vous sugg&#232;rent cette explication?


Parfaitement. Le W. indique votre nom de famille. La montre date de pr&#232;s de cinquante ans; les initiales sont aussi vieilles que la montre qui fut donc fabriqu&#233;e pour la g&#233;n&#233;ration pr&#233;c&#233;dente. Les bijoux sont g&#233;n&#233;ralement donn&#233;s au fils a&#238;n&#233;, lequel porte g&#233;n&#233;ralement de nom de son p&#232;re. Or, votre p&#232;re, si je me souviens bien, est d&#233;c&#233;d&#233; depuis plusieurs ann&#233;es. Il sensuit que la montre &#233;tait entre les mains de votre fr&#232;re a&#238;n&#233;.


Jusquici, cest vrai! dis-je. Avez-vous trouv&#233; autre chose?


C&#233;tait un homme n&#233;gligent et d&#233;sordonn&#233;; oui, fort n&#233;gligent. Il avait de bons atouts au d&#233;part, mais il les gaspilla. Il v&#233;cut dans une pauvret&#233; coup&#233;e de courtes p&#233;riodes de prosp&#233;rit&#233;; et il est mort apr&#232;s s&#234;tre adonn&#233; &#224; la boisson. Voil&#224; tout ce que jai pu trouver.


Lamertume d&#233;borda de mon c&#339;ur. Je bondis de mon fauteuil et arpentai furieusement la pi&#232;ce malgr&#233; ma jambe bless&#233;e.


Cest indigne de vous, Holmes! m&#233;criai-je. Je ne vous aurais jamais cru capable dune telle bassesse! Vous vous &#234;tes renseign&#233; sur la vie de mon malheureux fr&#232;re: et vous essayez de me faire croire que vous avez d&#233;duit ces renseignements par je ne sais quel moyen de fantaisie.


Ne vous attendez pas &#224; ce que je croie que vous avez lu tout ceci dans une vieille montre! Cest un proc&#233;d&#233; peu charitable qui, pour tout dire, fr&#244;le le charlatanisme.


Mon cher docteur, je vous prie daccepter mes excuses, dit-il gentiment. Voyant laffaire comme un probl&#232;me abstrait, jai oubli&#233; combien cela vous touchait de pr&#232;s et pouvait vous &#234;tre p&#233;nible. Je vous assure, Watson, que jignorais tout de votre fr&#232;re et jusqu&#224; son existence avant dexaminer cette montre.


Alors, comment, au nom du Ciel, ces choses-l&#224; vous furent-elles r&#233;v&#233;l&#233;es? Tout est vrai, jusquau plus petit d&#233;tail.


Ah! cest de la chance! Je ne pouvais dire que ce qui me paraissait le plus probable. Je ne mattendais pas &#224; &#234;tre si exact.


Ce n&#233;tait pas, simplement, un exercice de devinettes?


Non, non; jamais je ne devine. Cest une habitude d&#233;testable, qui d&#233;truit la facult&#233; de raisonner. Ce qui vous semble &#233;trange lest seulement parce que vous ne suivez pas mon raisonnement et nobservez pas les petits faits desquels on peut tirer de grandes d&#233;ductions. Par exemple, jai commenc&#233; par dire que votre fr&#232;re &#233;tait n&#233;gligent. Observez donc la partie inf&#233;rieure du bo&#238;tier et vous remarquerez quil est non seulement l&#233;g&#232;rement caboss&#233; en deux endroits, mais &#233;galement couvert d&#233;raflures; celles-ci ont &#233;t&#233; faites par dautres objets: des clefs ou des pi&#232;ces de monnaie quil mettait dans la m&#234;me poche. Ce nest s&#251;rement pas un tour de force que de d&#233;duire la n&#233;gligence chez un homme qui traite dune mani&#232;re aussi cavali&#232;re une montre de cinquante guin&#233;es. Ce nest pas non plus un raisonnement g&#233;nial qui me fait dire quun h&#233;ritage comportant un objet dune telle valeur a d&#251; &#234;tre substantiel.


Je hochai la t&#234;te pour montrer que je le suivais.


Dautre part, les pr&#234;teurs sur gages ont lhabitude en Angleterre de graver sur la montre, avec la pointe dune &#233;pingle, le num&#233;ro du re&#231;u d&#233;livr&#233; lors de la mise en gage de lobjet. Cest plus pratique quune &#233;tiquette qui risque d&#234;tre perdue ou transport&#233;e sur un autre article. Or, il ny a pas moins de quatre num&#233;ros de cette sorte &#224; lint&#233;rieur du bo&#238;tier; ma loupe les montre distinctement. Do&#249; une premi&#232;re d&#233;duction: votre fr&#232;re &#233;tait souvent dans la g&#234;ne. Deuxi&#232;me d&#233;duction: il connaissait des p&#233;riodes de prosp&#233;rit&#233; faute desquelles il naurait pu retirer sa montre. Enfin, je vous demande de regarder dans le couvercle int&#233;rieur lorifice o&#249; sintroduit la clef du remontoir. Un homme sobre ne laurait pas ray&#233; ainsi! En revanche, toutes les montres des alcooliques portent les marques de mains pas trop s&#251;res delles-m&#234;mes pour remonter le m&#233;canisme. Que reste-t-il donc de myst&#233;rieux dans mes explications?


Tout est clair comme le jour, r&#233;pondis-je. Je regrette davoir &#233;t&#233; injuste &#224; votre &#233;gard. Jaurais d&#251; t&#233;moigner dune plus grande foi en vos capacit&#233;s. Puis-je vous demander si vous avez une affaire sur le chantier en ce moment?


Non. Do&#249; la coca&#239;ne. Je ne puis vivre sans faire travailler mon cerveau. Y a-t-il une autre activit&#233; valable dans la vie? Approchez-vous de la fen&#234;tre, ici. Le monde a-t-il jamais &#233;t&#233; aussi lugubre, m&#233;diocre et ennuyeux? Regardez ce brouillard jaun&#226;tre qui s&#233;tale le long de la rue et qui s&#233;crase inutilement contre ces mornes maisons! Quoi de plus cafardeux et de plus prosa&#239;que? Dites-moi donc, docteur, &#224; quoi peuvent servir des facult&#233;s qui restent sans utilisation? Le crime est banal, la vie est banale, et seules les qualit&#233;s banales trouvent &#224; sexercer ici-bas.


Jouvris la bouche pour r&#233;pondre &#224; cette tirade, lorsquon frappa &#224; la porte; notre logeuse entra, apportant une carte sur le plateau de cuivre.


Cest une jeune femme qui d&#233;sire vous voir, dit-elle &#224; mon compagnon.


Mlle Mary Morstan, lut-il. Hum! Je nai aucun souvenir de ce nom. Voulez-vous introduire cette personne, madame Hudson? Ne partez pas, docteur; je pr&#233;f&#233;rerais que vous assistiez &#224; lentrevue.



Chapitre II Pr&#233;sentation de laffaire

Mademoiselle Morstan p&#233;n&#233;tra dans la pi&#232;ce dun pas d&#233;cid&#233;. C&#233;tait une jeune femme blonde, petite et d&#233;licate. Sa mise simple et modeste, bien que dun go&#251;t parfait, sugg&#233;rait des moyens limit&#233;s. La robe, sans ornements ni bijoux, &#233;tait dun beige sombre tirant sur le gris. Elle &#233;tait coiff&#233;e dun petit turban, de la m&#234;me couleur blanche sur le c&#244;t&#233;. Sa beaut&#233; ne consistait pas dans la r&#233;gularit&#233; des traits, ni dans l&#233;clat du teint; elle r&#233;sidait plut&#244;t dans une expression ouverte et douce, dans deux grands yeux bleus sensibles et profonds. Mon exp&#233;rience des femmes, qui s&#233;tend &#224; plusieurs pays des trois continents, ne mavait jamais montr&#233; un visage exprimant mieux le raffinement du c&#339;ur.


Elle prit place sur le si&#232;ge que Sherlock Holmes lui avan&#231;a. Je remarquai aussit&#244;t le tremblement de sa bouche et la crispation de ses mains; tous les signes dune agitation int&#233;rieure intense &#233;taient r&#233;unis.


Je viens &#224; vous, monsieur Holmes, dit-elle, parce que vous avez aid&#233; Mme Cecil Forrester pour qui je travaille, &#224; d&#233;m&#234;ler une petite complication domestique. Elle a &#233;t&#233; tr&#232;s impressionn&#233;e par votre talent et votre obligeance.


Mme Cecil Forrester? r&#233;p&#233;ta-t-il pensivement. Oui, je crois lui avoir rendu un petit service. C&#233;tait pourtant, si je men souviens bien, une affaire tr&#232;s simple.


Ce nest pas son avis. Mais en tout cas, vous nen direz pas autant de mon histoire. Je puis difficilement en imaginer une plus &#233;trange, plus compl&#232;tement inexplicable.


Holmes se frotta les mains. Ses yeux brill&#232;rent. Il pencha en avant dans son fauteuil son profil doiseau de proie, et ses traits fortement dessin&#233;s exprim&#232;rent soudain une extraordinaire concentration.


Exposez votre cas, dit-il.


Il avait pris le ton dun homme daffaires. Ma position &#233;tait embarrassante et je me levai:


Vous mexcuserez, jen suis s&#251;r!


&#192; ma grande surprise, la jeune femme me retint dun geste de sa main gant&#233;e:


Si votre ami avait lamabilit&#233; de rester, dit-elle, il pourrait me rendre un grand service.


Je neus plus qu&#224; me rasseoir.


Voici bri&#232;vement les faits, continua-t-elle. Mon p&#232;re &#233;tait officier aux Indes; il menvoya en Angleterre quand je n&#233;tais encore quune enfant. Ma m&#232;re &#233;tait morte et je navais aucun parent ici. Je fus donc plac&#233;e dans une pension, dailleurs excellente, &#224; &#201;dimbourg, et jy demeurai jusqu&#224; dix-sept ans. En 1878, mon p&#232;re, alors capitaine de son r&#233;giment, obtint un cong&#233; de douze mois et revint ici. Il madressa un t&#233;l&#233;gramme de Londres annon&#231;ant quil &#233;tait bien arriv&#233; et quil mattendait imm&#233;diatement &#224; lh&#244;tel Langham. Son message &#233;tait plein de tendresse. En arrivant &#224; Londres, je me rendis &#224; Langham; je fus inform&#233;e que le capitaine Morstan &#233;tait bien descendu ici, mais quil &#233;tait sorti la veille au soir et quil n&#233;tait pas encore revenu. Jattendis tout le jour, en vain. &#192; la nuit, sur les conseils du directeur de lh&#244;tel, jinformai la police. Le lendemain matin, une annonce &#224; ce sujet paraissait dans tous les journaux. Nos recherches furent sans r&#233;sultat; et depuis ce jour je neus plus aucune nouvelle de mon malheureux p&#232;re. Il revenait en Angleterre le c&#339;ur riche despoir pour trouver un peu de paix et de r&#233;confort, et au lieu de cela


Elle porta la main &#224; la gorge, et un sanglot &#233;trangla sa phrase.


La date? demanda Holmes, en ouvrant son carnet.


Il disparut le 3 d&#233;cembre 1878, voici presque dix ans.


Ses bagages?


&#201;taient rest&#233;s &#224; lh&#244;tel. Mais ils ne contenaient aucun indice; des v&#234;tements, des livres, et un grand nombre de curiosit&#233;s des &#238;les Andaman. Il avait &#233;t&#233; officier de la garnison en charge des criminels rel&#233;gu&#233;s l&#224;-bas.


Avait-il quelque ami en ville?


Un seul, que je sache: le major Sholto, du m&#234;me r&#233;giment, le 34e dinfanterie de Bombay. Le major avait pris sa retraite un peu auparavant et il vivait &#224; Upper Norwood. Nous lavons joint, bien entendu; mais il ignorait m&#234;me que son ami &#233;tait en Angleterre.


Singuli&#232;re affaire! remarqua Holmes.


Je ne vous ai pas encore racont&#233; la partie la plus d&#233;routante. Il y a six ans, le 4 mai 1882, pour &#234;tre exacte, une annonce parut dans le Times, demandant ladresse de Mlle Mary Morstan et d&#233;clarant quelle aurait avantage &#224; se faire conna&#238;tre. Il ny avait ni nom, ni adresse. Je venais dentrer, alors, comme gouvernante dans la famille de Mme Cecil Forrester. Sur les conseils de cette dame, je fis publier mon adresse dans les annonces. Le m&#234;me jour, je recevais par la poste un petit &#233;crin en carton contenant une tr&#232;s grosse perle du plus bel orient; rien dautre. Depuis ce jour, jai re&#231;u chaque ann&#233;e &#224; la m&#234;me date, un colis contenant une perle semblable, et sans aucune indication de lexp&#233;diteur. Jai consult&#233; un expert: ces perles sont dune esp&#232;ce rare, et dune valeur consid&#233;rable. Jugez vous-m&#234;me si elles sont belles!


Elle ouvrit une bo&#238;te plate, et nous pr&#233;senta six perles: les plus pures que jaie jamais vues.


Votre r&#233;cit est tr&#232;s int&#233;ressant, dit Sherlock Holmes. Y a-t-il eu autre chose?


Oui. Pas plus tard quaujourdhui. Cest pourquoi je suis venue &#224; vous. Jai re&#231;u une lettre ce matin. La voici.


Merci, dit Holmes. Lenveloppe aussi, sil vous pla&#238;t. Estampille de la poste: Londres, secteur Sud-Ouest. Date: 7 juillet. Hum! La marque dun pouce dans le coin; probablement celui du facteur. Enveloppe &#224; six pence le paquet. Papier &#224; lettres luxueux. Pas dadresse. Soyez ce soir &#224; sept heures au Lyceum Theater, pr&#232;s du troisi&#232;me pilier en sortant &#224; partir de la gauche. Si vous navez pas confiance convoquez deux amis. Vous &#234;tes victime dune injustice qui sera r&#233;par&#233;e. Namenez pas la police. Si vous le faisiez, tout &#233;chouerait. Votre ami inconnu. Eh bien, voil&#224; un tr&#232;s joli petit myst&#232;re! Quavez-vous lintention de faire, mademoiselle Morstan?


Cest exactement la question que je voulais vous poser.


Dans ce cas, nous irons certainement au rendez-vous; vous, moi, et oui, bien entendu, le docteur Watson. Votre correspondant permet deux amis; le docteur est exactement lhomme quil faut. Nous avons d&#233;j&#224; travaill&#233; ensemble.


Mais voudra-t-il venir? demanda-t-elle dune voix pressante.


Je serai fier et heureux, dis-je avec ferveur, si je puis vous &#234;tre de quelque utilit&#233;.


Vous &#234;tes tr&#232;s aimables tous les deux! r&#233;pondit-elle. Je m&#232;ne une vie retir&#233;e, et je nai pas damis &#224; qui je puisse faire appel. Je pense que nous aurons le temps si je reviens ici &#224; six heures?


Pas plus tard, dit Holmes. Une autre question, si vous permettez. L&#233;criture sur cette enveloppe est-elle la m&#234;me que celle que vous avez vue sur les bo&#238;tes contenant les perles?


Je les ai ici, r&#233;pondit-elle, en montrant une demi-douzaine de morceaux de papier.


Vous &#234;tes une cliente exemplaire; vous savez intuitivement ce qui est important. Voyons, maintenant.


&#201;talant les papiers sur la table, il les compara dun regard vif et p&#233;n&#233;trant.


L&#233;criture est d&#233;guis&#233;e, sauf sur la lettre, mais lauteur est certainement une seule et m&#234;me personne, dit-il. Regardez comment le grec r&#233;appara&#238;t &#224; la moindre inattention; et la courbure particuli&#232;re de ls final! Je ne voudrais surtout pas vous donner de faux espoirs, mademoiselle Morstan, mais y a-t-il une ressemblance quelconque entre cette &#233;criture et celle de votre p&#232;re?


Aucune. Elles sont tr&#232;s diff&#233;rentes.


Je mattendais &#224; cette r&#233;ponse. Eh bien, &#224; ce soir six heures, donc! Permettez-moi de garder ces papiers. Il nest que trois heures et demie et je peux en avoir besoin avant votre retour. Au revoir!


Au revoir, r&#233;pondit la jeune femme.


Reprenant sa bo&#238;te de perles, elle gratifia chacun de nous dun charmant sourire et se retira rapidement.


Je la regardai par la fen&#234;tre marcher dans la rue dun pas vif, jusqu&#224; ce que le turban gris et la plume blanche se fondissent dans la foule.


Quelle s&#233;duisante jeune femme! m&#233;criai-je en me retournant vers mon compagnon.


Il avait rallum&#233; sa pipe et s&#233;tait renfonc&#233; dans son fauteuil, les yeux ferm&#233;s.


Vraiment? dit-il languissamment. Je navais pas remarqu&#233;.


Vous &#234;tes un v&#233;ritable automate! dis-je. Une machine &#224; raisonner. Je vous trouve parfois radicalement inhumain.


Il sourit pour r&#233;pliquer:


Il est essentiel que je ne me laisse pas influencer par des qualit&#233;s personnelles. Un client nest pour moi que l&#233;l&#233;ment dun probl&#232;me. L&#233;motivit&#233; contrarie le raisonnement clair et le jugement sain. La femme la plus s&#233;duisante que jaie connue, fut pendue parce quelle avait empoisonn&#233; trois petits enfants afin de toucher lassurance vie contract&#233;e sur leurs t&#234;tes. Dautre part, lhomme le plus antipathique de mes relations est un philanthrope qui a d&#233;pens&#233; pr&#232;s de 250 000 livres pour les pauvres.


Dans ce cas particulier, cependant


Je ne fais jamais dexception. Lexpression INFIRME la r&#232;gle. Avez-vous jamais eu loccasion d&#233;tudier le caract&#232;re de quelquun &#224; travers son &#233;criture? Que pensez-vous de celle-ci?


Elle est lisible et r&#233;guli&#232;re, r&#233;pondis-je. Celle dun homme habitu&#233; aux affaires, et dou&#233; dune certaine force de caract&#232;re.


Holmes secoua la t&#234;te.


Regardez les lettres &#224; bouche: elles se diff&#233;rencient &#224; peine du reste. Ce d pourrait &#234;tre un a, et ce l un e. Les hommes de caract&#232;re diff&#233;rencient toujours les lettres &#224; bouche, aussi mal quils &#233;crivent. Les k vacillent un peu, et les majuscules d&#233;notent une certaine vanit&#233; Bien! Maintenant, je vais sortir; jai besoin de quelques renseignements. Laissez-moi vous recommander ce livre, Watson; il est remarquable. Cest Le Martyre de lHomme, de Winwood Reade. Je serai de retour dans une heure.


Je pris le volume et minstallai pr&#232;s de la fen&#234;tre, mais mes pens&#233;es s&#233;loign&#232;rent bient&#244;t des audacieuses sp&#233;culations de l&#233;crivain. Je revoyais la jeune femme, son sourire; jentendais &#224; nouveau sa voix flexible et m&#233;lodieuse racontant l&#233;trange myst&#232;re qui planait sur sa vie. Si elle avait dix-sept ans au moment de la disparition de son p&#232;re, elle en avait vingt-sept maintenant: le bel &#226;ge! La jeunesse, encore &#233;clatante, et d&#233;pouill&#233;e de son &#233;go&#239;sme, temp&#233;r&#233;e par lexp&#233;rience Ainsi r&#234;vais-je, assis dans mon fauteuil, jusqu&#224; ce que des pens&#233;es dangereuses me vinssent &#224; lesprit: alors, je me pr&#233;cipitai &#224; mon bureau et me jetai &#224; corps perdu dans le dernier trait&#233; de pathologie. Que me croyais-je donc, moi, simple chirurgien militaire afflig&#233; dune jambe faible et dun compte en banque encore plus faible, pour me laisser aller &#224; de telles id&#233;es? Cette jeune femme n&#233;tait que lun des &#233;l&#233;ments, des facteurs du probl&#232;me. Si mon avenir &#233;tait sombre, mieux valait le regarder en face, comme un homme, plut&#244;t que de le camoufler sous les fantaisies irr&#233;elles de limagination.



Chapitre III En qu&#234;te dune solution

Holmes ne revint qu&#224; cinq heures et demie. Alerte et souriant, il paraissait dexcellente humeur (&#233;tat desprit qui alternait, chez lui, avec des acc&#232;s de d&#233;pression profonde).


Il ny a pas grand myst&#232;re dans cette affaire! dit-il en prenant la tasse de th&#233; que je venais de lui verser. Les faits ne semblent admettre quune seule explication.


Quoi! Vous avez d&#233;j&#224; trouv&#233; la solution?


Ma foi, ce serait aller trop loin! Jai d&#233;couvert un fait significatif, cest tout; mais il est tr&#232;s significatif. Il manque encore les d&#233;tails. Je viens de trouver en effet, en consultant les archives du Times, que le major Sholto, de Upper Norwood, ancien officier du 34e r&#233;giment dinfanterie, est mort le 28 avril 1882.


Je suis peut-&#234;tre tr&#232;s obtus, Holmes, mais je ne vois rien de significatif en cela.


Non? Vous me surprenez! Eh bien, veuillez consid&#233;rer les faits que voici: Le capitaine Morstan dispara&#238;t. La seule personne quil connaissait &#224; Londres est le major Sholto. Or, celui-ci affirme ignorer la pr&#233;sence du capitaine en Angleterre. Quatre ans plus tard, Sholto meurt. Dans la semaine qui suit sa mort, la fille du capitaine Morstan re&#231;oit un pr&#233;sent dune grande valeur, lequel se r&#233;p&#232;te chaque ann&#233;e. La lettre daujourdhui la d&#233;crit comme victime dune injustice. Or, cette jeune femme a-t-elle subi dautres pr&#233;judices que la disparition de son p&#232;re? Et pourquoi les cadeaux commencent-ils imm&#233;diatement apr&#232;s la mort de Sholto, sinon parce que son h&#233;ritier, sachant quelque chose, veut r&#233;parer un tort? &#192; moins que vous nayez une autre th&#233;orie qui cadre avec tous ces faits!


Tout de m&#234;me, nest-ce pas une &#233;trange fa&#231;on de compenser la disparition dun p&#232;re? Et quelle curieuse mani&#232;re de proc&#233;der! Pourquoi, dautre part, &#233;crire cette lettre aujourdhui, plut&#244;t quil y a six ans? Enfin, il est question de r&#233;parer une injustice. Comment? En lui rendant son p&#232;re? On ne peut admettre quil soit encore vivant. Or, cette jeune femme nest victime daucune autre injustice.


Il y a des difficult&#233;s! Mais notre exp&#233;dition de ce soir les aplanira toutes. Ah! voici un fiacre; Mlle Morstan est &#224; lint&#233;rieur. &#202;tes-vous pr&#234;t? Alors, descendons, car il est six heures pass&#233;es.


Je pris mon chapeau et ma plus grosse canne. Jobservai que Holmes prenait son revolver dans le tiroir et le glissait dans sa poche. Il pensait donc que notre soir&#233;e pourrait se compliquer.


Mlle Morstan &#233;tait envelopp&#233;e dun manteau sombre; son visage fin &#233;tait p&#226;le, mais calme. Il aurait fallu quelle f&#251;t plus quune femme pour ne pas &#233;prouver un malaise devant l&#233;trange exp&#233;dition dans laquelle nous nous embarquions. Cependant elle &#233;tait tr&#232;s ma&#238;tresse delle-m&#234;me, &#224; en juger par les claires r&#233;ponses quelle fit aux questions que Holmes lui posa.


Dans ses lettres, papa parlait beaucoup du major Sholto, dit-elle. Ils devaient &#234;tre amis intimes. Ils s&#233;taient sans doute trouv&#233;s tr&#232;s souvent ensemble puisquils commandaient les troupes des &#238;les Andaman. Pendant que jy pense, un &#233;trange document a &#233;t&#233; trouv&#233; dans le bureau de papa. Personne na pu le comprendre. Je ne pense pas quil soit de la moindre importance, mais peut-&#234;tre aimeriez-vous en prendre connaissance. Le voici.


Holmes d&#233;plia soigneusement la feuille de papier et la lissa sur son genou. Puis il lexamina &#224; laide de sa loupe.


Le papier a &#233;t&#233; fabriqu&#233; aux Indes, remarqua-t-il. Il fut, &#224; un moment, &#233;pingl&#233; &#224; une planche. Le sch&#233;ma dessin&#233; semble &#234;tre le plan dune partie dun grand b&#226;timent pourvu de nombreuses entr&#233;es, couloirs et corridors. Une petite croix a &#233;t&#233; trac&#233;e &#224; lencre rouge; au-dessus delle, il y a: 3, 37 &#224; partir de la gauche &#233;crit au crayon. Dans le coin gauche, un curieux hi&#233;roglyphe ressemblant &#224; quatre croix align&#233;es &#224; se toucher. &#192; c&#244;t&#233;, en lettres malhabiles et grossi&#232;res, il est &#233;crit: Le Signe des Quatre. Jonathan Small, Mahomet Singh, Abdullah Khan, Dost Akbar.


Non, javoue ne pas voir comment ce document pourrait se rattacher &#224; notre affaire. Mais il est certainement important; il a &#233;t&#233; soigneusement rang&#233; dans un portefeuille, car le verso est aussi propre que le recto.


Je lai en effet trouv&#233; dans son portefeuille.


Gardez-le pr&#233;cieusement, mademoiselle Morstan; il pourrait nous servir. Je commence &#224; me demander si cette affaire nest pas plus profonde et subtile que je ne lavais dabord suppos&#233;. Il me faut reconsid&#233;rer mes id&#233;es.


Il se rencogna dans le si&#232;ge de la voiture. &#192; son front pliss&#233; et &#224; son regard absent, je devinai quil r&#233;fl&#233;chissait intens&#233;ment. Mlle Morstan et moi convers&#226;mes &#224; mi-voix sur notre pr&#233;sente exp&#233;dition et ses r&#233;sultats possibles, mais Holmes se cantonna dans une r&#233;serve imp&#233;n&#233;trable jusqu&#224; la fin du voyage.


Nous &#233;tions en septembre; la soir&#233;e sannon&#231;ait aussi lugubre que le jour. Un brouillard dense et humide impr&#233;gnait la grande ville. Des nuages couleur de boue se tra&#238;naient mis&#233;rablement au-dessus des rues bourbeuses. Le long du Strand, les lampadaires n&#233;taient plus que des points de lumi&#232;re diffuse et d&#233;tremp&#233;e, jetant une faible lueur circulaire sur le pav&#233; gluant. Les lumi&#232;res jaunes des vitrines &#233;clairaient par places latmosph&#232;re moite. Il y avait, me semblait-il, quelque chose de fantastique et d&#233;trange dans cette procession sans fin de visages surgissant un instant pour dispara&#238;tre ensuite: visages tristes ou heureux, hagards ou satisfaits. Glissant de la morne obscurit&#233; &#224; la lumi&#232;re pour retomber bient&#244;t dans les t&#233;n&#232;bres, ils symbolisaient lhumanit&#233; enti&#232;re. Je ne suis pas g&#233;n&#233;ralement impressionnable, mais cette ambiance et les bizarreries de notre entreprise salli&#232;rent pour me d&#233;primer. Lattitude de Mlle Morstan refl&#233;tait la mienne. Holmes, lui, pouvait s&#233;lever au-dessus dinfluences semblables. Il tenait son carnet ouvert sur son genou et, s&#233;clairant de sa lampe de poche, il inscrivait de temps &#224; autre des phrases et des chiffres.


Au Lyceum Theater, la foule se pressait devant les entr&#233;es lat&#233;rales. Le long de la fa&#231;ade, d&#233;filait une ligne ininterrompue de fiacres et de voitures particuli&#232;res qui d&#233;chargeaient leur cargaison dhommes et de femmes en tenue de soir&#233;e. &#192; peine &#233;tions-nous parvenus au troisi&#232;me pilier, lieu de notre rendez-vous, quun petit homme brun et vif, v&#234;tu en cocher nous accostait.


&#202;tes-vous les personnes qui accompagnent Mlle Morstan? demanda-t-il.


Je suis mademoiselle Morstan, et ces deux messieurs sont mes amis, dit-elle.


Il leva vers nous un regard &#233;tonnamment scrutateur.


Vous mexcuserez, mademoiselle, dit-il dun ton plut&#244;t rogue, mais il faut que vous me donniez votre parole dhonneur quaucun de ces messieurs nest un policier.


Je vous en donne ma parole, r&#233;pondit-elle.


Il &#233;mit un sifflement aigu; un gamin amena une voiture dont il ouvrit la porte. Lhomme qui nous avait abord&#233;s monta sur le banc du conducteur tandis que nous prenions place &#224; lint&#233;rieur. &#192; peine &#233;tions-nous install&#233;s que le cocher fouetta ses chevaux et nous entra&#238;na dans les rues brumeuses &#224; une allure folle.


Notre situation &#233;tait curieuse: nous nous rendions dans un endroit inconnu pour des raisons inconnues. Cependant cette invitation &#233;tait, ou bien une mystification compl&#232;te, hypoth&#232;se difficile &#224; soutenir, ou bien la preuve que des &#233;v&#233;nements importants se pr&#233;paraient. Mlle Morstan paraissait plus r&#233;solue et plus d&#233;cid&#233;e que jamais. Jentrepris de la distraire par le r&#233;cit de certaines de mes aventures en Afghanistan. Mais, &#224; dire vrai, j&#233;tais moi-m&#234;me si curieux de notre destination, que mes histoires sembrouill&#232;rent quelque peu. Aujourdhui encore elle affirme que je lui ai racont&#233; une &#233;mouvante anecdote, selon laquelle la gueule dun fusil ayant surgi &#224; lint&#233;rieur de ma tente au milieu de la nuit, jaurais empoign&#233; un fusil de chasse et tir&#233; en cette direction. En tout cas, notre itin&#233;raire mint&#233;ressait plus que ces vieilles histoires. Javais suivi au d&#233;but la direction dans laquelle nous allions; mais, bient&#244;t, le brouillard, la vitesse, et ma connaissance limit&#233;e de Londres me fit perdre le fil. Je ne sus plus rien, sinon que nous faisions un long trajet. Mais Sherlock Holmes suivait notre route. Il murmurait le nom des quartiers et des rues tortueuses que notre voiture d&#233;valait &#224; grand bruit.


Rochester Row, dit-il. Maintenant, Vincent Square. Nous arrivons sur la route du pont de Vauxhall. Apparemment, nous nous dirigeons du c&#244;t&#233; du Surrey. Oui, cest ce que je pensais. Nous sommes sur le pont, &#224; pr&#233;sent. Vous pouvez apercevoir les reflets du fleuve.


Nous p&#251;mes distinguer, en effet, une partie de la Tamise dans laquelle les lampadaires miroitaient faiblement. Mais d&#233;j&#224; notre v&#233;hicule sengageait de lautre c&#244;t&#233; dans un labyrinthe de rues.


Wandsworth Road, dit mon compagnon. Priory Road. Larkhall Lane. Stockwell Place. Robert Street. Coldharbour Lane. Notre enqu&#234;te ne semble pas nous mener vers un quartier bien &#233;l&#233;gant


Il est vrai que laspect des rues n&#233;tait pas encourageant. La monotonie des maisons de briques n&#233;tait coup&#233;e, &#231;&#224; et l&#224;, que par les caf&#233;s situ&#233;s aux croisements. Puis apparurent des villas &#224; deux &#233;tages, chacune poss&#233;dant son jardin miniature. Et ce fut &#224; nouveau linterminable alignement de b&#226;timents neufs et criards qui ressemblaient &#224; des tentacules monstrueux que la ville g&#233;ante aurait lanc&#233;s dans la campagne environnante. Notre voiture stoppa enfin &#224; la troisi&#232;me maison dune rue nouvellement perc&#233;e. Les autres immeubles paraissaient inhabit&#233;s. Celui devant lequel nous nous &#233;tions arr&#234;t&#233;s &#233;tait aussi sombre que les autres, mais une faible lueur brillait &#224; la fen&#234;tre de la cuisine. D&#232;s que lon frappa, la porte fut ouverte par un serviteur hindou nanti dun turban jaune et damples v&#234;tements blancs serr&#233;s &#224; la taille par une ceinture &#233;galement jaune. Il y avait quelque chose dincongru dans cette apparition orientale qui sencadrait dans la porte dune banale maison de banlieue.


Le sahib vous attend! dit-il.


Au m&#234;me moment, une voix pointue et criarde s&#233;leva de lint&#233;rieur.


Faites-les entrer, khitmutgar! cria-t-elle. Introduis-les ici tout de suite!



Chapitre IV Le r&#233;cit de lhomme chauve

Nous suiv&#238;mes lHindou le long dun couloir sordide, mal &#233;clair&#233; et encore plus mal meubl&#233;; au bout il ouvrit une porte sur la droite. L&#233;clat dune lampe jaune nous accueillit. Au milieu de cette clart&#233; soudaine se tenait un petit homme au cr&#226;ne immense, nu, &#233;tincelant: une couronne de cheveux roux autour de la t&#234;te &#233;voquait irr&#233;sistiblement le sommet dune montagne surgissant dentre une for&#234;t de sapins. Lhomme, debout, tordait nerveusement ses mains. Les traits de son visage salt&#233;raient sans cesse et lexpression de sa physionomie passait du sourire &#224; la maussaderie sans quon s&#251;t pourquoi. En outre, il &#233;tait afflig&#233; dune l&#232;vre inf&#233;rieure pendante qui laissait voir une rang&#233;e de dents jaunes et mal plant&#233;es; il tentait de les dissimuler en promenant constamment sa main sur la partie inf&#233;rieure de son visage. Il paraissait jeune, malgr&#233; sa calvitie: de fait, il venait davoir trente ans.


Je suis votre serviteur, mademoiselle Morstan! r&#233;p&#233;tait-il de sa voix pointue. Votre serviteur, messieurs! Je vous prie denter dans mon petit sanctuaire. Il nest pas grand, mademoiselle, mais je lai am&#233;nag&#233; selon mon go&#251;t: une oasis de beaut&#233; dans le criant d&#233;sert du Sud de Londres.


Nous f&#251;mes tous abasourdis par laspect de la pi&#232;ce dans laquelle il nous conviait. Elle paraissait aussi d&#233;plac&#233;e dans cette triste maison quun diamant de leau la plus pure sur une monture de cuivre. Les murs &#233;taient orn&#233;s de tapisseries et de rideaux dun coloris et dun travail incomparables; ici et l&#224;, on les avait &#233;cart&#233;s pour mieux faire ressortir un vase oriental ou quelque peinture richement encadr&#233;e. Le tapis ambre et noir &#233;tait si doux, si &#233;pais, que le pied sy enfon&#231;ait avec plaisir comme dans un lit de mousse. Deux grandes peaux de tigre ajoutaient &#224; limpression de splendeur orientale. Un gros narghileh, pos&#233; sur un plateau, ne d&#233;parait pas lensemble. Suspendu au milieu de la pi&#232;ce par un fil dor presque invisible, un br&#251;le-parfum en forme de colombe r&#233;pandait une odeur subtile et p&#233;n&#233;trante.


Le petit homme se pr&#233;senta en sautillant:


M. Thaddeus Sholto; tel est mon nom. Vous &#234;tes Mlle Morstan, bien entendu? Et ces messieurs?


Voici M. Sherlock Holmes et le docteur Watson.


Un m&#233;decin, eh? s&#233;cria-t-il, tr&#232;s excit&#233;. Avez-vous votre st&#233;thoscope? Pourrais-je vous demander? Auriez-vous lobligeance? Jai des doutes s&#233;rieux quant au bon fonctionnement de ma valvule mitrale, et si ce n&#233;tait trop abuser? Je crois pouvoir compter sur laorte, mais jaimerais beaucoup avoir votre opinion sur la mitrale.


Jauscultai son c&#339;ur comme il me le demandait, mais je ne trouvai rien danormal, sauf quil souffrait dune peur incontr&#244;lable: il tremblait dailleurs de la t&#234;te aux pieds.


Tout semble normal, dis-je. Vous navez aucune raison de vous inqui&#233;ter.


Vous voudrez bien excuser mon anxi&#233;t&#233;, mademoiselle Morstan, remarqua-t-il l&#233;g&#232;rement. Je suis de sant&#233; fragile, et depuis longtemps cette valvule me pr&#233;occupait. Je suis enchant&#233; dapprendre que c&#233;tait &#224; tort. Si votre p&#232;re, mademoiselle, navait fatigu&#233; son c&#339;ur &#224; lexc&#232;s, il pourrait &#234;tre encore vivant aujourdhui.


Jaurais voulu le gifler. J&#233;tais indign&#233; par cette fa&#231;on grossi&#232;re et nonchalante de parler dun sujet aussi p&#233;nible. Mlle Morstan sassit; une p&#226;leur extr&#234;me lenvahit; ses l&#232;vres devinrent blanches.


Au fond de moi, je savais quil &#233;tait mort! murmura-t-elle.


Je peux vous donner tous les d&#233;tails, dit-il. Mieux, je puis vous faire justice. Et je le ferai, quoi quen dise mon fr&#232;re Bartholomew. Je suis tr&#232;s heureux de la pr&#233;sence de vos amis ici. Non seulement parce quils calment votre appr&#233;hension, mais aussi parce quils seront t&#233;moins de ce que je vais dire et faire. Nous quatre pouvons affronter mon fr&#232;re Bartholomew. Mais ny m&#234;lons pas des &#233;trangers; ni police, ni dautres fonctionnaires! Sil ny a pas dintervention intempestive, nous parviendrons &#224; tout arranger dune mani&#232;re satisfaisante. Rien nennuierait plus mon fr&#232;re Bartholomew que de la publicit&#233; autour de cette affaire.


Il sassit sur un pouf et ses yeux bleus, fables et larmoyants, nous interrog&#232;rent.


En ce qui me concerne, ce que vous direz nira pas plus loin, fit Holmes.


Jacquies&#231;ai dun signe de t&#234;te.


Voil&#224; qui est bien! dit lhomme. Tr&#232;s bien! Puis-je vous offrir un verre de chianti, mademoiselle Morstan? Ou de tokay? Je nai pas dautre vin. Ouvrirai-je une bouteille? Non? Jesp&#232;re alors que la fum&#233;e ne vous incommode pas? Le tabac dOrient d&#233;gage une odeur balsamique. Je suis un peu nerveux, voyez-vous, et le narghileh est pour moi un calmant souverain.


Il approcha une bougie et bient&#244;t la fum&#233;e passa en bulles joyeuses &#224; travers leau de rose. Assis en demi-cercle, t&#234;te en avant, le menton reposant sur les mains, nous regardions tous trois le petit homme &#224; limmense cr&#226;ne luisant, qui nous faisait face en tirant sur sa pipe dun air mal assur&#233;.


Apr&#232;s avoir d&#233;cid&#233; dentrer en relation directe avec vous, dit-il, jai h&#233;sit&#233; &#224; vous donner mon adresse. Je craignais que, ne tenant pas compte de ma demande, vous nameniez avec vous des gens d&#233;plaisants. Je me suis donc permis de vous donner un rendez-vous de telle mani&#232;re que Williams puisse dabord vous voir. Jai compl&#232;tement confiance en cet homme. Je lui avais dailleurs recommand&#233; de ne pas vous amener au cas o&#249; vous lui sembleriez suspects. Vous me pardonnerez ces pr&#233;cautions, mais je m&#232;ne une vie quelque peu retir&#233;e. De plus, rien nest plus r&#233;pugnant &#224; ma sensibilit&#233;  que je pourrais qualifier de raffin&#233;e  quun policier. Jai une tendance naturelle &#224; &#233;viter toute forme de mat&#233;rialisme grossier; et cest rarement que jentre en contact avec la vulgarit&#233; de la foule. Je vis, comme vous pouvez le constater, dans une ambiance &#233;l&#233;gante. Je pourrais mappeler un protecteur des Arts. Cest ma faiblesse. Ce paysage est un Corot authentique. Un expert pourrait peut-&#234;tre formuler quelque r&#233;serve en ce qui concerne ce Salvator Rosa; mais ce Bouguereau, en revanche, noffre pas mati&#232;re &#224; discussion. Jai un penchant marqu&#233; pour la r&#233;cente &#201;cole fran&#231;aise, je lavoue.


Vous mexcuserez, monsieur Sholto, dit Mlle Morstan, mais je suis ici, sur votre demande, pour entendre quelque chose que vous d&#233;sirez me dire. Il est d&#233;j&#224; tr&#232;s tard, et jaimerais que lentrevue soit aussi courte que possible.


M&#234;me si tout va bien, ce sera long! r&#233;pondit-il. Il nous faudra certainement aller &#224; Norwood pour voir mon fr&#232;re Bartholomew. Nous essaierons tous de lui faire entendre raison. Il est tr&#232;s en col&#232;re contre moi parce que jai fait ce qui me semblait juste. Nous nous sommes presque querell&#233;s la nuit derni&#232;re. Vous ne pouvez imaginer comme il est terrible lorsquil est en col&#232;re.


Sil nous faut aller &#224; Norwood, nous ferions peut-&#234;tre aussi bien de partir tout de suite? hasardai-je.


Il rit au point den faire rougir ses oreilles.


Ce nest pas possible! s&#233;cria-t-il. Je ne sais comment il r&#233;agirait si je vous amenais dune fa&#231;on aussi impromptue. Non, je dois dabord expliquer nos positions respectives. Et tout dabord, il y a plusieurs points que jignore moi-m&#234;me dans cette histoire. Je puis seulement vous exposer les faits tels quils me sont connus.


Le major John Sholto, qui appartenait &#224; larm&#233;e des Indes, &#233;tait mon p&#232;re, comme vous lavez peut-&#234;tre devin&#233;. Il prit sa retraite il y a environ onze ans et vint sinstaller &#224; Pondichery Lodge, situ&#233; dans Upper Norwood. Il avait fait fortune aux Indes; il en ramena une somme dargent consid&#233;rable, une grande collection dobjets rares et pr&#233;cieux, et enfin quelques serviteurs indig&#232;nes. Il sacheta alors une maison et v&#233;cut dune mani&#232;re luxueuse. Mon fr&#232;re jumeau Bartholomew et moi &#233;tions ses seuls enfants.


Je me souviens fort bien de la stup&#233;faction que causa la disparition du capitaine Morstan. Nous l&#251;mes les d&#233;tails dans les journaux et, sachant quil avait &#233;t&#233; un ami de notre p&#232;re, nous discut&#226;mes librement le cas en sa pr&#233;sence. Dailleurs, il prenait part aux sp&#233;culations que nous f&#238;mes pour expliquer le myst&#232;re. Jamais, lun ou lautre, nous navons soup&#231;onn&#233; quil en gardait le secret cach&#233; en son c&#339;ur. Pourtant, il connaissait, et lui seul au monde, le destin dArthur Morstan.


Ce que nous savions, cest quun myst&#232;re, un danger positif, pesait sur notre p&#232;re. Il avait grand-peur de sortir seul, et il avait engag&#233; comme portiers deux anciens professionnels de la boxe. Williams, qui vous a conduit ce soir, &#233;tait lun deux. Il fut en son temps champion dAngleterre des poids l&#233;gers. Notre p&#232;re ne voulait pas nous confier le motif de ses craintes, mais il avait une aversion profonde pour les hommes &#224; jambe de bois. &#192; tel point quun jour il nh&#233;sita pas &#224; tirer une balle de revolver contre lun deux, qui n&#233;tait quun inoffensif commis voyageur en qu&#234;te de commandes. Il nous fallut payer une grosse somme pour &#233;touffer laffaire. Mon fr&#232;re et moi avions fini par penser quil sagissait dune simple lubie. Mais les &#233;v&#233;nements qui suivirent nous firent changer davis.


Au d&#233;but de 1882, mon p&#232;re re&#231;ut une lettre en provenance des Indes. Il faillit s&#233;vanouir devant son petit d&#233;jeuner en la lisant, et de ce jour il d&#233;p&#233;rit. Nous navons jamais d&#233;couvert le contenu de cette lettre, mais je pus voir, au moment o&#249; il en prenait connaissance, quelle ne comportait que quelques phrases griffonn&#233;es. Depuis des ann&#233;es mon p&#232;re souffrait dune dilatation du foie; son &#233;tat empira rapidement. Vers la fin avril, nous f&#251;mes inform&#233;s quil &#233;tait perdu et quil d&#233;sirait nous entretenir une derni&#232;re fois.


Quand nous entr&#226;mes dans sa chambre, il &#233;tait assis, soutenu par de nombreux oreillers, et il respirait p&#233;niblement. Il nous demanda de fermer la porte &#224; clef et de venir chacun dun c&#244;t&#233; du lit. &#201;treignant nos mains, il nous fit un &#233;trange r&#233;cit. L&#233;motion autant que la douleur linterrompaient. Je vais essayer de vous le dire en ses propres termes:


En ce dernier instant, dit-il, une seule chose me tourmente lesprit: la mani&#232;re dont jai trait&#233; lorpheline de ce malheureux Morstan. La maudite avarice qui fut mon p&#233;ch&#233; capital a priv&#233; cette enfant dun tr&#233;sor dont la moiti&#233; au moins lui revenait. Et pourtant, je ne lai pas utilis&#233; moi-m&#234;me, tant lavarice est aveugle et stupide. Le simple fait de poss&#233;der m&#233;tait si cher que je r&#233;pugnais &#224; partager, si peu que ce f&#251;t. Voyez-vous ce chapelet de perles &#224; c&#244;t&#233; de ma bouteille de quinine? Je nai pu me r&#233;soudre &#224; men s&#233;parer! Et pourtant, je lai sorti avec le ferme dessein de le lui envoyer. Vous, mes enfants, vous lui donnerez une part &#233;quitable du tr&#233;sor dAgra. Mais ne lui envoyez rien, pas m&#234;me le chapelet, avant ma mort. Apr&#232;s tout, bien des hommes plus malades que moi se sont r&#233;tablis!


Je vais vous dire comment Morstan est mort, poursuivit-il. Depuis longtemps il souffrait du c&#339;ur, mais il ne lavait dit &#224; personne. Moi seul &#233;tait au courant. Aux Indes, par un concours de circonstances extraordinaires, lui et moi &#233;tions entr&#233;s en possession dun tr&#233;sor consid&#233;rable. Je le transportai en Angleterre et d&#232;s le soir de son arriv&#233;e, Morstan vint me r&#233;clamer sa part. Il avait march&#233; depuis la gare, et ce fut mon fid&#232;le Lal Chowder, mort depuis, qui lintroduisit. Nous discut&#226;mes de la r&#233;partition du tr&#233;sor, et une violente querelle &#233;clata. Au comble de la fureur, Morstan s&#233;tait lev&#233;, mais il porta soudain la main au c&#244;t&#233;; son visage changea de couleur; il tomba en arri&#232;re; dans la chute sa t&#234;te heurta langle du coffre au tr&#233;sor. Quand je me penchai sur lui, je constatai avec horreur quil &#233;tait mort.


Un long moment je restai immobile dans mon fauteuil, le cerveau vid&#233;, sans savoir quoi faire. Ma premi&#232;re pens&#233;e fut, bien s&#251;r, de courir chercher de laide. Mais navais-je pas toutes les chances d&#234;tre accus&#233; de meurtre? Sa mort &#233;tait survenue au cours dune querelle; et il y avait cette entaille &#224; la t&#234;te quil s&#233;tait faite en tombant: autant de lourdes pr&#233;somptions contre moi. De plus, une enqu&#234;te officielle d&#233;voilerait &#224; propos du tr&#233;sor certains faits que je ne tenais nullement &#224; divulguer. Morstan mavait dit que personne au monde ne savait quil s&#233;tait rendu chez moi; il ne me paraissait pas n&#233;cessaire que quiconque lappr&#238;t jamais.


J&#233;tais en train de remuer tout cela dans ma t&#234;te quand, levant les yeux, je vis Lal Chowder dans lencadrement de la porte. Il entra sans bruit, et ferma &#224; clef derri&#232;re lui.


Ne craignez rien, sahib! dit-il. Personne na besoin de savoir que vous lavez tu&#233;. Allons le cacher au loin. Qui pourrait savoir?


- Je ne lai pas tu&#233;!


Lal Chowder secoua la t&#234;te et sourit.


Jai entendu, sahib! dit-il. Jai entendu la dispute, et jai entendu le coup. Mais mes l&#232;vres sont scell&#233;es. Tous dorment dans la maison. Emmenons-le au loin.


Ces paroles arrach&#232;rent ma d&#233;cision. Si le plus fid&#232;le de mes serviteurs ne pouvait croire en mon innocence, comment convaincrais-je les douze lourdauds dun jury? Lal Chowder et moi nous f&#238;mes dispara&#238;tre le corps cette m&#234;me nuit. Et quelques jours plus tard, les journaux londoniens sinterrogeaient sur la disparition myst&#233;rieuse du capitaine Morstan. Vous comprenez, par mon r&#233;cit, que sa mort ne saurait m&#234;tre imput&#233;e. Ma faute r&#233;side en ceci: jai cach&#233; non seulement le corps, mais aussi le tr&#233;sor dont une part revenait de droit &#224; Morstan ou &#224; ses descendants. Je d&#233;sire donc que vous fassiez une restitution. Venez tout pr&#232;s. Le tr&#233;sor est cach&#233; dans


&#192; cet instant, lhorreur le d&#233;figura: ses yeux saffol&#232;rent et sa m&#226;choire tomba.


Chassez-le! Au nom du Christ, chassez le! cria-t-il dune voix que je noublierai jamais.


Nous avons regard&#233; vers la fen&#234;tre sur laquelle son regard s&#233;tait fix&#233;. Un visage surgi des t&#233;n&#232;bres nous observait. C&#233;tait une t&#234;te chevelue et barbue dont le regard cruel, sauvage, exprimait une haine ardente. Nous nous pr&#233;cipit&#226;mes vers la fen&#234;tre, mais lhomme avait disparu. Quand nous rev&#238;nmes vers notre p&#232;re, son menton s&#233;tait affaiss&#233;, et son pouls avait cess&#233; de battre.


Nous fouill&#226;mes le jardin cette nuit-l&#224;, mais sans trouver dautre trace que lempreinte dun pied unique dans le lit de fleurs. Sans cette marque, peut-&#234;tre aurions-nous cru que seule notre imagination avait fait surgir ce visage f&#233;roce. Nous e&#251;mes cependant une autre preuve, encore plus flagrante, que des ennemis nous entouraient: le lendemain matin, on trouva ouverte la fen&#234;tre de la chambre de notre p&#232;re; placards et tiroirs avaient &#233;t&#233; fouill&#233;s; et sur la poitrine du mort &#233;tait fix&#233; un morceau de papier avec ces mots griffonn&#233;s: le Signe des Quatre. Nous navons jamais appris ce que signifiait cette expression, ni qui en &#233;tait lauteur. &#192; premi&#232;re vue rien navait &#233;t&#233; d&#233;rob&#233;, et pourtant tout avait &#233;t&#233; mis sens dessus dessous. Mon fr&#232;re et moi avons fait un rapprochement normal entre ce myst&#233;rieux incident et la peur dont notre p&#232;re souffrit durant sa vie. Mais le myst&#232;re pour nous reste entier.


Le petit homme sarr&#234;ta pour rallumer son narghileh et il fuma quelques instants en silence. Nous &#233;tions tous assis, immobiles, sous le coup de ce r&#233;cit extraordinaire. Durant les brefs instants o&#249; la mort de son p&#232;re avait &#233;t&#233; d&#233;crite, Mlle Morstan &#233;tait devenue livide et javais craint quelle ne s&#233;vanou&#238;t. Elle s&#233;tait cependant reprise apr&#232;s avoir bu un verre deau que je lui avais discr&#232;tement vers&#233; dune carafe v&#233;nitienne &#224; ma port&#233;e. Sherlock Holmes s&#233;tait renfonc&#233; dans son si&#232;ge dans une attitude absente, les yeux &#224; peine ouverts. Je ne pus memp&#234;cher de penser en le regardant, que le matin m&#234;me, il s&#233;tait plaint de la banalit&#233; de lexistence! L&#224; en tout cas, il tenait un probl&#232;me qui allait mettre sa sagacit&#233; &#224; l&#233;preuve Le regard de M. Thaddeus Sholto allait de lun &#224; lautre; manifestement fier de leffet produit par son histoire, il en reprit le fil, sinterrompant parfois pour tirer une bouff&#233;e.


Mon fr&#232;re et moi &#233;tions fort int&#233;ress&#233;s, comme vous pouvez limaginer, par ce tr&#233;sor dont notre p&#232;re avait parl&#233;. Pendant des semaines et des mois nous avons fouill&#233; et retourn&#233; chaque parcelle du jardin sans pourtant trouver la cachette. La pens&#233;e que le secret &#233;tait sur ses l&#232;vres quand il mourut nous rendait fous de d&#233;pit. Nous pouvions pr&#233;juger de la splendeur de ce tr&#233;sor dapr&#232;s le chapelet de perles qui en faisait partie. Nous e&#251;mes dailleurs une discussion &#224; ce sujet, mon fr&#232;re et moi. Les perles &#233;taient &#233;videmment dune grande valeur et Bartholomew ne voulait pas sen s&#233;parer. Il avait h&#233;rit&#233;, soit dit entre nous, le penchant de mon p&#232;re vers lavarice. Il pensait aussi que le chapelet exciterait la curiosit&#233; et pourrait nous attirer des ennuis. Tout ce que je pus obtenir de lui fut que je trouverais ladresse de mlle Morstan et que je lui enverrais une perle &#224; intervalles r&#233;guliers, afin quelle ne se trouve jamais dans le d&#233;nuement.


C&#233;tait tr&#232;s charitable de votre part, dit la jeune femme spontan&#233;ment. Je vous en suis tr&#232;s reconnaissante!


Le petit homme agita sa main.


Point du tout! dit-il. Nous &#233;tions votre d&#233;positaire. Telle &#233;tait du moins mon opinion; mais javoue que mon fr&#232;re Bartholomew ne ma jamais suivi jusque-l&#224;. Nous jouissions nous-m&#234;me dune belle aisance. Je ne d&#233;sirais pas plus. Dailleurs, il e&#251;t &#233;t&#233; du plus mauvais go&#251;t de se montrer aussi ladre envers une jeune femme. Le mauvais go&#251;t m&#232;ne au crime, comme disent les Fran&#231;ais non sans &#233;l&#233;gance Bref, notre d&#233;saccord saccentua au point que je trouvai pr&#233;f&#233;rable de minstaller chez moi. Jai donc quitt&#233; Pondichery Lodge, emmenant avec moi Williams et le vieux khitmutgar. Mais hier jai appris une nouvelle de grande importance: le tr&#233;sor a &#233;t&#233; d&#233;couvert. Jai aussit&#244;t &#233;crit &#224; Mlle Morstan et il ne nous reste plus qu&#224; nous rendre &#224; Norwood pour r&#233;clamer notre part. Jai d&#233;j&#224; expos&#233; mon point de vue &#224; mon fr&#232;re la nuit derni&#232;re. Notre visite nest sans doute pas souhait&#233;e, mais elle est attendue.


M. Thaddeus Sholto se tut, mais ne cessa pas pour autant de sagiter sur son pouf de luxe. Nous restions tous silencieux pour mieux r&#233;fl&#233;chir aux nouveaux d&#233;veloppements de cette myst&#233;rieuse affaire: Holmes fut le premier &#224; se lever.


Vous avez fort bien agi, monsieur, du commencement &#224; la fin! dit-il. Nous serons peut-&#234;tre &#224; m&#234;me de vous prouver modestement notre reconnaissance en &#233;claircissant ce qui vous est encore obscur. Mais il est tard, comme la remarqu&#233; Mlle Morstan, et nous ferions bien de ne pas perdre de temps.


Notre h&#244;te enroula soigneusement le tuyau de son narghileh, puis sortit de derri&#232;re un rideau un long et lourd manteau pourvu dun col et de parements dastrakan. Il le boutonna soigneusement malgr&#233; la douceur oppressante de la nuit, et il ajusta sur sa t&#234;te une casquette en peau de lapin dont les pans se rabattaient sur les oreilles.


Ma sant&#233; est quelque peu fragile, remarqua-t-il, tout en nous conduisant dans le couloir. Je suis donc oblig&#233; de prendre de grandes pr&#233;cautions.


La voiture nous attendait. Notre voyage &#233;tait apparemment pr&#233;vu, car le conducteur partit aussit&#244;t &#224; vive allure. Thaddeus Sholto ne cessa pas de parler dune voix de t&#234;te qui dominait le bruit des roues sur le pav&#233;.


Bartholomew est un homme plein did&#233;es, commen&#231;a-t-il. Comment pensez-vous quil d&#233;couvrit le tr&#233;sor? Il &#233;tait arriv&#233; &#224; la conclusion quil se trouvait quelque part dans la maison. Il se mit donc &#224; calculer les dimensions exactes de celle-ci, puis &#224; les reporter et les v&#233;rifier; de cette mani&#232;re pas un seul centim&#232;tre de la construction ne pouvait &#233;chapper &#224; ses investigations. Il saper&#231;ut, entre autres choses, que la hauteur du b&#226;timent &#233;tait de 25 m&#232;tres, mais quen additionnant la hauteur des pi&#232;ces superpos&#233;es, il ne trouvait que 23, 70 m&#232;tres, m&#234;me en tenant largement compte de lespace entre le plafond et le plancher. Il manquait donc 1, 30 m&#232;tre; ce m&#232;tre 30 ne pouvait &#234;tre situ&#233; quau sommet du b&#226;timent. Mon fr&#232;re fit alors un trou dans le plafond de la plus haute pi&#232;ce et d&#233;couvrit une petite mansarde; &#233;tant compl&#232;tement emmur&#233;e, elle &#233;tait rest&#233;e inconnue de tous. Le coffre au tr&#233;sor &#233;tait l&#224;, au milieu, reposant sur deux poutres. Il le fit descendre par le trou et prit connaissance du contenu, dont il estime la valeur &#224; cinq cent mille livres sterling, au moins.


&#192; l&#233;nonc&#233; de cette somme gigantesque, nous nous regard&#226;mes les yeux &#233;carquill&#233;s. Si nous parvenions &#224; assurer ses droits, Mlle Morstan, gouvernante dans le besoin, deviendrait la plus riche h&#233;riti&#232;re dAngleterre! Un ami loyal ne pouvait &#233;videmment que se r&#233;jouir dune telle nouvelle. Cependant, je dois avouer, pour ma honte, que mon &#233;go&#239;sme fut le plus fort et que mon c&#339;ur devint de plomb. Je balbutiai quelques mots de f&#233;licitations puis, affaiss&#233; sur mon si&#232;ge, la t&#234;te baiss&#233;e, je mab&#238;mai dans ma d&#233;ception, sans &#233;couter le bavardage de Thaddeus Sholto. C&#233;tait un hypocondriaque authentique. Je lentendais vaguement qui d&#233;vidait un chapelet interminable de sympt&#244;mes et qui implorait des renseignements sur la composition et laction th&#233;rapeutique dinnombrables rem&#232;des de charlatan; il en avait dans la poche quelques sp&#233;cimens soigneusement rang&#233;s dans un &#233;tui en cuir. Jesp&#232;re quil ne se souvient daucune des r&#233;ponses que je lui ai faites cette nuit-l&#224;! Holmes assure quil ma entendu le mettre en garde contre le danger de prendre plus de deux gouttes dhuile de ricin. Jaurais m&#234;me, par contre, recommand&#233; la strychnine en dose massive, comme s&#233;datif! Quoi quil en e&#251;t &#233;t&#233;, je fus certainement soulag&#233; quand la voiture sarr&#234;ta apr&#232;s une derni&#232;re secousse. Le cocher sauta de son si&#232;ge pour nous ouvrir la porte.


Voici Pondichery Lodge, mademoiselle Morstan, dit Thaddeus Sholto en lui tendant la main pour descendre.



Chapitre V La trag&#233;die de Pondich&#233;ry Lodge

Il &#233;tait pr&#232;s de onze heures. Nous avions laiss&#233; derri&#232;re nous la brume humide de la grande ville, et la nuit &#233;tait assez belle. Un vent ti&#232;de charriant des nuages lourds et lents soufflait de louest &#224; travers le ciel. Une demi-lune faisait des apparitions intermittentes. La clart&#233; naturelle suffisait pour voir &#224; quelle distance, mais Thaddeus Sholto sempara dune des lanternes de la voiture.


Pondich&#233;ry Lodge poss&#233;dait un vaste jardin; un tr&#232;s haut mur de pierres h&#233;riss&#233; de tessons de bouteilles lisolait compl&#232;tement. Une porte &#233;troite renforc&#233;e de barres de fer constituait le seul moyen dacc&#232;s. Notre guide frappa suivant un certain code.


Qui est l&#224;? cria une voix peu avenante.


Cest moi, McMurdo. Depuis le temps, vous connaissez certainement ma fa&#231;on de frapper, voyons!


Il y eut en r&#233;ponse un bruit inarticul&#233;, puis le cliquetis dun trousseau de clefs. La porte tourna lourdement sur ses gonds; un petit homme &#224; la carrure forte se montra dans lembrasure, nous regardant dun &#339;il soup&#231;onneux qui clignotait &#224; la lumi&#232;re de notre lanterne.


Cest bien vous, monsieur Thaddeus? Mais qui sont ces personnes? Je nai pas dordre &#224; leur sujet.


Non? Vous m&#233;tonnez, McMurdo! Jai pr&#233;venu mon fr&#232;re hier soir que je viendrais avec mes amis.


Il nest pas sorti de sa chambre aujourdhui, monsieur Thaddeus, et je nai pas re&#231;u dinstructions sp&#233;ciales. Vous savez tr&#232;s bien que les ordres sont stricts. Je peux vous laisser entrer, mais vos amis resteront dehors.


Devant cet obstacle inattendu, Thaddeus Sholto nous regarda dun air perplexe.


Vous faites preuve de mauvaise volont&#233;! dit-il enfin au portier. Il devrait vous suffire que je r&#233;ponde deux. Parmi nous il se trouve une jeune dame; elle ne peut pas attendre sur la route &#224; une heure pareille!


Je regrette beaucoup, monsieur Thaddeus! dit lhomme dune voix inexorable. Ces personnes peuvent &#234;tre vos amis sans &#234;tre pour autant ceux du patron. Je suis pay&#233;, et bien pay&#233;, pour ex&#233;cuter certains ordres: il ny a pas &#224; sortir de l&#224;. Je ne les connais pas vos amis, moi!


Oh, si! Vous en connaissez un, McMurdo! s&#233;cria Sherlock Holmes dune voix avenante. Je ne pense pas que vous ayez pu moublier. Ne vous rappelez-vous pas le boxeur amateur qui combattit contre vous pendant trois rounds? C&#233;tait il y a quatre ans, chez Alison, lors de la nuit organis&#233;e &#224; votre b&#233;n&#233;fice.


Vous ne voulez pas dire M. Sherlock Holmes? s&#233;cria lancien boxeur. Mais si! Au nom du Ciel, comment ne vous ai-je pas reconnu? Au lieu de rester l&#224; tranquillement, vous auriez d&#251; me donner ce satan&#233; crochet du menton. Pour s&#251;r qualors je vous aurais reconnu tout de suite. Ah! vous avez bien gaspill&#233; vos dons, vous, alors! Vous auriez pu aller loin si vous aviez voulu consacrer au noble art


Vous voyez, Watson, que si tout venait &#224; me manquer, il me resterait encore une derni&#232;re profession scientifique, dit Holmes en riant. Je suis s&#251;r que maintenant cet ami ne nous laissera pas expos&#233;s aux rigueurs de la nuit.


Entrez, monsieur! r&#233;pondit-il. Entrez donc, vous et vos amis Je suis d&#233;sol&#233;, monsieur Thaddeus, mais vous savez combien les ordres sont s&#233;v&#232;res! Il fallait que je sois bien s&#251;r de vos amis avant de les laisser entrer.


&#192; lint&#233;rieur de lenceinte, un chemin sem&#233; de gravier serpentait &#224; travers un terrain vague jusqu&#224; une &#233;norme maison &#224; larchitecture banale, plong&#233;e dans une obscurit&#233; totale sauf en un coin o&#249; le clair de lune se refl&#233;tait dans une lucarne. Ce grand b&#226;timent sombre et silencieux d&#233;gageait une atmosph&#232;re oppressante. M&#234;me Thaddeus semblait mal &#224; laise, et la lanterne au bout de son bras avait des soubresauts singuliers.


Je ne comprends pas ce qui se passe, dit-il. Il doit y avoir un malentendu. Javais pourtant dit clairement &#224; Bartholomew que nous viendrions ce soir. Pourquoi ny a-t-il pas de lumi&#232;re &#224; sa fen&#234;tre? Je me demande ce que cela veut dire.


Fait-il toujours garder lentr&#233;e avec autant de vigilance? senquit Holmes.


Oui, il a conserv&#233; les habitudes de mon p&#232;re. C&#233;tait le fils pr&#233;f&#233;r&#233;, vous savez, et je me demande parfois sil ne lui en a pas dit plus long qu&#224; moi. La fen&#234;tre de Bartholomew est &#233;clair&#233;e par la lune &#224; pr&#233;sent; je ne crois pas quil y ait de la lumi&#232;re &#224; lint&#233;rieur.


Non, dit Holmes. Mais japer&#231;ois une faible clart&#233; &#224; la petite fen&#234;tre du c&#244;t&#233; de la porte.


Ah! cest la chambre de la femme de charge. La vieille Mme Berstone va pouvoir nous dire ce que tout cela signifie.


Cependant, vous ne verrez peut-&#234;tre pas dobjection &#224; mattendre ici une minute ou deux? Si elle nest pas avertie de notre venue et quelle nous voie arriver tous, elle prendra peut-&#234;tre peur. Mais chut! Quest-ce que cela?


Il &#233;leva la lanterne; sa main tremblait tellement que le cercle de lumi&#232;re dansait tout autour de nous. Mlle Morstan saisit mon poignet; nous rest&#226;mes tous immobiles, le c&#339;ur battant, tendant loreille. De la grande maison noire jaillit la plus pitoyable, la plus triste des voix; elle r&#233;sonnait lamentablement dans la nuit silencieuse; c&#233;tait le sanglot dune femme &#233;pouvant&#233;e.


Mme Berstone! expliqua Sholto. Elle est la seule femme dans la maison. Attendez ici. Je reviens.


Il se h&#226;ta vers la porte et frappa suivant son code. Nous p&#251;mes voir une grande femme &#226;g&#233;e ouvrir et s&#233;brouer daise en le voyant.


Oh! monsieur Thaddeus! Je suis si heureuse de vous voir! Oui, je suis vraiment bien contente que vous soyez ici, monsieur.


La porte se referma sur eux; les manifestations de soulagement firent place &#224; un monologue assourdi.


Notre guide nous avait laiss&#233; la lanterne. Holmes la balan&#231;a lentement au bout de son bras, scrutant attentivement la maison et les tas de gravats diss&#233;min&#233;s sur le terrain. Mlle Morstan et moi restions immobiles lun pr&#232;s de lautre la main dans la main. Lamour est d&#233;cid&#233;ment dune subtilit&#233; merveilleuse! Ainsi nous, qui ne nous &#233;tions jamais vus avant ce jour, nous qui navions jamais &#233;chang&#233; de regard ou de paroles daffection, nous ob&#233;issions &#224; la m&#234;me impulsion: nos mains se cherchaient. Je men suis &#233;merveill&#233; depuis lors, mais ce soir-l&#224;, il me paraissait tout naturel de me rapprocher delle; et de son c&#244;t&#233;, elle ma confi&#233; plus tard quelle avait trouv&#233; normal de se tourner vers moi pour obtenir protection et r&#233;confort. Nous &#233;tions donc comme deux enfants; nous nous tenions par la main, et malgr&#233; les t&#233;n&#232;bres myst&#233;rieuses qui nous entouraient de toutes parts, nous connaissions la paix.


Quel lieu &#233;trange! soupira-t-elle.


On dirait que toutes les taupes de lAngleterre ont &#233;t&#233; rassembl&#233;es ici, dis-je. Jai vu quelque chose de similaire sur le flanc dune colline, pr&#232;s de Ballarat, apr&#232;s une &#233;poque de prospection f&#233;brile.


Et pour les m&#234;mes raisons, intervint Holmes. Ce sont les traces de la fouille au tr&#233;sor. Il ne faut pas oublier quils lont cherch&#233; pendant six ans; rien d&#233;tonnant &#224; ce que lendroit ressemble &#224; un carreau de mine.


&#192; ce moment, la porte dentr&#233;e souvrit violemment, et Thaddeus Sholto courut vers nous, les bras lev&#233;s, les yeux emplis de terreur.


Il doit &#234;tre arriv&#233; quelque chose &#224; Bartholomew! cria-t-il. Jai peur! Mes nerfs ny r&#233;sisteront pas.


Il hoquetait de peur, en effet. Encadr&#233; par le grand col dastrakan, son visage aux traits mous avait lexpression suppliante et d&#233;sesp&#233;r&#233;e dun enfant terrifi&#233;.


Entrons dans la maison, dit Holmes avec calme et fermet&#233;.


Oui, sil vous pla&#238;t, dit Thaddeus Sholto. Je ne sais plus ce quil faut faire.


Nous le suiv&#238;mes tous dans la chambre de la femme de charge, situ&#233;e sur la gauche dans le couloir. La vieille femme arpentait la pi&#232;ce en se rongeant les ongles. La vue de Mlle Morstan parut cependant lapaiser.


Dieu b&#233;nisse votre doux visage! s&#233;cria-t-elle dune voix hyst&#233;rique. Cela fait du bien de vous voir. Jai connu tant de tourments aujourdhui!


La jeune femme prit sa main &#233;maci&#233;e et us&#233;e par louvrage en murmurant quelques mots de r&#233;confort. Sa bienveillance affectueuse ramena quelque couleur sur les joues exsangues de la femme de charge.


Monsieur sest enferm&#233; et ne veut pas me r&#233;pondre, expliqua-t-elle. Jai attendu toute la journ&#233;e quil mappelle. Je sais quil aime rester seul, mais jai fini par me demander sil ny avait pas quelque chose. Alors je suis mont&#233;e, il y a environ une heure, et jai regard&#233; par le trou de la serrure. Il faut que vous y alliez, monsieur Thaddeus. Il faut que vous y alliez, et que vous voyiez vous-m&#234;me. Depuis dix ans jai connu M. Bartholomew Sholto dans la peine et dans la joie, mais jamais je ne lai vu avec un tel visage.


Sherlock Holmes prit la lampe et saventura le premier, car Thaddeus Sholto, claquant des dents, semblait p&#233;trifi&#233;. Je dus laider &#224; monter lescalier: ses jambes se d&#233;robaient sous lui. Par deux fois durant notre ascension, Holmes sortit sa loupe pour examiner attentivement quelques marques l&#224; o&#249; je ne voyais que de simples traces de boue sur les fibres de cocotier qui servaient de tapis dans lescalier. Il gravissait lentement chaque marche, pla&#231;ant la lampe contre ceci ou contre cela, et explorant autour de lui avec un regard fureteur. Mlle Morstan &#233;tait rest&#233;e derri&#232;re nous aupr&#232;s de la femme de charge.


Le troisi&#232;me &#233;tage aboutissait &#224; un assez long couloir; sur le mur de droite se trouvait une grande tapisserie des Indes; trois portes salignaient sur la gauche. Nous suivions imm&#233;diatement Holmes qui avan&#231;ait de la m&#234;me mani&#232;re lente, m&#233;thodique. Nos ombres s&#233;tiraient derri&#232;re nous. La troisi&#232;me porte &#233;tait celle qui nous int&#233;ressait. Holmes y frappa sans obtenir de r&#233;ponse, puis, tournant la poign&#233;e tenta de louvrir de force. En approchant la lampe, nous v&#238;mes quelle &#233;tait solidement verrouill&#233;e de lint&#233;rieur. La clef engag&#233;e dans la serrure et tourn&#233;e dans le p&#234;ne laissait toutefois un espace partiellement libre. Sherlock Holmes saccroupit, y plaqua un &#339;il, mais se releva aussit&#244;t, le souffle coup.


Il y a quelque chose de d&#233;moniaque l&#224;-dedans, dit-il dune voix que je navais jamais entendue aussi &#233;mue. Que pensez-vous que cela signifie, Watson?


Je maccroupis &#224; mon tour devant la serrure, mais je reculai dhorreur. La lune &#233;clairait la pi&#232;ce dun rayon p&#226;le et froid; alors je vis, me regardant droit dans les yeux, et se d&#233;tachant sur les t&#233;n&#232;bres, un visage qui paraissait flotter dans lair; c&#233;tait la reproduction de Thaddeus: m&#234;me cr&#226;ne haut et luisant, m&#234;me teint blafard Mais les traits s&#233;taient crisp&#233;s cependant sur un horrible sourire; ce rictus fig&#233; &#233;tait plus effrayant sous cette clart&#233; lunaire que nimporte quelle grimace. C&#233;tait tellement le portrait de notre petit ami que je me retournai pour massurer quil &#233;tait bien avec nous. Alors, je me souvins de lavoir entendu dire que son fr&#232;re et lui &#233;taient jumeaux.


Ceci est terrible! murmurai-je. Que faut-il faire, Holmes?


Il faut que la porte c&#232;de!


Il s&#233;lan&#231;a, pesant de tout son poids sur la serrure. La porte crissa, grin&#231;a, mais r&#233;sista. Ensemble, cette fois, nous nous jet&#226;mes &#224; lassaut. Avec un brusque craquement la porte souvrit et nous f&#251;mes projet&#233;s dans la chambre de Bartholomew Sholto.


On aurait dit un laboratoire: une double rang&#233;e de flacon boucl&#233;s salignaient contre le mur en face de la porte; la table &#233;tait jonch&#233;e de becs Bunsen, d&#233;prouvettes et de cornues. Dans les angles il y avait des bonbonnes dacide cercl&#233;es dosier; lune delle devait &#234;tre cass&#233;e; de toute fa&#231;on elle fuyait, car un liquide sombre sen &#233;tait &#233;coul&#233; qui avait impr&#233;gn&#233; lair dune odeur de goudron particuli&#232;rement forte. Dans un coin de la pi&#232;ce, au milieu dun tas de gravats, un escabeau montait vers une ouverture du plafond, assez large pour quun homme puisse y passer. Au bas de lescabeau une longue corde gisait en tas.


Pr&#232;s de la table se tenait Bartholomew Sholto, tass&#233; sur un fauteuil, la t&#234;te inclin&#233;e sur l&#233;paule gauche et souriant de ce m&#234;me sourire ind&#233;chiffrable. Le corps &#233;tait raide et froid. La mort remontait &#224; plusieurs heures. Il me sembla que les contorsions singuli&#232;res du visage se retrouvaient sur les membres pour conf&#233;rer au cadavre une apparence fantastique. Sur la table, &#224; port&#233;e de sa main, je vis un instrument bizarre: une sorte de manche en bois brun, auquel &#233;tait grossi&#232;rement ficel&#233;e une masse de pierre. Mais &#224; c&#244;t&#233;, il y avait une feuille de papier d&#233;chir&#233;e sur laquelle quelques mots &#233;taient griffonn&#233;s. Holmes y jeta un coup d&#339;il, puis me la tendit.


Vous voyez! dit-il en levant les sourcils dun air significatif.


Japprochai la lanterne et je tressaillis dhorreur en lisant: Le Signe des Quatre.


Au nom du Ciel! Quest-ce que tout cela signifie donc? demandai-je.


Un assassinat, r&#233;pondit-il en se penchant sur lhomme mort Ah! je my attendais! Regardez ici


Son doigt d&#233;signait une sorte de longue &#233;pine noire fich&#233;e dans la peau, juste au-dessus de loreille.


Cela ressemble &#224; une &#233;pine, dis-je.


Cen est une. Vous pouvez la retirer. Mais faites attention; elle est empoisonn&#233;e!


Je la saisis entre le pouce et lindex. Elle se d&#233;tacha tr&#232;s facilement, en ne laissant presque pas de trace. Seule, une petite gouttelette de sang indiquait lendroit de la piq&#251;re.


Ce myst&#232;re me para&#238;t insoluble! dis-je. Au lieu de s&#233;claircir, il sembrouille de plus en plus.


Au contraire! r&#233;pondit Holmes. Laffaire se simplifie &#224; mesure. Il ne manque que quelques d&#233;tails pour la compl&#233;ter.


Depuis que nous avions forc&#233; la porte, nous avions presque oubli&#233; Thaddeus. Il se tenait sur le seuil, il tordait ses mains, il g&#233;missait: c&#233;tait une vivante image de la terreur. Mais soudain, un cri de rage lui &#233;chappa:


Le tr&#233;sor nest plus l&#224;! dit-il. Ils ont vol&#233; le tr&#233;sor! Voil&#224; louverture par laquelle nous lavions descendu. Je le sais; je lai aid&#233;. Je suis la derni&#232;re personne qui lait vu! Il &#233;tait dans sa chambre et je lai entendu verrouiller la porte derri&#232;re moi.


Quelle heure &#233;tait-il, alors?


Il &#233;tait dix heures. Et maintenant, il est mort. Et la police va venir. Et je serai soup&#231;onn&#233;, suspect&#233;, accus&#233; Oh! oui, jen suis s&#251;r! Mais vous, messieurs, vous ne pensez pas que jaurais pu? Vous ne pensez pas que cest moi, nest-ce pas? Je ne vous aurais pas amen&#233;s ici, voyons! Oh! Ciel. Oh! Ciel. Jen deviendrai fou, je le sais.


Il agitait les bras, il tr&#233;pignait; une sorte de panique fr&#233;n&#233;tique le poss&#233;dait tout entier.


Vous navez aucune raison davoir peur, monsieur Sholto! dit Holmes gentiment, en posant sa main sur son &#233;paule. Suivez mes conseils. Faites-vous conduire au poste de police. Racontez le meurtre et proposez votre aide. Nous attendrons ici votre retour.


Le petit homme acquies&#231;a dun air &#224; moiti&#233; h&#233;b&#233;t&#233;, et nous lentend&#238;mes descendre lescalier dun pas tr&#233;buchant.



Chapitre VI Sherlock Holmes fait une d&#233;monstration

Maintenant, Watson, nous voici avec une demi-heure devant nous, dit Holmes en se frottant les mains. Il sagit den profiter. Mon dossier est, comme je vous lai dit, presque complet. Mais ne p&#233;chons pas par exc&#232;s de confiance! Aussi simple que semble laffaire &#224; pr&#233;sent, elle peut avoir des ramifications souterraines.


Simple? m&#233;criai-je.


Certainement! dit-il avec lair dun professeur dh&#244;pital sexpliquant devant ses internes. Asseyez-vous dans ce coin-l&#224; pour que lempreinte de vos pas ne complique pas les choses. Bien. Au travail, maintenant! Tout dabord, comment ces gens sont-ils venus? La porte na pas &#233;t&#233; ouverte depuis la nuit derni&#232;re. Et la fen&#234;tre?


Il l&#233;claira avec la lanterne tout en faisant des observations qui, bien quarticul&#233;es &#224; haute voix, sadressaient plut&#244;t &#224; lui-m&#234;me qu&#224; moi.


La fen&#234;tre est ferm&#233;e de lint&#233;rieur. Le ch&#226;ssis est solide. Pas de gonds sur le c&#244;t&#233;. Ouvrons aucune goutti&#232;re dans le voisinage. Le toit est tout &#224; fait inaccessible dici Et pourtant, un homme est mont&#233; par la fen&#234;tre; car il est tomb&#233; un peu de pluie la nuit derni&#232;re, et voici lempreinte dun pied boueux sur le rebord. L&#224;, se trouve une marque terreuse de forme circulaire; la voici encore sur le plancher, et &#224; nouveau pr&#232;s de la table. Regardez ici, Watson! Cest vraiment une tr&#232;s jolie d&#233;monstration.


Je me penchai sur lempreinte bien nette dune sorte de disque.


Cela ne vient pas dun pied, dis-je.


Cest beaucoup plus pr&#233;cis et pr&#233;cieux que cela. Cest la marque dun pilon de bois. Regardez sur le rebord; voil&#224; une lourde botte au talon large et ferr&#233;; &#224; c&#244;t&#233;, se trouve la marque de lautre pied, mais circulaire cette fois.


Cest lhomme &#224; la jambe de bois.


Exact. Mais il y eut quelquun dautre; un alli&#233; tr&#232;s capable et tr&#232;s efficace. Voyons, pourriez-vous escalader cette fa&#231;ade, docteur?


Je regardai par la fen&#234;tre ouverte. La lune &#233;clairait encore cette face de la maison. Le sol &#233;tait &#224; plus de vingt m&#232;tres. Et m&#234;me en &#233;carquillant les yeux, je ne pus distinguer le moindre point dappui ni la moindre faille dans le mur de briques. Je secouai la t&#234;te en d&#233;clarant:


Cest impossible!


Impossible tout seul, oui. Mais si vous aviez un ami &#224; cette fen&#234;tre, et si cet ami vous faisait descendre cette corde solide que je vois dans le coin, apr&#232;s lavoir attach&#233;e &#224; ce grand crochet dans le mur? Je crois alors que, si vous &#233;tiez tant soit peu en forme, vous parviendriez &#224; vous hisser jusquici, jambe de bois comprise. Et vous repartiriez, bien entendu, de la m&#234;me mani&#232;re. Apr&#232;s quoi votre alli&#233; remonterait la corde, la d&#233;tacherait du crochet, fermerait la fen&#234;tre, la verrouillerait de lint&#233;rieur, et enfin sen irait par o&#249; il est venu Jajouterai un d&#233;tail secondaire, poursuivit-il en tripotant la corde. Notre ami &#224; la jambe de bois, bien que bon grimpeur, nest pourtant pas un matelot. Il na pas les mains calleuses. Ma loupe montre plus dune trace de sang, surtout vers la fin. Jen d&#233;duis quil sest laiss&#233; glisser &#224; une vitesse telle que ses mains en furent &#233;corch&#233;es.


Tout cela est tr&#232;s bien, dis-je. Mais cette histoire est plus incompr&#233;hensible que jamais. Quel est donc cet alli&#233; myst&#233;rieux? Comment a-t-il pu p&#233;n&#233;trer dans cette pi&#232;ce?


Ah! oui, lalli&#233;? r&#233;p&#233;ta Holmes, dun air songeur. Il apporte des &#233;l&#233;ments int&#233;ressants cet alli&#233;. Gr&#226;ce &#224; lui, laffaire sort de lordinaire. Je crois bien que cet alli&#233; introduit du neuf dans les annales criminelles de ce pays. Des cas similaires se pr&#233;sentent cependant &#224; lesprit, notamment en Inde et, si ma m&#233;moire est bonne, en S&#233;n&#233;gambie.


Mais comment est-il venu? insistai-je. La porte &#233;tait verrouill&#233;e, la fen&#234;tre est inaccessible. Serait-ce par la chemin&#233;e?


La grille est trop petite, r&#233;pondit-il. Jy avais d&#233;j&#224; pens&#233;


Alors, qui? par o&#249;?


Vous ne voulez donc pas appliquer mes principes? Combien de fois vous ai-je dit que, une fois &#233;limin&#233;es toutes les impossibilit&#233;s, lhypoth&#232;se restante, aussi improbable quelle soit, doit &#234;tre la bonne! Nous savons quil nest venu ni par la porte, ni par la fen&#234;tre, ni par la chemin&#233;e. Nous avons aussi quil n&#233;tait pas dissimul&#233; dans la pi&#232;ce, puisque celle-ci noffre aucune cachette. Do&#249;, alors, peut-il &#234;tre venu?


Par un trou dans le toit? m&#233;criai-je.


Bien s&#251;r! Il faut que ce soit par-l&#224;. Si vous aviez lamabilit&#233; de me tenir cette lampe, nous pousserions nos recherches jusqu&#224; ce grenier secret o&#249; le tr&#233;sor a &#233;t&#233; d&#233;couvert.


Il gravit lescabeau et, apr&#232;s avoir pris appui de ses mains sur deux poutres, il se hissa dans le grenier. L&#224;, saplatissant sur le ventre, il me d&#233;barrassa de la lampe pour que je puisse le suivre.


La pi&#232;ce avait &#224; peu pr&#232;s 3, 50 m&#232;tres de long sur 2 m&#232;tres de large. Le plancher &#233;tait form&#233; par des poutres, et il fallait sauter de lune &#224; lautre, car il ny avait entre elles que des lattes minces. Le toit remontant en angle &#233;tait &#233;videmment la partie int&#233;rieure du vrai toit de la maison. La pi&#232;ce &#233;tait absolument vide. La poussi&#232;re des ans reposait en couche &#233;paisse sur le sol.


Et nous y voil&#224;! dit Sherlock Holmes, en mettant sa main sur le mur en pente. Cest une tabati&#232;re qui donne sur le toit. Je puis la pousser; le toit appara&#238;t descendait en pente douce. Voici donc le chemin par lequel le Num&#233;ro Un est entr&#233;. Voyons si nous pouvons trouver dautres marques qui lidentifieraient.


Il approcha la lampe du plancher et, pour la seconde fois cette nuit-l&#224;, je vis son visage prendre une expression de surprise choqu&#233;e. Suivant son regard, je sentis ma peau se h&#233;risser sous mes v&#234;tements. Car le plancher &#233;tait couvert dempreintes de pieds nus; elles &#233;taient claires, parfaitement d&#233;limit&#233;es, mais leur taille ne d&#233;passait pas la moiti&#233; de lempreinte dun pied normal.



Holmes! murmurai-je. Un enfant aurait donc fait cette chose horrible?


Il avait tout de suite retrouv&#233; sa ma&#238;trise de soi.


Jai &#233;t&#233; surpris sur le moment! dit-il. Pourtant il ny a rien l&#224; que de tr&#232;s naturel. Ma m&#233;moire a eu une d&#233;faillance, car jaurais pu le pr&#233;voir. Nous navons plus rien &#224; d&#233;couvrir ici. Redescendons.


Quelle est donc votre th&#233;orie concernant ces empreintes? interrogeai-je lorsque nous f&#251;mes revenus dans la pi&#232;ce du bas.


Mon cher Watson, analysez donc un peu vous-m&#234;me! dit-il avec un soup&#231;on dimpatience dans la voix. Vous connaissez mes m&#233;thodes. Mettez-les en application. Il sera int&#233;ressant de comparer nos r&#233;sultats.


Je ne puis concevoir quoi que ce soit qui saccorde avec les faits, r&#233;pondis-je.


Tout vous para&#238;tra bient&#244;t tr&#232;s clair, jeta-t-il avec d&#233;sinvolture. Je pense quil ny a plus rien dimportant ici, mais je vais men assurer.


Il nettoya sa loupe, sortit son m&#232;tre, et se mit &#224; parcourir la pi&#232;ce &#224; quatre pattes; il mesurait, comparait, examinait, son long nez fin fr&#244;lant le parquet; ses yeux enfonc&#233;s dans les orbites brillaient dun &#233;clat nacr&#233;. Ses mouvements &#233;taient rapides, silencieux et furtifs; ceux dun limier cherchant une piste. Et je ne pus memp&#234;cher de penser quil e&#251;t fait un bien dangereux criminel sil avait tourn&#233; sa sagacit&#233; et son &#233;nergie contre la loi, au lieu de les exercer pour sa d&#233;fense. Il narr&#234;tait pas de murmurer inintelligiblement en travaillant. Finalement, il explosa en un grand cri dall&#233;gresse.


Nous avons le hasard avec nous! s&#233;cria-t-il. Nous ne devrions plus avoir dennui, maintenant. Notre Num&#233;ro Un a eu la malchance de marcher dans la cr&#233;osote. On peut apercevoir le contour de son petit pied ici, &#224; c&#244;t&#233; de ce puant g&#226;chis. La bonbonne est cass&#233;e, comprenez-vous? Et son contenu sest r&#233;pandu.


Et alors? demandai-je.


Et bien, nous le tenons, cest tout! Je connais un chien qui suivrait une odeur aussi tenace au bout du monde. Nous le tenons: cest aussi math&#233;matique quune r&#232;gle de trois Mais, quest-ce que jentends? Les repr&#233;sentants accr&#233;dit&#233;s de la loi, assur&#233;ment!


Den bas montaient des voix bruyantes: des pas lourds r&#233;sonn&#232;rent; la porte dentr&#233;e se referma avec fracas.


Avant quils arrivent, posez votre main sur le bras de ce pauvre gar&#231;on, dit Holmes. Maintenant l&#224;, sur sa jambe. Que sentez-vous?


Les muscles sont aussi durs que du bois, r&#233;pondis-je.


Tout &#224; fait. Ils sont dans un &#233;tat dextr&#234;me contraction qui d&#233;passe de beaucoup lordinaire Ricor Mortis. Ajoutez &#224; cela la distorsion du visage, ce sourire dHippocrate, ou Risus Sardonicus, comme lappelaient les anciens. Quelle conclusion, docteur?


Mort provoqu&#233;e par un alcalo&#239;de v&#233;g&#233;tal tr&#232;s puissant, r&#233;pondis-je sans h&#233;siter. Une substance comme la strychnine qui provoquerait le t&#233;tanos.


Cest aussi lid&#233;e qui mest venue, aussit&#244;t que jai vu lhypertension des muscles faciaux. En entrant dans la chambre, jai cherch&#233; tout de suite le moyen par lequel le poison avait p&#233;n&#233;tr&#233; dans le corps. Jai d&#233;couvert une &#233;pine qui avait &#233;t&#233; ou poqu&#233;e, ou projet&#233;e, dans le cuir chevelu, mais en tout cas, sans grande force! Vous observerez que, si lhomme &#233;tait assis droit dans son fauteuil, la partie atteinte faisait face au trou dans le plafond. Maintenant, examinez cette &#233;pine.


Je men emparai avec pr&#233;caution, et la regardai &#224; la lumi&#232;re de la lanterne. Elle &#233;tait longue, noire, pointue; son extr&#233;mit&#233; paraissait verniss&#233;e, comme si une substance gommeuse y avait s&#233;ch&#233;; la pointe &#233;mouss&#233;e avait &#233;t&#233; taill&#233;e et arrondie au couteau.


Est-ce une &#233;pine quon trouve en Angleterre? demanda-t-il.


Non, certainement pas!


Eh bien, avec toutes ces donn&#233;es, vous devriez pouvoir faire quelques inf&#233;rences correctes. Mais voici les officiels. Les forces auxiliaires peuvent donc sonner la retraite.


Comme il parlait, les pas se firent entendre bruyamment dans le couloir, et un homme trapu, sanguin, corpulent, v&#234;tu dun costume gris, p&#233;n&#233;tra lourdement dans la pi&#232;ce. Il avait le visage gras; des paupi&#232;res bouffies, les yeux tr&#232;s petits et clignotants filtraient un regard per&#231;ant. Imm&#233;diatement derri&#232;re lui, apparurent un inspecteur en uniforme et Thaddeus Sholto qui paraissait toujours aussi &#233;mu.


Bon Dieu, en voil&#224; une affaire! s&#233;cria le gros homme dune voix rauque et voil&#233;e. Une belle histoire, oui! Mais qui sont ces gens? Ma parole, cette maison est aussi encombr&#233;e quun terrier.


Je crois que vous pouvez me reconna&#238;tre, monsieur Athelney Jones, dit Holmes tranquillement.


Ah! mais oui. Bien s&#251;r! fit-il dune voix essouffl&#233;e. Monsieur Sherlock Holmes, le th&#233;oricien. Vous reconna&#238;tre? Je noublierai jamais la petite conf&#233;rence que vous nous avez faite &#224; tous sur les causes, inf&#233;rences, effets, dans laffaire du joyau de Bishopgate. Cest vrai que vous nous avez mis sur la bonne piste; mais vous admettrez bien, maintenant, que c&#233;tait plus par hasard que par leffet dune d&#233;couverte v&#233;ritable.


Il suffisait dun raisonnement tr&#232;s simple.


Oh! allons, allons. Il ne faut jamais avoir honte dadmettre la v&#233;rit&#233;. Mais ceci? Sale affaire! Sale affaire, hein! Des faits pr&#233;cis, nest-ce pas? pas de place pour les th&#233;ories. Quelle chance jai eue de me trouver &#224; Norwood pour une autre affaire! J&#233;tais au commissariat quand la nouvelle est arriv&#233;e. Dapr&#232;s vous, de quoi lhomme est-il mort?


Oh! cest une affaire qui ne laisse aucune place pour les th&#233;ories, dit Holmes s&#232;chement.


Non, non. Mais enfin, on ne peut nier que vous touchez juste, quelquefois. Mon Dieu! la porte &#233;tait verrouill&#233;e, ma-t-on dit. Un demi-million de joyaux disparus. Comment &#233;tait la fen&#234;tre?


Ferm&#233;e de lint&#233;rieur; mais il y a des traces de pas sur le rebord.


Bien, bien. Mais si elle &#233;tait ferm&#233;e, les pas nont rien &#224; voir dans lhistoire. Cest une question de bon sens. Lhomme est peut-&#234;tre mort dune attaque; seulement les joyaux manquant. Ah! Jai une id&#233;e. Jai parfois de ces &#233;clairs. Laissez-moi, inspecteur; vous aussi, monsieur Sholto. Votre ami peut rester, Holmes. Dites-moi ce que vous pensez de ceci: Sholto a avou&#233;, de lui-m&#234;me, quil &#233;tait hier soir avec son fr&#232;re. Ce dernier meurt dune attaque, et Sholto part avec le tr&#233;sor. Quen dites-vous?


Apr&#232;s quoi, le mort, craignant sans doute de senrhumer, sest lev&#233; pour verrouiller la porte.


Hum! Il y a une faille. Voyons, usons un peu de bon sens. Ce Thaddeus Sholto &#233;tait avec son fr&#232;re; et il y eut une querelle. Cela, nous le savons. Le fr&#232;re est mort, et les joyaux sont disparus. Nous savons aussi cela. Nul na vu le fr&#232;re depuis le d&#233;part de Thaddeus. Le lit nest pas d&#233;fait; la victime ne sest donc pas couch&#233;e. Dautre part, Thaddeus est, de toute &#233;vidence, dans un &#233;tat desprit agit&#233;. Il est voyons, disons: peu sympathique. Vous voyez que je suis en train de tisser ma toile. Le filet se resserre autour de lui.


Vous n&#234;tes pas encore tout &#224; fait en possession des faits, dit Holmes. Cet &#233;clat de bois que jai toutes les raisons de croire empoisonn&#233;, &#233;tait fich&#233; dans le cuir chevelu; la marque sy trouve encore. Cette carte, et linscription que vous pouvez y voir, &#233;taient sur la table &#224; c&#244;t&#233; de ce curieux instrument form&#233; dun manche et dune masse en pierre. Comment tout ceci sapplique-t-il &#224; votre th&#233;orie?


Chaque d&#233;tail sen trouve confirm&#233; au contraire! r&#233;pliqua le gros d&#233;tective pompeusement. La maison est pleine de curiosit&#233;s des Indes. Thaddeus a pu apporter cet instrument qui, utiliser &#224; des fins meurtri&#232;res cet &#233;clat de bois, si celui-ci sav&#232;re empoisonn&#233;. La carte est un truc, une fausse piste, probablement. La seule question est: comment est-il parti? Ah! &#233;videmment! Il y a un trou dans le plafond.


Il bondit sur lescabeau, avec une vitesse surprenante pour un homme aussi corpulent et il se fraya un chemin &#224; travers louverture. Puis, nous lentend&#238;mes annoncer triomphalement quil avait trouv&#233; la tabati&#232;re.


Il peut d&#233;couvrir quelque chose, remarqua Holmes, en haussant les &#233;paules. Il a parfois des lueurs dintelligence. Il ny a pas de sots si incommodes que ceux qui ont de lesprit!


Vous voyez! dit Jones en redescendant les marches de lescabeau. Les faits valent mieux que les th&#233;ories apr&#232;s tout. Mon opinion sur laffaire se confirme. Il y a une tabati&#232;re qui est m&#234;me entrouverte.


Cest moi qui lai ouverte.


Tiens! Vous laviez donc remarqu&#233;e? dit-il en baissant sa voix dun ton. Quoi quil en soit, cela nous montre comment notre monsieur est sorti de la pi&#232;ce. Inspecteur!


Oui, monsieur, dit une voix dans le couloir.


Demandez &#224; M. Sholto de venir. Monsieur Sholto, mon devoir me commande de vous informer que tout ce que vous direz pourra se retourner contre vous. Au nom de la reine, je vous arr&#234;te, comme &#233;tant impliqu&#233; dans le meurtre de votre fr&#232;re.


Eh bien voil&#224;! Est-ce que je ne vous lavais pas dit? s&#233;cria &#224; notre adresse le pauvre homme en levant les bras.


Ne vous inqui&#233;tez pas, monsieur Sholto! dit Holmes. Je vous promets dapporter la preuve de votre innocence.


Ne faites pas trop de promesses, monsieur le th&#233;oricien! coupa le d&#233;tective officiel dun ton cassant. Ne promettez pas trop! Vous pourriez &#233;prouver plus de difficult&#233;s que vous ne le pensez &#224; tenir vos engagements.


Non seulement je le laverai de tout soup&#231;on, monsieur Jones, mais je vais, d&#232;s &#224; pr&#233;sent, vous faire un cadeau: le nom et la description de lune des deux personnes qui p&#233;n&#233;tr&#232;rent ici la nuit derni&#232;re. Jai toutes raisons de croire quil sappelle Jonathan Small. Cest un homme peu instruit, petit, agile et qui a perdu sa jambe droite; il porte un pilon de bois dont le c&#244;t&#233; int&#233;rieur est us&#233;. Sa botte gauche poss&#232;de une semelle &#233;paisse et carr&#233;e avec un fer au talon. Cest un ancien condamn&#233; d&#226;ge moyen, &#224; la peau tr&#232;s brunie. Ces quelques indications vous aideront peut-&#234;tre. Jajouterai encore que la paume de ses mains est ensanglant&#233;e. Quant &#224; lautre homme


Ah! lautre homme? demanda Jones en ricanant.


Il &#233;tait n&#233;anmoins visible que les mani&#232;res pr&#233;cises de Holmes lavaient impressionn&#233;.


Cest un &#234;tre plut&#244;t curieux! dit mon ami, en tournant les talons. Jesp&#232;re pouvoir vous les pr&#233;senter tous deux dici tr&#232;s peu de temps. Jai un mot &#224; vous dire, Watson.


Il me conduisit vers lescalier pour me chuchoter.


Cet &#233;v&#233;nement impr&#233;vu nous a plut&#244;t fait perdre de vue la raison premi&#232;re de notre voyage.


J&#233;tais en train dy penser, r&#233;pondis-je. Il nest pas bon que Mlle Morstan reste dans cette maison de malheur.


Non. Vous allez la raccompagner. Elle vit chez Mme Cecil Forrester, dans le Lower Camberwell; ce nest donc pas tr&#232;s loin. Je vous attendrai ici si vous voulez revenir. Mais peut-&#234;tre serez-vous trop fatigu&#233;?


Absolument pas. Je serais incapable de me reposer avant den savoir davantage sur cette affaire fantastique. Je connais d&#233;j&#224; la vie sous un certain nombre de ses aspects, et non des plus tendres! Mais je vous jure que cette succession rapide de coups de th&#233;&#226;tre ma bris&#233; les nerfs! Tout de m&#234;me, jaimerais bien aller avec vous jusquau bout, puisque je suis d&#233;j&#224; si loin


Votre pr&#233;sence maidera beaucoup! r&#233;pondit-il. Nous allons laisser ce Jones se satisfaire de toutes les vessies quil voudra prendre pour des lanternes, et travailler seuls. Jaimerais que vous alliez au n 3, Pinchin Lane, &#224; Lambeth, pr&#232;s du bord de leau, lorsque vous aurez reconduit Mlle Morstan. La troisi&#232;me maison sur la droite est celle dun empailleur doiseau. Il sappelle Sherman. Vous verrez &#224; la fen&#234;tre une belette tenant un lapin. Donnez mon meilleur souvenir &#224; ce vieux Sherman et dites-lui que jai besoin de Toby tout de suite. Vous le ram&#232;nerez avec vous dans la voiture.


Un chien, jimagine?


Oui, un curieux b&#226;tard dou&#233; dun odorat &#233;tonnant. Je pr&#233;f&#233;rerais laide de Toby &#224; celle de tout Scotland Yard.


Bon. Je vous ram&#232;nerai Toby Il est une heure du matin. Je devrais &#234;tre de retour avant trois heures si je peux changer de cheval.


Et moi, dit Holmes, je vais voir ce quil y a &#224; tirer de mme Berstone et du serviteur hindou. Ce dernier dort dans la mansarde &#224; c&#244;t&#233;, ma dit M. Thaddeus. Puis j&#233;tudierai les m&#233;thodes de Jones, le grand d&#233;tective, en &#233;coutant ses sarcasmes peu subtils. "Wir sind gewohnt dass die Menschen verh&#244;hnen was sie nicht verstehen" (On se moque toujours de ce que lon ne comprend pas. N. D. T.) Goethe est d&#233;cid&#233;ment toujours plein de s&#232;ve.



Chapitre VII L&#233;pisode du tonneau

La police avait amen&#233; une voiture; je la pris pour ramener Mlle Morstan chez elle.


Selon la mani&#232;re ang&#233;lique des femmes, elle avait tout support&#233; aussi longtemps quil lui avait fallu r&#233;conforter quelquun de plus faible quelle. Je lavais trouv&#233;e placide et souriante aux c&#244;t&#233;s de la femme de charge qui n&#233;tait pas revenue de ses frayeurs. Mais dans la voiture, elle d&#233;faillit et fondit en larmes, tant les aventures de cette nuit lavaient &#233;branl&#233;e. Elle ma dit depuis quelle mavait trouv&#233; froid et distant pendant ce voyage Quel combat, pourtant, se livrait dans mon c&#339;ur! Et quels efforts dus-je faire pour me contenir! Mon amour et mon amiti&#233; s&#233;lan&#231;aient vers elle, tout comme dans le jardin ma main avait cherch&#233; la sienne. Des ann&#233;es dune vie conventionnelle ne mauraient pas mieux r&#233;v&#233;l&#233; sa nature douce et courageuse que ces quelques heures &#233;tranges. Cependant, les mots affectueux ne passaient pas ma bouche; deux pens&#233;es la scellaient. Dabord, elle &#233;tait faible, sans d&#233;fense, avec lesprit d&#233;sempar&#233;: serait-il correct dimposer &#224; un tel moment mon amour? Par ailleurs, elle &#233;tait riche! Si les recherches de Holmes aboutissaient, elle deviendrait une h&#233;riti&#232;re envi&#233;e; &#233;tait-il juste, &#233;tait-il honorable, quun chirurgien en demi-solde tir&#226;t un tel avantage dune intimit&#233; dont le hasard &#233;tait seul responsable? Ne pourrait-elle me prendre alors pour un vulgaire aventurier? Quune telle id&#233;e p&#251;t lui traverser lesprit m&#233;tait intol&#233;rable. Entre nous se dressait le tr&#233;sor dAgra, obstacle insurmontable.


Il &#233;tait pr&#232;s de deux heures quand nous arriv&#226;mes chez Mme Forrester. Les domestiques avaient depuis longtemps quitt&#233; leur service, mais le message re&#231;u par Mlle Morstan avait tant intrigu&#233; Mme Forrester, quelle avait veill&#233;. Elle nous ouvrit la porte elle-m&#234;me. C&#233;tait une femme gracieuse, dun certain &#226;ge; elle accueillit la jeune fille dune voix maternelle et passa tendrement son bras autour de sa taille. Je pris plaisir &#224; constater quelle n&#233;tait pas une simple gouvernante salari&#233;e, mais une amie estim&#233;e. Je fus pr&#233;sent&#233;, et aussit&#244;t Mme Forrester me pria dentrer et de lui raconter nos aventures. Mais je lui expliquai limportance de ma mission et promis avec sinc&#233;rit&#233; de venir les instruire des progr&#232;s que nous pourrions faire. Tandis que la voiture s&#233;loignait, je me retournai vers elles. Il me semble encore voir leur petit groupe sous le porche, les deux gracieuses silhouettes enlac&#233;es, la porte entrouverte, la lumi&#232;re de lentr&#233;e brillant &#224; travers la vitre de couleurs, le barom&#232;tre et la rampe descalier luisante. Cette image, m&#234;me fugitive, dun tranquille int&#233;rieur anglais &#233;tait un entracte reposant dans cette sombre affaire.


Plus jy r&#233;fl&#233;chissais dailleurs, plus elle me paraissait compliqu&#233;e. Je repassai en revue les &#233;v&#233;nements dans leur ordre chronologique. Pour ce qui &#233;tait du probl&#232;me original, il &#233;tait maintenant clair. La mort du capitaine Morstan, lenvoi des perles, lannonce dans le journal, la lettre, autant de d&#233;tails d&#233;brouill&#233;s. Mais nous nen avions pas moins &#233;t&#233; conduits vers un myst&#232;re encore plus profond et beaucoup plus tragique. Ce tr&#233;sor des Indes, la curieuse carte trouv&#233;e dans les bagages du capitaine, lapparition au moment de la mort du major Sholto, la red&#233;couverte du tr&#233;sor, et celle-ci imm&#233;diatement suivie du meurtre de son auteur, les circonstances fort singuli&#232;res entourant le crime, les marques de pas, larme inusit&#233;e, les mots sur la feuille de papier qui correspondaient avec la carte du capitaine, il y avait de quoi donner sa langue au chat pour tout homme moins dou&#233; que Sherlock Holmes.


Pinchin Lane &#233;tait un alignement de douteuses maisons de brique &#224; deux &#233;tages, dans le bas quartier de Lambeth. Il me fallut frapper assez longtemps au n 3 pour obtenir un r&#233;sultat. La lueur dune bougie filtra enfin derri&#232;re le volet et un visage regarda par la fen&#234;tre sup&#233;rieure.


Allons, du vent, poivrot! gronda une voix. Si tu narr&#234;tes pas ton tapage, je l&#226;che mes quarante-trois chiens &#224; tes trousses!


Cest exactement ce que je suis venu chercher. Si vous vouliez en laisser sortir un


Va te faire voir ailleurs! r&#233;pondit la voix. Jai l&#224; un bon morceau de fonte. Du diable si je ne te lenvoie pas sur la t&#234;te.


Mais il me faut un chien! criai-je.


Pas de discussion! hurla M. Sherman. Du balai, maintenant! Je compte jusqu&#224; trois et je balance ma fonte


M. Sherlock Holmes Commen&#231;ai-je.


Le nom eut un effet magique. La fen&#234;tre se referma instantan&#233;ment, la porte fut d&#233;verrouill&#233;e et ouverte dans la minute qui suivit. Monsieur Sherman &#233;tait un long vieillard efflanqu&#233; aux &#233;paules tombantes, au cou noueux; il portait des lunettes teint&#233;es de bleu.


Les amis de M. Sherlock Holmes sont toujours les bienvenus! pronon&#231;a-t-il. Entrez donc, monsieur! Ne vous approchez pas du blaireau: il mord. Ah! m&#233;chante, m&#233;chante! Tu voudrais attraper le monsieur, hein?


Cette derni&#232;re phrase sadressait &#224; une hermine passant sa t&#234;te avide et ses yeux rouges &#224; travers les barreaux de sa cage.


Ne vous occupez pas de celui-l&#224;! continua-t-il. Cest seulement un l&#233;zard. Il na pas de crocs; je le laisse en libert&#233;, car il chasse les scarab&#233;es. Il ne faut pas men vouloir si je ne vous ai pas trop bien re&#231;u tout &#224; lheure: je suis un peu la t&#234;te de turc des gamins, et ils viennent souvent memb&#234;ter. Que d&#233;sire M. Sherlock Holmes?


Un de vos chiens.


Toby, je parie?


Oui, cest bien Toby.


Il habite au n 7, ici &#224; gauche.


&#201;levant sa bougie, il avan&#231;a lentement parmi la curieuse faune animale quil avait rassembl&#233;e autour de lui. &#192; la lueur incertaine et dansante de la flamme, je vis, sortant de chaque fente ou recoin, des yeux vifs qui nous regardaient. M&#234;me les poutres au-dessus de nos t&#234;tes &#233;taient par&#233;es de volailles dallure solennelle qui, d&#233;rang&#233;es dans leur sommeil, changeaient paresseusement de position dune patte sur lautre.


Toby &#233;tait vraiment laid! Il avait les oreilles pendantes, le poil long, et il marchait avec un dandinement tr&#232;s disgracieux; moiti&#233; &#233;pagneul, moiti&#233; berger, il avait le poil blanc et roux. Il accepta, avec quelque h&#233;sitation, le morceau de sucre que le vieux naturaliste mavait remis; puis, ayant ainsi conclu un pacte, il me suivit jusqu&#224; la voiture et ne fit pas de difficult&#233; pour maccompagner. Lhorloge du Palais sonnait trois heures lorsque je me retrouvai &#224; nouveau &#224; Pondichery Lodge. Jappris que lancien champion de boxe McMurdo avait &#233;t&#233; arr&#234;t&#233; pour complicit&#233;, et que M. Sholto et lui avaient &#233;t&#233; conduits au commissariat. Deux agents gardaient l&#233;troite entr&#233;e, mais ils me laiss&#232;rent passer avec le chien lorsque je mentionnai le nom du d&#233;tective.


Holmes se tenait devant le porche, fumant sa pipe, les mains dans ses poches.


Ah! vous lavez amen&#233;? dit-il. En voil&#224; un bon chien! Athelney Jones est parti. Il y a eu un formidable d&#233;ploiement dactivit&#233; depuis votre d&#233;part. Il a mis en arrestation non seulement notre ami Thaddeus, mais le portier, la femme de charge et le serviteur hindou. Nous avons le champ libre, &#224; part lagent l&#224;-haut. Laissez le chien ici et remontons.


Jattachai Toby &#224; la table dans lentr&#233;e et le suivi. La pi&#232;ce &#233;tait telle que nous lavions laiss&#233;e, sauf quun drap avait &#233;t&#233; jet&#233; sur la victime. Un brigadier de police &#224; lair fatigu&#233; s&#233;tait adoss&#233; dans un coin.


Pr&#234;tez-moi votre lanterne, brigadier, dit mon compagnon. Maintenant, attachez-la avec ce bout de ficelle autour de mon cou, afin quelle pende devant moi. Merci. Il me reste &#224; enlever chaussures et chaussettes. Vous les porterez en bas. Watson. Je men vais faire un peu descalade. Trempez donc mon mouchoir dans la cr&#233;osote. Cest parfait. Maintenant, montez un instant avec moi dans le grenier.


Nous nous hiss&#226;mes &#224; travers louverture. Holmes approcha &#224; nouveau la lumi&#232;re des empreintes de pas dans la poussi&#232;re.


Je voudrais que vous examiniez attentivement ces marques, dit-il. Voyez-vous quelque chose qui vaut la peine d&#234;tre remarqu&#233;?


Elles appartiennent &#224; un enfant ou &#224; une petite femme, dis-je.


Mais en dehors de leur taille? Ny a-t-il rien dautre?


Elles ressemblent &#224; nimporte quelle autre empreinte de pas.


Absolument pas! Regardez ici! Voici lempreinte dun pied droit. &#192; pr&#233;sent, jimprime mon pied dans la poussi&#232;re, &#224; c&#244;t&#233;, quelle est la diff&#233;rence essentielle?


Vos doigts sont tous resserr&#233;s. Lautre empreinte montre chacun des doigts de pied distinctement s&#233;par&#233; des autres.


Exactement. Voil&#224; limportant. Souvenez-vous-en. Maintenant, ayez lamabilit&#233; daller pr&#232;s de cette fen&#234;tre et den sentir le rebord. Je reste ici, car ce mouchoir dans ma main pourrait brouiller la piste.


Je fis ce quil me demandait, et je per&#231;us imm&#233;diatement une forte odeur de goudron.


Cest donc l&#224; o&#249; il a mis son pied en sortant. Si vous pouvez sentir sa trace, je pense que Toby naura pas de difficult&#233;s. Descendez, maintenant; l&#226;chez le chien et venez voir lacrobate.


Le temps darriver dans le jardin, Sherlock Holmes &#233;tait parvenu sur le toit, et je pouvais le suivre, comme un &#233;norme ver luisant, rampant tr&#232;s lentement le long de la cr&#234;te. Je le perdis de vue derri&#232;re un groupe de chemin&#233;es, mais il r&#233;apparut bient&#244;t, pour s&#233;vanouir &#224; nouveau de lautre c&#244;t&#233;. Je fis le tour de la maison et le retrouvai assis tout au bord, &#224; langle du toit.


Est-ce vous, Watson? cria-t-il.


Oui.


Voil&#224; lendroit. Quelle est cette masse noire, juste en bas?


Un tonneau deau.


Avec un couvercle dessus?


Oui.


Pas de trace dune &#233;chelle?


Non.


Quel diable dhomme! Cest un chemin &#224; se rompre vingt fois le cou. Mais je dois pouvoir descendre par o&#249; il est mont&#233;. La goutti&#232;re semble solide. En tout cas, allons-y?


Il y eut un frottement de pieds, et la lanterne commen&#231;a de descendre r&#233;guli&#232;rement sur le c&#244;t&#233; du mur. Puis, dun saut l&#233;ger, il parvint sur la barrique, et de l&#224; atterrit.


C&#233;tait une piste facile, dit-il en remettant ses bas et ses chaussures. Les tuiles &#233;taient d&#233;plac&#233;es tout au long de sa course. Dans sa h&#226;te, il a laiss&#233; tomber ceci, qui confirme mon diagnostic comme vous dites, vous autres m&#233;decins.


Lobjet quil me pr&#233;sentait avait laspect dun petit portefeuille ou cartouchi&#232;re fait dune sorte de jonc color&#233;, tress&#233;, et d&#233;cor&#233; de quelques pierres de couleur. Par la taille et la forme, il rappelait un &#233;tui &#224; cigarettes. &#192; lint&#233;rieur, il y avait une demi-douzaine d&#233;pines en bois sombre dont lune des extr&#233;mit&#233;s &#233;tait pointue, lautre arrondie. Elles &#233;taient identiques &#224; celle qui avait frapp&#233; Bartholomew Sholto.


Ce sont des armes infernales! dit-il. Faites attention de ne pas vous piquer. Je suis tr&#232;s content de les avoir en ma possession, car cest probablement toute sa r&#233;serve. Il y a moins &#224; craindre que lun de nous en re&#231;oive une prochainement dans la peau. Pour ma part, je pr&#233;f&#233;rerais encore recevoir une balle explosive. &#202;tes-vous dattaque pour une randonn&#233;e de dix kilom&#232;tres, Watson?


Certainement, r&#233;pondis-je.


Votre jambe ira-t-elle jusquau bout?


Oh! oui.


Ah! vous voil&#224;, mon chien? Brave vieux Toby! Flaire, Toby; renifle-le!


Il mit sous le nez du chien le mouchoir imbib&#233; de cr&#233;osote. Toby se tint immobile, les pattes &#233;cart&#233;es, la t&#234;te inclin&#233;e sur le c&#244;t&#233; dune fa&#231;on tout &#224; fait comique, comme un connaisseur reniflant le bouquet dun cru fameux. Puis Holmes jeta le mouchoir au loin, attacha une corde solide au collier de la b&#234;te, et lamena &#224; c&#244;t&#233; du tonneau. Le chien poussa imm&#233;diatement une s&#233;rie de glapissements aigus et, le nez au sol, la queue en lair, prit la piste &#224; une allure si endiabl&#233;e que, m&#234;me frein&#233; par sa laisse, il nous obligea de marcher aussi vite que possible.



&#192; lest, le ciel s&#233;tant &#233;clairci peu &#224; peu, et la lumi&#232;re froide et grise de laube nous permettait de voir &#224; quelque distance. L&#233;norme maison carr&#233;e se dressait derri&#232;re nous, avec ses hautes fen&#234;tres vides et ses grandes fa&#231;ades nues. Notre route conduisit tout droit &#224; travers un terrain boulevers&#233; de tranch&#233;es et de trous quil nous fallut franchir. Avec ses monticules de terre &#233;parpill&#233;s, et ses arbustes malingres, toute cette propri&#233;t&#233; avait un aspect de mauvais augure qui saccordait bien avec la trag&#233;die qui s&#233;tait abattue sur elle.


Atteignant le mur denceinte, Toby se mit &#224; le longer, g&#233;missant impatiemment dans lombre; il sarr&#234;ta finalement dans un angle que masquait un jeune h&#234;tre. &#192; lintersection des murs, plusieurs briques avaient &#233;t&#233; descell&#233;es; les marches ainsi faites avaient d&#251; &#234;tre fr&#233;quemment utilis&#233;es &#224; en juger par leur aspect us&#233; et poli. Holmes grimpa sur le fa&#238;te puis, prenant le chien que je lui tendais, il le laissa retomber de lautre c&#244;t&#233;.


Voil&#224; la main de lhomme &#224; la jambe de bois, remarqua-t-il, tandis que je le rejoignais au fa&#238;te du mur. Voyez-vous les l&#233;g&#232;res traces de sang sur ce pl&#226;tre blanc? Quelle chance quil ny ait pas eu de fortes averses depuis hier! Lodeur restera sur la route en d&#233;pit de leurs vingt-huit heures davance.


Javoue que, personnellement, javais des doutes. Sur cette route de Londres, la circulation avait d&#251; &#234;tre intense dans lintervalle. Cependant, mon scepticisme fut vite balay&#233;. Sans jamais h&#233;siter ni faire d&#233;cart, Toby trottait &#224; sa mani&#232;re d&#233;gingand&#233;e: lodeur ent&#234;tante de la cr&#233;osote devait dominer toutes les autres.


Nallez pas imaginer, dit Holmes que mon succ&#232;s d&#233;pend du pur hasard qui a voulu que lun de ces individus pos&#226;t le pied dans la cr&#233;osote. Jen sais assez maintenant pour retrouver leurs traces de plusieurs fa&#231;ons. Celle-ci est la plus facile, et jaurais tort de la n&#233;gliger puisque la chance la mise entre nos mains. Toutefois, elle prive laffaire dun savant petit probl&#232;me intellectuel quelle promettait tout &#224; lheure de me poser. Javoue que sans cette indication vraiment trop &#233;vidente, il y aurait eu du m&#233;rite &#224; percer l&#233;nigme!


Mais l&#224; o&#249; il y a du m&#233;rite, et &#224; revendre, cest dans la mani&#232;re dont vous conduisez cette affaire! dis-je. Je vous assure que je suis encore plus &#233;merveill&#233; que lors du meurtre de Jefferson Hope. Cette affaire me semble encore plus profonde et inexplicable. Comment, par exemple, avez-vous pu d&#233;crire avec une telle assurance lhomme &#224; la jambe de bois?


Peuh! cest la simplicit&#233; m&#234;me, mon cher ami! Je ne cherche pas &#224; faire du th&#233;&#226;tre, moi! Tout est patent, tout est dans les faits. Deux officiers qui commandent un p&#233;nitencier apprennent un secret important &#224; propos dun tr&#233;sor cach&#233;. Une carte est trac&#233;e &#224; leur intention par un Anglais du nom de Jonathan Small. Souvenez-vous que nous avons vu ce nom sur le plan qui se trouvait dans les affaires du capitaine Morstan. Jonathan Small la sign&#233;e en son nom et au nom de ses associ&#233;s: Le Signe des Quatre, telle &#233;tait la d&#233;signation quelque peu dramatique quil avait choisie. &#192; laide de ce plan, les officiers  ou peut-&#234;tre lun deux seulement  semparent du tr&#233;sor et le ram&#232;nent en Angleterre, mais sans remplir, supposons-le, certaines obligations en &#233;change desquelles le plan leur avait &#233;t&#233; remis. Et maintenant, pourquoi Jonathan Small ne sest-il pas empar&#233; lui-m&#234;me du tr&#233;sor? La r&#233;ponse est &#233;vidente. Le plan est dat&#233; dune &#233;poque o&#249; Morstan se trouvait en contact avec des for&#231;ats. Jonathan Small na pas pris le tr&#233;sor parce que ni lui ni ses associ&#233;s, tous for&#231;ats, ne pouvaient se rendre &#224; la cachette pour le r&#233;cup&#233;rer.


Mais cest une simple hypoth&#232;se!


Cest la seule qui jusquici cadre avec les faits. Cest donc plus quune hypoth&#232;se. Voyons si elle continue de cadrer avec la suite. Pendant quelques ann&#233;es, le major Sholto vit dans la paix et le bonheur que lui apporte la possession du tr&#233;sor. Puis il re&#231;oit une lettre des Indes qui lui cause une grande frayeur. Que pouvait-elle contenir? Elle disait que les hommes quil avait trahis avaient &#233;t&#233; rel&#226;ch&#233;s?


Ou quils s&#233;taient &#233;vad&#233;s! Et cette &#233;ventualit&#233; est la plus probable, car il connaissait la dur&#233;e de leur peine, et si celle-ci &#233;tait arriv&#233;e &#224; terme, il nen aurait pas &#233;t&#233; surpris. Que fait-il au contraire? Il cherche &#224; se prot&#233;ger. Il craint par-dessus tout un homme &#224; la jambe de bois: un homme blanc, notez-le, puisque il va jusqu&#224; tirer par erreur sur un commis voyageur anglais! Bien. Sur le plan, il ny a quun nom; les autres sont hindous ou mahom&#233;tans. Cest pourquoi nous pouvons affirmer avec confiance que lhomme &#224; la jambe de bois et Jonathan Small sont la m&#234;me personne. Le raisonnement vous para&#238;t-il avoir quelque d&#233;faut?


Non: il est clair et pr&#233;cis.


Bon. Maintenant, mettons-nous &#224; la place de Jonathan Small. Voyons les choses de son point de vue. Il vient en Angleterre avec eux buts: reprendre ce quil consid&#232;re comme son bien, et se venger de lhomme qui la trahi. Il d&#233;couvre o&#249; sest &#233;tabli Sholto et il est fort possible quil ait li&#233; connaissance avec quelquun dans la maison. Il y a par exemple ce Lal Rao, le ma&#238;tre dh&#244;tel. Mme Berstone men a fait une description qui nest gu&#232;re &#233;logieuse. Cependant, Small ne peut d&#233;couvrir o&#249; le tr&#233;sor est cach&#233;, car personne ne le sait: personne sauf le major et un fid&#232;le serviteur mort depuis. Small apprend soudain que Sholto est sur son lit de mort. Pris de panique &#224; lid&#233;e que le secret du tr&#233;sor pourrait &#234;tre enseveli avec lui, il &#233;chappe &#224; la surveillance des serviteurs et parvient jusqu&#224; la fen&#234;tre derri&#232;re laquelle le major agonise; seule la pr&#233;sence des deux fils lemp&#234;che dentrer. Sa haine contre le mort le rend fou; il p&#233;n&#232;tre dans la chambre pendant la nuit et il fouille les papiers secrets dans lespoir de d&#233;couvrir quelque document ayant trait au tr&#233;sor. Finalement, il laisse un souvenir de sa visite au moyen des mots inscrits sur la carte. Il avait sans doute pr&#233;vu que, sil lui advenait de tuer le major, il laisserait ce genre de marque pour indiquer quil ne sagissait pas dun meurtre banal, mais dun acte de justice, du moins du point de vue des quatre associ&#233;s. Des id&#233;es aussi &#233;tranges et baroques sont assez communes dans les annales du crime; elles offrent g&#233;n&#233;ralement dutiles indications quant &#224; la personnalit&#233; du criminel. Me suivez-vous bien?


Tr&#232;s bien.


Maintenant, que pouvait faire Jonathan Small? Rien dautre que dobserver discr&#232;tement les efforts entrepris pour trouver le tr&#233;sor. Peut-&#234;tre quitta-t-il lAngleterre pour ny revenir que de temps en temps. Mais survient la d&#233;couverte du grenier; il en est imm&#233;diatement inform&#233;. &#192; nouveau, nous constatons la pr&#233;sence dun alli&#233; dans la place. Jonathan est incapable, avec sa jambe de bois, datteindre la chambre si haut perch&#233;e de Bartholomew. Alors, il emm&#232;ne un complice assez myst&#233;rieux qui escalade bien mais trempe son pied nu dans la cr&#233;osote! Do&#249; Toby, et pour un officier en demi-solde avec un tendon dAchille endommag&#233;, une claudication sur dix kilom&#232;tres.


Mais cest le complice, et non Jonathan qui a commis le crime!


Cest exact. Et Jonathan en fut plut&#244;t furieux, si jen juge par la fa&#231;on dont il arpenta la pi&#232;ce quand il y fut parvenu. Il navait ni haine ni rancune contre Bartholomew Sholto; il aurait pr&#233;f&#233;r&#233; simplement le b&#226;illonner et le ligoter. Il ne tenait pas du tout, cet homme, &#224; se mettre la corde au cou! Mais il navait pu emp&#234;cher les instincts sauvages de son complice de se donner libre cours; le poison avait fait son &#339;uvre. Jonathan laissa donc sa signature, fit descendre le tr&#233;sor jusquau sol et prit le m&#234;me chemin. Tel a &#233;t&#233; lencha&#238;nement des &#233;v&#233;nements pour autant que jaie pu les d&#233;chiffrer. Quant &#224; son allure personnelle, il doit &#234;tre &#233;videmment dun certain &#226;ge et fort bruni puisquil a purg&#233; sa peine dans un four tel que les Andaman. Sa taille, je lai ais&#233;ment calcul&#233;e dapr&#232;s la longueur de ses enjamb&#233;es; et nous savons quil portait la barbe. Son syst&#232;me pileux fut la seule chose qui impressionna Thaddeus Sholto quand il le vit &#224; la fen&#234;tre. &#192; part cela


Le complice?


Eh bien, il ny a pas grand myst&#232;re &#224; cela! Mais bient&#244;t vous saurez tout Comme lair du matin est doux! Regardez ce petit nuage: il flotte comme une plume rose d&#233;tach&#233;e de quelque gigantesque flamant. Maintenant, le bord rouge du disque solaire se hisse au-dessus de la couche de nuages qui surplombe Londres. Ce soleil brille pour un bon nombre de gens, mais aucun, je parie, naccomplit une mission plus &#233;trange que la n&#244;tre! Comme nous nous sentons petits, avec nos ambitions aussi mesquines que nos efforts, en pr&#233;sence des grandes forces &#233;l&#233;mentaires de la nature! &#202;tes-vous bien avanc&#233; dans votre Jean-Paul?


Assez. Je suis revenu &#224; lui &#224; travers Carlyle.


Cest remonter le ruisseau jusqu&#224; la source. Il fait une remarque curieuse mais profonde: &#224; savoir que la premi&#232;re preuve de la grandeur de lhomme r&#233;side dans la perception de sa propre petitesse. Cela implique, voyez-vous, un pouvoir de comparaison et dappr&#233;ciation qui sont, en eux-m&#234;mes, une preuve de noblesse. Richter donne beaucoup &#224; penser! Vous navez pas de revolver, nest-ce pas?


Jai ma canne.


Il est possible que nous ayons besoin de quelque chose de ce genre si nous parvenons &#224; leur tani&#232;re. Je vous abandonnerai Jonathan, mais si lautre devient m&#233;chant, je labats raide!


Tout en parlant, il avait pris son revolver. Il y introduisit deux balles puis le remit dans la poche droite de sa veste.


Durant ce temps, Toby nous avait guid&#233;s le long de routes bord&#233;es de villages et menant vers Londres. Mais nous arrivions maintenant dans de v&#233;ritables rues o&#249; dockers et ouvriers se rendaient &#224; leur travail; des femmes daspect n&#233;glig&#233; ouvraient leurs volets et balayaient les marches dentr&#233;e. Des bistrots commen&#231;aient d&#233;j&#224; &#224; sortir des hommes &#224; lallure rude qui sessuyaient la barbe dun coup de manche apr&#232;s la lamp&#233;e matinale. Des chiens minables, qui fl&#226;naient, nous observaient avec &#233;tonnement; mais notre Toby, ne regardant ni &#224; droite, ni &#224; gauche, allait de lavant, le nez au sol, traduisant parfois par un g&#233;missement une nouvelle odeur fra&#238;che.


Nous avions travers&#233; Streatham, Brixton, Camberwell, et nous &#233;tions maintenant dans Kennington Lane; nous avions donc &#233;t&#233; d&#233;port&#233;s par des rues transversales &#224; lest de lOval. Les hommes que nous pourchassions semblaient avoir suivi une route en zigzag, probablement avec lintention d&#233;viter d&#234;tre rep&#233;r&#233;s. Pas une fois ils navaient pris une rue importante si une petite rue parall&#232;le se pr&#233;sentait. Au d&#233;but de Kenningston Lane, ils avaient biais&#233; vers la gauche &#224; travers Bond Street et Miles Street. Toby sarr&#234;ta &#224; lendroit o&#249; cette derni&#232;re rue tourne dans Knights Place. Puis il se mit &#224; courir en avant, en arri&#232;re, avec une de ses oreilles dress&#233;e et lautre tra&#238;nante: exactement limage de lind&#233;cision canine! Enfin, il se mit &#224; trottiner en rond, levant la t&#234;te vers nous de temps en temps, comme pour demander que lon veuille bien comprendre son embarras.


Quest-ce quil a, ce chien, nom dune pipe? grogna Holmes. Ils nont s&#251;rement pas pris de voiture, et ils ne se sont pas envol&#233;s en ballon, tout de m&#234;me.


Peut-&#234;tre se sont-ils arr&#234;t&#233;s ici un moment? sugg&#233;rai-je.


Ah! tout va bien: le voil&#224; qui repart! dit mon compagnon avec soulagement.


Toby &#233;tait en effet &#224; nouveau sur la piste. Il avait encore fait un autre tour en reniflant, puis s&#233;tait d&#233;cid&#233; tout dun coup. Il s&#233;lan&#231;ait &#224; pr&#233;sent avec une &#233;nergie et une d&#233;termination quil navait pas encore d&#233;ploy&#233;es. Lodeur apparaissait beaucoup plus fra&#238;che quauparavant, car il navait m&#234;me pas besoin de renifler le sol. Il tirait fr&#233;n&#233;tiquement sur sa laisse et tentait de courir. Je pus voir au regard brillant de Holmes quil pensait arriver &#224; la fin de notre voyage.


Notre route nous conduisait maintenant vers Nine Elma. Nous arriv&#226;mes au grand chantier par lentr&#233;e lat&#233;rale, o&#249; les scieurs &#233;taient d&#233;j&#224; au travail. Tirant sans rel&#226;che, Toby courut &#224; travers sciure et copeaux, fon&#231;a dans un chemin, fila entre deux piles de bois et, poussant enfin un glapissement de triomphe, il sauta sur un gros tonneau encore pos&#233; sur le wagonnet qui lavait amen&#233;. La langue pendante, les yeux clignotants, Toby tr&#244;nait sur le couvercle, nous regardant lun apr&#232;s lautre, visiblement en qu&#234;te dune approbation. Les douves et les roues du wagonnet &#233;taient enduites dun liquide noir, et lair ambiant &#233;tait satur&#233; de lodeur de cr&#233;osote.


Sherlock Holmes et moi nous nous regard&#226;mes dun air d&#233;concert&#233;, pour, tout &#224; coup, &#233;clater dun fou rire irr&#233;pressible.



Chapitre VIII Les francs-tireurs de Baker Street

Et maintenant, demandai-je, Toby sest tromp&#233;?


Il a fait ce quon lui demandait, dit Holmes en le faisant descendre du tonneau et en le tirant hors du chantier. Si vous voulez bien r&#233;fl&#233;chir &#224; la quantit&#233; de cr&#233;osote qui est charri&#233;e dans Londres en un jour, il ny a rien d&#233;tonnant &#224; ce que notre piste ait &#233;t&#233; coup&#233;e. On lemploie beaucoup maintenant, surtout pour lappr&#234;t du bois. Le pauvre Toby nest pas &#224; bl&#226;mer.


Je suppose quil nous faut revenir &#224; la premi&#232;re piste.


Oui. Heureusement, le chemin nest pas long! Ce qui a d&#233;sorient&#233; le chien au coin de Knights Place cest &#233;videmment le fait que deux pistes se croisaient et s&#233;loignaient dans la direction oppos&#233;e. Nous avons pris la mauvaise. Il ne nous reste qu&#224; suivre lautre.


Cela noffrit pas de difficult&#233;s. Revenu &#224; lendroit o&#249; il avait commis son erreur, Toby effectua un large cercle, puis bondit dans une nouvelle direction.


Il faudra veiller &#224; ce quil ne nous m&#232;ne pas &#224; lendroit do&#249; vient le tonneau de cr&#233;osote! observai-je.


Oui, jy ai pens&#233;. Mais remarquez quil reste sur le trottoir alors que le tonneau &#233;tait v&#233;hicul&#233; sur la chauss&#233;e. Non, Watson, nous sommes sur la bonne piste, &#224; pr&#233;sent!


Elle se dirigeait du c&#244;t&#233; du fleuve, passait &#224; travers Belmont Place et Princes Street. &#192; la fin de Bond Street, elle descendit tout droit jusquau bord de leau o&#249; se trouvait une petite jet&#233;e de bois. Toby nous conduisit jusqu&#224; son extr&#233;mit&#233;, et se tint l&#224;, g&#233;missant face &#224; leau sombre.


Nous navons pas de chance, dit Holmes. Ils ont pris un bateau.


Plusieurs barques et l&#233;gers esquifs se balan&#231;aient sur leau au bord de la jet&#233;e. Nous guid&#226;mes Toby vers chacun dentre eux, mais ses reniflements vigoureux ne donn&#232;rent aucun r&#233;sultat.


Non loin du quai rudimentaire, se trouvait une petite maison de brique; &#224; la deuxi&#232;me fen&#234;tre &#233;tait pendue une pancarte en bois. Mordecai Smith &#233;tait imprim&#233; en grosses lettres; en dessous Bateaux &#224; louer &#224; lheure ou &#224; la journ&#233;e. Une deuxi&#232;me pancarte au-dessus de la porte nous informa que la maison poss&#233;dait &#233;galement une chaloupe &#224; vapeur. Je remarquai en effet un gros tas de coke pr&#232;s de la jet&#233;e. Holmes inspecta les environs avec un regard d&#233;sabus&#233;.


Mauvais, mauvais! fit-il. Ces individus sont plus malins que je ne le pensais. Ils semblent avoir couvert leurs traces. Jai peur quils naient ob&#233;i &#224; un plan soigneusement concert&#233; davance.


Il sapprochait de la maison, lorsque la porte souvrit; un petit gamin fris&#233;, denviron six ans, sortit en courant, suivi dune vigoureuse femme au visage color&#233;, tenant une grande &#233;ponge.


Jack, reviens ici te faire laver! cria-t-elle. Reviens ici, petit diable! Si ton p&#232;re revient &#224; la maison et te trouve dans cet &#233;tat, il nous en fera entendre de belles


Quel beau petit gar&#231;on! s&#233;cria Holmes pour &#233;tablir des positions strat&#233;giques. A-t-on id&#233;e davoir des joues aussi roses! Dis-moi, Jack, y a-t-il quelque chose que tu aimerais avoir?


Le marmot r&#233;fl&#233;chit un moment.


Jaimerais bien avoir un shilling! r&#233;pondit-il.


Rien dautre que tu aimerais mieux?


Je pr&#233;f&#233;rerais deux shillings, r&#233;pondit le jeune prodige apr&#232;s un instant de r&#233;flexion.


Eh bien, les voil&#224;! Attrape! Cest du vif-argent que vous avez l&#224;, madame Smith.


Dieu vous prot&#232;ge, monsieur! Il est m&#234;me plus que cela! Il me donne bien du mal, parfois; surtout quand mon homme sen va pendant plusieurs jours.


Il est donc parti? dit Holmes, dune voix d&#233;&#231;ue. Jen suis d&#233;sol&#233;, car je voulais lui parler.


Il est parti depuis hier matin, mon bon monsieur, et pour dire vrai, je commence &#224; minqui&#233;ter. Mais si cest au sujet dun bateau, monsieur, peut-&#234;tre pourrais-je vous aider?


Je voudrais louer sa chaloupe &#224; vapeur.


Ah! mon pauvre monsieur, cest justement dans la chaloupe quil est parti. Cest bien ce qui m&#233;tonne, car elle a tout juste assez de charbon pour aller &#224; Woolwich et revenir. Sil &#233;tait parti dans la p&#233;niche, je ny penserais m&#234;me pas: son travail lentra&#238;ne souvent jusqu&#224; Gravesend, et quand il y a de quoi faire l&#224;-bas, il lui arrive de rester. Mais &#224; quoi peut servir une chaloupe &#224; vapeur sans charbon?


Il a pu en acheter &#224; lun des quais, en descendant le fleuve.


Peut-&#234;tre bien, monsieur; mais ce nest pas son habitude. Combien de fois lai-je entendu pester contre les prix quils demandent pour quelques sacs. Dailleurs, je naime pas cet homme &#224; la jambe de bois avec son parler &#233;tranger: il a une sale t&#234;te! Pourquoi vient-il toujours r&#244;der par ici?


Un homme &#224; la jambe de bois? demanda Holmes dune voix innocemment &#233;tonn&#233;e.


Oui, monsieur, un type au visage tout brun quil en ressemble &#224; un singe! Il est venu plus dune fois voir mon homme. Cest lui qui la r&#233;veill&#233;, lavant-derni&#232;re nuit. Ce quil y a de plus fort, cest que mon homme savait quil viendrait, car il avait charg&#233; la chaudi&#232;re de la chaloupe. Je vous parlerai sans d&#233;tours, monsieur: je me fais du souci!


Mais enfin, ma ch&#232;re madame Smith, vous vous effrayez sans raison! dit Holmes en haussant les &#233;paules. Dabord, comment vous est-il possible de dire que cest bien lhomme &#224; la jambe de bois qui est venu la nuit? Je ne comprends pas comment vous pouvez &#234;tre aussi affirmative.


Cest sa voix, monsieur. Je connais sa voix; elle est comme qui dirait rauque et voil&#233;e. Il a frapp&#233; &#224; la fen&#234;tre: &#231;a devait &#234;tre vers les trois heures du matin: Debout l&#224;-dedans, quil a dit il est temps daller relever la garde. Mon homme a r&#233;veill&#233; Jim  cest le fils a&#238;n&#233;  et les voil&#224; partis, sans m&#234;me me dire un mot. Jai entendu le pilon de bois r&#233;sonner sur les pierres.


Et cet homme &#224; la jambe de bois, il &#233;tait seul?


Je ne pourrais dire pour s&#251;r, monsieur! Je nai entendu personne dautre.


Je regrette beaucoup, madame Smith. Je voulais une chaloupe &#224; vapeur, et javais entendu dire beaucoup de bien de la Voyons, comment sappelle-t-elle d&#233;j&#224;?


LAurore, monsieur.


Ah! Nest-ce pas cette vieille chaloupe verte, bord&#233;e dune ligne jaune et tr&#232;s large dassiette?


Non pas du tout! Cest lun des bateaux les plus allong&#233;s quil y ait sur le fleuve. Et elle vient d&#234;tre repeinte &#224; neuf toute en noir avec deux bandes rouges.


Merci. Jesp&#232;re que vous aurez bient&#244;t des nouvelles de monsieur Smith. Je vais descendre le fleuve et si je vois lAurore, je dirai au patron que vous &#234;tes inqui&#232;te. Une chemin&#233;e noire, disiez-vous?


Non, monsieur. Noire avec une bande blanche.


Ah! bien entendu! Ce sont les c&#244;t&#233;s qui sont noirs. Au revoir, madame Smith. Voici un batelier et sa barque, Watson. Demandons &#224; traverser le fleuve.


Limportant avec les gens de cette esp&#232;ce, continua Holmes comme nous prenions place pr&#232;s du gouvernail de lembarcation, cest de ne jamais leur donner loccasion de supposer que ce quils vous racontent pr&#233;sente pour vous de limportance. Autrement, ils se ferment instantan&#233;ment comme une hu&#238;tre! Mais si, par contre, vous feignez de les &#233;couter, pour ainsi dire, contre votre gr&#233;, vous avez des chances dapprendre ce que vous d&#233;sirez savoir.


En tout cas, nous savons ce quil nous reste &#224; faire, dis-je.


Et quel serait votre plan?


Louer une chaloupe et descendre la rivi&#232;re sur les traces de lAurore.


Mais, mon cher ami, ce serait une t&#226;che colossale! Lembarcation a pu accoster &#224; nimporte quelle jet&#233;e des deux rives entre ici et Greenwich. Pass&#233; le pont, les points daccostage forment un labyrinthe de plusieurs kilom&#232;tres. Il vous faudrait je ne sais combien de jours pour tout explorer seul.


Faisons appel &#224; la police, alors.


Non. Je me mettrai sans doute en rapport avec Athelney Jones, mais au dernier moment seulement. Ce nest pas un m&#233;chant homme, et je ne voudrais rien faire qui puisse lui nuire professionnellement. Mais travailler seul mamuse beaucoup plus: surtout maintenant que nous sommes si avanc&#233;s!


Peut-&#234;tre pourrions-nous alors mettre une annonce demandant des renseignements aux gardiens des quais?


De mal en pis! Nos hommes sauraient alors que nous les talonnons, et ils quitteraient imm&#233;diatement le pays. Certes, ils partiront de toute fa&#231;on, mais tant quils se sentiront en parfaite s&#233;curit&#233;, ils ne se presseront pas. L&#233;nergie d&#233;ploy&#233;e par Jones, le d&#233;tective, nous sera utile &#224; ce sujet! Les quotidiens vont certainement pr&#233;senter son point de vue, et nos fuyards croiront que la police est sur une fausse piste.


Quallons-nous donc faire? demandai-je comme nous touchions terre pr&#232;s de la prison de Millbank.


Nous allons prendre ce fiacre, rentrer &#224; la maison, nous faire servir un petit d&#233;jeuner, et nous coucher une heure. Il est fort probable que nous soyons sur pied toute la nuit prochaine. Arr&#234;tez-vous au premier bureau de poste sur votre chemin, conducteur! Toby peut encore nous &#234;tre utile: nous allons le garder.


La voiture sarr&#234;ta devant la poste de Great Peter Street, et Holmes descendit envoyer un t&#233;l&#233;gramme.


&#192; qui croyez-vous que jaie t&#233;l&#233;graphie? me demanda-t-il &#224; son retour.


Je nen ai pas la moindre id&#233;e.


Vous souvenez-vous de la police sp&#233;ciale de Baker Street? Javais fait un appel &#224; eux dans laffaire Jefferson Hope.


Oui, eh bien?


Cest exactement le probl&#232;me type o&#249; leur aide peut nous &#234;tre tr&#232;s pr&#233;cieuse. Sils &#233;chouent, jai dautres moyens. Mais je vais dabord essayer celui-l&#224;. Mon t&#233;l&#233;gramme sadressait &#224; notre petit lieutenant, le d&#233;nomm&#233; Wiggins. Je pense que lui et sa bande viendront nous rendre visite avant que nous ayons termin&#233; notre petit d&#233;jeuner.


Il devait &#234;tre entre huit et neuf heures, maintenant, et les &#233;v&#233;nements de la nuit commen&#231;aient &#224; peser lourd. J&#233;tais courbatu et las; mon esprit sembrouillait. Je navais pas, pour me soutenir, lenthousiasme professionnel de mon compagnon, et il m&#233;tait impossible dailleurs de consid&#233;rer abstraitement laffaire comme un simple probl&#232;me intellectuel. En ce qui concernait Bartholomew javais entendu dire peu de bien sur lui, et ses meurtriers ne minspiraient pas une trop violente aversion. Mais pour le tr&#233;sor c&#233;tait une autre histoire! Il appartenait de droit, en tout ou en partie, &#224; Mlle Morstan. Tant quil resterait une chance de le recouvrer, je serais pr&#234;t &#224; y consacrer ma vie! Pourtant notre r&#233;ussite placerait probablement la jeune fille hors de ma port&#233;e pour toujours. Mais mon amour aurait &#233;t&#233; bien &#233;go&#239;ste et mesquin sil s&#233;tait laiss&#233; influencer par une telle pens&#233;e! Holmes pouvait travailler &#224; la capture des criminels: javais, quant &#224; moi, une raison dix fois plus forte de recouvrer le tr&#233;sor.


Un bain &#224; Baker Street, suivi dun complet changement de linge, me rafra&#238;chit magnifiquement. Lorsque je descendis de ma chambre, je trouvai le petit d&#233;jeuner servi, et Holmes en train de verser le caf&#233;.


On parle du meurtre, dit-il en d&#233;signant un journal ouvert. Un journaliste dou&#233; dubiquit&#233; et l&#233;nergique Jones ont arrang&#233; laffaire entre eux. Mais vous devez en avoir assez de cette histoire! Mangez dabord vos &#339;ufs au jambon.


Je memparai du journal et lus le court article qui sintitulait:


UNE MYSTERIEUSE AFFAIRE &#192; UPPER NORWOOD.


Hier soir, vers minuit, &#233;tait-il &#233;crit dans le Standard, M. Bartholomew Sholto, de Pondichery Lodge, Upper Norwood, a &#233;t&#233; trouv&#233; mort dans sa chambre. Les circonstances d&#233;montraient un acte criminel.


Pour autant que nous le sachions, aucune trace de violence ne fut relev&#233;e sur la victime. Mais une pr&#233;cieuse collection h&#233;rit&#233;e de son p&#232;re, avait disparu. Le crime fut d&#233;couvert par M. Sherlock Holmes et le docteur Watson, qui s&#233;taient rendus dans la maison en compagnie de M. Thaddeus Sholto, fr&#232;re du d&#233;c&#233;d&#233;. Une chance singuli&#232;re a voulu que M. Athelney Jones, le d&#233;tective bien connu de Scotland Yard, se trouv&#226;t justement au commissariat de police de Norwood. Il fut ainsi sur les lieux moins dune demi-heure apr&#232;s que lalerte eut &#233;t&#233; donn&#233;e. Son exp&#233;rience et son talent se tourn&#232;rent aussit&#244;t vers la recherche des criminels. Lheureuse cons&#233;quence en fut larrestation du fr&#232;re de la victime, Thaddeus Sholto, de la femme de charge, Mrs Berstone, du ma&#238;tre dh&#244;tel hindou, un d&#233;nomm&#233; Lal Rao, et du portier McMurdo. Il est en effet certain que le, ou les voleurs connaissaient bien la maison. Les connaissances techniques r&#233;put&#233;es de M. Jones salliant &#224; ses dons non moins c&#233;l&#232;bres dobservation, lui ont permis de prouver irr&#233;futablement que les bandits navaient pu p&#233;n&#233;trer ni par la porte, ni par la fen&#234;tre; grimpant sur le toit du b&#226;timent, ils se sont introduits par une tabati&#232;re dans une pi&#232;ce souvrant sur la chambre o&#249; fut trouv&#233; le corps. Lhypoth&#232;se dun simple cambriolage par des &#233;trangers se trouve ainsi d&#233;finitivement &#233;cart&#233;e. Laction prompte et &#233;nergique des repr&#233;sentants de la loi montre quen de telles circonstances il y a grand avantage &#224; ce que lenqu&#234;te soit men&#233;e par un seul esprit, vigoureux et ma&#238;tre de ses moyens. Nous ne pouvons nous emp&#234;cher de penser quun tel r&#233;sultat offre un argument de poids &#224; ceux qui d&#233;sireraient voir une d&#233;centralisation de nos forces de d&#233;tectives; ceux-ci se trouveraient alors en contact plus &#233;troit et plus effectif avec les affaires sur lesquelles ils doivent enqu&#234;ter.


Nest-ce pas superbe? dit Holmes en souriant au-dessus de sa tasse de caf&#233;. Quen pensez-vous?


Je pense que nous avons nous-m&#234;mes fr&#244;l&#233; larrestation.


Cest mon avis. Je noserais r&#233;pondre de notre libert&#233; sil est repris tout &#224; coup par une autre crise d&#233;nergie!


&#192; cet instant pr&#233;cis un coup de sonnette prolong&#233; r&#233;sonna dans toute la maison. Nous entend&#238;mes Mme Hudson, notre logeuse, pousser des lamentations et de v&#233;h&#233;mentes impr&#233;cations.


Bont&#233; divine! m&#233;criai-je en me soulevant de mon si&#232;ge. Je crois, Holmes, quils viennent vraiment nous arr&#234;ter.


Non, ce nest pas aussi terrible que cela! Je reconnais ma police auxiliaire, les francs-tireurs de Baker Street.


De fait, des cris aigus et une galopade de pieds nus retentirent dans lescalier. Et une douzaine de petits voyous, sales et d&#233;guenill&#233;s, firent irruption dans la pi&#232;ce. Je reconnais que malgr&#233; linvasion bruyante, ils firent preuve de discipline. Ils se mirent imm&#233;diatement en rang, et leurs frimousses &#233;veill&#233;es nous firent face. Apr&#232;s quoi lun dentre eux savan&#231;a avec une sup&#233;riorit&#233; nonchalante, fort dr&#244;le chez ce jeune gar&#231;on aussi peu engageant quun &#233;pouvantail.


Bien re&#231;u votre message, monsieur! dit-il. Je vous les am&#232;ne au complet. Cela fait trois shillings et six pence de frais de transports.


Les voil&#224;, dit Holmes en sortant de la monnaie. &#192; lavenir, ils vous feront leur rapport, et vous me les transmettrez. Il ne faut plus que la maison soit envahie. Cependant, jaime autant que vous entendiez tous mes instructions. Je veux d&#233;couvrir o&#249; se trouve une chaloupe &#224; vapeur sappelant lAurore. Le nom du patron est Mordecai Smith. Le bateau a d&#251; descendre le fleuve et sarr&#234;ter quelque part. Il est noir, bord&#233; de deux lignes rouges; sa chemin&#233;e, noire &#233;galement, a une bande blanche. Il faut que lun de vous se poste &#224; lembarcad&#232;re de Mordecai Smith, en face de Millbank, pour voir si le bateau revient. Les autres doivent se partager les deux rives et chacun explorer soigneusement sa portion. Pr&#233;venez-moi d&#232;s que vous aurez des nouvelles. Est-ce que tout est compris?


Oui, mon colonel! dit Wiggins.


Ce sera le m&#234;me tarif que dhabitude, plus une guin&#233;e &#224; celui qui trouvera le bateau. Voici un jour davance. Et maintenant, au travail!


Il remit un shilling &#224; chacun, puis les gamins d&#233;val&#232;rent lescalier. Un instant plus tard, je les aper&#231;us filant dans la rue.


Si la chaloupe est au-dessus de leau, ils la trouveront! dit Holmes en se levant de table.


Il alluma sa pipe.


Ils peuvent aller partout, tout voir, et tout entendre. Je compte quils la d&#233;couvriront avant ce soir. En attendant, nous ne pouvons rien faire. Il faut, pour reprendre la piste, retrouver lAurore ou M. Mordecai Smith.


Je suis s&#251;r que Toby va se r&#233;galer de nos restes. Allez-vous vous coucher, Holmes?


Non, je ne suis pas fatigu&#233;. Jai une curieuse constitution. Je ne me souviens pas davoir jamais &#233;t&#233; fatigu&#233; par le travail. En revanche, loisivet&#233; m&#233;puise compl&#232;tement. Je men vais fumer et r&#233;fl&#233;chir &#224; cette &#233;trange affaire que nous amena une cliente charmante. Si jamais t&#226;che fut facile, la n&#244;tre doit l&#234;tre. Les hommes &#224; la jambe de bois ne sont pas l&#233;gion. Quant &#224; lautre je pense quil est absolument unique en son genre.


Encore cet autre homme!


Je ne tiens pas sp&#233;cialement &#224; jouer au myst&#233;rieux, Watson! Cependant, vous devez bien vous &#234;tre fait votre petite opinion, non? Consid&#233;rez les donn&#233;es: des petits pieds nus, dont les doigts ne furent jamais compress&#233;s par des chaussures; une massue en pierre; une grande agilit&#233;; des fl&#233;chettes empoisonn&#233;es


Un sauvage! mexclamai-je. Peut-&#234;tre lun de ces Hindous avec lesquels Jonathan Small &#233;tait associ&#233;?


Cest fort douteux! dit-il. Jai envisag&#233; cette explication quand jai vu les armes &#233;tranges. Mais les empreintes singuli&#232;res des pieds mont fait reconsid&#233;rer la question. Certains habitants des Indes sont en effet petits; mais aucun naurait pu laisser de telles marques. LHindou a des pieds longs et minces. Le mahom&#233;tan na que le pouce nettement s&#233;par&#233; des autres doigts, car il porte des sandales avec une lani&#232;re qui passe entre le pouce et les orteils. De plus ces fl&#233;chettes ne peuvent se lancer que dune seule mani&#232;re: avec une sarbacane. Do&#249;, alors, peut venir notre sauvage?


De lAm&#233;rique du Sud? hasardai-je.


Il leva les bras vers l&#233;tag&#232;re, et en tira un gros volume.


Voici le premier tome dune encyclop&#233;die en cours de publication. On peut la consid&#233;rer comme la plus moderne. Quest-ce que je lis? Les &#238;les Andaman sont situ&#233;es &#224; cinq cent soixante-dix kilom&#232;tres su nord de Sumatra, dans la baie du Bengale. Hum! Hum! Quest-ce que tout ceci? Voyons: climat humide, r&#233;cifs de corail, requins, Port Blair, p&#233;nitencier, l&#238;le Rutland, plantations de cotonniers Ah! nous y voici! les indig&#232;nes des &#238;les Andaman pourraient pr&#233;tendre au titre de la race la plus petite sur la terre bien que certains anthropologues le r&#233;servent aux Bushmen dAfrique, aux Diggers dAm&#233;rique, et aux habitants de la Terre de Feu. Leur taille moyenne ne d&#233;passe pas un m&#232;tre trente, mais de nombreux adultes normalement constitu&#233;s sont beaucoup plus petits. Cette race est farouche et intraitable. Cependant, lorsquon parvient &#224; gagner lamiti&#233; de lun deux, il est capable du plus grand d&#233;vouement. Souvenez-vous de cela Watson. Maintenant, &#233;coutez la suite. Ils sont dune apparence hideuse. La t&#234;te est volumineuse et d&#233;form&#233;e; les yeux sont petits; les traits sont d&#233;form&#233;s; les pieds et les mains dune petitesse remarquable. Ils sont si farouches et si intraitables que les autorit&#233;s britanniques ont &#233;chou&#233; dans tous leurs efforts pour gagner leur confiance. Ils ont toujours &#233;t&#233; la terreur des naufrag&#233;s quils massacrent &#224; laide de leurs massues de pierre, ou de leurs fl&#232;ches empoisonn&#233;es. Ces tueries se terminent invariablement par un festin cannibale. Voil&#224; un peuple amical et paisible, Watson! Si notre sauvage avait &#233;t&#233; laiss&#233; libre dagir &#224; sa guise, cette affaire aurait pu prendre une tournure encore plus macabre. Jimagine, pourtant, que m&#234;me &#224; pr&#233;sent Jonathan Small paierait cher pour ne lavoir pas utilis&#233;.


Mais comment sest-il procur&#233; un pareil complice?


Ah! je ne saurais vous en dire davantage! Cependant, nous avons d&#233;j&#224; d&#233;termin&#233; que Small avait s&#233;journ&#233; aux Andaman; il ny a donc rien de tr&#232;s &#233;tonnant &#224; ce quil ait pour compagnon un indig&#232;ne. Nous apprendrons tout cela en temps voulu, je nen doute pas! Allons, &#233;tendez-vous l&#224; sur le canap&#233;, et voyons si je puis vous endormir.


Il prit son violon, et il commen&#231;a de jouer tandis que je mallongeais. C&#233;tait un air r&#234;veur et m&#233;lodieux; de sa propre composition certainement, car il savait improviser avec beaucoup de talent. Je me souviens vaguement de ses bras maigres, de son visage attentif, et du va-et-vient de larchet. Puis il me sembla que je m&#233;loignais paisiblement, flottant sur une douce mer de sons, pour ensuite atteindre le royaume des r&#234;ves o&#249; le joli visage de Mary Morstan se penchait vers moi.



Chapitre IX La cha&#238;ne se rompt

Lapr&#232;s-midi &#233;tait fort avanc&#233; quand je me r&#233;veillai, repos&#233;; Sherlock Holmes &#233;tait toujours assis, exactement comme je lavais laiss&#233;, sauf quil avait mis son violon de c&#244;t&#233;, et quil &#233;tait plong&#233; dans un livre. Au mouvement que je fis, il me regarda, et je constatai que son visage &#233;tait sombre et ennuy&#233;.


Vous avez dormi profond&#233;ment, dit-il. Jai eu peur que notre conversation ne vous &#233;veill&#226;t.


Je nai rien entendu. Avez-vous donc des nouvelles fra&#238;ches?


Je nai rien appris, malheureusement. Javoue que je suis surpris et d&#233;&#231;u. Je mattendais &#224; quelque chose de bien d&#233;fini, &#224; cette heure-ci. Wiggins vient de me faire son rapport. Il dit quon na pu trouver aucune trace de la chaloupe. Cest un contretemps ennuyeux, car chaque heure est importante.


Puis-je faire quelque chose? Je suis tout &#224; fait repos&#233; pr&#233;sent, et tout pr&#234;t pour une autre sortie nocturne.


Non, nous ne pouvons rien faire. Nous ne pouvons quattendre. Si nous y allons, un message peut venir en notre absence, et provoquer un retard. Vous pouvez faire ce quil vous plaira, mais je dois rester de garde.


Alors, jirai jusqu&#224; Camberwell rendre visite &#224; madame Forrester. Elle men a pri&#233; hier.


&#192; madame Cecil Forrester? interrogea-t-il avec un sourire malicieux dans les yeux.


Eh bien! &#192; mademoiselle Morstan aussi, bien s&#251;r. Elles &#233;taient anxieuses de savoir ce qui arriverait.


Ne leur en dites pas trop. On ne saurait faire enti&#232;rement confiance aux femmes, pas m&#234;me aux meilleures dentre elles.


Je ne marr&#234;tai pas &#224; discuter cette appr&#233;ciation affligeante.


Je reviendrai dans une heure ou deux.


&#199;a va! Bonne chance! Mais, dites-moi, puisque vous passez de lautre c&#244;t&#233; du fleuve, vous pouvez aussi bien reconduire Toby car, &#224; mon avis, il nest pas probable que nous en ayons encore besoin.


Je pris donc le chien, et je le laissai chez le vieux naturaliste de Pinchin Lane, en m&#234;me temps quun demi-souverain. &#192; Camberwell, je trouvai mademoiselle Morstan un peu fatigu&#233;e par ses aventures de la nuit, mais tr&#232;s anxieuse den tendre les nouvelles. Madame Forrester aussi &#233;tait pleine de curiosit&#233;. Je leur racontai tout ce que nous avions fait, en omettant toutefois les parties les plus terribles de la trag&#233;die. Ainsi, apr&#232;s avoir parl&#233; de la mort de monsieur Sholto, je ne dis rien de la mani&#232;re exacte dont il avait &#233;t&#233; tu&#233;. En d&#233;pit de toutes mes omissions, pourtant, mon compte rendu comportait assez d&#233;l&#233;ments pour les faire fr&#233;mir.


Cest une histoire romanesque! s&#233;cria madame Forrester, une dame quon a l&#233;s&#233;e, un tr&#233;sor dun demi-million de livres, un cannibale noir et un bandit &#224; jambe de bois. Ces derniers remplacent le conventionnel dragon et le m&#233;chant baron.


Et les deux chevaliers errants viennent &#224; mon secours, ajouta mademoiselle Morstan en me jetant un regard plein de feu.


Eh bien, Mary, votre fortune d&#233;pend maintenant de lissue de ces recherches. Il me semble que vous nen soyez pas surexcit&#233;e. Imaginez ce que &#231;a doit &#234;tre d&#234;tre si riche, et davoir le monde &#224; ses pieds!


De remarquer qu&#224; cette perspective mademoiselle Morstan ne manifestait aucun enthousiasme fit courir dans mes veines un petit frisson de joie. Au contraire, elle agita la t&#234;te fi&#232;rement, comme si elle ne prenait que peu dint&#233;r&#234;t &#224; tout cela.


Cest pour monsieur Thadd&#233;e Sholto, dit-elle, que je suis inqui&#232;te. Rien dautre na dimportance, mais je crois que dun bout &#224; lautre sa conduite a &#233;t&#233; tout &#224; fait bienveillante et tr&#232;s honorable. Cest notre devoir de le laver de cette terrible accusation sans fondement.


Le soir &#233;tait venu quand je quittai Camberwell, et il faisait tout &#224; fait nuit quand je rentrai &#224; la maison. Le livre et la pipe de mon compagnon &#233;taient pr&#232;s de sa chaise, mais lui-m&#234;me avait disparu. Je regardai &#231;&#224; et l&#224; dans lespoir de trouver un billet, mais il ny en avait pas.


Je suppose que monsieur Sherlock Holmes est sorti? dis-je &#224; madame Hudson quand elle monta pour abaisser les stores.


Non, monsieur. Il est all&#233; dans sa chambre. Savez vous, monsieur (elle baissait la voix et ce n&#233;tait plus quun murmure impressionnant) que jai peur pour sa sant&#233;?


Comment cela, madame Hudson?


Eh! Il est si &#233;trange, monsieur. Apr&#232;s que vous &#234;tes parti, il a arpent&#233; la pi&#232;ce au point que j&#233;tais fatigu&#233;e de lentendre aller et venir. Puis, je lai entendu qui parlait tout seul, qui marmonnait, et chaque fois quon sonnait il venait sur le palier et criait:


Quest-ce que cest, madame Hudson?


Apr&#232;s il a claqu&#233; sa porte, mais je peux lentendre aller et venir dans sa chambre, comme tout &#224; lheure. Je me suis risqu&#233;e &#224; lui toucher deux mots dune potion calmante, mais il sest retourn&#233; sur moi avec un air tel que je ne sais pas comment je suis sortie de la chambre.


Je ne pense pas, madame Hudson, que vous ayez aucune raison d&#234;tre inqui&#232;te. Je lai d&#233;j&#224; vu comme cela. Il a quelque chose qui le tracasse et qui lagite.


Je tentais den parler &#224; la l&#233;g&#232;re &#224; la digne madame Hudson. Je me sentis moi-m&#234;me un peu inquiet quand, toute la longue nuit, jentendis encore le bruit de ses pas, et que je devinai &#224; quel point son esprit ardent sirritait de cette inaction involontaire.


&#192; lheure du d&#233;jeuner, il avait lair us&#233;, hagard, avec une petite rougeur de fi&#232;vre aux joues.


Vous vous &#233;reintez, mon vieux, lui dis-je. Je vous ai entendu marcher toute la nuit.


Non, je ne pouvais pas dormir. Ce probl&#232;me infernal me d&#233;vore. Cest trop fort d&#234;tre coinc&#233; par un obstacle aussi insignifiant, quand tout le reste a &#233;t&#233; d&#233;brouill&#233;! Je connais les hommes, la chaloupe, tout ce qui est important, et pour tant je nai pas de nouvelles. Jai mis dautres agences &#224; l&#339;uvre, et jai employ&#233; tous les moyens dont je dispose.


La rivi&#232;re a &#233;t&#233; enti&#232;rement fouill&#233;e, des deux c&#244;t&#233;s, mais on na rien obtenu et madame Smith na pas entendu parler de son mari. Jen arriverai bient&#244;t &#224; la conclusion quils ont camoufl&#233; la chaloupe. Mais il y a des objections &#224; cela.


Ou que madame Smith nous a mis sur une fausse piste.


Non. Je crois quon peut &#233;carter cette supposition. Jai pris des renseignements, il y a bien une chaloupe avec ces caract&#233;ristiques.


Aurait-elle remont&#233; la rivi&#232;re?


Jai consid&#233;r&#233; aussi cette possibilit&#233;, et il y a un groupe de chercheurs qui ira jusqu&#224; Richmond. Si rien de nouveau ne me parvient aujourdhui, je partirai moi-m&#234;me demain et je rechercherai les hommes plut&#244;t que le bateau. Mais, &#224; coup s&#251;r, nous saurons quelque chose.


Nous nappr&#238;mes rien, pourtant. Pas un mot ne vint, soit de Wiggins, soit des autres agences. Il y avait, dans la plupart des journaux, des articles sur la trag&#233;die de Norwood. Ils paraissaient tous &#234;tre plut&#244;t hostiles au malheureux Thadd&#233;e Sholto. Dans aucun, on ne trouvait de nouveaux d&#233;tails, si ce nest quune enqu&#234;te judiciaire devait avoir lieu le lendemain. Jallai jusqu&#224; Camberwell dans la soir&#233;e pour informer ces dames de notre insucc&#232;s et, &#224; mon retour, je trouvai Sherlock Holmes d&#233;prim&#233; et assez morose. Il voulut &#224; peine r&#233;pondre &#224; mes questions, et toute la soir&#233;e il soccupa dune analyse chimique d&#233;licate, qui impliquait le chauffage de nombreuses cornues et la distillation de vapeurs, ce qui finit par r&#233;pandre dans la pi&#232;ce une odeur qui men chassa bel et bien. Jusquau petit matin, je pus entendre distincte ment le tintement de ses &#233;prouvettes, qui mannon&#231;ait quil &#233;tait toujours occup&#233; &#224; ses exp&#233;riences malodorantes.


Je descends &#224; la rivi&#232;re, Watson, me dit-il. Jai bien tourn&#233; et retourn&#233; &#231;a dans ma t&#234;te, et je ne vois quun moyen den sortir. &#199;a vaut la peine dessayer, en tout cas.


Je peux sans doute aller avec vous?


Non, vous pouvez m&#234;tre beaucoup plus utile si vous voulez bien rester ici pour me repr&#233;senter. Je men vais contrec&#339;ur, car il y a de grandes chances pour quun message arrive dans la journ&#233;e, quoique Wiggins f&#251;t d&#233;j&#224; assez d&#233;courag&#233; hier soir. Je vous prie douvrir toutes les lettres, tous les t&#233;l&#233;grammes, et dagir suivant votre propre jugement si quelque nouvelle vous parvient. Puis-je compter sur vous?


Tr&#232;s certainement.


Jai peur que vous ne puissiez me t&#233;l&#233;graphier, car je peux difficilement vous dire o&#249; jai des chances d&#234;tre. Si je suis en veine pourtant, peut-&#234;tre ne serai-je pas parti trop longtemps. Dune fa&#231;on ou dune autre, jaurai des nouvelles avant de rentrer.


&#192; lheure du d&#233;jeuner, je navais rien appris le concernant. En ouvrant le Standard, cependant, je trouvai un prolongement &#224; laffaire.


En ce qui concerne la trag&#233;die dUpper Norwood, nous avons des raisons de croire que cette affaire promet d&#234;tre plus compliqu&#233;e et plus myst&#233;rieuse quon ne le supposait dabord. De nouveaux t&#233;moignages ont montr&#233; quil est tout &#224; fait impossible que monsieur Thadd&#233;e Sholto ait pu y &#234;tre impliqu&#233; dune fa&#231;on quelconque. Lui et la gouvernante, madame Bernstone, ont &#233;t&#233; tous deux remis en libert&#233; hier soir. On croit toutefois que la police est sur la piste des vrais coupables, piste suivie par monsieur Athelney Jones, de Scotland Yard, avec toute l&#233;nergie et la sagacit&#233; quon lui conna&#238;t. On doit sattendre, &#224; tout moment, &#224; dautres arrestations.


Cest assez satisfaisant jusquici, pensai-je. Lami Sholto sen tire, en tout cas. Je me demande ce que peut &#234;tre la nouvelle piste, bien que cela semble une formule st&#233;r&#233;o typ&#233;e toutes les fois que la police a fait une gaffe.


Je jetais le journal sur la table quand mon regard tomba sur une annonce dans la Petite Correspondance:


PERDU: Attendu que Mordecai Smith, batelier, et son fils Jim ont quitt&#233; le quai de Smith vers trois heures du matin mardi dernier dans la chaloupe &#224; vapeur lAurore, noire avec deux bandes rouges, chemin&#233;e noire &#224; bande blanche, on paiera la somme de cinq livres &#224; quiconque pourra donner des renseignements &#224; madame Smith, au quai de Smith, ou &#224; 221 Baker Street, concernant les d&#233;placements dudit Mordecai Smith et lendroit o&#249; se trouve la chaloupe Aurore.


C&#233;tait l&#224; clairement ce qui se rapportait au travail de Sherlock. Ladresse de Baker Street le prouvait assez. Cela me parut plut&#244;t ing&#233;nieux, car les fugitifs pouvaient lire cette annonce sans y voir autre chose que lanxi&#233;t&#233; dune femme pour son mari disparu.


Ce fut une longue journ&#233;e. Chaque fois que lon frappait &#224; la porte de la maison, chaque fois que jentendais monter lescalier, je mimaginais que c&#233;tait ou bien Holmes qui rentrait ou une r&#233;ponse &#224; son annonce. Je tentais de lire, mais mes pens&#233;es vagabondes s&#233;chappaient vers notre &#233;trange enqu&#234;te, vers ces deux canailles mal assorties que nous poursuivions. Y avait-il, me demandais-je, quelque faille radicale dans le raisonnement de mon compagnon? Ne souffrait-il pas de quelque &#233;norme erreur, par sa propre faute? N&#233;tait-il pas possible que son esprit subtil et sp&#233;culatif e&#251;t b&#226;ti cette th&#233;orie fantastique sur de fausses pr&#233;misses? Je ne lavais jamais vu avoir tort, et pourtant le logicien le plus p&#233;n&#233;trant peut parfois se tromper. Il &#233;tait vraisemblable, pensais-je, quil tomb&#226;t dans lerreur par un raffinement exag&#233;r&#233; de sa logique, pr&#233;f&#233;rant une explication subtile et bizarre, alors quune autre plus simple, plus terre &#224; terre soffrait &#224; lui. Dautre part javais vu moi-m&#234;me l&#233;vidence des preuves et observ&#233; sa m&#233;thode d&#233;ductive. Quand je me rappelais la longue cha&#238;ne de circonstances curieuses, plusieurs dentre elles, banales en elles-m&#234;mes, mais tendant toutes dans la m&#234;me direction, je ne pouvais me dissimuler &#224; moi-m&#234;me que si lexplication de Holmes &#233;tait erron&#233;e, la vraie solution devait &#234;tre &#233;galement &#233;tonnante, voire extraordinaire.


&#192; trois heures de lapr&#232;s-midi, la sonnette retentit bruyamment. Jentendis dans le vestibule une voix autoritaire et, &#224; ma grande surprise, je d&#233;couvris monsieur Athelney Jones qui se pr&#233;senta &#224; moi. Il ne ressemblait gu&#232;re, pourtant, au professeur de sens commun, brusque et sup&#233;rieur, qui avait pris en charge laffaire dUpper Norwood. Il arborait un air abattu, montrait une affabilit&#233; inhabituelle, et lon e&#251;t dit quil sexcusait.


Bonjour, monsieur; monsieur Sherlock Holmes est sorti, je crois.


Oui, et je ne suis pas s&#251;r de lheure &#224; laquelle il reviendra. Mais peut-&#234;tre d&#233;sirez-vous lattendre? Prenez cette chaise et go&#251;tez un de ces cigares.


Je vous remercie. Jai le temps.


Il sessuyait le visage avec un grand mouchoir de poche.


Un whisky?


Merci, juste un demi-verre. Il fait tr&#232;s chaud pour la saison, et pas mal de choses mont ennuy&#233; et fatigu&#233;. Vous connaissez ma th&#233;orie concernant laffaire de Norwood?


Je me souviens que vous en avez expos&#233; une.


Jai d&#251; la r&#233;viser. Javais &#233;troitement resserr&#233; mon filet autour de monsieur Sholto, et ne voil&#224;-t-il pas quil passe par un trou au beau milieu. Depuis le moment o&#249; il a quitt&#233; son fr&#232;re, il y a des gens qui lont vu &#224; plusieurs reprises. Ce nest donc pas lui qui a pu monter sur le toit et passer par la trappe. Cest une affaire tr&#232;s obscure, et mon renom professionnel est en jeu. Je serais tr&#232;s heureux d&#234;tre un peu aid&#233;.


Nous avons tous besoin daide, parfois.


Votre ami, monsieur Sherlock Holmes, est un homme &#233;tonnant, continua-t-il dun ton bas et confidentiel. Cest un homme quon ne peut battre. Jai vu cet homme, jeune encore, &#233;tudier bien des affaires, mais je nen connais pas une sur laquelle il nait pu jeter quelque lumi&#232;re. Il est peu conformiste dans ses m&#233;thodes, un peu prompt &#224; sauter sur des th&#233;ories mais, somme toute, je crois quil aurait fait un officier de police plein davenir, et je ne me cache pas pour le dire. Jai re&#231;u ce matin un t&#233;l&#233;gramme de lui, qui me donne &#224; comprendre quil tient une piste dans laffaire Sholto. Le voici.


Il tira le t&#233;l&#233;gramme de sa poche et me le passa. Il &#233;tait dat&#233; de Poplar &#224; midi, et disait:


Allez tout de suite &#224; Baker Street. Si je ne suis pas encore rentr&#233;, attendez-moi. Je suis sur les talons de la bande Sholto. Vous pourrez venir avec nous ce soir, si cela vous pla&#238;t, pour assister au d&#233;nouement.


Voil&#224; qui promet; il a &#233;videmment retrouv&#233; la piste, dis-je.


Ah! Il a donc &#233;t&#233; en d&#233;faut lui aussi! s&#233;cria Jones, manifestement satisfait. M&#234;me les meilleurs dentre nous se perdent quelquefois. Naturellement, &#231;a peut &#234;tre encore une fausse alerte. Mais cest mon devoir en tant quofficier de police de ne laisser &#233;chapper aucune chance. Mais quelquun vient. Cest peut-&#234;tre lui.


On entendait un pas lourd dans lescalier, une respiration bruyante, sifflante, celle dun individu qui avait bien de la peine &#224; souffler. Une fois ou deux, il sarr&#234;ta comme si la mont&#233;e &#233;tait trop dure pour lui mais, &#224; la fin, il arriva &#224; notre porte et entra. Son aspect correspondait aux bruits que nous avions entendus. C&#233;tait un homme &#226;g&#233;, v&#234;tu comme un matelot dune vieille jaquette boutonn&#233;e jusquau cou. Le dos &#233;tait vo&#251;t&#233;, les genoux vacillants, la respiration &#233;tait p&#233;nible et asthmatique. Tandis quil sappuyait sur un gros gourdin en ch&#234;ne, ses &#233;paules se levaient dans leffort quil faisait pour aspirer lair dans ses poumons. Il avait un gros cache-nez de couleur autour du cou, et je ne voyais gu&#232;re de son visage quune paire dyeux noirs et vifs quombrageaient des sourcils blancs et touffus. Il portait aussi de longs favoris gris. Dans lensemble, il me donnait limpression dun respectable ma&#238;tre marinier, &#233;cras&#233; par les ans et la pauvret&#233;.


Quest-ce que cest, mon brave?


Il jeta un regard circulaire dans la chambre, &#224; la fa&#231;on m&#233;thodique des vieillards.


Monsieur Sherlock Holmes est-il ici?


Non, mais je le remplace. Vous pouvez me confier tout message que vous auriez pour lui.


C&#233;tait &#224; lui-m&#234;me que je voulais le dire.


Mais je vous r&#233;p&#232;te que je le remplace. &#201;tait-ce &#224; propos du bateau de Mordecai Smith?


Oui; jsais bien o&#249; il est, et jsais o&#249; sont les hommes quil cherche. Et jsais o&#249; est le tr&#233;sor, jsais tout.


Alors dites-le-moi, et je lui transmettrai.


Cest &#224; lui que jvoulais le dire, r&#233;p&#233;ta-t-il, obstin&#233;.


Alors, il vous faut lattendre!


Non, je ne vais pas perdre une journ&#233;e pour faire plaisir &#224; quelquun. Si monsieur Holmes nest pas ici, alors il devra trouver &#231;a tout seul. Et puis, je naime pas votre air &#224; tous les deux, et je ne veux pas dire un mot.


Et, tra&#238;nant les pieds, il se dirigea vers la porte, mais Jones se pla&#231;a en face de lui.


Attendez un peu, mon ami. Vous avez des renseignements importants, et vous ne vous en irez pas. Nous vous garderons, bon gr&#233; mal gr&#233;, jusqu&#224; ce que notre ami revienne.


Le vieillard savan&#231;a rapidement vers la porte, mais quand Jones y appuya son large dos, il reconnut linutilit&#233; de toute r&#233;sistance.



Jolie fa&#231;on de traiter les gens! cria-t-il en tapant son b&#226;ton sur le plancher. Je viens ici pour voir un gentleman et vous deux que je nai jamais vus de ma vie, vous msaisissez et vous mtraitez comme &#231;a!


Vous ne vous en porterez pas plus mal, dis-je. Nous vous paierons votre journ&#233;e perdue. Asseyez-vous l&#224;, sur le canap&#233;. Vous naurez pas &#224; attendre longtemps.


Lair grognon, il revint et sassit, la t&#234;te reposant sur ses mains. Jones et moi nous repr&#238;mes nos cigares et notre conversation. Soudain, la voix dHolmes &#233;clata:


Tout de m&#234;me, vous pourriez bien moffrir un cigare! Nous sursaut&#226;mes sur nos chaises. Holmes &#233;tait assis pr&#232;s de nous, avec un air de doux amusement.


Holmes! m&#233;criai-je. Vous ici! Mais o&#249; est le vieillard?


Le voici, dit-il, tenant en main un tas de cheveux blancs. Tout y est: perruque, favoris, sourcils Je pensais que mon d&#233;guisement n&#233;tait pas mauvais, mais je doutais quil supporte brillamment cette &#233;preuve.


Ah! Coquin! s&#233;cria Jones, enchant&#233;. Vous auriez fait un acteur, et un rare! Vous avez bien la toux rauque des vieux de lasile et ces jambes flageolantes qui vous portaient valent bien dix livres par semaine. Tout de m&#234;me, je croyais bien reconna&#238;tre l&#233;clat de vos yeux. Vous ne nous avez pas l&#226;ch&#233;s si facilement que &#231;a, hein?


Jai travaill&#233; toute la journ&#233;e sous ce d&#233;guisement. Il y a, vous le savez, beaucoup de gens dans le milieu des criminels qui commencent &#224; me conna&#238;tre, surtout depuis que notre ami, ici pr&#233;sent, sest mis &#224; publier quelques-unes de mes affaires. Aussi, je ne peux partir sur le sentier de la guerre que sous quelque simple accoutrement comme celui- ci. Vous avez eu mon t&#233;l&#233;gramme?


Oui, cest ce qui ma amen&#233; ici.


Et comment votre affaire a-t-elle march&#233;?


Il nen est rien sorti. Jai d&#251; rel&#226;cher deux de mes prisonniers. Il ny a aucune preuve contre les deux autres.


Ne vous en faites pas. Nous vous en donnerons deux autres &#224; leur place, mais vous devrez suivre mes instructions. Je vous c&#232;de volontiers tout lhonneur officiel du succ&#232;s, mais vous devrez agir suivant mes directives. Est-ce convenu?


Absolument, si vous voulez maider &#224; prendre les coupables.


Eh bien, il faudra donc tout dabord quun bateau de la police, rapide, une chaloupe &#224; vapeur, se trouve aux escaliers de Westminster, &#224; sept heures, ce soir.


Cest facile &#224; arranger. Il y en a toujours une par l&#224;, mais je pourrais traverser la rue et t&#233;l&#233;phoner, pour en &#234;tre s&#251;r.


Puis, il me faudra deux hommes vigoureux, en cas de r&#233;sistance.


Il y en aura deux ou trois dans le bateau. Quoi dautre?


Quand nous capturerons les hommes, jaurai le tr&#233;sor. Je crois que ce serait un plaisir pour mon ami ici pr&#233;sent dapporter cette bo&#238;te &#224; la jeune dame &#224; qui revient l&#233;galement la moiti&#233; du contenu; afin quelle soit la premi&#232;re &#224; louvrir. Hein, Watson?


Ce serait pour moi un grand plaisir.


Cest une fa&#231;on de proc&#233;der assez irr&#233;guli&#232;re, dit Jones en branlant la t&#234;te. Toutefois, comme rien nest r&#233;gulier dans cette affaire, je suppose que nous devrons fermer les yeux. Le tr&#233;sor, plus tard, sera remis aux autorit&#233;s jus qu&#224; la conclusion de lenqu&#234;te officielle.


Certainement. Un autre point: jaimerais fort avoir quelques d&#233;tails sur cette affaire de la bouche m&#234;me de Jonathan Small. Vous savez que je tiens &#224; conna&#238;tre &#224; fond les d&#233;tails de mes enqu&#234;tes. Y aurait-il une objection &#224; ce que jaie avec lui une entrevue non officielle, soit ici, dans mon appartement, soit nimporte o&#249;, pourvu quil soit sur veill&#233; de fa&#231;on efficace?


Vous &#234;tes ma&#238;tre de la situation. Je nai pas eu de preuves encore de lexistence de ce Jonathan Small. Toutefois, si vous le prenez, je ne vois pas comment je pourrais vous refuser une entrevue avec lui.


C est donc entendu?


Parfaitement. Quelque chose dautre encore?


Seulement ceci: jinsiste pour que vous d&#238;niez avec nous. Ce sera pr&#234;t dans une demi-heure. Jai des hu&#238;tres et une paire de grouses, avec un bon petit choix de vins blancs. Watson, vous navez encore jamais reconnu mes m&#233;rites de ma&#238;tre de maison.



Chapitre X La fin de linsulaire

Ce fut un joyeux d&#238;ner. Holmes, quand il le voulait, &#233;tait un tr&#232;s brillant causeur; ce soir-l&#224;, il le voulut. Il semblait &#234;tre dans un &#233;tat dexaltation nerveuse et il se montra &#233;tincelant. Passant rapidement dun sujet &#224; lautre, Myst&#232;res du Moyen Age, violons de Stradivarius, bouddhisme &#224; Ceylan, navires de guerre de lavenir, poterie m&#233;di&#233;vale, il traitait chacun deux comme sil en e&#251;t fait une &#233;tude approfondie. Sa belle humeur contrastait avec la sombre d&#233;pression des deux derniers jours. Athelney Jones sav&#233;ra dun commerce agr&#233;able pendant ces heures de d&#233;tente, et cest en bon vivant quil prit part au repas. Quant &#224; moi, j&#233;tais soulag&#233; &#224; la pens&#233;e que nous approchions de la fin de laffaire, et je me laissai aller &#224; la joie communicative de Holmes. Nul dentre nous ne parla durant le repas du drame qui nous avait r&#233;unis.


Lorsque la table fut desservie, Holmes jeta un coup d&#339;il sur sa montre et remplit trois verres de porto.


Une tourn&#233;e pour le succ&#232;s de notre petite exp&#233;dition! ordonna-t-il Et maintenant, il est grand temps de partir. Avez-vous un pistolet, Watson?


Jai mon vieux revolver dordonnance dans mon bureau.


Vous feriez mieux de le prendre. Il faut tout pr&#233;voir. Japer&#231;ois la voiture &#224; notre porte. Je lavais demand&#233;e pour six heures et demie.


Cest un peu apr&#232;s sept heures que nous atteign&#238;mes lembarcad&#232;re de Westminster. Holmes examina dun &#339;il critique la chaloupe qui nous attendait.


Y a-t-il quelque chose qui r&#233;v&#232;le son appartenance &#224; la police?


Oui, cette lumi&#232;re verte sur le c&#244;t&#233;.


Alors, il faudrait lenlever.


Ce petit changement effectu&#233;, nous pr&#238;mes place dans le bateau et on l&#226;cha les amarres. Jones, Holmes et moi, &#233;tions install&#233;s &#224; la poupe. Il y avait un homme &#224; la barre, un autre aux machines, et deux solides inspecteurs &#224; lavant.


O&#249; allons-nous? demanda Jones.


Vers la Tour. Dites-leur de sarr&#234;ter en face des chantiers Jacobson.


Notre bateau &#233;tait de toute &#233;vidence tr&#232;s rapide. Nous d&#233;pass&#226;mes de longs trains de p&#233;niches charg&#233;es, aussi vite que si celles-ci &#233;taient amarr&#233;es. Holmes eut un sourire de satisfaction en nous voyant rattraper une autre chaloupe et la laisser loin derri&#232;re nous.


Nous devrions pouvoir rattraper nimporte qui sur ce fleuve! dit-il.


Cest peut-&#234;tre beaucoup dire. Mais il ny a pas beaucoup de chaloupes qui puissent nous distancer.


Il nous faudra intercepter lAurore qui a la r&#233;putation de filer comme une mouette. Je vais vous expliquer comment jai retrouv&#233; le bateau, Watson. Vous souvenez-vous comme j&#233;tais ennuy&#233; d&#234;tre arr&#234;t&#233; par une si petite difficult&#233;?


Oui.


Eh bien, je me suis compl&#232;tement d&#233;lass&#233; lesprit en me plongeant dans une analyse chimique. Un de nos plus grands hommes d&#201;tat a dit que le meilleur repos &#233;tait un changement de travail. Et cest exact! Lorsque je suis parvenu &#224; dissoudre lhydrocarbone sur lequel je travaillais, je revins au probl&#232;me Sholto, et passai &#224; nouveau en revue toute la question. Mes gar&#231;ons avaient fouill&#233; sans r&#233;sultat la rivi&#232;re tant en amont quen aval. La chaloupe ne se trouvait &#224; aucun embarcad&#232;re et n&#233;tait point retourn&#233;e &#224; son port dattache. Il &#233;tait improbable quelle e&#251;t &#233;t&#233; sabord&#233;e pour effacer toute trace. Je gardais cependant cette hypoth&#232;se &#224; lesprit en cas de besoin. Je savais que ce Small &#233;tait un homme assez rus&#233;, mais je ne le croyais pas capable de finesse. Je r&#233;fl&#233;chissais ensuite au fait quil devait se trouver &#224; Londres depuis quelque temps; nous en avions la preuve dans l&#233;troite surveillance quil exer&#231;ait sur Pondichery Lodge. Il lui &#233;tait, en ce cas, tr&#232;s difficile de partir sur-le-champ; il avait besoin dun peu de temps, ne serait-ce que dune journ&#233;e, pour r&#233;gler ses affaires. C&#233;tait tout du moins dans le domaine des probabilit&#233;s.


Cela me semble assez arbitraire! dis-je. N&#233;tait-il pas plus probable quil e&#251;t tout arrang&#233; avant dentreprendre son coup?


Non, ce nest pas mon avis. Sa tani&#232;re constituait une retraite trop pr&#233;cieuse pour quil e&#251;t song&#233; &#224; labandonner avant d&#234;tre s&#251;r de pouvoir sen passer. Et puis il y a un autre aspect de la question: Jonathan a d&#251; penser que le singulier aspect de son complice, difficilement dissimulable de quelque mani&#232;re quon lhabille, pourrait exciter la curiosit&#233; et peut-&#234;tre m&#234;me provoquer dans quelques esprits un rapprochement avec la trag&#233;die de Norwood. Il est bien assez intelligent pour y avoir pens&#233;. Ils &#233;taient sortis nuitamment de chez eux, et Small devait tenir &#224; &#234;tre de retour avant le jour. Or, il &#233;tait trois heures pass&#233;es lorsquils parvinrent au bateau; une heure plus tard, il ferait jour, les gens commenceraient &#224; circuler Jen ai conclu, par voie de cons&#233;quence, quils n&#233;taient pas all&#233;s tr&#232;s loin. Ils ont grassement pay&#233; Smith pour quil tienne sa langue et garde la chaloupe pr&#234;te pour l&#233;vasion finale; et ils se sont h&#226;t&#233;s avec le tr&#233;sor vers leur logis. Deux ou trois jours plus tard, apr&#232;s avoir &#233;tudi&#233; de quelle mani&#232;re les journaux pr&#233;sentaient laffaire, et ayant ainsi v&#233;rifi&#233; si les soup&#231;ons sorientaient de leur c&#244;t&#233;, ils sen iraient en chaloupe, sous couvert de la nuit, vers quelque navire mouill&#233; &#224; Gravesend ou Downs; ils avaient d&#233;j&#224; certainement pris leur billet pour lAm&#233;rique ou les Colonies.


Mais la chaloupe? Ils ne pouvaient la prendre chez eux!


Daccord! Je d&#233;cidai donc que la chaloupe ne devait pas &#234;tre loin, bien quelle f&#251;t invisible. Je me suis mis alors &#224; la place de Small et jai consid&#233;r&#233; le probl&#232;me sous son angle, &#224; lui. Il se rendait probablement compte du danger quil y aurait &#224; renvoyer la chaloupe &#224; son port dattache o&#249; &#224; la garder dans un embarcad&#232;re si la police venait &#224; d&#233;couvrir ses traces. Comment, alors, dissimuler le bateau et en m&#234;me temps le maintenir &#224; sa port&#233;e, pr&#234;t &#224; &#234;tre utilis&#233;? Comment ferais-je moi-m&#234;me &#224; sa place et dans des circonstances analogues? Je cherchai et je ne trouvai quun seul moyen: Confier la chaloupe &#224; un chantier de construction ou de r&#233;parations, avec ordre deffectuer une l&#233;g&#232;re modification. Lembarcation se trouverait ainsi sous quelque hangar, et donc parfaitement cach&#233;e. Et pourtant, elle pourrait &#234;tre en quelques heures de nouveau &#224; ma disposition.


Voil&#224; qui semble assez simple.


Ce sont pr&#233;cis&#233;ment les choses tr&#232;s simples qui ont le plus de chances de passer inaper&#231;ues. Je d&#233;cidai donc de mettre cette id&#233;e &#224; l&#233;preuve. V&#234;tu de ces inoffensifs v&#234;tements de marin, je men fus aussit&#244;t enqu&#234;ter dans tous les chantiers en aval du fleuve. R&#233;sultat nul dans quinze dentre eux. Mais au seizi&#232;me, celui de Jacobson, jappris que lAurore leur avait &#233;t&#233; confi&#233;e deux jours auparavant par un homme &#224; la jambe de bois qui se plaignait du gouvernail. Il navait absolument rien, ce gouvernail! me dit le contrema&#238;tre. Tiens, la voil&#224;, cte chaloupe; celle avec les filets rouges.


&#192; ce moment, qui apparut? Mordecai Smith, le patron disparu. Il &#233;tait compl&#232;tement so&#251;l. Je ne laurais &#233;videmment pas reconnu, sil navait cri&#233; &#224; tue-t&#234;te son nom et celui de son bateau. Il me la faut pour huit heures pr&#233;cises, entendez-vous? Jai deux messieurs qui nattendront pas.


Ils avaient d&#251; le payer g&#233;n&#233;reusement. Il d&#233;bordait dargent et distribua lib&#233;ralement des shillings aux ouvriers. Je le pris en filature pendant quelque temps, mais il disparut dans un bistrot. Je revins alors au chantier et, rencontrant sur ma route un de mes &#233;claireurs, je le postai en sentinelle pr&#232;s de la chaloupe. Je lui dis de se tenir tout au bord de leau et dagiter son mouchoir lorsquil les verrait partir. Plac&#233;s comme nous le serons, il serait bien &#233;trange que nous ne capturions pas tout notre monde et le tr&#233;sor.


Que ces hommes soient, ou non, les bons, vous avez tout pr&#233;par&#233; tr&#232;s soigneusement, dit Jones. Mais si javais pris laffaire en main, jaurais &#233;tabli un cordon de police autour du chantier de Jacobson et arr&#234;t&#233; mes types d&#232;s leur venue.


Cest-&#224;-dire jamais. Car Small est assez astucieux. Il enverra un &#233;claireur et &#224; la moindre alerte, il se tapira pendant une semaine.


Mais vous auriez pu continuer &#224; filer Mordecai Smith et d&#233;couvrir leur retraite, objectai-je.


Dans ce cas, jaurais perdu ma journ&#233;e. Je crois quil ny a pas plus dune chance sur cent pour que Smith connaisse leur retraite. Pourquoi irait-il poser des questions, aussi longtemps quil est bien pay&#233; et quil peut boire? Ils lui font parvenir leurs instructions. Non, jai r&#233;fl&#233;chi &#224; toutes les mani&#232;res dagir et celle-ci est la meilleure.


Pendant cette conversation, nous avions franchi la longue s&#233;rie de ponts qui traversent la Tamise. Comme nous passions au c&#339;ur de la ville, les derniers rayons du soleil doraient la croix situ&#233;e au sommet de l&#233;glise Saint-Paul. Le cr&#233;puscule s&#233;tendit avant notre arriv&#233;e &#224; la Tour.


Voici le chantier Jacobson, dit Holmes, en d&#233;signant un enchev&#234;trement de m&#226;ts et de cordages du c&#244;t&#233; de Surrey. Remontons et redescendons le fleuve &#224; vitesse r&#233;duite. Croisons sous couvert de ce train de p&#233;niches.


Il sortit une paire de jumelles de sa poche et examina quelques temps la rive oppos&#233;e.


Japer&#231;ois ma sentinelle &#224; son poste, continua-t-il. Mais elle ne tient pas de mouchoir.


Et si nous descendions un peu le fleuve et les attendions l&#224;? proposa Jones avec empressement.


Nous &#233;tions tous impatients, maintenant; m&#234;me les policiers et les m&#233;caniciens qui navaient pourtant quune tr&#232;s vague id&#233;e de ce qui nous attendait.


Nous navons pas le droit de prendre le moindre risque, r&#233;pondit Holmes. Il y a dix chances contre une pour quils descendent le fleuve, &#233;videmment, mais nous navons aucune certitude. Do&#249; nous sommes, nous pouvons surveiller lentr&#233;e des chantiers, alors queux peuvent &#224; peine nous distinguer. La nuit sera claire et nous aurons toute la lumi&#232;re d&#233;sirable. Il nous faut rester ici. Voyez-vous les gens, l&#224;-bas, grouiller sous les lampadaires?


Ils sortent du chantier. La journ&#233;e est finie.


Ils ont lair bien d&#233;go&#251;tants! Et dire que chacun deux rec&#232;le en lui une petite &#233;tincelle dimmoralit&#233;! &#192; les voir, on ne les supposerait pas: il ny a pas de probabilit&#233; a priori. Lhomme est une &#233;trange &#233;nigme!


Quelquun dit de lhomme quil est une &#226;me cach&#233;e dans un animal, lui dis-je.


Winwood Read est int&#233;ressant sur ce sujet, dit Holmes. Il remarque que, tandis que lindividu pris isol&#233;ment est un puzzle insoluble, il devient, au sein dune masse, une certitude math&#233;matique. Par exemple, vous ne pouvez jamais pr&#233;dire ce que fera tel ou tel, mais vous pouvez pr&#233;voir comment se comportera un groupe. Les individus varient, mais la moyenne reste constante. Ainsi parle le statisticien. Mais est- ce que je ne vois pas un mouchoir? Voil&#224;: il y a l&#224;-bas quelque chose de blanc qui bouge.


Oui, cest votre sentinelle! criai-je. Je la vois distinctement.


Et voici lAurore! sexclama Holmes. Elle file comme le diable! En avant toute, m&#233;canicien! Dirigez-vous vers cette chaloupe avec la lumi&#232;re jaune. Nom dun chien! Je ne me pardonnerais jamais quelle f&#251;t plus rapide que nous.


Elle s&#233;tait faufil&#233;e &#224; travers lentr&#233;e des chantiers, en passant derri&#232;re deux ou trois petites embarcations. Elle avait ainsi atteint sa pleine vitesse, ou presque, avant quon le&#251;t aper&#231;ue. &#192; toute vapeur, elle descendait maintenant le fleuve en longeant dassez pr&#232;s la rive. Jones la regarda et secoua la t&#234;te.


Elle va tr&#232;s vite! dit-il. Je doute que nous la rattrapions.


Il faut la rattraper! cria Holmes. Bourrez les chaudi&#232;res, m&#233;caniciens! Faites-leur donner tout ce quelles peuvent! Il faut quon les ait, au risque de br&#251;ler le bateau!


Nous commencions dacc&#233;l&#233;rer lallure, &#224; notre tour. Les chaudi&#232;res rugissaient, les puissantes machines sifflaient et vibraient comme un grand c&#339;ur m&#233;tallique. La proue ac&#233;r&#233;e coupait les eaux en rejetant de chaque c&#244;t&#233; deux vagues mugissantes. &#192; chaque pulsation des machines, la chaloupe bondissait en fr&#233;missant comme une chose vivante. &#192; lavant, notre grande lanterne jaune projetait un long rayon de lumi&#232;re vacillante. Une tache sombre sur leau indiquait la position de lAurore; le bouillonnement de l&#233;cume blanche derri&#232;re elle &#233;tait r&#233;v&#233;latrice de son allure forcen&#233;e. Nous fon&#231;&#226;mes plus vite. Nous d&#233;passions les p&#233;niches, les remorqueurs, les navires marchands, nous nous glissions derri&#232;re celui-ci, nous contournions celui-l&#224;. Des voix surgies de lombre nous interpellaient. Mais lAurore filait toujours et toujours nous la poursuivions.


Allons, les hommes! Enfournez, enfournez! cria Holmes, regardant dans la chambre des machines en bas; les chaudi&#232;res rougeoyantes se r&#233;fl&#233;chissaient sur son visage impatient. Donnez toute la vapeur.


Je crois que nous la rattrapons un peu, dit Jones, dont le regard ne quittait pas lAurore.


Jen suis s&#251;r! dis-je. Nous laurons rejointe dici quelques minutes.


Juste &#224; ce moment, un remorqueur tirant trois p&#233;niches se mit entre nous, comme si un malin g&#233;nie le&#251;t plac&#233; l&#224;, tout expr&#232;s! Nous n&#233;vit&#226;mes la collision quen poussant &#224; fond le gouvernail. Le temps de contourner le convoi et de remettre le cap sur les fugitifs, lAurore avait regagn&#233; deux cents m&#232;tres. Elle restait bien en vue, cependant! La lumi&#232;re incertaine et trouble du cr&#233;puscule c&#233;dait la place &#224; une nuit claire et &#233;toil&#233;e. Les chaudi&#232;res donnaient &#224; plein; l&#233;norme force qui nous propulsait faisait vibrer et grincer notre coque l&#233;g&#232;re.


Nous avions forc&#233; &#224; travers le Pool, d&#233;pass&#233; les entrep&#244;ts West India, descendu le long de Deptford Reach, et remont&#233; &#224; nouveau apr&#232;s avoir contourn&#233; l&#238;le des Chiens. Jones prit lAurore dans le faisceau de son phare; nous p&#251;mes alors voir distinctement les silhouettes sur le pont. Un homme &#233;tait assis &#224; la poupe, tenant entre ses jambes un objet noir sur lequel il se penchait. &#192; c&#244;t&#233; de lui, reposait une masse sombre qui ressemblait &#224; un terre-neuve. Le fils Smith tenait la barre, tandis que son p&#232;re, dont la silhouette au torse nu se profilait contre le rougeoiement du brasier, enfournait de grandes pellet&#233;es de charbon &#224; une cadence infernale. Peut-&#234;tre avaient-ils eu des doutes au d&#233;but quant &#224; nos intentions; mais &#224; nous voir imiter chacun de leurs tournants, chacun de leurs zigzags, ils ne pouvaient plus en conserver. &#192; Greeenwich, nous nous trouvions &#224; environ cent m&#232;tres derri&#232;re elle. &#192; Blackwall, nous n&#233;tions pas &#224; plus de quatre-vingts m&#232;tres. Jai, au cours de ma carri&#232;re mouvement&#233;e, chass&#233; de nombreuses cr&#233;atures en de nombreux pays, mais jamais le sport ne ma caus&#233; lexcitation sauvage de cette folle chasse &#224; lhomme au milieu de la Tamise. R&#233;guli&#232;rement, m&#232;tre par m&#232;tre, nous nous rapprochions. Dans le silence de la nuit, nous pouvions entendre le hal&#232;tement et le mart&#232;lement des machines. Lhomme sur le pont &#233;tait toujours accroupi; il bougeait ses bras comme sil &#233;tait occup&#233; &#224; quelque besogne; de temps en temps, il mesurait du regard la distance qui nous s&#233;parait encore et qui diminuait implacablement. Jones les h&#233;la, et leur cria de stopper. Nous n&#233;tions plus qu&#224; quatre longueurs. Les deux chaloupes filaient toujours &#224; une vitesse prodigieuse. Devant nous, le fleuve s&#233;talait librement, avec Barking Level sur un c&#244;t&#233; et les marais d&#233;sol&#233;s de Plumstead de lautre. &#192; notre appel, lhomme sur le pont sauta sur ses pieds et nous montra les deux poings, tout en jurant dune voix rauque. Il &#233;tait dune bonne taille et puissamment b&#226;ti. Comme il nous faisait face, debout, les jambes l&#233;g&#232;rement &#233;cart&#233;es pour se maintenir en &#233;quilibre, je pus voir que depuis la cuisse sa jambe droite n&#233;tait quun pilon de bois. Au son de ses cris rageurs, la masse sombre &#224; c&#244;t&#233; de lui se mit &#224; bouger. Il sen d&#233;gagea un petit homme noir, le plus petit que jaie jamais vu: il avait la t&#234;te difforme et une &#233;norme masse de cheveux &#233;bouriff&#233;s. Holmes avait d&#233;j&#224; sorti son revolver &#224; la vue de cette cr&#233;ature monstrueuse, et je limitai. Le sauvage &#233;tait envelopp&#233; dans une sorte de cape sombre ou de couverture, qui ne laissait &#224; d&#233;couvert que le visage; mais ce visage aurait suffi &#224; emp&#234;cher un homme de dormir. Ses traits &#233;taient profond&#233;ment marqu&#233;s par la cruaut&#233; et la bestialit&#233;. Ses petits yeux luisaient et br&#251;laient dune sombre lumi&#232;re; ses l&#232;vres &#233;paisses se tordaient en un rictus abominable; ses dents grin&#231;aient et claquaient &#224; notre intention avec une fureur presque animale.


Faites feu sil l&#232;ve la main! dit Holmes doucement.


Nous &#233;tions &#224; moins dune longueur maintenant, et pr&#232;s datteindre notre proie. Je revois encore les deux hommes tels quils se tenaient alors, &#224; la lumi&#232;re de notre lanterne: lhomme blanc, les jambes &#233;cart&#233;es, hurlant insultes et jurons; et ce gnome avec sa face hideuse, et ses fortes dents jaunes qui faisaient mine de nous happer.


C&#233;tait une chance que nous pussions le voir aussi distinctement! Car sous nos yeux il sortit de dessous sa couverture un court morceau de bois rond, ressemblant &#224; une r&#232;gle d&#233;colier, et le porta &#224; ses l&#232;vres. Nos revolvers claqu&#232;rent en m&#234;me temps. Il tournoya, jeta les bras en lair, et bomba de c&#244;t&#233;, dans le courant, avec une sorte de toux &#233;trangl&#233;e. Japer&#231;us un instant ses yeux mena&#231;ants parmi le blanc remous des eaux. Mais au m&#234;me moment, lhomme &#224; la jambe de bois se jeta sur le gouvernail, et le braqua &#224; fond; la chaloupe pivota et fila droit sur la rive sud, tandis que nous la d&#233;passions, fr&#244;lant sa poupe &#224; moins dun m&#232;tre. Un instant plus tard, nous avions modifi&#233; notre course, mais d&#233;j&#224; ils avaient presque atteint le rivage. C&#233;tait un endroit sauvage et d&#233;sol&#233;. La lune brillait sur cette grande &#233;tendue mar&#233;cageuse, pleine de mares stagnantes et de v&#233;g&#233;tation croupissante. Avec un heurt sourd, la chaloupe s&#233;choua sur la rive boueuse, proue en lair, poupe dans leau. Le fugitif sauta du bateau, mais on pilon senfon&#231;a aussit&#244;t dans le sol spongieux. Il se d&#233;battit, se tordit de mille mani&#232;res; en vain! Il ne pouvait ni avancer ni reculer dun pas. Hurlant de rage impuissante, il frappait fr&#233;n&#233;tiquement la boue de son autre jambe. Mais ses efforts ne faisaient quenfoncer plus profond&#233;ment le pilon. Lorsque notre chaloupe vint atterrir tout pr&#232;s de lui, il &#233;tait si fermement ancr&#233; dans la vase que nous f&#251;mes oblig&#233;s de passer une corde autour de sa poitrine afin de le tirer et de le ramener &#224; nous, comme un poisson. Les deux Smith, p&#232;re et fils, &#233;taient assis renfrogn&#233;s, dans leur chaloupe, mais ils mont&#232;rent tr&#232;s docilement &#224; notre bord lorsque Jones le leur commanda. Puis il fallut tirer lAurore, que nous pr&#238;mes en remorque. Un solide coffre de fer, de fabrication indienne, se tenait sur le pont. C&#233;tait &#233;videmment celui qui avait contenu le tr&#233;sor si funeste de Sholto. Il &#233;tait dun poids consid&#233;rable et nous le transport&#226;mes avec pr&#233;caution dans notre propre cabine. La serrure &#233;tait d&#233;pourvue de clef.


Remontant lentement la rivi&#232;re, nous dirige&#226;mes notre projecteur tout alentour, mais sans voir la trace du petit monstre. Quelque part au fond de la Tamise, dans le limon, reposent les os de cet &#233;trange touriste.



Regardez donc ici! dit Holmes en d&#233;signant l&#233;coutille bois&#233;e. Cest tout juste si nous avons &#233;t&#233; assez rapides avec nos revolvers!


L&#224;, en effet, juste derri&#232;re lendroit o&#249; nous nous &#233;tions tenus, &#233;tait fich&#233;e lune de ces fl&#233;chettes meurtri&#232;res que nous connaissions si bien. Elle avait d&#251; passer entre nous &#224; linstant o&#249; nous avions fait feu. Holmes, suivant sa mani&#232;re tranquille, sourit et se contenta de hausser les &#233;paules. Mais quant &#224; moi, javoue que jeus le c&#339;ur retourn&#233; &#224; la pens&#233;e de lhorrible mort qui nous avait fr&#244;l&#233;s cette nuit de si pr&#232;s.



Chapitre XI Le grand tr&#233;sor dAgra

Notre prisonnier sassit dans la cabine en face du coffre en fer pour la possession duquel il avait tant attendu et lutt&#233;. Il avait le regard hardi, le teint h&#226;l&#233;. Sa figure &#233;tait parcourue par un r&#233;seau de rides; ses traits burin&#233;s, couleur acajou, indiquaient une dure vie de plein air. Son menton barbu agressif t&#233;moignait quil n&#233;tait pas un homme &#224; se laisser facilement d&#233;tourner de son but. Il devait avoir cinquante ans; ses cheveux noirs bouch&#233;s &#233;taient abondamment parsem&#233;s de fils gris. D&#233;tendu, son visage n&#233;tait pas d&#233;plaisant; mais d&#233;pais sourcils et la saillie du menton lui donnaient dans la fureur une expression terrible. Menottes aux mains, t&#234;te inclin&#233;e sur la poitrine, il &#233;tait assis, et ses yeux vifs clignotaient vers le coffre, cause de tous ses m&#233;faits. Dans son maintien rigide et contr&#244;l&#233;, je crus discerner plus de tristesse que de col&#232;re. Il leva les yeux vers moi, une fois; il y avait comme une &#233;tincelle dhumour dans son regard.


Eh bien, je regrette que cette affaire en soit venue l&#224;, Jonathan Small! dit Holmes en allumant un cigare.


Et moi donc, monsieur! r&#233;pondit-il. Je ne crois pas que je parviendrai &#224; me disculper du meurtre. Et pourtant je peux vous jurer sur la Bible que je nai jamais lev&#233; la main sur M. Sholto. Cest Tonga, ce chien denfer, qui lui a d&#233;coch&#233; une de ses damn&#233;es fl&#233;chettes. Je ny ai absolument pas particip&#233;, monsieur! J&#233;tais aussi d&#233;sol&#233; que sil avait &#233;t&#233; quelquun de ma famille. Jai battu le petit diable avec le bout de la corde; mais la chose &#233;tait faite; je ne pouvais plus y rem&#233;dier.


Tenez, prenez un cigare! dit Holmes. Et vous feriez mieux davaler une gorg&#233;e de whisky, car vous &#234;tes tremp&#233;. Mais, dites-moi, comment esp&#233;riez-vous quun homme aussi petit et faible que ce noir puisse semparer de M. Sholto et le maintenir pendant que vous grimpiez avec la corde.


Vous semblez en savoir autant que si vous aviez &#233;t&#233; l&#224;, monsieur. La v&#233;rit&#233;, cest que jesp&#233;rais trouver la chambre vide. Je connaissais assez bien les habitudes de la maison, et M. Sholto descendait g&#233;n&#233;ralement d&#238;ner &#224; cette heure-l&#224;. Je ne veux rien cacher dans cette affaire. Ma meilleure d&#233;fense est encore de dire la simple v&#233;rit&#233;. Si &#231;avait &#233;t&#233; le vieux major, cest le c&#339;ur l&#233;ger que je laurais envoy&#233; de lautre c&#244;t&#233;. Je laurais &#233;gorg&#233; avec d&#233;sinvolture: la m&#234;me, tenez, que celle avec laquelle je fume ce cigare! Quelle poisse! Dire que je vais &#234;tre condamn&#233; &#224; cause du jeune Sholto! Je navais vraiment aucun motif de me quereller avec lui!


M. Athelney Jones, de Scotland Yard, est responsable de vous. Il va vous conduire chez moi. Je vous demanderai un r&#233;cit v&#233;ridique de lhistoire. Si vous &#234;tes absolument franc, si vous ne dissimulez rien, jesp&#232;re pouvoir vous venir en aide. Je pense quil me sera possible de prouver que le poison agit dune mani&#232;re si foudroyante que lhomme &#233;tait mort avant m&#234;me que vous ayez atteint la chambre.


Pour cela, il l&#233;tait, monsieur! Jamais de mon existence, je nai re&#231;u un tel choc que quand je lai vu, la t&#234;te sur son &#233;paule, me regardant en ricanant pendant que jentrais par la fen&#234;tre. Cela ma bien secou&#233;, monsieur! Jaurais &#224; moiti&#233; tu&#233; Tonga sil ne s&#233;tait enfui. Cest pour &#231;a quil a laiss&#233; sa massue et quelques-unes de ses fl&#233;chettes, dapr&#232;s ce quil ma dit. Je suis s&#251;r que cela vous a mis sur nos traces, hein? Quoique je ne voie pas comment vous &#234;tes parvenus &#224; nous suivre jusquau bout. Je ne vous en porte pas rancune, vous savez! Mais il est tout de m&#234;me &#233;trange que me voil&#224; ici, alors que jai un droit l&#233;gitime &#224; poss&#233;der un demi-million de livres Jai pass&#233; la premi&#232;re moiti&#233; de ma vie &#224; construire une digue dans les Andaman; jai une bonne chance de passer la derni&#232;re &#224; creuser des tranch&#233;es &#224; Dartmoor! Funeste jour que celui o&#249; jai vu Achmet le marchand et le tr&#233;sor dAgra! Ce tr&#233;sor, monsieur, a toujours &#233;t&#233; une mal&#233;diction pour ses d&#233;tenteurs. Le marchand a &#233;t&#233; assassin&#233;, le major Sholto a v&#233;cu dans la peur et la honte. Quant &#224; moi, ce tr&#233;sor ne ma rapport&#233; que toute une vie desclavage.


&#192; ce moment, Athelney Jones passa sa t&#234;te ronde:


Mais cest une vraie r&#233;union de famille! lan&#231;a-t-il. Je crois, Holmes, que je vais go&#251;ter un peu de votre whisky. Eh bien, je pense que nous sommes en droit de nous f&#233;liciter mutuellement. Il est dommage que nous nayons pas pris lautre vivant; mais nous navions pas le choix! En tout cas, Holmes, vous avouerez que nous les avons eus de justesse. Il a fallu donner toute la vapeur.


Tout est bien qui finit bien, dit Holmes. Mais jignorais en effet que lAurore &#233;tait si rapide.


Smith dit que sa chaloupe est lune des plus rapides sur le fleuve, et que sil avait eu un autre homme aux machines pour laider, nous ne laurions jamais rattrap&#233;. Il jure ne rien savoir du meurtre de Norwood.


Cest vrai! s&#233;cria notre prisonnier. Je ne lui en ai pas souffl&#233; mot. Jai port&#233; mon choix sur sa chaloupe parce que javais entendu dire quelle filait comme le vent. Mais cest tout. Je lai bien pay&#233;, et je lui avais promis une belle r&#233;compense sil nous amenait &#224; lEsmeralda, &#224; Gravesend, en instance de d&#233;part pour le Br&#233;sil.


Eh bien, sil na fait rien de r&#233;pr&#233;hensible, nous veillerons &#224; ce quil ne lui arrive pas de mal! Nous sommes assez rapides lorsquil sagit dattraper des types, mais nous le sommes moins pour condamner.


Il &#233;tait divertissant de voir Jones se donner d&#233;j&#224; des airs importants, maintenant que la capture &#233;tait faite. Japer&#231;us un l&#233;ger sourire sur le visage de Sherlock Holmes, &#224; qui ce changement dattitude navait pas &#233;chapp&#233;.


Nous allons arriver au pont de Vauxhall, dit Jones. Docteur Watson, je vais vous mettre &#224; terre avec le coffre au tr&#233;sor. Je nai pas besoin de vous dire que, ce faisant, jendosse une tr&#232;s grave responsabilit&#233;: ce nest absolument pas dans les r&#232;gles! Mais la chose &#233;tait convenue; je ne me d&#233;dis pas. Mon devoir moblige cependant &#224; vous faire accompagner par un inspecteur, &#224; cause de la grande valeur de ce coffre. Vous irez en voiture, sans doute?


Oui, je me ferai conduire.


Il est vraiment dommage quil ny ait pas de clef, afin que lon puisse proc&#233;der &#224; un inventaire pr&#233;liminaire. Vous serez oblig&#233; de forcer la serrure. Dites-moi, Small, o&#249; est la clef?


Au fond de la rivi&#232;re.


Hum! Il &#233;tait vraiment inutile de nous infliger cette contrari&#233;t&#233; suppl&#233;mentaire: vous nous avez donn&#233; assez de mal! En tout cas, docteur, je nai pas besoin de vous recommander la plus grande prudence. Ramenez-nous le coffre &#224; Baker Street. Nous vous y attendrons avant de nous rendre au d&#233;p&#244;t.


Ils me d&#233;barqu&#232;rent &#224; Vauxhall, moi et le lourd coffre de fer, plus un inspecteur costaud et sympathique. Une voiture nous conduisit chez Mme Cecil Forrester en moins dun quart dheure. La femme de chambre parut surprise dune visite si tardive; elle expliqua que Mme Forrester &#233;tait sorti pour la soir&#233;e et rentrerait probablement tr&#232;s tard. Mais Mlle Morstan &#233;tait dans le salon; je me fis introduire au salon avec mon coffre; linspecteur accepta de demeurer dans la voiture.


Elle &#233;tait assise pr&#232;s de la fen&#234;tre ouverte, habill&#233;e dune robe blanche diaphane que relevait une touche &#233;clatante au cou et &#224; la taille. Adoucie par labat-jour, la lumi&#232;re de la lampe &#233;clairait harmonieusement son visage d&#233;licat et donnait un &#233;clat m&#233;tallique aux bouches de son opulente chevelure. Appuy&#233;e au dossier de son fauteuil en rotin, un de ses bras pendant sur le c&#244;t&#233;, elle avait une pose triste et pensive. Pourtant, en mentendant entrer, elle sauta sur ses pieds, et ses joues p&#226;les senfi&#233;vr&#232;rent de surprise et de plaisir.


Javais bien entendu une voiture sarr&#234;ter devant la porte, fit-elle. Jai pens&#233; que Mme Forrester revenait bien t&#244;t, mais je naurais jamais cru que ce p&#251;t &#234;tre vous. Quelles nouvelles mapportez-vous?


Mieux que des nouvelles! dis-je.


Et je d&#233;posai le coffre sur la table.


Mon c&#339;ur &#233;tait lourd, et cependant je meffor&#231;ai &#224; la jovialit&#233;.


Je vous apporte quelque chose qui vaut plus cher que toutes les nouvelles du monde. Je vous apporte une fortune.


Elle jeta un coup d&#339;il sur la cassette.


Ainsi donc, voil&#224; le tr&#233;sor? demanda-t-elle.


Sa voix exprimait un d&#233;tachement ineffable.


Oui, cest le grand tr&#233;sor dAgra. Une moiti&#233; revient &#224; Thaddeus Sholto, et lautre vous appartient. Vous aurez chacun quelque deux cent mille livres. Vous repr&#233;sentez-vous ce que cest? Il y aura peu de jeunes filles en Angleterre qui seront plus riches que vous. Nest-ce pas merveilleux?


Sans doute avais-je un peu exag&#233;r&#233; mes manifestations denthousiasme, et le ton de mes compliments n&#233;tait pas enti&#232;rement convaincant. Je la vis hausser l&#233;g&#232;rement le sourcil et me regarder curieusement.


Si je lai, dit-elle, cest bien gr&#226;ce &#224; vous?


Non pas! r&#233;pondis-je. Pas &#224; moi, mais &#224; mon ami Sherlock Holmes. Avec la meilleure volont&#233; du monde, je naurais jamais pu d&#233;m&#234;ler cet &#233;cheveau. Dailleurs, nous avons bien failli perdre ce tr&#233;sor en fin de compte


Asseyez-vous, docteur Watson. Je vous en prie, racontez-moi tout.


Je lui narrai bri&#232;vement les &#233;v&#233;nements tels quils s&#233;taient d&#233;roul&#233;s depuis que je lavais vue. La nouvelle m&#233;thode de recherches quavait employ&#233;e Holmes, la d&#233;couverte de lAurore, la venue dAthelney Jones, nos pr&#233;paratif, et la course folle sur la Tamise. Yeux brillants, l&#232;vres fr&#233;missantes, elle &#233;couta le r&#233;cit de nos aventures. Lorsque je parlai de la fl&#233;chette qui nous avait manqu&#233;s de si peu, elle devint p&#226;le, comme si elle allait s&#233;vanouir.


Ce nest rien! murmura-t-elle, tandis que je lui tendais un verre deau. Rien quun l&#233;ger malaise: &#231;a &#233;t&#233; pour moi un choc quand jai compris que javais expos&#233; mes amis &#224; un aussi horrible p&#233;ril.


Ce nest plus que du pass&#233;, r&#233;pondis-je. Laissons de c&#244;t&#233; ces tristes d&#233;tails. Parlons de quelque chose de plus gai: le tr&#233;sor est l&#224;. Que pourrait-il y avoir de plus gai? Jai obtenu lautorisation de lamener avec moi, pensant quil pourrait vous plaire d&#234;tre la premi&#232;re &#224; le voir.


Cela mint&#233;resserait beaucoup! dit-elle.


Sa voix marquait peu dempressement. Mais sans doute pensa-t-elle quil serait peu aimable de para&#238;tre indiff&#233;rente devant un troph&#233;e qui avait &#233;t&#233; si difficile &#224; conqu&#233;rir.


Quel beau coffre! fit-elle, en lexaminant. Je suppose quil a &#233;t&#233; confectionn&#233; aux Indes?


Oui, &#224; B&#233;nar&#232;s.


Et si lourd! sexclama-t-elle en essayant de le soulever. Le coffre &#224; lui seul doit avoir de la valeur. O&#249; est la clef?


Small la jet&#233;e dans la Tamise, r&#233;pondis-je. Il va falloir emprunter lun des tisonniers de Mme Forrester.


Il y avait sur le devant du coffre, un large et solide fermoir qui repr&#233;sentait un Bouddha assis. Je parvins &#224; introduire par-dessous lextr&#233;mit&#233; du tisonnier, et jexer&#231;ai une action de levier. La serrure c&#233;da avec un claquement bruyant. Dune main tremblante, je soulevai le couvercle. Nous rest&#226;mes tous deux p&#233;trifi&#233;s: le coffre &#233;tait vide!


Rien d&#233;tonnant &#224; ce quil f&#251;t si lourd. Le fer forg&#233;, &#233;pais de pr&#232;s de deux centim&#232;tres, lenveloppait compl&#232;tement: il &#233;tait soigneusement fait, massif, et robuste; le coffre avait &#233;t&#233; certainement fabriqu&#233; dans le but de contenir des objets de grand prix. Mais &#224; lint&#233;rieur, pas le moindre fragment, pas le plus petit d&#233;bris de m&#233;tal ou de pierre pr&#233;cieuse. Le coffre &#233;tait absolument et compl&#232;tement vide.


Le tr&#233;sor est perdu, dit Mlle Morstan avec un grand calme.


Lorsque jentendis ces mots et que je compris leur plein sens, il me sembla quune grande ombre s&#233;loignait de mon &#226;me. Jignorais &#224; quel point ce tr&#233;sor dAgra avait pes&#233; sur moi: je ne men rendis compte quau moment o&#249; je le vis enfin &#233;cart&#233;. C&#233;tait &#233;go&#239;ste, sans aucun doute! C&#233;tait d&#233;loyal, m&#233;chant, de ma part! Mais je ne pensais plus qu&#224; une seule chose: le mur dor avait disparu entre nous.


Merci, mon Dieu! m&#233;criai-je du plus profond de mon c&#339;ur.


Elle eut un sourire furtif et me regarda dun air interrogateur:


Pourquoi dites-vous cela?


Parce qu&#224; nouveau vous voici &#224; ma port&#233;e, dis-je, en posant ma main sur la sienne. Parce que, Mary, je vous aime: aussi sinc&#232;rement que jamais homme aima une femme. Parce que ce tr&#233;sor avec toute votre richesse me scellait les l&#232;vres. Maintenant quil a disparu, je puis vous dire combien je vous aime. Voil&#224; pourquoi, jai dit: Merci, mon Dieu.


Alors dans ce cas, moi aussi, je dis: Merci, mon Dieu, murmura-t-elle.


Quelquun avait sans doute perdu un tr&#233;sor cette nuit-l&#224;; mais moi, je venais den conqu&#233;rir un.



Chapitre XII L&#233;trange histoire de Jonathan Small

C&#233;tait s&#251;rement un tr&#233;sor de patience que devait poss&#233;der linspecteur qui mattendait dans la voiture, car je mattardai longtemps pr&#232;s de la jeune fille. Mais le visage du policier sassombrit lorsque je lui montrai le coffre vide.


Zut! Voil&#224; la r&#233;compense disparue! fit-il dun ton maussade. Pas dargent, pas de prime. Le travail de cette nuit aurait bien rapport&#233; dix shillings chacun &#224; Sam Brown et &#224; moi, si le tr&#233;sor avait &#233;t&#233; retrouv&#233;.


M. Thaddeus Sholto est riche! dis-je. Il veillera &#224; ce que vous soyez r&#233;compens&#233;s, m&#234;me sans tr&#233;sor.


Mais linspecteur secoua la t&#234;te dun air abattu.


Cest du mauvais travail! r&#233;p&#233;ta-t-il. Et M. Athelney pensera la m&#234;me chose.


Il ne se trompait pas. Le d&#233;tective p&#226;lit lorsque, parvenu &#224; Baker Street, je lui montrai le coffre vide. Tous trois, Holmes, le prisonnier et lui, venaient darriver; ils avaient modifi&#233; leurs plans et d&#233;cid&#233; de se pr&#233;senter &#224; un commissariat sur leur chemin. Mon ami &#233;tait vautr&#233; dans le fauteuil avec sa nonchalance coutumi&#232;re, tandis que Small se tenait droit sur sa chaise. Comme jexhibai le coffre vide, il sadossa confortablement pour &#233;clater de rire.


Voil&#224; encore un de vos m&#233;faits, Small! fit Athelney Jones furieux.


Oui! je lai planqu&#233; dans un endroit do&#249; vous ne pourrez jamais le sortir! cria-t-il. Ce tr&#233;sor mappartient; puisque je ne pouvais en jouir, jai pris bougrement soin &#224; ce que personne ne le r&#233;cup&#232;re Je vous dis que pas un &#234;tre humain au monde ny a droit en dehors de trois bagnards en train de pourrir aux Andaman, et de moi-m&#234;me. Je ne peux pas en jour, et eux non plus. Jai toujours agi pour eux autant que pour moi! Le Signe des quatre a toujours exist&#233; entre nous. Cest pourquoi je suis s&#251;r quils mapprouveraient davoir jet&#233; le tr&#233;sor dans la Tamise plut&#244;t que de le voir tomber entre les mains dun parent de Sholto ou de Morstan. Ce nest tout de m&#234;me pas pour les rendre riches quAchmet est mort! Vous trouverez le tr&#233;sor l&#224; o&#249; se trouvent d&#233;j&#224; la clef et le petit Tonga. Lorsque jai compris que votre chaloupe nous rattraperait sans faute, jai lanc&#233; les joyaux dans la flotte. R&#233;signez-vous, il ny aura pas de roupies pour vous!


Vous essayez de nous tromper, Small! dit Athelney Jones s&#233;v&#232;rement. Si vous aviez voulu jeter le tr&#233;sor dans la Tamise, il vous aurait &#233;t&#233; plus facile dy jeter tout le coffre.


Plus facile pour moi de le jeter, mais plus facile pour vous de le rep&#234;cher, hein? r&#233;torqua-t-il avec un regard rus&#233;. Lhomme qui &#233;tait assez droit pour mattraper laurait &#233;t&#233; suffisamment encore pour retirer du fond du fleuve un coffre en fer. Ce sera plus difficile maintenant, car ils sont &#233;parpill&#233;s sur plus de huit kilom&#232;tres. Dame, jai eu le c&#339;ur bris&#233; en les jetant! J&#233;tais &#224; moiti&#233; fou lorsque jai vu que vous alliez nous rejoindre. Mais il ne servait &#224; rien de se lamenter. Dans ma vie, jai connu des hauts et des bas, et jai appris &#224; ne pas pleurer devant les pots cass&#233;s.


Vous avez fait l&#224; une chose tr&#232;s grave, Small! dit le d&#233;tective. Si vous aviez aid&#233; la justice au lieu de la contrarier ainsi, vous en auriez b&#233;n&#233;fici&#233; au cours de votre jugement!


La justice! gronda lancien bagnard. Une belle justice, oui! &#192; qui appartient ce butin, si ce nest pas &#224; nous? Quelle justice est-ce donc qui demande que je labandonne &#224; des gens qui ny ont aucun droit? Moi, je lavais gagn&#233;! Vingt longues ann&#233;es dans ces mar&#233;cages d&#233;vast&#233;s par la fi&#232;vre, au travail tout le jour sous les pal&#233;tuviers, encha&#238;n&#233; toute la nuit dans des baraques repoussantes de salet&#233;, harcel&#233; par les moustiques, secou&#233; par les fi&#232;vres, malmen&#233; par tous ces gardes noirs trop heureux de sen prendre au Blancs: voil&#224;! Voil&#224; comment jai conquis le tr&#233;sor dAgra. Et vous venez me parler de justice parce que je ne peux supporter lid&#233;e davoir tant souffert &#224; seule fin quun autre en profite? Mais jaimerais mieux &#234;tre pendu dix fois ou avoir dans la peau une des fl&#233;chettes de Tonga, plut&#244;t que de vivre dans une cellule en sachant quun autre homme prend ses aises dans un palais gr&#226;ce &#224; une fortune qui mappartient!


Small s&#233;tait d&#233;parti de son impassibilit&#233;. Laissant libre cours &#224; ses sentiments, d&#233;bitant son discours en un torrent de mots bouscul&#233;s, il avait des yeux flamboyants; ses mains sagitaient avec passion et les menottes sentrechoquaient bruyamment. &#192; voir cette fureur d&#233;cha&#238;n&#233;e, je compris que la terreur qui avait saisi le major Sholto &#224; lannonce de son &#233;vasion &#233;tait fort bien fond&#233;e.


Vous oubliez que nous ne savons rien de tout cela, dit Holmes tranquillement. Nous navons pas entendu votre histoire et ne pouvons juger si le bon droit &#233;tait originellement de votre c&#244;t&#233;.


Monsieur, vous mavez trait&#233; avec humanit&#233;. Pourtant, cest &#224; vous que je suis redevable de ces bracelets Allez, je ne vous en veux pas! Cest la r&#232;gle du jeu Je nai aucune raison de vous taire mon histoire si vous d&#233;sirez la conna&#238;tre. Ce que je vais vous dire est la v&#233;rit&#233; du Bon Dieu, je vous laffirme. Oui, merci, posez le verre &#224; c&#244;t&#233; de moi; jaurai peut-&#234;tre la gorge s&#232;che.


Je suis n&#233;; pr&#232;s de Pershore, dans le Worcestershire. Si vous allez y voir, vous trouverez un tas de Small par l&#224;-bas. Jai souvent eu lid&#233;e daller faire un tour dans la r&#233;gion; mais, comme &#224; la v&#233;rit&#233; je nai jamais &#233;t&#233; un motif dorgueil pour ma famille, je me demande si lon aurait &#233;t&#233; tr&#232;s heureux de me revoir! Ce sont tous des petits fermiers bien &#233;tablis, allant &#224; l&#233;glise, bien connus, bien respect&#233;s dans les environs. Moi, en revanche, jai toujours &#233;t&#233; un peu t&#234;te-br&#251;l&#233;e. Enfin, vers l&#226;ge de dix-huit ans, je ne leur ai plus caus&#233; dennuis. M&#234;l&#233; &#224; une violente bagarre au sujet dune fille, je ne pus men sortir quen mengageant dans le Troisi&#232;me des Buffs, qui &#233;tait sur le point de partir pour les Indes.


Cependant, je n&#233;tais pas destin&#233; &#224; demeurer longtemps militaire. Javais juste fini dapprendre le pas de loie et le maniement de mon mousqueton, lorsque je fus assez fou pour prendre un bain dans le Gange. Heureusement pour moi, John Holder, le sergent de la Compagnie, &#233;tait dans leau au m&#234;me moment, et c&#233;tait lun des meilleurs nageurs de larm&#233;e. J&#233;tais &#224; mi-chemin de lautre rive lorsquun crocodile mattrapa la jambe droite quil sectionna au-dessus du genou aussi proprement quun chirurgien. Je me suis &#233;vanoui sous le choc, avec lh&#233;morragie, et jaurais coul&#233;, si Holder ne mavait rattrap&#233; et ramen&#233; au rivage. Je suis rest&#233; cinq mois &#224; lh&#244;pital. Lorsque enfin jen suis sorti, boitant avec ce pilon de bois attach&#233; &#224; mon moignon, je me suis trouv&#233; r&#233;form&#233; et inapte &#224; toute occupation active.


Comme vous voyez, la malchance d&#233;j&#224; ne m&#233;pargnait pas. Je n&#233;tais plus quun infirme inutile, et je navais pourtant pas encore vingt ans. Cependant mon infortune me valut bient&#244;t un bienfait. Un type, Abel White, qui &#233;tait venu pour des plantations dindigo, cherchait un contrema&#238;tre pour surveiller les indig&#232;nes et les faire travailler. C&#233;tait un ami de notre colonel, lequel sint&#233;ressait &#224; moi depuis mon accident. Abr&#233;geons une longue histoire: le colonel appuya chaleureusement ma candidature, et, comme le travail se faisait la plupart du temps &#224; cheval, mon infirmit&#233; nentrait pas en ligne de compte; mon moignon &#233;tait en effet assez long pour me permettre de rester bien en selle. Mon travail consistait &#224; parcourir la plantation &#224; cheval, &#224; surveiller les hommes au travail, et &#224; signaler les fain&#233;ants. Le salaire &#233;tait convenable, mon logement confortable; dans lensemble, je naurais pas &#233;t&#233; m&#233;content de passer le reste de ma vie dans la plantation dindigo. M. Abel White &#233;tait un homme de c&#339;ur. Il venait souvent me rendre visite et fumer une pipe avec moi, car l&#224;-bas, les Blancs sont plus amicaux les uns envers les autres quon ne le sera jamais chez nous.


Mais il &#233;tait dit que je naurais jamais longtemps la chance pour moi. Soudain, sans signe pr&#233;curseur, la grande r&#233;volte &#233;clata. Le mois pr&#233;c&#233;dent, lInde &#233;tait aussi tranquille et paisible en apparence que le Surrey ou le Kent. Trente jours plus tard, le pays &#233;tait un v&#233;ritable enfer livr&#233; &#224; deux cent mille diables noirs. &#201;videmment, vous connaissez la question, messieurs; mieux que moi, probablement, car la lecture nest pas mon fort! Je sais seulement ce que jai vu de mes propres yeux. Notre plantation &#233;tait situ&#233;e &#224; Muttra, au bord des provinces du Nord-Ouest. Nuit apr&#232;s nuit, le ciel sembrasait &#224; la lueur des bungalows en flammes. Jour apr&#232;s jour, de petites caravanes dEurop&#233;ens passaient &#224; travers notre propri&#233;t&#233; avec femmes et enfants, en route pour Agra o&#249; se trouvaient les troupes les plus proches. Abel White &#233;tait un homme t&#234;tu. Il s&#233;tait mis dans la t&#234;te que les proportions de la r&#233;volte avaient &#233;t&#233; exag&#233;r&#233;es, et que celle-ci s&#233;teindrait aussi soudainement quelle s&#233;tait d&#233;clench&#233;e. Assis dans sa v&#233;randa, il sirotait tranquillement son whisky, fumait ses cigares, tandis que le pays flambait autour de lui. Dawson et moi, nous sommes rest&#233;s avec lui bien s&#251;r! Dawson et sa femme soccupaient de l&#233;conomat et tenaient les livres. Et puis, un beau jour, vint la catastrophe. Javais &#233;t&#233; inspecter une plantation assez lointaine; en revenant lentement dans la soir&#233;e, mes yeux tomb&#232;rent sur une sorte de paquet qui gisait au fond dun foss&#233;. Je mapprochai pour voir ce que c&#233;tait. Je devins glac&#233; jusquaux os en reconnaissant la femme de Dawson, compl&#232;tement lac&#233;r&#233;e, et &#224; moiti&#233; d&#233;vor&#233;e par les chacals et les chiens sauvages. Un peu plus loin sur la route, je trouvai Dawson lui-m&#234;me, &#233;tal&#233; le visage dans la poussi&#232;re, un revolver vide dans la main. Devant lui il y avait quatre corps de cipayes les uns sur les autres. Je tirai sur mes brides, ne sachant plus de quel c&#244;t&#233; me diriger, lorsque je vis une &#233;paisse fum&#233;e s&#233;lever du bungalow dAbel White; les flammes commen&#231;aient m&#234;me &#224; passer &#224; travers le toit. Je sus alors que je ne pouvais plus &#234;tre daucune aide &#224; mon patron, et que je perdrais ma vie &#224; me m&#234;ler de lhistoire. Do&#249; je me tenais, je pouvais voir des centaines de ces d&#233;mons noirs portant encore leur manteau rouge sur le dos qui dansaient et hurlaient autour de la maison en flammes. Quelques-uns me montr&#232;rent du doigt et deux balles siffl&#232;rent &#224; mes oreilles. Je partis &#224; travers les rizi&#232;res et tard dans la nuit jarrivai en s&#233;curit&#233; &#224; lint&#233;rieur dAgra.


S&#233;curit&#233; toute relative dailleurs! Le pays entier sagitait comme un essaim dabeilles. Chaque fois quils pouvaient se rassembler, les Anglais se contentaient de tenir le terrain sous le feu de leurs armes. Partout ailleurs, c&#233;taient des fugitifs sans d&#233;fense. Le combat &#233;tait in&#233;gal: des millions contre des centaines! Le plus cruel de laffaire &#233;tait que ces hommes contre qui nous luttions: fantassins, cavaliers, artilleurs, faisaient tous partie des troupes sp&#233;cialement s&#233;lectionn&#233;es, entra&#238;n&#233;es et &#233;quip&#233;es par nos soins, et qui maintenant utilisaient nos propres armes et jusqu&#224; nos propres sonneries de clairon. &#192; Agra se trouvait le Troisi&#232;me fusiliers du Bengale, quelques sikhs, deux sections de cavalerie, et une batterie dartillerie. Un corps de volontaires compos&#233; de marchands et demploy&#233;s avait &#233;t&#233; constitu&#233;: je my fis admettre, moi et ma jambe de bois. Nous effectu&#226;mes une sortie pour rencontrer les rebelles &#224; Shahgunge, au d&#233;but de juillet et nous les repouss&#226;mes pour un temps, mais la poudre vint &#224; manquer et il nous fallut nous replier dans la ville.


Les pires nouvelles nous arrivaient de tous les c&#244;t&#233;s. Ce nest dailleurs pas &#233;tonnant, car si vous regardez sur une carte, vous verrez que nous &#233;tions au c&#339;ur de linsurrection. Lucknow est situ&#233; &#224; un peu plus de cent soixante kilom&#232;tres &#224; lest et Cawnpore &#224; environ la m&#234;me distance au sud. Aux quatre points cardinaux, ce n&#233;taient que tortures, meurtres et brigandages.


Agra est une grande ville bond&#233;e de fanatiques et de farouches adorateurs de toutes croyances. Parmi les ruelles &#233;troites et tortueuses notre poign&#233;e dhommes &#233;tait inefficace. Le commandant d&#233;cida donc de nous faire traverser la rivi&#232;re et de prendre position dans le vieux fort dAgra. Je ne sais si lun de vous, messieurs, a jamais lu ou entendu quelque chose se rapportant &#224; cette vieille citadelle. Cest un endroit tr&#232;s &#233;trange, le plus &#233;trange que jaie connu; et pourtant, jai &#233;t&#233; dans bien des coins bizarres! Tout dabord, ses dimensions sont gigantesques: plusieurs hectares. Il y a une partie moderne dans laquelle se r&#233;fugi&#232;rent garnison, femmes, enfants, provisions et tout le reste, sans pourtant &#233;puiser toute la place. Mais ce coin-l&#224; nest encore rien &#224; c&#244;t&#233; de la dimension des vieilles parties du fort. Personne ny va: elles sont abandonn&#233;es aux scorpions et aux mille-pattes. Cest plein de grands halls d&#233;serts, de passages tortueux, et dun long labyrinthe de couloirs serpentant dans toutes les directions. On sy perdait si facilement quil &#233;tait rare que quelquun sy aventur&#226;t. De temps en temps, pourtant, un groupe muni de torches partait en exploration.


Le fleuve coule devant le vieux fort et le prot&#232;ge. Mais sur larri&#232;re et les c&#244;t&#233;s, il y avait de nombreuses portes, aussi bien dans la vieille citadelle que dans la nouvelle; il fallait toutes les garder bien entendu! Nous manquions dhommes. Il y en avait &#224; peine assez pour surveiller les angles des remparts et servir les pi&#232;ces dartillerie. Il &#233;tait donc impossible dorganiser une garde cons&#233;quente &#224; chacune des innombrables poternes. Un d&#233;tachement de r&#233;serve fut organis&#233; au milieu du fort, et chaque porte fut plac&#233;e sous la garde dun homme blanc et de deux ou trois indig&#232;nes. Je fus charg&#233; de la surveillance, une partie de la nuit, dune petite poterne isol&#233;e au sud-ouest. Deux soldats sikhs furent plac&#233;s sous mon commandement; ma consigne &#233;tait de faire feu de mon mousqueton en cas de danger. La garde centrale viendrait aussit&#244;t &#224; mon aide. Mais comme le d&#233;tachement &#233;tait &#224; plus de deux cents pas, distance coup&#233;e de corridors et de passages sinueux, je doutais fort quil puisse arriver &#224; temps pour me secourir en cas dune v&#233;ritable attaque.


Eh bien, j&#233;tais assez fier d&#234;tre charg&#233; de cette petite responsabilit&#233;! Dame, j&#233;tais une toute nouvelle recrue et infirme par-dessus le march&#233;. Pendant deux nuits, jai mont&#233; la garde avec mes Punjaubees: deux grands gaillards au regard farouche! Mahomet Singh et Abdullah Khan, ainsi se nommaient-ils, &#233;taient deux v&#233;t&#233;rans de la guerre et ils s&#233;taient battus contre nous &#224; Chilian Wallah. Ils parlaient assez bien langlais mais je ne pouvais en tirer grand-chose. Ils pr&#233;f&#233;raient se tenir &#224; l&#233;cart et jacasser entre eux toute la nuit dans leur &#233;trange dialecte sikh. Quant &#224; moi, je me tenais au-dessus du portail, regardant le large serpentin du fleuve s&#233;talant en contrebas, ainsi que les lumi&#232;res clignotantes de la grande ville. Le roulement des tambours et des tam-tams, les cris et les hurlements des rebelles ivres dopium et de vacarme, se chargeaient de nous rappeler la nuit durant, le danger qui nous guettait de lautre c&#244;t&#233; du fleuve. Toutes les deux heures, un officier faisait la ronde pour sassurer que tout allait bien.


Pour ma troisi&#232;me nuit de garde, le temps &#233;tait sombre: il tombait une pluie fine et p&#233;n&#233;trante; c&#233;tait p&#233;nible! Jessayai &#224; maintes reprises dengager la conversation avec les sikhs, mais sans grand succ&#232;s. &#192; deux heures du matin, la ronde passa, dissipant un moment la fatigue de la nuit. D&#233;sesp&#233;rant de faire parler mes deux hommes, je sortis ma pipe et posai mon mousqueton &#224; c&#244;t&#233; de moi pour gratter une allumette. En un instant, les deux sikhs furent sur moi. Lun sempara de mon arme et la pointa sur moi, lautre brandit un grand couteau pr&#232;s de ma gorge, jurant entre ses dents quil m&#233;gorgerait si je faisais un pas.


Ma premi&#232;re pens&#233;e fut quils &#233;taient daccord avec les rebelles, et que c&#233;tait le commencement dun assaut. Si notre porte passait entre les mains des cipayes, le fort tombait; quand aux femmes et aux enfants, ils seraient trait&#233;s comme &#224; Cawnpore. Peut-&#234;tre allez-vous penser, messieurs, que je veux me donner un beau r&#244;le. Je vous jure pourtant que, pensant &#224; ce que serait un tel massacre, jouvris la bouche, bien que sentant la pointe du couteau sur la gorge, avec la femme intention de crier, ne serait-ce quune fois pour alerter la garde centrale. Lhomme qui me tenait sembla lire mes pens&#233;es. Au moment o&#249; je prenais mon souffle, il murmura: Pas un bruit! Rien &#224; craindre pour le fort. Il ny a pas de chiens de rebelles de ce c&#244;t&#233; Sa voix sonnait sinc&#232;re. Je savais que si j&#233;levais la voix, j&#233;tais un homme mort. Je pouvais le voir dans les yeux bruns de lhomme. Jattendis donc en silence pour savoir ce quils me voulaient.


&#201;coute-moi, sahib, dit Abdullah Khan, le plus grand et le plus f&#233;roce des deux. Maintenant, tu vas choisir: ou avec nous, ou la mort. La chose est trop importante pour nous; nous nh&#233;siterons devant rien! Ou bien tu es avec nous, c&#339;ur et &#226;me, et tu le jures sur la croix des chr&#233;tiens; ou bien, nous jetterons ton corps dans le foss&#233; et nous rejoindrons nos fr&#232;res dans larm&#233;e rebelle. Il ny a pas dautre alternative. Que d&#233;cides-tu? La vie ou la mort! Nous ne pouvons pas te donner plus de trois minutes, car il faut que tout soit fini avant la prochaine ronde.


- Comment puis-je d&#233;cider! dis-je. Vous ne mavez pas dit ce que vous voulez de moi. Mais si la s&#233;curit&#233; de la forteresse est en jeu, alors vous pouvez m&#233;gorger tout de suite! Je pr&#233;f&#233;rerais cela.


- On na absolument rien contre la citadelle! r&#233;pondit Khan. Nous te demandons d&#339;uvrer avec nous pour la m&#234;me chose qui am&#232;ne ici tes compatriotes. Nous te demandons d&#234;tre riche. Si tu acceptes d&#234;tre avec nous ce soir, nous te jurons sur la lame du poignard et par les trois v&#339;ux quaucun sikh na jamais transgress&#233;s, que tu auras une part &#233;quitable du butin: il te reviendra un quart du tr&#233;sor. Nous ne pouvons mieux te dire.


- De quel tr&#233;sor sagit-il donc? demandai-je. Jai envie, autant que vous deux, d&#234;tre riche. Montre-moi ce quil faut faire.


- Alors tu vas jurer sur les ossements de ton p&#232;re, sur lhonneur de ta m&#232;re, sur la croix de ta foi, de ne parler contre nous ou de lever la main sur nous ni maintenant ni plus tard.


- Je le jurerai &#224; la condition que le fort ne soit pas en danger.


- alors mon camarade et moi te jurerons que tu auras un quart du tr&#233;sor, lequel sera divis&#233; &#233;galement entre nous quatre.


- Mais nous ne sommes que trois! dis-je.


- Non, il y a la part de Dost Akbar. Jai le temps de texpliquer ce dont il sagit en lattendant. Tiens-toi &#224; la poterne, Mahomet Singh et fais le guet. Je vais tout te raconter, sahib, parce que je sais que les Europ&#233;ens tiennent leurs serments et que je pus avoir confiance en toi. Si tu avais &#233;t&#233; un de ces vils Hindous et quand bien m&#234;me tu aurais pr&#234;t&#233; serment sur tous les faux dieux de leurs temples, mon couteau serait entr&#233; dans ta gorge, et ton corps pr&#233;cipit&#233; dans le fleuve. Mais le sikh conna&#238;t lAnglais et lAnglais comprend le sikh. &#201;coute donc ce que je vais te dire.


- Il existe dans les provinces du Nord, un rajah qui poss&#232;de de grandes richesses bien que ses terres soient peu &#233;tendues. Il en doit la plus grande partie &#224; son p&#232;re, mais il en a accumul&#233; lui-m&#234;me, car il est avare et il pr&#233;f&#232;re entasser son or plut&#244;t que de le d&#233;penser. Quand commen&#231;a la r&#233;bellion, il sarrangea pour rester en bons termes avec le lion et le tigre; avec les cipayes et les Anglais. Bient&#244;t, pourtant, il lui sembla que les hommes blancs allaient &#234;tre chass&#233;s. De lInde enti&#232;re ne parvenaient des nouvelles que de leurs d&#233;faites et de leurs morts. Mais c&#233;tait un homme prudent, et il sarrangea de telle sorte que, quel que f&#251;t le cours des &#233;v&#233;nements, il ne perde pas plus de la moiti&#233; de son tr&#233;sor. Il garda lor et largent dans les caves de son palais. Mais il mit dans un coffre de fer ses pierres les plus pr&#233;cieuses et ses plus belles perles; il les confia &#224; un serviteur fid&#232;le qui devait se pr&#233;senter ici comme un marchand et garder la cassette en attendant que la paix soit r&#233;tablie. De cette mani&#232;re, si les rebelles triomphaient il lui resterait son or. Mais si les Anglais reprenaient le pouvoir, ses joyaux lui resteraient. Apr&#232;s avoir ainsi divis&#233; son magot, il se rangea du c&#244;t&#233; des cipayes qui &#233;taient en force aux fronti&#232;res de sa province. Remarque bien, sahib, quen faisant ainsi, ses biens revenaient de droit &#224; ceux qui sont rest&#233;s fid&#232;les.


- Ce pr&#233;tendu marchand qui a voyag&#233; sous le nom de Achmet est maintenant dans la ville dAgra; il d&#233;sire p&#233;n&#233;trer dans la forteresse. Il voyage en compagnie de mon fr&#232;re de lait, Dost Akbar, qui conna&#238;t son secret. Celui-ci lui a promis de le conduire cette nuit &#224; une des poternes lat&#233;rales du fort; il a choisi la n&#244;tre. Ils se pr&#233;senteront donc dune minute &#224; lautre. Lendroit est d&#233;sert, et personne nest au courant de sa venue. Le monde nentendra plus jamais parler du marchand Achmet; mais le grand tr&#233;sor du rajah sera partag&#233; entre nous. Quen dis-tu, sahib?


Dans le Worcestershire, la vie dun homme semble sacr&#233;e. Mais on ne raisonne plus sous le m&#234;me angle lorsque le feu et le sang vous cernent de tous c&#244;t&#233;s et que la mort vous guette &#224; chaque pas. Que le marchand vive ou soit assassin&#233; mimportait aussi peu que le destin dun insecte. En revanche, lid&#233;e du tr&#233;sor me conquit. Jimaginais d&#233;j&#224; tout ce que je pourrais faire en rentrant au pays; la famille regarderait avec &#233;tonnement ce vaurien qui rentrait des Indes avec les poches pleines dor. Ma d&#233;cision fut vite prise. Mais Abdullah Khan, pendant que jh&#233;sitais, tenta de me convaincre.


R&#233;fl&#233;chis, sahib, que si cet homme est pris par le commandant, il sera pendu ou fusill&#233; et ses joyaux seront confisqu&#233;s par le gouvernement. Personne nen sera plus riche dune roupie! Mais si nous le capturons, nous confisquerons par nous-m&#234;mes le tr&#233;sor. Les joyaux seront aussi bien dans nos mains que dans les coffres du gouvernement. Il y en a assez pour faire de chacun de nous un homme riche et puissant. Personne ne conna&#238;t laffaire; nous sommes coup&#233;s du reste du monde. Quels risques courons-nous? Allons, sahib, dis-moi maintenant si tu es avec nous, ou si nous devons te compter comme un ennemi.


- Je suis avec vous c&#339;ur et &#226;me! dis-je.


- Voil&#224; qui est bien! r&#233;pondit-il en me tendant mon mousqueton. Tu vois que nous avons confiance en toi. Je sais que ton serment, pas plus que le n&#244;tre, ne peut &#234;tre d&#233;li&#233;. Il ne nous reste plus qu&#224; attendre la venue de mon fr&#232;re et du marchand.


- Ton fr&#232;re sait donc ce que tu vas faire? demandai-je.


- Cest lui qui a con&#231;u ce plan. Allons &#224; la porte partager le guet avec Mahomet Singh.


La pluie tombait toujours sans interruption; la mousson commen&#231;ait; des nuages lourds et sombres d&#233;rivaient &#224; travers le ciel. Il &#233;tait difficile de voir &#224; plus dun jet de pierre. Un foss&#233; s&#233;tendait devant la porte que nous gardions, mais il &#233;tait presque ass&#233;ch&#233; par endroits et on pouvait le franchir facilement. Je trouvai bizarre d&#234;tre l&#224;, &#224; c&#244;t&#233; de ces deux sauvages Punjaubees, attendant un homme qui courait &#224; la mort.


Japer&#231;us soudain, de lautre c&#244;t&#233; du foss&#233;, la lueur dune lanterne voil&#233;e. Elle disparut parmi les monticules, puis redevint visible; elle se rapprocha de nous.


Les voici! mexclamai-je.


- Tu lanceras le qui-vive, sahib, comme &#224; lordinaire, chuchota Abdullah. Ne lui donnons aucune cause dinqui&#233;tude! Envoie-nous &#224; leur rencontre; nous nous occuperons de lui pendant que tu resteras ici &#224; monter la garde. Tiens-toi pr&#234;t &#224; d&#233;voiler la lanterne, afin que nous soyons s&#251;rs que cest bien lhomme.


La lumi&#232;re savan&#231;ait en vacillant, sarr&#234;tant parfois puis revenant &#224; nouveau. Je pus enfin distinguer deux silhouettes de lautre c&#244;t&#233; du foss&#233;. Je les laissai d&#233;gringoler la rive abrupte, patauger &#224; travers la mare, et remonter &#224; demi lautre versant, avant de lancer le qui-vive.


Qui va l&#224;? dis-je dune voix &#233;touff&#233;e.


- Des amis! r&#233;pondit quelquun.


Je d&#233;couvris la lanterne, jetant sur eux un filet de lumi&#232;re. Le premier &#233;tait un sikh gigantesque dont la barbe noire descendait presque jusqu&#224; la taille. Ailleurs que dans les cirques, je nai jamais vu dhommes aussi grand. Son compagnon &#233;tait petit, rond et gras, porteur dun grand turban jaune sur la t&#234;te, et &#224; la main il portait un paquet envelopp&#233; dun ch&#226;le. Il tremblait de peur; ses mains fr&#233;missaient comme sil avait la fi&#232;vre et sa t&#234;te narr&#234;tait pas de tourner de tous c&#244;t&#233;s ses petits yeux vifs aux aguets, &#224; la mani&#232;re dune souris saventurant hors de son trou. Jeus froid dans le dos &#224; la pens&#233;e de tuer cet innocent, mais la pens&#233;e du tr&#233;sor me redonna un c&#339;ur de marbre. Lorsquil saper&#231;ut que j&#233;tais europ&#233;en, il poussa une petite exclamation de joie et se mit &#224; courir vers moi.


Ta protection, sahib! haleta-t-il. Ta protection pour le malheureux marchand Achmet. Jai voyag&#233; &#224; travers Rajpootana afin de me mettre sous la protection du fort dAgra. Jai &#233;t&#233; vol&#233; et battu et tromp&#233; parce que j&#233;tais lami des Anglais. B&#233;nie soit cette nuit qui am&#232;ne &#224; nouveau la s&#233;curit&#233; pour moi et mes pauvres biens.


- Quy a-t-il dans ce paquet? demandai-je.


- Une bo&#238;te en fer, r&#233;pondit-il. Elle ne contient quune ou deux affaires de famille; des choses insignifiantes qui nont de valeur pour personne, mais que je serais d&#233;sol&#233; de perdre. Cependant, je ne suis pas un mendiant et je te r&#233;compenserai, jeune sahib et ton gouverneur aussi, sil me donne labri que je demande.


Je n&#233;tais plus assez s&#251;r de moi pour lui parler encore. Plus je regardais ce visage bouffi et apeur&#233;, plus il me semblait difficile de le tuer ainsi de sang-froid. Il fallait en finir au plus vite.


Amenez-le &#224; la garde principale, dis-je


Les deux sikhs lencadr&#232;rent, tandis que le g&#233;ant suivait derri&#232;re. Ils sengag&#232;rent ainsi dans le sombre passage. Jamais homme ne fut plus &#233;troitement enserr&#233; par la mort. Je demeurai sur les remparts avec la lanterne.


Je pouvais entendre la cadence des pas r&#233;sonner le long du corridor d&#233;sert. Soudain, ce fut le silence; puis, des voix, le bruit confus dune bagarre, des coups assourdis. Un instant plus tard, jentendis &#224; ma grande horreur des pas pr&#233;cipit&#233;s se dirigeant dans ma direction et la respiration bruyante dun homme en train de courir. Je dirigeai ma lanterne en bas vers le long passage rectiligne; et je vis le gros homme, courant comme le vent, le visage ensanglant&#233;; le grand sikh &#224; la barbe noire le talonnait, bondissant comme un tigre et la lame dun couteau brillait dans sa main. Je nai jamais vu un homme courir aussi vite que ce petit marchand: il distan&#231;ait le sikh! Je me rendis compte que sil passait et parvenait &#224; lair libre, il pourrait encore se sauver. Mon c&#339;ur compatit pour lui mais, &#224; nouveau, la pens&#233;e du tr&#233;sor mendurcit de cynisme. Je lan&#231;ai mon fusil entre ses jambes quand il fila devant moi et il boula sur lui-m&#234;me comme un lapin atteint dune d&#233;charge. Avant quil ait pu se relever, le sikh &#233;tait sur lui et lui plongeait par deux fois le couteau dans le dos. Lhomme ne bougea pas, ne poussa pas un seul g&#233;missement; il demeura l&#224; o&#249; il &#233;tait tomb&#233;. Jai pens&#233; depuis quil s&#233;tait peut-&#234;tre rompu le cou dans sa chute. Vous voyez, messieurs, que je tiens ma promesse. Je vous raconte laffaire exactement comme elle sest pass&#233;e, que ce soit ou non en ma faveur.



Il se tut et tendit ses mains attach&#233;es vers le verre de whisky que Holmes lui avait pr&#233;par&#233;. Javoue que personnellement, cet homme minspirait la plus grande horreur; non seulement &#224; cause de ce meurtre accompli de sang-froid auquel il avait &#233;t&#233; m&#234;l&#233;, mais plus encore par la mani&#232;re nonchalante et d&#233;gag&#233;e avec laquelle il nous en avait fait la narration. Quel que f&#251;t le ch&#226;timent qui lattendait, je ne pourrais jamais ressentir pour lui la moindre sympathie! Assis, les coudes sur les genoux, Sherlock Holmes et Jones paraissaient profond&#233;ment int&#233;ress&#233;s par lhistoire; mais la m&#234;me r&#233;pulsion &#233;tait peinte sur leurs visages. Small le remarqua peut-&#234;tre, car cest avec un certain d&#233;fi dans la voix quil reprit:


Bien s&#251;r, bien s&#251;r, tout cela est fort bl&#226;mable! Mais je voudrais tout de m&#234;me savoir combien de gens, &#224; ma place, auraient refus&#233; une part du butin en sachant que pour toute r&#233;compense de leur vertu, ils seraient &#233;gorg&#233;s! Dailleurs depuis quil avait p&#233;n&#233;tr&#233; dans la forteresse, c&#233;tait ma vie ou la sienne. Sil sen &#233;tait sorti, toute laffaire aurait &#233;t&#233; mise en lumi&#232;re. Je serais pass&#233; devant le tribunal militaire et probablement fusill&#233;, car en ces temps troubl&#233;s, les gens n&#233;taient pas tr&#232;s indulgents.


Continuez votre histoire, coupa Holmes.


Eh bien, nous transport&#226;mes le corps, Abdullah, Akbar et moi. Et bon poids quil faisait, malgr&#233; sa petite taille! Mahomet Singh fut laiss&#233; en garde de la porte. Les sikhs avaient d&#233;j&#224; pr&#233;par&#233; un endroit. C&#233;tait &#224; quelque distance, &#224; travers un tortueux passage donnant sur un grand hall vide dont les murs de brique seffondraient par endroits. Le sol de terre battue s&#233;tait affaiss&#233; l&#224; pour former une tombe naturelle. Nous y laiss&#226;mes Achmet le marchand; nous le recouvr&#238;mes des briques descell&#233;es. Puis nous retourn&#226;mes au tr&#233;sor.


Il &#233;tait rest&#233; &#224; lendroit o&#249; lhomme avait &#233;t&#233; attaqu&#233; en premier lieu. Le coffre, cest celui qui se trouve sur votre table. Une clef pendait, attach&#233;e par une corde en soie &#224; cette poign&#233;e forg&#233;e sur le dessus. Nous louvr&#238;mes et la lumi&#232;re de la lanterne se refl&#233;ta sur une collection de joyaux comme jen avais r&#234;v&#233; ou lu lhistoire quand j&#233;tais un petit gar&#231;on &#224; Pershore. Leur &#233;clat nous aveuglait. Apr&#232;s nous &#234;tre rassasi&#233; les yeux de ce spectacle, nous sort&#238;mes tout du coffre pour &#233;tablir la liste de son contenu. Il y avait l&#224; cent quarante-trois diamants de la plus belle eau; lun deux, appel&#233;, je crois, Le Grand Mongol est consid&#233;r&#233; comme la seconde plus grosse pierre du monde. Il y avait &#233;galement quatre-vingt-dix-sept &#233;meraudes et cent soixante-dix rubis, mais dont certains &#233;taient de petite taille. Nous d&#233;nombr&#226;mes en outre deux cent dis saphirs, soixante et une agates, et une grande quantit&#233; de b&#233;ryls, onyx, turquoises et autres pierres. Je me suis document&#233; sur les gemmes, mais &#224; cette &#233;poque jignorais la plupart de ces noms. Enfin il y avait pr&#232;s de trois cents perles, toutes tr&#232;s belles; douze dentre elles &#233;taient serties sur une petite couronne dor. Je ne sais comment ces douze-l&#224; furent retir&#233;es du coffre; mais je ne les ai pas retrouv&#233;es.


Apr&#232;s avoir compt&#233; nos tr&#233;sors, nous les repla&#231;&#226;mes dans le coffre que nous apport&#226;mes &#224; la poterne afin de les montrer &#224; Mahomet Singh. L&#224;, fut renouvel&#233; le serment solennel de garder le secret et de ne jamais nous trahir. Il fut convenu que le butin serait planqu&#233; dans un endroit s&#251;r jusqu&#224; ce que la paix soit revenue dans le pays; apr&#232;s quoi nous le partagerions &#233;galement entre nous. Il &#233;tait inutile deffectuer ce partage maintenant, car si jamais des gemmes dune telle valeur &#233;taient trouv&#233;es sur nous, cela para&#238;trait suspect; dautre part, nous ne disposions pas de logements personnels, ni daucun endroit o&#249; nous puissions les cacher. Le coffre fut donc transport&#233; dans le hall o&#249; reposait le corps dAchmet; un trou fut m&#233;nag&#233; dans le mur le mieux conserv&#233; et le tr&#233;sor y fut plac&#233; et recouvert par des briques. Apr&#232;s avoir soigneusement rep&#233;r&#233; lemplacement, je dessinai le lendemain quatre plans, un pour chacun dentre nous et mis au bas Le Signe des Quatre; nous nous &#233;tions en effet promis que chacun agirait toujours pour le compte de tous, afin que l&#233;galit&#233; soit pr&#233;serv&#233;e. Voil&#224; un serment que je nai jamais rompu, je puis le jurer la main sur le c&#339;ur.


Il est inutile, messieurs, de vous raconter ce quil advint de la r&#233;bellion. Apr&#232;s que Wilson se fut empar&#233; de Delhi et que Sir Colin eut d&#233;gag&#233; Lucknow, la r&#233;volte eut les reins bris&#233;s. Des renforts ne cessaient daffluer. Une colonne volante sous les ordres du colonel Greathed parvint jusqu&#224; Agra, et en chassa les rebelles. La paix semblait lentement s&#233;tendre sur le pays. Nous esp&#233;rions tous les quatre que le moment &#233;tait proche o&#249; nous pourrions partir en toute s&#233;curit&#233; avec notre part du butin. Mais en un instant, nos espoirs seffondr&#232;rent. Nous f&#251;mes arr&#234;t&#233;s pour le meurtre dAchmet.


Voici comment cela se produisit. Le rajah avait remis les joyaux entre les mains dAchmet, parce quil savait que celui-ci &#233;tait un homme d&#233;vou&#233;. Mais en Orient, les gens sont tr&#232;s m&#233;fiants. Que fit alors le rajah? Il prit un deuxi&#232;me serviteur encore plus digne de confiance et le chargea despionner Achmet, de le suivre comme une ombre et de ne jamais le perdre de vue. Il le suivit donc cette nuit-l&#224;, et le vit passer la poterne du fort. Pensant &#233;videmment quil y avait trouv&#233; refuge, il se fit admettre le jour suivant, mais ne parvint pas &#224; retrouver la trace dAchmet. Cela lui sembla si &#233;trange quil en parla &#224; un sergent qui fit parvenir lhistoire jusquaux oreilles du commandant. Une recherche approfondie fut rapidement organis&#233;e et le corps fut d&#233;couvert. Ainsi, au moment m&#234;me o&#249; nous croyions tout danger &#233;cart&#233;, nous f&#251;mes tous quatre saisis et jug&#233;s pour meurtre; trois dentre nous, parce que nous avions &#233;t&#233; de garde cette nuit-l&#224; et le quatri&#232;me parce que lon savait quil avait &#233;t&#233; en compagnie de la victime. Il ne fut pas question des joyaux durant tout le proc&#232;s. Le rajah avait &#233;t&#233; d&#233;pos&#233; et exil&#233; et personne ne portait dint&#233;r&#234;t particulier &#224; cette question. Les trois sikhs furent condamn&#233;s &#224; la d&#233;tention perp&#233;tuelle et moi &#224; la peine de mort; ma sentence fut ensuite commu&#233;e en d&#233;tention perp&#233;tuelle.


Nous nous trouvions ainsi dans une situation plut&#244;t bizarre! Nous &#233;tions l&#224;, tous quatre, encha&#238;n&#233;s par la cheville et presque sans esp&#233;rance alors que nous connaissions un secret qui, si nous avions pu lutiliser, nous aurait permis de mener une existence de seigneur. Il y avait de quoi se ronger le c&#339;ur d&#234;tre &#224; la merci des coups de pied et des coups de poing de nimporte quel garde imb&#233;cile, de boire de leau et de ne manger que du riz, alors quune fortune fabuleuse attendait simplement quon veuille bien la prendre. Cela aurait pu me rendre fou. Mais jai toujours &#233;t&#233; plut&#244;t obstin&#233;. Jai tenu bon, attendant des jours meilleurs.


Ceux-ci sembl&#232;rent enfin se dessiner. Je fus transf&#233;r&#233; dAgra &#224; Madras et de l&#224; &#224; l&#238;le Blair dans les Andaman. Ce camp comptait tr&#232;s peu de bagnards blancs et, comme je m&#233;tais toujours bien conduit, jeus bient&#244;t droit &#224; une sorte de r&#233;gime privil&#233;gi&#233;. Il me fut donn&#233; une hutte &#224; Hope Town, village situ&#233; au flanc du mont Harriet, et on my laissa relativement tranquille. Cest un endroit morne, d&#233;vast&#233; par les fi&#232;vres et cern&#233; de toutes parts par la jungle infest&#233;e de sauvages toujours pr&#234;ts &#224; d&#233;cocher un de leurs dards empoisonn&#233;s lorsque loccasion dune cible blanche se pr&#233;sente. Il y avait des tranch&#233;es &#224; creuser, des remblais &#224; construire, des plantations &#224; am&#233;nager et des dizaines dautres choses &#224; faire. Nous trimions donc tout le jour, mais le soir on nous laissait un peu de temps libre. Entre autres fonctions, j&#233;tais charg&#233; de distribuer les m&#233;dicaments; jacquis ainsi quelques connaissances m&#233;dicales. J&#233;tais sans cesse &#224; laff&#251;t dune possibilit&#233; d&#233;vasion. Mais la plus proche terre &#233;tait &#224; des centaines de kilom&#232;tres de notre &#238;le, et le vent souffle rarement par l&#224;. Lentreprise sav&#233;rait donc tr&#232;s difficile.


Le m&#233;decin, docteur Somerton, &#233;tait un jeune homme sportif et bon enfant. Les autres jeunes officiers se r&#233;unissaient souvent chez lui dans la soir&#233;e pour une partie de cartes. Linfirmerie o&#249; je pr&#233;parais mes drogues &#233;tait situ&#233;e &#224; c&#244;t&#233; de leur pi&#232;ce sur laquelle donnait un petit guichet. Souvent, lorsque je me sentais seul, j&#233;teignais la lumi&#232;re de linfirmerie et me postais pr&#232;s du guichet do&#249; je pouvais les entendre et les voir jouer. Il y avait le major Sholto, le capitaine Morstan et le lieutenant Bromley Brown, tous trois commandants des troupes indig&#232;nes. Le m&#233;decin &#233;tait l&#224;, naturellement, ainsi que deux ou trois administrateurs du p&#233;nitencier; ces derniers, joueurs habiles, endurcis, faisaient des parties adroites et sans risque. Cela donnait des r&#233;unions bien agr&#233;ables.


Une chose me frappa tr&#232;s vite: les civils gagnaient toujours aux d&#233;pens des militaires. Remarquez que je ne dis pas quil y avait tricherie, mais le fait est l&#224;. Ces fonctionnaires de la prison navaient fait que jouer aux cartes depuis leur nomination aux Andaman et chacun connaissait parfaitement la fa&#231;on de jouer des autres. Les militaires jouaient juste pour passer le temps et jetaient leurs cartes nimporte comment. Nuit apr&#232;s nuit, les officiers sortaient de table un peu plus pauvres et plus ils perdaient, plus ils sacharnaient au jeu. Le major Sholto &#233;tait le plus atteint. Au d&#233;but, il jouait de largent liquide mais bient&#244;t, il sendetta lourdement et signa des reconnaissances de dettes. Il gagnait parfois quelques mains, histoire de reprendre courage, puis la chance se retournait &#224; nouveau contre lui: pire quavant. Il errait tout le jour, sombre comme un orage; et il se mit &#224; boire plus quil naurait d&#251;.


Une nuit, il perdit encore davantage qu&#224; lordinaire. J&#233;tais assis dans ma hutte lorsque le capitaine Morstan et lui, regagnant leur demeure, pass&#232;rent &#224; proximit&#233;. C&#233;taient des amis de c&#339;ur, ces deux-l&#224;! On les voyait toujours ensemble. Le major se lamentait sur ses pertes.


Cest la fin, Morstan! soupira-t-il en passant devant ma hutte. Il va falloir que je d&#233;missionne. Je suis un homme ruin&#233;.


- Allons, ne dites pas de b&#234;tises, mon vieux! dit lautre en lui tapant sur l&#233;paule. Jai aussi de la d&#233;veine, moi-m&#234;me, mais


Cest tout ce que je pus entendre; cela me donna &#224; r&#233;fl&#233;chir. Deux jours plus tard, le major se promenait sur le bord de la plage; je tentai ma chance.


Je d&#233;sire avoir votre avis, major, dis-je.


- Oui! Eh bien, &#224; quel sujet? demanda-t-il en retirant son cigare de la bouche.


- Je voudrais vous demander, monsieur, &#224; quelles autorit&#233;s devrait &#234;tre remis un tr&#233;sor cach&#233;? Je sais o&#249; se trouve plus dun demi-million. Comme je ne puis lutiliser moi-m&#234;me, je pense que la meilleure chose &#224; faire est sans doute de le remettre aux autorit&#233;s. Ce geste me vaudrait peut-&#234;tre une r&#233;duction de peine?


- Un demi-million, Small? balbutia-t-il tout en mobservant avec attention pour voir si je parlais s&#233;rieusement.


- Au moins cela, monsieur; en perles et pierres pr&#233;cieuses. Il est &#224; la port&#233;e de nimporte qui. Le plus curieux est que le vrai propri&#233;taire ayant &#233;t&#233; proscrit, il na plus aucun titre sur ce tr&#233;sor, qui appartient ainsi au premier venu.


- Au gouvernement, Small! b&#233;gaya-t-il. Au gouvernement.&#168;


Mais il le dit dune mani&#232;re si peu convaincue que je sus avoir gagn&#233; la partie.


Vous pensez, monsieur, que je devrais donc donner tous les renseignements au gouverneur g&#233;n&#233;ral? dis-je tranquillement.


- Ah! mais il ne faut pas agir avec pr&#233;cipitation; vous pourriez le regretter. Racontez-moi tout, Small. Quels sont les faits?


Je lui racontai toute lhistoire, changeant toutefois quelques d&#233;tails afin quil ne puisse identifier les endroits. Lorsque jeus fini, il resta immobile, perdu dans ses pens&#233;es. Je pouvais voir par ses l&#232;vres crisp&#233;es quun combat se d&#233;roulait en lui.


Cest une affaire tr&#232;s importante, Small, dit-il enfin. Nen parlez &#224; personne. Je vous reverrai bient&#244;t.


Quarante-huit heures plus tard, le capitaine Morstan et lui vinrent, lanterne &#224; la main, me voir dans ma hutte au plus profond de la nuit.


Je voudrais que le capitaine entende lhistoire de votre propre bouche, Small, dit-il.


Cela sonne juste, eh? dit-il. Cela vaut la peine dessayer, non?


Le capitaine Morstan opina de la t&#234;te.


&#201;coutez-moi, Small, dit le major. Nous en avons parl&#233;, mon ami et moi, et nous avons conclu quun tel secret ne concernait vraiment pas le gouvernement. Il me semble que cela vous regarde seul, et que vous avez le droit den disposer comme il vous pla&#238;t. La question qui se pose est maintenant celle-ci: quelles sont vos conditions? Nous pourrions peut-&#234;tre les accepter, ou tout au moins en discuter pour voir si lon peut parvenir &#224; un arrangement.


Il seffor&#231;ait de parler dune mani&#232;re froide et d&#233;tach&#233;e, mais ses yeux brillaient de convoitise et dexcitation.


&#192; ce sujet, messieurs, un homme dans ma situation ne peut demander quune seule chose, r&#233;pondis-je, meffor&#231;ant moi aussi au calme, mais tout aussi excit&#233; que lui. Je vous demanderai de maider &#224; gagner ma libert&#233; et celle de mes trois compagnons. Nous vous donnerions alors un cinqui&#232;me du tr&#233;sor &#224; vous partager.


- Hum! dit-il. Un cinqui&#232;me! Cela nest pas tr&#232;s tentant.


- Cela repr&#233;sente tout de m&#234;me cinquante mille livres chacun! dis-je.


- Mais comment pouvons-nous vous donner la libert&#233;? Vous savez tr&#232;s bien que vous demandez limpossible.


- Pas du tout, r&#233;pondis-je. Jai r&#233;fl&#233;chi &#224; la question jusque dans les moindres d&#233;tails. Le seul obstacle &#224; notre &#233;vasion est limpossibilit&#233; dobtenir un bateau capable dun tel voyage et des provisions en quantit&#233; suffisante. Or, il y a &#224; Calcutta ou Madras nombre de petits yachts ou yoles qui nous conviendraient parfaitement. Il vous suffira den amener un. Nous monterons &#224; bord pendant la nuit; et vous nauriez rien dautre &#224; faire qu&#224; nous laisser en un point quelconque de la c&#244;te indienne.


- Sil ny avait que lun de vous murmura-t-il.


- Ce sera tous les quatre ou personne! nous lavons jur&#233;. Nous devons toujours agir ensemble tous les quatre.


- Vous voyez, Morstan, dit-il, Small tient ses promesses. Il reste fid&#232;le &#224; ses amis. Je pense que nous pouvons avoir enti&#232;rement confiance en lui.


- Cest une sale affaire! r&#233;pondit lautre. Mais comme vous dites, largent nous d&#233;dommagera largement de notre carri&#232;re.


- Eh bien, Small, dit le major, nous devons, je pense, essayer de remplir vos conditions. Mais, bien entendu, il nous faut dabord &#234;tre certains de la v&#233;racit&#233; de votre histoire. Dites-moi o&#249; est cach&#233; le coffre; jobtiendrai une permission et je prendrai le navire de ravitaillement pour aller voir sur place.


- Pas si vite! protestai-je, car je devenais plus audacieux &#224; mesure quil s&#233;chauffait. Je dois obtenir le consentement de mes trois camarades. Je vous le dis; cest nous quatre ou personne.


- Cest ridicule! s&#233;cria-t-il. Quest-ce que ces trois Noirs ont &#224; faire avec notre convention?


- Noirs ou bleus, dis-je, ils sont avec moi, et nous faisons tout ensemble.


Eh bien, laffaire se termina par une deuxi&#232;me entrevue &#224; laquelle participaient Mahomet Singh, Abdullah Khan et Dost Akbar. Nous discut&#226;mes &#224; nouveau la question et les d&#233;tails furent enfin arrang&#233;s. Nous donnerions &#224; chacun des deux officiers un plan de la partie du fort dAgra qui nous int&#233;ressait, en indiquant le mur et lemplacement du tr&#233;sor. Le major Sholto se rendrait aux Indes pour v&#233;rifier notre histoire. Sil trouvait le coffre, il devait le laisser en place et envoyer un petit yacht approvisionn&#233; pour un voyage. Lembarcation mouillerait &#224; quelque distance de l&#238;le Rutland &#224; laquelle il nous faudrait parvenir. Apr&#232;s quoi, le major reviendrait prendre ses fonctions. Le capitaine Morstan demanderait &#224; son tour une permission pour nous rencontrer &#224; Agra. Le partage final du tr&#233;sor aurait alors lieu l&#224;-bas. Lofficier prendrait sa part et celle de Sholto. Les plus solennels serments que lesprit peut concevoir et la bouche prof&#233;rer scell&#232;rent notre accord. Muni de papier et dencre, je travaillai toute la nuit. Au matin, les deux plans &#233;taient faits et paraph&#233;s du Signe des Quatre, cest-&#224;-dire, Abdullah, Akbar, Mahomet et moi.


Je dois vous lasser avec ma longue histoire, messieurs. Je sais que mon ami, M. Jones, est impatient de me mettre en cellule; aussi je serai aussi bref que possible. Linf&#226;me Sholto partit pour lInde, mais ne revint jamais. Le capitaine Morstan, peu de temps apr&#232;s son d&#233;part, me montra son nom sur une liste de passagers en route pour lAngleterre. Son oncle &#233;tait mort, lui laissant une fortune; il avait quitt&#233; larm&#233;e. Et pourtant, voil&#224; comment il sabaissa &#224; traiter cinq hommes! Morstan partit pour Agra quelque temps plus tard et d&#233;couvrir, comme nous le pensions, que le tr&#233;sor n&#233;tait plus l&#224;. Le gredin lavait vol&#233; sans remplir les conditions en &#233;change desquelles nous lui avions livr&#233; le secret. Depuis ce jour, jai v&#233;cu seulement pour me venger. Jy pensais le jour et jen r&#234;vais la nuit. Cela devint chez moi une obsession d&#233;vorante. Plus rien ne mimportait; ni les lois, ni la pendaison. M&#233;vader, retrouver Sholto, glisser ma main autour de son cou, je navais que cette pens&#233;e en t&#234;te. Le tr&#233;sor dAgra, en comparaison de la haine meurtri&#232;re que je vouais &#224; Sholto, perdait &#224; mes yeux de son importance.


Eh bien, je me suis fix&#233; pas mal de buts dans ma vie, et je les ai toujours atteints! Mais de longues, longues ann&#233;es pass&#232;rent avant que loccasion puisse se pr&#233;senter. Je vous ai dit que javais un peu appris &#224; soigner. Un jour que le docteur Somerton &#233;tait couch&#233; avec les fi&#232;vres, un groupe de prisonniers ramassa dans les bois un petit insulaire andaman et me lamena. Gravement malade, il s&#233;tait rendu en un endroit isol&#233; pour mourir. Bien quil f&#251;t aussi venimeux quun jeune serpent, je le pris en main et parvins &#224; le gu&#233;rir. Deux mois apr&#232;s il parvenait &#224; marcher mais, s&#233;tant attach&#233; &#224; moi, il repartit sans plaisir dans les bois et revint sans cesse r&#244;der autour de ma hutte. Jappris un peu son dialecte, ce qui ne fit quaccro&#238;tre son affection.


Tonga, cest ainsi quil sappelait, poss&#233;dait un grand cano&#235; quil utilisait &#224; merveille. Lorsque je fus convaincu que ce petit homme m&#233;tait tout d&#233;vou&#233; et quil &#233;tait pr&#234;t &#224; faire nimporte quoi pour me servir, jentrevis une possibilit&#233; d&#233;vasion. Je lui en parlai. Il lui faudrait amener son bateau la nuit pr&#232;s dun d&#233;barcad&#232;re d&#233;saffect&#233; qui n&#233;tait jamais gard&#233; et emporter plusieurs outres deau, le plus possible de yams, noix de coco et patates douces.


Il &#233;tait fid&#232;le et sinc&#232;re, ce petit Tonga! Jamais homme neut compagnon plus d&#233;vou&#233;. Il amena son embarcation au quai la nuit indiqu&#233;e. Mais le hasard voulut quun garde se trouv&#226;t l&#224;; c&#233;tait un vil Pathan qui navait cess&#233; de minsulter et de me nuire. Javais fait le v&#339;u de me venger et maintenant la chance soffrait &#224; moi. C&#233;tait comme si le destin lavait express&#233;ment plac&#233; sur mon chemin afin que je puisse payer ma dette avant de quitter l&#238;le. Il se tenait sur le remblai, me tournant le dos, sa carabine en bandouli&#232;re. Je cherchai autour de moi un roc avec lequel lui casser la t&#234;te, mais je nen vis aucun.



Une &#233;trange pens&#233;e me traversa alors lesprit. Je massis sans bruit dans lobscurit&#233; et d&#233;fis ma jambe de bois. En trois grands sauts, je fus sur lui. Il mit sa carabine &#224; l&#233;paule, mais je le frappai de plein fouet et lui d&#233;fon&#231;ai le cr&#226;ne. Le pilon est fendu &#224; lendroit o&#249; jai tap&#233;, vous pouvez voir. Nous nous &#233;croul&#226;mes tous les deux, car je ne pus garder mon &#233;quilibre. Mais quand je me relevai, lui resta &#233;tendu. Je me dirigeai vers le bateau; une heure plus tard nous &#233;tions d&#233;j&#224; loin en mer. Tonga avait emmen&#233; tout ce quil poss&#233;dait sur terre, ses armes et ses dieux. Il avait entre autres, une longue lance en bambou et quelques nattes en fibre de cocotier, avec lesquelles je confectionnai une sorte de voile. Dix jours durant, nous navigu&#226;mes au hasard, esp&#233;rant que la chance nous sourirait. Le onzi&#232;me, un cargo nous r&#233;cup&#233;ra. Il transportait des p&#232;lerins malais de Singapour &#224; Jiddah. C&#233;tait une foule &#233;trange! Tonga et moi parv&#238;nmes bient&#244;t &#224; nous m&#234;ler &#224; eux. Ils avaient en commun une pr&#233;cieuse qualit&#233;: ils ne posaient pas de questions et nous laissaient tranquilles.


Mais sil fallait vous raconter toutes les aventures par lesquelles nous sommes pass&#233;s, mon petit copain et moi, vous demanderiez gr&#226;ce, car il me faudrait vous garder ici jusquau matin. Nous voyage&#226;mes un peu partout dans le monde. Il surgissait toujours quelque chose pour nous emp&#234;cher darriver &#224; Londres. Mais jamais durant ce temps, je ne perdais de vue mon but. Je r&#234;vais de Sholto la nuit. Pourtant, enfin, nous nous trouv&#226;mes un jour en Angleterre; il y a de cela trois ou quatre ans. Il ne fut pas tr&#232;s difficile de d&#233;couvrir o&#249; il vivait et je me mis en qu&#234;te de savoir sil avait vendu le tr&#233;sor ou sil le poss&#233;dait encore. Je me liai avec quelquun qui pouvait maider. Je ne donne pas de noms, car je ne tiens pas &#224; mettre qui que ce soit dans le bain. Jappris bient&#244;t que Sholto avait encore les joyaux. Je tentai de bien des fa&#231;ons de parvenir jusqu&#224; lui; mais il &#233;tait rus&#233;, m&#233;fiant, et il y avait toujours deux anciens boxeurs, en plus de ses fils et de son khitmutgar, pour le garder.


Puis un jour, jappris quil se mourait. Je me pr&#233;cipitai dans le jardin, furieux quil &#233;chappe ainsi &#224; mes griffes. Regardant par la fen&#234;tre, je le vis, &#233;tendu sur son lit, ses deux fils de chaque c&#244;t&#233;. Je serais entr&#233; et jaurais tent&#233; le tout pour le tout contre eux trois, mais je vis sa m&#226;choire tomber et je sus quil venait de mourir. Je p&#233;n&#233;trai dans sa chambre pendant la nuit pour fouiller ses papiers dans lespoir dy trouver une indication concernant le tr&#233;sor. Il ny avait pas un mot l&#224;-dessus! Je men retournai amer et furieux comme vous pouvez le penser. Mais avant de partir, je pensai que mes amis sikhs seraient contents de savoir que javais laiss&#233; une preuve de notre haine. Jinscrivis donc le Signe des quatre, comme il &#233;tait marqu&#233; sur les plans, et laccrochai sur sa poitrine. Ainsi, au moins Sholto ne serait pas enseveli sans &#234;tre marqu&#233; par les hommes quil avait vol&#233;s et trahis.



Pour gagner notre vie &#224; cette &#233;poque, nous parcourions les foires et autres endroits o&#249; jexhibais le pauvre Tonga, le Noir cannibale. Il mangeait de la viande crue et ex&#233;cutait ses danses guerri&#232;res. Nous parvenions ainsi &#224; toujours remplir de petite monnaie mon chapeau en une journ&#233;e de travail. Javais r&#233;guli&#232;rement des nouvelles de Pondichery Lodge. Quelques ann&#233;es pass&#232;rent sans rien dimportant; on cherchait toujours le tr&#233;sor. Enfin vint le jour attendu si longtemps. Le coffre venait d&#234;tre trouv&#233; dans un faux grenier, au-dessus du laboratoire de M. Bartholomew Sholto. Jaccourus imm&#233;diatement et inspectai les lieux. Mais je ne voyais pas comment, avec ma jambe de bois, je pourrais me hisser jusque-l&#224;. La tabati&#232;re sur le toit me donna la solution. Il mapparut que la chose serait facile avec laide de Tonga. Calculant tout en fonction de lheure du d&#238;ner de Bartholomew Sholto, jamenai mon petit copain et lui enroulai une longue corde autour de la taille. Il pouvait grimper comme un chat et il parvint rapidement sur le toit. La malchance voulut que Bartholomew Sholto f&#251;t encore dans sa chambre; cela lui co&#251;ta la vie. Tonga crut quen le tuant, il faisait quelque chose de tr&#232;s bien; en effet, lorsque je parvins dans la pi&#232;ce, il se promenait fier comme un paon. Il fut tout &#233;tonn&#233; lorsque je me pr&#233;cipitai sur lui, corde en main et que je le maudis en le traitant de petit d&#233;mon sanguinaire. Je memparai du coffre au tr&#233;sor, le fis descendre par la fen&#234;tre et suivis le m&#234;me chemin apr&#232;s avoir laiss&#233; sur la table Le Signe des Quatre pour montrer que les joyaux &#233;tait enfin revenus &#224; ceux qui y avaient droit. Puis Tonga ramena la corde &#224; lint&#233;rieur, ferma la fen&#234;tre et reprit le chemin par lequel il &#233;tait venu.



Je ne vois rien dautre &#224; vous dire. Javais entendu un marin vanter la vitesse de la chaloupe de Smith, lAurore. Je pensai quelle serait bien pratique pour notre &#233;vasion. Je marrangeai avec le vieux Smith qui devait recevoir une grosse somme sil nous amenait en s&#251;ret&#233; jusqu&#224; notre navire. Il se doutait &#233;videmment quil y avait quelque chose de louche, mais sans rien savoir de pr&#233;cis. Tout ceci est la v&#233;rit&#233;, messieurs. Et si je vous fais ce r&#233;cit, ce nest pas pour vous distraire; je nai pas &#224; &#234;tre complaisant apr&#232;s ce que vous mavez fait. Je pense seulement que la meilleure d&#233;fense que je puisse adopter est la v&#233;rit&#233; absolue et sans r&#233;ticence. Il faut que tout le monde sache combien le major Sholto ma abus&#233; et que je suis innocent de la mort de son fils.


Voil&#224; une histoire remarquable! dit Sherlock Holmes. Et dont les p&#233;rip&#233;ties concordent parfaitement. Je nai absolument rien appris de neuf dans la derni&#232;re partie de votre r&#233;cit, sinon que vous aviez apport&#233; vous-m&#234;me la corde; cela je lignorais. Incidemment, javais esp&#233;r&#233; que Tonga avait perdu tous ses dards, mais il nous en a d&#233;coch&#233; un sur le bateau.


Il les avait tous perdu, monsieur. Mais il lui restait celui qui se trouvait alors dans sa sarbacane.


Ah! oui, bien s&#251;r! dit Holmes. Je navais pas song&#233; &#224; cela.


Avez-vous dautres questions &#224; me poser? demanda affablement le prisonnier.


Je ne pense pas, merci! r&#233;pondit mon compagnon.


Eh bien, Holmes! dit Athelney Jones. Vous &#234;tes un homme &#224; qui on aime faire plaisir et nous avons tous que vous &#234;tes un fin connaisseur du crime. Mais le devoir est le devoir et jai transgress&#233; bien des r&#232;gles pour faire ce que vous et votre ami mavez demand&#233;. Je me sentirai soulag&#233; lorsque notre narrateur sera en s&#251;ret&#233; derri&#232;re les verrous. La voiture attend toujours et il y a deux inspecteurs en bas. Je vous suis tr&#232;s oblig&#233; pour laide que vous mavez apport&#233;e tous les deux. Bien entendu, votre pr&#233;sence sera requise lors du proc&#232;s. Je vous souhaite le bonsoir.


Bonsoir, messieurs! dit Small.


Vous dabord, Small! lan&#231;a Jones prudemment comme ils quittaient la pi&#232;ce. Je ne veux pas vous laisser la chance dutiliser &#224; nouveau votre jambe de bois comme vous lavez fait avec cet homme aux &#238;les Andaman.


Eh bien, voil&#224; notre petit drame parvenu &#224; sa conclusion, remarquai-je apr&#232;s un instant de silence. Mais je crains, Holmes, que ceci soit notre derni&#232;re affaire: Mlle Morstan ma fait lhonneur de maccepter comme son futur mari.


Il poussa un grognement des plus lugubres.


Jen avais peur! dit-il. Je ne peux vraiment pas vous f&#233;liciter.


Je fus un peu pein&#233;.


Avez-vous quelque raison de trouver mon choix mauvais? demandai-je.


Absolument pas: cest une des plus charmantes jeunes femmes que jaie jamais rencontr&#233;es! Je pense quelle aurait pu &#234;tre tr&#232;s utile dans le genre de travail que nous faisons. Elle a certainement des dispositions; t&#233;moin la fa&#231;on dont elle a conserv&#233; ce plan dAgra entre tous les autres papiers de son p&#232;re. Mais lamour est tout d&#233;motion. Et l&#233;motivit&#233; soppose toujours &#224; cette froide et v&#233;ridique raison que je place au-dessus de tout. Personnellement, je ne me marierai jamais de peur que mes jugements nen soient fauss&#233;s.


Jesp&#232;re pourtant que ma raison surmontera cette &#233;preuve, dis-je en riant. Mais vous avez lair fatigu&#233;, Holmes!


La r&#233;action! Je vais &#234;tre comme une &#233;pave toute une semaine.


Il est &#233;trange, dis-je, que ce que jappellerais paresse chez un autre homme, alterne chez vous avec ces acc&#232;s de vigueur et d&#233;nergie, d&#233;bordantes.


Oui, r&#233;pondit-il. Il y a en moi un oisif parfait et un gaillard plein dallant. Je pense souvent &#224; ces vers du vieux G&#339;the: Schade dass die Natur nur einen Mensch aus dir schuf. Den zum w&#252;rdigen Mann war und &#252;m Schelmen der Stoff. (Il est dommage que la nature nait fait de toi quun seul homme. Toi qui avais l&#233;toffe dun saint et dun brigand. N. D. T.)


Mais pendant que jy pense, Watson, &#224; propos de cette affaire de Norwood, vous voyez quils avaient un complice dans la maison. Ce ne peut &#234;tre que Lal Rao, le ma&#238;tre dh&#244;tel. Ainsi, Jones pourra se vanter davoir captur&#233; tout seul un poisson dans son grand coup de filet.


Le partage semble plut&#244;t injuste! Cest vous qui avez fait tout le travail dans cette affaire. &#192; moi, il &#233;choit une &#233;pouse; &#224; Jones, les honneurs. Que vous reste-t-il donc, sil vous pla&#238;t?


&#192; moi? r&#233;p&#233;ta Sherlock Holmes. Mais il me reste la coca&#239;ne, docteur!


Et il allongea sa longue main blanche pour se servir.


Fin




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