




Robert Silverberg et Karen Haber

La saison des mutants



INTRODUCTION

par Robert Silverberg

Le mutant ce visiteur inconnu, ce myst&#233;rieux &#233;tranger, cet autre nous qui cache sa diff&#233;rence est lune des grandes figures mythiques de la science-fiction. Si celle-ci est, comme je le crois, une litt&#233;rature du changement, une exploration des infinis possibles, alors le mutant en est la quintessence active, qui nous confronte don ne peut plus pr&#232;s avec ce territoire de lalt&#233;rit&#233;, au c&#339;ur m&#234;me du protoplasme de la cellule humaine.

Le mot en lui-m&#234;me lindique. Mutare, en latin, signifie changer. &#192; partir de ce verbe, le botaniste g&#233;n&#233;ticien hollandais Hugo De Vries a introduit, vers la fin du XIX si&#232;cle, les termes mutation et mutant. De Vries, au cours de ses exp&#233;riences sur la croissance des primev&#232;res, avait observ&#233;, en effectuant croisement sur croisement de diverses vari&#233;t&#233;s, de brusques et spectaculaires modifications de la fleur. Ses recherches lamen&#232;rent &#224; la conclusion que tous les &#234;tres vivants &#233;taient sujets &#224; de telles modifications, ou mutations, et quil &#233;tait fr&#233;quent que ces formes mutantes transmettent leurs alt&#233;rations aux g&#233;n&#233;rations suivantes. Ainsi, le processus de l&#233;volution peut-il &#234;tre lui-m&#234;me consid&#233;r&#233; comme une succession de mutations.

Les th&#233;ories de De Vries ont depuis longtemps &#233;t&#233; confirm&#233;es par la g&#233;n&#233;tique moderne. Nous savons aujourdhui que lapparence physique des organismes vivants est d&#233;termin&#233;e par des unit&#233;s connues sous le nom de g&#232;nes, unit&#233;s localis&#233;es &#224; lint&#233;rieur des nuclei, les noyaux des cellules; les g&#232;nes eux-m&#234;mes sont compos&#233;s de mol&#233;cules complexes organis&#233;es selon des structures &#233;labor&#233;es, et toute alt&#233;ration dans la structure (ou code) du mat&#233;riel g&#233;n&#233;tique de nature &#224; substituer une mol&#233;cule &#224; une autre va engendrer une mutation. Les mutations sop&#232;rent de fa&#231;on spontan&#233;e dans la nature, d&#233;clench&#233;es par des processus chimiques &#224; lint&#233;rieur du noyau ou sous des conditions de temp&#233;rature particuli&#232;res, ou encore si le g&#232;ne est expos&#233; &#224; lattaque de rayons cosmiques; elles peuvent &#233;galement &#234;tre provoqu&#233;es artificiellement, en soumettant le noyau &#224; laction des rayons X, de la lumi&#232;re ultraviolette ou dune autre forte radiation.

Les mutations sont rarement spectaculaires. Les mutants qui diff&#232;rent de leurs parents de fa&#231;on saisissante ceux qui ont trois t&#234;tes ou pas dappareil digestif ont tendance &#224; ne pas survivre tr&#232;s longtemps, soit parce que leur mutation les rend incapables de remplir les fonctions normales de lexistence, soit parce quils sont rejet&#233;s par leurs g&#233;niteurs. Les formes de vie qui r&#233;ussissent &#224; transmettre leurs mutations &#224; leurs descendants ne sont g&#233;n&#233;ralement que tr&#232;s peu alt&#233;r&#233;es:les grands changements dans l&#233;volution r&#233;sultent dune accumulation de petites mutations, plut&#244;t que dun bond g&#233;n&#233;tique flagrant.

Le th&#232;me du mutant a longtemps &#233;t&#233; un des th&#232;mes favoris des &#233;crivains de science-fiction. Les exp&#233;riences du biologiste H. J. Muller, pionnier dans le domaine, qui d&#233;montra en 1927 que la radiation pouvait &#234;tre utilis&#233;e pour provoquer des mutations sur les mouches drosophiles, ont donn&#233; naissance presque imm&#233;diatement &#224; toute une &#233;cole de r&#233;cits sp&#233;culatifs sur les mutants. Sous la plume de lun des grands &#233;crivains des d&#233;buts de la science-fiction, John Taine (pseudonyme du math&#233;maticien Eric Temple Bell), est n&#233; en 1929 The Greatest Adventure, roman dans lequel on voit remonter depuis les profondeurs de lOc&#233;an d&#233;tranges cadavres de reptiles g&#233;ants, lesquels se r&#233;v&#232;lent le r&#233;sultat dexp&#233;riences de mutation pratiqu&#233;es par une ancienne civilisation qui aurait v&#233;cu dans lAntarctique. Du m&#234;me John Taine, L&#233;toile de fer, paru lann&#233;e suivante, d&#233;crivait les singuliers effets mutag&#232;nes produits par un m&#233;t&#233;ore sur la faune dune contr&#233;e africaine; et dans Germes de vie, en 1931, c&#233;tait un homme qui se voyait dot&#233; de pouvoirs surhumains par suite dirradiation, pouvoirs quil transmettait &#224; la g&#233;n&#233;ration suivante. Dans sa nouvelle He That Hath Wings (1938), Edmond Hamilton racontait la naissance dun enfant mutant chez un couple qui avait &#233;t&#233; expos&#233; aux radiations. Beaucoup dautres r&#233;cits du m&#234;me genre furent publi&#233;s, dont la plupart prenaient de grandes libert&#233;s avec les connaissances scientifiques du moment, au b&#233;n&#233;fice de leffet dramatique.

Avec lexplosion des premi&#232;res bombes atomiques en 1945, fut r&#233;v&#233;l&#233;e &#224; la face du monde lid&#233;e que lirradiation pouvait &#234;tre g&#233;n&#233;ratrice de mutations, id&#233;e qui devait devenir, ce qui ne surprendra personne, un des th&#232;mes obsessionnels de la science-fiction dapr&#232;s-guerre &#224; tel point que le r&#233;dacteur en chef du principal magazine de l&#233;poque, qui au d&#233;part avait demand&#233; &#224; ses auteurs dexaminer en d&#233;tail les implications scientifiques et sociologiques suscit&#233;es par l&#232;re atomique, dut finalement appeler &#224; un moratoire sur les r&#233;cits traitant du p&#233;ril atomique, lesquels commen&#231;aient &#224; accaparer toutes les pages de la revue. Ce fut au cours de cette p&#233;riode, n&#233;anmoins, que parurent les meilleures &#339;uvres &#233;crites sur le th&#232;me en particulier la s&#233;rie de nouvelles de Henry Kuttner publi&#233;es entre 1945 et 1953 et regroup&#233;es sous le titre Les mutants, dans lesquelles des mutants t&#233;l&#233;pathes vivant parmi les humains normaux font lobjet de pers&#233;cutions, ainsi que Les enfants de latome (1948-1950), de Wilmar Shiras, r&#233;cit poignant denfants mutants dou&#233;s dune intelligence sup&#233;rieure. Depuis, le mutant na cess&#233; de jouer un r&#244;le substantiel dans limagination des auteurs de science-fiction. Il appara&#238;t dans le classique du genre:Un cantique pour Leibowitz, de Walter Miller, dans la s&#233;rie Fondation dIsaac Asimov, dans les romans de John Wyndham, dans une foule de r&#233;cits sign&#233;s Robert A. Heinlein, et aussi r&#233;guli&#232;rement, et toujours pour inspirer la terreur au cin&#233;ma. En science-fiction, le mutant est la m&#233;taphore de l&#233;tranger, de l&#234;tre solitaire, de la supercr&#233;ature rejet&#233;e par la soci&#233;t&#233;. Le th&#232;me de la mutation constitue dailleurs lun des outils les plus efficaces mis &#224; la disposition de la science-fiction pour &#233;tudier la nature de lhomme et de la soci&#233;t&#233;, les relations entre les &#234;tres, et le destin ultime qui attend notre esp&#232;ce.


Un mot au sujet de l&#233;laboration de ce livre.

En 1973, jai publi&#233; une tr&#232;s courte nouvelle, La saison des mutants, dans laquelle, en quelques pages, jesquissais lid&#233;e que les mutants vivent depuis de nombreuses ann&#233;es parmi nous, clandestinement infiltr&#233;s dans notre soci&#233;t&#233; comme une tribu gitane qui serait rest&#233;e secr&#232;te, et quils se d&#233;cident enfin aujourdhui &#224; se montrer au grand jour. Je me contentais de sugg&#233;rer, plut&#244;t que de d&#233;velopper en d&#233;tail, quels effets cette hypoth&#232;se pourrait avoir &#224; la fois sur notre soci&#233;t&#233; et sur les mutants eux-m&#234;mes. Et jen restai l&#224;.

Des ann&#233;es plus tard, mon excellent ami Byron Preiss, &#224; linfatigable ing&#233;niosit&#233;, me fit remarquer que le sujet impliquait une mati&#232;re beaucoup plus vaste quil me serait peut-&#234;tre agr&#233;able dexplorer sur une plus longue distance et pourquoi pas une s&#233;rie de romans que j&#233;crirais en collaboration avec ma femme, Karen Haber, laquelle commen&#231;ait justement sa propre carri&#232;re d&#233;crivain de science-fiction. Ma premi&#232;re r&#233;action fut la surprise. La saison des mutants &#233;tait un r&#233;cit tellement court &#224; peine quelque deux mille mots que la perspective de lexploiter sur la longueur de plusieurs romans me parut bizarre. Et puis je le relus, et me rendis compte que Byron &#233;tait dans le vrai:javais introduit dans ces quelques pages toute une soci&#233;t&#233; que javais ensuite laiss&#233;e d&#233;serter mon esprit.

Voici donc La saison des mutants dans sa version roman avec dautres chapitres, qui se sont impos&#233;s &#224; mesure que nous explorions les implications toujours plus nombreuses que faisait na&#238;tre la confrontation dune culture parall&#232;le (celle dune race de mutants &#224; lexistence secr&#232;te au d&#233;but, et puis plus tellement secr&#232;te) avec la soci&#233;t&#233; moderne am&#233;ricaine. Cela a &#233;t&#233; pour nous une int&#233;ressante exp&#233;rience de collaboration. Cest ensemble que Karen et moi avons mis au point la trame de lhistoire et les personnages, reprenant (non sans dimportants remaniements) le court r&#233;cit dorigine, destin&#233; &#224; alimenter une v&#233;ritable &#233;pop&#233;e qui couvrira plusieurs g&#233;n&#233;rations. Karen sest alors attach&#233;e &#224; r&#233;diger le premier jet du roman, que jai ensuite revu ligne par ligne en proposant quelques modifications, dordre &#224; la fois th&#233;matique et stylistique; apr&#232;s quoi, elle sest remise au traitement de texte pour un deuxi&#232;me tour. Cela sest ainsi poursuivi sur plusieurs mois de collaboration &#233;troite et le plus souvent harmonieuse. &#201;crire un livre avec sa femme, cest un peu comme essayer de lui apprendre &#224; conduire:cela demande de la patience, de la bonne humeur et de prompts r&#233;flexes. Je ne le recommanderais pas &#224; nimporte quel couple. Quoi quil en soit, nous sommes sortis indemnes de je ne sais combien de versions successives de cette Saison des mutants, partageant toujours le g&#238;te et le couvert, et m&#234;me, la plupart du temps, nous adressant encore la parole. Lautre jour, elle ma remis les cinquante premi&#232;res pages du volumeII. Jai le sentiment que ces mutants vont r&#244;der encore longtemps autour de la maison.


Robert SILVERBERG

Oakland, Californie, mars 1989



1

Lhiver est vraiment la saison des mutants. Telle &#233;tait la r&#233;flexion que se faisait Michael Ryton en claquant derri&#232;re lui la porte du cabanon. C&#233;tait en effet au plus froid de lann&#233;e quils effectuaient leur rassemblement. Curieusement, cette p&#233;riode semblait appropri&#233;e. Surtout cette ann&#233;e-l&#224;.

Le vent de d&#233;cembre soulevait le sable qui cinglait le visage du jeune homme aux joues rougies par le froid, et d&#233;gageait de son front ses fines m&#232;ches blondes qui flottaient comme un pavillon clair dans le jour finissant. Derri&#232;re ses verres teint&#233;s, ses yeux larmoyaient.

Mike, ah, tu es l&#224;!

La brune M&#233;lanie, sa s&#339;ur, emmitoufl&#233;e jusquaux yeux dans le cache-col violet que leur m&#232;re avait tricot&#233; lors du rassemblement de lann&#233;e derni&#232;re, sortit du cabanon et faillit s&#233;taler par terre. Elle ne pouvait faire trois pas sans tr&#233;bucher.

Il est quatre heures, dit-elle. Tu es en retard pour la r&#233;union. On nattend que toi pour commencer la communion.

Merde! On y va.

Michael ravala sa mauvaise humeur. Ce n&#233;tait pas la faute de Mel sils &#233;taient oblig&#233;s de venir tous les hivers sur les Hauts de la Plage et de loger dans ces cabanons difficiles &#224; chauffer et d&#233;labr&#233;s, avec leurs murs l&#233;preux do&#249; pendaient des lambeaux de multiples couches de peinture brun verd&#226;tre. Des cabanons, c&#233;tait bien le mot. Ils avaient &#233;t&#233; b&#226;tis une soixantaine dann&#233;es plus t&#244;t pour les Am&#233;ricains de la premi&#232;re et de la deuxi&#232;me g&#233;n&#233;ration qui, fuyant les canyons torrides des rues de New York au mois dao&#251;t, cherchaient le confort tout relatif des plages caillouteuses et grill&#233;es de soleil du New Jersey. Mais en ce mois de d&#233;cembre, la foule des touristes &#233;tait partie et les plages d&#233;sert&#233;es. La saison appartenait &#224; Michael et ses cong&#233;n&#232;res.

Il marchait &#224; grandes enjamb&#233;es vers la maison o&#249; se tenait la r&#233;union, tandis que Mel seffor&#231;ait de le suivre le long du sentier envahi par la v&#233;g&#233;tation. M&#234;me sans le sable et les mauvaises herbes qui entravaient sa marche, elle &#233;tait loin d&#234;tre la fille la plus gracieuse quil conn&#251;t. Ainsi Kelly McLeod, avec sa fa&#231;on de se d&#233;placer, de rejeter en arri&#232;re son &#233;tincelante crini&#232;re brune lorsquelle riait. Elle &#233;tait la gr&#226;ce m&#234;me. Jamais il ne lavait vue tr&#233;bucher.

Pauvre Mel. Sil navait &#233;t&#233; aussi &#233;c&#339;ur&#233; de se trouver l&#224;, Michael aurait peut-&#234;tre eu piti&#233; de sa s&#339;ur. Dautant que, question pouvoirs, elle &#233;tait le seul membre atrophi&#233; du clan. C&#233;tait l&#224; un fardeau suffisamment lourd &#224; porter durant toute une vie.

Ils tourn&#232;rent &#224; langle dune maison et progress&#232;rent dans le vent, les yeux mi-clos pour se prot&#233;ger des tourbillons de sable; ils long&#232;rent un autre alignement de baraques et aper&#231;urent enfin les bardeaux peints en bleu du grand cabanon qui abritait la salle de r&#233;union. Michael ouvrit la double porte en aluminium. Mel faillit lui rentrer dedans en sarr&#234;tant brusquement derri&#232;re lui. Il lui accorda un regard compatissant il savait ce quelle ressentait, prit une profonde inspiration et entra.


Sur l&#233;cran de lordinateur de bureau, clignotait en lettres jaunes le message Appel en attente. Andie Greenberg d&#233;tourna les yeux et passa les mains dans ses cheveux auburn. Le comptoir de la r&#233;ception &#233;tait vide. Caryl avait d&#251; soctroyer une petite pause. Andie laissa &#233;chapper un soupir. Elle allait devoir prendre elle-m&#234;me lappel, puisque Jacobsen attendait un message du s&#233;nateur Craddick. Le discours du Scanners Club attendrait. Elle effectua une sauvegarde avant deffacer son fichier et denfoncer la touche qui donnait acc&#232;s &#224; lappel.

L&#233;cran resta sombre, ce qui signifiait que le correspondant appelait dune cabine t&#233;l&#233;phonique ou quil avait &#224; dessein masqu&#233; la localisation de son message. Andie sentit ses entrailles se serrer.

Cest le bureau de Jacobsen? gronda une voix grave et masculine.

Vous &#234;tes en liaison avec le bureau du s&#233;nateur Jacobsen, confirma Andie de son ton de juriste le plus froid. Sil vous pla&#238;t, veuillez exposer votre affaire.

Vous &#234;tes Jacobsen?

Je suis son assistante, Andr&#233;a Greenberg.

Cette foutue garce mutante aurait int&#233;r&#234;t &#224; faire gaffe. On en a ras le bol de tous ces ph&#233;nom&#232;nes de foire qui pr&#233;tendent nous dire ce quil faut faire. Quand on en aura fini avec elle, elle souhaitera n&#234;tre jamais sortie de

Andie coupa la communication. Elle inspira fortement &#224; deux ou trois reprises. Il fallait quelle se calme. Elle devrait &#234;tre habitu&#233;e aux menaces, depuis le temps.

Le bourdonnement sur la ligne priv&#233;e de Jacobsen cessa. Elle avait d&#251; &#233;couter lappel. L&#233;cran salluma sur une vue du saint des saints, le bureau en bois de rose derri&#232;re lequel &#233;tait assis le s&#233;nateur. Derri&#232;re ses yeux aussi dor&#233;s que ses cheveux, son regard &#233;tait froid, immobile, myst&#233;rieux.

C&#233;tait Craddick?

Non, r&#233;pondit Andie dun ton qui se voulait d&#233;tach&#233;.

Une nouvelle menace? demanda Jacobsen de sa voix de contralto encore plus grave que dordinaire.

Andie confirma dun signe de t&#234;te.

Combien ce mois-ci?

Quatorze.

Un sourire glac&#233; se dessina sur le visage du s&#233;nateur.

Je devrais men offusquer, dit-elle. Quand jai pris mes fonctions &#224; ce bureau, c&#233;tait la moyenne pour la semaine. Ils doivent commencer &#224; se lasser. Ne vous laissez pas d&#233;monter, Andie.

Je sais. Comptez sur moi.

Les joues dAndie se color&#232;rent. Jacobsen eut un hochement de t&#234;te approbateur, puis son image disparut de l&#233;cran. Ces mutants effrayaient pas mal de monde, et c&#233;tait bien la raison pour laquelle Andie avait choisi de travailler pour Jacobsen. Si les mutants et les non-mutants napprenaient pas &#224; coop&#233;rer, cette peur de linconnu ne s&#233;teindrait jamais.

Le chariot du courrier arriva en carillonnant. La pr&#233;pos&#233;e &#224; la distribution sauta &#224; bas de lengin, dans un envol de tresses carotte, et elle balan&#231;a un sac sur le bureau dAndie.

Tu es au courant pour Seth? demanda-t-elle.

Non. Que sest-il pass&#233;?

Une lettre pi&#233;g&#233;e destin&#233;e au s&#233;nateur a explos&#233; plus t&#244;t que pr&#233;vu. &#199;a aurait fait de sacr&#233;s d&#233;g&#226;ts ici. Au lieu de quoi, &#231;a na fait quamocher le pauvre Seth. La salle du courrier na pas subi trop de dommages. Ces parois dacier r&#233;sisteraient &#224; la charge dune petite ogive nucl&#233;aire.

Consciente quelle &#233;tait rest&#233;e la bouche ouverte, Andie la referma et d&#233;glutit non sans mal.

Mon Dieu! Je croyais quils avaient des d&#233;tecteurs de m&#233;tal. Et les rayons X?

La pr&#233;pos&#233;e haussa les &#233;paules.

Quelquun a d&#251; faire travailler son imagination.

O&#249; est Seth?

On la emmen&#233; chez les S&#339;urs de la Mis&#233;ricorde. Apparemment sa main pourra &#234;tre sauv&#233;e.

Quand est-ce arriv&#233;?

Ce matin. (Une grimace.) Alors, attention avec ces lettres!

La jeune fille franchit la porte sans attendre, bondit sur le chariot et disparut. Andie resta le regard fix&#233; sur lentr&#233;e, perdue dans ses pens&#233;es. M&#234;me avec les techniques de r&#233;g&#233;n&#233;ration, Seth ne retrouverait probablement jamais le plein usage de sa main. Lui qui &#233;tait ou avait &#233;t&#233; un peintre si dou&#233;, songea-t-elle tristement. Elle poss&#233;dait deux de ses lavis acryliques, rouge et bleu, accroch&#233;s dans son appartement. Pauvre Seth! Victime des ennemis des mutants? Ou des mutants eux-m&#234;mes, d&#233;sireux de se faire une place dans lar&#232;ne publique?

Et elle, que faisait-elle ici? Serait-elle la prochaine &#224; ouvrir une lettre pi&#233;g&#233;e? Ou &#224; recevoir une balle destin&#233;e &#224; son patron? Elle &#233;tait donc folle? Naurait-elle pas d&#251; suivre les conseils de sa m&#232;re et apr&#232;s ses &#233;tudes de droit devenir avocate?

Non. Elle avait pris la bonne d&#233;cision. Apr&#232;s tout, elle s&#233;tait suffisamment d&#233;men&#233;e pour obtenir ce poste. Travailler avec le premier s&#233;nateur mutant de lhistoire du Congr&#232;s &#233;tait un honneur. La cause de lint&#233;gration lui tenait &#224; c&#339;ur. Et quelle meilleure place esp&#233;rer que celle quelle occupait, bras droit de lhonorable Eleanor Jacobsen? Le s&#233;nateur la fascinait:moiti&#233; sainte, moiti&#233; guerri&#232;re, et totalement &#233;nigmatique derri&#232;re ses yeux dor&#233;s. Andie vouait &#224; Jacobsen une admiration qui touchait &#224; ladulation. La jeune femme se secoua pour &#233;chapper &#224; son abattement momentan&#233; et enfon&#231;a le bouton de linterphone. Il fallait mettre Jacobsen au courant de cette bombe.

Cette &#233;ch&#233;ance est absolument inacceptable, monsieur McLeod, retentit la voix de James Ryton &#224; travers la salle de conf&#233;rences. Vous savez bien quon ne peut pas fabriquer un g&#233;n&#233;rateur de Brayton &#224; cycle ferm&#233; et en pr&#233;parer le lancement en moins de six mois. Impossible.

Malgr&#233; son agacement, Bill McLeod resta impassible. Inutile pour le moment de saboter les n&#233;gociations. Il avait pass&#233; des heures &#224; monter cette affaire. Il noubliait pas quelle place de choix repr&#233;sentait son travail de conseiller &#224; la N.A.S.A.; seuls quelques pilotes de larm&#233;e de lAir &#224; la retraite pouvaient se vanter de fr&#233;quenter le genre de relations qui &#233;taient les siennes. Pourtant, que naurait-il donn&#233; pour &#234;tre chez lui bien peinard, ou sur la piste, &#224; bricoler son antique Cessna ultral&#233;ger! Le fuselage orange avait besoin dun bon pon&#231;age. Il avala une gorg&#233;e de caf&#233; froid et sessuya la moustache avec une serviette, histoire de se donner le temps de r&#233;fl&#233;chir.

Ryton &#233;tait un type dur en affaires. Dautant que ce petit morveux de mutant ne contribuait pas &#224; faire avancer les choses. Comme sil lui accordait une faveur en lhonorant de sa pr&#233;sence &#224; la r&#233;union. Il est vrai que le groupe Ryton poss&#233;dait les ing&#233;nieurs des transmissions les plus comp&#233;tents de cette partie du monde. McLeod en connaissait quelques-uns de meilleurs &#224; Leningrad et Tokyo, mais ceux de Ryton &#233;taient plus pr&#232;s. Il devait le convaincre de participer au programme de contr&#244;le solaire; ou plut&#244;t, disons que le gouvernement devait le convaincre. Et &#231;a, Ryton le savait aussi.

Eh bien, monsieur Ryton, que diriez-vous de neuf mois?

McLeod attendit la r&#233;ponse. Un silence plana entre les deux hommes qui se d&#233;fiaient dun regard qui voulait rester poli.

Quinze.

Douze?

Entendu.

McLeod se permit un soupir de soulagement. Ces foutus r&#232;glements officiels. Depuis que le Groenland avait &#233;t&#233; secou&#233;, la N.A.S.A. avait pris tout un luxe de pr&#233;cautions en mati&#232;re de s&#233;curit&#233;. Ne&#251;t &#233;t&#233; la station lunaire franco-russe, le programme de collecteur solaire aurait sans doute &#233;t&#233; compl&#232;tement abandonn&#233;. McLeod nignorait pas quapr&#232;s l&#233;pisode du Groenland, les cadres de la N.A.S.A. avaient tous adress&#233; une pri&#232;re muette de remerciement &#224; la base lunaire.

N&#233;anmoins, en d&#233;pit des monceaux de paperasses et autres proc&#233;dures administratives qui ne cessaient de se multiplier, la N.A.S.A. avait besoin que le g&#233;n&#233;rateur f&#251;t pr&#234;t &#224; &#234;tre lanc&#233; dici &#224; neuf mois. Dieu merci, Ryton avait la r&#233;putation dachever le travail tr&#232;s &#224; lavance des pr&#233;visions. Ce qui, avec les retards enregistr&#233;s et la controverse sur la station lunaire, faisait de ce d&#233;lai de douze mois un plan tr&#232;s r&#233;aliste.

Laccord conclu, McLeod serra la main du mutant qui parut se r&#233;tracter &#224; ce contact. Une paume chaude, presque br&#251;lante, mais s&#232;che. Bizarre, pensa McLeod, ils ont lair si froids avec leurs yeux dor&#233;s et leur peau couleur de miel, mais Dieu sait &#224; quelle temp&#233;rature est leur corps. Difficile de ne pas les prendre pour des monstres. Un vocable consid&#233;r&#233; aujourdhui de tr&#232;s mauvais go&#251;t, et McLeod le savait. Mais &#233;taient-ils r&#233;ellement humains? Et avait-il vraiment envie que sa fille continue &#224; fr&#233;quenter un des leurs?


Kelly McLeod laissa la&#233;roglisseur dans lall&#233;e et passa son chargeur de disques sur l&#233;paule, les sangles ondulant contre le plastique rouge de sa parka. Les lumi&#232;res qui se d&#233;tachaient sur le bleu du cr&#233;puscule donnaient au jardin son ambiance chaleureuse et accueillante et leurs reflets ambr&#233;s baignaient la couche de neige qui coiffait les haies.

La jeune fille ouvrit la porte, posa la cartouche par terre dans le vestibule et suspendit sa veste &#224; la pat&#232;re. Elle aper&#231;ut sa m&#232;re assise sur le canap&#233;, occup&#233;e &#224; feuilleter un magazine sur l&#233;cran du salon. Un verre de vin ros&#233;, &#224; moiti&#233; vide, &#233;tait pos&#233; sur la table &#224; c&#244;t&#233; delle. Lar&#244;me du vermouth se m&#234;lait aux chaudes odeurs de cuisine.

Pourvu que ce ne soit que le premier martini de la soir&#233;e! Dordinaire, Joanna McLeod ne commen&#231;ait pas &#224; boire avant que le soleil ne f&#251;t couch&#233;. Une habitude quelle avait prise depuis quils &#233;taient revenus de Berlin lann&#233;e derni&#232;re. DAllemagne au New Jersey. Quelle d&#233;ch&#233;ance! Kelly ne reprochait pas &#224; sa m&#232;re de boire; quaurait-elle pu faire dautre? Pour Kelly, la banlieue n&#233;tait quune immense pelouse o&#249; on lavait les voitures, un campus o&#249; on prenait des le&#231;ons de natation et o&#249; lordinateur r&#233;gnait en ma&#238;tre. Le r&#234;ve am&#233;ricain. Ses r&#234;ves &#224; elle &#233;taient ailleurs. Mais o&#249;? Finalement elle nen savait rien.

Salut, lan&#231;a-t-elle, d&#233;j&#224; pr&#234;te &#224; fuir vers lescalier moquett&#233; de brun qui conduisait &#224; sa chambre.

Oh, Kelly! (Sa m&#232;re d&#233;tourna les yeux de l&#233;cran, sourit, puis consulta sa montre dun air constern&#233;.) Mon Dieu, quelle heure est-il?

Pas de panique. Papa doit &#234;tre encore &#224; la&#233;rodrome, &#224; jouer dans le hangar avec son U.L.M.

Tu as raison. Il avait une r&#233;union &#224; une heure, mais elle na pas pu durer si tard. Quen penses-tu? Depuis quil a pris sa retraite de larm&#233;e de lAir, quand il part n&#233;gocier ces contrats gouvernementaux, jai limpression que cest plus pour lui un passe-temps quun v&#233;ritable travail.

&#192; nouveau la femme sourit en plissant le nez. Ah! si Kelly avait pu recevoir ce nez bouton-dor &#224; la loterie g&#233;n&#233;tique! Mais c&#233;tait Cindy qui avait h&#233;rit&#233; de toute la blondeur rayonnante de leur m&#232;re.

Ma ch&#233;rie, Michael Ryton a t&#233;l&#233;phon&#233;. Il a dit quil rappellerait plus tard. Jaimerais quon en parle.

Kelly vit se profiler les ennuis.

Quon parle de quoi?

Ton p&#232;re sinqui&#232;te un peu de cette amiti&#233;.

Il se fait des id&#233;es. Et toi?

Eh bien, Michael a lair gentil, mais

Kelly laissa &#233;chapper un soupir, puis imitant la voix monotone de lordinateur:

Figure sur la liste du doyen &#224; Cornell, membre de l&#233;quipe de tennis, laur&#233;at dune bourse Merton, dipl&#244;m&#233; avec mention, le plus jeune associ&#233; de lentreprise Ryton, Greene and Davis Engineering

Oui, je sais tout &#231;a, r&#233;pliqua sa m&#232;re dun ton o&#249; per&#231;ait une l&#233;g&#232;re impatience. Ce que je ne sais pas, cest si cest vraiment une bonne id&#233;e que tu as l&#224; de fr&#233;quenter quelquun de tellement plus &#226;g&#233; que toi. Tu nas m&#234;me pas le baccalaur&#233;at.

Oh, allons, maman. Toi et papa mavez pratiquement jet&#233;e dans les bras de Don Korbel lorsquil a d&#233;barqu&#233; de Yale &#224; la maison, &#224; P&#226;ques. Simplement parce que c&#233;tait le fils du vieux copain darm&#233;e de papa. Ce nest pas l&#226;ge de Michael qui te tracasse. Tu tinqui&#232;tes parce que cest un mutant.

La m&#232;re eut lair embarrass&#233;e.

Tu comprends, ces mutants, nous en avons vu plus que toi. Ils sont tr&#232;s unis, ils ont lesprit de clan. Et ils sont bizarres. Nous les avons vus flotter le long de la plage, enfin, se d&#233;placer comme ils le font, dans lair. Ils restent entre eux. Jai seulement peur que tu y laisses des plumes.

Cindy a bien une amie mutante.

Oui, mais Reta est du m&#234;me &#226;ge que ta s&#339;ur et du m&#234;me sexe.

Cest donc cela. (Kelly se retint de rire.) Jaurais d&#251; men douter. Vous naviez pas lair trop inquiets en Allemagne quand je fr&#233;quentais ces soldats. Et ils &#233;taient encore plus vieux que Michael. (Elle sinterrompit, jaugeant du regard limpact de son trait.) Vous nallez pas commencer &#224; vous en faire aujourdhui. Je suis capable de me d&#233;brouiller. Cest un gar&#231;on tr&#232;s gentil, et dix fois plus int&#233;ressant que les tar&#233;s quon voit dans ce stupide lyc&#233;e paum&#233; o&#249; vous mavez mise.

Je suis convaincue quil est (La m&#232;re de Kelly prit son verre et avala une longue rasade.) On sinqui&#232;te, cest tout. Tu nas pas lair tr&#232;s heureuse.

Kelly sentit lexasp&#233;ration la gagner peu &#224; peu. La derni&#232;re chose dont elle avait envie, c&#233;tait que sa m&#232;re lentreprenne sur le sujet, la harc&#232;le de questions dont elle ne connaissait m&#234;me pas les r&#233;ponses.

Je serais nettement plus heureuse si tu cessais de toccuper de mes amis, se contenta-t-elle de dire. Pourquoi ne tinqui&#232;tes-tu pas aussi pour Cindy? (Elle jeta un regard furieux &#224; sa m&#232;re.) Non, ne te fatigue pas &#224; r&#233;pondre. Je sais pourquoi. Cest parce que Cindy est toujours heureuse. Elle a bien de la chance.

Kelly, je (Sa m&#232;re ne termina pas sa phrase; la porte dentr&#233;e venait de claquer.) Voil&#224; ton p&#232;re. Tu ne veux pas monter un petit moment avant le d&#238;ner?

Plus quune suggestion, c&#233;tait un ordre.


Assis dans la salle de conf&#233;rences glaciale, bras crois&#233;s, James Ryton attendait impatiemment la fin de la r&#233;union. Si McLeod nen finissait pas bient&#244;t, il allait &#234;tre en retard pour le rassemblement annuel du clan; il fallait compter deux heures de route jusqu&#224; la plage. Ce que proposait McLeod &#233;tait insens&#233;, &#233;videmment. Ces normaux n&#233;taient pas fichus danticiper le cours des choses. Pas &#233;tonnant que son groupe ding&#233;nieurs f&#251;t constamment occup&#233; avec les contrats gouvernementaux. Les clauses de s&#233;curit&#233; qui &#233;taient venues sajouter ne faisaient que rendre la situation pire encore.

Nous ferons parvenir le contrat &#224; votre bureau d&#232;s demain matin, dit McLeod en &#233;teignant l&#233;cran.

Parfait. Plus t&#244;t nous pourrons commencer, mieux ce sera.

James Ryton serra la main de McLeod, puis dirigea ses pas vers la moquette rose de la r&#233;ception. Il trouvait ces face-&#224;-face consacr&#233;s aux n&#233;gociations un fichu gaspillage de temps, m&#234;me si les r&#232;glements officiels les imposaient. C&#233;tait dautant plus rageant quil disposait dun superbe &#233;cran install&#233; dans son bureau, justement pr&#233;vu pour ce genre de conf&#233;rences. Stupide. Du gaspillage. Ce quil d&#233;testait tout autant que la stupidit&#233;. Les normaux semblaient des sp&#233;cialistes en la mati&#232;re.

Il nota quelque part dans son cerveau de laisser &#224; lavenir &#224; Michael le soin de soccuper de ces n&#233;gociations. Peut-&#234;tre pouvait-il abandonner compl&#232;tement cette t&#226;che &#224; son fils, lui qui aimait tant discuter avec les non-mutants.

Ryton songea aux murs quil aspirait &#224; b&#226;tir autour de son foyer, de sa famille, de son existence. Tout avait commenc&#233; avec la violence des ann&#233;es 90. Les assassinats. Oh, bien s&#251;r, &#224; l&#233;poque il n&#233;tait quun jeune imb&#233;cile id&#233;aliste, au sang chaud et aux visions optimistes. Mais Sarah avait emport&#233; tout cela avec elle, et davantage encore, lorsquelle avait quitt&#233; ce monde. Sa s&#339;ur, si belle, viol&#233;e, puis tu&#233;e &#224; coups de gourdin.

Frissonnant dans lair de d&#233;cembre, Ryton monta dans son glisseur. Les sots qui recherchaient un contact nullement n&#233;cessaire avec les normaux allaient au-devant de bien des d&#233;boires. Les mutants navaient jamais &#233;t&#233; accept&#233;s. Et ne le seraient jamais.

Bien s&#251;r, certaines interactions avec les non-mutants sav&#233;raient in&#233;vitables. Ils contr&#244;laient l&#233;conomie, les institutions et lenseignement. Le pire, c&#233;taient leurs piaillements, leurs lamentations continuelles, qui saccrochaient &#224; lui comme des toiles daraign&#233;es chaque fois quil mettait un pied dans leur univers. Il masquait du mieux possible cette facult&#233; de discerner entre leurs &#233;motions, mais invariablement sa r&#233;solution prenait leau. Dans un soupir, Ryton engagea le glisseur sur la bretelle dacc&#232;s de la voie rapide.

Des &#234;tres mesquins, ces normaux. De petits soucis, de viles ambitions. Une m&#233;fiance tenace envers tout ce qui leur paraissait &#233;trange, tout ce qui &#233;tait diff&#233;rent. Si demain il se r&#233;veillait pour d&#233;couvrir quils s&#233;taient volatilis&#233;s, ce ne serait pas lui qui les regretterait. Ils lui avaient d&#233;j&#224; trop pris. Sa jeunesse. Sa confiance. Sarah. Non, les normaux ne lui manqueraient en aucune fa&#231;on. Aucune.



2

Le battement sourd du ressac cessa brusquement lorsque la porte se referma. Michael se d&#233;barrassa de son blouson en remerciant le ciel quon e&#251;t install&#233; les nouveaux radiateurs, et d&#233;couvrit cinquante visages par trop familiers cinquante paires dyeux dor&#233;s dont la plupart appartenaient &#224; son clan dispos&#233;s autour de la grande table de lespace salle &#224; manger.

Sa m&#232;re lui adressa un sourire discret et d&#233;signa deux chaises pliantes grises &#224; c&#244;t&#233; delle. Dans un soupir, Michael posa d&#233;licatement son corps d&#233;gingand&#233; sur le si&#232;ge de m&#233;tal froid dont il per&#231;ut la sensation &#224; travers le tissu de son pantalon. M&#233;lanie sassit pr&#232;s de lui. Michael jeta un regard circulaire; son p&#232;re n&#233;tait pas l&#224;. Il avait d&#251; &#234;tre retard&#233;.

Comme je le disais, d&#233;clara loncle Halden, en cette ann&#233;e 672 de lAttente, 2017 selon le calendrier standard, nous avons eu deux naissances, un d&#233;c&#232;s, une disparition, mais il sagit de Skerry et ce nest pas la premi&#232;re fois quil nous fait &#231;a. On a lanc&#233; &#224; sa recherche les personnes habituelles.

Nos d&#233;marches tous azimuts ont permis de localiser deux cas isol&#233;s dans les contr&#233;es rurales du Tennessee, et ceux-ci nous ont rejoints. Il y a eu trois mariages. (Halden marqua un temps darr&#234;t.) Deux mariages mixtes, dont nous allons toutefois surveiller la descendance.

&#201;tait-ce son imagination ou Michael avait-il effectivement surpris, autour de lui, cent yeux dor&#233;s se mouiller de larmes de d&#233;solation? Cinquante bouches exhaler un soupir de regret?

La communaut&#233; se maintient, les rassura Halden.

C&#233;tait lui le Gardien du Livre ce trimestre, et le ton tr&#232;s officiel de ses propos surprenait venant de lui. Michael pr&#233;f&#233;rait de beaucoup l&#233;couter le soir, pr&#232;s de la chemin&#233;e, beugler les vieilles chansons du clan en saccompagnant de son banjo, le visage &#233;clair&#233; par la lueur des flammes qui dansait sur ses grosses joues et son cr&#226;ne chauve. Le masque de s&#233;rieux quil avait rev&#234;tu pour la circonstance saccommodait mal de sa nature expansive.

Et la saison a &#233;t&#233; f&#233;conde? demanda Zenora, la femme de Halden, ainsi que le voulait le rituel.

Oui, vraiment.

Puisse-t-il en &#234;tre toujours ainsi, r&#233;cita lassistance dune seule voix.

Michael donna un coup de coude &#224; M&#233;lanie qui semblait s&#234;tre assoupie. Elle reprit en ch&#339;ur les deux derniers mots.

O&#249; en est le d&#233;bat sur le Principe d&#201;quit&#233;? senquit Ren Miller dont la face ronde &#233;tait comme &#224; son habitude rouge de col&#232;re. Quand allons-nous &#234;tre autoris&#233;s &#224; participer aux comp&#233;titions sportives?

Ren, tu nes pas sans savoir que nous avons abord&#233; le sujet avec le s&#233;nateur Jacobsen, r&#233;pondit Halden. Elle examine la possibilit&#233; dune abrogation.

Il serait temps.

Personnellement, je pense que tu accordes trop dimportance &#224; cette affaire, r&#233;torqua Halden. Notre sup&#233;riorit&#233; psychique nous procure un avantage d&#233;loyal sur les normaux. Tu ne diras pas le contraire.

Miller lan&#231;a un regard furieux au Gardien du Livre, mais ne r&#233;pondit pas. Il y eut un mouvement de g&#234;ne au sein du clan. Michael nignorait pas que le principe en question constituait un point de friction pour la majorit&#233; des mutants, et ce, depuis l&#233;poque o&#249; il &#233;tait devenu article de loi, dans les ann&#233;es 1990. Halden prit une profonde inspiration.

&#201;coutons ce que nous dit le Livre, proposa-t-il dune voix paisible. Le cinqui&#232;me couplet du Temps de lAttente.

Il sinterrompit quelques secondes pour feuilleter l&#233;norme livre ancestral. Michael se surprit &#224; retenir sa respiration en pr&#233;vision de ce qui allait suivre. Le Gardien du Livre trouva le passage que tous connaissaient bien et, dune voix chaude, en entonna la lecture.

		Et lorsque nous nous sommes d&#233;couverts diff&#233;rents,
		Mutants et par l&#224; m&#234;me &#233;trangers,
		Nous nous sommes mis &#224; l&#233;cart,
		Avons cach&#233; ce qui nous rend si diff&#233;rents,
		Et ainsi montr&#233; un visage affable aux yeux aveugles
		De lunivers.
		Nous avons b&#226;ti notre communaut&#233; en silence, en secret,
		Nous nous sommes donn&#233; lamour et la communion
		Des esprits,
		En attendant que viennent des jours meilleurs,
		Un, temps o&#249; nous pourrions communier avec dautres
		Qui ne sont pas notre famille. Nous attendons toujours.

Halden referma le Livre.

Nous attendons toujours, psalmodia le petit groupe qui lentourait.

Joignez vos mains et communiez avec moi &#224; pr&#233;sent, murmura Halden.

Il baissa la t&#234;te, ferma les yeux, tendit les mains sur sa droite et sur sa gauche, et en saisit dautres qui &#224; leur tour se tendirent vers dautres, et ainsi de suite tout autour de la table jusqu&#224; ce que le cercle f&#251;t form&#233;.

Sans enthousiasme, Michael avait lui aussi ferm&#233; les yeux et senti la pression des mains famili&#232;res comme se refermait la cha&#238;ne de fraternit&#233;. Il redoutait et aimait tout &#224; la fois ce moment o&#249; seffa&#231;ait la conscience individuelle pour laisser place au chant ronronnant de lesprit de groupe, litanie mentale non point faite de mots intelligibles mais, plut&#244;t, de sonorit&#233;s rassurantes, tel un bourdonnement dabeilles aux harmonies mouvantes. Il se d&#233;tendit, baignant dans la chaleur de la communion. Sans que rien f&#251;t dit, tout &#233;tait entendu, tout &#233;tait re&#231;u et pardonn&#233;. Ce moment &#233;tait amour. Michael flottait, en suspension dans cette atmosph&#232;re damour, s&#233;tirait dans la douceur de cette union des esprits comme un chaton paresseux sous les rayons dor&#233;s du soleil. Lorsque, par imperceptibles &#233;tapes, il sentit refluer le bourdonnement mental et son moi retrouver le chemin de son cerveau individuel, il se laissa encore un moment porter par la vague bienveillante.

Il rouvrit les yeux. Sa montre lui apprit quil s&#233;tait &#233;coul&#233; toute une heure. Il avait beau avoir souvent fait cette exp&#233;rience, il restait toujours surpris que le temps pass&#226;t si vite &#224; travers ce qui ne lui semblait que quelques instants. Sentant le froid, il resserra son blouson contre sa poitrine.

Pr&#232;s de lui, des gens b&#226;illaient, se frottaient les yeux ou souriaient b&#233;atement. Sa tante Zenora, assise en face, lui lan&#231;a un clin d&#339;il auquel il r&#233;pondit par un grand sourire, pensant d&#233;j&#224; aux merveilleux biscuits quelle avait d&#251; cacher pour plus tard. Leur ar&#244;me flottait dans la pi&#232;ce, un irr&#233;sistible ar&#244;me de chocolat.

La porte dentr&#233;e souvrit et le p&#232;re de Michael entra, l&#232;vres pinc&#233;es.

James, tu as manqu&#233; la communion, gronda Halden. Le travail, comme dhabitude?

En effet, r&#233;pondit Ryton, le visage radouci. Tu sais combien je d&#233;teste rater la communion. Surtout depuis que cest toi le Gardien du Livre, Halden.

Eh bien, tu as encore la s&#233;ance de demain, cher cousin. Viens prendre un verre.

Les deux hommes se donn&#232;rent une br&#232;ve accolade.

Quelle &#233;trange paire ils font, songea Michael. Son p&#232;re &#233;tait mince et blond, alors que son oncle, avec son teint basan&#233;, ressemblait plut&#244;t &#224; un ours. Il est vrai que beaucoup de parents mutants offraient un aspect singulier. Il existait une explication &#224; cela dans les Chroniques. Dailleurs, en cherchant bien, on y trouvait une explication pour tout. Sauf que les Chroniques &#233;taient r&#233;dig&#233;es dans une langue archa&#239;que, non scientifique, ce qui n&#233;tait pas pour dissiper les doutes qui assaillaient Michael.

Les mutants &#233;taient apparus pour la premi&#232;re fois il y a plus de six cents ans, pr&#233;c&#233;d&#233;s, semblait-il, par une sorte de bouleversement m&#233;t&#233;orologique. Les Chroniques faisaient &#233;tat daverses de sang et de vaches qui avaient engendr&#233; des veaux &#224; deux t&#234;tes. Mais le XV si&#232;cle, du moins dapr&#232;s ce que Michael en savait, &#233;tait coutumier de ce genre d&#233;v&#233;nements.

Il savait aussi que, selon les scientifiques mutants et les th&#233;oriciens des normaux, en cas de pr&#233;disposition naturelle &#224; la mutation, le processus senclenchait plus facilement d&#232;s lors quon &#233;tait expos&#233; &#224; certains types de radiations. Une com&#232;te ou une pluie de m&#233;t&#233;orites, par exemple, entra&#238;naient toutes sortes de mutations dans la g&#233;n&#233;ration suivant imm&#233;diatement celle qui avait &#233;t&#233; expos&#233;e. Nombre dentre elles &#233;taient des mutations terminales, avec ph&#233;nom&#232;nes particuliers, st&#233;rilit&#233; et extinction de lesp&#232;ce. Toutefois, les souches dHomo sapiens qui r&#233;ussissaient &#224; survivre connaissaient un formidable &#233;panouissement. Leurs pouvoirs psychiques &#233;taient accrus. Certains mutants d&#233;veloppaient des dons t&#233;l&#233;pathiques &#224; divers niveaux. Dautres h&#233;ritaient de pouvoirs t&#233;l&#233;kin&#233;siques, l&#224; aussi plus ou moins puissants. Parfois, un mutant se voyait dot&#233; de plusieurs de ces pouvoirs. C&#233;taient des pr&#233;-cogs, des individus aptes au brouillage des sens, des t&#233;l&#233;pyromanes. &#192; loccasion, &#233;mergeait du lot un mutant aux talents dune diversit&#233; et dune force impressionnantes. Mais c&#233;tait lexception. Dans lensemble, les pouvoirs des mutants &#233;taient capricieux, souvent difficiles &#224; contr&#244;ler.

Autour de leurs yeux et de leurs &#233;tranges effets secondaires s&#233;chafaudaient de nombreuses th&#233;ories. La moiti&#233; du temps, pour Michael, tout cela prenait des allures de conte de f&#233;es. Jusquau moment o&#249; survenait, dans le cycle annuel, la saison des mutants.

Quand il &#233;tait enfant, il &#233;coutait, tout oreilles, lhistoire du clan que les a&#238;n&#233;s racontaient au cours de la transmission rituelle qui avait lieu chaque ann&#233;e. Aujourdhui, il aurait pu la r&#233;p&#233;ter en dormant. Comment ses anc&#234;tres avaient lutt&#233; pour survivre, face &#224; la terrible r&#233;v&#233;lation de leurs &#233;tranges pouvoirs et aux r&#233;actions violentes quaurait pu d&#233;clencher une panique aupr&#232;s de la majorit&#233; normale. Do&#249; les enclaves quils avaient &#233;tablies, pour se soustraire aux regards inquisiteurs et aux indiscr&#233;tions malveillantes. Pendant des si&#232;cles, les mutants avaient v&#233;cu en marge de la soci&#233;t&#233;, voleurs ou alchimistes, sorciers ou gu&#233;risseurs. Certains moururent sur le b&#251;cher. Dautres connurent une existence dun luxe inou&#239;. Plusieurs rejoignirent le monde du cirque. Les mutants faisaient de remarquables gens du voyage. Et des monte-en-lair encore plus accomplis.

&#202;tres &#224; part, secrets, distants, ils survivaient et se multipliaient, mais toujours condamn&#233;s &#224; rester dans lombre. Outre la peur h&#233;rit&#233;e des si&#232;cles pass&#233;s o&#249; on leur donnait la chasse et on les pers&#233;cutait, les mutants &#233;taient confront&#233;s &#224; l&#233;vidence dune dur&#233;e de vie plus courte que celle de lHomo sapiens ordinaire. Bien souvent, le mutant m&#226;le natteignait pas la soixantaine. Vivre au-del&#224; &#233;tait sexposer &#224; sombrer dans la folie. Michael avait entendu parler, non sans effroi, de baraquements administr&#233;s par le clan o&#249; on gardait les vieux atteints de d&#233;mence, loin des oreilles et des yeux des normaux. Le taux de suicides parmi la population mutante la plus &#226;g&#233;e &#233;tait le double de celui des normaux. En compensation de leur br&#232;ve dur&#233;e de vie, ils b&#233;n&#233;ficiaient de pouvoirs qui, il est vrai, sav&#233;raient, au mieux, dune efficacit&#233; peu fiable.

Des groupes s&#233;taient form&#233;s au sein dautres groupes. Lesp&#232;ce mutante avait &#233;t&#233; pr&#233;serv&#233;e gr&#226;ce &#224; un contr&#244;le vigilant des accouplements consanguins, mais le tribut &#233;tait lourd. Il ne fallait pas s&#233;tonner que des gens comme le p&#232;re de Michael se montrent offens&#233;s lorsquon offrait leur condition en p&#226;ture &#224; la curiosit&#233; du public. Ils &#233;taient fiers de leur h&#233;ritage et se m&#233;fiaient de la fa&#231;on dont les normaux pouvaient r&#233;agir, et ce, aujourdhui encore. Cependant, pour Michael, lid&#233;e de passer toute une vie enferm&#233; dans ce placard avec sa famille commen&#231;ait &#224; devenir insupportable. Quatre ann&#233;es duniversit&#233; lui avaient fait miroiter un monde plein de possibilit&#233;s en dehors du clan.

Son regard fit le tour de la salle. Il ny vit quune vaste assembl&#233;e de gens emplis damour mais qui ne comprendraient sans doute jamais ce quil ressentait. Son oncle Halden &#233;tait dot&#233; dune forte carrure, renforc&#233;e dun g&#233;n&#233;reux embonpoint. &#192; c&#244;t&#233; de cet ours massif, le p&#232;re de Michael avait lair beaucoup plus petit, et plus maigre sous sa peau dor&#233;e et ses cheveux blonds. Michael savait quil ressemblait &#224; son p&#232;re, m&#234;me si, de par ses origines asiatiques, sa m&#232;re lui avait transmis ce teint plus riche et ces yeux exotiques. Un parfum de plus dans ce pot-pourri que constituait d&#233;j&#224; lesp&#232;ce mutante, pensait un Michael toutefois convaincu quils &#233;taient &#224; cent pour cent des Homo sapiens. Quelle que soit la nature de ces espi&#232;gles agents mutag&#232;nes allez, il valait mieux laisser cela aux g&#233;n&#233;ticiens du clan.

Il avait entendu parler de mutants avec un seul &#339;il, des &#233;cailles sur la peau ou sept doigts &#224; chaque main; mais la rumeur voulait quils vivent sur la c&#244;te Ouest, menant une existence recluse. Quant &#224; lui, il remerciait le ciel de lui avoir donn&#233;, comme particularit&#233; physique, et par la gr&#226;ce de Sue Li Ryton, sa m&#232;re, l&#233;picanthus qui plissait ses paupi&#232;res. M&#233;lanie faisait un tantinet plus asiatique, avec ses cheveux noirs. Mais des trois, c&#233;tait Jimmy qui tenait le plus de leur m&#232;re. Michael chercha du regard son farceur de petit fr&#232;re, mais ne le vit nulle part. Probablement dans quelque endroit en train de pers&#233;cuter mentalement un pauvre type. Et il sen tirerait sans punition, avec &#231;a. Allez savoir pourquoi, leur p&#232;re avait d&#233;cid&#233; de fermer les yeux sur les transgressions dont Jimmy se rendait coupable.

La r&#233;union semblait termin&#233;e. Michael commen&#231;a &#224; se faufiler vers la porte. Ces rassemblements &#233;taient devenus une corv&#233;e, tellement &#233;tait pr&#233;visible ce qui allait sy dire; et puis, il voulait se garder du temps pour lui. Une fois rentr&#233; &#224; la maison, ce temps lui serait compt&#233;; le voyage &#224; Washington se dessinait &#224; lhorizon, et apr&#232;s &#231;a, ce seraient les contrats de la N.A.S.A.

Tu pars d&#233;j&#224;, Michael? (La voix de James Ryton, nettement d&#233;sapprobatrice, tranchante comme une lame de couteau, venait de retentir dans la salle, coupant le jeune homme dans son &#233;lan.) Eh bien, je suis ravi que tu aies eu le temps de passer.

Michael ignora le sarcasme.

Je voulais juste aller prendre un peu lair.

Par ce froid? insista James en d&#233;visageant son fils. Quy a-t-il? Ta famille nest pas dassez bonne compagnie?

Javais simplement envie de marcher. Pour penser.

&#192; une fille, sans doute, grommela le p&#232;re. Permets-moi de te dire que tu te gaspilles. Cest aux mutants que tu devrais penser. &#192; notre voyage &#224; Washington. Il est temps que tu te consid&#232;res comme un membre responsable de notre communaut&#233;. Tu es un des associ&#233;s de la compagnie. Tu dois r&#233;fl&#233;chir &#224; ton avenir. &#192; notre avenir.

Michael senflamma.

Je ne fais que &#231;a, r&#233;pliqua-t-il s&#232;chement. Et moi, dans tout &#231;a? Ce que jai envie de faire?

Bon, tr&#232;s bien, quas-tu envie de faire?

Dans la salle, les conversations avaient cess&#233; et toutes les t&#234;tes &#233;taient tourn&#233;es vers eux. Michael savait que ce quil allait r&#233;pondre blesserait sa famille et ses amis, mais il ny pouvait rien.

Jen ai assez de ce respect de la tradition. Nous sommes cens&#233;s d&#233;sormais aller de lavant, non? Maintenant, nous avons Eleanor Jacobsen au Congr&#232;s, et

Certains dentre nous, intervint son p&#232;re, ne sont pas persuad&#233;s que le moment est venu dune ouverture avec le monde des non-mutants. &#192; mon sens, nous devons continuer &#224; respecter les vieilles coutumes et &#224; avancer avec prudence. Les normaux peuvent se r&#233;v&#233;ler dangereux.

Oui, je sais, dit Michael, agac&#233;.

Alors, tu dois comprendre que jaie &#224; c&#339;ur de te procurer ce quil y a de mieux pour toi. Il nest pas interdit, de temps &#224; autre, de fr&#233;quenter des gens qui ne sont pas de notre milieu, mais pas question de les &#233;pouser.

Michael fixa son p&#232;re dun regard incr&#233;dule.

Qui a parl&#233; de mariage? Et quel mal y aurait-il &#224; &#231;a?

James Ryton lui retourna un regard s&#233;v&#232;re, de derri&#232;re ses lunettes &#224; double foyer.

Tu sais ce que je tai dit au sujet des d&#233;viations g&#233;n&#233;tiques. Nous nous devons de prot&#233;ger la lign&#233;e mutante. Sans parler du mal que nous avons eu &#224; linstaurer.

Je sais, je sais. Grands dieux, oui, je le sais!

Alors, tu sais aussi quil est temps pour toi de r&#233;fl&#233;chir &#224; tes actes. &#192; tes responsabilit&#233;s. Il est temps que tu commences &#224; tint&#233;resser &#224; Jena. Elle a l&#226;ge requis, et les candidates ne sont pas si nombreuses.

Du fond de la salle, une fille blonde, &#233;lanc&#233;e mais non d&#233;nu&#233;e de sensualit&#233;, adressa un sourire au jeune homme. Le badge de lunit&#233; brillait, dor&#233;, sur sa gorge. Michael sobligea &#224; regarder de lautre c&#244;t&#233;, lestomac nou&#233;. Lexistence au sein du clan &#233;tait comme un &#233;tau dont il se sentait prisonnier, et qui pouvait bien broyer les forces vives quil sentait en lui.

Cest donc ainsi, dit-il dun ton amer. Sadapter, se reproduire selon le m&#234;me mod&#232;le, rester conforme. Cest bien ce que je pensais.

&#192; tentendre, on dirait quil sagit dun sort terrible.

Cest peut-&#234;tre bien mon avis. (Michael vit des larmes dans les yeux de sa m&#232;re, mais il &#233;tait trop tard pour revenir en arri&#232;re, et dailleurs &#233;tait-il certain de le vouloir?) Je nai pas pass&#233; quatre ans &#224; Cornell pour &#234;tre un simple rouage dune strat&#233;gie imagin&#233;e par quelquun dautre. Pour devenir un &#233;talon du clan.

Autour de lui, tous retinrent leur souffle. Le visage de son p&#232;re &#233;tait en train de virer au rouge, signe &#233;vident dune nouvelle explosion de col&#232;re.

Michael, si tu te refuses &#224; faire face &#224; tes responsabilit&#233;s vis-&#224;-vis du clan, nous devrons prendre des d&#233;cisions &#224; ta place.

Comme si on ne les avait pas d&#233;j&#224; prises, r&#233;pliqua le jeune homme en se campant devant son p&#232;re dans une attitude de d&#233;fi, les mains sur les hanches. Tu me demandes dagir et de penser comme un adulte, et quand je le fais, tu me traites comme un enfant.

Dans la salle, les yeux dor&#233;s &#233;taient tous fix&#233;s sur lui. Michael se sentit suffoquer. Sil ne sortait pas dici, il allait &#233;clater. Rendre l&#226;me.

Dun mouvement brusque, il se retourna et, usant de son don t&#233;l&#233;kin&#233;sique, ouvrit la porte qui se trouvait un m&#232;tre plus loin. Linstant dapr&#232;s, il &#233;tait dehors; dans lair glac&#233;, sa respiration saccad&#233;e formait des nuages de vapeur. Mais o&#249; aller? Le mart&#232;lement des vagues lui apportait un message insistant. Michael courut vers la plage, r&#233;solu &#224; mettre autant de distance que possible entre sa famille et lui.


Lorsque la porte claqua derri&#232;re son fils a&#238;n&#233;, James Ryton ne broncha pas. Autour de lui, les membres du clan marmonnaient en secouant la t&#234;te pour marquer leur d&#233;sapprobation et se d&#233;plac&#232;rent pour discuter en petits comit&#233;s.

Tu veux un conseil dami? proposa Halden.

Pas vraiment, Hal, mais je te connais assez pour savoir que tu vas me le donner quand m&#234;me.

Halden sourit.

Si &#231;a doit continuer ainsi, tu finiras par chasser Michael.

Tu as peut-&#234;tre raison, soupira Ryton. Il me rappelle ce que j&#233;tais &#224; son &#226;ge. Une vraie t&#234;te br&#251;l&#233;e. Jai peur quil ne se fasse du mal.

Tu ten es bien sorti, objecta Halden. Et sans dommages, semble-t-il.

Plus ou moins, rectifia Ryton en seffor&#231;ant de sourire. Tu sais, les crises ont commenc&#233;, Halden. Elles surviennent comme &#231;a, en pleine nuit. Distorsions auditives, et &#231;a me r&#233;veille.

Le Gardien du Livre prit Ryton par l&#233;paule.

Courage. Nous sommes &#224; la veille de d&#233;couvrir le moyen de les contr&#244;ler. Peut-&#234;tre m&#234;me de les &#233;liminer.

Avec un rictus amer, Ryton se d&#233;gagea.

Je ne veux pas passer les vingt prochaines ann&#233;es de ma vie en proie &#224; des crises n&#233;vrotiques. Plut&#244;t me tuer.

Sa voix &#233;tait si basse quon aurait dit quil se parlait &#224; lui-m&#234;me.

James, ne parle pas ainsi.

D&#233;sol&#233;, mon vieux, ajouta Ryton avant de se forcer &#224; sourire. Si on discutait dun sujet moins d&#233;primant?

Halden lui pressa le bras.

Ton fils est intelligent, un bon point pour le clan. Il reviendra parmi nous. Sois patient.

Puisses-tu avoir raison! As-tu appris quelque chose sur ce soi-disant supermutant?

Les rumeurs vont bon train, r&#233;pondit le Gardien du Livre. On fait &#233;tat au Br&#233;sil dexp&#233;riences sous radiations. Sur des sujets humains.

Au Br&#233;sil, maintenant? La derni&#232;re fois, c&#233;tait en Birmanie. Je ne crois rien de tout &#231;a. Existe-t-il des documents? Des preuves concr&#232;tes?

Pas exactement. Mais &#231;a a fait assez de bruit et de remue-m&#233;nage pour d&#233;clencher un d&#233;bat au Congr&#232;s aux fins dinstituer une commission denqu&#234;te.

Laquelle se rendrait au Br&#233;sil?

Et o&#249; veux-tu quelle aille? Sous couvert dun petit voyage dagr&#233;ment, &#233;videmment, le truc non officiel. On ne va quand m&#234;me pas les prendre &#224; rebrousse-poil alors quils sont enfin en mesure de nous r&#233;gler une grande partie de leur dette.

Gr&#226;ce &#224; ce filon de triobium quils ont d&#233;couvert &#224; Bahia. Et &#224; la technique dextraction au laser quont mise au point les Anglais. Et Jacobsen? Elle va y aller, bien s&#251;r?

Elle est bien oblig&#233;e, fit Halden en haussant les &#233;paules. Dautant que nous consid&#233;rons la situation avec un peu plus de s&#233;rieux quauparavant. Jai eu des comptes rendus de la c&#244;te Ouest. De Russie, &#233;galement. Nos g&#233;n&#233;ticiens croient possible que ces types, quels quils soient, aient r&#233;ussi &#224; isoler et &#224; coder le g&#233;nome mutag&#232;ne.

Ryton eut un gros rire.

Oh, &#233;pargne-moi le couplet. Tu sais comme moi que le codage des g&#233;nomes, on en parlait d&#233;j&#224; il y a vingt ou trente ans, dans les ann&#233;es 80. &#199;a na jamais r&#233;ussi, surtout apr&#232;s la b&#233;vue des Japonais qui a entra&#238;n&#233; le moratoire sur la question.

Peut-&#234;tre le moratoire na-t-il pas franchi les fronti&#232;res du Br&#233;sil, objecta Halden.

Il avala son caf&#233; dun trait et sen servit une nouvelle tasse.

Bon, et la Russie, quas-tu appris de sp&#233;cial?

Des rapports superficiels. Ils ne sont pas aussi bien organis&#233;s que nous, &#233;videmment; mais lors de son dernier voyage, Zenora a vu Yakovsky. Il lui a dit queux aussi &#233;taient inquiets &#224; propos du Br&#233;sil.

Il faudrait en discuter en assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale.

Jy ai pens&#233;. Demain?

Ryton acquies&#231;a dun signe de t&#234;te.

Les implications sont effrayantes. Apr&#232;s tout, &#224; lheure actuelle, les normaux ne savent pas vraiment que faire de nous. Que va-t-il se passer si on r&#233;v&#232;le lexistence dun mutant aux pouvoirs r&#233;ellement sup&#233;rieurs?

Oh, tu sais bien, les trucs habituels. L&#233;meute populaire, les pogroms, les lynchages. (Halden sourit.) Tu vois toujours le c&#244;t&#233; noir des choses, James. Un supermutant, &#231;a peut &#234;tre formidable.

Ulc&#233;r&#233;, Ryton se dressa de toute sa hauteur.

Je sais que tu trouves &#231;a amusant, Halden. Mais je nai pas oubli&#233; 1992. Ni Sarah. Ce pourrait &#234;tre tr&#232;s dangereux pour nous.

Je comprends que tu tinqui&#232;tes, dit Halden avec diplomatie. Mais c&#233;tait il y a vingt-cinq ans. Et puis, tout compte fait, est-ce que nous ne cherchons pas &#224; faire la m&#234;me chose &#224; notre fa&#231;on? Fabriquer des supermutants gr&#226;ce &#224; nos accouplements uniraciaux?

Non, r&#233;pliqua s&#232;chement Ryton. Ce qui nous pr&#233;occupe avant tout, cest la survivance de lesp&#232;ce. La sauvegarde par le nombre. Nous devons rester en dehors des conflits et ne pas risquer de provoquer latrophie du reste de la race humaine. Ce dont on ne manquera pas de nous accuser si ce supermutant sav&#232;re ne serait-ce que vaguement exister. Tu le sais, pour commencer, les normaux ont peur de nous. Et sil y a une seule parcelle de v&#233;rit&#233; derri&#232;re cette rumeur de mutants aux pouvoirs accrus par les radiations, alors quest-ce qui nous attend, Halden? Que deviendrons-nous dans tout &#231;a?


Malgr&#233; labsence de dunes pour le cacher aux regards indiscrets, Michael se hasarda &#224; l&#233;viter au-dessus des vagues. Dans la semi-obscurit&#233;, il passerait inaper&#231;u. Il naimait pas user de ses dons de mutant devant des &#233;trangers, &#224; la diff&#233;rence de certains de ses cousins qui prenaient plaisir &#224; sexhiber pour choquer les normaux. Mais il ny avait pas &#226;me qui vive sur la plage.

Un vent piquant soufflait, annonciateur de neige. Quelques oiseaux solitaires becquetaient les algues le long de la ligne des eaux. Quils parviennent &#224; survivre ainsi en plein c&#339;ur de lhiver, voil&#224; qui est &#233;tonnant, songea Michael. &#192; lapproche de son ombre, ils se dispers&#232;rent &#224; tire-daile.

Flotter au-dessus des vagues, c&#233;tait pour Michael un jeu merveilleux. Il avait toujours ador&#233; cela. Quand il &#233;tait petit, sa m&#232;re lattachait parfois &#224; une corde pour laider &#224; contr&#244;ler son pouvoir de l&#233;vitation. Il se rappelait avec quelle patience elle lui apprenait &#224; s&#233;lever alors quil avait &#224; peine quatre ans. Tu prends un bon &#233;lan et hop! Allez, Michael. Essaie encore une fois.

Ses dons t&#233;l&#233;kin&#233;siques n&#233;taient apparus que dans les trois derni&#232;res ann&#233;es. Il &#233;prouvait une joie sans pareille &#224; les mettre &#224; l&#233;preuve. Mentalement, il repoussait les vagues d&#233;ferlantes. Elles revenaient, bien s&#251;r, mais c&#233;tait comme sil voyait la mer ob&#233;ir &#224; ses ordres.

Il &#233;tait quelquun de rare, m&#234;me au sein de la communaut&#233;; un mutant dot&#233; dun double pouvoir. Son p&#232;re ne cessait de lui casser les oreilles &#224; propos de ses pr&#233;cieux g&#232;nes. Pr&#233;serve-les. Prot&#232;ge-les. &#201;pouse une mutante. Fais-lui des petits mutants. Un jour, tu seras Gardien du Livre. Ne montre tes pouvoirs &#224; personne. Int&#232;gre-toi. Fonds-toi dans la masse. Rien que dy penser, &#231;a le mettait en rage.

Le ressac d&#233;versa sur le rivage une vague dont l&#233;cume vola jusqu&#224; Michael. Il s&#233;leva un peu plus haut afin de l&#233;viter.

De bons petits mutants, songea-t-il, qui se cachent comme des souris et se cramponnent les uns aux autres en r&#233;clamant leur dose dair vitale. Chaque fois quil assistait &#224; une r&#233;union du clan, leurs petites mesquineries lui crissaient aux oreilles comme des ongles sur un tableau. Au moins y avait-il &#233;chapp&#233; le temps quil &#233;tait &#224; luniversit&#233;. Il avait vu comment vivaient les normaux. Et il avait aim&#233; &#231;a.

Les gens comme Kelly McLeod prenaient la vie du bon c&#244;t&#233;. Ils n&#233;taient responsables que vis-&#224;-vis deux-m&#234;mes, et peut-&#234;tre de leur famille. En tout cas, ils navaient pas de secrets &#224; prot&#233;ger. Nul besoin dobserver des traditions qui les &#233;touffaient, ni de pr&#233;server des coutumes qui les isolaient. Ils &#233;taient dispens&#233;s de l&#233;c&#339;urante convivialit&#233; qui pr&#233;sidait &#224; lesprit de clan, de toute mission sacr&#233;e, si ce nest celle d&#234;tre eux-m&#234;mes et de d&#233;couvrir ce que la vie avait &#224; offrir.

Il admirait la forte personnalit&#233; de Kelly, son ind&#233;pendance. La plupart des mutantes refr&#233;naient leurs &#233;motions, prenaient garde &#224; ne rien laisser para&#238;tre, tout au plus une ombre furtive derri&#232;re leurs regards. Jena comme les autres. Un instant il eut honte de la fa&#231;on dont il lavait ignor&#233;e. C&#233;tait une fille attirante, sauf quelle navait pas les yeux de la bonne couleur. Tous les mutants avaient ces m&#234;mes yeux fauve-brun dor&#233;, qui renvoyaient d&#233;tranges reflets dans lobscurit&#233;; une mani&#232;re ais&#233;e de reconna&#238;tre les membres du clan dans des lieux inconnus.

Kelly, quant &#224; elle, avait des yeux bleu clair. Il aimait la fa&#231;on dont ils contrastaient avec sa peau claire et ses cheveux noirs, il aimait son nez pointu au fin model&#233;, ses pommettes cisel&#233;es. Et la fa&#231;on quelle avait de shabiller un jour de cuir noir et de cha&#238;nes dargent, dappara&#238;tre le lendemain les cheveux remont&#233;s sur de petites boucles doreilles, v&#234;tue dun chemisier &#224; lancienne mode avec col haut et dentelles. Lorsquelle souriait, elle r&#233;v&#233;lait une rang&#233;e de dents qui &#233;taient loin d&#234;tre parfaites mais qui plaisaient &#224; Michael. Il navait pas envie davoir en face de lui une poup&#233;e en plastique. C&#233;tait en partie ce qui faisait le charme de Kelly.

Il se rem&#233;mora le jour o&#249; il lavait embrass&#233;e dans larri&#232;re-cour de la maison des McLeod. Elle navait pas offert de r&#233;sistance lorsquil avait gliss&#233; les mains sous son soutien-gorge. Sils avaient eu le temps, il savait quelle laurait encourag&#233; &#224; pousser plus loin, mais son p&#232;re &#233;tait sorti. Depuis, il la d&#233;sirait avec une ardeur quil navait jamais &#233;prouv&#233;e pour aucune mutante.

Appelle-moi quand tu rentreras de vacances, lui avait-elle dit sur le perron o&#249; la lumi&#232;re aur&#233;olait ses cheveux bruns. Lattente &#233;tait insupportable, il fallait quil la revoie. Mais il devrait prendre garde &#224; ce que son p&#232;re nen sache rien.

Un eurodollar en &#233;change de tes pens&#233;es.

Michael se retourna. Personne. Dans le lointain, un volet battait sous le vent. Avait-il imagin&#233; cette voix qui lui parlait?

Tu nas pas peur quun normal te surprenne et d&#233;faille?

Quelquun lui parlait, en effet, mais cette voix quil entendait &#233;tait dans sa t&#234;te, non dans ses oreilles. Et cette voix railleuse de faux t&#233;nor ne pouvait appartenir qu&#224; une seule personne. Son cousin Skerry. Skerry qui avait pourtant disparu, selon Halden.

Skerry? O&#249; es-tu? fit Michael &#224; voix haute.

Il navait aucun don pour exp&#233;dier des messages t&#233;l&#233;pathiques, et dailleurs il &#233;tait interdit, e&#251;t-on poss&#233;d&#233; ce don, de p&#233;n&#233;trer dans lesprit dun autre pour y lire ses pens&#233;es. Skerry avait le droit de lui poser des questions, mais pas celui daller p&#234;cher des r&#233;ponses.

Derri&#232;re le snack-bar.

Sans perdre une seconde, Michael se posa sur la plage et, foulant le sable, se dirigea vers le b&#226;timent gris qui mena&#231;ait de s&#233;crouler et quon avait prot&#233;g&#233; contre les vents de lhiver au moyen de planches clou&#233;es. Parvenu &#224; langle le plus &#233;loign&#233;, le jeune homme jeta un &#339;il scrutateur. Rien que des cabanons et du sable.

Tu chauffes.

Allons, Skerry, arr&#234;te de d&#233;conner!

Son cousin &#233;tait peut-&#234;tre tout pr&#232;s de lui, mais si Skerry ne voulait pas quon le voie, Michael pourrait encore le chercher &#224; la Saint-Sylvestre.

Derri&#232;re lui, il crut entendre battre des cartes. Faisant volte-face, il vit des planches grises clou&#233;es en diagonale se transformer progressivement, comme une image vid&#233;o, et son cousin apparut. Ce vieux Skerry, toujours le m&#234;me! Une parka verte de larm&#233;e am&#233;ricaine, des jeans et des bottes, cheveux fris&#233;s ch&#226;tains et barbe, et ces yeux rayonnants, tout comme les siens. Mais tandis que Michael &#233;tait plut&#244;t du genre maigre, vif et nerveux, Skerry &#233;tait grand et muscl&#233;, et nanti de larges &#233;paules et de jambes capables denvoyer un ballon de football &#224; lautre bout du terrain. Ou dabattre un arbre &#224; coups de pied. Un sourire taquin r&#233;v&#233;lait la blancheur de ses dents. Michael avait un faible pour son cousin, m&#234;me sil ne lui faisait pas vraiment confiance. Mais il ne sen m&#233;fiait pas vraiment non plus. Difficile de sexpliquer ce que lon ressent devant un t&#233;l&#233;pathe sp&#233;cialiste de lescamotage.

Tu as encore eu des mots avec ton vieux?

Tu &#233;tais &#224; la r&#233;union?

Disons que je garde un &#339;il sur ce qui arrive &#224; mes proches et aux gens qui me sont le plus chers.

Bon, alors, tu sais comment cest. Ils veulent que j&#233;pouse Jena. Que je rentre dans le rang. Que je nettoie mes chaussures, bref, que je sois un bon petit mutant.

On dirait que tu en as ras le bol.

En effet.

Eh bien, pars.

Michael secoua la t&#234;te, lair embarrass&#233;.

Je ne peux pas. Toi, peut-&#234;tre, mais moi, si je l&#226;chais la compagnie et quittais la ville, mes parents en mourraient.

Skerry haussa les &#233;paules, exhiba un cure-dent et lins&#233;ra entre ses l&#232;vres dun air d&#233;sinvolte.

O&#249; &#233;tais-tu? demanda Michael.

Ici et l&#224;. Le monde est grand.

Il se mit &#224; arpenter la plage dun pas nonchalant, tout en faisant signe &#224; Michael de le suivre. Ils march&#232;rent ainsi c&#244;te &#224; c&#244;te durant plusieurs minutes sans parler. Puis Skerry sarr&#234;ta pour regarder son cousin, jeta le cure-dent dans leau, et reprit:

Tu ne peux pas passer toute ta vie &#224; leur faire plaisir. Tu vas devenir fou. Et je ne parle pas de la folie qui touche les vieux mutants. Tu as plus de possibilit&#233;s de choix que tu ne le penses, mais si tu ne saisis pas ta chance d&#232;s maintenant, tu ne le feras jamais. Rappelle-toi ce qui caract&#233;rise lexistence dun mutant. Il ne vit pas vieux. Et sa fin est triste. Pars, d&#233;couvre qui tu es.

Comme toi?

Peut-&#234;tre.

Plus facile &#224; dire qu&#224; faire. Dailleurs, si tu tes sauv&#233;, que fais-tu ici?

Skerry haussa &#224; nouveau les &#233;paules.

La nostalgie. Et puis, quest-ce qui te fait croire que je suis r&#233;ellement ici?

Il arbora un large sourire et les contours de sa silhouette commenc&#232;rent &#224; sestomper.

Skerry, attends. Ne ten va pas.

D&#233;sol&#233;, petit. Cest lheure. R&#233;fl&#233;chis &#224; ce que je tai dit. Pars tant quil en est encore temps. Je reste en contact.

Ce qui disparut en dernier, ce fut le sourire de Skerry, du moins cest ce que pensa Michael.


Plantant ses dents dans son g&#226;teau aux noix, M&#233;lanie en go&#251;ta la saveur riche et forte. On en &#233;tait &#224; la partie de la r&#233;union que tout le monde attendait, le moment o&#249; on se mettait &#224; jour des derniers potins, o&#249; on exprimait son admiration devant les nouveaux arriv&#233;s au sein du clan, o&#249; on discutait politique. Surtout politique. Oh oui, tout le monde attendait cela. Tout le monde, sauf elle.

Elle regarda les plus jeunes qui l&#233;vitaient en cercle devant la chemin&#233;e et souhaita un instant redevenir une enfant pour pouvoir se joindre &#224; eux. Mais il y avait plus que l&#226;ge pour la s&#233;parer du groupe joyeux jouant pr&#232;s du feu, et aussi des autres membres du clan entass&#233;s dans la salle. M&#233;lanie &#233;tait une mutante, bien s&#251;r. Elle navait qu&#224; contempler ses yeux dor&#233;s pour sen rendre compte. Mais elle &#233;tait une mutante infirme. Une mutante souffrant de dysfonction.

Certes, chacun dans le clan la traitait avec &#233;gards. Trop d&#233;gards. Ils se comportaient comme si elle &#233;tait une attard&#233;e mentale. Leur piti&#233; lui &#233;tait aussi dure &#224; avaler que le m&#233;pris dont elle &#233;tait lobjet &#224; l&#233;cole de la part des non-mutants.

De lautre c&#244;t&#233; de la salle, Marol, le visage empreint dune certaine fiert&#233;, retenait son b&#233;b&#233;, Sefrim, en train de l&#233;viter, paisiblement endormi, au-dessus de ses genoux.

Je nai m&#234;me pas les aptitudes dun mutant nouveau-n&#233;, songeait M&#233;lanie.

Pourquoi navait-elle pas suivi Michael lorsquil &#233;tait sorti comme un ouragan? Que navait-elle apport&#233; quelques cachets de Val&#233;drine de sa m&#232;re. Elle en arrivait &#224; redouter ces r&#233;unions autant que son fr&#232;re a&#238;n&#233;. Davantage, m&#234;me. Lui, au moins, poss&#233;dait un don. Elle, en fait, ne savait pas r&#233;ellement qui elle &#233;tait.

Ne pleure pas, sexhorta-t-elle. Ne leur montre pas tes larmes.

&#201;tait-ce sa faute si elle avait les yeux dor&#233;s, mais sans une once de ces pouvoirs qui &#233;taient donn&#233;s aux mutants? Ah! Combien dheures avait-elle pass&#233;es &#224; sexercer dans sa chambre &#224; linsu des autres, priant le ciel que son absence de don ne soit due qu&#224; une maturit&#233; retard&#233;e!

Elle &#233;tait destin&#233;e &#224; pratiquer la t&#233;l&#233;kin&#233;sie elle le sentait jusque dans la moelle de ses os. Mais elle avait beau se concentrer du mieux possible, au point den avoir des migraines, pour d&#233;placer une simple orange &#224; travers la chambre, voire sur la table, le r&#233;sultat &#233;tait toujours le m&#234;me. Rien. Lorange restait l&#224; o&#249; elle lavait mise.

Apr&#232;s ses premi&#232;res r&#232;gles, M&#233;lanie commen&#231;a &#224; d&#233;sesp&#233;rer. &#192; cette p&#233;riode de leur vie, toutes les filles mutantes disposaient de la pl&#233;nitude de leur pouvoir. Cest alors que M&#233;lanie essaya de comprendre, &#224; d&#233;faut daccepter. Mais lorsque Michael d&#233;veloppa un second don, elle dut se rendre &#224; l&#233;vidence:elle avait &#233;t&#233; choisie par un dieu cruel et malveillant pour endurer un tourment particulier. Son fr&#232;re a&#238;n&#233; avait en quelque sorte h&#233;rit&#233; des deux pouvoirs, le sien propre et celui de sa s&#339;ur!

Une main lui effleura l&#233;paule doucement, affectueusement. M&#233;lanie leva les yeux et aper&#231;ut tante Zenora qui lui souriait. La femme de loncle Halden avait assur&#233;ment &#233;t&#233; faite pour lui. Grande et ne manquant pas daplomb, tout comme son mari. Elle ne portait pas moins dune demi-douzaine de badges de lunit&#233; sur une manche:six yeux dor encadr&#233;s par deux bras en couronne. Zenora jouait un r&#244;le actif au sein de lUnion des Mutants; toujours &#224; distribuer des badges durant les rassemblements du clan. Elle serra M&#233;lanie contre elle.

Comment &#231;a se passe &#224; la fac? demanda-t-elle.

&#199;a va, je crois.

Tu dois &#234;tre, voyons, en troisi&#232;me ann&#233;e?

Quatri&#232;me.

Bon, as-tu r&#233;fl&#233;chi &#224; ce que tu vas faire ensuite? Poursuivre tes &#233;tudes? Te lancer dans la vie professionnelle?

M&#233;lanie haussa les &#233;paules.

Papa veut que je travaille avec lui.

&#199;a me para&#238;t une bonne id&#233;e.

Sans doute.

Rien qu&#224; lid&#233;e de travailler avec son p&#232;re et son fr&#232;re, M&#233;lanie en avait lestomac retourn&#233;. Son r&#234;ve, c&#233;tait de devenir pr&#233;sentatrice de t&#233;l&#233;vision. La premi&#232;re pr&#233;sentatrice mutante. Mais elle navait pas plus de chances dy arriver que de se mettre soudain &#224; l&#233;viter ou &#224; marcher au plafond.

Zenora se laissa accaparer par une discussion politique dans laquelle semblait intervenir toutes les trois phrases le nom du s&#233;nateur Elenor Jacobsen. M&#233;lanie secoua la t&#234;te. La politique lennuyait. Elle aper&#231;ut sa m&#232;re assise sur le vieux canap&#233; rouge et alla la rejoindre.

Zenora est toujours aussi dynamique, fit remarquer Sue Li avec un sourire.

Si tu veux mon avis, parler politique, cest ce quelle pr&#233;f&#232;re, dit M&#233;lanie. Elle aime mieux &#231;a que de faire la cuisine! Je parie quelle dort avec un badge de lunit&#233;.

Jena passa devant les deux femmes, les yeux baiss&#233;s. Sue Li laissa &#233;chapper un soupir.

Ton fr&#232;re nous cause bien du souci. Je suis ennuy&#233;e pour cette fille.

Moi non, protesta M&#233;lanie. Jena a des tas de soupirants. Cest pour Michael que je suis d&#233;sol&#233;e.

Comment &#231;a? demanda sa m&#232;re en lui lan&#231;ant un regard p&#233;n&#233;trant.

M&#233;lanie se sentit rougir.

Eh bien, Jena ne lui pla&#238;t pas. Je veux dire, il laime bien, mais pas de la fa&#231;on dont vous le souhaitez. (Elle se tortilla sur le canap&#233;.) Moi, je trouve quon na pas le droit de le pousser &#224; faire ce quil na pas envie de faire.

Naturellement, tu prends son parti! r&#233;torqua Sue Li, les l&#232;vres pinc&#233;es.

Dans son for int&#233;rieur, M&#233;lanie pensait que Jena n&#233;tait quune enquiquineuse pr&#233;tentieuse, qui ne connaissait dautre relation intime que celle quelle entretenait avec son miroir. Mais elle &#233;prouvait un plaisir pervers &#224; voir pour une fois quelquun dautre devenir la cible des regards et des attentions des membres du clan. Elle prit un autre g&#226;teau, en se demandant si Zenora &#233;tait bonne cuisini&#232;re gr&#226;ce &#224; ses talents de mutante, ou malgr&#233; eux.


Les fen&#234;tres du bungalow des Ryton &#233;taient &#233;clair&#233;es par une lumi&#232;re jaune qui semblait vouloir diffuser sa chaleur au sein des t&#233;n&#232;bres. Le soleil avait disparu &#224; lhorizon depuis presque une heure. Michael ouvrit la porte avec pr&#233;caution, pr&#234;t &#224; d&#233;guerpir au premier signe de conflit. Sa m&#232;re &#233;tait assise devant la table de cuisine et lisait, le dos tourn&#233;. Nulle trace de M&#233;lanie ni de leur p&#232;re. Lorsque Michael entra dans la pi&#232;ce, sa m&#232;re leva les yeux de l&#233;cran.

Tu as mang&#233;? senquit-elle dun ton las.

Non.

&#212;te ton manteau. Je vais te pr&#233;parer un sandwich.

Les pieds en bois de la chaise racl&#232;rent le plancher lorsque Sue Li se leva pour traverser la cuisine. Avec la lumi&#232;re qui brillait sur ses cheveux bruns et son visage encadr&#233; par sa capuche rouge, elle ressemblait &#224; une gravure que Michael avait vue un jour, une estampe japonaise repr&#233;sentant une geisha v&#234;tue dun kimono et dune &#233;charpe brun-roux. Il suspendit son manteau et sassit sur la chaise quelle venait de quitter, face &#224; l&#233;cran, o&#249; se d&#233;roulait un r&#233;cit d&#233;pouvante tir&#233; dun vieux recueil.

&#199;a te pla&#238;t, ces trucs-l&#224;?

Oui. &#199;a me plonge dans un univers compl&#232;tement diff&#233;rent. Et chaque fois que jen reviens, je suis ravie de retrouver mon monde &#224; moi.

Cela me plairait bien, &#224; moi aussi, remarqua Michael. O&#249; sont les autres?

Ton p&#232;re est rest&#233; pour discuter avec Halden et Zenora. Jimmy et M&#233;lanie sont chez les voisins; ils regardent la t&#233;l&#233;vision sur le grand &#233;cran de Tela.

Elle posa sur la table un sandwich au pain de soja et une tasse de cacao, et sinstalla en face de son fils, la mine pensive.

Michael, dit-elle, je sais que &#231;a tagace tout ce quon exige de toi, mais ton p&#232;re na aucune envie de se montrer dur &#224; ton &#233;gard.

Alors, pourquoi agit-il ainsi?

Il se fait du souci, soupira-t-elle. Tu sais quelle importance il attache &#224; l&#233;dification dun avenir meilleur. Et il est tr&#232;s fier de toi.

&#201;videmment, quand on a pour fils un mutant au double pouvoir. Bon, sil est aussi fier que tu le pr&#233;tends, pourquoi ne me le dit-il pas lui-m&#234;me?

Cela lui est tr&#232;s difficile.

Michael engloutit une nouvelle bouch&#233;e avant de r&#233;pliquer:

Jaimerais bien, moi aussi, quil ne me rende pas les choses si difficiles. Et cest pareil pour Mel.

Je sais.

Toi, tu as d&#233;j&#224; ressenti cela?

Sa m&#232;re lui sourit tendrement.

&#201;videmment. Mais la situation &#233;tait diff&#233;rente lorsque j&#233;tais jeune. Il y avait beaucoup plus denthousiasme parmi le clan. On se sentait comme aux premi&#232;res lueurs dun &#226;ge nouveau. Certes, c&#233;taient les ann&#233;es 70, une &#233;poque o&#249; tout semblait possible.

C&#233;tait comment?

Oh, follement excitant. D&#233;routant. Pour un enfant surtout. (Elle sinterrompit, tandis que ses joues se coloraient sous leffet des vieux souvenirs.) On aurait dit que le monde brillait de mille perspectives davenir. Que toutes les vieilles habitudes se transformaient. Et, dans un sens, c&#233;tait bien ce qui se passait. Mais alors est apparue la violence. Et &#224; bien des &#233;gards, les choses en sont rest&#233;es l&#224; pour nous.

Michael sappuya au dossier de sa chaise.

Quelquun sest-il jamais demand&#233; si le temps de lAttente n&#233;tait pas enfin termin&#233;?

Sa m&#232;re hocha la t&#234;te tristement.

J&#233;tais trop jeune pour me rappeler aujourdhui ce qui se disait alors dans les r&#233;unions. Mais je me souviens quune ann&#233;e, un d&#233;fil&#233; a &#233;t&#233; d&#233;cid&#233;, afin de proclamer notre droit &#224; lexistence aux yeux des gouvernements. Certains des membres les plus &#226;g&#233;s ont refus&#233; et, pour finir, le clan sest retrouv&#233; divis&#233; sur la question. Si bien que nous navons &#233;t&#233; que quelques-uns &#224; d&#233;filer, dans les ann&#233;es 90. Avant cela, les rassemblements &#233;taient deux fois plus importants; on &#233;tait deux fois plus nombreux &#224; y participer. Mais nous avions d&#233;j&#224; &#233;t&#233; divis&#233;s auparavant. Les ann&#233;es 60 et 70 nous ont s&#233;par&#233;s, et ceux qui &#224; l&#233;poque r&#233;clamaient une ouverture sont partis, dont certains en Californie. Parmi eux, se trouvait le gar&#231;on que jaurais bien voulu &#233;pouser.

Que sont-ils devenus? demanda Michael. Et lui?

Une ombre passa sur les traits d&#233;licats de sa m&#232;re.

Nous commen&#231;ons &#224; peine &#224; nous r&#233;unir &#224; nouveau. Un jour, peut-&#234;tre, serons-nous tous ensemble, comme au bon vieux temps. Quant &#224; ce gar&#231;on, eh bien, il a disparu.

Michael cessa de mastiquer son sandwich et regarda sa m&#232;re comme sil ne lavait jamais vraiment vue avant ce jour. Sa m&#232;re qui portait tout un pass&#233; quelle ne lui avait jamais r&#233;v&#233;l&#233;. Il &#233;prouva envers elle un respect tout neuf.

Il est mort?

Sans doute.

&#192; quoi ressemblait-il?

Elle tendit vers Michael une main affectueuse pour lui &#233;carter une m&#232;che du front.

Un peu &#224; ton cousin Skerry. Sauvage. Cest ce qui le rendait si attirant. Et en aurait fait un mari impossible &#224; vivre.

Michael fut tent&#233; un instant de lui avouer quil avait vu Skerry. Les mots faillirent jaillir de ses l&#232;vres, mais il d&#233;cida de se taire. Si sa m&#232;re en parlait &#224; quelquun, il aurait droit &#224; un v&#233;ritable interrogatoire. Et puis, sur le moment, il n&#233;tait pas m&#233;content davoir quelques secrets bien &#224; lui.



3

La musique du roboband se r&#233;percutait en d&#233;tranges distorsions sur les carreaux roses des toilettes:des ouaooo, ouaooo &#233;voquant le miaulement lointain dun chat &#233;lectronique. M&#233;lanie se regarda dans le verre craquel&#233; du miroir. La chaleur qui r&#233;gnait dans la salle du Branch&#233; lui avait donn&#233; des couleurs. C&#233;tait une nuit plut&#244;t douce pour la mi-f&#233;vrier.

La Val&#233;drine quelle avait trouv&#233;e dans larmoire &#224; pharmacie de sa m&#232;re lui procurait des bourdonnements d&#233;licieux dans la t&#234;te, accompagn&#233;s dune l&#233;g&#232;re sensation dengourdissement. Elle passa un peigne jaune dans ses cheveux et &#233;tudia limage que lui renvoyait le miroir. Celle dune fille &#224; moiti&#233; chinoise, avec des cheveux ch&#226;tains et soyeux. Une fille normale, plut&#244;t mignonne, qui s&#233;tait rendue &#224; une soir&#233;e.

Mignonne, normale, avec des yeux dor&#233;s.

Elle examina son visage comme si c&#233;tait la premi&#232;re fois quelle le voyait, fig&#233;e devant l&#233;tranget&#233; de ces yeux qui lui rappelaient, comme un miroir &#224; deux faces, ce quelle &#233;tait en r&#233;alit&#233;. Une mutante. Et une mutante infirme. Qui pourrait vouloir delle? Mutante ou normale, qui voudrait jamais delle?

Peut-&#234;tre devrait-elle porter des lentilles de contact. Elle ferma les yeux pour simpr&#233;gner de lid&#233;e; masquer cette nuance or qui &#233;tait la marque des mutants sous un marron fonc&#233;, ou une teinte noisette. Au moins ressemblerait-elle alors &#224; une jeune Asiatique normale. Imagine ce que ce doit &#234;tre, se dit-elle, de vivre comme un non-mutant. Quelle sensation bizarre que de marcher dans la rue et se fondre simplement dans la foule

Brusquement, la porte souvrit et Tiff Seldon entra, en pleine conversation avec Cilla Cole. En voyant M&#233;lanie, elles sinterrompirent aussit&#244;t. Tiff se dirigea vers les toilettes et passa devant elle, toutes &#233;paules dehors. Avec son corps trapu et athl&#233;tique, et ses cheveux blonds h&#233;riss&#233;s en brosse, elle faisait une bonne t&#234;te de plus que M&#233;lanie.

Excuse-moi, dit-elle avec une politesse exag&#233;r&#233;e en heurtant M&#233;lanie de la hanche.

Celle-ci partit t&#234;te en avant, manquant de souvrir le front contre le miroir. Elle se rattrapa juste &#224; temps.

H&#233;!

Elle se retourna. On lavait pouss&#233;e intentionnellement, elle n&#233;tait pas dupe. Cilla &#233;tait appuy&#233;e au mur face au lavabo, ses bras maigrichons crois&#233;s devant elle, un joint entre les l&#232;vres, un double anneau dargent &#224; chaque narine. Ses cheveux &#233;taient peut-&#234;tre deux ou trois centim&#232;tres plus longs que ceux de Tiff, et dun vert vif. Elle d&#233;visageait M&#233;lanie avec une joie mauvaise.

H&#233; toi-m&#234;me, petit monstre. Si tu nous faisais quelques tours de magie? lan&#231;a Tiff dont la voix r&#233;sonna derri&#232;re la paroi du cabinet.

M&#233;lanie jeta son peigne dans son sac et tourna les talons pour sortir. Mais Cilla bloquait le passage.

On te parle, le monstre. Tu nentends pas?

Laisse-moi passer, Cilla.

M&#233;lanie seffor&#231;ait de rester calme mais elle sentait battre son c&#339;ur dans sa poitrine. Tiff et Cilla &#233;taient m&#233;chantes et cyniques, comme tous ceux qui maltraitaient les mutants par plaisir.

&#199;a na aucune mani&#232;re, dit Cilla en secouant la t&#234;te comme pour feindre d&#234;tre choqu&#233;e.

Puis, elle avan&#231;a sur sa droite et accula M&#233;lanie contre le mur. Celle-ci esquissa un mouvement vers la gauche, mais Tiff surgit devant elle, le visage barr&#233; dun sourire pervers. Tiff glissa une main charnue sous son chemisier et exhiba un couteau dont la lame renvoyait des reflets dargent sous les lumi&#232;res fluorescentes. Elle empoigna M&#233;lanie par l&#233;paule et lui passa &#224; plusieurs reprises la vibrolame devant le visage. Lobjet &#233;tincelait sous ses yeux.

Il est mignon, non? Mon fr&#232;re ne sait pas que je le lui ai piqu&#233;, c&#233;tait dans son blouson. (Lhaleine de Tiff empestait le vin ou la bi&#232;re, et dans son regard brillait une lueur particuli&#232;re.) Je me suis dit comme &#231;a que je ferais bien une petite sculpture. Peut-&#234;tre me tailler un petit monstre, dit-elle en ricanant.

Les yeux fix&#233;s sur le couteau, M&#233;lanie sentit sa gorge se serrer. Allaient-elles vraiment la taillader?

La lame se rapprocha et se mit &#224; vibrer lorsque Tiff fit mine de la lui passer sous le menton. M&#233;lanie ferma les yeux. Si elle criait, est-ce que quelquun lentendrait? Germyn, sa cousine, lattendait au bar. Nallait-elle pas venir la chercher? Ou peut-&#234;tre, si je me concentre bien, de toutes mes forces, je vais tout &#224; coup me d&#233;couvrir le don des mutants. Et je pourrais alors dun souffle me d&#233;gager de la prise de Tiff, flotter jusquau plafond et m&#233;chapper. Elle comprima fortement ses paupi&#232;res, tentant d&#233;sesp&#233;r&#233;ment de soulever les deux filles du sol. Mais plus elle sy effor&#231;ait, plus elle se sentait faible. En d&#233;sespoir de cause, elle renon&#231;a. Elle narriverait jamais &#224; rien. Et on ne la laisserait jamais tranquille.

Elle rouvrit les yeux, se demandant &#224; quel moment la lame allait lui trancher la chair et si ce serait tr&#232;s douloureux. Peut-&#234;tre en mourrait-elle, alors Tiff irait en prison pour le restant de ses jours. Ce n&#233;tait pas une si mauvaise id&#233;e apr&#232;s tout. Le tireur qui avait abattu trois mutants au World Trade Center il y a dix ans avait bien fini en prison. Sauf que M&#233;lanie navait pas vraiment envie de mourir.

Tiff, ne fais pas &#231;a, supplia-t-elle. Tu le regretteras.

La porte des toilettes souvrit brusquement. Kelly McLeod se tenait sur le seuil, bouche b&#233;e, la main crisp&#233;e sur son sac.

McLeod, je te sugg&#232;re de te chercher dautres toilettes, lan&#231;a Tiff sur un ton mena&#231;ant. Celles-ci sont occup&#233;es, ajouta-t-elle, le couteau toujours sous le menton de M&#233;lanie.

Kelly entra, mains sur les hanches.

Quest-ce qui se passe?

On fait juste une petite sculpture de monstre, dit Cilla avec un rire nerveux. Tu veux nous aider?

Vous &#234;tes folles? s&#233;cria Kelly dun air &#233;c&#339;ur&#233;. Quest-ce quelle vous a fait?

Cilla lui jeta un regard mauvais.

Quest-ce que tu en as &#224; fiche? Tu ne serais pas amoureuse dun de ces monstres, par hasard? Tiff, on devrait peut-&#234;tre la taillader, elle aussi.

Kelly, va-ten avant de recevoir un coup, haleta M&#233;lanie.

Mais Kelly ignora le conseil. Elle savan&#231;a, saisit les anneaux de Cilla et tira dessus dun coup sec. Cilla se mit &#224; hurler en essayant de la gifler des deux mains.

L&#226;che-la! cria Kelly. L&#226;che-la, jai dit!

Te m&#234;le pas de &#231;a, McLeod, intima Tiff en se d&#233;sint&#233;ressant de M&#233;lanie pour pointer la vibrolame vers Kelly.

Va te faire voir!

Tiff porta un coup &#224; Kelly McLeod; mais celle-ci l&#226;cha sa prise sur lautre fille et esquiva le couteau qui, &#224; la place, alla taillader le bras de Cilla. La fille referma la main sur sa blessure et se mit &#224; g&#233;mir tandis que le sang coulait entre ses doigts.

Ferme-la, Cilla! hurla Tiff. Jai du sparadrap dans mon sac. Bon Dieu, je tai &#224; peine touch&#233;e.

Cilla &#233;touffa un sanglot et entreprit de fouiller dans le sac de Tiff &#224; la recherche dun pansement. Kelly sesclaffa.

Tu fais toujours ce quelle te dit?

Elle est amoureuse dun monstre! beugla Cilla.

Kelly se retourna et lui envoya une gifle du dos de la main. La t&#234;te vira vers la droite, le sang &#233;claboussant le mur de tra&#238;n&#233;es rouges. Tiff jura, repoussa M&#233;lanie et se tourna vers Kelly, le couteau &#224; la main, pr&#234;te &#224; frapper.

M&#233;lanie entrevit sa chance. Elle bondit sur Tiff, saisit la main qui tenait le couteau et lapprocha de sa bouche pour planter ses dents dans la chair, juste au-dessus du poignet.

Tiff poussa un cri de douleur. M&#233;lanie serra plus fort tandis que la fille se d&#233;battait pour lui faire l&#226;cher prise. M&#233;lanie avait dans la bouche le go&#251;t sal&#233; du sang de Tiff. Le couteau tomba sur les carreaux. Dun coup de pied, M&#233;lanie lenvoya dans langle pr&#232;s de la porte. Kelly &#233;tait toujours aux prises avec Cilla. Il y avait foule &#224; pr&#233;sent dans les toilettes, une foule bruyante surgie de nulle part. Des voix vocif&#233;raient autour delles.

A&#239;e! L&#226;che-moi, sale mutante! hurla Tiff.

Cr&#232;ve! pensa M&#233;lanie.

Mesdames! Arr&#234;tez!

Jeff, le videur noir du Branch&#233;, sinterposa entre les filles, t&#234;te baiss&#233;e pour &#233;viter les coups qui pleuvaient autour de lui. Il r&#233;ussit &#224; s&#233;parer Cilla et Kelly, non sans essuyer deux coups de pied dans la m&#234;l&#233;e. Ron, son acolyte, un grand costaud au cr&#226;ne chauve, empoigna M&#233;lanie et Tiff.

L&#226;che-la, petite, dit-il en secouant M&#233;lanie sans m&#233;nagement.

&#192; contrec&#339;ur, M&#233;lanie desserra les dents pour lib&#233;rer le poignet de Tiff, tout sanguinolent.

Dun air d&#233;go&#251;t&#233;, Jeff les poussa vers la porte.

Ce sont les filles les pires, dit-il &#224; Ron qui hocha le menton en connaisseur.

Ouais, vicieuses, rench&#233;rit-il dun ton bourru.

Bon, je ne veux pas savoir de quoi il sagit ni qui a commenc&#233;, fit Jeff dun ton s&#233;v&#232;re. Vous connaissez le r&#232;glement:pas de bagarres au Branch&#233;. Droits dentr&#233;e annul&#233;s pendant quinze jours. Allez, dehors!

Le silence r&#233;gnait dans la bo&#238;te; on avait m&#234;me &#233;teint le roboband. Des rang&#233;es de visages suivirent du regard Tiff et Cilla qui filaient vers la sortie en poussant force jurons. &#192; la porte, Tiff sarr&#234;ta.

H&#233;, le monstre, tu ne perds rien pour attendre! cria-t-elle.

M&#233;lanie lui adressa un geste obsc&#232;ne, que Tiff lui retourna avant de sortir en serrant son poignet bless&#233;. Jeff maintint la porte ouverte.

Dehors, mesdames. Cest valable aussi pour vous deux.

M&#233;lanie chercha Germyn dans la foule, puis renon&#231;a. Sa cousine &#233;tait probablement rentr&#233;e chez elle avec son glisseur aux premiers signes d&#233;chauffour&#233;e. Cest aussi bien comme &#231;a, se dit M&#233;lanie qui navait jamais appr&#233;ci&#233; la compagnie de Germyn. D&#233;crochant sa parka orange de la pat&#232;re, elle sortit sur le parking. Kelly la suivit sans un mot. La jeune mutante lobserva du coin de l&#339;il. Pourquoi lavait-elle aid&#233;e? &#192; part quelques cours communs, elles se connaissaient &#224; peine.

Le silence s&#233;paissit. Finalement, M&#233;lanie ne put se retenir plus longtemps.

Merci, l&#226;cha-t-elle. Tu n&#233;tais pas oblig&#233;e de faire &#231;a, tu sais.

Kelly haussa les &#233;paules.

Je nallais pas rester plant&#233;e l&#224; et les laisser t&#233;corcher, hein? Et puis, je ne peux pas les sentir, ces pimb&#234;ches. Mais &#224; lavenir tu devrais faire attention. &#192; la moindre occasion, elles vous agressent.

Comme si je ne le savais pas, dit M&#233;lanie, pleine damertume. Mais ce sont elles qui mont cherch&#233;e. Je ne leur demandais rien.

Je te crois, dit Kelly en donnant un coup de pied dans un caillou.

M&#233;lanie sarr&#234;ta, faisant soudain le rapprochement.

Tu sors avec mon fr&#232;re, nest-ce pas? lan&#231;a-t-elle.

Oui.

Elle regarda plus attentivement sa lib&#233;ratrice. Kelly &#233;tait jolie, pour une non-mutante. Avec ces cheveux noirs et ces grands yeux bleus. Mais &#224; part &#231;a, que pouvait bien lui trouver Michael? Jena &#233;tait beaucoup plus sexy, selon elle, et fantastiquement dou&#233;e pour les sports et la gymnastique t&#233;l&#233;kin&#233;sique. Mais peut-&#234;tre Michael nen avait-il rien &#224; faire.

Kelly avait lair dattirer les gar&#231;ons bien davantage que Jena. &#192; la fac, il y avait toujours des normaux qui tournaient autour delle; la moiti&#233; de l&#233;quipe de football, &#224; tout le moins, encore quelle ne leur manifest&#226;t pas le moindre int&#233;r&#234;t. Bon, peut-&#234;tre avait-elle un faible pour les mutants. &#199;a arrivait parfois. M&#233;lanie se rappela le gar&#231;on au visage couvert de taches de rousseur quelle avait eu sur les talons pendant six mois alors quelle &#233;tait en seconde ann&#233;e. Les groupies de mutants, comme elle les appelait. Apr&#232;s tout, son fr&#232;re &#233;tait peut-&#234;tre un groupie de normales. En tout cas, il &#233;tait fou de risquer le bl&#226;me du clan simplement pour sortir avec une normale, m&#234;me aussi attirante que Kelly McLeod.

Je peux te ramener? demanda Kelly.

Oui. Ma cousine a d&#251; moublier en route. Jesp&#232;re que &#231;a ne te d&#233;range pas.

Pas de probl&#232;me. Viens.

Kelly conduisit M&#233;lanie vers un glisseur gris argent.

Tr&#232;s beau, dit la jeune mutante dun ton envieux. Il est &#224; toi?

&#192; ma m&#232;re. Monte, dit Kelly en ouvrant la porti&#232;re.

Puis elle appuya sur le d&#233;marreur, avec pour seul r&#233;sultat un grondement &#233;touff&#233;. Elle fit une deuxi&#232;me tentative. Le moteur se refusa &#224; partir.

Zut!

Kelly ouvrit le capot de lint&#233;rieur et sortit du glisseur. Un instant plus tard, elle revenait, la main pleine de fils orange, la mine sinistre.

Que sest-il pass&#233;? demanda M&#233;lanie.

Les fils du d&#233;marreur ont &#233;t&#233; sectionn&#233;s, r&#233;pondit Kelly. Je parie que cest cette garce de Tiff. Je ne pensais pas quelle aurait eu le temps.

Elle alla &#224; larri&#232;re du glisseur et se mit &#224; fouiller dans le coffre. M&#233;lanie la rejoignit.

Que va-t-on faire, maintenant?

Elle se sentait impuissante. Elle navait jamais compris grand-chose &#224; la m&#233;canique.

Je crois que je peux bricoler un raccord de fortune avec le fil que mon p&#232;re garde dans sa trousse &#224; outils, dit Kelly en sortant quelque chose du coffre et en repartant aussit&#244;t vers lavant du v&#233;hicule. Il en laisse toujours en d&#233;pannage dans le glisseur, au cas o&#249;. L&#224;, tiens-moi &#231;a, fit-elle en tendant une lampe de poche &#224; M&#233;lanie. &#201;claire-moi ici.

Pench&#233;e sur le moteur, elle entreprit un rafistolage sur une pi&#232;ce qui se pr&#233;sentait comme une double rang&#233;e de fiches m&#233;talliques, autour desquelles elle passa un fil vert tout en resserrant de temps &#224; autre une bobine &#224; laide dun petit tournevis.

L&#232;ve un peu la lampe, veux-tu?

M&#233;lanie sempressa dobtemp&#233;rer.

Avec un grognement, Kelly se redressa et sessuya les mains &#224; un chiffon.

L&#224;. Esp&#233;rons que &#231;a va marcher.

Elle se pencha au-dessus du si&#232;ge du chauffeur et appuya sur le bouton du d&#233;marreur. Durant quelques secondes, rien ne se produisit. Puis, avec un grincement plaintif, le moteur se r&#233;veilla. Soulag&#233;es, les filles &#233;chang&#232;rent un sourire. Kelly alla remettre les outils dans le coffre.

O&#249; as-tu appris &#231;a? demanda M&#233;lanie stup&#233;faite.

Mon p&#232;re est un cingl&#233; de la m&#233;canique, r&#233;pondit Kelly. &#199;a vient sans doute du temps o&#249; il &#233;tait pilote. Je lai emb&#234;t&#233; jusqu&#224; ce quil mapprenne &#224; bricoler. (Kelly engagea le glisseur vers la sortie du parking.) Michael trouve &#231;a dr&#244;le que je sache manier les outils.

&#199;a fait combien de temps que vous sortez ensemble?

Deux mois environ. Depuis que vous &#234;tes revenus de ce rassemblement de vacances ou je ne sais quoi.

Alors, cest que tu y tiens vraiment, avan&#231;a M&#233;lanie.

Oui, jy tiens.

Kelly arr&#234;ta le glisseur &#224; une intersection, le temps que le feu passe au vert.

On dirait que tu napprouves pas, ajouta-t-elle en regardant M&#233;lanie.

Celle-ci eut un instant dh&#233;sitation. Certes, ce n&#233;tait un secret pour personne que les mutants restaient entre eux, mais elle navait pas sp&#233;cialement envie de r&#233;v&#233;ler leurs usages &#224; une &#233;trang&#232;re. Toutefois, d&#232;s lors que Kelly &#233;tait pr&#234;te &#224; sengager avec Michael, autant quelle sache la v&#233;rit&#233;.

Pour moi, il ny a pas de probl&#232;me. Mon fr&#232;re a lair heureux. Mais mon p&#232;re aurait une attaque sil apprenait ce quil en est.

Pourquoi?

Les mutants ne sont pas cens&#233;s fr&#233;quenter des gens qui nappartiennent pas au clan.

Kelly lui lan&#231;a un regard &#233;bahi.

Tu plaisantes?

Non. On tol&#232;re davoir des amis non mutants. &#192; la rigueur. Mais cest tout. Les mariages ne se font quentre personnes du clan. Nous essayons de conserver et prot&#233;ger nos membres au cas o&#249; les choses tourneraient mal &#224; nouveau, comme dans les ann&#233;es 90.

Un camp retranch&#233;?

En quelque sorte.

Le feu passa au vert.

Et si tu n&#233;pouses pas quelquun du clan?

Tu risques le bl&#226;me. Ou pire.

Le bl&#226;me? sesclaffa Kelly. Quest-ce que &#231;a signifie? On vous tape sur les doigts? Ou on vous envoie au lit sans d&#238;ner?

Il ny a pas de quoi rire, protesta M&#233;lanie. Cest dur. Les membres qui font lobjet dun bl&#226;me sont bannis du clan.

Difficile &#224; imaginer, commenta Kelly en &#233;cartant dune pichenette une m&#232;che de ses yeux. &#199;a fait penser &#224; un culte du temps jadis.

Pour toi, peut-&#234;tre, dit M&#233;lanie dun ton froid. Mais cest ainsi que &#231;a se passe chez nous. Et si tu tiens &#224; voir mon fr&#232;re, il vaudrait mieux que tu sois au fait des risques quil prend pour toi.

Un moment Kelly garda le silence, concentrant son attention sur la route z&#233;br&#233;e par les lumi&#232;res rouges, jaunes, vertes, des glisseurs qui les doublaient.

Merci pour le conseil, dit-elle doucement. Je ne voulais pas &#234;tre d&#233;sagr&#233;able. Ni me moquer.

Laisse tomber. Et tes parents, quest-ce quils en disent que tu fr&#233;quentes mon fr&#232;re?

Kelly haussa les &#233;paules.

&#199;a ne les rend pas fous de joie mais ils font avec. Je sais que Michael pla&#238;t bien &#224; ma m&#232;re. Mon p&#232;re, lui, reste poli.

&#199;a te permet au moins damener Michael chez toi et de le leur pr&#233;senter. Mais je doute que tu aies loccasion de rencontrer mes parents. Et &#224; mon avis, tu ne serais pas &#224; laise avec mon p&#232;re.

Eh bien, moi, mes parents ont bien aim&#233; la s&#233;ance de l&#233;vitation que leur a faite Michael. Jai d&#251; le supplier pour quil sex&#233;cute. Et toi, cest quoi, ton don?

Quest-ce que tu veux dire?

Quel pouvoir as-tu en tant que mutante?

Aucun. Je suis une infirme, r&#233;pondit M&#233;lanie en senfon&#231;ant dans son si&#232;ge et en essayant de dissimuler son amertume.

Ah bon? Jignorais quil existait des infirmes chez les mutants.

Oui. &#199;a arrive parfois. Je suis la seule de la famille &#224; ne pas poss&#233;der le moindre milligramme de talent. Difficile &#224; croire, non? Mes parents font tout ce quils peuvent pour accepter cela, mais je sais quils sont d&#233;&#231;us. Quelquefois, je me dis que je ne suis pas vraiment une mutante. Peut-&#234;tre ma-t-on &#233;chang&#233;e &#224; la naissance avec un b&#233;b&#233; mutant, &#224; lh&#244;pital.

Dans ce cas-l&#224;, do&#249;, tiendrais-tu ces yeux?

M&#233;lanie laissa &#233;chapper un soupir.

Tu vois, m&#234;me mes th&#233;ories sont dysfonctionnelles.

Avec un petit rire de sympathie, Kelly sarr&#234;ta devant la maison de M&#233;lanie. Elle coupa le moteur et regarda la jeune fille.

&#201;coute, jappr&#233;cie beaucoup que tu me parles de &#231;a, M&#233;lanie. Tu sais, je tiens vraiment &#224; ton fr&#232;re. Et, en d&#233;pit de tout ce que tu mas dit, jesp&#232;re que nous serons amies.

Ou-oui. Bien s&#251;r, si tu veux. (Hochement de t&#234;te de Kelly.) Merci de mavoir ramen&#233;e.

M&#233;lanie sortit du glisseur dont elle referma la porti&#232;re. Elle attendit que Kelly e&#251;t recul&#233; dans lall&#233;e, les phares jaunes ouvrant un sentier &#224; travers l&#233;paisseur de la brume. Comme cest &#233;trange, songea-t-elle, de s&#234;tre fait une nouvelle amie &#224; cause dune bagarre. Et en plus une non-mutante.


McLeod jeta un regard horrifi&#233; sur le bleu qui marquait le visage de sa fille a&#238;n&#233;e. Et cette tache rouge&#226;tre sur son v&#234;tement, c&#233;tait quoi? Assise &#224; c&#244;t&#233; de lui sur le canap&#233;, sa femme leva les yeux de sa lecture, inqui&#232;te.

Que sest-il pass&#233;? demanda le p&#232;re.

Je me suis battue au Branch&#233;.

Battue?

Oui, dans les toilettes. Deux filles qui cherchaient des crosses &#224; M&#233;lanie Ryton. Elles avaient une vibrolame.

Un couteau? (Lestomac de McLeod se serra. C&#233;tait donc du sang sur le chemisier de sa fille?) Tu es bless&#233;e?

Non. Et puis, c&#233;tait un petit couteau.

Ainsi, tu ty connais en couteaux, dit-il dun ton acerbe. Voil&#224; qui me rassure! Et qui est cette M&#233;lanie Ryton? Elle est de la famille de Michael?

Cest sa s&#339;ur.

McLeod secoua la t&#234;te. Encore un Ryton. Ne serait-il jamais d&#233;barrass&#233; de cette fichue famille?

Tu es s&#251;re que &#231;a va? sinqui&#233;ta Joanna.

Tr&#232;s bien, maman. Juste un peu secou&#233;e.

Quest-ce qui ta pris de te m&#234;ler de cela? fit McLeod.

Kelly lui lan&#231;a un regard r&#233;volt&#233;.

Dapr&#232;s toi, j&#233;tais cens&#233;e faire quoi? Rester l&#224; et admirer le spectacle?

Ce qui eut pour effet de mettre McLeod en fureur.

Kelly, tu aurais pu &#234;tre bless&#233;e. Et je ne suis pas loin de penser que tu laurais peut-&#234;tre m&#233;rit&#233;.

Quest-ce que tu veux dire?

Je veux dire que tu cherches les ennuis. Toujours &#224; tra&#238;ner avec des mutants. Tu vois ce que &#231;a te rapporte? Tu nas pas dautres amies?

Bill! s&#233;cria Joanna visiblement choqu&#233;e.

Kelly sappuya contre le mur, mains dans les poches.

Papa, M&#233;lanie est inoffensive. Elle na m&#234;me aucun pouvoir, contrairement aux autres. Des yeux bizarres, mais cest tout. Tout le monde la traite comme un chien parce que cest une mutante. Et moi, je naime pas &#231;a.

Mais naturellement, reconnut Joanna. Nous tavons toujours dit dagir selon tes id&#233;aux, nest-ce pas, Bill?

McLeod hocha la t&#234;te dun air impatient.

Oui, bien s&#251;r, nous lavons dit. Mais l&#224; nest pas la question. Combien de fois faudra-t-il te r&#233;p&#233;ter de ne pas aller fourrer ton nez dans leurs histoires? Tu nas rien &#224; faire avec ces mutants. Pourquoi ne te trouves-tu pas des amies convenables, avec des yeux normaux?

Kelly lui jeta un regard indign&#233;.

Parfait. Premi&#232;re chose demain, dis &#224; Cindy quelle na plus le droit de voir Reta. On va d&#233;cr&#233;ter un moratoire sur les mutants. Nous serons d&#233;sormais les McLeod, les c&#233;l&#232;bres McLeod, ennemis farouches de tous les mutants. (Sa voix &#233;tait devenue per&#231;ante.) Je me fiche de ce que tu penses des mutants. Moi, je les aime bien.

Bill, tout &#231;a me donne mal &#224; la t&#234;te, intervint Joanna dun ton irrit&#233;. Si tu arr&#234;tais un instant?

Bient&#244;t, pensa McLeod, on va dire que tout &#231;a est de ma faute.

Je narr&#234;terai pas, fit-il, sur la d&#233;fensive. Kelly, je ne veux pas tinterdire de voir ces mutants, mais je serais tr&#232;s heureux que tu passes davantage de temps avec dautres gens. Et que tu mettes un terme &#224; cette idylle avec Michael Ryton. Tu as toujours eu lembarras du choix pour ce qui est des gar&#231;ons. Pourquoi faut-il que tu ailles fr&#233;quenter un mutant?

Bon Dieu, la moiti&#233; du temps jai limpression den &#234;tre un dans cette famille! r&#233;pliqua Kelly. Pourquoi naurais-je pas le droit de les aimer? Je nai pas lintention de cesser de voir Michael. Il est plus int&#233;ressant que tous les autres types que jai jamais rencontr&#233;s. Cest un mutant? Eh bien, et apr&#232;s?

Kelly, calme-toi, dit Joanna. Ton p&#232;re est simplement contrari&#233; &#224; cause de cette bagarre au couteau. Comprends-le. Tu arrives le visage couvert de bleus, les v&#234;tements pleins de sang

Juste quelques &#233;claboussures.

et tu viens nous raconter que tu tes battue dans un bar.

Oui, je sais, dit Kelly en se dandinant dun pied sur lautre, lair g&#234;n&#233;. Je suis d&#233;sol&#233;e. Vous auriez peut-&#234;tre pr&#233;f&#233;r&#233; que je vous mente?

Non, bien s&#251;r que non. Et cest bien davoir pris la d&#233;fense de M&#233;lanie. Je suis fi&#232;re de toi. Ton p&#232;re aussi, dailleurs.

McLeod sentit sa fureur revenir.

Jo, ne parle pas de moi comme si je n&#233;tais pas l&#224;.

Papa, elle cherche simplement &#224; te calmer.

McLeod se demanda depuis quand sa fille usait avec lui de ce ton condescendant. &#199;a ne lui plaisait pas du tout.

Tu comprends notre point de vue, nest-ce pas? poursuivit Joanna. Cela peut &#234;tre dangereux de trop fr&#233;quenter les mutants.

Kelly haussa les &#233;paules.

Oui, je comprends ce que tu essaies de me dire, maman. Mais si c&#233;tait moi qui m&#233;tais trouv&#233;e &#224; la place de M&#233;lanie, tu aurais bien voulu que mes amies viennent &#224; mon aide?

Naturellement.

Alors, o&#249; est la diff&#233;rence? Quest-ce que &#231;a fait que M&#233;lanie soit une mutante? Cest mon amie. Dautant quelle nest m&#234;me pas capable de faire ce que font les autres mutants.

Je nai jamais rien entendu de la sorte, dit s&#232;chement McLeod.

Pourtant, cest la v&#233;rit&#233;.

Ce doit &#234;tre dur pour elle, remarqua Joanna en fron&#231;ant le sourcil.

Un instant, la mauvaise humeur de McLeod retomba. Pauvre petite M&#233;lanie, coinc&#233;e entre deux univers. Puis, il pensa &#224; son p&#232;re, le froid et distant James Ryton, et sa col&#232;re revint.

&#201;coute, je suis bien conscient que ce ne doit pas &#234;tre facile pour elle &#224; luniversit&#233;. Mais cest le lot dun tas dautres personnes. Dont certaines ne sont m&#234;me pas des mutants. Elle a dautres amies. Des amies mutantes. Fais donc un meilleur usage de ta compassion, Kelly.

Jaurais aim&#233; &#234;tre une mutante un petit quart dheure, l&#224;-bas, dans les toilettes. Jaurais envoy&#233; valser Tiff Seldon dans les cabinets et lui aurais administr&#233; un bon shampooing, dit Kelly avec un gloussement.

Comprenant quelle cherchait &#224; le d&#233;rider, McLeod se for&#231;a &#224; sourire. Mais une image se forma dans son esprit, celle du visage de Kelly, celui quil lui connaissait, sauf pour les yeux qui rev&#234;taient une teinte dor&#233;e. Il r&#233;prima un frisson. Sa col&#232;re s&#233;tait consum&#233;e, ne laissant que les braises vacillantes de laccablement.

Oublions &#231;a, daccord? Si tu allais te changer?

Il se d&#233;tourna des deux femmes et, allumant l&#233;cran du salon, il s&#233;lectionna les finales de basket-ball en apesanteur. Il navait quune envie, celle de penser &#224; autre chose quaux mutants.


La maison &#233;tait plong&#233;e dans une semi-obscurit&#233;, &#233;clair&#233;e par les seuls lumignons qui jalonnaient le sol de ce bleu et ce vert doux aux yeux des mutants. Un chant guttural flotta jusqu&#224; M&#233;lanie depuis les haut-parleurs tubulaires en cuivre du salon. Le psaume de la d&#233;termination, tir&#233; du troisi&#232;me livre des Chroniques; c&#233;tait lune des invocations pr&#233;f&#233;r&#233;es de son p&#232;re. Hormis cela, le silence r&#233;gnait dans la maison, un silence pesant. Le monde ext&#233;rieur semblait totalement absent. Banni.

Je suppose que tu as une explication? dit James Ryton en voyant entrer sa fille les v&#234;tements en d&#233;sordre.

Le ton &#233;tait glac&#233;. M&#233;lanie rasa le mur, comme si elle voulait se fondre dans la p&#233;nombre. Elle connaissait trop bien son p&#232;re pour sattendre &#224; un r&#233;confort de sa part. Si seulement Kelly avait pu laccompagner jusque chez elle!

Eh bien? Quas-tu &#224; dire, jeune fille?

M&#233;lanie lan&#231;a un regard vers sa m&#232;re, pelotonn&#233;e sur le canap&#233; comme une chatte. Celle-ci lui adressa un sourire encourageant. M&#233;lanie respira un grand coup et se jeta &#224; leau.

Deux filles mont saut&#233; dessus dans les toilettes. Lune delles avait un couteau. Elle avait bu. Elle voulait me taillader le visage.

Ces salauds de normaux! Ils ne seront contents que lorsquils nous auront tous supprim&#233;s!

James! sexclama Sue Li en lui d&#233;cochant un regard s&#233;v&#232;re. Continue, ma ch&#233;rie, dit-elle en se tournant vers sa fille. Que sest-il pass&#233; ensuite?

Kelly McLeod est arriv&#233;e et ma aid&#233;e &#224; men d&#233;faire.

La fille de McLeod ta aid&#233;e? Une non-mutante? s&#233;tonna son p&#232;re.

Euh oui.

Comment se fait-il que tu la connaisses? demanda sa m&#232;re dune voix calme.

Nous avons deux cours en commun.

M&#233;lanie regarda son p&#232;re arpenter la moquette, le visage crisp&#233; par la col&#232;re, hagard. Une veine battait &#224; son front, ce qui ne pr&#233;sageait rien de bon.

Et que faisais-tu pour que ces filles tagressent?

Rien. J&#233;tais en train de me coiffer.

Seule?

Oui.

Dabord, je ne vois pas ce qui tattire dans les endroits que fr&#233;quentent les non-mutants. O&#249; &#233;tait Germyn? Je croyais que tu sortais avec elle ce soir.

Elle est partie d&#232;s que &#231;a a commenc&#233; &#224; mal tourner. Comme dhabitude.

M&#233;lanie vit la bouche de sa m&#232;re esquisser ce qui se voulait peut-&#234;tre un sourire, rapidement effac&#233;. Son p&#232;re, quant &#224; lui, navait pas lair de trouver &#231;a dr&#244;le.

&#192; r&#244;der toute seule comme tu le fais, bien s&#251;r que tu deviens une cible facile, dit-il.

Ainsi, cest ma faute? semporta M&#233;lanie. Cest moi qui ai demand&#233; quon me menace avec un couteau?

Ne prends pas ce ton avec moi, ma fille.

James, intervint la m&#232;re, tu es trop boulevers&#233; pour quon discute de &#231;a maintenant. On en parlera plus tard.

Nessaie pas de mamadouer, Sue Li. Tu sais ce que je pense de lid&#233;e de fr&#233;quenter les normaux. Des dangers que cela repr&#233;sente.

Oui, bien s&#251;r. Mais je trouve ta r&#233;action exag&#233;r&#233;e. Nous ne sommes plus dans les ann&#233;es 90, James. Je ne vois pas ce quil y a de mal &#224; ce que M&#233;lanie rencontre des non-mutants une fois en passant. (Sue Li sinterrompit un instant.) Tous les jeunes vont au Branch&#233;. Elle na pas cherch&#233; la bagarre. Sil arrive que lun deux boive un peu trop et devienne agressif, bon, ce nest quand m&#234;me pas la faute de M&#233;lanie. Si tu veux mon avis, &#231;a aurait pu &#234;tre bien pire.

M&#233;lanie regarda sa m&#232;re. Elle ressemblait &#224; un petit bouddha f&#233;minin dans son pull couleur gingembre. Empreinte de s&#233;r&#233;nit&#233;. Cherchait-elle &#224; influencer chacun des membres de la famille? Ce ne serait pas la premi&#232;re fois quelle mettrait fin &#224; une discussion en usant de ses subtils dons t&#233;l&#233;pathiques.

Sue Li, je ne te permettrai pas de me d&#233;tourner du sujet, r&#233;torqua Ryton. Lent&#234;tement que mettent nos enfants &#224; rechercher la compagnie des normaux pr&#233;sente des dangers certains. Je naime pas &#231;a.

Je ne vois pas comment je pourrais l&#233;viter, r&#233;torqua M&#233;lanie. Nous ne sommes pas assez nombreux pour avoir une universit&#233; r&#233;serv&#233;e aux mutants. Et je ne vais pas passer ma vie enti&#232;re &#224; fuir les normaux.

Disons que tu peux montrer un peu plus de discernement dans le choix des lieux que tu fr&#233;quentes et de tes occupations. Et je tinterdis de revoir cette McLeod.

Le ton &#233;tait sec. La l&#232;vre inf&#233;rieure de M&#233;lanie se mit &#224; trembler.

Mais, papa, elle ma aid&#233;e. Et elle veut quon soit amies.

Tu as des amies dans le clan.

Oh oui, parlons-en! Personne dans le clan, et tu le sais tr&#232;s bien, na vraiment envie d&#234;tre ami avec moi. Daccord, ils sont tous tr&#232;s gentils, mais ils me traitent comme si javais le cerveau non pas simplement incapable dagir mais carr&#233;ment d&#233;rang&#233;. Et toi, tu fais pareil.

Pour une fois, son p&#232;re resta sans voix. Il la d&#233;visagea comme sil ne lavait jamais vue. M&#233;lanie eut beau se dire quelle devrait sen tenir l&#224; et gagner la retraite de sa chambre, elle ne parvenait pas &#224; r&#233;primer sa rage. Les mots quelle avait contenus des ann&#233;es durant &#233;clat&#232;rent.

Apparemment, je ne suis pas fichue de rendre quelquun heureux autour de moi! cria-t-elle. &#192; la fac, je me fais houspiller parce que je suis une mutante. &#192; la maison et aux r&#233;unions du clan, vous me regardez comme si javais trois t&#234;tes. Oh, je sais que vous vous imaginez que je ne vous vois pas, mais vous vous trompez. Et je sais aussi ce que vous pensez: Pauvre fille, une infirme, qui voudra delle? Qui au clan acceptera de l&#233;pouser? Cest bien g&#234;nant davoir une fille souffrant de dysfonction. Pourquoi a-t-il fallu que &#231;a nous arrive, &#224; nous?

Oh, M&#233;lanie, tu ne devrais pas dire &#231;a, r&#233;agit sa m&#232;re sur un ton o&#249; lhorreur avait remplac&#233; la s&#233;r&#233;nit&#233;.

Ah non? fit la jeune fille en se tournant vers elle. Mon propre p&#232;re est tellement occup&#233; &#224; me reprocher tout ce que je fais quil na pas lair de saisir quon ma menac&#233;e avec un couteau! &#201;videmment, &#231;a vous aurait tous arrang&#233;s, nest-ce pas?

Elle se tut, assez contente de voir sa m&#232;re devenir toute p&#226;le et son p&#232;re se figer dans une attitude horrifi&#233;e.

M&#233;lanie, dit sa m&#232;re, tu ne te rends pas compte de ce que tu dis. Comment peux-tu parler ainsi?

La voix maternelle se brisa sur le dernier mot. M&#233;lanie ressentit une pointe de culpabilit&#233;:elle avait bless&#233; sa m&#232;re, alors quelle navait pas vraiment voulu &#231;a. Mais n&#233;tait-ce pas la v&#233;rit&#233; apr&#232;s tout? Ne seraient-ils pas tous soulag&#233;s si elle n&#233;tait plus l&#224;?

Son p&#232;re fit mine de vouloir mettre fin &#224; la discussion.

Allons, tu dis des b&#234;tises. Tu te conduis comme une enfant. Tout le monde taime et ne veut que ton bien. Tu timagines des choses. Tu tinventes des cauchemars.

Ils se regard&#232;rent tous les trois, dans un silence glac&#233;. Finalement, la m&#232;re se leva.

Il est tard. Nous sommes tous fatigu&#233;s. Allons nous coucher. Demain, &#231;a ira mieux.

M&#233;lanie avait de la peine pour eux. Ils ne supportaient pas la v&#233;rit&#233;. Elle, oui. Elle navait pas le choix.

Bonne nuit, maman. Papa.

Elle les laissa l&#224; et rejoignit sa chambre. Une fois la porte referm&#233;e, elle d&#233;brancha la lumi&#232;re infrarouge avant que celle-ci ne se d&#233;clenche automatiquement &#224; la chaleur de son corps, &#233;clairant la pi&#232;ce. Elle pr&#233;f&#233;rait rester dans lobscurit&#233;.

Assise sur son lit, les genoux repli&#233;s contre sa poitrine, elle se repassa les &#233;v&#233;nements de la soir&#233;e. La bagarre dans la bo&#238;te. La conversation avec ses parents. Elle ne pouvait pas continuer &#224; vivre ainsi. Elle nen avait aucune envie.


Bill McLeod se tourna dans son lit et consulta lhorloge murale aux chiffres orange phosphorescent:quatre heures du matin. &#192; ses c&#244;t&#233;s, Joanna dormait dune respiration profonde et r&#233;guli&#232;re. Il naspirait qu&#224; limiter mais, chaque fois quil fermait les yeux, la voix de Kelly r&#233;sonnait dans sa t&#234;te et chassait le sommeil.

La moiti&#233; du temps, jai limpression d&#234;tre un mutant dans cette famille.

Bon, cest le genre de choses quon dit sous lemprise de la col&#232;re. Kelly se d&#233;fendait contre son p&#232;re et ses arguments massue. Ses paroles avaient sans doute d&#233;pass&#233; sa pens&#233;e.

Et si tel n&#233;tait pas le cas? Elle paraissait si distante ces jours-ci. Une &#233;trang&#232;re. Quavait-il fait ou omis de faire pour se la mettre ainsi &#224; dos? Oh, et puis zut, tous les enfants avaient des p&#233;riodes de r&#233;volte contre leurs parents. Une fa&#231;on de revendiquer leur territoire. Lui-m&#234;me, navait-il pas pass&#233; une nuit enti&#232;re &#224; marcher sur la plage quand il avait quatorze ans? Son p&#232;re lui avait tann&#233; le cuir lorsquil &#233;tait rentr&#233;. Mais en grandissant, il avait perdu ce besoin de promenades solitaires le long de la plage, surtout lorsquil &#233;tait dans larm&#233;e de lAir. Et aujourdhui, ancr&#233; &#224; ses fonctions administratives, il navait plus gu&#232;re de temps &#224; consacrer aux probl&#232;mes de r&#233;volte. Avec tous ces contrats &#224; traiter.

Joanna faisait un travail h&#233;ro&#239;que avec les gosses. Et lui faisait de son mieux pour participer, pour &#234;tre pr&#233;sent, pour &#233;viter de donner son avis chaque fois quil jugeait pr&#233;f&#233;rable quils apprennent par eux-m&#234;mes

Ah, ces foutues opinions! McLeod serra les poings de frustration. Il se devait, certes, dobserver une certaine biens&#233;ance vis-&#224;-vis des mutants. Mais ils lui donnaient la chair de poule. M&#234;me &#224; larm&#233;e, il sen &#233;tait tenu &#224; l&#233;cart. &#192; cause deux, sa fille avait failli se faire tabasser. Ou pire. Et voil&#224; quaujourdhui elle voulait sortir avec ce gar&#231;on

La moiti&#233; du temps, jai limpression d&#234;tre un mutant dans cette famille.

Bill, si tu narr&#234;tes pas de bouger, je narriverai jamais &#224; dormir, grommela Joanna dune voix somnolente. Quest-ce que tu rumines encore? Cest Kelly?

Oui.

Un peu de patience. Cest de son &#226;ge, tu le sais.

Gr&#226;ce &#224; Dieu, on na dix-sept ans quune fois.

Amen, fit Joanna en se blottissant contre son mari dans le noir. Quest-ce qui te tracasse exactement?

Cette remarque quelle a faite, quelle se sent comme un mutant. Tu crois quelle le pensait vraiment?

Joanna eut un petit rire.

Bien s&#251;r. Au moment o&#249; elle la dit. Elle voulait seulement te choquer. Et on dirait bien quelle y a r&#233;ussi.

Elle a lair malheureuse. &#199;a me donne du souci.

Je ne pense pas quelle soit plus malheureuse que je ne l&#233;tais &#224; son &#226;ge. Ou toi.

Et pourtant elle nest priv&#233;e de rien ici!

Bill, si tu cessais de tinqui&#233;ter. Tu es un p&#232;re formidable. Oublie un peu cette histoire de mutant. Pour moi, &#231;a lui donne quelque chose contre quoi se r&#233;volter. Je suis certaine quelle finira par perdre cette fascination quelle &#233;prouve pour eux; sois patient.

Cest ton domaine, pas le mien.

&#201;coute, jai une id&#233;e qui devrait te faire oublier compl&#232;tement tes inqui&#233;tudes

Elle commen&#231;a &#224; lembrasser dans le dos, puis lui caressa la poitrine de ses l&#232;vres, et descendit lentement.

Pourquoi ai-je parfois le sentiment quon me traite comme un objet sexuel?

Malgr&#233; la lueur que diffusait lhorloge, il faisait trop sombre pour quil p&#251;t distinguer son sourire. Mais il le devina &#224; sa voix:

Arr&#234;te de te plaindre. Laisse-toi aller et profites-en.



4

La paroi dacier &#233;tincelant glissa sur son rail, et la porte de lascenseur se referma dans un chuintement.

Quel &#233;tage, sil vous pla&#238;t? ronronna la voix &#233;lectronique de la cage.

Quinzi&#232;me, r&#233;pondit s&#232;chement Andie qui avait horreur de parler &#224; des machines.

Lascenseur s&#233;leva lentement et sans bruit. Andie se trouvait seule dans la cabine et elle en profita pour s&#233;tirer et observer son reflet d&#233;form&#233; sur la surface polie de la porte. Vivre toute une vie avec un cou &#224; la Modigliani, surmont&#233; dun visage style Picasso, les deux yeux plac&#233;s du m&#234;me c&#244;t&#233; du nez, elle avait peine &#224; se limaginer. C&#233;tait ainsi quelle s&#233;tait repr&#233;sent&#233; les mutants la premi&#232;re fois quelle en avait entendu parler, alors quelle n&#233;tait quune enfant. Avant quon ne les voie en classe et dans les rues, ou si&#233;geant au gouvernement.

Lascenseur simmobilisa et la porte glissa sur son rail pour laisser entrer Karim Fuentes, le premier adjoint du s&#233;nateur Craddick, et Carter Pierce, le patron du lobby des superconducteurs cor&#233;ens, de l&#233;pissage g&#233;n&#233;tique br&#233;silien et des alliages plastiques fran&#231;ais.

Andie, vous mavez lair en pleine forme, sexclama Fuentes en adressant &#224; la jeune femme lun de ses sourires &#233;blouissants. Vous connaissez Carter?

Nous nous sommes rencontr&#233;s.

Malgr&#233; elle, elle n&#233;tait pas insensible au physique de Karim, son teint basan&#233;, son charme naturel. En revanche, les relations politiques et les manchettes en soie &#224; la fran&#231;aise de Pierce la laissaient froide. De toute fa&#231;on, elle navait jamais aim&#233; les hommes blonds. Pour sa part, Pierce &#233;vitait le bureau de Jacobsen avec un ent&#234;tement qui tenait de la phobie.

Comment allez-vous? ajouta Andie.

Cest &#224; vous quil faudrait demander cela! r&#233;torqua Pierce dun ton suffisant en admirant son reflet et en ajustant sa cravate.

Lespace dun instant, Andie eut envie de sortir de lascenseur, mais la perspective de grimper huit &#233;tages &#224; pied ne lui plaisait gu&#232;re et elle d&#233;cida de rester. Elle pourrait toujours tuer Pierce.

Pardon? demanda-t-elle.

Pierce lui d&#233;cocha un sourire entendu.

Eh bien, nous avons entendu parler de cette lettre pi&#233;g&#233;e. Ce nest pas la premi&#232;re, nest-ce pas? Ce genre dincident ne vous rend pas un peu nerveuse? Je veux dire:vous travaillez pour une cible &#233;vidente en &#233;tant au service dEleanor Jacobsen.

Andie haussa les &#233;paules.

Pour moi, cest un privil&#232;ge de travailler pour quelquun comme le s&#233;nateur Jacobsen. Ladministration publique est tout aussi risqu&#233;e, Carter. Nimporte qui peut y devenir une cible. M&#234;me vous.

Elle arr&#234;ta son regard sur la cravate jaune &#224; barrette m&#233;tallique et envisagea un instant la possibilit&#233; de sen servir pour &#233;trangler lhomme.

Brrr, fit-il. (Il attendit quelques secondes avant de poursuivre.) Je ninvente rien, mademoiselle Greenberg. Il est clair quen travaillant pour certaines personnes, on sexpose &#224; des dangers particuliers.

Et alors?

Je me demande simplement comment vous vivez cela.

Carter intervint Fuentes apparemment mal &#224; laise.

Disons, r&#233;torqua Andie avec un sourire mielleux do&#249; coulait cependant le venin, que &#231;a rapporte certainement plus de travailler nuit et jour &#224; brader ce qui reste de lindustrie de ce pays pour le compte dint&#233;r&#234;ts &#233;trangers. Excusez-moi, je descends ici.

La porte souvrit et la jeune femme sortit, furieuse.

Andie, attendez.

Elle se retourna, pr&#234;te &#224; r&#233;pliquer, mais Fuentes &#233;tait le seul &#224; lavoir suivie.

Oui?

Je suis navr&#233; pour Carter. Comprenez-le, cest &#224; cause de ce truc

Fuentes jeta un &#339;il inquiet sur le couloir plein de monde et se rapprocha.

Quel truc?

Au sujet des Vous savez bien, dit-il dans un chuchotement.

Des mutants? demanda Andie entre ses dents serr&#233;es.

Oui. Il est davis quon devrait tous les envoyer &#224; la base martienne quand celle-ci ouvrira. Enfin, quelque chose comme &#231;a, fit-il en haussant les &#233;paules.

Cest marrant. Cest ce que je me dis dhabitude en pensant &#224; Carter. (Fuentes &#233;mit un petit rire, ce qui eut pour effet de la d&#233;tendre un peu.) Et vous, Karim, que pensez-vous des mutants?

Le sourire seffa&#231;a. Lhomme baissa un instant les yeux, puis posa un regard grave et p&#233;n&#233;trant sur ceux de la jeune femme.

Je pense quils ont droit &#224; &#234;tre repr&#233;sent&#233;s comme nimporte qui dautre. Et droit &#224; la tranquillit&#233;. Je nen connais aucun vraiment bien, mais Jacobsen me para&#238;t intelligente, d&#233;vou&#233;e et efficace. Elle fait son boulot comme il faut, en d&#233;pit de lattention dont elle est lobjet de la part des m&#233;dias. Que demander de plus &#224; un s&#233;nateur? Vous n&#234;tes pas sans arr&#234;t &#224; remettre de lordre derri&#232;re elle, comme moi avec Craddick.

&#199;a, je ne vous le fais pas dire.

&#201;coutez, il se peut que certaines personnes aient des probl&#232;mes avec Jacobsen, mais ce nest pas mon affaire. Je nai rien contre les mutants. Et je dis que sils ont r&#233;ussi &#224; placer un des leurs au S&#233;nat, cest tr&#232;s bien pour eux. Dailleurs, ma grand-m&#232;re se retournerait dans sa tombe si elle pensait que je veux r&#233;duire une minorit&#233; au silence. Elle a &#233;t&#233; la premi&#232;re de la famille &#224; terminer luniversit&#233;. Elle croyait &#224; l&#233;galit&#233; et a fait en sorte que toute la famille y croie aussi.

Je suis heureuse de vous entendre dire &#231;a, Karim, dit Andie. Je ne connais pas beaucoup de gens qui partagent cette opinion. (En cette minute, il lui plaisait davantage.) Jadmire &#233;norm&#233;ment Eleanor Jacobsen. Et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour laider &#224; r&#233;unir les mutants et les non-mutants.

Elle fit demi-tour et allait s&#233;loigner lorsquil la saisit par le bras.

Andie, &#231;a vous dirait quon d&#233;jeune ensemble?

Le charme &#233;tait rompu. C&#233;tait comme sil venait de se mettre &#224; nu. Si grave. Dautant plus attirant. Andie lui sourit.

&#199;a me semble une bonne id&#233;e, r&#233;pondit-elle avant de jeter un coup d&#339;il &#224; sa montre en or. Mais tard alors. Disons une heure trente. En plus du boulot habituel, je dois pr&#233;parer le voyage au Br&#233;sil de Jacobsen, et le mien par la m&#234;me occasion.

Oui, je pensais bien. Craddick en sera peut-&#234;tre, lui aussi.

Quoi quil en soit, je ne serai pas f&#226;ch&#233;e de fuir la pluie et le froid de cette bonne ville de Washington pour les plages ensoleill&#233;es de Rio.

Et moi donc! &#201;coutez, un d&#233;jeuner tardif me convient tout &#224; fait. On parlera du Br&#233;sil, daccord?

Son sourire r&#233;v&#233;lait son impatience.

Formidable. &#192; une heure et demie devant lentr&#233;e?

Il acquies&#231;a dun geste et disparut.

Andie pr&#233;senta son holocarte &#224; la porte du bureau, qui souvrit en souhaitant une bonne journ&#233;e &#224; la jeune femme de cette voix crissante quelle d&#233;testait.

Il y avait une lettre du s&#233;nateur Horner pour Jacobsen; le r&#233;v&#233;rend s&#233;nateur, comme Andie lappelait. Elle actionna le bouton dappel reli&#233; au bureau priv&#233; de Jacobsen. Pas de r&#233;ponse. Bon, il &#233;tait encore t&#244;t. Dordinaire, Jacobsen se manifestait aux alentours de neuf heures.

Andie brisa le sceau de lenveloppe et prit connaissance de la lettre. Bien s&#251;r; c&#233;tait encore une de ces propositions insens&#233;es pour int&#233;grer les mutants au sein de l&#201;glise, le parti fondamentaliste de Horner.

Si seulement chaque homme, femme et enfant mutant voulait rejoindre notre troupeau, nos pri&#232;res seraient exauc&#233;es, &#233;crivait le s&#233;nateur.

Quel hypocrite! Il est vrai que la moindre minorit&#233; influente avait son repr&#233;sentant &#224; Washington. La semaine derni&#232;re, &#231;avait &#233;t&#233; le Front de Lib&#233;ration Musulman Uni en la personne de l&#233;mir Kawanda. Ils avaient d&#233;j&#224; essay&#233;, sans succ&#232;s, de battre les mutants en opposant leur candidat &#224; Jacobsen. Aujourdhui, ils voulaient sunir &#224; eux. Comment bl&#226;mer tous ces groupuscules? Les mutants semblaient avoir une &#233;tonnante facilit&#233; &#224; atteindre des objectifs l&#224; o&#249; il avait fallu des g&#233;n&#233;rations de normaux et maints d&#233;fil&#233;s, manifestations et p&#233;titions pour y parvenir.

Peut-&#234;tre des d&#233;magogues comme Horner et dautres du m&#234;me acabit comptaient-ils se faire &#233;lire dans le sillage des mutants. En tous les cas, leurs id&#233;ologies, fond&#233;es sur le profit, le racisme et limp&#233;rialisme religieux, paraissaient incompatibles avec les int&#233;r&#234;ts des mutants. Non que cela d&#233;range&#226;t Horner le moins du monde. Sous tout ce vernis moralisateur, le c&#339;ur du r&#233;v&#233;rend s&#233;nateur battait &#224; lunisson des calculs politicards:des votes, des votes, des votes.

Bonjour, Andr&#233;a.

Jacobsen entra dans le bureau, une mallette-&#233;cran &#224; chaque main. Elle ponctua son bonjour dun sourire, puis disparut dans son bureau priv&#233;. Andie la suivit, passant son nez dans lembrasure de la porte.

S&#233;nateur, nous avons eu une autre requ&#234;te de Horner. Le truc habituel.

Alors, donnez-lui la r&#233;ponse standard.

Daccord. Merci, mais non merci.

Exactement. (Jacobsen &#233;tait d&#233;j&#224; install&#233;e devant son &#233;cran de bureau; elle leva les yeux un instant.) Stephen Jeffers a-t-il confirm&#233; notre rendez-vous de neuf heures trente?

Oui, r&#233;pondit Andie. &#192; mon avis, ajouta-t-elle apr&#232;s un temps, il se pr&#233;sente certainement en alli&#233;.

Vous vous attendiez &#224; quoi?

Eh bien, vu la hargne dont il a fait preuve contre vous aux primaires, je pensais quil garderait ses distances.

Jacobsen &#233;baucha un sourire.

Andie, une vieille politicienne accomplie comme vous devrait savoir que les dissensions politiques peuvent sav&#233;rer des plus &#233;ph&#233;m&#232;res. Et quand il sagit darriver &#224; ses fins, surtout concernant les mutants, Stephen est un trop fin professionnel pour se permettre de laisser une rivalit&#233; passag&#232;re lui barrer la route. Une bonne chose, dailleurs. Sil navait pas &#233;t&#233; derri&#232;re moi apr&#232;s les primaires, je doute que jaurais &#233;t&#233; &#233;lue. &#199;aurait &#233;t&#233; par trop facile de diviser le vote des mutants.

M&#234;me avec l&#233;norme population de mutants vivant dans lOregon?

Absolument. Son soutien sest av&#233;r&#233; inappr&#233;ciable.

Et pour ce qui est du physique, songea Andie, on appr&#233;cie &#233;galement sans peine. Ces cheveux, ce menton carr&#233; et ce sourire foudroyant. Ces yeux dor&#233;s.

Jacobsen d&#233;cocha un regard par en dessous &#224; la jeune femme qui d&#233;tourna les yeux, subitement mal &#224; laise. Elle nignorait pas que le s&#233;nateur &#233;tait t&#233;l&#233;pathe, mais les mutants n&#233;taient-ils pas cens&#233;s respecter lintimit&#233; des personnes?

Pourrait-on discuter de lorganisation du voyage au Br&#233;sil? sugg&#233;ra Jacobsen. Si vous &#234;tes pr&#234;te?

Je suis &#224; vous tout de suite.

Andie alla chercher le dossier, attrapa son bloc-&#233;cran au passage et sempressa de regagner le bureau de Jacobsen.

Vous vous souvenez de ces rumeurs &#224; propos dun supermutant?

Bien s&#251;r.

Naturellement, jaccorde un vif int&#233;r&#234;t &#224; cette affaire. Il semble que je ne sois pas la seule, au point que le Congr&#232;s a envisag&#233; une commission denqu&#234;te. Non officielle, &#233;videmment.

Andie hocha le menton, puis conclut:

Et vous &#234;tes logiquement la personne la mieux plac&#233;e pour ce voyage dagr&#233;ment non officiel?

Apparemment, acquies&#231;a Jacobsen avec un sourire d&#233;sabus&#233;. Le mutant de pr&#233;dilection.

Vous lont-ils d&#233;j&#224; demand&#233;?

Non. Mais ils vont le faire. Et je le regrette bien. Franchement, cest bien la derni&#232;re chose dont jaie envie en ce moment, ce ridicule voyage au Br&#233;sil. Moi qui ne parle m&#234;me pas le portugais.

Faites-vous faire un implant.

Pas avant que la demande ne me soit formul&#233;e, dit Jacobsen en tendant la main vers sa tasse de caf&#233; en porcelaine blanche. Ce qui, je pr&#233;sume, devrait &#234;tre pour cet apr&#232;s-midi. En cons&#233;quence, je crois que vous devriez nous programmer, pour vous et moi, Andr&#233;a, un implant hypnotique. La formule habituelle, les connaissances culturelles et le bagage linguistique. Nous recevrons nos derni&#232;res instructions du D&#233;partement d&#201;tat juste avant de partir. Et pr&#233;voyez une absence dau moins quinze jours.

Entendu. Je vais programmer suffisamment de nourriture pour chat pour que Livia puisse tenir jusquen avril, au cas o&#249; vous voudriez ouvrir un bureau satellite l&#224;-bas.

Jacobsen sourit &#224; cette plaisanterie. Contrairement &#224; lhabitude, elle avait lair particuli&#232;rement de bonne humeur ce matin.

Ne me tentez pas, Andr&#233;a. Jai besoin de vous pour exercer une bonne influence ici. Oh, et noubliez pas dinformer les agences de presse concern&#233;es.

Bien s&#251;r. (Andr&#233;a h&#233;sita avant de poursuivre:) S&#233;nateur, une question &#224; titre non officiel?

Oui?

Vous naccordez pas beaucoup de cr&#233;dit &#224; cette rumeur de supermutant, nest-ce pas?

Les sourcils de Jacobsen se lev&#232;rent en signe d&#233;tonnement, mais ce moment de rel&#226;chement dura une seconde &#224; peine, et le masque impassible reprit ses droits.

Je crois quil est sain de conserver une attitude sceptique tant que nous ne poss&#233;dons pas de preuve concr&#232;te, dit-elle dune voix pos&#233;e, toute de prudence. Nous navons affaire jusquici qu&#224; des rumeurs. Et je d&#233;teste gaspiller mon temps pour des rumeurs.

Que ferez-vous sil sav&#232;re que ce ne sont pas de simples rumeurs?

Je men inqui&#233;terai si tel est le cas et le moment venu.


James Ryton tira sur ses manchettes et se tourna vers son fils.

Nerveux?

Un peu. &#201;mu.

Michael faisait s&#233;rieux dans son costume gris; son p&#232;re, en version plus jeune, &#224; lexception de la cravate en fil rose vif quil avait tenu &#224; mettre en la circonstance. Sans vouloir lui en faire le reproche, James pr&#233;f&#233;rait tout de m&#234;me son propre foulard bordeaux &#224; la sobri&#233;t&#233; quelque peu d&#233;su&#232;te. Le wagon du m&#233;tro se mit &#224; tanguer et les deux hommes sagripp&#232;rent aux barres. Les stations d&#233;filaient devant les vitres, cadres de lumi&#232;re blanche dans lesquels sincrustaient, lespace de quelques secondes, des visages bl&#234;mes, et puis plus rien.

Tu las d&#233;j&#224; rencontr&#233;e, hein, papa?

Oui. Et jai toujours un immense plaisir &#224; la voir. Cela fait maintenant une session compl&#232;te quEleanor Jacobsen occupe le poste, et cest quelque chose dont tous les mutants peuvent &#234;tre fiers.

Le m&#233;tro les d&#233;posa &#224; la station du Capitole. Ils emprunt&#232;rent lescalier automatique, puis lascenseur couleur argent qui menait au bureau de Jacobsen. Ils furent accueillis par la r&#233;ceptionniste.

Messieurs James Ryton et Michael Ryton? Veuillez entrer. Et asseyez-vous. Le s&#233;nateur est en r&#233;union, mais je suis s&#251;re quelle vous recevra dici peu.

Ryton hocha la t&#234;te dun air impatient. Il lui tardait de se mettre au travail. Au bout dun quart dheure, il se leva et alla voir la r&#233;ceptionniste.

Pensez-vous quil y en ait pour longtemps?

Elle le gratifia dun aimable sourire.

Je vais lui rappeler que vous &#234;tes l&#224;.

Merci.


Linterphone bourdonna et Andie leva les yeux de son bloc-&#233;cran. Le s&#233;nateur et Stephen Jeffers ny pr&#234;t&#232;rent aucune attention, enferm&#233;s quils &#233;taient dans leur discussion.

Tu es en train de me dire que tu permettrais quon impose des restrictions suppl&#233;mentaires aux athl&#232;tes mutants? s&#233;tonna Jeffers dun ton indign&#233;. Grands dieux, Eleanor! Bient&#244;t on va devoir se lester et se bander les yeux avant de mettre un pied dans un stade.

Stephen, calme-toi, r&#233;pondit Jacobsen dune voix douce. Tu d&#233;formes mes propos. &#201;videmment que je mopposerai &#224; ces restrictions. Mais ta requ&#234;te quant &#224; labrogation du Principe d&#201;quit&#233; est pr&#233;matur&#233;e. Tu sais pertinemment que nous navons pas le soutien n&#233;cessaire au S&#233;nat pour appeler &#224; un vote en ce sens.

Alors, quon lobtienne, ce soutien!

Malheureusement, ce nest pas si facile. L&#233;cran de Jacobsen bourdonna une seconde fois.

Andie intercepta lappel.

Quy a-t-il, Caryl?

MM.James Ryton et Michael Ryton sont l&#224; pour voir le s&#233;nateur. Ils attendent depuis une demi-heure.

Merci, dit Andie avant de se tourner vers Jacobsen. S&#233;nateur, je crois que votre rendez-vous de onze heures est arriv&#233;.

D&#233;j&#224;? (Jacobsen v&#233;rifia son &#233;cran.) Andie, jen ai encore pour une dizaine de minutes avec Stephen. Pouvez-vous les faire patienter jusqu&#224; ce quon ait fini?

Mais bien s&#251;r, r&#233;pondit la jeune femme. Jeffers lui adressa un clin d&#339;il.

Eleanor devrait vous cloner, Andie. Comme &#231;a, vous pourriez &#234;tre dans deux endroits &#224; la fois.

Ou trois, rectifia Jacobsen. Merci, Andie. Celle-ci ferma la porte derri&#232;re elle et se rendit dans le bureau ext&#233;rieur, le sourire de Jeffers rayonnant encore dans sa t&#234;te. Les Ryton attendaient pr&#232;s du bureau de Caryl.

Messieurs, veuillez nous excuser pour ce retard. Je suis Andr&#233;a Greenberg, lassistante du s&#233;nateur Jacobsen. Elle va vous recevoir dans quelques instants.

Tandis quelle leur serrait la main, Andie seffor&#231;a de ne pas rire. &#192; propos de clones, le jeune Ryton avait lair de sortir exactement du m&#234;me moule que son p&#232;re. Non, r&#233;flexion faite, il y avait quelque chose dinhabituel dans ses yeux, un rien brid&#233;s. Int&#233;ressant. D&#233;cid&#233;ment, les mutants &#233;taient toujours int&#233;ressants. Et s&#233;duisants avec &#231;a. Elle sentit un picotement &#233;lectrique lui remonter l&#233;chine.

Elle invita les Ryton &#224; sasseoir devant son bureau.

Vous avez d&#233;j&#224; rencontr&#233; le s&#233;nateur?

Oui, lors dune pr&#233;c&#233;dente visite, r&#233;pondit James Ryton. Nous voulons lui parler de la loi de finances concernant la base de Mars. Les r&#232;glements quelle stipule vont &#233;trangler la recherche et lindustrie spatiales, juste au moment o&#249; nous venions de rattraper notre retard dans la comp&#233;tition avec la Russie et le Japon.

Vous &#234;tes au courant que cest demain que la loi doit &#234;tre soumise au vote?

Cest la raison pour laquelle nous sommes l&#224; aujourdhui.

La ligne priv&#233;e dAndie fit entendre un son bref; le code de Jacobsen.

Excusez-moi, fit-elle en leur tournant le dos et en pla&#231;ant l&#233;couteur &#224; son oreille.

Andie, il faut que nous reprogrammions le rendez-vous des Ryton. Pour demain?

Je vais le leur dire.

Elle revint aux deux hommes avec un geste dexcuse.

La r&#233;union du s&#233;nateur semble se prolonger. Je vais devoir vous demander de revenir demain

Mais cela risque d&#234;tre trop tard, laissa &#233;chapper Michael Ryton avant quun bref regard de son p&#232;re lui enjoign&#238;t de se taire.

Andie commen&#231;a &#224; leur dire combien elle &#233;tait d&#233;sol&#233;e, puis elle sinterrompit au milieu de sa phrase. Ils avaient lair si d&#233;confits. Elle consulta lagenda sur son bureau. &#192; lheure o&#249; Jacobsen pourrait les recevoir le lendemain, le vote serait d&#233;j&#224; pass&#233;.

Attendez, leur dit-elle. Je vais voir ce que je peux faire.

Elle rappela Jacobsen &#224; linterphone.

S&#233;nateur, excusez-moi, mais je crois vraiment que vous devriez trouver un instant aujourdhui &#224; accorder aux Ryton. Ils veulent vous voir au sujet de la loi de finances de la base martienne et demain, vous naurez aucune possibilit&#233; de les recevoir avant que la loi ne passe &#224; lassembl&#233;e.

Cest tellement urgent?

Je le pense.

Une pause, tandis que Jacobsen sentretenait avec Jeffers en dehors de la ligne. Puis:

Est-ce que &#231;a les ennuie que Jeffers soit pr&#233;sent?

Andie se tourna vers les Ryton.

Stephen Jeffers est avec le s&#233;nateur. Cela vous ennuie sil assiste &#224; votre entretien?

Pas du tout.

Je les fais entrer.

Merci, Andie.

Cest bon, messieurs, on vous attend.

Elle faillit faire un clin d&#339;il au jeune Ryton qui avait lair si soulag&#233;. Le p&#232;re aussi semblait s&#234;tre d&#233;gel&#233; un brin.

Cest par ici, indiqua-t-elle.

Devant la porte de Jacobsen, James Ryton sarr&#234;ta.

Mademoiselle Greenberg, merci.

Il ponctua ces mots dun sourire. Un sourire dont Andie eut le sentiment quil nusait pas souvent.


James! Quel plaisir de vous revoir! fit Jacobsen en lui serrant la main. Et voil&#224; votre fils?

Elle serra &#233;galement la main &#224; Michael. La fermet&#233; de sa poigne &#233;tait aussi impressionnante que son air autoritaire. V&#234;tue dun sobre tailleur gris, elle r&#233;gnait sur son bureau avec une aisance manifeste. Elle leur d&#233;signa les chaises de cuir rouge capitonn&#233;es qui se trouvaient devant sa table de travail. Michael remarqua quelle ne portait pas le badge de lunit&#233; des mutants; ce n&#233;tait sans doute pas son style. Elle lui faisait leffet dun conservateur mod&#233;r&#233;, bien plus mod&#233;r&#233; quil ne sy attendait. Quant &#224; son bureau, il d&#233;gageait une impression surann&#233;e, que venaient renforcer les lambris de bois patin&#233;, la superbe tapisserie bleue du canap&#233; et le tapis oriental lie-de-vin. Pour le s&#233;nateur Jacobsen, pas question de ce mobilier XXI si&#232;cle d&#233;bordant dacrylique.

Un homme de belle allure, menton carr&#233; et yeux dor&#233;s, &#233;tait d&#233;j&#224; assis pr&#232;s du bureau. Un badge de lunit&#233; brillait sur le revers de son complet bleu marine. Le p&#232;re de Michael lui adressa un signe de t&#234;te.

Vous connaissez Stephen Jeffers? demanda Jacobsen.

Nous nous sommes rencontr&#233;s au rassemblement de la c&#244;te Ouest il y a trois ans, r&#233;pondit Ryton.

Ravi de vous revoir, James. (Jeffers lui serra la main, puis se tourna vers Michael.) Ainsi tu as rejoint la compagnie, depuis. Une excellente id&#233;e. Cest lune des meilleures soci&#233;t&#233;s sur le march&#233; de la recherche spatiale, dapr&#232;s ce que jentends dire.

James, si je ne mabuse, cest vous qui d&#233;tenez le contrat du collecteur solaire, dit Jacobsen.

Oui.

Il &#233;tait temps que le programme spatial am&#233;ricain redevienne comp&#233;titif.

Eh bien, nous souhaiterions quil le reste. Mais ces damn&#233;s r&#232;glements nous paralysent.

Jeffers approuva dun geste.

Lh&#233;ritage de laccident du Groenland.

Les r&#233;glementations sur la s&#233;curit&#233; sont devenues pour nous un v&#233;ritable n&#339;ud coulant. Jemploie d&#233;j&#224; une douzaine de personnes rien que pour d&#233;m&#234;ler ces nouvelles sp&#233;cifications. Il est impossible de rester comp&#233;titifs dans ces conditions. Je ne peux m&#234;me pas sous-traiter avec la Cor&#233;e, comme le font la Russie et le Japon.

James, les r&#233;glementations en mati&#232;re de s&#233;curit&#233; sont une r&#233;alit&#233; incontournable dans lindustrie spatiale, d&#233;clara Jacobsen.

La s&#233;curit&#233;, bien s&#251;r. Et tout notre travail rel&#232;ve de lart pur et simple dans ce contexte. Mais la plupart des derni&#232;res r&#233;glementations ne sont que des fa&#231;ades, des chim&#232;res que vos coll&#232;gues peuvent offrir &#224; la vindicte populaire chaque fois que ces cr&#233;tins crient haro sur le programme spatial et la s&#233;curit&#233;.

Une minute, James

S&#233;nateur, vous navez pas id&#233;e du casse-t&#234;te que repr&#233;sentent les r&#232;glements aujourdhui. Cest ce qui motive notre pr&#233;sence ici. Avec le co&#251;t croissant des pi&#232;ces et de la main-d&#339;uvre, et la concurrence &#233;trang&#232;re, si de nouvelles restrictions en mati&#232;re de s&#233;curit&#233; venaient sajouter &#224; la l&#233;gislation actuelle, il me serait impossible de maintenir lentreprise &#224; flot.

Jacobsen secoua la t&#234;te.

Le probl&#232;me est d&#233;licat, vous le savez. Je ne peux quand m&#234;me pas arriver et annoncer que je moppose &#224; la r&#233;glementation f&#233;d&#233;rale concernant la s&#233;curit&#233; sur la base de Mars. On me rirait au nez au S&#233;nat. &#192; tort ou &#224; raison, nous devons, cest une exigence politique, nous plier aux critiques formul&#233;es &#224; l&#233;gard du programme spatial; ou alors il ny aura plus de programme spatial. Nous reviendrons &#224; la situation des ann&#233;es 80. Et ce sera bien pire pour votre entreprise.

Je serais ravi de porter t&#233;moignage quant &#224; limpact quont pu avoir les mesures de s&#233;curit&#233; existantes, d&#233;clara Ryton. Nous avons d&#251; d&#233;cupler nos tarifs simplement pour nous retrouver dans la m&#234;me position quavant laffaire du Groenland. Je suis convaincu que si vous faisiez un tour dhorizon de mes concurrents am&#233;ricains, vous vous apercevriez quil en est de m&#234;me pour eux. Peut-&#234;tre cela int&#233;resserait-il les contribuables de savoir combien &#231;a leur co&#251;te de financer le confort psychologique que repr&#233;sente un dispositif aussi excessif.

Bref, vous avez le sentiment que ces r&#232;glements sur la s&#233;curit&#233; ne sont pas n&#233;cessaires?

Certains, en effet.

Michael se sentit envahi dun immense respect pour ce p&#232;re qui d&#233;fendait si bien ses id&#233;es.

Et vous, quen pensez-vous? demanda Jacobsen au jeune homme.

Je suis daccord avec mon p&#232;re. Il est &#233;vident que la r&#233;glementation nest intervenue que pour faire taire les critiques apr&#232;s laccident du Groenland. Mais franchement, ce nest quun gaspillage de temps, et dargent pour les contribuables. Qui plus est, on ne rend pas vraiment le syst&#232;me plus s&#251;r quil ne lest d&#233;j&#224;. Il est tr&#232;s s&#251;r. Nous avons apport&#233; des documents qui montrent &#224; quel point il est s&#251;r, avant m&#234;me dy int&#233;grer ces nouvelles mesures.

Michael sortit une cartouche m&#233;moire de sa poche et la tendit &#224; Jacobsen. Celle-ci poussa un soupir.

Vous &#234;tes tout aussi persuasif que votre p&#232;re. Tr&#232;s bien, messieurs. Je ne promets pas de miracle. Mais je vais voir ce que je peux faire.

James Ryton se leva.

Nous vous serions reconnaissants de nous tenir au courant du vote, s&#233;nateur.

Andie, mon assistante, prendra contact avec vous.

Michael serra &#224; nouveau la main du s&#233;nateur et quitta le bureau lesprit d&#233;tendu, presque euphorique. Au moment o&#249; il passait devant le bureau de la jolie assistante rousse de Jacobsen, celle-ci lui fit un petit signe pour lui souhaiter bonne chance, et il eut m&#234;me la surprise de voir son p&#232;re la remercier dun hochement de t&#234;te.

Ainsi, c&#233;tait elle la fameuse Eleanor Jacobsen. Eh bien, elle se r&#233;v&#233;lait assur&#233;ment digne de sa r&#233;putation:vive, intelligente et avis&#233;e en mati&#232;re de politique. Le bon mutant &#224; la bonne place. Il mourait denvie den parler &#224; Kelly.



5

La navette de nuit filait sans bruit au-dessus des nuages. Au-del&#224; de la limite de latmosph&#232;re. Avec la navette intercontinentale, on avait r&#233;duit la dur&#233;e de vol, qui prenait auparavant toute la nuit, &#224; une demi-heure. &#192; peine le temps de d&#233;faire sa mallette-&#233;cran, songeait Andie. Elle regarda &#224; travers le hublot la toile sombre de lespace, constell&#233;e d&#233;toiles. Au-dessous, la sph&#232;re bleu marbr&#233; de la Terre dormait sous sa couverture de nuages. La lune ronde, argent&#233;e, tremblotait &#224; lhorizon, comme une veilleuse &#224; la pr&#233;sence rass&#233;r&#233;nante. La jeune femme simagina un instant ce que serait la vie sur ce satellite aride et priv&#233; dair, pour un &#234;tre condamn&#233; &#224; habiter, enferm&#233; sous un d&#244;me, cette surface r&#233;fl&#233;chissante soumise &#224; une lente et douloureuse terraformation, sachant que ses enfants h&#233;riteraient de l&#339;uvre quil aurait accomplie et quils en profiteraient. Elle n&#233;tait jamais all&#233;e sur la station lunaire. Pas encore. Quant &#224; la base de Mars, elle esp&#233;rait bien la voir d&#232;s quelle serait termin&#233;e. Certes, elle ne pourrait jamais vivre ailleurs que sur Terre, mais une petite visite l&#224;-bas ne serait pas pour lui d&#233;plaire.

Andie feuilleta une brochure jointe au billet dembarquement, qui linvitait &#224; investir dans Lunaparc, une station actuellement en construction dans la magnifique r&#233;gion des monts jouxtant la Mer de la Tranquillit&#233;. R&#233;serv&#233;e aux seuls membres, bien entendu. Elle se retint de ricaner. Que ce f&#251;t en photo ou &#224; la t&#233;l&#233;vision, le paysage lunaire lui avait toujours paru &#224; la fois &#233;trange et spectaculaire. Inqui&#233;tant. Mais en aucun cas magnifique.

De lautre c&#244;t&#233; de lall&#233;e centrale, Karim avait la m&#234;me brochure sous les yeux. Andie attira son attention et lui lan&#231;a un clin d&#339;il. Il sourit, puis tourna la t&#234;te vers la rang&#233;e en face de lui, o&#249; son patron, lauguste s&#233;nateur L&#233;on Craddick, avait trouv&#233; le moyen de sendormir. Son cr&#226;ne imposant, couvert de cheveux blancs en broussaille, oscillait doucement vers lavant au rythme de ses ronflements. Eleanor Jacobsen jeta un regard vers son coll&#232;gue, se renfrogna et revint au dossier quelle &#233;tait en train d&#233;tudier. Quelle r&#233;sistance et quelle force de concentration! songea Andie pleine dadmiration. Vertus qui devaient assur&#233;ment sav&#233;rer payantes au S&#233;nat.

Elle aper&#231;ut le s&#233;nateur Joseph Horner assis plusieurs rang&#233;es en arri&#232;re, marmonnant dans son giron, le cr&#226;ne luisant entre ses m&#232;ches clairsem&#233;es. Probablement occup&#233; &#224; prier Dieu pour quil lui envoie davantage de convertis pleins aux as. Pour quelle raison faisait-il partie du voyage? Il n&#233;tait m&#234;me pas cens&#233; croire &#224; l&#233;volution, encore moins aux mutants &#233;volu&#233;s. Non que cela lemp&#234;ch&#226;t de solliciter des mutants pour les convertir &#224; l&#201;glise. Andie &#233;tait pr&#234;te &#224; parier quil avait graiss&#233; plus dune patte pour obtenir un billet sur la navette. En d&#233;pit de ses convictions personnelles, Horner ne pouvait permettre que les recherches concernant le prochain stade de l&#233;volution humaine commencent sans la pr&#233;sence dans l&#233;quipe du repr&#233;sentant de Dieu au Congr&#232;s. La tentation de le pousser dans un sas da&#233;ration &#233;tait grande, mais Andie &#233;carta cette id&#233;e et r&#233;solut de rester aussi loin de lui que possible.

Elle ferma les yeux et simagina dans un bistro br&#233;silien en train de commander un Cuba Libre. Quel dommage que Stephen Jeffers ne soit pas venu avec eux! Elle aurait bien aim&#233; sasseoir avec lui &#224; une table de caf&#233;. Bon, Karim serait peut-&#234;tre de bonne compagnie. Les donn&#233;es sur Rio quon lui avait implant&#233;es dans la m&#233;moire lui montraient des plages &#224; perte de vue, une flore luxuriante en plein &#233;panouissement, une ville &#233;tincelant dune multitude de tours blanches s&#233;lan&#231;ant &#224; lassaut du ciel, vivant sur un rythme &#224; la sensualit&#233; tr&#233;pidante, qui semblait ne jamais devoir prendre fin. La navette entama lentement sa descente. Andie repassa dans sa t&#234;te son portugais, tout en guettant les lumi&#232;res blanches de la piste datterrissage situ&#233;e non loin de Rio.


Depuis le mur oppos&#233;, l&#233;cran projetait sa lumi&#232;re ambr&#233;e sur Sue Li Ryton. Celle-ci posa les sacs des courses sur les frais carreaux bleus du vestibule et pianota sur le clavier pour faire d&#233;filer les messages. Le premier apparut, dont elle aurait pu pratiquement deviner le contenu. En sinscrivant sur l&#233;cran, les mots confirm&#232;rent ses soup&#231;ons.

Maman, jai pris les clefs et le glisseur. Je reviens vers onze heures. Michael.

Sue Li poussa un soupir et &#244;ta son manteau rose. Elle nignorait pas que Michael sortait &#224; nouveau avec Kelly McLeod. Devait-elle le dire &#224; James? Moins il en saurait, mieux cela vaudrait. Il &#233;tait trop mont&#233; contre cette id&#233;e. Rien de bien m&#233;chant, &#224; son avis &#224; elle, encore que Michael sembl&#226;t vouloir passer tout son temps libre avec cette fille. Sue Li ne pourrait pas le couvrir ind&#233;finiment. Surtout avec la venue prochaine du rassemblement d&#233;t&#233; du clan. Il &#233;tait pr&#233;vu quils retournent aux Hauts de la Plage en juin.

Sur l&#233;cran, d&#233;fila le deuxi&#232;me message:James &#233;tait pri&#233; de contacter Andr&#233;a Greenberg, code 3015552244. Andr&#233;a Greenberg? Sue Li sentit la suspicion la ronger. James navait pas lhabitude de recevoir &#224; la maison des messages de femmes. De qui pouvait-il bien sagir? Une relation de travail?

Elle faisait confiance &#224; son mari, plus ou moins. Depuis le temps quils &#233;taient mari&#233;s, ce n&#233;tait dailleurs quasiment plus une question de confiance. Leur union &#233;tait de celles que le temps et la famille finissent par cimenter.

Jadis, elle avait esp&#233;r&#233; davantage. Du temps de Vinar. La fa&#231;on dont elle frissonnait &#224; son contact, dont elle ne vivait que pour les moments o&#249; ils se retrouvaient. &#201;videmment, elle &#233;tait tr&#232;s jeune. On ne peut pas sattendre &#224; semblable passion une fois atteinte la maturit&#233;. N&#233;anmoins, apr&#232;s la disparition de Vinar, Sue Li avait esp&#233;r&#233; quelle et James conna&#238;traient une v&#233;ritable harmonie spirituelle et physique. Il est vrai que, gr&#226;ce &#224; la t&#233;l&#233;pathie, ils pouvaient au moins communiquer mentalement, m&#234;me si elle trouvait souvent lexp&#233;rience perturbante. Surtout maintenant, avec larriv&#233;e des crises psychiques de James. Quant au physique, disons quelle avait renonc&#233; depuis longtemps &#224; conna&#238;tre le grand frisson avec son mari; ce qui ne lemp&#234;chait pas d&#233;prouver &#224; son &#233;gard un sentiment de possession.

Sue Li suspendit son manteau dans le placard du vestibule, essuya du dos de la main la sueur qui lui perlait au front, et remonta les manches de son tailleur. Lindicateur de temp&#233;rature de lhorloge murale indiquait 15 degr&#233;s. Chaud pour un mois davril. Elle pressa le bouton de linterphone.

M&#233;lanie?

Pas de r&#233;ponse. Sa fille &#233;tait sans doute quelque part en train de bouder. Depuis lincident du bar il y a deux mois, elle se montrait encore plus apathique et renferm&#233;e que dhabitude. Sue Li r&#233;prima un pincement coupable. Que pouvait-elle dire &#224; une fille dans sa situation? &#201;tait-ce sa faute si M&#233;lanie &#233;tait n&#233;e sans pouvoir et connaissait pour cette raison des moments tellement durs? Sue Li avait fait tout ce quelle pouvait pour sa fille. Elle se d&#233;barrassa de ses chaussures et agita les orteils, fermant les yeux de soulagement.

Jimmy?

Oui, mman.

Quest-ce que tu fais?

Rien.

Comme dhabitude, songea Sue Li. Il &#233;tait probablement en train de faire l&#233;viter les meubles dans la chambre de ses parents, savourant par avance leffet de surprise lorsque sa m&#232;re monterait.

Bon, puisque tu ne fais rien, voudrais-tu porter les commissions dans la cuisine et les ranger, sil te pla&#238;t?

O.K., mman.

Les sacs s&#233;lev&#232;rent au-dessus du sol et flott&#232;rent jusqu&#224; langle du vestibule. Quand Sue Li arriva dans la cuisine, les bo&#238;tes &#233;taient en train de dispara&#238;tre dans les meubles de rangement et les l&#233;gumes dans le r&#233;frig&#233;rateur. Jusque-l&#224; rien &#224; dire. Elle se tourna pour poser un verre dans l&#233;vier. Une bo&#238;te orange passa &#224; hauteur de son visage, manqua son nez de peu et d&#233;crivit une courbe autour de sa t&#234;te, puis une autre, &#224; la mani&#232;re dun satellite. Elle voulut sen saisir, mais la bo&#238;te resta hors de port&#233;e, dansant dans lespace. Avec un soupir, Sue Li ferma les yeux pour concentrer toute sa col&#232;re en l&#233;quivalent mental dune gifle, puis projeta limage &#224; mi-puissance vers son plus jeune fils. La bo&#238;te tomba par terre avec un bruit mat. Linterphone gr&#233;silla.

Maman! Ce nest pas bien davoir fait &#231;a!

Jai pass&#233; la journ&#233;e avec des marchands dart acari&#226;tres et des conservateurs ultra-susceptibles. Je ne suis pas dhumeur &#224; appr&#233;cier tes plaisanteries.

Elle ramassa lobjet. Une bo&#238;te de pr&#233;servatifs. Ouverte.

Jimmy, o&#249; as-tu trouv&#233; &#231;a? fit-elle en essayant de garder son calme.

Dans le tiroir de Michael.

Eh bien, remets-le. Il faut respecter lintimit&#233; physique des gens, pas seulement leurs droits mentaux.

Tu vas le dire &#224; papa?

Avait-elle d&#233;tect&#233; un soup&#231;on de jubilation dans le ton de son jeune fils? Elle se devait de mettre bon ordre &#224; cela et tout de suite. Dune voix dure, elle le r&#233;primanda.

Tu ferais mieux de toccuper de tes propres affaires, jeune homme, ou je pourrais bien forcer sur la fess&#233;e. &#192; moins que tu ne pr&#233;f&#232;res r&#233;citer les dix-sept psaumes pour tapprendre &#224; rester sage et discret pendant quelques heures? Cest encore de ton &#226;ge, dit la m&#232;re en laissant la menace planer plusieurs secondes. Je veux que tu remettes cette bo&#238;te l&#224; o&#249; tu las trouv&#233;e. Imm&#233;diatement!

Daccord, dit le jeune gar&#231;on dune voix maussade.

Sue Li &#233;prouva un certain soulagement lorsquelle entendit le d&#233;clic qui coupait linterphone. Jimmy devenait un peu trop impr&#233;visible. Ils lavaient d&#233;cid&#233;ment trop g&#226;t&#233;. Plus effront&#233; chaque ann&#233;e, plus turbulent. &#192; la derni&#232;re r&#233;union, il avait cach&#233; les v&#234;tements de Halden pendant toute une matin&#233;e. Elle commen&#231;ait &#224; craindre le bl&#226;me collectif au fur et &#224; mesure que les farces innocentes d&#233;g&#233;n&#233;raient en actes de vandalisme. Naturellement, James &#233;tait aussi aveugle aux d&#233;fauts de son fils et homonyme quaux dons de son fils a&#238;n&#233;. Sue Li eut un soupir r&#233;sign&#233;.

Alors que la bo&#238;te de pr&#233;servatifs sortait de la cuisine en flottant dans les airs, Sue Li sapprocha du fauteuil vert plac&#233; pr&#232;s de la porte du sous-sol et sy enfon&#231;a en go&#251;tant la volupt&#233; des coussins deau qui &#233;pousaient ses formes. Elle &#233;prouvait une envie irr&#233;sistible de rire et de pleurer &#224; la fois. Michael n&#233;tait plus vraiment un enfant, mais avait-elle besoin dune preuve aussi tangible? Elle entreprit de r&#233;citer les psaumes de la s&#233;r&#233;nit&#233;. Mais bien quelle en us&#226;t fr&#233;quemment les jours de grande agitation, elle ne r&#233;ussit pas cette fois-l&#224; &#224; retrouver la sensation famili&#232;re de calme et disolement.

Il y avait des joints dans le bar. &#192; loccasion, quand James travaillait tard, elle en fumait un. Il y avait aussi de la Val&#233;drine dans larmoire &#224; pharmacie. Un instant, elle fut tent&#233;e. La porte dentr&#233;e claqua.

James?

Non, maman, cest moi, dit simplement M&#233;lanie. Elle entra dans la cuisine, en tunique bleue et collant vert, ouvrit le r&#233;frig&#233;rateur et resta plant&#233;e devant. Sue Li en profita pour en sortir un sachet de calmars lyophilis&#233;s. M&#233;lanie finit par se choisir une poign&#233;e de gaufrettes aux kiwis et referma la porte du r&#233;frig&#233;rateur tout en commen&#231;ant &#224; croquer dedans n&#233;gligemment. Sue Li approuva de la t&#234;te. Les mutants, pour pr&#233;server leur &#233;quilibre m&#233;tabolique, avaient besoin de prendre plusieurs petits repas par jour.

Comment sest pass&#233;e la journ&#233;e?

Tr&#232;s bien.

Le d&#238;ner ne sera pas pr&#234;t tout de suite. M&#233;lanie haussa les &#233;paules et se dirigea vers le salon; puis soudain elle se retourna, comme si elle venait de se souvenir de quelque chose.

Maman?

Sue Li ouvrit le sachet de calmars et attendit que les reconstituants chimiques r&#233;agissent au contact de lair. Elle ne prit pas la peine de lever les yeux.

Oui?

La cousine Evra donne une f&#234;te le vendredi de la remise des dipl&#244;mes, une f&#234;te qui dure toute la nuit. Elle veut pr&#233;parer un sketch pour le rassemblement du clan. Est-ce que je peux y aller?

Qui dautre est invit&#233;?

Tela, Marit, Meri. Rien que des filles.

Je croyais que tu ne tentendais pas avec Tela. Sue Li avait un air concentr&#233;, occup&#233;e quelle &#233;tait &#224; d&#233;biter les calmars en fines rondelles. Elle enviait Zenora et sa technique t&#233;l&#233;kin&#233;sique parfaitement au point qui lui permettait de couper le sushi &#224; cinquante m&#232;tres de distance.

Oh, elle est sympa.

Sue Li se tourna vers le four &#224; convection. Si Michael avait &#233;t&#233; &#224; la maison, elle lui aurait demand&#233; de faire cuire les calmars en un tournemain, par t&#233;l&#233;kin&#233;sie; Jimmy, lui, se d&#233;brouillait toujours pour calciner la nourriture. Michael savait beaucoup mieux contr&#244;ler ses dons. Sue Li revint &#224; sa fille.

Tr&#232;s bien, si tu as envie dy aller. Ton p&#232;re sera ravi de voir que tu tint&#233;resses aux activit&#233;s du clan.

Tu parles!

Ne fais pas la maligne, Mel.

Sue Li plongea les calmars dans la mie de maikon parfum&#233;e et les glissa dans le four o&#249; ils se mirent &#224; flotter doucement.

On peut ty amener si tu attends que je sois rentr&#233;e.

N-non, &#231;a va. Michael a dit quil my d&#233;poserait.

&#201;tait-ce limagination de Sue Li ou Mel ne se sentait-elle pas &#224; son aise? Michael &#233;tait pourtant un bon conducteur. Sue Li lui &#233;tait dailleurs reconnaissante de servir de chauffeur &#224; ses fr&#232;re et s&#339;ur. Et dici quelques semaines, quand M&#233;lanie terminerait son universit&#233;, elle aurait le droit elle aussi de passer le permis de conduire.

Comme tu veux. Maintenant, si tu as fini ces biscuits, jaurais besoin daide ici.

Il &#233;tait minuit et demi dapr&#232;s les chiffres jaune fluo de lhorloge qui brillaient au mur oppos&#233; de la chambre, pr&#232;s de la fen&#234;tre masqu&#233;e par un rideau. Michael roula sur le dos. Dans le lit, &#224; c&#244;t&#233; de lui, Kelly bougea. Il avan&#231;a la main et lui caressa doucement la hanche, go&#251;tant le contact satin&#233; de sa peau.

Mmmm, fit-elle en se blottissant contre lui. Tu restes toute la nuit?

Il lui embrassa la joue.

Je ne peux pas. Je suis dailleurs d&#233;j&#224; en retard. Mon p&#232;re ne ferme pas l&#339;il tant quil na pas entendu la porte dentr&#233;e se refermer.

Pourquoi vis-tu chez tes parents? &#199;a ne te plairait pas davoir ton propre appartement?

Si, bien s&#251;r. Mais cest la tradition dans le clan. On ne part pas avant d&#234;tre mari&#233;.

Et tout le monde ob&#233;it &#224; la r&#232;gle?

Presque tout le monde.

Ouaou! Je la trouve curieuse, la tradition, chez les mutants. Dans la famille, la tradition la plus ancr&#233;e, cest la visite chez la tante &#224; P&#226;ques. Et mes parents nont m&#234;me pas rousp&#233;t&#233; quand je nai pas voulu y aller.

Comment as-tu fait pour ten dispenser?

Je leur ai racont&#233; que javais un expos&#233; &#224; remettre. Nous ne sommes pas aussi li&#233;s que vous dans la famille. Ils savaient bien que je me serais ennuy&#233;e &#224; mourir. (Elle se tourna vers lui et son doigt descendit lentement sur sa poitrine.) Chez vous, &#231;a a lair plut&#244;t strict.

Il frissonna &#224; ce contact qui lui titillait la peau et faisait na&#238;tre en lui une sensation si agr&#233;able quil voulait &#224; la fois quelle sarr&#234;te et se prolonge.

On est claustrophiles, cest le mot qui convient. Je serais ravi de me passer des r&#233;unions annuelles du clan, pour ce que &#231;a mapporte.

Cest comment?

Quest-ce que tu veux dire?

&#202;tre un mutant. Aller aux r&#233;unions.

Il laissa &#233;chapper un soupir.

Une plaie. Mon p&#232;re men rebat les oreilles, surtout avec ses conseils du genre: Tu ne fr&#233;quenteras pas les normaux. Et je suis oblig&#233; d&#233;couter le rapport annuel:combien il y a eu de naissances, combien de d&#233;c&#232;s. Puis on a droit &#224; la lecture des Chroniques. Et il y a mes cousins, naturellement.

Par douzaines? fit Kelly en pouffant.

Quasiment.

&#199;a me semble int&#233;ressant.

Elle s&#233;tendit sur le dos et s&#233;tira. Elle &#233;tait superbe, se profilant ainsi dans la lueur jaune que diffusait lhorloge.

Peut-&#234;tre. Pour un non-mutant.

Dans ce cas, je suis qualifi&#233;e pour en juger. Parle-moi encore de la communion.

Nous joignons nos mains autour de la table et lions nos esprits par t&#233;l&#233;pathie. Gr&#226;ce au cercle, m&#234;me ceux qui nont pas le don peuvent y parvenir. Tu as limpression de flotter. Tu te sens proche des autres, en quelque sorte. Tu leur communiques ton affection.

Ton amour?

Oui, sans doute.

Il avait du mal &#224; utiliser le mot, voire &#224; laccepter, quand il pensait au clan. Est-ce quil les aimait? Et eux? Laimaient-ils? Pouvait-on parler de sentiments dans une situation o&#249; ils navaient dautre choix que d&#234;tre soud&#233;s les uns aux autres?

&#199;a ne me para&#238;t pas si terrible. En fait, &#231;a a lair plut&#244;t sympathique. (Un silence.) Tu ne te sens pas quelquun dexceptionnel?

Exceptionnel? Il hocha la t&#234;te avant de r&#233;pondre.

Je dirais plut&#244;t excentrique.

Kelly le prit par l&#233;paule et lattira &#224; elle pour quil la regarde en face.

&#201;coute, Michael, toute ma vie je me suis sentie comme une &#233;trang&#232;re. D&#233;cal&#233;e. Je ne crois pas avoir jamais pass&#233; plus dun an dans la m&#234;me &#233;cole. Avec un p&#232;re dans larm&#233;e de lAir, tu es amen&#233;e &#224; d&#233;m&#233;nager constamment. Tu vois, lid&#233;e davoir autour de toi un groupe de personnes que tu connais bien, qui taiment et communiquent avec toi, cela me pla&#238;t beaucoup.

Cest parce que tu ne le vis pas.

Peut-&#234;tre.

Elle avait lair bless&#233;e. Il regretta sa phrase, mais c&#233;tait tellement difficile &#224; expliquer, ce quil ressentait en tant que mutant. Il avait vu des gens regarder les mutants avec une esp&#232;ce de fascination b&#233;ate, comme si ceux-ci &#233;taient effectivement exceptionnels. &#199;a le mettait mal &#224; laise. Il ne voulait pas que Kelly le traite de cette fa&#231;on. Il se rapprocha et lentoura de ses bras, la serrant contre lui dans une &#233;treinte possessive.

Je suis incapable den parler &#224; qui que ce soit comme jen parle avec toi, dit-il dune voix basse et tendue. &#192; personne, dans le clan ou en dehors. Qu&#224; toi seule.

Cest vrai?

Il prit son visage dans le creux de sa main et caressa sa joue velout&#233;e.

Les r&#233;unions du clan te paraissent peut-&#234;tre une bonne chose, mais en un sens cest comme si tu vivais dans une petite ville o&#249; tout le monde te conna&#238;t et o&#249; personne ne te comprend. Aucune vie priv&#233;e. Et je ne men sens pas moins seul pour autant. (Il posa son front contre le sien.) Par contre, je ne suis pas seul quand je suis avec toi. Lorsque j&#233;tais &#224; Washington, je pensais &#224; toi tout le temps. Je pensais &#224; ce moment et je me demandais si tu en avais envie, toi aussi.

Mon Dieu, je ne pensais qu&#224; &#231;a! dit-elle. Javais tellement h&#226;te que tu reviennes!

Il se pencha sur son sein droit et prit le mamelon entre ses l&#232;vres, le taquinant de sa langue jusqu&#224; ce quil se dresse. Kelly g&#233;mit doucement et sa main descendit entre les jambes du gar&#231;on. Tr&#232;s vite, il sentit son membre durcir et palpiter dans sa paume. Il prit une profonde inspiration et se laissa aller dans un long soupir.

Tu veux quon le refasse? souffla-t-elle.

Ce fut &#224; peine sil lentendit.

&#192; ton avis?



6

Andie traversa dun bon pas le hall d&#233;sert de lh&#244;tel du Parc C&#233;sar et agita son badge devant le d&#233;tecteur qui commandait le d&#233;verrouillage de la porte dentr&#233;e. Les portes souvrirent et Andie sortit dans lavenue. Elle avait juste le temps daller jeter un coup d&#339;il sur la plage avant la r&#233;union pr&#233;vue pour dix heures.

Elle fut &#233;tonn&#233;e du silence qui lentourait. Il est vrai que les purges de Nunca Mais en 97 avaient contribu&#233; &#224; raser les favelas, ces villages faits de bric et de broc qui sentassaient &#224; flanc de colline. Le nouveau r&#233;gime avait &#233;t&#233; dune efficacit&#233; aussi prompte que brutale, en d&#233;pit du toll&#233; g&#233;n&#233;ral. O&#249; &#233;taient les favelitos &#224; pr&#233;sent? &#192; peiner sans doute dans les plantations de canne &#224; sucre, sous la chaleur tropicale des vertes contr&#233;es de lint&#233;rieur. Sils &#233;taient toujours vivants.

On aurait pu sattendre &#224; rencontrer quelques f&#234;tards rentrant chez eux apr&#232;s une nuit dans les bo&#238;tes disco, des amoureux prolongeant leur r&#234;ve dun soir dans une promenade, bras dessus, bras dessous, le long de la plage. Mais peut-&#234;tre ny avait-il rien de tout cela en semaine. Andie avait &#233;t&#233; nourrie des l&#233;gendes de Rio. Maintenant, il &#233;tait temps dapprendre ce qu&#233;tait la r&#233;alit&#233;.

Prudemment, elle traversa lavenue Atlantica, pleine danimation. Elle se souvint des avertissements de sa m&#233;moire implant&#233;e:les chauffeurs de Rio pratiquaient une conduite totalement impr&#233;visible. Elle mit le pied sur le trottoir pav&#233; de mosa&#239;que qui longeait la plage, fit valser ses chaussures et enfouit ses pieds nus dans le sable blanc dIpanema. Des vagues vert-bleu roulaient jusqu&#224; elle et se brisaient sur le sable humide. &#192; part quelques adeptes du bronzage install&#233;s sur des chaises longues, le regard fix&#233; sur la mer, la plage &#233;tait pratiquement d&#233;serte. Andie arpenta l&#233;tendue sablonneuse, regrettant de ne pas avoir apport&#233; de chapeau. M&#234;me &#224; cette heure matinale, le soleil &#233;tait ardent. Elle commen&#231;ait &#224; avoir soif, quand bien m&#234;me elle venait de vider un grand verre de jus de mangue &#224; lh&#244;tel. Elle avait la bouche s&#232;che, la langue en coton. Dans sa t&#234;te, surgit limage dun verre deau o&#249; se dessinaient des gouttelettes de condensation et elle fut saisie dune envie irr&#233;sistible de d&#233;guster un b&#226;ton de cr&#232;me glac&#233;e. Sur la plage, &#224; sa gauche, arrivait un vendeur de sorbets, un gar&#231;on denviron quatorze ans, au teint h&#226;l&#233;, portant lunettes de soleil et jean blanc. Elle d&#233;cida de faire une folie et soffrit un sorbet. Au moment de compter la monnaie, ladolescent releva ses lunettes sur le sommet de sa t&#234;te. Et lorsquil la regarda, Andie ne fut pas peu surprise de d&#233;couvrir deux yeux dor&#233;s, brillants comme des pi&#232;ces dor, plong&#233;s dans les siens. Elle faillit en l&#226;cher sa monnaie. Le vendeur sourit.

Obrigado, dit-il.

Puis il s&#233;loigna tranquillement et disparut.

Avait-elle &#233;t&#233; le jouet de son imagination? Andie fourra le sorbet dans sa bouche. Il avait un go&#251;t sucr&#233; et une consistance gluante. Finalement, elle nen avait pas vraiment envie. Elle chercha une bo&#238;te &#224; ordures et y jeta cette chose &#233;c&#339;urante. Ce gar&#231;on avait-il r&#233;ellement les yeux dor&#233;s?

En proie &#224; un certain trouble, elle quitta la plage, remit ses chaussures et traversa lavenue en jouant de toute son adresse pour &#233;viter les chauffeurs de taxi hyst&#233;riques. Elle passa devant plusieurs caf&#233;s, rideaux baiss&#233;s et chaises renvers&#233;es sur les tables. O&#249; &#233;tait donc cette l&#233;gendaire culture h&#233;doniste? Jusquaux boutiques qui &#233;taient ferm&#233;es. Au coin de lavenue Rio Branco, elle aper&#231;ut un petit caf&#233; ouvert; le serveur &#233;tait derri&#232;re le bar, nonchalamment occup&#233; &#224; polir ses verres. Lorsquelle passa &#224; hauteur de l&#233;tablissement, elle attira son attention. Il lui adressa un gentil sourire et elle r&#233;pondit par un signe de t&#234;te. Avait-elle vu de lor briller dans ses yeux? Peut-&#234;tre n&#233;tait-ce quun reflet, se dit-elle en p&#233;n&#233;trant dans le Parc C&#233;sar. Quoi quil en soit, ce probl&#232;me devrait attendre. C&#233;tait lheure du briefing.

Eleanor Jacobsen entra imm&#233;diatement dans le vif du sujet, comme &#224; son habitude.

Comme vous le savez, nous sommes ici, &#224; titre non officiel, pour enqu&#234;ter sur les rumeurs qui font &#233;tat dune nouvelle g&#233;n&#233;ration de mutants. Personnellement, je ne crois pas &#224; ces rumeurs. Cependant, je ne veux rien sous-estimer tant que ce voyage naura pas touch&#233; &#224; sa fin. Nous commencerons avec la visite ce matin des laboratoires d&#233;pissage g&#233;n&#233;tique du DrRibeiros. Il va de soi quofficiellement nous repr&#233;sentons les int&#233;r&#234;ts de la recherche m&#233;dicale am&#233;ricano-japonaise, qui prospecte pour agrandir son espace exp&#233;rimental. Apr&#232;s le d&#233;jeuner, M.Craddick, le r&#233;v&#233;rend M.Horner et moi-m&#234;me rencontrerons le DrRibeiros pour nous informer des capacit&#233;s de son laboratoire &#224; effectuer pour nous des travaux &#224; forfait. Entretemps, je ne saurais trop recommander aux autres de mettre ces instants &#224; profit pour explorer la biblioth&#232;que et les salles de recherche du laboratoire. Rappelez-vous, nous ne pouvons nous permettre de froisser les Br&#233;siliens. Soyez prudents. Nous nous reverrons &#224; quatre heures pour comparer nos observations. Des questions?


En voulant retenir la pile de disquettes quelle transportait dans ses bras, M&#233;lanie se pencha un peu trop de c&#244;t&#233;, et les dix premiers volumes de lHistoire de la civilisation tomb&#232;rent bruyamment sur le sol de la biblioth&#232;que universitaire, aussit&#244;t rejoints par son sac, son manteau et la cartouche. Elle regarda le tas &#224; ses pieds et l&#226;cha un soupir sonore.

Vous ne pourriez pas faire plus attention? fit remarquer la biblioth&#233;caire en levant les yeux de son &#233;cran situ&#233; dans langle de la salle pr&#232;s de la porte.

Une bouff&#233;e de chaleur envahit le visage de Mel. Elle &#233;carta sa frange de devant ses yeux. La biblioth&#233;caire la d&#233;testait. Elle aurait tr&#232;s bien pu se trouver deux salles plus loin, mais non, elle surveillait chacun de ses gestes et la poursuivait de sa haine.

Eh oui, Ryton. Pour une mutante, tu es dr&#244;lement maladroite. Quest-ce qui te retient de sortir dici en l&#233;vitant, toi et tes trucs? Direction:la base de Mars.

C&#233;tait Gary Bregnan, arri&#232;re des Aigles de Piedmont, qui venait de lui vriller ce conseil &#224; loreille. Deux de ses copains, assis &#224; proximit&#233;, se mirent &#224; ricaner et, conduits par Bregnan, &#224; entonner, sotto voce: Mutante, mutante, mutante. Mel sentit des larmes de frustration lui piquer les yeux. Tout le monde la d&#233;testait. Eh bien, elle les d&#233;testait, elle aussi. Ah, si elle le pouvait, elle les enverrait volontiers tous sur la base de Mars.

Elle ramassa ses disquettes et ses affaires et se r&#233;fugia dans une cabine informatique. La pluie davril tambourinait contre les fen&#234;tres &#224; claire-voie, battements glac&#233;s et d&#233;primants. Elle entendait encore le rire de Bregnan dans son dos. Ainsi, il d&#233;testait les mutants? Eh bien, dici peu, il faudrait quil se trouve une autre cible. En attendant, le moins quelle puisse faire &#233;tait de lui renvoyer son m&#233;pris &#224; la figure. Oh certes, sa m&#232;re disait toujours quil fallait essayer de comprendre les normaux. Mais sa m&#232;re n&#233;tait pas tous les jours confront&#233;e &#224; Gary Bregnan et ses amis.

Apr&#232;s quarante-cinq minutes pass&#233;es &#224; prendre des notes pour son expos&#233; de philosophie, &#201;tude compar&#233;e de limpact du voyage naval dans lEspagne ancienne et de celui du voyage spatial dans lAm&#233;rique contemporaine, Mel se frotta les yeux, fatigu&#233;e d&#234;tre rest&#233;e &#224; fixer les lettres blanches sur l&#233;cran.

Merci, Kelly McLeod, songea-t-elle. Si celle-ci navait pas accept&#233; de travailler avec elle sur cet expos&#233;, ce serait devenu un cauchemar. C&#233;tait Kelly qui avait eu lid&#233;e dutiliser des cartes et m&#234;me de fabriquer une maquette. Sans elle, M&#233;lanie naurait pr&#233;sent&#233; quun plat expos&#233; de deux minutes. Selon la jeune mutante, lempire espagnol s&#233;tait constitu&#233; gr&#226;ce &#224; la sup&#233;riorit&#233; navale de lEspagne et, cons&#233;quence de ses exp&#233;ditions, s&#233;tait ensuite &#233;croul&#233;. Elle se refusait &#224; tirer des conclusions similaires sur les &#233;v&#233;nements actuels.

Apr&#232;s un b&#226;illement, elle effectua une sauvegarde et &#233;teignit lordinateur. Au moins la pluie avait-elle cess&#233;.

Avant de gagner la sortie, elle sarr&#234;ta au premier bureau. Le rire de Bregnan r&#233;sonnait encore &#224; ses oreilles. Elle parcourut le catalogue et jeta son d&#233;volu sur Les pratiques sexuelles perverses dans lhistoire de lhumanit&#233; et Maladies v&#233;n&#233;riennes et retira les deux disquettes au nom de Bregnan. En effet, sur ce vieil ordinateur stupide, elle neut aucun mal &#224; falsifier lidentit&#233;. Sur le chemin du retour, elle jeta les disquettes dans la bo&#238;te &#224; ordures de lArm&#233;e du Salut, non loin de luniversit&#233;. Si Bregnan devait les rembourser, il ne laurait pas vol&#233;. Elle navait peut-&#234;tre pas de don, mais elle n&#233;tait pas totalement d&#233;munie de ressources.

Mel, attends une minute!

M&#233;lanie resta fig&#233;e de terreur. Elle &#233;tait d&#233;couverte. M&#234;me pas capable de se venger sans se faire prendre. Au d&#233;sespoir, elle se retourna pour affronter son juge. Jena Thornton accourait vers elle.

Salut! Je te cherchais.

Ah oui? dit M&#233;lanie dune voix tremblante.

Jena lavait-elle vue se d&#233;barrasser des disquettes?

Oui. Je voulais te parler. Si on allait boire quelque chose?

La jeune fille souriait, ses longs cheveux blonds voletant autour de son visage sous leffet du vent. Elle naffichait pas un air particuli&#232;rement soup&#231;onneux.

Les battements de c&#339;ur ralentirent dans la poitrine de M&#233;lanie. Elle navait rien &#224; craindre. Mais que lui voulait Jena? Aux r&#233;unions du clan, cest &#224; peine si elle se fendait dun bonjour de la t&#234;te. Et &#224; luniversit&#233;, elle ne lui accordait pas plus dattention que si elle avait &#233;t&#233; invisible. Alors quelle, M&#233;lanie, &#233;tait la ris&#233;e et le souffre-douleur des joueurs de football, Jena avait droit aux sifflements admiratifs lorsquelle passait en tortillant des hanches.

De quoi veux-tu me parler?

Oh, tu sais bien. La fac. Les trucs du clan. Allez, viens, on va soffrir un choba-shake.

Jena prit M&#233;lanie par le bras et la mena vers une boutique daliments &#224; base de choba et de sushi. Une fois &#224; lint&#233;rieur, elle commanda deux shakes et des rouleaux de maguro au roboserveur.

Comment &#231;a va, les cours? demanda-t-elle.

M&#233;lanie avala une pleine bouch&#233;e de thon et de riz.

Tr&#232;s bien. Je serai contente de finir le mois prochain. Jai toutes mes U.V.

Tu rentres &#224; luniversit&#233; d&#201;tat &#224; lautomne?

Je ne sais pas. Mes parents voudraient bien. Je travaillerai peut-&#234;tre pour mon p&#232;re.

Jena sourit.

Son affaire marche bien. Et Michael? Il travaille avec lui?

Elle parut tra&#238;ner sur le pr&#233;nom, comme si elle sen d&#233;lectait.

Oui. Ils reviennent juste dun voyage &#224; Washington. Ils sont all&#233;s voir Eleanor Jacobsen.

Je la trouve formidable, dit Jena en frissonnant. Lorsque je pense &#224; elle, je plane. (Elle l&#233;vita &#224; quelques centim&#232;tres au-dessus de son si&#232;ge, puis reposa ses fesses sur la banquette bleue, prise dun rire nerveux.) Jaimerais tant la rencontrer. Michael men parlera peut-&#234;tre &#224; la prochaine r&#233;union du clan.

Demande-lui.

M&#233;lanie commen&#231;ait &#224; se sentir mal &#224; laise. Que cherchait donc Jena?

Oh, je donne une petite f&#234;te le dix-sept. Je me demandais si &#231;a vous dirait de venir, toi et ton fr&#232;re.

Bien s&#251;r. Je veux dire, jaimerais beaucoup; mais il faut que tu demandes &#224; Michael.

Daccord, cest ce que je ferai. Tu peux amener un copain si tu veux. Et lui aussi, une copine. Kelly McLeod, je suppose. Ce sera int&#233;ressant davoir un non-mutant &#224; cette soir&#233;e.

Quest-ce qui te fait dire &#231;a?

Les yeux de Jena s&#233;carquill&#232;rent, toute innocence.

Eh bien, jai aper&#231;u Michael et Kelly au cin&#233; la semaine derni&#232;re. Ils sortent ensemble, non?

Je nen sais rien.

Bon, ils feraient mieux d&#234;tre prudents, dit Jena dont le sourire s&#233;tait effac&#233;. Si &#231;a se sait dans le clan, Michael pourrait bien le regretter.

M&#233;lanie se h&#233;rissa.

Cest une menace?

Mais non, bien s&#251;r, r&#233;pondit Jena dun ton doucereux. Une simple remarque. Bon, je pense que ce sera une bonne exp&#233;rience pour ton fr&#232;re de go&#251;ter au fruit d&#233;fendu, dit Jena en ponctuant ces mots dun rire dur.

&#201;coute, Jena, il se fait tard

Tu connais Stevam Shrader?

Cest le cousin de Tela, non?

Oui. Je sors avec lui. De beaux muscles. (Jena gloussa, puis consulta sa montre-bracelet.) &#212; mon Dieu! il faut que jy aille. Jai promis de ramener le glisseur et jai rendez-vous avec Stevam dans une heure. Reste, finis tranquillement. Au dix-sept.

Une envol&#233;e de cheveux blonds sur une combinaison bleue, et Jena avait disparu. M&#233;lanie ramassa sa cartouche. Jena lui faisait peur. Que voulait-elle &#224; Michael et Kelly? Parfois, le comportement des mutants &#233;tait aussi difficile &#224; d&#233;chiffrer que celui des non-mutants. Mais bient&#244;t, ce ne serait plus son probl&#232;me.


Jena pilotait le glisseur vermillon, pied au plancher. La route d&#233;roulait sous lengin son ruban de b&#233;ton, le paysage d&#233;filait en une tra&#238;n&#233;e jaune et vert laiss&#233;e par les arbres en bourgeons.

Apr&#232;s tout, elle navait pas menti &#224; M&#233;lanie Ryton. Il est vrai quelle voulait les inviter &#224; la soir&#233;e tous les deux, Mel et Michael, m&#234;me si aucun n&#233;tait dupe de sa v&#233;ritable cible. Et elle sortait effectivement avec Stevam, bien quil lennuy&#226;t consid&#233;rablement.

Si seulement elle pouvait effacer de sa m&#233;moire ce quelle avait vu la veille au soir! Michael, le bras autour de Kelly, et ces deux qui riaient comme des complices en sortant du cin&#233;ma. Heureux d&#234;tre ensemble, ignorant les regards quon leur d&#233;cochait parce que c&#233;tait un couple mixte.

&#192; lid&#233;e du mot couple, Jena sentit son estomac se serrer. Oh, combien ils avaient lair dun couple ce soir-l&#224;, illumin&#233;s quils &#233;taient par cette intimit&#233; si particuli&#232;re qui rendait bien p&#226;les en comparaison ses pires cauchemars.

Depuis l&#226;ge de douze ans, Jena adorait Michael Ryton. Pas une r&#233;union du clan o&#249; elle ne lavait d&#233;vor&#233; des yeux tandis quil jouait au flotte-ball ou saffrontait au saut avec leurs cousins; elle fondait rien qu&#224; le regarder, &#224; voir la fa&#231;on timide dont il lui souriait. Elle avait esp&#233;r&#233; quavec le temps il finirait par &#233;prouver les m&#234;mes sentiments &#224; son &#233;gard. Apr&#232;s tout, ils avaient sensiblement le m&#234;me &#226;ge. Un choix tout trouv&#233;. Et lheure du choix &#233;tait venue pour lui. Pourquoi pas elle?

Elle s&#233;tait rendu compte assez t&#244;t que sa beaut&#233; &#233;tait une arme potentielle, efficace, y compris sur les non-mutants, non pas quelle sint&#233;ress&#226;t aux normaux, des gar&#231;ons stupides et casse-pieds. Lors des rassemblements du clan, elle voyait bien comment les hommes la regardaient. M&#234;me les hommes de l&#226;ge de son p&#232;re laissaient tra&#238;ner leurs regards sur son passage. Elle prenait cela comme un jeu somme toute pas d&#233;plaisant. Mais voil&#224; que le seul homme avec qui elle aurait vraiment aim&#233; jouer semblait attir&#233; vers dautres rivages. Des rivages non mutants.

Jena crispa ses mains sur le volant. Elle avait rat&#233; la sortie. Merde.

Elle avait pris la rebuffade de Michael au rassemblement du clan de lhiver dernier comme le signe quil n&#233;tait simplement pas pr&#234;t &#224; se caser. Fort bien, en avait-elle conclu, il y viendra; donne-lui du temps, laisse-le respirer. Elle avait souffert quil le&#251;t ainsi rejet&#233;e, mais elle navait montr&#233; &#224; personne, pas m&#234;me &#224; sa m&#232;re, combien &#233;tait profonde sa blessure. Un jour, s&#233;tait-elle jur&#233;, il serait &#224; elle.

Mais quel int&#233;r&#234;t Michael pouvait-il bien trouver &#224; sortir avec une non-mutante? Certes, Kelly &#233;tait une fille bien, mais c&#233;tait une normale. Une &#233;trang&#232;re! Pour aller jusqu&#224; d&#233;fier les coutumes du clan, il fallait que Michael ressente un peu plus quun simple b&#233;guin pour elle! Peut-&#234;tre au point de risquer le bl&#226;me en l&#233;pousant.

Non. Non. Non.

C&#233;tait impossible. Jena se refusait &#224; envisager une telle perspective. Cela faisait assez de temps quelle attendait. Maintenant, elle devait faire quelque chose, et vite. Elle prit la sortie suivante de lautoroute, effectua un demi-tour et fon&#231;a chez elle, tandis quun plan germait dans sa t&#234;te.


James, tu ne peux pas pousser Michael dans les bras de Jena en esp&#233;rant que la p&#226;te prendra. Ces jeunes gens ne sont pas du sushi.

Sue Li regardait son mari arpenter nerveusement la pi&#232;ce, signe &#233;vident quil &#233;tait en proie &#224; une crise mentale. Son visage s&#233;clairait et disparaissait au gr&#233; des flaques de lumi&#232;re bleu et vert.

Dailleurs, ajouta-t-elle, les fian&#231;ailles sont pass&#233;es de mode.

Je me fiche pas mal de la mode. &#199;a a march&#233; avec nous, non? Ces jeunes idiots, si tu leur laisses trop de latitude, ils finissent par prendre des d&#233;cisions dangereuses.

Oh, ce nest pas pareil de nos jours. On ne peut pas g&#233;n&#233;raliser.

Elle aurait pr&#233;f&#233;r&#233; que le sujet ne v&#238;nt pas sur le tapis, mais James lavait interrog&#233;e &#224; propos du glisseur qui n&#233;tait pas l&#224;, et elle lui avait parl&#233;, &#224; contrec&#339;ur, du rendez-vous de Michael avec Kelly. &#192; pr&#233;sent, il &#233;tait furieux. Avec un soupir, elle d&#233;tourna les yeux du Mensuel de lhistoire de lart et, tout en laissant l&#233;cran allum&#233;, se renversa contre les coussins du canap&#233;.

Tu narriveras &#224; rien si tu essaies de plier Michael &#224; ta volont&#233;, dit-elle. Jai bien peur que tu ne le chasses de la maison.

Et je ne te le pardonnerai jamais si cela arrive, poursuivit-elle dans sa t&#234;te en se demandant si son mari lisait dans ses pens&#233;es, lui dont le don de clairvoyance &#233;tait capricieux, al&#233;atoire.

Ryton cessa de faire les cent pas, son visage trahissant un certain d&#233;sarroi. Sue Li &#233;prouva un petit frisson de triomphe. Elle, en revanche, avait toujours eu le don de t&#233;l&#233;pathie au plus haut niveau.

Loin de moi lintention de chasser mon fils de la maison, dit-il dune voix conciliante.

Je crois que tu ne te rends pas compte &#224; quel point tu ly pousses, r&#233;pliqua-t-elle en serrant autour delle son kimono couleur lie-de-vin.

Il na pas id&#233;e des forces quil pourrait d&#233;clencher contre lui, r&#233;torqua Ryton dun ton dur.

Sue Li le regarda avec horreur.

Tu nenvisages pas davoir recours au jugement collectif? Contre ton fils?

&#199;a sest d&#233;j&#224; fait. Pas souvent, bien s&#251;r. Seulement dans lint&#233;r&#234;t du clan. Il a &#233;t&#233; question de requ&#233;rir un bl&#226;me &#224; lencontre de Skerry. Histoire de le mettre au pas. Je suis tent&#233; de voter pour. Michael laime bien. &#199;a pourrait lui servir de le&#231;on.

Un bl&#226;me du groupe pourrait d&#233;truire les dons t&#233;l&#233;pathiques de Skerry!

Ryton haussa les &#233;paules.

&#192; quoi nous servent-ils? Il a abandonn&#233; la communaut&#233;. Faute de mieux, on pourrait toujours lutiliser pour le r&#233;servoir g&#233;n&#233;tique.

Et naturellement, &#231;a aussi, tu voudrais limposer. Cest tout ce qui tint&#233;resse?

Bien s&#251;r que non. Mais tu sais combien cest important. Sue Li. Depuis toujours. Nous sommes si peu nombreux. Et voil&#224; quaujourdhui o&#249; nous nous montrons au grand jour, nos jeunes ne pensent qu&#224; une chose, frayer avec les normaux. (Ryton se frotta les tempes dun air las.) Une id&#233;e folle. Et dangereuse. Il nen sortira rien de bon. Les normaux ne sont pas plus pr&#233;par&#233;s &#224; cela que nous ne le sommes.

&#192; tentendre, on dirait que ce sont des singes pr&#233;historiques.

Dune certaine fa&#231;on, compar&#233;s &#224; nous, cest ce quils sont.

Tu sais que je d&#233;teste quand tu commences &#224; parler ainsi.

Sue Li se tourna vers l&#233;cran de lordinateur. Pour la seconde fois de la soir&#233;e, elle mourait denvie duser de ses dons t&#233;l&#233;kin&#233;siques, ne serait-ce que pour envoyer valser son mari contre le mur et lui &#244;ter du cr&#226;ne ces id&#233;es nuisibles autant que parano&#239;des.

Lencourager dans cette toquade avec la jeune McLeod, cela ne fera quenvenimer la situation, reprit Ryton. Et je ne veux pas que mon fils soit expos&#233; &#224; lirrationalisme des normaux, il risque dy laisser des plumes. Ou pire.

Jusquici, il a r&#233;ussi &#224; survivre, objecta Sue Li s&#232;chement. M&#234;me luniversit&#233; ne la pas tu&#233;. L&#224;-bas il &#233;tait pourtant entour&#233; de milliers de normaux. (Elle appuya brusquement sur la touche darr&#234;t de lordinateur et l&#233;cran s&#233;teignit.) On ne peut pas le tenir ind&#233;finiment enferm&#233;, James. Il est d&#233;j&#224; impatient de partir et de vivre de fa&#231;on autonome. Et cest ce quil devrait faire. Si nous essayons de le s&#233;parer de Kelly, &#231;a pourrait nous retomber sur le dos. Sois patient. Ils sont encore tr&#232;s jeunes lun et lautre. Tout cela finira peut-&#234;tre par tourner court, tout simplement.

Eh bien, puisses-tu avoir raison.

James Ryton se posa dans un fauteuil et se mit &#224; bourrer sa pipe de tabac, signe que la discussion &#233;tait termin&#233;e.

Sue Li poussa mentalement un soupir de soulagement et remit en marche son ordinateur. Tandis quelle retrouvait son magazine, elle se f&#233;licita davoir pass&#233; sous silence la question concernant la vie sexuelle de son fils. Mais il faudrait quelle en touche un mot &#224; Michael.



7

Andie &#233;teignit la vieille machine &#224; microfiches.

Zut!

Son pressentiment n&#233;tait pas fond&#233;. Il y avait une petite population mutante &#224; Rio, peut-&#234;tre deux mille personnes, un pourcentage &#224; peine significatif sur les dix millions de Br&#233;siliens entass&#233;s dans la ville. Pas assez en tout cas pour emplir les caf&#233;s de serveurs et de clients aux yeux dor&#233;s. Le chiffre des mutants vivant ici ne justifiait pas les th&#233;ories bizarres quelle avait &#233;chafaud&#233;es. Ce vendeur aux yeux dor&#233;s sur la plage, elle lavait peut-&#234;tre imagin&#233;.

La plus grande partie de la journ&#233;e perdue &#224; vouloir v&#233;rifier une folle intuition. Quallait-elle dire &#224; Jacobsen? Lenqu&#234;te qui les avait conduites ici tournait au fiasco, un fiasco qui ne manquerait pas dint&#233;resser les Services G&#233;n&#233;raux de la Comptabilit&#233;. Sans parler du nombre de votes que cela pourrait co&#251;ter &#224; Jacobsen au moment des &#233;lections. Il fallait absolument d&#233;nicher quelque chose.

Elle &#233;couta le bourdonnement qui emplissait la biblioth&#232;que de la facult&#233; de m&#233;decine Rosario do Madrona. Les &#233;crans encastr&#233;s &#224; intervalles r&#233;guliers dans le mur circulaire blanc l&#233;piaient de leur &#339;il sombre. Bon, elle ne trouverait rien ici qui puisse &#233;tayer ses soup&#231;ons. Il &#233;tait peut-&#234;tre temps de se montrer plus directe.

Elle sadressa &#224; Catalina Jobim, la responsable des ouvrages &#224; consulter.

Pouvez-vous me conseiller dautres documents faisant r&#233;f&#233;rence &#224; une pigmentation inhabituelle de l&#339;il? Une pigmentation dor&#233;e?

La biblioth&#233;caire v&#234;tue de vert eut lair troubl&#233;.

Mais, mademoiselle Greenberg, cest quoi, ces yeux dor&#233;s auxquels vous faites allusion?

Oh, des gens que jai vus dans la rue, r&#233;pondit Andie. Jai trouv&#233; leurs yeux, euh, si beaux. Simple curiosit&#233;. Tout compte fait, vous navez que tr&#232;s peu de mutants ici. (Elle sinterrompit un instant, observant Jobim avec attention.) Il doit certainement y avoir de la documentation l&#224;-dessus?

Non, d&#233;clara la femme dun ton cassant. Rien. Il sagissait probablement de lentilles de contact. Jen suis certaine, poursuivit-elle avant de sourire. Si vous saviez toutes les excentricit&#233;s quon rencontre dans le pays, question mode! Lann&#233;e derni&#232;re, tout le monde avait les cheveux roux. Tout le monde. Aujourdhui, des yeux dor&#233;s. Et demain, ce sera autre chose.

Andie aurait bien voulu la croire, mais la fa&#231;on dont la biblioth&#233;caire la regardait ne faisait quaccro&#238;tre ses soup&#231;ons. Elle la remercia et balbutia quelques mots dexcuse. Il &#233;tait presque midi.

Au cours du d&#233;jeuner, Jacobsen lui parut plus distante que dordinaire.

Des pistes? senquit-elle tout en jouant avec un plat contenant du melon &#224; chair orange.

Aucune, r&#233;pondit Andie. Jen suis &#224; prier pour trouver un indice, une trace, qui sait, une preuve concr&#232;te de lexistence de ces supermutants. On aurait au moins quelque chose &#224; ramener.

Je comprends ce que vous voulez dire.

Sa patronne &#233;tait-elle tomb&#233;e sur un bec au cours de ses investigations? Andie ne pouvait se r&#233;soudre &#224; le croire. Si quelquun &#233;tait capable de naviguer dans le brouillard, c&#233;tait bien Eleanor Jacobsen. Et cependant, le s&#233;nateur avait lair tendu, pr&#233;occup&#233;. Au moment du dessert, Andie ne put semp&#234;cher de la questionner.

Ce nest rien, Andie, r&#233;pondit Jacobsen. Et &#233;pargnez-moi ce regard de m&#232;re juive. Simplement, le climat des tropiques nest pas lid&#233;al pour moi. Cest tout.

&#192; regret, Andie abandonna le sujet. Disposant dune heure apr&#232;s le d&#233;jeuner, elle envisagea une petite promenade sur la plage, puis y renon&#231;a; le soleil de midi tapait trop fort. Elle &#233;prouvait n&#233;anmoins une esp&#232;ce de nervosit&#233; &#224; rester confin&#233;e dans cet h&#244;tel climatis&#233;; il fallait quelle sorte, ne serait-ce que pour faire le tour du p&#226;t&#233; de maisons.

Elle tourna au coin de lavenue Rio Branco, pressant le pas pour fuir les glisseurs aux ch&#226;ssis profil&#233;s et aux pare-brise teint&#233;s. Pour fuir aussi les avenues silencieuses trop calmes &#224; cette heure de la journ&#233;e. Elle marcha un peu dans le quartier chic, admirant dans Rio do Sul Mall les enseignes vid&#233;o des boutiques multicolores. La rue &#233;tait pratiquement d&#233;serte, &#224; lexception dune jeune gouvernante v&#234;tue de rose qui grondait deux petits enfants. La curiosit&#233; poussa Andie &#224; emprunter une rue lat&#233;rale; elle sarr&#234;ta devant un caf&#233;, attir&#233;e par les nappes &#233;tincelantes et lombre que projetaient les branches violettes dun jacaranda en fleur.

La plupart des tables &#233;taient libres. &#192; lune delles, &#233;tait assis un homme maigre en costume de bain, qui fumait tout en consultant sa montre, comme sil attendait quelquun. Pr&#232;s du distribar, un barbu, les yeux cach&#233;s derri&#232;re des lunettes noires, sirotait une bi&#232;re.

Andie se choisit une table &#224; proximit&#233; de larbre. Le serveur, un mul&#226;tre aux yeux noisette et aux cheveux blonds et fris&#233;s, prit la commande dans un portugais aux intonations m&#233;lodieuses.

Tasse ou seringue de caf&#233;ine?

Une tasse, sil vous pla&#238;t.

Andie le regarda introduire sa commande au bar automatique. Elle sadossa &#224; la chaise de plastique moul&#233; et se mit &#224; observer la rue. Dici, on nentendait m&#234;me pas l&#233;cho distant de la circulation. Pourquoi ne pas saventurer plus loin dans le quartier, se trouver un petit coin tranquille et essayer doublier lenqu&#234;te du Congr&#232;s et ces yeux myst&#233;rieux?

Une ombre tomba sur elle.

Excusez-moi, fit une voix de t&#233;nor dans un am&#233;ricain parfait. Cette place est libre?

Andie leva les yeux et reconnut lhomme barbu de la table pr&#232;s du bar. Elle neut pas le temps de protester, quil s&#233;tait d&#233;j&#224; assis &#224; c&#244;t&#233; delle.

Je nai pas besoin de compagnie, dit-elle avec froideur.

Lhomme sourit et &#244;ta ses lunettes. Ses yeux brillaient dun &#233;clat dor&#233;.

Vraiment, vous ne voulez pas que je vous tienne compagnie, mademoiselle Greenberg?

Il se renfon&#231;a dans son si&#232;ge et d&#233;visagea la jeune femme. Le serveur apporta une petite tasse contenant un liquide noir fumant. Machinalement, elle y versa du sucre, jusqu&#224; ras bord. Une fois le serveur parti, elle se tourna vivement vers son compagnon de table.

C-comment connaissez-vous mon nom?

Quy a-t-il d&#233;tonnant &#224; ce que je connaisse le nom de lassistante de ma cousine Eleanor? (Avec un geste d&#233;sabus&#233;, il avala une petite gorg&#233;e de bi&#232;re.) Je mappelle Skerry. Et je vais nous &#233;pargner &#224; chacun, mademoiselle, une grosse perte de temps et des tas de soucis. Je sais pourquoi vous &#234;tes ici. Jai peut-&#234;tre une information qui vous serait utile.

Comme?

Cette histoire de supermutants vous tracasse, encore plus que mon honorable cousine. Eh bien, vous avez raison. Elle devrait sen inqui&#233;ter. T&#226;chez de la convaincre de cela, avant quil ne soit trop tard.

Vous voulez dire quil y a des supermutants ici? Quil ne sagit pas dune simple rumeur?

Malgr&#233; elle, Andie fut soudain tent&#233;e de le croire. Il haussa les &#233;paules avant de r&#233;pondre.

Difficile &#224; dire. Pour linstant, tout ce que nous savons, cest quils ont trouv&#233; une sorte de mutag&#232;ne qui non seulement isole les caract&#232;res sp&#233;cifiques de mutation, mais en augmente les potentialit&#233;s. Du moins, cest ce quindiquent leurs r&#233;sultats. Ne me demandez pas comment ils font cela. Je nai aucune id&#233;e non plus du stade o&#249; ils en sont.

Qui est impliqu&#233; l&#224;-dedans?

La majeure partie de la communaut&#233; qui travaille ici &#224; la recherche m&#233;dicale. Ribeiros est votre interlocuteur privil&#233;gi&#233;, cest bien. Mais ne perdez pas votre temps avec lui. Vous nen tirerez rien. Il est trop bien prot&#233;g&#233;, comme est en train de le d&#233;couvrir, me semble-t-il, la vertueuse Eleanor.

Pourquoi vous &#233;couterais-je? Do&#249; tenez-vous cela?

Il sourit.

Jai des relations, et des moyens de d&#233;couvrir certaines choses. Et puis, je ne suis pas g&#234;n&#233; par des lois ou des r&#232;glements officiels.

Mais dites-moi, que faites-vous ici exactement?

Croyez-vous que le Congr&#232;s des &#201;tats-Unis soit la seule organisation qui sint&#233;resse &#224; cette rumeur de supermutants?

Mais comment avez-vous entendu parler des supermutants? Quelles sont vos sources?

Jai des oreilles un peu partout. Et plus efficaces que celles du Congr&#232;s. (Il se laissa aller contre le dossier de son si&#232;ge.) Votre caf&#233; refroidit.

Andie but une gorg&#233;e et fit la grimace. Elle avait mis trop de sucre. Elle reposa sa tasse.

Ainsi, je suis cens&#233;e croire quun &#233;tranger surgi de nulle part, parlant dailleurs un am&#233;ricain parfait, m&#232;ne sa propre enqu&#234;te sur laffaire qui motive nos recherches, sauf que lui a toutes les r&#233;ponses? Est-ce trop vous demander que de nous r&#233;v&#233;ler pour qui vous travaillez?

Disons simplement quil sagit dun groupe aux int&#233;r&#234;ts tr&#232;s particuliers.

Particuliers au sens o&#249; un mutant est particulier?

Il salua la r&#233;plique dun petit geste.

Touch&#233;. Vous &#234;tes encore plus intelligente que je le pensais.

Vous &#234;tes venu seul?

Non. Nous sommes deux ou trois &#224; fureter dans le coin.

Pourquoi ne pas en informer Jacobsen?

Il secoua la t&#234;te.

Je perdrais mon temps. Elle est tr&#232;s service-service. De plus, je ne suis pas exactement le bienvenu dans certains cercles mutants bien &#233;tablis.

Je vois. Bon, et si je lui en parlais &#224; votre place?

Elle le croirait encore moins.

Alors, pourquoi mavoir abord&#233;e?

Vous &#234;tes en prise directe avec le pouvoir. Et vous &#234;tes du bon c&#244;t&#233;. Vous pouvez les guider dans les directions appropri&#233;es. Pour faciliter la participation de certaines agences appropri&#233;es, dirons-nous.

Comme la C.I.A.? Il me faudrait une preuve concr&#232;te pour cela.

Ceci, par exemple?

Skerry sortit une cartouche m&#233;moire de sa poche et la mit dans la paume dAndie, qui la regarda dun air sceptique.

Quest-ce que cest?

Un enregistrement d&#233;crivant des exp&#233;riences de division g&#233;n&#233;tique pratiqu&#233;es sur un embryon humain, dans une clinique proche de Jacarepagu&#226;.

Quoi? Mais cest ill&#233;gal. Comment avez-vous eu &#231;a?

Je lai vol&#233;, r&#233;pondit-il avec un sourire.

Andie repoussa sa chaise de la table et secoua la t&#234;te.

Je ne peux pas accepter &#231;a. Je serais complice de ce vol. Sans parler de tous les ennuis que &#231;a pourrait nous occasionner si quelquun d&#233;couvrait quon a d&#233;rob&#233; linformation

Le rire de lhomme lui coupa la parole.

Vous n&#234;tes peut-&#234;tre pas aussi intelligente que je le pensais. Ne reconnaissez jamais que &#231;a a &#233;t&#233; vol&#233;. La clinique ny fera pas la moindre allusion, croyez-moi.

Je pr&#233;f&#233;rerais men tenir aux r&#232;gles du jeu.

Le sourire seffa&#231;a du visage de Skerry.

Nous ne sommes pas aux &#201;tats-Unis, miss L&#233;galit&#233;. Ici, il nexiste que deux r&#232;gles:le piston et le chantage. Aussi, soyez tr&#232;s prudente. Prenez cette information mais ne la montrez pas &#224; Jacobsen tant que vous ne serez pas rentr&#233;es &#224; Washington. Elle est surveill&#233;e ici.

Par qui?

Des milliers dyeux. La police. Quelques groupes de pression &#233;trangers. Et dautres mutants, naturellement.

Andie imagina une horde d&#233;trangers &#233;piant sa patronne &#224; la jumelle et &#224; travers les trous de serrure. Sa patronne et elle. Une arm&#233;e despions, &#224; en croire ce type.

Comment le savez-vous? demanda-t-elle. Et dailleurs, en quoi cela vous concerne-t-il?

&#201;coutez, ma belle, laffaire est grave. Pour vous autant que pour moi, sans parler des personnages qui surveillent votre patron. Et pendant que tout ce beau monde perd son temps &#224; suivre la fili&#232;re officielle, les exp&#233;riences se poursuivent.

Sur des sujets humains?

Il semblerait que oui.

Vous en &#234;tes certain?

Ouais. Aussi, soyez vigilante. Et prudente.

Devant la jeune femme, la silhouette de lhomme se mit &#224; vaciller comme si une rafale de vent tropical &#233;tait pass&#233;e entre eux. Andie se frotta les paupi&#232;res. Avait-elle la vue fatigu&#233;e ou &#233;tait-il r&#233;ellement en train de se volatiliser sous ses yeux? Le tronc du jacaranda &#233;tait visible &#224; travers son T-shirt. Bouche b&#233;e, elle seffor&#231;a n&#233;anmoins darticuler:

Attendez! Si jai besoin de vous contacter?

La chaise en face &#233;tait vide. Une brise fra&#238;che effleura la joue dAndie.

Cest moi qui vous trouverai.

Ce n&#233;tait plus quun souffle &#224; son oreille, &#224; son esprit. Elle baissa les yeux, sattendant &#224; voir aussi dispara&#238;tre la cartouche. Mais lovale de plastique bleu resta nich&#233; dans sa paume, tel un &#339;uf. Elle le rangea dans la poche de sa ceinture et regarda sa montre. En courant, elle pourrait arriver juste &#224; temps pour la r&#233;union au Parc C&#233;sar.


Bill McLeod empoigna le pistolet. Le nez du Cessna ultral&#233;ger avait besoin dune retouche et, &#224; cet effet, Bill venait de pr&#233;parer son m&#233;lange &#224; base de peinture argent. Derri&#232;re lui, il entendait Kelly papoter avec cette mutante, M&#233;lanie Ryton, tandis quelles d&#233;tachaient les &#233;cailles de peinture de la queue du Cessna. Sa fille ne voulait plus quitter cette famille, en d&#233;pit des inqui&#233;tudes quil &#233;prouvait. Bon, ce n&#233;tait peut-&#234;tre quune phase transitoire. Tout compte fait, M&#233;lanie &#233;tait une enfant charmante. Tout comme son fr&#232;re, Michael, dailleurs, ainsi que Joanna ne cessait de le lui rab&#226;cher.

Au diable ces gens quon disait charmants. Certes, il avait promis &#224; Joanna de ne plus revenir sur le sujet, mais &#231;a ne lui plaisait pas que sa fille sorte avec ce mutant. Dautant quil avait dans lid&#233;e que sa fille et Michael Ryton &#233;taient all&#233;s assez loin question relations sexuelles. &#199;a ne lui plaisait pas davantage, mais elle avait dix-huit ans et tant quelle agissait avec discr&#233;tion, il pouvait au moins faire leffort de respecter sa vie priv&#233;e.

Dun geste circulaire et pr&#233;cis, il projeta une couche de peinture argent&#233;e sur le nez du Cessna. Au contact, le pigment des cristaux dacrylique s&#233;cha instantan&#233;ment. Il regarda le r&#233;sultat dun &#339;il critique. Quelques petites retouches ne devraient pas faire de mal.

Kelly! Est-ce que je peux tinterrompre?

Bien s&#251;r, papa.

Voudrais-tu mapporter la petite trousse qui est dans le coffre du glisseur?

Entendu.

Il la suivit des yeux tandis quelle courait vers le glisseur, M&#233;lanie sur ses talons. Le soleil de mai faisait miroiter sa chevelure et son surv&#234;tement jaune fluo. Un instant, il limagina traversant la piste vers lavion qui lattendait, sa mince silhouette rev&#234;tue dune tenue diff&#233;rente, une combinaison de vol grise. Quel beau pilote elle ferait! Il avait tent&#233; de la convaincre dentrer &#224; l&#233;cole de larm&#233;e de lAir. Si seulement elle sint&#233;ressait &#224; autre chose quaux mutants!


Ton p&#232;re est formidable, dit M&#233;lanie en seffor&#231;ant dallonger le pas derri&#232;re Kelly.

Le vent davril balayait laire de stationnement et rabattait ses fins cheveux sur son visage; elle enviait Kelly et ses tresses brunes impeccablement nou&#233;es.

Quest-ce que tu veux dire?

Il est dr&#244;le. Sympathique. Et bel homme, ajouta M&#233;lanie en gloussant. Je sais que je le mets mal &#224; laise, et il fait tout ce quil peut pour que &#231;a ne se voie pas.

Il ne comprend pas les mutants.

Il nen a pas rencontr&#233; &#224; larm&#233;e?

Pas souvent. On dirait quils &#233;vitent assez facilement d&#234;tre incorpor&#233;s.

M&#233;lanie sourit en songeant avec quelle habilet&#233; ses cousins plus &#226;g&#233;s s&#233;taient donn&#233; un petit coup de pouce t&#233;l&#233;pathique afin dinfluencer les conseils de r&#233;vision.

Ne le prends pas pour toi, dit Kelly, mais vous &#234;tes un myst&#232;re pour mon p&#232;re. Pour la plupart des gens, dailleurs. Et cest cela qui les rend mal &#224; laise.

Et moi, je me sens comment, &#224; ton avis? r&#233;pliqua M&#233;lanie. Si tu crois que &#231;a me pla&#238;t? Ou bien les gens font des tas defforts pour se montrer gentils et finissent par en faire trop, ce qui rend les choses encore pires, ou bien ils sont d&#233;sagr&#233;ables.

La jeune mutante sappuya contre le glisseur bleu tandis que Kelly fouillait dans le coffre.

Oui. Je me demande bien pourquoi les mutants se fatiguent encore &#224; essayer de sentendre avec les non-mutants. La plupart du temps, nous nous comportons &#224; votre &#233;gard comme des imb&#233;ciles.

Elle agrippa la poign&#233;e dune sacoche verte quelle sortit du coffre avant de le refermer. M&#233;lanie haussa les &#233;paules.

On ne peut pas &#233;ternellement se cacher. Dailleurs, nous navons pas le choix. Vous &#234;tes plus nombreux que nous.

Le nombre des mutants augmente chaque ann&#233;e, non?

Si, bien s&#251;r. Mais il nous faudrait passer tout notre temps &#224; faire des b&#233;b&#233;s si on voulait vous rattraper.

&#199;a serait amusant, remarqua Kelly en faisant tournoyer la sacoche. (Puis sarr&#234;tant brusquement, le visage grave:) Que penses-tu des b&#233;b&#233;s &#224; moiti&#233; mutants?

Il ny en a pas beaucoup.

Est-ce quils ont les pouvoirs des mutants?

Certains, oui. Mais le clan d&#233;courage les mariages mixtes.

Oui, cest ce que tu mas dit.

Kelly s&#233;tait arr&#234;t&#233;e, le regard perdu dans le lointain.

Quest-ce qui ne va pas?

Rien.

Tu es s&#251;re?

Oui. Je r&#233;fl&#233;chissais simplement &#224; lavenir.

Elle se tourna vers M&#233;lanie.

Tu penses &#224; mon fr&#232;re, nest-ce pas? dit celle-ci.

Kelly hocha la t&#234;te.

Je suis amoureuse de lui, fit-elle presque dans un souffle.

Amoureuse? r&#233;p&#233;ta M&#233;lanie en prenant son amie par l&#233;paule. Tu le lui as dit?

Non.

La voix de Kelly &#233;tait comme cass&#233;e. D&#233;contenanc&#233;e, M&#233;lanie la serra dans ses bras.

Ne pleure pas. Je suis pr&#234;te &#224; parier quil taime aussi. Pourquoi ne le lui demandes-tu pas?

Jaurais lair idiote. Il doit me le dire sans que je le lui demande, ou alors &#231;a na pas de sens.

Sans doute.

M&#233;lanie l&#226;cha son amie. Elle se sentait d&#233;chir&#233;e entre lenvie de laider et le refus de simpliquer. Elle avait ses propres projets. Et elle avait pris suffisamment de risques en mentant &#224; ses parents &#224; propos de cet apr&#232;s-midi. La vie amoureuse de son fr&#232;re ne concernait que lui. Sauf que Kelly &#233;tait son amie. Mais comment lui dire que ce &#224; quoi elle aspirait le plus &#233;tait impossible?

Allons. Tu ne veux pas que ton p&#232;re te voie en larmes, hein?

Elle lui tendit un Kleenex.

Merci. Si on parlait dautre chose, sugg&#233;ra Kelly en sessuyant les yeux. Que vas-tu faire apr&#232;s tes examens?

Je crois que jai trouv&#233; un boulot pour l&#233;t&#233; &#224; Washington. (&#192; cette perspective, les yeux de M&#233;lanie se mirent &#224; briller.) Apr&#232;s &#231;a, je ne sais pas. Je ne veux pas retourner aux &#233;tudes tout de suite.

Ton p&#232;re ne voulait pas que tu travailles pour lui?

Si, cest ce quil ne cesse de r&#233;p&#233;ter. Mais je pr&#233;f&#233;rerais travailler ailleurs. Organiser ma vie par moi-m&#234;me et leur montrer que je peux me d&#233;brouiller.

M&#233;lanie se repassa mentalement la petite annonce quelle avait vue &#224; la t&#233;l&#233;vision: Vous avez dix-huit ans ou plus? Il y a un travail pour vous cet &#233;t&#233; &#224; Washington. Bo&#238;te postale E, code 7172A Elle songea &#224; la grosse enveloppe enferm&#233;e dans son armoire. La semaine pr&#233;c&#233;dente, elle avait rempli et renvoy&#233; les formulaires de candidature. Et hier, la r&#233;ponse &#233;tait arriv&#233;e. Un emploi comme h&#244;tesse au Palais des Congr&#232;s de Washington! Peut-&#234;tre y rencontrerait-elle des gens de la t&#233;l&#233;.

Si seulement je savais ce que je veux faire! s&#233;cria Kelly dun ton envieux.

Tout en lui adressant un regard de sympathie, M&#233;lanie essaya de se rappeler &#224; quand remontait la derni&#232;re fois o&#249; quelquun lavait envi&#233;e. Et &#231;a n&#233;tait pas une sensation d&#233;sagr&#233;able.



8

Un brin essouffl&#233;e, Andie sassit &#224; la longue table de conf&#233;rences en bois de teck. Le roboserveur avait d&#233;j&#224; servi la premi&#232;re tourn&#233;e de caf&#233; dans les in&#233;vitables petites tasses blanches. La ville tout enti&#232;re semblait fonctionner &#224; la caf&#233;ine br&#233;silienne. Pour ceux qui d&#233;siraient une dose plus concentr&#233;e, des seringues &#233;taient dispos&#233;es dans des sachets st&#233;riles sur un plateau en argent pr&#232;s de la porte. Craddick en avait d&#233;j&#224; deux, vides, devant lui. Andie nen fut pas surprise; ce n&#233;tait pas la premi&#232;re r&#233;union au cours du s&#233;jour o&#249; elle remarquait que lhomme avait tendance &#224; sombrer dans la somnolence.

Jacobsen &#233;tait assise au centre, un bloc-&#233;cran ouvert devant elle, avec, &#224; port&#233;e de main, une tasse emplie dun liquide qui ressemblait &#224; du th&#233; en train de refroidir. Elle adressa un hochement de t&#234;te &#224; la jeune femme, tout en continuant de parler.

Ainsi quAndie lavait pressenti, lenqu&#234;te navait pas donn&#233; grand-chose. Horner et son assistant observaient un silence hautain. Craddick faisait un commentaire de temps &#224; autre, mais c&#233;tait essentiellement Jacobsen qui assurait le spectacle. Et le s&#233;nateur mutant paraissait fatigu&#233;.

Le DrRibeiros semble vouloir pleinement coop&#233;rer, d&#233;clara Jacobsen. (Y avait-il une pointe dironie dans sa voix?) Au cours des huit jours qui nous restent, je sugg&#232;re que nous nous r&#233;partissions les t&#226;ches. &#192; compter du d&#233;but de la semaine qui vient, je propose que le s&#233;nateur Horner utilise ses relations avec le clerg&#233; pour nous organiser une rencontre ici avec larchev&#234;que. Le s&#233;nateur Craddick pourrait peut-&#234;tre se rendre dans la clinique de Jacarepagu&#226;. Je poursuivrai pour ma part mes entretiens avec le DrRibeiros.

Jacarepagu&#226;? N&#233;tait-ce pas la clinique o&#249; Skerry avait trouv&#233; les informations sur les exp&#233;riences g&#233;n&#233;tiques? Au diable, les espions! Il fallait en parler &#224; Jacobsen, en priv&#233;. Andie attendit avec impatience la fin de la conf&#233;rence et regarda la salle se vider. Karim lui fit un signe. Elle le verrait plus tard, &#224; la clinique de Ribeiros. Mais au moment o&#249; elle se tournait vers Jacobsen, une ombre se dressa devant elle.

Jeune dame, excusez-moi. Maccorderez-vous quelques instants, vous et notre charmant s&#233;nateur?

Le r&#233;v&#233;rend Horner se glissa sur le si&#232;ge entre elle et Jacobsen, laquelle arborait un sourire glacial. Andie prit une profonde inspiration et r&#233;sista &#224; lenvie dempoigner les bras du fauteuil de Horner. Une simple et franche pouss&#233;e, et il basculerait et irait fracasser la baie vitr&#233;e, la bouche ouverte sur un O de stup&#233;faction. Et, lentement, il d&#233;gringolerait les vingt &#233;tages, pour s&#233;craser dans la rue au beau milieu de la circulation tr&#233;pidante. Elle imagina le cri t&#233;nu flottant dans lair moite. Elle referma son bloc-&#233;cran dans un bruit sec et gratifia le s&#233;nateur dun grand sourire.

Que pouvons-nous faire pour vous, monsieur Horner? demanda Jacobsen.

Sa voix aurait amen&#233; leau de mer &#224; son point de cong&#233;lation.

J&#233;tais en train de me dire, ravissante dame, que plut&#244;t que de nous r&#233;partir les t&#226;ches, nous devrions imp&#233;rativement les conjuguer. Il faut que nous nous unissions pour optimiser les r&#233;sultats de cette mission.

Il employait la m&#234;me voix que lors de ses sermons t&#233;l&#233;vis&#233;s. Elle engluait latmosph&#232;re comme une nappe de p&#233;trole. Perfide. Sa peau &#233;tait-elle aussi visqueuse que ses paroles? se demanda Andie.

Jacobsen croisa les bras et se renversa dans son fauteuil.

Comment cela?

Convenons que les int&#233;r&#234;ts de vos &#233;lecteurs et les miens sont les m&#234;mes. En dautres termes, pr&#233;sentons un front uni.

Similaire au Front Uni des Musulmans?

Impossible de ne pas discerner le sarcasme dune telle question. Andie seffor&#231;a de ne pas rire.

Eh bien, oui Cest-&#224;-dire, non, bredouilla Horner, visiblement embarrass&#233;. Ce que jessaie de vous dire Seriez-vous pr&#234;te &#224; reconsid&#233;rer ma proposition? Cela minciterait &#224; communiquer toute information que je serais en mesure dobtenir

S&#233;nateur Horner, comme vous le savez, vous &#234;tes tenu selon la loi de partager avec le comit&#233; toute information que vous pourriez d&#233;couvrir au cours de cette enqu&#234;te. Sinon, nous navons rien &#224; faire ici. Et si je vous soup&#231;onne de cacher quoi que ce soit afin de monnayer des faveurs ou dextorquer des complaisances, jinvestirai aussit&#244;t votre esprit pour en extraire moi-m&#234;me linformation! (La voix de Jacobsen n&#233;tait plus quun murmure.) Je vous ai d&#233;j&#224; dit que je ne vois aucun avantage &#224; maligner sur un groupe de pression particulier, quel quil soit.

En dehors de celui que vous repr&#233;sentez d&#233;j&#224;.

Le ton de Horner n&#233;tait plus visqueux. Lhomme s&#233;tait mis &#224; braire comme un &#226;ne.

Je repr&#233;sente l&#201;tat de lOregon, r&#233;pliqua Jacobsen pos&#233;ment.

Vous repr&#233;sentez les mutants! Et le viol mental est contraire &#224; la loi!

Andie retint son souffle, dans lattente de la riposte. &#192; son grand &#233;tonnement, son patron se mit &#224; rire.

Oh, allons, Joseph! Vous pouvez faire mieux. Le viol mental?

Le visage de Horner devint rouge de col&#232;re.

&#192; votre place, je ne rirais pas si fort, s&#233;nateur. Vous ne rendez pas service &#224; votre &#233;lectorat en lui refusant laide et le soutien de l&#201;glise.

Jacobsen eut un sourire forc&#233;, mais ses yeux ne riaient plus.

Joseph, il nest nul besoin d&#234;tre t&#233;l&#233;pathe pour savoir ce que vous cherchez. Je suis bien s&#251;re que l&#201;glise serait tr&#232;s attach&#233;e &#224; poss&#233;der dans ses rangs quelques mutants dot&#233;s des pouvoirs qui sont les leurs. Elle les accueillerait &#224; bras ouverts. Et m&#234;me &#224; bourse d&#233;li&#233;e. Tout mutant qui le d&#233;sire est libre dagir en ce sens. Mais, ajouta-t-elle en durcissant le ton, ce nest pas moi qui vais parrainer une campagne dadh&#233;sion &#224; un groupe quel quil soit. Je nen ai pas lautorit&#233;. Ni lint&#233;r&#234;t.

Vous pourriez le regretter.

Est-ce une menace?

Une simple remarque.

Jacobsen posa ses mains &#224; plat sur la table et se leva.

Gardez vos remarques pour lenqu&#234;te, s&#233;nateur. Maintenant, si vous voulez bien mexcuser.

Et elle s&#233;loigna, suivie par une Andie aux anges.

Dans le couloir, la jeune femme prit une profonde inspiration et la rel&#226;cha bruyamment.

D&#233;cid&#233;ment, il est parfaitement aga&#231;ant, dit-elle.

Jai essay&#233; de l&#233;carter de ce voyage, mais il est parvenu &#224; ses fins. Et je suis oblig&#233;e de lui mener la vie dure pour &#233;viter les fuites. Les vampires des m&#233;dias se d&#233;lecteraient de ce genre de choses.

Pensez-vous quil risque de nous cr&#233;er des ennuis?

Non. Mais je serai soulag&#233;e quand nous serons rentr&#233;es &#224; Washington. Avez-vous d&#233;nich&#233; quelque chose &#224; la biblioth&#232;que?

Nada. La ligne officielle est:Des yeux dor&#233;s? Quels yeux dor&#233;s? Ah, ceux-l&#224;? Des lentilles de contact.

Un sourire chagrin&#233; marqua le visage de Jacobsen.

Bon, continuez vos recherches.

Jy retourne cet apr&#232;s-midi.

Peut-&#234;tre la clinique de Jacarepagu&#226; nous fournira-t-elle de meilleures pistes que celles que nous avons trouv&#233;es jusquici.

Un instant Andie envisagea de raconter au s&#233;nateur sa rencontre avec Skerry. Et si Jacobsen ne la croyait pas? Malgr&#233; la cartouche? Skerry lui avait recommand&#233; de ne pas en parler tant que la mission ne serait pas rentr&#233;e au pays. Un robomestique passa dans le couloir devant les deux femmes; ses lumi&#232;res bleues clignotaient et ses d&#233;tecteurs &#233;mettaient des bips-bips. Andie &#233;prouva un frisson. Skerry lui avait dit que Jacobsen &#233;tait surveill&#233;e; par des gens, mais peut-&#234;tre aussi par des machines. Avant de r&#233;v&#233;ler ce quelle avait appris, elle attendrait quelles soient rentr&#233;es. En s&#233;curit&#233;.

De quoi vouliez-vous que nous discutions, Andie?

Oh, je je voulais juste savoir quelle impression vous a faite Ribeiros.

Surprise, Jacobsen haussa les sourcils.

Je croyais m&#234;tre d&#233;j&#224; expliqu&#233;e &#224; ce sujet. Il est tr&#232;s froid. Apparemment, il coop&#232;re, or, je me m&#233;fie des apparences.

Vous soup&#231;onnez quelque chose?

Oui. Mais je nai aucune preuve.

Allez, je suis convaincue que nous allons bient&#244;t d&#233;couvrir quelque chose, dit Andie en esp&#233;rant para&#238;tre plus confiante quelle n&#233;tait en r&#233;alit&#233;.

Sil y a quelque chose &#224; d&#233;couvrir, rectifia Jacobsen avec une l&#233;g&#232;re pression sur l&#233;paule de son assistante. Venez, je vous d&#233;pose &#224; la clinique.

Deux heures plus tard, l&#233;cran affichait toute une s&#233;rie de colonnes floues de lettres et de chiffres ambr&#233;s indiquant les mouvements de population. Andie se frotta les yeux et d&#233;cida daller voir si Karim avait du nouveau. Peut-&#234;tre avait-il d&#233;nich&#233; des supermutants assis en bande sous un jacaranda. Ou au volant de tous les taxis de Rio. Nimporte quoi ferait laffaire.

Elle le trouva dans le jardin en conversation avec des patients qui avaient tous un pansement autour de la t&#234;te. Certains portaient des &#233;couteurs radar reli&#233;s &#224; leur poignet, car leurs yeux &#233;taient couverts dun bandeau les prot&#233;geant de la lumi&#232;re. &#192; lapproche dAndie, la porte souvrit dans un grincement monocorde. Karim leva les yeux et sourit. Il sexcusa aupr&#232;s des patients et vint &#224; la rencontre de la jeune femme.

Jignorais quon pouvait avoir acc&#232;s aux patients dans cette clinique, remarqua Andie en jetant un regard circulaire sur la salle, admirant au passage les plantations de brom&#233;liac&#233;es en fleurs et le ruisseau artificiel.

Disons que je nai pas exactement demand&#233; la permission, rectifia Karim avec un sourire. Je me suis simplement autoris&#233; une petite balade, histoire de voir ce que je pouvais glaner.

Andie se mit &#224; rire.

Autrement dit, vous avez r&#244;d&#233; dans les parages en attendant que lendroit se vide, puis vous vous &#234;tes subrepticement gliss&#233; ici.

Cest ce que je pensais avoir dit. Quoi de neuf? Vous avez trouv&#233; quelque chose?

Elle sentit un picotement dans le milieu du dos, comme si quelquun l&#233;piait. Elle prit le jeune homme par le bras et jeta un &#339;il par-dessus son &#233;paule; mais le couloir &#233;tait d&#233;sert.

Sortons un moment, proposa-t-elle. &#199;a vous dirait, une petite promenade le long de la plage?

&#199;a me semble une excellente id&#233;e. Nous pouvons emprunter le glisseur de Craddick, avec son chauffeur. Les s&#233;nateurs sont embarqu&#233;s dans une nouvelle r&#233;union interminable avec Ribeiros. Ils nen sortiront pas avant des heures. On y va?

Il se dirigea vers la sortie.

Je me demande de quoi ils parlent, remarqua Andie tandis quils traversaient le parking &#224; grands pas.

Elle distinguait presque les ondes de chaleur miroitant sur le goudron, retenues par la cruelle lumi&#232;re de la mi-journ&#233;e. Se pourrait-il quen louchant elle aper&#231;oive Skerry dans le miroitement?

Bon, quoi quil en soit, je ne crois pas quils parviennent &#224; tirer la moindre information de Ribeiros. Ce type est plus glissant quun serpent dansant la samba.

Karim attendit que la jeune femme f&#251;t install&#233;e &#224; larri&#232;re du glisseur rouge au ch&#226;ssis profil&#233;, puis la rejoignit sur la banquette.

&#192; lh&#244;tel, lan&#231;a-t-il au chauffeur.

Lengin fila &#224; toute allure, esquivant habilement les autres glisseurs, naviguant sans ralentir &#224; travers la circulation. Andie se retint de fermer les yeux. Le chauffeur leur jeta un coup d&#339;il dans le r&#233;troviseur; il portait des lunettes &#224; verres teint&#233;s. De quelle couleur &#233;taient ses yeux?

Un quart dheure plus tard, ils marchaient le long de la plage de Copacabana, tr&#232;s &#224; laise dans le minuscule maillot de bain si appr&#233;ci&#233; des cariocas. Autour deux, des baigneurs fol&#226;traient dans leau, s&#233;claboussant avec de grands rires et des cris stridents &#224; chaque vague qui d&#233;ferlait sur eux.

Bon, quavez-vous appris? senquit Andie.

Pas grand-chose, r&#233;pondit Karim en haussant les &#233;paules. Il ne sagit assur&#233;ment pas dun laboratoire de g&#233;n&#233;tique. Cette clinique est sp&#233;cialis&#233;e dans la chirurgie plastique. Ribeiros lui doit sa fortune; un petit pli par-ci, un petit pli par-l&#224;, et aujourdhui toutes les riches dames de Rio veulent se faire refaire le nez, les seins ou le post&#233;rieur.

Les yeux?

Ribeiros semble en effet pratiquer &#224; grande &#233;chelle la chirurgie des yeux. Et maintenant que jy pense, ce nest pas normal pour un chirurgien plasticien.

&#201;videmment, il a pu engager un sp&#233;cialiste. Ces patients que nous avons vus, on leur a peut-&#234;tre simplement enlev&#233; leurs pattes-doie. Dapr&#232;s ce que jai entendu dire, la nouvelle peau est terriblement sensible &#224; la lumi&#232;re, et les produits r&#233;g&#233;n&#233;rants ne font que rendre les choses pires encore.

Ce qui explique probablement les bandages.

&#192; moins que ces gens ne soient l&#224; pour faire changer la couleur de leurs yeux.

Voil&#224;, elle lavait dit.

Quoi?

Je veux dire, poursuivit Andie, sils voulaient changer la couleur de leurs yeux, disons, en dor&#233;, Ribeiros ou un de ses coll&#232;gues pourraient le faire.

Dor&#233;? Dor&#233; comme pour un mutant?

Cest cela m&#234;me, confirma Andie.

Karim secoua la t&#234;te.

En admettant que ce soit possible, pourquoi voudraient-ils faire &#231;a?

Pour se faire passer pour des mutants. Pour &#234;tre au diapason de la future race sup&#233;rieure.

La race sup&#233;rieure? Les mutants? (Il la regarda un long moment.) Andie, &#224; mon avis, vous &#234;tes rest&#233;e trop longtemps sous le soleil br&#233;silien. Vous avez des visions de supermutants qui dansent dans votre t&#234;te, et ce, parce que vous croyez avoir aper&#231;u sur la plage un vendeur avec des yeux dor&#233;s.

Vous pouvez rire, mais je lai vu, et je sais ce que jai ressenti. Et depuis que nous sommes ici, sachez que jai remarqu&#233; partout des gens dont les yeux semblent refl&#233;ter la lumi&#232;re de bien &#233;trange fa&#231;on.

Je sais. Cest tout juste si vous avez parl&#233; dautre chose.

Toujours est-il que tout cela me para&#238;t fort suspect. Cette ville me fiche la trouille. Assur&#233;ment, je ne mattendais pas &#224; &#231;a. Vous ne trouvez pas bizarre que Rio soit si tranquille? Vous ne vous attendiez pas &#224; ce que ce soit la f&#234;te vingt-quatre heures sur vingt-quatre?

Maintenant que vous le dites, &#224; part la circulation, cest beaucoup plus calme que je naurais cru. Il y a bien une ou deux bo&#238;tes disco ouvertes, mais ce nest pas plus vivant que Georgetown un samedi soir.

Presque comme si quelque chose contr&#244;lait les &#233;v&#233;nements.

Peut-&#234;tre, dit Karim en donnant un coup de pied dans une algue pourpre. Mais les seuls faits que la vie nocturne soit inexistante et que vous ayez vu des yeux dune couleur &#233;trange ne suffisent pas &#224; me convaincre quune bande de supermutants invisibles a mont&#233; un coup dans le coin. Vous narriverez m&#234;me pas &#224; me persuader quils existent. La moiti&#233; du temps, je dois d&#233;j&#224; faire un effort pour croire aux mutants ordinaires, de lesp&#232;ce banale. Comme votre patron.

Andie secoua la t&#234;te.

Vous ne vous demandez pas pourquoi le DrRibeiros n&#244;te jamais ses verres teint&#233;s? M&#234;me &#224; lint&#233;rieur? Nous navons jamais vu la couleur de ses yeux.

Voil&#224; que vous pr&#233;tendez &#224; pr&#233;sent que Ribeiros est un mutant? (Karim eut un petit rire nerveux.) Si cest le cas, Jacobsen en saurait quelque chose, non?

Peut-&#234;tre.

Andie eut un moment de doute. Perdait-elle son temps &#224; rechercher des complots et des conjurations? Jacobsen elle-m&#234;me ne lui avait-elle pas dit quelle doutait de lexistence du supermutant? Qui dautre quelle &#233;tait mieux plac&#233; pour savoir ce quil en &#233;tait? Et si Skerry se trompait? Sil n&#233;tait quun simple mutant ren&#233;gat cherchant &#224; semer la discorde? Mais dun autre c&#244;t&#233;, sil avait raison?

Tr&#232;s bien, Karim, vous avez dit ce que vous aviez &#224; dire. Mais une bonne fois pour toutes, jaimerais bien d&#233;couvrir si ce supermutant existe.

Vous et votre Congr&#232;s des &#201;tats-Unis (Karim sinterrompit, posa la main sur l&#233;paule de la jeune femme et lattira &#224; lui.) Ce quil vous faut, cest une petite perme.

Que sugg&#233;rez-vous?

Offrons-nous quarante-huit heures &#224; Teres&#244;polis. Allons voir le palais d&#233;t&#233;. Il fait plus frais l&#224;-haut. Oublions mutants et s&#233;nateurs. Nous serons &#224; Washington jeudi.

Il arborait un regard franchement s&#233;ducteur. Andie contempla son corps mince et h&#226;l&#233;. Son minibikini rouge. Elle sentit son pouls sacc&#233;l&#233;rer.

&#199;a me para&#238;t tentant. Mais nous pouvons nous &#233;clipser ainsi, selon vous?

Pourquoi pas? Votre patron nest pas un tyran; et je peux vous assurer que le mien est tout acquis aux vacances.

Pour lui, peut-&#234;tre. Mais sagissant de ses fid&#232;les assistants?

Elle d&#233;gagea sa main de celle du jeune homme.

Depuis que nous sommes ici, il sest montr&#233; vraiment compr&#233;hensif. Et dailleurs, apr&#232;s une heure ou deux avec Ribeiros, tout le monde a lair de sortir dun th&#233; dansant.

Tout le monde, sauf mon patron.

Limage de Jacobsen, p&#226;le et d&#233;faite, jaillit dans le cerveau dAndie. Une Jacobsen qui avait lair en proie &#224; une esp&#232;ce de tension dont elle n&#233;tait m&#234;me pas consciente. Andie sattarda sur cette vision. Quelque chose nallait pas. Si elle savait seulement ce que c&#233;tait. Les supermutants? De la parano&#239;a? Plus elle restait &#224; Rio, plus ses id&#233;es &#233;taient confuses. Un week-end dans les collines lui ferait le plus grand bien.

Je peux &#234;tre pr&#234;te &#224; partir &#224; six heures. Je laisserai un message sur l&#233;cran de Jacobsen. Elle est tellement pr&#233;occup&#233;e, cest &#224; peine si elle remarquera mon absence.


Michael regarda Kelly monter dans le glisseur. Elle portait une tunique violette sans manches, tr&#232;s d&#233;collet&#233;e devant et dans le dos. Ses cheveux noirs lui tombaient sur les &#233;paules en vagues gracieuses. Des cristaux de lavande scintillaient &#224; ses oreilles. Avant de se glisser &#224; lint&#233;rieur, elle se pencha et lembrassa tendrement. Au moment o&#249; elle s&#233;cartait, il vit quelle ne portait pas grand-chose sous sa tunique.

Tr&#232;s joli, dit-il en souriant.

Elle lui d&#233;cocha un regard espi&#232;gle.

Voyons, cest la semaine de la remise des dipl&#244;mes!

Oui, mais il faut vraiment le savoir! Depuis quils ont supprim&#233; la c&#233;r&#233;monie, en 98, &#231;a se passe plut&#244;t discr&#232;tement.

Il y avait trop dalertes &#224; la bombe &#224; l&#233;poque.

&#199;a nest plus le cas. Mais, dapr&#232;s moi, &#231;a leur fait faire des &#233;conomies. Plut&#244;t pingre, la nouvelle g&#233;n&#233;ration.

Kelly lui planta son coude dans les c&#244;tes.

Eh bien, lanc&#234;tre, o&#249; allons-nous ce soir?

Je croyais que ton amie Diane organisait une petite f&#234;te?

Oui, mais plus tard, apr&#232;s la fermeture des bo&#238;tes.

Dans ce cas, pourquoi ne pas aller au Branch&#233;, puis voir ce qui se passe du c&#244;t&#233; du Club Centauri?

Kelly parut perplexe.

Je croyais que ta cousine nous avait invit&#233;s &#224; une soir&#233;e?

Ma cousine?

Jena Thornton. Tu te rappelles?

Michael l&#226;cha un juron silencieux. Pourquoi avait-il parl&#233; &#224; Kelly de cette invitation?

Il ny a que des mutants. Tu tennuierais.

Quest-ce que tu en sais?

Crois-moi, je le sais.

Michael, ce nest pas juste. Comment est-ce que je rencontrerai jamais ta famille?

Ce ne serait pas la meilleure occasion pour &#231;a.

Les l&#232;vres du gar&#231;on dessin&#232;rent une ligne mince qui affichait toute sa r&#233;solution.

Pourquoi?

Bon sang, Kelly, est-ce que tu m&#233;coutes &#224; la fin? Cest une soir&#233;e exclusivement mutante.

Tu as honte quon te voie avec moi?

Mais non!

En ce cas, allons chez Jena.

Michael laissa &#233;chapper un soupir.

Comme tu veux. Mais ne viens pas dire que je ne tai pas pr&#233;venue.

Furieux, il sortit en marche arri&#232;re de lall&#233;e. Emmener Kelly &#224; une soir&#233;e de mutants, c&#233;tait bien la derni&#232;re chose dont il avait envie. Mais il ne pouvait plus se d&#233;dire sans sexposer &#224; une vraie dispute. Il r&#233;cita bri&#232;vement un psaume dans sa t&#234;te pour retrouver son calme et se dirigea vers la maison de sa cousine.

La circulation &#233;tait fluide. Vingt minutes plus tard, il garait lengin le long du trottoir &#224; proximit&#233; de la maison.

Jena leur ouvrit la porte. Elle portait un corsage moulant, chatoyant, presque de la couleur de ses cheveux, des collants et des bottes assortis. Un &#233;clair d&#233;tonnement passa sur son visage et senvola aussi vite, remplac&#233; par un sourire &#233;clatant.

Michael! Et tu es Kelly, nest-ce pas? Ravie que vous soyez venus. Ils sont tous l&#224;, au salon. Entrez.

La pi&#232;ce &#233;tait emplie de mutants et des &#233;chos de leurs m&#233;lop&#233;es de plaisir. Dans langle, &#233;taient assis deux couples plong&#233;s en communion mentale, bras joints. Sur leur visage se lisaient la joie, l&#233;merveillement, lextase. Non loin, deux gar&#231;ons en combinaison noire, en suspension pr&#232;s du plafond, se lan&#231;aient une sph&#232;re de verre brillante sans la toucher. Une fille rousse aux boucles torsad&#233;es fit un bond et les rejoignit. Pr&#232;s des canap&#233;s o&#249; flirtaient et se caressaient des couples de mutants, des plateaux de nourriture flottaient au-dessus des accoudoirs.

Michael chercha la main de Kelly. Les chants se turent. Tous les yeux dor&#233;s pr&#233;sents dans la pi&#232;ce se braqu&#232;rent sur les nouveaux arrivants, les jaugeant dans le silence pesant. Jaugeant et condamnant.

Michael savan&#231;a, d&#233;fiant du regard le moindre geste inconvenant, le moindre commentaire d&#233;sagr&#233;able. Il hocha froidement le menton &#224; ladresse des membres du clan. Ses cousins lui rendirent son salut et retourn&#232;rent &#224; leurs jeux.

Michael sentit la chaleur dune main sur son bras. Jena lavait suivi. Elle portait autour du cou un collier court fait de badges de lunit&#233; retenus par une cha&#238;ne. Il huma son parfum:une d&#233;licieuse odeur de musc. Quelle belle fille, songea-t-il. Un picotement de d&#233;sir coupable lui enflamma les reins. Que faisait-il l&#224;?

Michael, tu permets que je fasse visiter lappartement &#224; Kelly? Je parie quelle nest encore jamais entr&#233;e dans une maison de mutant, dit Jena en passant un bras autour de la taille de Kelly. Tu aimerais voir le sanctuaire o&#249; mon p&#232;re r&#233;cite ses psaumes?

Kelly acquies&#231;a dun signe de t&#234;te, mais Michael eut limpression quelle &#233;tait troubl&#233;e et un rien h&#233;sitante.

Je vous accompagne, d&#233;clara-t-il.

Oh, tu vas tennuyer, r&#233;pliqua Jena en le cong&#233;diant dun geste de la main. Dautant que tu connais d&#233;j&#224; la maison.

Sil nappr&#233;ciait gu&#232;re ce que sous-entendait cette remarque, il ne pouvait protester sans d&#233;clencher une sc&#232;ne. Impuissant, il regarda Jena emmener Kelly.

Tu sors avec une normale, Ryton? demanda Stevam Shrader.

Michael le toisa avec m&#233;pris, agac&#233; par son ton condescendant. Aux rassemblements du clan, Shrader &#233;tait incapable de participer au moindre chant de groupe sans se tromper. Il &#233;tait du genre balourd, tout en muscles. Quest-ce que Jena pouvait bien lui trouver?

Oui, r&#233;pondit Michael froidement. Je sors avec Kelly McLeod.

Vala Abben, une fille dot&#233;e dune chevelure brune parsem&#233;e de cristaux dargent, vint se m&#234;ler &#224; la conversation.

Tu nas pas peur du bl&#226;me? demanda-t-elle. (Avec son menton pointu et son c&#244;t&#233; fureteur, elle faisait penser &#224; un rongeur carnassier reniflant de la chair fra&#238;che.) Elle nest pas du genre, disons, barbante? Born&#233;e?

Elle est rafra&#238;chissante, r&#233;torqua-t-il en attrapant un nem au chou qui flottait &#224; sa port&#233;e. Elle est intelligente, dr&#244;le et s&#233;duisante.

Shrader hocha la t&#234;te.

Ouais, elle nest pas mal. Sans doute un bon coup, question baise. Mais ce nest pas une mutante.

Dieu merci, dit Michael avant de tourner les talons, gagn&#233; par la col&#232;re.

Sils s&#233;taient trouv&#233;s dans tout autre lieu, il aurait fait passer Shrader &#224; travers le mur rien que pour son commentaire. Mais il n&#233;tait pas chez lui, et ce n&#233;tait pas sa f&#234;te. Il partit &#224; la recherche de Kelly et de Jena.


Et &#231;a, ce sont les b&#226;tons de psaumes quon utilise certains jours, expliqua Jena.

Elle en fit flotter un vers Kelly. La baguette de teck &#233;tait richement color&#233;e; la surface en avait &#233;t&#233; liss&#233;e au cours de longues manipulations jusqu&#224; lui donner la consistance de la soie. Kelly leffleura d&#233;licatement.

Int&#233;ressant.

Elle posa lobjet sur la table pr&#232;s de la fen&#234;tre. Jena se montrait gentille avec elle, mais cela la mettait mal &#224; laise. Michael avait peut-&#234;tre raison. Elle nappartenait pas &#224; ce monde.

Viens voir la serre, proposa Jena.

La porte de verre iris&#233; coulissa doucement, sans que la jeune fille le&#251;t touch&#233;e. Kelly essaya de percer les t&#233;n&#232;bres qui enveloppaient larri&#232;re-cour &#224; la v&#233;g&#233;tation luxuriante.

Jai toujours pens&#233; que mon cousin &#233;tait un redoutable s&#233;ducteur, dit Jena dans un murmure rauque qui invitait &#224; la confidence.

Ah, vraiment?

La r&#233;ponse de Kelly &#233;tait charg&#233;e dironie; lint&#233;r&#234;t que Jena portait &#224; son cousin &#233;tait &#233;vident. Celle-ci se rapprocha.

Oui. Ce nest pas ton avis? As-tu d&#233;j&#224; couch&#233; avec un mutant avant lui? Comment est-il?

Tu aimerais le savoir, nest-ce pas? songea Kelly. Eh bien, va te faire voir. Jen ai assez de cette dr&#244;le de f&#234;te, et de ta curiosit&#233; en particulier. Kelly allait lui faire remarquer quelle ne manquait pas de toupet lorsque Jena lui toucha le c&#244;t&#233; du visage. Une sorte de caresse, mais qui par sa vigueur ressemblait plut&#244;t &#224; une agression. Comme Kelly tentait de protester, elle se sentit clou&#233;e sur place, les tempes battantes. &#201;tait-elle en train de d&#233;faillir? Oui, et Jena la retenait pour lemp&#234;cher de tomber. Bonne Jena. Gentille Jena. Jena &#233;tait son amie. Bien s&#251;r, elle lui parlerait de Michael

Quest-ce qui se passe ici?

Michael se tenait sur le seuil de la serre, le visage durci par la col&#232;re. Kelly se sentit arrach&#233;e &#224; lemprise de Jena par des forces invisibles. Un instant plus tard, les bras protecteurs de Michael se refermaient sur elle. Elle secoua la t&#234;te pour retrouver ses esprits.

Rien, Michael, dit Jena. Kelly sest sentie mal et je lui disais de sappuyer sur moi. C&#233;tait quand m&#234;me un joli petit num&#233;ro de t&#233;l&#233;kin&#233;sie possessive.

&#201;conomise ta salive, Jena. (Michael observa Kelly qui paraissait d&#233;sorient&#233;e.) Nous partons.

La portant &#224; moiti&#233;, il emmena la jeune fille hors de la pi&#232;ce. Jena les suivit jusqu&#224; la porte.

D&#233;sol&#233;e que vous ne puissiez rester. On &#233;tait juste sur le point de lancer quelques petits jeux de soci&#233;t&#233;; strip mental et jeu de la v&#233;rit&#233;. Je suis s&#251;re que Kelly aurait ador&#233;. (Jena lan&#231;a au gar&#231;on un regard appuy&#233;.) &#192; un de ces quatre.

Michael s&#233;loigna rapidement, entra&#238;nant Kelly. Il lui sembla entendre mugir dans son dos les vents glac&#233;s de la saison des mutants.

Jena regarda les feux arri&#232;re du glisseur dispara&#238;tre au coin de la rue. Elle &#233;tait d&#233;&#231;ue et ravie &#224; la fois. Elle avait &#224; peine eu le temps de jeter un regard dans le cerveau de Kelly, mais ce quelle y avait appris s&#233;tait r&#233;v&#233;l&#233; instructif. Kelly et Michael avaient eu des relations intimes. Tr&#232;s intimes. Et les parents de Michael nen savaient rien. Pas encore.

Cest toi qui as dit &#224; Michael de partir? demanda Vala dont les pieds flottaient pratiquement &#224; hauteur dyeux.

Mais non, idiote, r&#233;pondit Jena. (Elle s&#233;loigna de la fen&#234;tre avec un sourire forc&#233; qui cachait sa frustration.) Pourquoi aurais-je fait &#231;a?

Ben, parce quil a amen&#233; cette normale. Quest-ce qui lui a pris?

Il laime, r&#233;pondit Jena. (Sa voix &#233;tait per&#231;ante, elle-m&#234;me pouvait lentendre. Contr&#244;le-toi, ma fille. Tu as tout le temps pour r&#233;gler cette affaire.) Quelle h&#244;tesse irait dire &#224; un invit&#233; de partir simplement parce que sa petite amie d&#233;tonne dans le d&#233;cor?

Vala eut un sourire retors.

Cest aussi bien quil soit parti, sil doit fr&#233;quenter une normale.

Jena neut pas besoin de faire le tour de la pi&#232;ce pour savoir que toutes les t&#234;tes approuvaient cette r&#233;flexion.



9

Je suis d&#233;sol&#233;, mademoiselle Ryton. Nous navons rien pour vous.

Le p&#226;le visage incrust&#233; sur l&#233;cran la contemplait dun regard inexpressif. La plaque sur le bureau indiquait pourtant bien PAUL EDWARDS, CONSEILLER EN PLACEMENT. M&#233;lanie le d&#233;visagea, se refusant &#224; le croire.

Mais jai rempli une demande demploi, dit-elle. Vous mavez envoy&#233; un courrier me disant que javais le poste. Vous voyez? fit-elle en tenant limprim&#233; devant lappareil.

Le p&#226;le M.Edwards examina la lettre.

Il doit sagir dune erreur.

Une erreur? Quelle erreur?

&#192; l&#233;vidence, nous nous sommes engag&#233;s abusivement. Vous &#234;tes le troisi&#232;me demandeur demploi que jai d&#251; &#233;conduire aujourdhui.

Je laurais pari&#233;, pensa M&#233;lanie. Est-ce quils avaient eux aussi les yeux dor&#233;s? Elle chiffonna la lettre. Et tout haut, elle d&#233;clara:

Quest-ce que je vais faire maintenant? Jai d&#233;pens&#233; tout mon argent pour venir ici.

Le visage bl&#234;me resta impassible.

Je suis d&#233;sol&#233;. Je vous sugg&#232;re de t&#233;l&#233;phoner &#224; votre famille afin quils vous envoient un billet de retour. &#192; pr&#233;sent, si vous voulez bien mexcuser

L&#233;cran devint noir. M&#233;lanie se mordit la l&#232;vre et rassembla ses affaires. Le tailleur de fil rose quelle avait rev&#234;tu pour la circonstance la grattait. Le poste aurait-il &#233;t&#233; encore vacant si elle s&#233;tait pr&#233;sent&#233;e avec des lentilles de contact pour cacher ses yeux? La discrimination manifeste &#233;tait un d&#233;lit puni par la loi. Oui, mais un boulot qui s&#233;vaporait dans la nature suite &#224; une erreur d&#233;critures, ce n&#233;tait pas de la discrimination, nest-ce pas?

Elle sortit de la cabine dentretien et traversa le vaste bureau, d&#233;sert &#224; lexception dun r&#233;ceptionniste, le seul &#234;tre humain en chair et en os que M&#233;lanie e&#251;t rencontr&#233; dans cette agence pour lemploi. Elle quitta le sanctuaire climatis&#233;, franchit les portes de verre coulissantes et se retrouva dans la pleine chaleur de midi, celle de Washington &#224; la fin mai. Les feuilles des &#233;rables, le long des trottoirs, &#233;taient immobiles, le parfum des roses pass&#233;es saturait lair. Quelques passants marchaient lentement le long de limmeuble, tels des somnambules, &#233;cras&#233;s par la chaleur. M&#233;lanie enleva sa veste.

Quallait-elle faire maintenant? Rentrer chez elle? Pas question. C&#233;tait savouer vaincue. Elle &#233;tait venue aujourdhui dans cette ville et elle y resterait. Elle montrerait aux autres quelle pouvait se d&#233;brouiller toute seule. Vaincue, frustr&#233;e, elle refoula son envie d&#233;clater en sanglots. Apercevant une cabine &#224; langle de la rue, elle utilisa quelques-unes des pr&#233;cieuses plaques de cr&#233;dit qui lui restaient pour se procurer la liste des offres demploi. Il y avait certainement un boulot pour elle &#224; Washington.


Michael regarda Kelly traverser la chambre en qu&#234;te dun joint. Elle &#233;tait nue. Dordinaire, il ne se lassait pas dadmirer le spectacle de ce corps d&#233;li&#233; en mouvement; mais ce soir-l&#224;, il &#233;tait contrari&#233;.

Pourquoi faut-il que tu tabsentes deux mois durant? fit-il avec humeur.

Mon p&#232;re a lou&#233; un chalet au lac Louise pour juillet-ao&#251;t, r&#233;pondit Kelly en portant un joint &#224; ses l&#232;vres.

Il refusa de la t&#234;te celui quelle lui proposait.

Jignorais que tu &#233;tais du genre campagne.

Elle sourit.

Je ne le suis pas, encore que jappr&#233;cierais volontiers un peu plus de fra&#238;cheur.

Ny va pas.

Il le faut. Franchement, Michael, ce nest que pour deux mois. &#192; tentendre, on dirait que cest pour toujours.

Ton p&#232;re essaie de nous s&#233;parer.

Michael se leva et se mit &#224; arpenter la chambre.

Tu es parano. Cest moi qui devrais &#234;tre inqui&#232;te, apr&#232;s la rencontre avec ta charmante cousine.

Jena? (Lespace dun instant, Michael se rappela le parfum musqu&#233; de la jeune fille, la chaleur de sa main sur son bras. Furieux, il chassa ce souvenir.) Ne sois pas ridicule. Et puis, je te lavais dit, on naurait pas d&#251; aller &#224; cette soir&#233;e. Je persiste &#224; penser quelle a tent&#233; sur toi un viol mental.

Ne fais pas dans le m&#233;lodrame, r&#233;torqua Kelly en se r&#233;installant contre les oreillers. Jai eu simplement un vertige, cest tout. Dailleurs, tu as dit quelle faisait de la t&#233;l&#233;kin&#233;sie.

Cest ce que je croyais.

Toujours est-il que, &#231;a ou autre chose, je me m&#233;fie. Elle est trop gentille. Et elle sint&#233;resse trop &#224; toi.

Cest leffet de clan, objecta Michael. Ne tinqui&#232;te pas. Le sentiment nest absolument pas r&#233;ciproque.

Kelly sourit &#224; nouveau.

Tr&#232;s bien. Jaurai au moins satisfait ma curiosit&#233; &#224; propos des soir&#233;es entre mutants, et ce, pour un bon bout de temps. Peut-&#234;tre pour toujours.

Mais tu vas quand m&#234;me au lac Louise?

Oui. (Elle &#244;ta le joint de ses l&#232;vres et sa main toucha le corps du gar&#231;on.) Maintenant, donne-moi une raison pour avoir envie de revenir.


Benjamin Cariddi referma la porte derri&#232;re lui. Il se servit de la m&#234;me clef laser pour d&#233;verrouiller son bureau et, sur une simple instruction de sa part, l&#233;cran jaillit de son bloc protecteur comme souvrirait une fleur &#233;lectronique. Il v&#233;rifia lheure &#224; lhorloge de bureau:vingt-trois heures. Il entra un code &#224; pr&#233;fixe prot&#233;g&#233;. L&#233;cran sonna trois fois avant que son appel re&#231;&#251;t une r&#233;ponse.

Ben? fit une voix sonore de baryton.

L&#233;cran resta sombre mais Benjamin avait d&#233;j&#224; vu ce visage tant de fois quil pouvait en esquisser les traits.

Qui tu veux que ce soit?

Du nouveau?

Deux de quinze ans et une de treize.

Toutes fertiles?

&#201;videmment.

Bon, tu connais la proc&#233;dure.

Bien s&#251;r. Je suis un peu &#224; court de narcodane.

Tu recevras un nouvel arrivage au matin (Un silence. Benjamin devina la question avant m&#234;me quelle f&#251;t pos&#233;e.) Des mutants dans le lot?

Non.

Bon, continue &#224; chercher.

Je ne fais que &#231;a.


James Ryton avait beau vouloir cesser darpenter la pi&#232;ce, ses jambes sy refusaient, comme si elles ne lui ob&#233;issaient plus. De la cuisine &#224; la porte dentr&#233;e, puis au salon, de l&#233;cran mural &#224; la fen&#234;tre, il en fit le tour complet, foulant la moquette bleue. Sa femme lobservait depuis le canap&#233;, le regard ferm&#233;, tr&#232;s p&#226;le. Il alluma sa pipe, la regarda s&#233;teindre, la ralluma, mais sans la fumer. Devait-il appeler la police? Halden?

James, tu me donnes le vertige, dit Sue Li.

Il se tourna vers elle, avec limpression dentendre dans sa t&#234;te une centaine de voix criant &#224; loffense.

Rien, aucun message. Je ne sais pas quoi faire.

Autant quil sen souvienne, jamais il ne s&#233;tait senti aussi d&#233;sarm&#233;. Aussi impuissant.

Attendons que Michael rentre. Peut-&#234;tre saura-t-il quelque chose que nous ignorons.

Et sinon?

Ryton avait des &#233;lancements dans le cr&#226;ne. Les crises mentales revenaient, avec la cacophonie quentra&#238;nait son don dultraperception auditive, lui donnant ce violent mal de t&#234;te. Ces foutues crises qui se d&#233;clenchaient g&#233;n&#233;ralement lorsquil &#233;tait inquiet, comme une migraine lui martelant la bo&#238;te cr&#226;nienne. Son p&#232;re en avait souffert, et le p&#232;re de son p&#232;re avant lui.

Une petite voix lui susurrait que c&#233;tait l&#224; le premier pas de ce lent voyage qui menait &#224; la folie, ce voyage quavaient fait tant de ses fr&#232;res. Finirait-il ses jours &#224; radoter dans une chambre cadenass&#233;e, en proie aux &#233;chos discordants que lui renverrait son propre don? Il repoussa cette id&#233;e en priant pour que survienne une mort rapide, et reporta son attention sur sa femme.

On d&#233;cidera &#224; ce moment-l&#224; ce quil faut faire, sugg&#233;ra-t-elle.

Je te trouve terriblement calme.

Il &#233;prouva une soudaine exasp&#233;ration devant ce regard impassible, cette attitude d&#233;tach&#233;e. Sue Li et son visage de bouddha.

En apparence seulement. Bien s&#251;r que je minqui&#232;te. Mais &#231;a ne sert &#224; rien que nous soyons lun et lautre &#224; nous ronger les sangs. (Elle se tut un instant, puis:) Je vais mettre les psaumes. Cela te d&#233;gagera la t&#234;te.

Non! Rien.

M&#234;me les chants du clan, il le savait, ne suffiraient pas &#224; lapaiser, &#224; r&#233;duire au silence le ch&#339;ur grec qui ressassait dans sa t&#234;te ses miaulements dantiennes. Les tranquillisants? Ils fausseraient ses facult&#233;s de discernement. Il avait limpression davancer sur la plaque dun four &#224; convection dont on aurait mont&#233; la puissance. Il d&#233;boutonna son col.

La porte dentr&#233;e souvrit dans un sifflement, et Michael entra.

Maman. Papa. (Il sarr&#234;ta.) Quest-ce qui se passe?

Michael, est-ce que ta s&#339;ur ta parl&#233; dun boulot d&#233;t&#233; &#224; Washington? demanda Ryton dune voix enrou&#233;e.

Mel? Non. Je croyais quelle &#233;tait all&#233;e voir la cousine Evra.

Nous aussi, dit Sue Li.

Et ce nest pas ce quelle a fait?

Non, confirma Ryton. Nous avons appel&#233; il y a quelques heures. Evra est partie en visite chez sa s&#339;ur au Colorado. Ils nont pas vu M&#233;lanie depuis que la fac a ferm&#233; pour les vacances. (Le grondement sinstalla dans sa t&#234;te. Avec pr&#233;caution, il sassit dans son fauteuil.) Nous avons fini par trouver le message sur l&#233;cran. Aucune adresse. Juste une note comme quoi elle nous appellerait une fois install&#233;e.

Vous avez regard&#233; dans sa chambre?

Naturellement. Elle na pris que quelques habits. Tout le reste est l&#224;.

Et son argent? Ses plaques de cr&#233;dit?

Ryton sen voulut. Il navait pas pens&#233; &#224; v&#233;rifier. Il se tourna vers sa femme.

Tu les as cherch&#233;s?

Non.

O&#249; les met-elle?

Dans le troisi&#232;me tiroir de son bureau.

Ryton monta les marches deux par deux. Mais il savait, avant m&#234;me davoir atteint la chambre, que le tiroir serait vide. Il revint en secouant la t&#234;te.

Ils ny sont plus.

Jimmy a pu les cacher, sugg&#233;ra Sue Li.

Ryton se retint dexploser. Jimmy dormait, et navait rien &#224; se reprocher, son p&#232;re en &#233;tait convaincu. Il nallait pas le r&#233;veiller pour &#231;a. Pas maintenant.

Bien s&#251;r que non.

Elle a donc fini par le faire, dit Michael en souriant dune fa&#231;on qui ne plut gu&#232;re &#224; son p&#232;re. (Il sappuya contre le mur et croisa les bras.) Cest chouette de la part de Mel, ajouta-t-il.

Que veux-tu dire?

Ce que je veux dire, papa, cest que tu aurais d&#251; te douter que &#231;a allait arriver. Il y a longtemps quelle cherchait &#224; prouver quelle peut vivre ind&#233;pendante.

Pourquoi ne nous en as-tu pas parl&#233;?

Je pensais que tu le savais. Dailleurs, je nai jamais cru quelle irait jusqu&#224; le faire.

Ryton sapprocha de l&#233;cran dappel.

Nous devons en informer la police. Et Halden &#233;galement.

Il faut attendre vingt-quatre heures avant de pouvoir la signaler comme personne disparue.

&#199;a fait tout un week-end quelle est absente.

Est-ce que Kelly aurait une id&#233;e de lendroit o&#249; elle a pu aller? demanda Sue Li dune voix calme.

Je nen sais rien. Elle na fait aucune allusion &#224; ce sujet ce soir, dit Michael en regardant son p&#232;re dun air de d&#233;fi.

Cest donc l&#224; que tu &#233;tais. (Ryton ressentit un certain d&#233;pit. Son fils ne disait rien.) Bon, premi&#232;re chose &#224; faire au matin, appeler cette fille et lui expliquer ce qui se passe, au cas o&#249; Mel essaierait de prendre contact avec elle.

Je veux bien, pour ce &#224; quoi &#231;a servira. Ils partent pour un mois.

Ryton d&#233;visagea Michael, cherchant en vain &#224; retrouver lombre de ce fils quil avait connu. En grandissant, ses enfants &#233;taient devenus des &#233;trangers aux visages froids. Des &#233;trangers qui fuyaient la maison. Le monde tournait &#224; la folie. Il se pencha sur la console et tapa le code de Halden. Rien ne vint troubler la surface vert sombre de l&#233;cran. Au bout dun moment, le voyant de la communication audio salluma.

Halden, cest James.

Un probl&#232;me?

La voix de Halden &#233;tait &#233;paisse, lourde.

Oui, jen ai bien peur. Ma fille a disparu.

L&#233;cran semplit de grains fluides, qui se solidifi&#232;rent pour dessiner le visage de Halden, tout frip&#233; de sommeil. Il se d&#233;tourna un instant de l&#233;cran comme sil r&#233;pondait &#224; une question pos&#233;e par quelquun hors champ. Zenora, probablement. Quand il revint plein &#233;cran, il avait lair sinistre.

Une fugue?

Il semblerait. Elle nous a fait croire quelle allait &#224; une soir&#233;e, puis elle a laiss&#233; un message &#224; propos dun boulot &#224; Washington.

Depuis quand est-elle partie?

Deux jours.

Halden &#233;mit un sifflement d&#233;sagr&#233;able.

Pourquoi as-tu attendu pour mappeler?

Nous pensions quelle &#233;tait chez Evra.

Je tavais dit que M&#233;lanie n&#233;tait pas heureuse.

Ryton commen&#231;ait &#224; perdre son sang-froid.

Nous savions tous quelle n&#233;tait pas heureuse, Halden. Mais que pouvait-on y faire? Je ne tai pas appel&#233; pour que tu me donnes une le&#231;on sur la mani&#232;re d&#233;duquer les enfants.

Halden hocha la t&#234;te.

Tu as raison, James. &#199;a ne sert &#224; rien de mettre &#231;a sur le tapis pour le moment. Tu y crois &#224; cette histoire de boulot?

Comment savoir?

Je vais passer le mot. Tu es bien conscient que &#231;a ne va pas &#234;tre facile de la retrouver, surtout elle, sans pouvoir?

Oui, oui, fit Ryton qui se sentait gagn&#233; par limpatience. Je suis pleinement conscient des limites de lefficacit&#233; dun filet t&#233;l&#233;pathique. M&#234;me nous avons nos limites.

Sans compter que le dysfonctionnement de M&#233;lanie agit quasiment comme un &#233;cran sonore.

En ce cas, dirige tes recherches sur une masse vide qui repousse nos tentatives de localisation. &#199;a devrait correspondre tout &#224; fait &#224; M&#233;lanie.

Ryton entendit pr&#232;s de lui la respiration sifflante de Sue Li, qui voulait exprimer par l&#224; toute lhorreur que son commentaire avait provoqu&#233;e en elle. Halden fit la grimace.

James, je comprends que tu sois soumis &#224; une &#233;norme tension, mais si cest ainsi que tu parles de ta fille, je ne suis pas autrement surpris quelle soit partie sans vous en aviser plus que &#231;a.

Je suis d&#233;sol&#233;, Halden. Tout &#231;a minqui&#232;te beaucoup. Ce nest quune enfant.

Vous connaissez quelquun &#224; Washington?

Non. Attends, oui, au bureau de Jacobsen.

Je te sugg&#232;re de lappeler d&#232;s demain matin. Je te tiens au courant d&#232;s que japprends quelque chose.

L&#233;cran s&#233;teignit. Ryton se tourna vers les siens. Sue Li pin&#231;ait les l&#232;vres dune fa&#231;on qui augurait dune dispute &#224; venir. Michael avait le visage rouge et renfrogn&#233;.

Tu les cherches, papa.

Que veux-tu dire?

Michael hocha la t&#234;te.

Loncle Halden a raison. Merde, tu es incroyable.

Nemploie pas ce langage avec moi.

Les voix dans la t&#234;te de Ryton reprirent leurs litanies. Il se massa le front dun air accabl&#233;.

Je parie que tu te soucies moiti&#233; moins de savoir si M&#233;lanie est en s&#233;curit&#233; que de leffet que cela produira au rassemblement d&#233;t&#233; du clan.

Michael! sexclama Sue Li dun ton visiblement choqu&#233;.

Ryton avait le cr&#226;ne qui battait. Ce n&#233;tait quune voix de plus venue sajouter au tapage qui le mettait &#224; la torture.

Ne sois pas ridicule.

Michael, reprit Sue Li. Ton p&#232;re souffre terriblement. Tu sais bien quil a ses crises mentales quand il est perturb&#233;.

Oui, je sais. Mais je sais aussi que ma s&#339;ur est quelque part dans le pays, peut-&#234;tre en difficult&#233;, et tout ce que tu trouves &#224; faire cest te lamenter aupr&#232;s de loncle Halden.

Michael, &#231;a suffit! s&#233;cria Sue Li.

Ryton les abandonna tous les deux et se dirigea vers la salle de bains. Il devait prendre quelque chose pour faire cesser le vacarme, juguler la douleur.


Les lumi&#232;res d&#233;clin&#232;rent dans la salle tandis que reprenait le programme publicitaire. Sur l&#233;cran, pass&#232;rent les images, d&#233;sormais famili&#232;res, de la station lunaire. Cela faisait d&#233;j&#224; trois fois que M&#233;lanie les voyait. Elle aurait pu r&#233;citer le commentaire par c&#339;ur. Un endroit plut&#244;t tentant &#224; visiter, cette station lunaire. Les petits d&#244;mes; les gens dans leurs tenues bleu moir&#233;, tout souriants. Quant aux engins quils conduisaient, ils nen &#233;taient pas moins &#233;tranges, insolites. Peut-&#234;tre que sur la lune les mutants ne d&#233;rangeaient personne. Pourquoi nirait-elle pas l&#224;-bas un jour?

&#192; moiti&#233; endormie, M&#233;lanie remonta sa jaquette autour de ses &#233;paules. &#192; pr&#233;sent, la salle &#233;tait pratiquement vide. Quest-ce qui lemp&#234;chait dy rester toute la nuit? Le marathon du film Hyde Ryder devait durer jusquau lendemain midi. Elle prendrait une d&#233;cision &#224; ce moment-l&#224;. Peut-&#234;tre se risquerait-elle &#224; contrefaire le num&#233;ro de compte de son p&#232;re pour prendre le monorail de Denver. Ou peut-&#234;tre quelle trouverait du travail. En tout cas, il ny avait personne pour lui dicter ce quil fallait faire ni comment le faire. Elle tomba dans un sommeil l&#233;ger et r&#234;va quelle flottait sous un d&#244;me, des rubans roses attach&#233;s &#224; ses chevilles, comme si elle &#233;tait un ballon.



10

Les feuillets jaunes des rapports concernant le collecteur solaire s&#233;talaient en demi-cercle sur le bureau de James Ryton. Mais il avait beau avoir les yeux fix&#233;s dessus, il ne les voyait pas, aveugl&#233; quil &#233;tait par langoisse et la culpabilit&#233;. Pourquoi M&#233;lanie avait-elle quitt&#233; la maison? Ils avaient fait tout ce quils pouvaient pour elle, non? C&#233;tait une jeune fille na&#239;ve, innocente, vuln&#233;rable. Il se refusait &#224; imaginer les p&#233;rils qui la guettaient. Lunivers de M&#233;lanie, c&#233;tait la maison, l&#224; o&#249; des gens sint&#233;ressaient &#224; elle, ne demandaient qu&#224; prendre soin delle.

C&#233;tait cette angoisse qui lavait amen&#233; &#224; tenir devant Halden des propos s&#233;v&#232;res &#224; l&#233;gard de sa fille, langoisse et ces terribles crises mentales. Ce matin, Sue Li lui avait pr&#233;par&#233; une mixture &#224; base dherbes calmantes, et il ne restait de ces crises, gr&#226;ce au ciel, que de faibles &#233;chos. Lorsquil avait appel&#233; la police, Ryton se sentait de nouveau ma&#238;tre de lui et il portait cette ma&#238;trise comme une armure.

Ils s&#233;taient montr&#233;s polis, bien s&#251;r. Les policiers &#233;taient toujours polis avec les gens. Un brin cavaliers, mais courtois.

On va mettre un enqu&#234;teur sur la piste de votre fille, lui avait promis le sergent Mallory. Vous savez, apr&#232;s la remise des dipl&#244;mes, cest toujours pareil. Dici une semaine ou deux, elle sera de retour.

Apr&#232;s quil eut raccroch&#233;, les flics avaient d&#251; bien rigoler &#224; lid&#233;e que les mutants avaient droit eux aussi au conflit de g&#233;n&#233;rations. Et les normaux, ils sen sortaient mieux? se demandait Ryton.

Ryton cessa de tambouriner sur le bureau en plastibois gris. Il n&#233;tait pas dans ses habitudes de faire appel aux non-mutants; pourtant, il y en avait une qui s&#233;tait montr&#233;e compr&#233;hensive et coop&#233;rative lorsquil avait eu besoin de son aide. Une qui, en plus, occupait le poste qui convenait le mieux &#224; la situation. Ryton se tourna vers son &#233;cran et sollicita le num&#233;ro dAndr&#233;a Greenberg. Celle-ci r&#233;pondit &#224; la quatri&#232;me sonnerie, et ne parut pas particuli&#232;rement &#233;tonn&#233;e.

Monsieur Ryton? Vous avez eu mon message au sujet du budget assign&#233; &#224; la base martienne?

Il confirma dun signe de t&#234;te.

Oui, et je vous remercie de votre aide &#224; ce propos. Nous avons &#233;t&#233; tr&#232;s satisfaits des r&#233;sultats du vote.

Je le pensais bien. Mais que puis-je pour vous aujourdhui?

Madame Greenberg, jai un probl&#232;me.

Encore les r&#232;glements de la N.A.S.A.?

Non. Cest personnel.

Il sinterrompit, la voix soudain &#233;treinte par la honte. Comment pouvait-il m&#234;ler &#224; ses probl&#232;mes un non-mutant quil connaissait &#224; peine?

Oui?

Avait-il d&#233;tect&#233; de limpatience dans sa voix? Il lui faisait perdre son temps. Mais lui, quavait-il &#224; perdre? Le d&#233;sespoir lui redonna courage.

Cest ma fille. Elle a fait une fugue. Du moins, je le crois. Elle a laiss&#233; un message comme quoi elle avait trouv&#233; un emploi &#224; Washington.

Quel &#226;ge a-t-elle?

Dix-huit ans.

Andr&#233;a Greenberg fron&#231;a les sourcils.

Monsieur Ryton, devant la loi, cest une adulte. Et je suis encline &#224; penser quun mutant adulte peut se d&#233;brouiller par lui-m&#234;me.

Vous ne connaissez pas ma fille, objecta Ryton. M&#233;lanie a connu une existence prot&#233;g&#233;e. Cest une infirme.

Une infirme?

Atteinte de dysfonction. Elle na aucun pouvoir mutant.

Andr&#233;a Greenberg le regarda fixement, ses yeux verts &#233;carquill&#233;s de stupeur.

Cest la premi&#232;re fois que jentends parler dun mutant souffrant de dysfonction.

Cest rare, en effet, admit Ryton. Et on ne le crie pas sur les toits.

Je commence &#224; comprendre pourquoi vous &#234;tes inquiet.

Ryton se rapprocha de l&#233;cran.

Madame Greenberg, je pense que ma fille est partie pour nous prouver quelque chose. Ou &#224; elle-m&#234;me. Je crains quelle ne r&#233;ussisse qu&#224; prouver dans quel p&#233;trin elle est capable de se mettre en agissant de sa propre initiative. Ma femme et moi nous faisons un souci terrible.

Je vous crois sans peine. Mais pourquoi M&#233;lanie aurait-elle menti? Elle a peut-&#234;tre effectivement trouv&#233; un travail. Auquel cas vous navez v&#233;ritablement pas de quoi vous inqui&#233;ter.

Mais elle na laiss&#233; aucune adresse. Nous ne savons m&#234;me pas comment la joindre. Je ne sais pas quoi faire. Elle a pu &#234;tre enlev&#233;e. Assassin&#233;e. Jai d&#233;j&#224; vu &#231;a.

Ryton ne savait plus o&#249; se mettre, il se sentait comme nu et expos&#233; au grand jour devant Andr&#233;a Greenberg. Au moment o&#249; il commen&#231;ait &#224; d&#233;sesp&#233;rer de lutilit&#233; de sa d&#233;marche, les traits de la jeune femme sadoucirent.

Je comprends, dit-elle. &#201;coutez, si jappelais quelquun que je connais dans la police locale, pour voir ce que je peux d&#233;couvrir? Je ne promets rien, &#233;videmment.

Madame, je vous serais tr&#232;s reconnaissant.

La voix de Ryton se brisa; la jeune femme parut g&#234;n&#233;e.

Bon, je vais faire mon possible.

Cest la seconde fois que vous maidez. Jesp&#232;re quun jour je pourrai vous rendre service. Merci.

Je vous appellerai si japprends quelque chose. Et je le fais bien volontiers.

Limage de la jeune femme seffa&#231;a. Ryton ramassa les feuilles jaunes &#233;parpill&#233;es devant lui. Les normaux n&#233;taient pas tous condamnables. Pas tant quil existait des Andr&#233;a Greenberg.

Il faisait sombre &#224; midi dans la salle du Star Chamber, emplie deffluves de bi&#232;re &#233;vent&#233;e et de fum&#233;e de cigarette froide. Dans cette semi-obscurit&#233;, M&#233;lanie seffor&#231;ait de cacher sa nervosit&#233; au patron du bar qui la d&#233;taillait de ses yeux de fouine. Ses dents de devant, pro&#233;minentes, lui rappelaient celles des hamsters quelle avait vus une fois en cours de sciences naturelles.

Dantiques appliques au n&#233;on arrosant les murs de reflets rose et vert intermittents, et les lampes fluo du roboband dans un coin, c&#233;tait l&#224; tout l&#233;clairage de la salle. &#192; chaque d&#233;placement de M&#233;lanie, quelque chose craquait sous ses pieds. Elle sappuya contre un tabouret de bar, attentive &#224; ne pas renverser le cendrier plein &#224; ras bord qui y &#233;tait accroch&#233;.

Tourne, petite.

La voix &#233;tait rauque. Lhomme tira sur un m&#233;got quil tenait n&#233;gligemment entre le pouce et lindex, puis le balan&#231;a dune chiquenaude dans l&#233;vier derri&#232;re le comptoir. M&#233;lanie fit une rapide pirouette, terriblement g&#234;n&#233;e dans ses jeans serr&#233;s.

Plus lentement.

La jeune fille recommen&#231;a.

Les jambes, cest parfait. Le cul aussi, cest bien. Okay, montre-moi tes nichons.

Quoi?

Lhomme eut un geste dimpatience.

Allons. Cest un boulot de danseuse exotique; les danseuses exotiques doivent avoir de beaux nichons. Tu le veux ce boulot, ou quoi?

R&#233;primant son envie de courir jusqu&#224; la porte et de d&#233;guerpir, M&#233;lanie se rappela quelle avait vraiment besoin de ce boulot. Elle devait rester et se prouver ce dont elle &#233;tait capable. Maladroitement, elle &#244;ta son chemisier.

Le soutien-gorge aussi.

Elle le d&#233;grafa. Dieu merci, la pi&#232;ce &#233;tait sombre.

Lhomme l&#233;tudia pendant ce qui lui parut une &#233;ternit&#233;. Finalement, il hocha la t&#234;te.

Mignons. Petits, mais mignons. Cest dr&#244;le, je nimaginais pas que les seins des mutantes &#233;taient comme ceux des autres. Cest bon, petite, tu as le boulot. Sois l&#224; vers six heures et demie; comme &#231;a, une des filles pourra te mettre au courant. Tu trouveras un costume dans larmoire num&#233;ro quatre en bas de lescalier. Cest &#224; toi de veiller &#224; ce quil soit propre. Tu touches trois cent cinquante cr&#233;dits par semaine, plus les pourboires.

M&#233;lanie se rua dehors. Elle avait un travail! Elle allait montrer au monde entier quelle &#233;tait capable de se d&#233;brouiller toute seule. Elle rentra pr&#233;cipitamment dans la chambre minuscule quelle avait lou&#233;e sur lAvenue J. Il lui fallait suffisamment de temps pour se pr&#233;parer pour la soir&#233;e, et la salle de bains du couloir &#233;tait dordinaire occup&#233;e apr&#232;s cinq heures.

Lorsquelle retourna au Star Chamber, la salle &#233;tait d&#233;j&#224; pleine de gens en train de boire et de fumer. Dans lescalier qui descendait au sous-sol, elle sentit les vibrations du roboband. Son armoire se trouvait dans un petit local qui avait d&#251; commencer son existence comme cave. Lendroit grouillait de femmes &#224; des stades divers de d&#233;shabillage. M&#233;lanie rep&#233;ra son armoire, louvrit et resta m&#233;dus&#233;e devant son costume. C&#233;tait un cache-sexe en dentelle rouge et des jarretelles fix&#233;es &#224; des bas noirs sur lesquels brillaient des fl&#232;ches violet fluo.

Quest-ce que tu regardes? Tu navais jamais vu de cache-sexe? fit la rouquine &#224; c&#244;t&#233; delle.

Elle avait de gros seins qui ballottaient. Tout en parlant, elle &#233;tait en train de les d&#233;corer avec des &#233;toiles vert fluo.

O&#249; est le reste de mon costume?

Un rire rauque fut la seule r&#233;ponse.

Cest &#231;a, ton costume, mon chou, dit enfin la rouquine plut&#244;t gentiment. Tu dois &#234;tre la nouvelle. Dick a dit que je devais te piloter. Alors, habille-toi. Et noublie pas ces fl&#232;ches violettes. Non, pas sur les oreilles. Sur les nichons. Approche, laisse-moi taider.

Elle prit dans sa paume le sein gauche de M&#233;lanie, saisit une des fl&#232;ches, y passa sa langue, puis la colla d&#233;licatement sur le mamelon. Elle fit de m&#234;me pour le sein droit. Par deux fois, ses mains sattard&#232;rent un peu plus longtemps que n&#233;cessaire. M&#233;lanie sentit ses mamelons durcir au contact &#233;tranger.

Cest-y pas tout mignon et gentil, &#231;a? fit la rouquine dune voix rauque en passant le dos de la main sur les seins de M&#233;lanie.

Non. Je vous en prie.

Appelle-moi Gwen.

Elle mit son bras autour de la taille de M&#233;lanie et lattira &#224; elle. Comme si de rien n&#233;tait, elle glissa une main sous le cache-sexe de la jeune fille et ses doigts partirent en exploration, la caressant doucement, tandis quune expression de curiosit&#233; candide se lisait sur son large visage. Elle semblait ignorer le raffut autour delles. Les filles claquaient les portes des armoires, enfilaient leur costume on ne peut plus succinct avant de se ruer dans lescalier.

M&#233;lanie essaya de se d&#233;gager de cette main insistante. Elle sappuya contre les armoires, mais Gwen, la respiration lourde, ne rel&#226;chait pas son &#233;treinte. M&#233;lanie se sentit mal, comme si elle allait &#233;touffer entre les &#233;normes seins parfum&#233;s de Gwen. Sa respiration devint saccad&#233;e.

Je crois que nous allons &#234;tre de bonnes amies, dit Gwen en se passant la langue sur les l&#232;vres. Il y a des tas de choses que je peux tapprendre.

Ses doigts diligents travaillaient en cercles de plus en plus serr&#233;s.

Je vous en prie, r&#233;p&#233;ta M&#233;lanie dune voix qui manquait de conviction.

Ah, la cruaut&#233; de cette caresse! Faites quelle sarr&#234;te, supplia M&#233;lanie en silence. &#212; Dieu! voil&#224; que &#231;a commen&#231;ait &#224; &#234;tre bon. Et comme si ses jambes agissaient de leur propre gr&#233;, elles souvrirent pour laisser la main bienfaisante lexplorer plus avant. Gwen prit dans sa bouche un mamelon, fl&#232;che comprise. M&#233;lanie g&#233;mit. Elle voulait que la fille cesse. Non, quelle continue. Oui, quelle continue &#224; l&#233;cher et &#224; caresser, et

Gwen! Bon sang, je croyais tavoir dit de laisser les nouvelles tranquilles!

Le patron du bar se tenait sur le seuil, poings sur les hanches. Gwen l&#226;cha le sein de M&#233;lanie et retira sa main.

D&#233;sol&#233;e, Dick.

La rouquine avait pris un air penaud. Cest alors que son regard croisa celui de M&#233;lanie et elle lui d&#233;cocha un clin d&#339;il.

Monte, reprit le patron. La nouvelle servira les boissons et cest Terry qui la mettra au courant.

Daccord.

M&#233;lanie, &#224; la fois soulag&#233;e et d&#233;sempar&#233;e, regarda limposant post&#233;rieur de Gwen dispara&#238;tre dans lescalier. Elle secoua la t&#234;te pour s&#233;claircir les id&#233;es. Bien s&#251;r, elle navait fait quimaginer le plaisir que lui avait procur&#233; lassaut de Gwen. Toute tremblante, elle se jura de rester dor&#233;navant &#233;loign&#233;e de cette fille.

Toi, fit Dick en pointant sa cigarette vers elle, tu montes aussi! Et ne tavise plus de draguer pendant les heures de service!

M&#233;lanie rougit, puis sans tarder suivit lhomme &#224; l&#233;tage.

Sous la tutelle de Terry, une grande mul&#226;tresse en cache-sexe et bas roses, M&#233;lanie servit les nectars et les sachets st&#233;rilis&#233;s de seringues avant que ne commence le premier num&#233;ro.

Au d&#233;but du second, les clients du Star Chamber &#233;taient vautr&#233;s dans latmosph&#232;re ent&#233;n&#233;br&#233;e de la salle, &#224; divers stades d&#233;bri&#233;t&#233;. On y trouvait des adeptes du grand plongeon et ceux qui venaient l&#224; se donner une petite piq&#251;re de remonte-pente; un type qui se d&#233;fon&#231;ait au breen, le cr&#226;ne tondu et tatou&#233; de raies orange qui lui descendaient jusquau milieu du nez; un couple dandrogynes en combinaisons moulantes bleues; des hommes daffaires, entre deux &#226;ges, arborant leur mallette-&#233;cran et leur calvitie naissante; et des touristes habill&#233;s comme des sacs de voyage. M&#233;lanie navait jamais vu un tel assortiment.

La premi&#232;re fois quun client lui colla la main aux fesses, elle bondit si vivement quelle faillit perdre son &#233;charpe &#224; nectars. Terry la pin&#231;a, lair f&#226;ch&#233;.

B&#233;casse. Cest comme &#231;a que tu te fais les gros pourboires. Laisse-les soffrir leur petite fantaisie, simplement fais gaffe quils paient pour &#231;a.

M&#233;lanie apprit tr&#232;s vite &#224; sourire et &#224; supporter les mains rugueuses qui grimpaient le long de ses jambes pendant quelle rendait la monnaie. Les pourboires &#233;taient dautant plus cons&#233;quents. Tout le monde voulait la toucher, semblait-il. Tr&#232;s bien, d&#233;cida-t-elle froidement. Du moment quils payent.

Elle regarda Gwen, le corps en sueur, ex&#233;cuter un num&#233;ro &#224; base de d&#233;hanchements aux sons de la batterie et des cuivres qui montaient du roboband. La grande rouquine quitta la sc&#232;ne avec un grand sourire, le cache-sexe gonfl&#233; par les plaques de cr&#233;dit. Terry se lan&#231;a dans une danse du ventre quelque peu d&#233;cousue, tortillant lentement les bras aux accents du roboband qui miaulait des sonorit&#233;s plus ou moins exotiques. Chaque chanson comprenait une longue improvisation musicale pour permettre aux clients de glisser leurs plaques de cr&#233;dit dans le cache-sexe de ces demoiselles. D&#232;s que la musique reprenait, ils se pressaient autour de la sc&#232;ne en sifflant et en hurlant dans un &#233;tat d&#233;bri&#233;t&#233; et dexcitation extr&#234;mes.

&#192; toi, dit Terry &#224; M&#233;lanie en descendant pr&#233;cipitamment de la piste sur&#233;lev&#233;e.

Mais je ne sais pas quoi faire.

Alors, fais comme si. Tu montes et tu leur agites tes doudounes sous les yeux. Cest tout ce quils demandent. Et arrange-toi pour tapprocher suffisamment pour quils te glissent leurs pourboires.

M&#233;lanie grimpa les marches comme dans un brouillard. Le roboband demanda au public dapplaudir V&#233;nus, la sensuelle danseuse mutante, puis se lan&#231;a dans un rythme ondulant. Terrifi&#233;e, la jeune fille se tenait debout, incapable du moindre mouvement sous le spot orange enfum&#233;. Des hu&#233;es s&#233;lev&#232;rent et les clients commenc&#232;rent &#224; taper les verres et les seringues sur les tables, tambourinant &#224; qui mieux mieux pour marquer leur d&#233;sapprobation. Le roboband reprit la m&#233;lodie. M&#233;lanie, comme statufi&#233;e, regarda en direction du bar. Dick lobservait, lair furieux. Pr&#232;s de la piste, Terry lui souffla:

Vas-y, imb&#233;cile!

M&#233;lanie secoua la t&#234;te et se rapprocha des marches. Elle ne pouvait pas faire &#231;a. Elle navait plus quune envie, cacher sa nudit&#233; et courir, fuir le d&#233;sir avide quelle lisait dans les yeux des hommes. La m&#234;me avidit&#233; quelle avait per&#231;ue en bas dans ceux de Gwen.

H&#233;, cest quoi, &#231;a!

Danse, pouffiasse!

Hou! Sortez-la!

Elle recula devant les quolibets de la foule. La piq&#251;re dune seringue la fit sursauter. Terry venait de lui envoyer une dose dans la cuisse. Elle tituba, mille choses sagit&#232;rent dans sa t&#234;te. Sa peur de la sc&#232;ne reflua, puis disparut alors que le produit instillait une douce chaleur dans ses veines. Ces types voulaient du spectacle? Parfait, elle allait leur en donner.

Elle prit une profonde inspiration et commen&#231;a &#224; rouler des hanches comme elle lavait vu faire aux autres filles. Les hommes group&#233;s au premier rang cess&#232;rent de protester et se rassirent. Elle ferma les yeux et simagina toute seule, dansant pour elle-m&#234;me. Lorsquelle se mit &#224; onduler, la foule hurla son approbation.

Cest &#231;a, la mutante!

Allez, ch&#233;rie. Montre-nous ce que tu sais faire!

D&#232;s lors, prise par le rythme de la musique, elle senhardit. Ouvrant les yeux, elle savan&#231;a sur le devant de la sc&#232;ne et, dans une attitude provocante, passa devant la rang&#233;e dhommes. Ceux-ci agit&#232;rent leurs plaques de cr&#233;dit, mais elle recula pour les exciter davantage.

Un des intoxiqu&#233;s du plongeon, les cheveux gris et des cernes prononc&#233;s, agita devant elle une plaque de trois cents cr&#233;dits.

Jai toujours eu envie de toucher un t&#233;ton de mutante, hurlait-il.

M&#233;lanie secoua la t&#234;te et s&#233;loigna tout en dansant.

Le type brandit deux autres plaques de trois cents cr&#233;dits.

Viens ici, mon chou.

Elle attendit quil ait sorti douze cents cr&#233;dits, puis sapprocha en se tortillant et se pencha vers lui. Les mains &#233;taient rugueuses, et elle tressaillit tandis quil la pelotait; mais au bout dun moment, il cessa et lui glissa les plaques sous la ceinture.

Apr&#232;s, ce fut facile. Chaque fois quelle apercevait une plaque brandie &#224; bout de bras, elle ralentissait ses mouvements, jouant la provocation pour faire grimper la somme. Puis elle venait danser suffisamment pr&#232;s du client pour que celui-ci ait droit &#224; sa petite s&#233;ance de pelotage et refile le pourboire.

Mets-y ce quil faut et tu pourras toucher la danseuse mutante, se disait-elle dans son vertige.

Un jeune homme au teint p&#226;le et aux cheveux bruns coup&#233;s court, affubl&#233; de lunettes &#224; lancienne, se cramponna au rebord de la sc&#232;ne et se projeta &#224; plusieurs reprises en avant pour fourrer plaque sur plaque dans le cache-sexe de la jeune fille. Chaque fois, il lui agrippait la jambe dune poigne rude qui la blessait. La cinqui&#232;me fois, elle sen d&#233;barrassa au moment o&#249; la musique sarr&#234;tait. Soulag&#233;e, elle quitta tr&#232;s vite la sc&#232;ne.

Pas mal, lui dit Terry. Cinq minutes de pause, puis tu iras toccuper des tables. Dick veut quon force sur les seringues de breen; il a des surplus de stocks.

Toute contente, M&#233;lanie fendit la foule jusquau bar.

Breen, sil te pla&#238;t, dit-elle au robobar.

Seringue? fit la voix &#233;lectronique.

Oui.

Elle sortit de sa tenue de sc&#232;ne les plaques de cr&#233;dit et consid&#233;ra la somme bouche b&#233;e. Plus de cinq mille cr&#233;dits. Elle navait jamais eu autant dargent. Fourrant les plaques sous sa ceinture, elle saisit la seringue et la regarda &#224; la lumi&#232;re des lampes du bar. La seringue jetable, au corps renfl&#233;, brillait dun liquide ambr&#233;. M&#233;lanie ferma les yeux et se lenfon&#231;a dans le bras. Au bout de quelques secondes, le narcotique produisit son effet, tirant un voile cotonneux entre elle et le monde.

Miss V&#233;nus?

Oui?

Elle se retourna lentement, attentive &#224; conserver son &#233;quilibre. C&#233;tait le jeune homme au teint p&#226;le et aux lunettes, celui qui lui avait tant de fois empoign&#233; la jambe.

Je mappelle Arnold, dit-il. Arnold Tamlin. Jai toujours r&#234;v&#233; de faire la connaissance dune mutante.

M&#233;lanie se fendit dun sourire.

Eh bien, voil&#224; qui est fait.

Il la d&#233;vorait des yeux.

Jai pris grand plaisir &#224; votre danse, un tr&#232;s grand plaisir.

Il avait du mal &#224; articuler. Combien avait-il consomm&#233; dalcool? Et quoi dautre, dailleurs?

Un tr&#232;s, tr&#232;s grand plaisir, insista-t-il.

Merci.

Il se r&#233;p&#233;ta encore une fois, puis sapprocha delle. Elle recula, butant contre le type d&#233;fonc&#233; au breen qui lui lan&#231;a un regard mauvais.

Pardon.

Arnold Tamlin continuait &#224; avancer. Puis, il sembla se plier en deux et se mit &#224; glisser, face la premi&#232;re, vers le plancher. Il nessaya m&#234;me pas de se relever. Dick survint, poussa du pied le jeune homme &#224; terre et, nobtenant pas de r&#233;action, se pencha par-dessus le bar.

Videur!

Un robot &#224; limposante carapace grise munie de pinces rembourr&#233;es sortit dun &#233;troit passage &#224; lextr&#233;mit&#233; du comptoir, roula jusquau corps de lhomme inconscient, lempoigna et le tra&#238;na vers la porte. La derni&#232;re chose que vit M&#233;lanie, ce furent les semelles grises dArnold Tamlin.

Deux heures plus tard, Dick lui annon&#231;a quelle avait quartier libre. Ravie, elle posa l&#233;charpe &#224; nectars et rejoignit les filles en bas. Elle avait les sens tellement &#233;mouss&#233;s par la fatigue quelle fit &#224; peine attention aux autres, jusqu&#224; ce que quelquun vienne se coller contre ses fesses en lui plaquant les mains aux seins.

Tu veux que je taide &#224; enlever ton costume? demanda Gwen.

Son souffle &#233;tait chaud sur la nuque de M&#233;lanie.

Non! Laisse-moi.

Furieuse, elle se lib&#233;ra. Pour un premier soir, elle avait eu assez de mains inconnues agripp&#233;es &#224; son corps. Elle sextirpa de son costume de sc&#232;ne, se rhabilla &#224; la h&#226;te, fon&#231;a dans les escaliers et sortit.

Vingt minutes et deux arr&#234;ts de m&#233;tro plus tard, elle &#233;tait assise dans la salle de bains bleu d&#233;lav&#233; de lAvenue J et regardait leau couler dans la baignoire rouill&#233;e. Sa montre indiquait deux heures du matin.

Elle se glissa dans le bain fumant, savourant le calme de lheure tardive. Elle avait des bleus sur la cuisse et pr&#232;s dun mamelon. Cinq mille cr&#233;dits en &#233;change de six bleus. Cest donc &#231;a, lind&#233;pendance, songea-t-elle, le corps perdu de fatigue. Une larme coula le long de son nez et tomba dans leau sans bruit.



11

Caryl, appelle-moi Joe Bailey &#224; la police m&#233;tropolitaine de Columbia, demanda Andie.

Si quelquun pouvait localiser M&#233;lanie Ryton, c&#233;tait bien Bailey. Dailleurs, il lui devait une faveur. Plusieurs faveurs.

Sur la ligne cinq, signala Caryl.

L&#233;cran de bureau vacilla et s&#233;claira. Un visage allong&#233; et assez ordinaire souriait autour dun beignet.

H&#233;, belle rousse. Quest-ce que tas pour moi?

Une fille qui a disparu. Une mutante. Environ dix-sept ans. Sino-caucasienne. Du nom de M&#233;lanie Ryton.

Okay. (Bailey joua avec son clavier, tout en mastiquant son beignet.) Do&#249; elle est?

New Jersey.

Bailey cessa de mastiquer.

Jersey? Ce nest pas mon secteur. Du moins, plus maintenant.

Elle a dit &#224; ses parents quelle avait un travail ici.

Et alors?

Ils ne la croient pas. Je me suis dit que tu pourrais v&#233;rifier plus vite que moi.

Une minute.

Il sessuya les mains et disparut de l&#233;cran. Puis il revint en secouant la t&#234;te.

N&#233;gatif. Aucune M&#233;lanie Ryton nulle part. Jai v&#233;rifi&#233;:march&#233; de lemploi, maisons de jeunes, m&#234;me les bordels. Nada.

Zut!

Je croyais que les mutants gardaient leurs enfants chez eux dans des bo&#238;tes.

Ce nest pas dr&#244;le. Et pas vrai non plus.

Faut esp&#233;rer quelle fait gaffe, toute seule dans cette ville. Tu as entendu parler de ce cheik qui veut soffrir une mutante pour son harem?

Non. Mais je le crois sans peine. Ouvre l&#339;il pour la petite, daccord?

Andie, est-ce que tu es au courant du nombre de gens qui disparaissent, chaque jour, enfants, parents, grands-parents, sans parler des animaux?

Fais-le pour moi, Joe!

Elle se rapprocha de l&#233;cran et adressa &#224; Bailey un regard aguichant, paupi&#232;res mi-closes. Lhomme l&#226;cha un soupir.

Entendu.

Une incrustation en lettres jaunes, transmise par Caryl, d&#233;fila au bas de l&#233;cran:L&#201;MISSION DE HORNER COMMENCE, CANAL 12. URGENT! Andie jeta un &#339;il sur le message.

Joe, dit-elle, il faut que jy aille. Noublie pas:M&#233;lanie Ryton. Au fait, tu as du sucre en poudre sur le menton.

Cest not&#233;. Ciaocito, belle rousse.

Limage seffa&#231;a, remplac&#233;e par celle du s&#233;nateur Joseph Horner. Il arborait devant la cam&#233;ra son plus beau sourire du rendez-vous-du-dimanche-matin-pour-linvitation-&#224;-la-pri&#232;re. Il se tourna vers son h&#244;te, Randall Camphill.

Comme je disais, Randy, nous devons nous montrer vigilants devant la menace que repr&#233;sente ce supermutant.

Hou! l&#224;! r&#233;agit Andie. Que nous pr&#233;pare cet enfant de salaud? Elle enfon&#231;a le bouton denregistrement.

Jacobsen &#233;tait en r&#233;union, mais ceci lint&#233;resserait.

Camphill se d&#233;pla&#231;a pour exposer son meilleur profil &#224; la cam&#233;ra.

S&#233;nateur, dit-il, pouvez-vous expliquer &#224; nos t&#233;l&#233;spectateurs ce que vous entendez par supermutant?

Un &#234;tre fabriqu&#233; par leug&#233;nique, r&#233;sultat de manipulations g&#233;n&#233;tiques impies. Le supermutant constitue un danger pour la soci&#233;t&#233;, poursuivit Horner dune voix f&#234;l&#233;e. Si nous nous sommes r&#233;solus &#224; accepter nos fr&#232;res et s&#339;urs mutants qui sont, eux, le r&#233;sultat dun processus naturel quoique malencontreux &#224; en croire ce qui se dit, nous ne pouvons en aucun cas accepter, et nous devons donc combattre, la profanation que repr&#233;sentent des &#234;tres cr&#233;&#233;s au profit de la science. Qui oserait pr&#233;tendre que le supermutant, un produit de laboratoire, a quelque chose dhumain?

Les yeux de Horner brillaient de la col&#232;re du juste.

Et vous dites avoir vu ces fameux supermutants durant votre voyage denqu&#234;te au Br&#233;sil?

Eh bien, Randy, disons que je ne les ai pas r&#233;ellement vus. Mais il y avait des signes de leur existence. Certains indices. Nous devons faire preuve de prudence. Nous montrer vigilants. En ce moment m&#234;me, ils pourraient se trouver parmi nous. Un, deux, au d&#233;but, une simple goutte deau dans la mare. Mais rappelez-vous, cest avec une seule goutte deau qua commenc&#233; loc&#233;an aux forces tumultueuses. Soyons sur nos gardes, si nous ne voulons pas &#234;tre noy&#233;s dans ce flot qui monte vers nous.

Merci, s&#233;nateur Horner. Le temps qui nous &#233;tait imparti

Andie quitta l&#233;cran des yeux.

Bon sang, marmonna-t-elle. Un renard l&#226;ch&#233; dans la basse-cour. Le salaud.

Devait-elle d&#233;ranger Jacobsen pendant sa r&#233;union? Il fallait prendre une d&#233;cision. Sans tarder.

La lumi&#232;re indiquant un appel en attente se mit &#224; clignoter sur l&#233;cran dAndie, puis dautres, jusqu&#224; ce que sonnent toutes les lignes du bureau.

Fallait sy attendre, dit Caryl en courant vers son &#233;cran. Quest-ce que je leur dis?

Pas de commentaire, r&#233;pondit Andie. Le s&#233;nateur est en r&#233;union et ils devront rappeler. Sils insistent, prenez leurs noms et leurs num&#233;ros de t&#233;l&#233;phone. Vous enregistrez tous les appels, mais tenez-vous-en au strict sans commentaire sils posent des questions.

Compris.

Dans sa t&#234;te, Andie voyait d&#233;j&#224; les propos de Horner se r&#233;percuter partout &#224; travers le pays, et tout autour de la plan&#232;te, retransmis par toutes les cabines vid&#233;o &#224; chaque coin de rue, provoquant lhyst&#233;rie collective. Les gens &#233;taient d&#233;j&#224; suffisamment mont&#233;s contre les mutants. Les &#233;meutes dil y a vingt ans laissaient encore dans les esprits des traces terribles. La crainte dun supermutant monstrueux pouvait provoquer la panique, ou pire encore. &#201;tait-ce l&#224; ce que cherchait Horner?

Cela &#233;tant, se pouvait-il quil dise vrai? Le monde &#233;tait-il capable de cr&#233;er des mutants aux pouvoirs &#233;tendus? Elle se souvint de la cartouche que Skerry lui avait donn&#233;e &#224; Rio. Elle avait eu lintention de la montrer &#224; Jacobsen d&#232;s leur retour du Br&#233;sil, mais il s&#233;tait d&#233;j&#224; &#233;coul&#233; trois semaines depuis lors. Par trop sollicit&#233;e, elle navait jamais trouv&#233; le temps. Et chaque fois quelle avait pens&#233; &#224; la requ&#234;te de Skerry, celle-ci lui avait paru de plus en plus relever de limagination parano&#239;aque. Elle s&#233;tait promis de montrer la cartouche &#224; Jacobsen cet apr&#232;s-midi. En aurait-elle le temps?

En d&#233;pit des efforts effr&#233;n&#233;s de Caryl, les lumi&#232;res continuaient &#224; clignoter. Elle prenait les appels aussi vite quil &#233;tait possible. Elle avait lair furieuse.

Non. Je regrette. Nous navons pas de d&#233;claration &#224; faire pour le moment. Non. Absolument pas.

Andie inspira profond&#233;ment et composa le code prioritaire qui la mettait en communication avec son patron.


O&#249; avez-vous eu &#231;a? demanda Jacobsen.

L&#233;cran &#233;tait vide. Elles venaient de visionner par deux fois le contenu de la cartouche. Andie poussa un soupir.

Je vous lai dit

Ce myst&#233;rieux &#233;tranger vous a abord&#233;e &#224; Rio, semblait me conna&#238;tre, et vous a donn&#233; &#231;a? (Jacobsen sadossa &#224; son fauteuil, incr&#233;dule.) Est-ce que vous vous rendez compte quen acceptant cette chose vous auriez pu tous nous compromettre?

Oui, mais

Bon, je suppose quil est trop tard &#224; pr&#233;sent. Mais vous auriez d&#251; venir men parler tout de suite.

Andie ne lavait jamais vue si contrari&#233;e.

Jaurais peut-&#234;tre d&#251; vous laisser pousser Horner par la fen&#234;tre &#224; Rio. Cette ordure.

Je croyais que vous ne lisiez jamais dans les esprits sans en demander la permission, remarqua Andie en rougissant.

Cest exact. Mais c&#233;tait pratiquement comme si vous le criiez sur les toits. M&#234;me les non-mutants sont capables de faire &#231;a, &#224; loccasion. (Le visage de Jacobsen se radoucit, jusqu&#224; sourire.) Pourquoi ne men avez-vous pas parl&#233;, Andie?

Je pensais que nous &#233;tions surveill&#233;es.

Vous aviez probablement raison. N&#233;anmoins, jaurais aim&#233; le savoir plus t&#244;t. Maintenant, jai la preuve que je recherchais, si du moins celle-ci est digne de foi, &#224; savoir que des exp&#233;riences g&#233;n&#233;tiques sur des embryons humains ont bel et bien lieu &#224; Rio. Jignore encore comment, mais je dois trouver un moyen de r&#233;parer les d&#233;g&#226;ts que cet imb&#233;cile de Horner a commis sans pour autant mentir carr&#233;ment.

&#192; mon avis, il vaudrait mieux que vous donniez cette conf&#233;rence de presse demain matin, sugg&#233;ra Andie. Avant que les choses empirent. Jai d&#233;j&#224; fait installer deux r&#233;pondeurs automatiques dans le bureau.

Jacobsen fron&#231;a les sourcils.

Cette affaire va &#224; lencontre de toute jurisprudence. En premier lieu, je dois en r&#233;f&#233;rer au Congr&#232;s. Et il me faut une copie de cette cartouche pour lAssembl&#233;e des Mutants. Toutefois, vous avez sans doute raison. Les d&#233;clarations de Horner vont se r&#233;pandre comme une tra&#238;n&#233;e de poudre. Il faut dabord que jarr&#234;te &#231;a.

Jai r&#233;serv&#233; la salle pr&#233;sidentielle pour dix heures demain matin.

Parfait. Appelez-moi Craddick sur ma ligne priv&#233;e, voulez-vous, Andie? Puis faites diffuser un communiqu&#233; sur tous les r&#233;seaux habituels.

Le restant de la journ&#233;e se d&#233;roula pour Andie dans une esp&#232;ce de brouillard:r&#233;gler lordre de passage des diverses interviews cons&#233;cutives &#224; la conf&#233;rence de presse, r&#233;pondre &#224; dautres appels, sans cesser de distribuer ses directives aux autres membres de l&#233;quipe. Ses nerfs &#233;taient &#224; vif, un peu plus &#233;corch&#233;s chaque fois que quelquun pronon&#231;ait le mot supermutant.

&#192; six heures trente, Karim t&#233;l&#233;phona pour lui rappeler quils devaient d&#238;ner ensemble. &#192; regret, elle se d&#233;commanda. &#192; neuf heures trente, elle saper&#231;ut quelle navait toujours pas mang&#233; et se fit monter un sandwich. Deux heures plus tard, elle se r&#233;signa &#224; rentrer chez elle. Livia, la chatte abyssine, laccueillit &#224; la porte avec des miaulements de reproche.

D&#233;sol&#233;e, ma ch&#233;rie. Dure journ&#233;e au bureau. Oui, tu as faim, je sais.

Andie fit valser ses chaussures, b&#233;nissant la douce et somptueuse moquette bleue sous ses pieds douloureux. Elle nourrit la chatte, ajoutant une portion suppl&#233;mentaire pour se faire pardonner, puis sinstalla sur le canap&#233; pour revoir les notes quelle avait prises pour le discours de Jacobsen pr&#233;vu le lendemain. Livia se pelotonna &#224; c&#244;t&#233; delle en ronronnant et, tout heureuse, commen&#231;a sa toilette. Lentement, la t&#234;te dAndie sinclina. Ses yeux se ferm&#232;rent. Mais son sommeil resta agit&#233;, empli de r&#234;ves o&#249; des monstres de Frankenstein aux yeux dor&#233;s la suivaient et la conduisaient vers des &#233;glises dont le portail souvrait sur des rang&#233;es de dents aiguis&#233;es et des sourires grima&#231;ants.


Entre deux num&#233;ros de danse, M&#233;lanie sappuya au bar et regarda la foule qui se pressait dans la salle du Star Chamber. Elle rep&#233;ra deux hommes &#233;l&#233;gamment v&#234;tus, qui promettaient de se montrer g&#233;n&#233;reux sur les pourboires. Pr&#232;s deux, un groupe de touristes cor&#233;ens; ceux-l&#224; d&#233;boursaient toujours assez facilement et navaient pas la main trop rude. Elle aper&#231;ut des habitu&#233;s et nota quelque part dans sa t&#234;te de rester &#224; l&#233;cart du type &#224; cheveux gris adepte du plongeon, qui essayait toujours de lui arracher ses fl&#232;ches.

Depuis deux semaines quelle travaillait au club, elle avait vite appris qui &#233;viter et qui encourager. Les plus enclins &#224; se montrer brutaux &#233;taient les d&#233;fonc&#233;s du grand plongeon, ce qui expliquait sans doute leur agressivit&#233;. En revanche, ceux qui sen tenaient &#224; la petite piquouse &#233;taient inoffensifs; ils se contentaient de rigoler et de la chatouiller, et il leur arrivait de donner de bons pourboires, quand ils y pensaient. M&#233;lanie jeta un regard vers langle le plus &#233;loign&#233;. Oh, non! Il y avait ce cingl&#233;, Arnold Tamlin, assis seul &#224; une table. Ce soir, il avait lair tout &#224; fait incapable de concentrer sa vision sur quoi que ce soit.

Je vois que ton petit ch&#233;ri est revenu, remarqua Gwen.

Va te faire foutre.

Depuis ce premier soir o&#249;, encore trop na&#239;ve, elle navait su repousser les avances de la grande rousse, M&#233;lanie gardait ses distances. Aujourdhui, elle comprenait mieux ce qui se passait en elle. La nuit, quand elle &#233;mergeait, en sueur et lesprit confus, de r&#234;ves o&#249; elle essayait d&#233;sesp&#233;r&#233;ment d&#233;chapper &#224; des mains qui la caressaient et &#224; des l&#232;vres qui la su&#231;otaient, elle se disait quelle avait d&#251; trop boire. Des cauchemars. C&#233;taient des cauchemars qui lui faisaient battre le c&#339;ur. Langoisse, pas le d&#233;sir. Non, pas le d&#233;sir.

Au cours du deuxi&#232;me num&#233;ro, M&#233;lanie r&#233;ussit &#224; &#233;viter les mains tendues des paras et se concentra sur les Cor&#233;ens. Ils lui fourr&#232;rent tant de plaques sous la ceinture quelle osait &#224; peine bouger. Elle ne prit pas de risques dans sa danse, se contentant dexciter deux hippies, et &#233;chappa m&#234;me au terrible Tamlin. Quel timbr&#233; celui-l&#224;! Elle termina son num&#233;ro avec panache et d&#233;cida daller fumer un joint dehors.

Lair frais de la nuit la d&#233;barrassa rapidement de la sueur qui lui collait &#224; la peau. En juillet &#224; Washington, la chaleur &#233;tait incroyable, mais au moins le soir apportait-il un peu de soulagement. Elle sadossa &#224; la porte et l&#224;, dans la ruelle qui donnait sur larri&#232;re du club, elle se mit &#224; songer &#224; sa famille. Ils seraient bien surpris dapprendre combien dargent elle se faisait. Un instant, M&#233;lanie &#233;prouva quelque chose qui ressemblait au bonheur. Elle navait plus besoin deux. Elle se d&#233;brouillait fort bien toute seule.

Euh excusez-moi. Miss V&#233;nus?

Oh non, pas lui! Tamlin lavait suivie dehors. &#192; pr&#233;sent, il bloquait lentr&#233;e. M&#233;lanie recula lentement, esquissant un sourire.

Oui?

Je voulais vous dire le plaisir que jai &#224; vous regarder danser.

Il savan&#231;a vers elle, les yeux riv&#233;s aux siens.

Merci.

Je me demandais si vous danseriez juste pour moi

Il &#233;tait de plus en plus pr&#232;s, tendit la main vers elle.

Oh, Arnold, je ne sais pas. Je suis vraiment fatigu&#233;e.

Elle continua &#224; reculer, tentant de le contourner pour gagner la porte. Pourquoi Dick navait-il envoy&#233; personne la chercher? La pause &#233;tait pourtant termin&#233;e.

Danse pour moi, V&#233;nus. L&#233;vite et danse dans les nuages, rien que pour moi.

Il lempoigna aux &#233;paules. Les mains &#233;taient rudes, les doigts senfon&#231;aient dans sa chair.

Arnold, je ne peux pas l&#233;viter, dit-elle en se tortillant pour se d&#233;gager. Laissez-moi.

Mais si, tu peux. Fais-le pour moi. Tous les mutants peuvent l&#233;viter, non?

Vous me faites mal.

Il ne semblait pas lentendre. M&#233;lanie voulut lui donner un coup de pied dans le tibia tandis quil la poussait devant lui, mais elle tr&#233;bucha sur une brique qui tra&#238;nait et tomba &#224; la renverse sur le trottoir, Tamlin sur elle. Il mit les mains autour de sa gorge et serra.

L&#233;vite, salope! Esp&#232;ce de sale mutante! Monstre! L&#233;vite ou je te tue!

M&#233;lanie essaya de crier, alors m&#234;me quelle savait que le bruit du bar couvrirait le son de sa voix. Elle lutta d&#233;sesp&#233;r&#233;ment, griffant les mains du type tandis que les beuglements &#224; ses oreilles devenaient plus forts. De plus en plus forts. La poigne de Tamlin &#233;tait trop forte. Suffoquant, elle chercha son souffle. Des points brillants jaillirent derri&#232;re ses paupi&#232;res, puis commenc&#232;rent &#224; seffacer. Ne parvenant plus &#224; respirer, elle eut envie de se laisser aller. Mais il y avait quelque chose qui len emp&#234;chait.

Mademoiselle? &#199;a va?

Quelquun la secouait. M&#233;lanie ouvrit les yeux. Un jeune homme, pench&#233; sur elle lair anxieux, la regardait. Il avait des cheveux ch&#226;tains assez longs, le teint oliv&#226;tre et des yeux bruns expressifs. Elle se redressa pr&#233;cautionneusement.

O&#249; est-il?

Il sest sauv&#233; quand je lai tabass&#233;.

Mon Dieu, dit M&#233;lanie en se t&#226;tant la gorge. Je crois que vous mavez sauv&#233; la vie.

Disons que je nallais pas le regarder vous &#233;trangler.

Il passa un bras rassurant autour de ses &#233;paules, et laida &#224; se relever. Reconnaissante, elle se laissa aller contre lui. C&#233;tait lun des hommes daffaires dont elle avait remarqu&#233; la pr&#233;sence dans le bar tout &#224; lheure.

Vous allez bien? Vous voulez voir un m&#233;decin?

Elle secoua la t&#234;te.

&#199;a va.

Alors, permettez que je vous reconduise chez vous. Il pourrait bien &#234;tre encore dans les parages et vous suivre.

Vous croyez?

Tout est possible avec ce genre de maniaque.

Qui &#234;tes-vous?

Je mappelle Benjamin. Benjamin Cariddi. Ben.

Elle lui serra la main, se trouvant un peu idiote.

Moi, cest M&#233;lanie.

Je me doutais bien que ce n&#233;tait pas V&#233;nus.

Il eut un sourire moqueur.

Donnez-moi cinq minutes pour me changer, dit-elle en souriant &#224; son tour. Et pr&#233;venez-les que jai eu ma dose pour ce soir.

Je vous retrouve &#224; lentr&#233;e.

Il lattendait dans un glisseur de couleur sombre aux formes a&#233;rodynamiques. Les si&#232;ges gris avaient lair recouverts de cuir. Une bonne imitation, sans doute, pensa-t-elle.

Vous avez faim? demanda-t-il.

Oui.

Vous aimez les hamburgers?

Les vrais? Oh oui!

Je connais un endroit formidable pour &#231;a.

Il engagea le glisseur dans une rue lat&#233;rale qui menait &#224; une entr&#233;e dautoroute, entra un code au tableau de bord et sadossa &#224; son si&#232;ge.

Il est enti&#232;rement autoguid&#233;?

Presque.

Ces glisseurs co&#251;tent follement cher, non?

Ben sourit avant de r&#233;pondre.

Oui.

M&#233;lanie rougit. Cesse de poser des questions stupides, se morig&#233;na-t-elle. Contente-toi de regarder le paysage.

Celui-ci ne lui &#233;tait pas familier:un quartier r&#233;sidentiel tranquille. &#192; la sortie suivante, le glisseur quitta lautoroute et fila entre des pelouses bien entretenues et des maisons &#233;l&#233;gantes aux murs baign&#233;s dune lumi&#232;re jaune que dispensaient des &#233;clairages indirects. Un autre carrefour, et ils fonc&#232;rent &#224; travers un d&#233;fil&#233; de gratte-ciel brillants. Le glisseur simmobilisa devant une tour verte dont le dernier &#233;tage se perdait dans le brouillard et les t&#233;n&#232;bres, puis man&#339;uvra jusqu&#224; un monte-charge. Dans un grincement et une secousse, lascenseur les d&#233;posa sur une aire de stationnement profond&#233;ment enfouie sous terre.

Tout le monde descend, dit Ben en ouvrant la porti&#232;re de M&#233;lanie.

O&#249; sommes-nous?

Chez moi.

Je croyais que nous allions manger un hamburger.

Cest cela. Je fais les meilleurs hamburgers du coin. (Il lui adressa un grand sourire et la conduisit vers un second ascenseur.) Vingt-troisi&#232;me &#233;tage, sil vous pla&#238;t.

M&#233;lanie neut pas le temps de compter les &#233;tages que lascenseur s&#233;tait immobilis&#233;. Ben la guida le long dun couloir gris recouvert dune somptueuse moquette. Il posa sa paume contre la plaque d&#233;tectrice qui leur ouvrit la porte sur un duplex spacieux. Le salon aux allures datrium regorgeait de plantes vertes et de canap&#233;s bas en cuir fauve.

Mettez-vous &#224; laise, dit-il avant de dispara&#238;tre dans la cuisine.

Les murs &#233;taient tapiss&#233;s dune toile o&#249; jouaient des reflets vert et or. Un vestibule reliait le hall dentr&#233;e &#224; trois chambres, une salle de bains et un petit bureau. Plus loin, se trouvait la chambre du ma&#238;tre des lieux, une pi&#232;ce sombre lambriss&#233;e de boiseries sombres et pr&#233;cieuses. Au mur du fond, un ascenseur dont M&#233;lanie pr&#233;suma quil desservait le second niveau.

Une odeur de viande grill&#233;e flotta jusqu&#224; ses narines.

&#192; table, annon&#231;a la voix de Ben depuis une enceinte murale.

La cuisine &#233;tait longue et &#233;troite, bord&#233;e de meubles de rangement dun blanc &#233;clatant. Elle donnait sur un coin-repas circulaire o&#249; une table &#233;tait dress&#233;e fines assiettes noires et couverts rutilants. Ben servit la sauce dans un bol &#224; c&#244;t&#233; du plat de hamburgers et d&#233;signa une chaise.

Asseyez-vous. Cest une recette de mon invention.

M&#233;lanie contempla les assiettes et les verres &#233;tincelants, les couverts en argent dispos&#233;s dans un alignement impeccable. Ces derniers temps, elle avait mang&#233; un peu trop souvent dans des gargotes &#224; soja. Saisissant un hamburger, elle en croqua un &#233;norme morceau. Puis un autre.

Oooh! G&#233;nial, dit-elle entre deux pleines bouch&#233;es.

Elle avait oubli&#233; combien la vraie viande &#233;tait bonne. Elle ajouta de la sauce, qui semblait faite &#224; base de tomate et doignon, avec une forte saveur piquante et sucr&#233;e &#224; la fois.

Je ne crois pas &#224; toutes ces publicit&#233;s fallacieuses, dit Ben. (Tout en buvant une gorg&#233;e de bi&#232;re, il jaugea son invit&#233;e.) Que faites-vous dans une bo&#238;te comme &#231;a?

Cest un travail. Jen avais besoin.

O&#249; sont vos parents?

Morts.

M&#233;lanie concentra son attention sur la nourriture.

Do&#249; &#234;tes-vous?

New York, r&#233;pondit-elle avant de se servir un deuxi&#232;me hamburger.

Des membres de votre clan ne pourraient pas vous aider?

Elle sarr&#234;ta de mastiquer et le regarda.

Que savez-vous sur le clan?

Jai vu un documentaire &#224; la t&#233;l&#233; qui expliquait que les mutants faisaient des r&#233;unions de clan et des choses comme &#231;a.

Je ne me rappelle pas avoir jamais vu ce truc-l&#224;.

Ben haussa les &#233;paules:

Peut-&#234;tre ne la-t-on pas pass&#233; &#224; New York.

Peut-&#234;tre, dit-elle avant dengloutir le dernier morceau et de sessuyer les l&#232;vres. Merci pour le repas.

Elle se leva, prit son sac et se dirigea vers la porte.

O&#249; allez-vous? demanda Ben en la rejoignant.

Chez moi.

Dans un studio plein de puces, sans doute.

Sans doute. (M&#233;lanie essaya douvrir la porte, qui r&#233;sista.) Laissez-moi partir.

Ben passa devant elle et composa un code sur le panneau mural. La porte glissa.

Vous ne trouverez pas de taxi &#224; cette heure-ci.

En ce cas, je prendrai le m&#233;tro.

Il ny a pas une seule station &#224; des kilom&#232;tres &#224; la ronde. Et vous ne savez m&#234;me pas o&#249; vous &#234;tes. (Il sappuya contre le chambranle de la porte.) Ce nest peut-&#234;tre pas une si bonne id&#233;e de suivre chez eux des inconnus, hein?

Ben &#233;baucha un sourire et M&#233;lanie sentit battre son c&#339;ur. Dans quoi s&#233;tait-elle fourr&#233;e &#224; pr&#233;sent?

Calmez-vous, dit Ben en secouant la t&#234;te. Je ne vous veux pas de mal. Vous &#234;tes libre de partir si &#231;a vous chante. Ou de rester.

Pourquoi est-ce que je resterais?

Parce que cest un endroit plus agr&#233;able que celui o&#249; vous dormez. Parce quil y a un verrou &#224; la porte de votre chambre que vous seule serez en mesure dactionner. Parce que vous avez besoin daide et que je peux vous lapporter.

Comme quoi, par exemple?

Un travail plus int&#233;ressant. Pour quelquun qui d&#233;bute.

Et que devrai-je vous donner en &#233;change?

Le m&#234;me sourire &#233;claira un instant le visage de Ben.

Je vais y r&#233;fl&#233;chir. Mais pas ce soir. Allons. Il se fait tard.

M&#233;lanie se laissa convaincre, et Ben referma la porte. Il fit glisser le panneau dune penderie qui r&#233;v&#233;la des &#233;tag&#232;res charg&#233;es de serviettes et de draps bleus.

Prenez ce dont vous avez besoin. Votre chambre est la premi&#232;re porte sur la droite. Elle a sa propre salle de bains.

Elle le d&#233;visagea, encore h&#233;sitante.

Ben poussa un soupir et se dirigea vers la chambre. Il entra un code dans lordinateur plac&#233; dans un coin. L&#233;cran resta vide jusqu&#224; ce que bourdonne une voix artificielle.

Vous &#234;tes en liaison avec le commissariat de police du district sud de Columbia. En cas durgence, composez le sept cent trente-trois; pour le fichier des arrestations, le six cent vingt-deux; pour la brigade des stup&#233;fiants Ben coupa la communication, puis effectua un autre r&#233;glage.

Voil&#224;. Je lai mis sur rappel automatique. Ils peuvent rep&#233;rer un appel en trois secondes, mais vous trouverez mon adresse dans le tiroir du haut si &#231;a vous dit de me d&#233;noncer pour gentillesse envers les invit&#233;s de passage.

Je ne comprends pas, dit M&#233;lanie.

Quest-ce que vous ne comprenez pas?

Je ne vous connais pas. Pourquoi faites-vous &#231;a pour moi?

Ben sourit.

Il se trouve simplement que j&#233;tais ce soir dans cette bo&#238;te parce quun coll&#232;gue qui arrivait du Tennessee avait envie de voir un num&#233;ro de danse exotique. Cela dit, jai beaucoup appr&#233;ci&#233; votre spectacle. En revanche, fit-il avec une grimace, ce que je nai pas appr&#233;ci&#233;, cest de voir un psychopathe tenter de vous &#233;trangler. Et je ne serai pas l&#224; tous les soirs pour vous prot&#233;ger. (Il posa sa main sur la joue de la jeune fille.) Vous n&#234;tes pas faite pour ce boulot.

&#199;a commence par les compliments, songea M&#233;lanie, puis vient le num&#233;ro de s&#233;duction. Bon, tr&#232;s bien, finissons-en. Et pourtant, cet homme avait une expression bizarre. Allait-il se d&#233;cider &#224; lembrasser?

Du doigt, il dessina d&#233;licatement le contour de ses l&#232;vres.

Vous &#234;tes vraiment adorable, vous savez. Je ne voudrais pas quil vous arrive quelque chose.

Il retira la main et recula vers la porte.

Si vous entendez du bruit au milieu de la nuit, ne vous inqui&#233;tez pas. Je travaille assez souvent &#224; des heures incongrues. Jai plusieurs correspondants outremer. Je suis exportateur darticles sp&#233;cialis&#233;s. Bon, dormez bien.

Il longea le couloir et entra dans sa chambre dont il referma la porte. M&#233;lanie lavait suivi des yeux, ne croyant toujours pas &#224; ce qui lui arrivait. Que cherchait-il? Il lui avait sauv&#233; la vie, lavait nourrie, et maintenant il lui offrait un toit. Il navait m&#234;me pas vraiment essay&#233; de lui faire du plat. Bizarre. Elle huma avec bonheur lodeur des draps fleuris qui respiraient le propre. Le sommeil lappelait. Mais avant toute chose, elle ferma la porte derri&#232;re elle et &#224; deux reprises v&#233;rifia le verrou.



12

Andie se r&#233;veilla en sursaut. Elle &#233;tait couch&#233;e sur le canap&#233;, tout habill&#233;e. Il &#233;tait sept heures du matin, &#224; lhorloge murale. Zut! La conf&#233;rence de presse de Jacobsen avait lieu dans trois heures. Elle bondit sur ses pieds et courut vers la salle de bains. Deux minutes sous la douche, cinq devant le miroir, et cinq de plus pour enfiler son ensemble en soie gris et se refaire un chignon aust&#232;re. Elle saisit sa mallette-&#233;cran et se rua vers le m&#233;tro en priant que celui-ci soit &#224; lheure. La chance &#233;tait avec elle, et elle d&#233;barqua au bureau dix minutes avant que narrive Jacobsen, &#224; huit heures et quart, ce qui lui laissa juste le temps de transf&#233;rer ses notes sur lordinateur du s&#233;nateur.

Caryl leva la t&#234;te de devant son &#233;cran, lair exasp&#233;r&#233;.

&#199;a fait une heure que je suis l&#224;. Quatre-vingt-dix appels.

Au m&#234;me moment, un de plus safficha, aussit&#244;t re&#231;u par le r&#233;pondeur automatique:limage enregistr&#233;e dAndie assura le correspondant que le s&#233;nateur Jacobsen examinerait cet appel et lui demandait de laisser un message apr&#232;s la tonalit&#233;.

Sur ce, Jacobsen entra dun pas d&#233;cid&#233;. Dans son tailleur couleur ivoire, on la sentait d&#233;termin&#233;e, comp&#233;tente.

Tout est en ordre?

Autant que je sache. Vos notes sont pr&#234;tes.

Le s&#233;nateur approuva dun hochement de t&#234;te et disparut dans son bureau.

&#192; huit heures trente, le reste de l&#233;quipe &#233;tait sur place. Andie commen&#231;a &#224; se sentir plus optimiste. Ils gagneraient la partie. Il le fallait.

Un quart dheure avant le d&#233;but de la conf&#233;rence, Andie descendit dans la salle pr&#233;sidentielle pour v&#233;rifier les micros. Les cinq &#233;taient en place. Puis, elle regarda entrer le d&#233;fil&#233; de journalistes, juste &#224; lheure pr&#233;vue.

Elle adressa un signe de t&#234;te &#224; Rebecca Hegen et sourit &#224; Tim Rogers. Aucun visage ne lui &#233;tait inconnu, &#224; lexception dun seul:un jeune homme aux cheveux bruns coup&#233;s court et au teint p&#226;le, affubl&#233; de lunettes &#224; monture d&#233;caille d&#233;mod&#233;es. Le type bouscula les autres journalistes et alla sasseoir au milieu de la seconde rang&#233;e. Un de ses coll&#232;gues lui jeta un regard furieux. Celui sans doute qui gardait cette place pour quelquun dautre. Toujours est-il que lhomme aux lunettes ne pr&#234;ta aucune attention &#224; la r&#233;action de son voisin, et concentra son regard sur la table &#224; laquelle allait sasseoir Jacobsen. Puis, il baissa la t&#234;te et se mit &#224; tripoter une mallette-&#233;cran en cuir.

Mieux valait encore creuser des tranch&#233;es que de travailler comme journaliste &#224; la t&#233;l&#233;, songea Andie. La comp&#233;tition y &#233;tait acharn&#233;e. &#192; chacun des petits nouveaux de jouer des coudes pour se faire une place au soleil. Pour autant quelle pouvait en juger, le jeune homme aux lunettes &#233;tait promis &#224; une brillante carri&#232;re. Elle essaierait plus tard de savoir qui il &#233;tait.

Lorsque Jacobsen entra par une porte lat&#233;rale, le tumulte satt&#233;nua dans la salle. En sasseyant, elle fit un petit signe de t&#234;te &#224; Andie, puis attaqua son discours.

Jaimerais clarifier les d&#233;clarations qua faites mon coll&#232;gue, le s&#233;nateur Horner, &#224; propos des rumeurs concernant un pr&#233;tendu supermutant.

Elle avait lair confiante et s&#251;re delle. Andie commen&#231;a &#224; se d&#233;tendre.

Nous devons nous garder, poursuivit Jacobsen, de laisser nos &#233;motions prendre le pas sur les faits. Et &#224; lheure actuelle, les faits nous disent quaucune preuve na &#233;t&#233; avanc&#233;e sur d&#233;ventuelles exp&#233;riences g&#233;n&#233;tiques, telles celles auxquelles le s&#233;nateur Horner a fait allusion. Nous navons absolument aucune preuve non plus de lexistence dun quelconque surhomme mutant. Je crains que mon estim&#233; coll&#232;gue ne se soit fait prendre &#224; un canular et je linvite &#224; nous communiquer ses sources, aussi bien &#224; moi quaux repr&#233;sentants des m&#233;dias.

Tous les regards &#233;taient riv&#233;s sur Jacobsen. Alors Andie vit l&#233;trange jeune homme aux lunettes du deuxi&#232;me rang tendre vers le s&#233;nateur ce qui ressemblait &#224; un magn&#233;tophone.

Il est vital que nous consid&#233;rions cette affaire pour ce quelle est:une chim&#232;re, une rumeur non corrobor&#233;e

Une plainte stridente traversa la salle, noyant la voix du s&#233;nateur. Interrompue en plein discours, Jacobsen tourna la t&#234;te vers la source de ce bruit incongru. Elle &#233;tait envelopp&#233;e dun tourbillon de lumi&#232;re blanche.

Andie eut un sursaut et tenta de se porter en avant. Mais dans la salle bond&#233;e, elle &#233;tait coinc&#233;e, impuissante. P&#233;trifi&#233;e dhorreur, elle vit Jacobsen seffondrer sur le devant du podium.

Le type, l&#224;, hurla-t-elle. Le type aux lunettes! Attrapez-le!

Mais lhomme en question &#233;tait d&#233;j&#224; en train de sauter par-dessus une rang&#233;e de chaises et, se faufilant entre les gens, fon&#231;ait vers la sortie. Alors, la foule explosa.

Un docteur!

Appelez la s&#233;curit&#233;!

Attrapez-le. Il a tir&#233; sur Eleanor Jacobsen.

Un cameraman, en T-shirt bleu moul&#233; sur un torse puissant, plaqua le tireur &#224; un m&#232;tre cinquante de la porte, et ils disparurent lun et lautre sous une m&#234;l&#233;e duniformes de gardes de la s&#233;curit&#233;.

Andie se fraya un chemin jusqu&#224; lestrade. Jacobsen gisait sur le plancher, telle une poup&#233;e de chiffon. Ses yeux &#233;taient ouverts et ne cillaient pas, fix&#233;s sur le vide. Une femme en robe rouge se pencha sur elle et testa les signes vitaux.

Comment va-t-elle? Est-ce quelle respire? Et son pouls?

Andie avait pos&#233; les questions machinalement. Un simple coup d&#339;il suffisait &#224; se rendre &#224; l&#233;vidence. Jacobsen &#233;tait morte. Comme paralys&#233;e, Andie regarda la femme &#224; la robe rouge fermer les yeux qui ne voyaient plus.

Allez chercher un docteur! Vite! cria quelquun.

Andie sobligea &#224; garder les yeux sur le visage livide de Jacobsen, r&#233;primant lenvie de caresser les cheveux blonds en d&#233;sordre. Cette intelligence remarquable, cet esprit incisif, cet engagement in&#233;branlable, tout cela an&#233;anti en un instant. Eleanor, lh&#233;ro&#239;ne des mutants, la l&#233;gende dor&#233;e, assassin&#233;e par un non-mutant. Andie sentit des larmes lui piquer les yeux. Elle saccroupit au bord de lestrade et enfouit son visage dans ses mains. C&#233;tait la fin de tout. La fin de tout.


Passe-moi le niveau &#224; laser, dit McLeod en se penchant sur le nez du vieux Cessna.

Joanna fouilla dans la trousse &#224; outils.

&#192; quoi &#231;a ressemble?

Cest long et noir, avec L.E.D. &#233;crit en jaune.

Je ne le trouve pas, dit Joanna. Il fallait vraiment que tu nous imposes cet engin pendant les vacances?

Toccupe pas de &#231;a. Passe la trousse.

Elle la lui envoya en grima&#231;ant un sourire. Si elle ne pr&#233;tendait pas prendre plaisir &#224; travailler sur lavion de son mari, la visite &#224; la vieille piste datterrissage du lac Louise en revanche faisait partie de la tradition familiale. Et puis, elle aimait bien voir les pilotes qui venaient le week-end bricoler leurs appareils. La peinture m&#233;tallis&#233;e brillant de tous ses reflets, le ciel bleu sans nuages vers lequel s&#233;lan&#231;aient les petits avions, cette ambiance lui plaisait.

Bien quelle e&#251;t suivi les cours de l&#233;cole de pilotage, &#224; la demande pressante de Bill, et quelle e&#251;t m&#234;me pass&#233; son brevet de pilote, depuis la naissance des enfants elle sy int&#233;ressait moins. Certes, elle aimait se rappeler son premier vol en solitaire. Mais ce souvenir lui suffisait.

Tu te rappelles quand Kelly venait ici avec nous? demanda-t-elle.

Oui. Elle aurait fait un sacr&#233; bon pilote.

Cest s&#251;r. Je me demande ce qui lint&#233;resse aujourdhui, soupira Joanna.

En dehors des bagarres au couteau?

Bill!

Il leva les mains en signe de reddition, puis revint &#224; son avion.

Je plaisantais. On a des nouvelles de cette jeune mutante?

M&#233;lanie Ryton? Kelly na pas &#233;t&#233; tr&#232;s bavarde.

Jai remarqu&#233;. Depuis quon est ici, elle erre comme une d&#233;s&#339;uvr&#233;e.

Michael lui manque. Cest normal.

Je me demande si on peut en dire autant de lui.

Tu sais que je naime pas quand tu parles de lui de cette fa&#231;on, r&#233;torqua Joanna en croisant les bras, f&#226;ch&#233;e.

Bon Dieu, Jo, je ne peux pas men emp&#234;cher. Il me flanque la trouille. Cest un gentil gar&#231;on, mais ces yeux! Et brid&#233;s, par-dessus le march&#233;. Je me demande qui &#233;tait le plus mal &#224; laise quand Kelly lui a fait faire cette d&#233;monstration de l&#233;vitation. On aurait cru quil voulait ramper sous le canap&#233;. Dailleurs, il faut le comprendre. C&#233;tait comme qui dirait un num&#233;ro dexhibitionnisme.

Joanna &#233;mit un petit rire.

Remarque, c&#233;tait assez &#233;tonnant. Autant que je me souvienne, c&#233;tait la premi&#232;re fois que je voyais un mutant montrer ce quil savait faire. Je lenviais presque. &#199;a doit &#234;tre tr&#232;s rigolo.

Un instant, Joanna simagina en train de flotter dans les airs.

Peut-&#234;tre. Mais si tu veux mon avis, ce mutant navait pas lair de rigoler.

Non, cest vrai. Il fait si s&#233;rieux. Bon, je suppose quil sinqui&#232;te pour sa s&#339;ur.

Oui. Et maintenant il y a ce truc compl&#232;tement dingue qui nous tombe dessus, ce supermutant, &#224; en croire le s&#233;nateur comment sappelle-t-il? Horner.

McLeod cessa de bavarder. Sans doute &#233;tait-il occup&#233; &#224; retendre un c&#226;ble. Joanna sappuya au fuselage argent&#233;.

Ch&#233;ri, il est presque cinq heures et demie. Veux-tu &#233;couter la Bourse?

Bien s&#251;r.

Joanna pressa le bouton de sa montre. Le journaliste d&#233;bita son chapelet habituel de publicit&#233;s, parla un peu du march&#233; des changes, puis &#233;num&#233;ra les chiffres du jour &#224; la cl&#244;ture.

Les cours ont plong&#233;, suite &#224; lassassinat perp&#233;tr&#233; cet apr&#232;s-midi Lindice Dow Jones a termin&#233; la s&#233;ance &#224; cinq mille quatre cent quarante, en baisse de sept cent vingt.

McLeod redressa brusquement la t&#234;te, manquant de se cogner contre un des panneaux du moteur.

Un assassinat?

Joanna chercha la station des informations.

Et maintenant, cette nouvelle qui nous arrive &#224; linstant de Washington:Arnold Tamlin, lassassin pr&#233;sum&#233; du s&#233;nateur Eleanor Jacobsen, a &#233;t&#233; trouv&#233; mort dans sa cellule de la prison de Washington &#224; une heure trente-huit de lapr&#232;s-midi. Aucune cause imm&#233;diate de la mort na &#233;t&#233; d&#233;termin&#233;e. Une autopsie est pr&#233;vue d&#232;s que la famille aura &#233;t&#233; retrouv&#233;e et inform&#233;e.

On a tu&#233; ce s&#233;nateur mutant. Bill, je narrive pas &#224; le croire, dit Joanna qui se sentit soudain bizarre, comme prise de vertige.

McLeod fron&#231;a les sourcils.

Je savais quun jour ou lautre il se produirait quelque chose comme &#231;a

Chut &#201;coute!

Le communiqu&#233; se poursuivit.

Tamlin a &#233;t&#233; appr&#233;hend&#233; quelques instants apr&#232;s que le s&#233;nateur de lOregon, Eleanor Jacobsen, eut &#233;t&#233; assassin&#233;, en pleine conf&#233;rence de presse. C&#233;tait au moment o&#249; le s&#233;nateur Jacobsen, une mutante, &#233;tait en train de r&#233;futer les d&#233;clarations du s&#233;nateur Joseph Horner &#224; propos des rumeurs faisant &#233;tat dun pr&#233;tendu surhomme mutant. Elle a &#233;t&#233; frapp&#233;e &#224; bout portant par un rayon laser et elle est morte sur le coup. Dans l&#233;chauffour&#233;e qui a suivi, le suspect, r&#233;pondant au nom de Tamlin, a &#233;t&#233; ma&#238;tris&#233; et mis en &#233;tat darrestation.

Le s&#233;nateur Horner a eu ce commentaire:Cest une trag&#233;die. Une v&#233;ritable trag&#233;die. Mais je le dis, que la volont&#233; de Dieu soit faite. Courbons la t&#234;te et prions

Sans un mot, Joanna &#233;teignit la montre-radio. Un nuage passa devant le soleil, jetant des ombres sur la chauss&#233;e.

Je nai jamais pu supporter ce type, dit McLeod.

Joanna en eut le souffle coup&#233;.

Cest tout ce que &#231;a tinspire? s&#233;cria-t-elle. On vient de tuer une femme exceptionnelle, et tu te contentes dun commentaire narquois au sujet de cet idiot de r&#233;v&#233;rend!

De rage, elle l&#226;cha la trousse &#224; outils dont le contenu s&#233;parpilla sur lasphalte.

Joanna, quest-ce qui tarrive? demanda-t-il en la d&#233;visageant, ahuri.

Elle se planta face &#224; lui, les mains sur les hanches.

Jen ai assez de ton attitude vis-&#224;-vis des mutants, Bill. Notre fille est amoureuse de lun dentre eux, et tout ce que tu trouves &#224; dire, cest quil te flanque la frousse. Une femme courageuse et brillante a &#233;t&#233; assassin&#233;e, et tu nas m&#234;me pas un mot de regret. Je commence &#224; croire que Kelly a raison. Tu es sectaire.

H&#233;, une minute, Jo! Je pense sinc&#232;rement, malgr&#233; tout ce que jen dis, que le fils Ryton est un gar&#231;on tr&#232;s bien. Et je pense aussi que &#231;a doit &#234;tre un sacr&#233; coup pour les mutants que leur s&#233;nateur ait &#233;t&#233; tu&#233;. Mais tu ne peux pas me demander de tout foutre en lair &#224; cause de &#231;a.

Non, dit-elle. Mais je te demande de ten inqui&#233;ter.

Il sauta de son perchoir et prit sa femme dans ses bras.

Jo, je minqui&#232;te. Un meurtre, quel quil soit, je trouve &#231;a inqui&#233;tant. Effrayant. Mais tu ne vois pas que ces mutants semblent attirer ce genre de violences? &#199;a na jamais cess&#233; depuis quils se sont manifest&#233;s dans les ann&#233;es 90. Je ne veux pas que notre fille se trouve m&#234;l&#233;e &#224; cela. Et toi? acheva-t-il, le visage grave.

Joanna appuya sa t&#234;te contre l&#233;paule de son mari.

Moi aussi, &#231;a me fait peur, mon ch&#233;ri. Je trouve les enfants Ryton parfaitement adorables. Je ne peux pas croire que les mutants m&#233;ritent quon les traite ainsi. Et je ne sais plus que dire &#224; Kelly. (Elle battit des paupi&#232;res, refoulant ses larmes.) Peu importe combien de mutants sont assassin&#233;s, je ninterdirai pas &#224; Kelly de voir Michael. Je ne peux pas faire &#231;a. Et je veux que tu lacceptes. Maintenant, termine ce que tu as &#224; faire et partons dici.

Elle tourna les talons et se dirigea &#224; grandes enjamb&#233;es vers le glisseur.


James Ryton &#233;tait assis dans son bureau, incapable de d&#233;tourner les yeux de l&#233;cran &#224; pr&#233;sent brouill&#233;. Il avait regard&#233; la conf&#233;rence de presse et vu la cam&#233;ra saffoler tandis quEleanor Jacobsen seffondrait. Des visages flous, un rideau jaune, puis une femme v&#234;tue dun ensemble blanc, une mutante, &#233;tendue sur le dos &#224; m&#234;me le sol, les yeux ouverts sur le vide.

Je leur avais dit quil fallait &#234;tre prudents, dit Ryton dune voix aigu&#235;, presque hyst&#233;rique, en sadressant &#224; un public imaginaire. Mais ils ne mont pas cru. Non, ils n&#233;coutent jamais, nest-ce pas? Et voyez ce qui est arriv&#233; maintenant. Les normaux ont tu&#233; Eleanor Jacobsen. Je le savais. Je le savais.

Et voil&#224; que lassassin &#233;tait mort, lui aussi.

Ryton mit sa t&#234;te dans ses mains et se massa les tempes. Les crises avaient repris leur vacarme quotidien. Les normaux nous tueraient tous lun apr&#232;s lautre sils le pouvaient, pensa-t-il plein damertume. Et ma fille qui est quelque part, &#224; leur merci.


Aux Armes du Devonshire, dans Soho, Skerry, juch&#233; sur un tabouret en bois, sirotait un Red Jack tout en suivant le journal retransmis par satellite. En diff&#233;r&#233;, il vit et revit tomber la femme aux cheveux dor. Puis le visage bl&#234;me, sans vie, de lassassin dans sa cellule. Le barman regardait, lui aussi.

Tu vois, mon vieux, dit-il, cest triste pour cette femme, cette mutante. Comme ministre, elle avait lair plut&#244;t bien.

Skerry hocha lentement la t&#234;te, les yeux riv&#233;s &#224; l&#233;cran.

Elle l&#233;tait, fit-il avant de vider son verre. Bon, il faut que jy aille, ajouta-t-il en lan&#231;ant dune chiquenaude une plaque de cr&#233;dit sur le comptoir. Garde la monnaie.


Dans son bureau, assis devant l&#233;cran, Stephen Jeffers se passa la main sur les l&#232;vres.

Bon sang, lan&#231;a-t-il. &#199;a fiche tout en lair.


Sue Li Ryton se renversa dans son fauteuil, les yeux riv&#233;s sur l&#233;cran. Trevan, lauxiliaire du service, entra dans le bureau et, sans un mot, lui tendit un verre de couleur ambr&#233;e empli dun liquide. Elle le remercia dun signe de t&#234;te et y trempa les l&#232;vres. Lodeur danis &#233;tait perceptible mais, curieusement, ses papilles nen enregistr&#232;rent pas la saveur. Elle prit une seconde gorg&#233;e. Puis une troisi&#232;me.

Ouzo, dit Trevan comme pour sexcuser. Cest tout ce que javais.

Cest parfait, d&#233;clara Sue Li en lui rendant le verre vide. Vous pouvez men verser un autre?


Benjamin Cariddi garda les yeux sur son &#233;cran de bureau jusqu&#224; la fin du journal. Il &#233;tait bl&#234;me. Il composa un code priv&#233; et ferma son &#233;cran.

Oui? fit une voix fatigu&#233;e.

Cest Ben.

Tu as vu les nouvelles, &#233;videmment.

Oui. Je croyais que &#231;a ne devait pas arriver?

Ce cingl&#233; a un peu forc&#233; la note.

Je tavais pr&#233;venu

Au diable, tes conseils! Il est trop tard, maintenant. On va devoir agir encore plus vite.

Tu tes occup&#233; de Tamlin?

Bien s&#251;r. Tu as toujours la fille?

Au grand complet, yeux dor&#233;s compris.

Alors, vas-y.


Michael se rua dans le couloir sombre qui menait au bureau de son p&#232;re. Dans toutes les salles devant lesquelles il passait, tremblotaient les lumi&#232;res jaune, dor&#233; et rouge des &#233;crans. Les m&#234;mes images, reprises encore et encore.

Il courait, en proie &#224; un chagrin m&#234;l&#233; de col&#232;re. Ses yeux lui br&#251;laient.

Ils lont tu&#233;e! Maudits soient-ils, ils lont tu&#233;e!

Il d&#233;boula dans le bureau de son p&#232;re.

Quest-ce que nous allons faire?

Son p&#232;re releva la t&#234;te quil tenait entre ses mains et posa un regard abattu sur Michael.

Faire?

On ne va pas exiger une enqu&#234;te?

Bien s&#251;r que si. Halden est probablement en ce moment m&#234;me en train de formuler une requ&#234;te officielle.

Le jeune homme eut un regard surpris.

Je taurais cru plus furieux que &#231;a.

Je suis furieux, Michael. Mes pires craintes se sont r&#233;alis&#233;es.

Est-ce quon fait une r&#233;union du clan?

Oui. Mardi. Chez Halden.

La voix &#233;tait sourde.

Je veux y aller.

Tr&#232;s bien, acquies&#231;a son p&#232;re. Occupe-toi donc des pr&#233;paratifs de voyage.


M&#233;lanie sarr&#234;ta &#224; lombre dune cabine vid&#233;o, m&#226;chouillant un petit pain &#224; la gel&#233;e. Benjamin lui avait d&#233;nich&#233; &#224; Betajef un poste de r&#233;ceptionniste et c&#233;tait la pause d&#233;jeuner. Le contact de tous ces hommes daffaires &#233;trangers lamusait et elle pr&#233;f&#233;rait de loin le joli tailleur rose fourni par la compagnie &#224; la tenue du Star Chamber.

Sur l&#233;cran, un vieil abruti de s&#233;nateur &#233;tait interview&#233;. Quest-ce quil racontait? Un truc &#224; propos de supermutants. Le plan changea; apparut &#224; limage le d&#233;cor dune salle de conf&#233;rences avec, gisant sur le plancher, le corps &#233;lanc&#233; dune femme blonde aux yeux dor&#233;s. M&#233;lanie cessa de mastiquer. Mais c&#233;tait Eleanor Jacobsen! Son p&#232;re narr&#234;tait pas de parler delle. Et que disait le journaliste &#224; pr&#233;sent?

 assassin&#233;e hier apr&#232;s-midi. Son meurtrier pr&#233;sum&#233; a &#233;t&#233; trouv&#233; mort aujourdhui &#224; Washington. Les leaders mutants arrivent de tout le pays pour se r&#233;unir &#224; la maison d&#201;tat de lOregon afin de discuter de la succession de Jacobsen

Morte? C&#233;tait impossible.

La sc&#232;ne montrait &#224; pr&#233;sent un plateau de journalismes en vestons gris ou noirs, le visage sombre. Lun deux, une femme aux cheveux gris, d&#233;clara: Allen, &#224; la suite de cette trag&#233;die, je pense que nous pouvons nous attendre &#224; une intensification de lactivit&#233; politique chez les mutants.

Oui, Sarah, r&#233;pondit un homme blond. On peut aussi craindre que cet assassinat ne soit que le premier &#233;pisode dun vaste complot destin&#233; &#224; &#233;liminer TOUS les mutants qui prennent part aux affaires publiques.

Ces foutus mutants, ils lont bien cherch&#233;, si vous voyez ce que je veux dire, marmonna une voix.

C&#233;tait un vieil homme avec des rides profondes autour des yeux, qui regardait l&#233;cran lui aussi.

M&#233;lanie baissa vivement la t&#234;te, sortit ses verres teint&#233;s et s&#233;carta du petit groupe qui s&#233;tait form&#233; devant la cabine. &#201;tait-elle suivie par tous les regards? Les gens avaient-ils remarqu&#233; ses yeux? Sans doute que non. Elle se r&#233;p&#233;ta trois fois de suite le psaume invitant &#224; lapaisement et se h&#226;ta de rentrer au bureau.


Dans le couloir de lh&#244;pital, l&#233;clairage paraissait &#224; la fois accueillant et impersonnel. Assise sur une chaise jaune proche de lentr&#233;e de la salle des urgences, Andie jouait distraitement avec des petites m&#232;ches &#233;chapp&#233;es de son chignon. Elle avait limpression de ne pas avoir dormi depuis des jours, quelle &#233;tait n&#233;e et mourrait dans le m&#234;me ensemble de soie gris quelle avait mis le matin pour se rendre au bureau. Elle regarda sa montre:3H30 du matin. Puis 3H31. 3H32. Elle se frotta les paupi&#232;res. La Val&#233;drine que lui avait donn&#233;e linterne commen&#231;ait &#224; faire effet; &#224; la torpeur et aux naus&#233;es avait succ&#233;d&#233; une sensation de chaleur doubl&#233;e de bourdonnements.

Elle sadossa au mur et ferma les yeux, cherchant &#224; se d&#233;tendre la nuque. Une fois de plus, elle passa en revue les &#233;v&#233;nements de la journ&#233;e &#224; la mani&#232;re dun journal t&#233;l&#233;vis&#233;.

Elle narrivait pas &#224; y croire. Un m&#232;tre la s&#233;parait de Jacobsen. Si seulement elle avait pu la sauver! Elle r&#233;capitula une fois encore les faits, simaginant en train de retenir Tamlin avant quil ne pointe son arme, ou de se jeter sur la trajectoire du rayon.

Un cauchemar. Un affreux cauchemar. Un d&#233;lire grotesque et sans fin.

Quand Tamlin avait &#233;t&#233; retrouv&#233; mort dans sa cellule, Andie avait commenc&#233; &#224; croire que la plan&#232;te avait v&#233;ritablement d&#233;vi&#233; de son axe. Malgr&#233; la surveillance vid&#233;o, lhomme s&#233;tait tout simplement pris la t&#234;te entre les mains, il avait bascul&#233; puis &#233;tait mort. Les r&#233;sultats de lautopsie pr&#233;liminaire indiquaient une forte h&#233;morragie c&#233;r&#233;brale. Il faudrait des jours pour mettre la main sur les dossiers m&#233;dicaux de Tamlin, pour retracer ce quavait &#233;t&#233; sa vie et d&#233;cider si la mort &#233;tait due &#224; des causes naturelles ou non.

Vous dormez toujours au boulot? demanda une voix famili&#232;re.

Andie ouvrit les yeux. Pr&#232;s delle, se tenait un jeune homme barbu, grand et muscl&#233;, v&#234;tu dun treillis de larm&#233;e et dun T-shirt blanc orn&#233; dinscriptions en japonais.

Skerry?

Pour vous servir.

Elle se h&#233;rissa.

Comment pouvez-vous &#234;tre si gai?

R&#233;flexe. Est-ce que vous tenez le coup?

Pas tr&#232;s bien.

Autrement dit, mieux que la plupart. (Il sassit &#224; c&#244;t&#233; delle.) Je suppose que vous &#233;tiez l&#224;?

Oh oui. J&#233;tais aux premi&#232;res loges, dit Andie dune voix qui tremblait.

Calmez-vous, dit-il en posant la main sur son &#233;paule. &#201;coutez, je sais que &#231;a a &#233;t&#233; dur pour vous, mais nous avons un travail &#224; finir, un travail qui ne peut pas attendre.

Que voulez-vous dire?

Ce petit cadeau que je vous ai offert &#224; Rio. Il faut me le rendre.

Ce soir? Pour quoi faire?

Maintenant que Jacobsen est morte, cest &#224; moi de lapporter au Conseil des Mutants.

Je croyais que vous ny &#233;tiez pas bien vu?

En effet. Mais je suis le seul &#224; pouvoir faire le boulot.

Andie respira profond&#233;ment tandis que lui venait une id&#233;e d&#233;lirante.

Skerry, laissez-moi men occuper, dit-elle. Jy tiens. Pour Eleanor.

Vous &#234;tes folle.

Non, Skerry. Je vous en prie. J&#233;tais &#224; Rio avec elle. Jen sais autant quelle. Peut-&#234;tre davantage. Et jai toujours quelques relations au gouvernement.

Ils naccepteront pas de non-mutant &#224; la r&#233;union.

Quest-ce qui nous emp&#234;che dessayer?

Vous ne franchirez jamais la porte dentr&#233;e.

M&#234;me avec vous?

Il laissa passer quelques secondes avant de r&#233;pondre.

Eh bien, avec moi, peut-&#234;tre. (Un sourire plissa les coins de sa bouche.) Tr&#232;s bien. Jignore ce que &#231;a peut donner, mais &#231;a ne peut sans doute pas faire de mal. Je suis d&#233;j&#224; tellement enfonc&#233; avec eux, &#231;a na plus grande importance. Ou bien ils me banniront ou jaurai droit au bl&#226;me.

Ils ne se rendent donc pas compte de ce que vous faites pour eux?

Skerry secoua la t&#234;te; son sourire se durcit.

Les mutants ont lesprit lent, ils sont ent&#234;t&#233;s et suivent les r&#232;glements. Les r&#232;glements du Livre. Si vous ne menez pas une existence en accord avec ce qui est dit dans le Livre, vous &#234;tes d&#233;clar&#233; hors-la-loi.

Bon, hors-la-loi ou pas, nous les obligerons &#224; nous &#233;couter!

Andie sentit lespoir revenir pour la premi&#232;re fois de la journ&#233;e.

O&#249; est-elle? La cartouche? demanda Skerry.

Dans mon bureau.

On peut aller la chercher?

Maintenant? Pourquoi pas? dit Andie avec un haussement d&#233;paules. Mais pourquoi &#234;tes-vous si press&#233;?

Je voudrais seulement faire bouger les choses. Pas plus.

Andie poussa un soupir. Ses jambes nallaient pas la porter; mais le regard de lhomme &#233;tait insistant.

Allez, on y va, fit-il.

Limmeuble n&#233;tait qu&#224; moiti&#233; &#233;clair&#233; et pratiquement d&#233;sert. Andie brancha les lumi&#232;res et ouvrit son bureau.

Zut! sexclama-t-elle. Jaurais jur&#233; quelle &#233;tait ici.

Skerry sapprocha.

Quest-ce qui ne va pas?

Je croyais lavoir laiss&#233;e au fond de mon tiroir-classeur. Dordinaire, je la garde cach&#233;e l&#224; derri&#232;re.

Une bonne id&#233;e. Et elle ny est pas?

Attendez. Je lai montr&#233;e &#224; Jacobsen, mais je lai remise l&#224;. Jen suis s&#251;re.

Cherchez dans les autres tiroirs.

Andie mit le bureau sens dessus dessous. Puis elle fouilla dans celui de Caryl.

Rien.

Elle se tourna vers Skerry dont le visage s&#233;tait allong&#233;.

Et le bureau de Jacobsen?

Oui, je pourrais aller voir.

Sans enthousiasme, Andie entra dans la pi&#232;ce du s&#233;nateur. Skerry crocheta la serrure du tiroir du haut et les autres souvrirent sans probl&#232;me. Dix minutes apr&#232;s, les recherches navaient rien donn&#233;.

Merde.

Skerry se renversa dans le fauteuil de Jacobsen. Andie sassit par terre, la t&#234;te appuy&#233;e contre le flanc du bureau.

Et maintenant, quest-ce quon fait? demanda-t-elle.

Je crois quon sest fait avoir, dit Skerry. En principe, c&#233;tait un endroit s&#251;r pour cacher une cartouche.

Je ne comprends pas comment elle a pu dispara&#238;tre. Il aurait fallu que quelquun sache quelle &#233;tait en ma possession, et quon la vole au moment de lattentat. Et dabord, comment a-t-on pu entrer? En plus, mon bureau est toujours ferm&#233; &#224; clef.

Vous avez vu combien de temps jai mis pour ouvrir celui de Jacobsen. Une serrure, ce nest rien du tout.

Soudain, Andie bondit sur ses pieds et pianota sur le clavier de lordinateur de Jacobsen.

Que faites-vous?

Jai une id&#233;e.

Elle fit d&#233;filer f&#233;brilement les fichiers.

Bon sang! O&#249; est-ce? marmonna-t-elle.

Au bout dun moment, elle entra plusieurs instructions, puis poussa un soupir de soulagement.

La voil&#224;, fit-elle.

Quoi?

Jai montr&#233; la cartouche &#224; Jacobsen il y a deux jours. Le contenu est encore en m&#233;moire.

Skerry se pencha sur l&#233;cran.

Pouvez-vous en faire une disquette et ensuite leffacer?

Bien s&#251;r.

Radieux, le jeune homme lui tapota le dos.

Ma belle, je retire tout ce que jai pu dire de d&#233;sagr&#233;able sur les non-mutants. Vous &#234;tes formidable. Et quand nous en aurons termin&#233; avec ce Conseil des Mutants, cest vous, probablement, quon d&#233;signera comme prochain s&#233;nateur.



13

Assise au bord de laquadivan vert, M&#233;lanie frissonnait devant les images qui passaient &#224; l&#233;cran. Benjamin se rapprocha delle, lui passa un bras autour de l&#233;paule et la serra doucement. La jeune fille fr&#233;mit de plaisir &#224; la chaleur de cette main sur son bras et elle se blottit contre lhomme.

Tu as peur? demanda-t-il.

Pas vraiment. Mais &#231;a me r&#233;vulse de voir et revoir sans cesse cette sc&#232;ne. Jacobsen navait jamais fait de mal &#224; personne. Et quand je pense que son meurtrier &#233;tait ce serpent de Tamlin, jen ai mal au ventre.

Ce type devait &#234;tre psychotique. Un fou qui d&#233;testait les mutants.

La fa&#231;on dont il a essay&#233; de m&#233;trangler au club Jen ai encore des cauchemars.

Benjamin tourna vers lui le visage de la jeune fille.

Tu nas plus &#224; tinqui&#233;ter &#224; pr&#233;sent. Je suis l&#224;.

M&#233;lanie sourit. Elle aimait ces yeux bruns et chaleureux, ces cheveux noirs. Si seulement il pouvait la serrer un peu plus fort

Mais &#224; son grand regret, l&#233;treinte ressemblait plut&#244;t &#224; celle dun fr&#232;re, et il se leva.

Peut-&#234;tre devrais-je pr&#233;venir la police, sugg&#233;ra-t-elle.

Et pour leur dire quoi? r&#233;pliqua-t-il dun ton brusque. Que Tamlin ta agress&#233;e? Il est mort. Le mieux que tu aies &#224; faire d&#233;sormais, cest de loublier. Sinon, tu vas tattirer des ennuis et tu ny tiens pas.

Vous avez sans doute raison.

M&#233;lanie se renversa contre les coussins ocre. Elle &#233;tait fatigu&#233;e de regarder les images sans cesse r&#233;p&#233;t&#233;es de la mort de Jacobsen. Jacobsen n&#233;tait plus. M&#233;lanie voulait loublier. Elle et Tamlin.

Benjamin se mit &#224; b&#226;iller et consulta lhorloge.

Je suis vann&#233;, petite. Reste si tu veux. Moi, je vais me coucher.

Il esquissa un vague sourire et sortit du salon. Avec un soupir, M&#233;lanie changea de cha&#238;ne pour tomber sur un vieux film des ann&#233;es 80, au beau milieu dune sc&#232;ne damour. Elle la regarda non sans m&#233;lancolie.

Jai envie que Ben me fasse &#231;a, songea-t-elle. Avec sa bouche, partout. Sur l&#233;cran, les amants se livraient avec talent et passion &#224; lacte damour, avec moult hal&#232;tements et contorsions. La jeune mutante attrapa un joint dont elle mordit lextr&#233;mit&#233; pour activer la mont&#233;e de lextase.

Peut-&#234;tre quil naime pas les femmes, se dit-elle. Mais dans ce cas, que faisait-il au club? Et pourquoi serais-je ici? Pourquoi maurait-il secourue et trouv&#233; cet emploi? Et offert un toit? Cela faisait presque un mois quelle &#233;tait l&#224;. Dun regard &#233;mu, elle parcourut le somptueux salon, pour sattarder sur les riches boiseries et le magnifique tapis navajo rouge.

Au bout dune semaine, elle avait cess&#233; de verrouiller sa chambre, curieuse de voir sil sen apercevrait. Il navait eu aucune r&#233;action. Elle s&#233;tait mise &#224; se promener dans la maison en chemisette chatoyante aux reflets dopale, qui r&#233;v&#233;lait de sa personne plus quelle ne cachait. Lui se comportait comme si elle &#233;tait rev&#234;tue dune armure en plastique. Ils vivaient ensemble comme fr&#232;re et s&#339;ur. Mais elle avait d&#233;j&#224; deux fr&#232;res, merci bien.

Le joint la d&#233;tendit et elle &#233;prouva ce chatouillement familier, cette chaleur persistante entre ses cuisses. Bon Dieu, elle en avait assez de se masturber! E&#251;t-elle &#233;t&#233; t&#233;l&#233;pathe, elle aurait envoy&#233; quelques suggestions &#233;rotiques &#224; Ben pendant son sommeil. Mais elle n&#233;tait pas t&#233;l&#233;pathe. Il lui faudrait donc user de lapproche traditionnelle, conclut-elle avec un soupir.

Elle &#233;teignit l&#233;cran et se dirigea vers la chambre de Ben. Aucune lumi&#232;re ne passait sous la porte. Tr&#232;s bien. Elle posa doucement sa main &#224; plat et la porte glissa sans bruit. Dans la semi-obscurit&#233;, elle distinguait tout juste la forme &#233;tendue dans le lit. Respiration r&#233;guli&#232;re. Il dormait.

M&#233;lanie &#233;carta drap et couverture. Il &#233;tait nu. Comme ses yeux sadaptaient &#224; la p&#233;nombre, elle put admirer le corps bien b&#226;ti et muscl&#233;. Elle effleura son visage.

Mel?

Il se redressa en clignant des paupi&#232;res.

Elle d&#233;grafa sa tunique &#224; l&#233;paule et la laissa tomber &#224; ses pieds. Puis, elle lenjamba, se pencha sur lhomme et dessina dun doigt une ligne de sa poitrine &#224; son aine. Sous la caresse, il eut un d&#233;but d&#233;rection.

Tendrement, elle lembrassa. Il s&#233;carta, cherchant le drap.

Il faut aller dormir.

Je nai pas sommeil.

Elle lui prit la main et la maintint contre son sein.

Mel, tu ne devrais pas faire &#231;a, supplia-t-il.

Mais il nenleva pas sa main.

Elle remua doucement, pour quil p&#251;t sentir le mamelon durcir sous sa paume. Lorsquelle lui l&#226;cha la main, il la laissa en place, se rapprocha et, de sa main libre, recouvrit lautre sein. Un soupir s&#233;chappa des l&#232;vres de M&#233;lanie qui ferma les yeux. Aussit&#244;t une langue chaude la parcourut, une bouche passa dun sein &#224; lautre et les su&#231;a avec avidit&#233;.

Alors, elle se glissa dans le lit, contre ce corps muscl&#233;, &#233;prouvant un frisson &#233;trange et d&#233;licieux au contact des poils sur son torse et de ses bras. Elle br&#251;lait de caresser et dexplorer toutes les parties de ce corps dhomme. D&#234;tre elle-m&#234;me caress&#233;e et explor&#233;e.

Il l&#233;treignit plus fort, lui embrassa les seins, le cou, les l&#232;vres. Elle r&#233;pondit &#224; son d&#233;sir en se frottant contre lui, haletante, suivant un rythme inconnu que lui dictait son instinct. Les mains de Ben sinsinu&#232;rent entre ses cuisses, dabord d&#233;licatement, avant de senhardir et de se faire plus insistantes. Une voix poussa un cri, une voix quelle reconnut vaguement comme &#233;tant la sienne, mais cela navait plus dimportance. Il &#233;tait en elle et elle explosait, ondulant sous les vagues dun plaisir intense. Il lui appartenait pour toujours. Pour toujours.


Chez Halden, les a&#238;n&#233;s du clan, rassembl&#233;s autour de la table en teck du sous-sol, &#233;taient prostr&#233;s dans un silence lugubre. Michael navait jamais vu, dans une r&#233;union du Conseil des Mutants, des visages aussi amorphes, aussi d&#233;prim&#233;s. Les badges de lunit&#233; sur la plupart des poitrines paraissaient eux aussi avoir perdu de leur &#233;clat. Son p&#232;re participait &#224; la morosit&#233; ambiante, assis l&#224;, les manches de sa chemise bleue roul&#233;es nimporte comment, en train de tripoter sa tasse de th&#233;.

Nous devons d&#233;signer quelquun pour remplir les fonctions de Jacobsen, d&#233;clara Halden. Je dois rencontrer lundi le gouverneur Akins, aussi il faut nous mettre daccord sur la succession du s&#233;nateur. Plus vite nous agirons, plus il y aura de chances que le gouverneur ratifie notre choix.

Pourquoi se casser la t&#234;te? intervint Zenora. Nous ne ferons rien dautre que de fournir une nouvelle cible aux armes des normaux.

Si nous nous en tenons &#224; cette attitude, alors nous sommes perdus, r&#233;pliqua Halden dun ton s&#233;v&#232;re.

Comme tu le dis, mon oncle, fit une voix famili&#232;re.

Comme un seul homme, toutes les personnes rassembl&#233;es se retourn&#232;rent. Cinquante paires dyeux dor&#233;s aper&#231;urent une colonne de flammes orange tournoyant lentement pr&#232;s du canap&#233; flottant gris argent. Progressivement, elle se solidifia en une forme humaine; un homme de haute taille, un mutant v&#234;tu de bottes noires, jean, T-shirt violet et parka de larm&#233;e, le sourire encadr&#233; par une barbe aux boucles brunes. Skerry. Une femme rousse en tailleur gris se tenait &#224; ses c&#244;t&#233;s, lair peu rassur&#233;. Michael reconnut lassistante dEleanor Jacobsen, Andr&#233;a Greenberg. Que faisait-elle ici, avec Skerry?

Salut la compagnie, lan&#231;a ce dernier dun ton enjou&#233;. Veuillez excuser mon entr&#233;e, mais vous le savez, jaime bien faire mon petit effet. Et je voudrais vous pr&#233;senter une amie &#224; moi. Dites bonjour aux gentils mutants, Andie.

La jeune femme esquissa un signe de t&#234;te.

Bonjour.

Skerry, que signifie ceci? demanda Zenora. Introduire un non-mutant dans notre r&#233;union priv&#233;e, surtout en ce moment? Tu as perdu lesprit?

Pas encore, tantine. Je nai que trente ans, rappelle-toi. Et ce nest pas nimporte lequel de ces bons vieux normaux. Andie Greenberg &#233;tait lassistante dEleanor Jacobsen.

Calme-toi, Zenora, dit James Ryton. Je r&#233;ponds delle.

Je ne vois toujours pas pourquoi elle assisterait &#224; la r&#233;union.

Tu vas voir, reprit Skerry.

De lautre c&#244;t&#233; de la table, Michael fit l&#233;viter une chaise pliante en bois blanc en direction dAndie. Tandis quelle sy asseyait, il lui adressa un clin d&#339;il qui se voulait rassurant.

Tu te faisais plut&#244;t rare ces derniers temps, Skerry. Quas-tu en t&#234;te? senquit Halden.

Jetez un regard l&#224;-dessus.

Skerry lan&#231;a une disquette sur la table.

Quest-ce que cest? demanda Halden en fron&#231;ant les sourcils.

Tu veux r&#233;veiller nos troupes? Quelles cherchent un rempla&#231;ant &#224; Jacobsen? Ceci devrait stimuler vos &#226;mes de mutants, les amis. Je vous apporte une raison de souhaiter avoir d&#232;s que possible quelquun &#224; nous au Congr&#232;s. Ceci est la preuve que des recherches sur les mutag&#232;nes sont en cours au Br&#233;sil.

Au Br&#233;sil? Ces rumeurs sont donc vraies?

Skerry acquies&#231;a.

Ils sont en train d&#233;tudier les cellules germinales. Ils font des tests sur les locus des chromosomes de ce qui semblerait &#234;tre des sujets humains.

Tu pr&#233;tends, dit Halden qui avait p&#226;li, quils essaieraient de d&#233;tecter des mutations et den isoler les g&#232;nes quon pourrait reproduire en &#233;prouvette? Voil&#224; qui est bien plus grave que nous navions imagin&#233;.

Il tendit la disquette &#224; Zenora qui lins&#233;ra dans le lecteur.

On baissa les lumi&#232;res et le contenu de la disquette d&#233;fila sur l&#233;cran aur&#233;ol&#233; dun halo bleu scintillant. Pour Michael, les dessins &#233;voquaient des diagrammes classiques dexp&#233;riences g&#233;n&#233;tiques. Mais son p&#232;re, qui s&#233;tait dress&#233; de son si&#232;ge, fixait l&#233;cran, tout comme Halden, avec une angoisse &#233;vidente.

Doubles all&#232;les? Zygotes s&#233;par&#233;s? Ce sont des embryons humains? demanda Ryton.

Il semblerait.

Incroyable. Une pr&#233;cision que nous sommes incapables ne serait-ce que dapprocher, commenta Halden dune voix lourde d&#233;motion. M&#234;me avec la psychokin&#233;sie.

Et ils ont r&#233;ussi &#224; implanter lun de ces embryons, ou &#224; lamener &#224; maturit&#233;? poursuivit James Ryton.

&#199;a, je lignore, r&#233;pondit Skerry. On ne sait pas trop &#224; quel stade ils en sont. Ni qui finance ces exp&#233;riences.

Cet enregistrement date denviron deux ans, et il nest pas complet.

O&#249; las-tu d&#233;nich&#233;?

Skerry haussa les &#233;paules.

Disons quun heureux hasard ma permis de le localiser.

Halden soupira.

Autrement dit, tu las vol&#233;.

Michael sourit en lui-m&#234;me. F&#233;licitations, Skerry.

Mon oncle, &#233;pargne-moi le couplet moralisateur, r&#233;torqua Skerry dun ton cassant. Tu sais fichtrement bien que nous avons toujours us&#233; de tous les moyens dont nous pouvions disposer. Je me souviens dune &#233;poque o&#249; nous restions autour de la table apr&#232;s le rassemblement annuel pour discuter des techniques de vol et autres filouteries, et personne navait lair horrifi&#233;. C&#233;tait le boulot.

Il a raison, confirma Michael. Et puis, maintenant que nous avons ces renseignements, on se fiche de savoir comment on les a obtenus.

Halden leur conc&#233;da ce point.

Quoi quil en soit, dit-il, tu nous as rendu un service inestimable. Dor&#233;navant, nous devons prendre ces rumeurs tr&#232;s au s&#233;rieux.

Et si c&#233;tait bidon? objecta Zenora. Skerry a pu truquer cet enregistrement. De tous les membres du clan, ce nest pas exactement celui &#224; qui je ferais le plus confiance.

Elle ponctua ses paroles dun regard rageur &#224; ladresse de Skerry, qui le lui retourna aussit&#244;t.

Pourquoi me serais-je donn&#233; ce mal, Zenora? Je reconnais que &#231;a vaut &#224; peine le coup de prendre des risques et de me casser la t&#234;te &#224; vouloir sauver la v&#244;tre. Mais puisque je lai fait, le moins que vous puissiez faire de votre c&#244;t&#233;, cest de croire ce que je vous montre.

Si seulement Jacobsen &#233;tait encore en vie, dit Ryton. Je serais plus &#224; mon aise pour d&#233;fendre une intervention dans cette affaire si nous avions son aval.

Alors Skerry se pencha, les mains pos&#233;es &#224; plat sur la table.

James, je vous ai apport&#233; un deuxi&#232;me cadeau, tout aussi pr&#233;cieux. Andie &#233;tait au Br&#233;sil avec Jacobsen. Cest la raison de sa pr&#233;sence ici.

Halden se tourna vers la jeune femme.

Pouvez-vous nous dire ce que vous avez appris au cours de votre enqu&#234;te?

Eh bien, oui, commen&#231;a Andie qui, aux yeux de Michael, semblait &#233;prouver une certaine g&#234;ne. Oui et non. Vous venez de voir &#224; linstant la seule preuve irr&#233;futable que nous ayons de lexistence de ces exp&#233;riences g&#233;n&#233;tiques. Cependant, je suis convaincue quil sen pratique en Am&#233;rique du Sud bien plus que nous ne saurions en d&#233;couvrir. Et je pense que le s&#233;nateur Jacobsen ne lignorait pas.

Cette remarque est absurde et compl&#232;tement subjective, lan&#231;a Zenora.

Peut-&#234;tre, r&#233;torqua Andie. Mais o&#249; se sont-ils procur&#233; ces agents mutag&#232;nes? Comment expliquer que toute la ville paraissait en proie &#224; une suggestion mentale?

Une suggestion mentale? r&#233;p&#233;ta Halden avant de se tourner vers Skerry. Que lui as-tu r&#233;v&#233;l&#233; sur nous?

Des tas de choses. Arr&#234;te de jouer les offens&#233;s, Halden. Elle peut nous aider. Et nous avons besoin de laide des non-mutants.

Pourquoi la croirions-nous? fit Zenora. Peut-&#234;tre sest-elle simplement mise daccord avec toi pour perturber la r&#233;union.

Pourquoi ferait-elle &#231;a? r&#233;agit Michael, furieux.

D&#233;cid&#233;ment, sa tante devenait parano.

Je suis venue pour vous aider du mieux que je peux, dit Andie dune voix douce. La mort du s&#233;nateur Jacobsen a &#233;t&#233; une terrible trag&#233;die pour les non-mutants autant que pour les mutants. Et un coup terrible en ce qui me concerne. Je ladmirais &#233;norm&#233;ment. Je croyais sans r&#233;serve aux buts quelle poursuivait, la coop&#233;ration et lint&#233;gration entre mutants et non-mutants. Jy crois encore. Pas vous?

Il y eut un silence. Pourtant, Michael sen rendait compte, cette d&#233;claration avait port&#233;, et sur lassistance au complet. Il commen&#231;ait &#224; se sentir plus optimiste.

Si vous voulez dautres preuves quil se passe des choses effroyables au Br&#233;sil, reprit la jeune femme, vous navez qu&#224; me sonder sur les exp&#233;riences que jai v&#233;cues &#224; Rio. Skerry ma expliqu&#233; comment &#231;a fonctionne, et je suis daccord pour me soumettre au processus, si cela doit aider &#224; poursuivre l&#339;uvre de Jacobsen.

Est-ce que vous &#234;tes consciente de loffre que vous nous faites? demanda Halden.

Oui.

Tout dabord, personne ne dit mot. Puis, comme d&#233;cid&#233; par un consensus tacite, un &#233;trange bourdonnement emplit la pi&#232;ce. Michael se pencha et serra la main dAndie. Il esp&#233;rait quelle savait ce quelle faisait.

Andie se mordit la l&#232;vre. Elle &#233;tait venue &#224; cette r&#233;union secr&#232;te pr&#234;te &#224; affronter la col&#232;re et lhostilit&#233; de ses membres. Mais ce quelle navait pas pr&#233;vu, c&#233;tait dinviter un groupe de mutants quelle ne connaissait pas &#224; fouiller dans sa m&#233;moire.

Certes, elle s&#233;tait attendue &#224; rencontrer de la m&#233;fiance, mais si elle ne parvenait pas &#224; les convaincre de croire aux informations que leur avait apport&#233;es Skerry, il lui semblait que tout le voyage au Br&#233;sil perdait sa signification. La seule fa&#231;on de les convaincre &#233;tait donc de se pr&#234;ter &#224; une exp&#233;rience qui n&#233;tait pas sans leffrayer. Skerry lui adressa un regard plein de sympathie et il lui prit la main. Elle respira profond&#233;ment et ferma les yeux.

Elle eut tout dabord la sensation de flotter dans une mare de lumi&#232;re chaude et dor&#233;e, de glisser le long dune onde mentale aux accords vibrants. Allons, pas de quoi avoir peur. Les voix muettes &#233;taient ses amies et la soutenaient de leur bienveillante sollicitude. La blessure encore &#224; vif quavait imprim&#233; dans sa m&#233;moire lassassinat dEleanor Jacobsen cessa de la lanciner, et la douleur d&#233;crut jusqu&#224; n&#234;tre plus quune l&#233;g&#232;re migraine. Et doucement, &#244; combien doucement, le bourdonnement seffa&#231;a, londe sapaisa, et Andie se retrouva assise sur sa chaise, clignant des paupi&#232;res, sa main dans celle de Skerry.

C&#233;taient des vacances &#224; Teres&#244;polis, dit-il en grima&#231;ant un sourire.

Andie rougit et retira sa main.

Est-ce quils ont vu &#231;a?

Non. Je vous ai isol&#233;e. Dailleurs, lesprit collectif a ses limites. Il ne voit que l&#224; o&#249; on le dirige. Ou l&#224; o&#249; on linvite &#224; aller. Je nai pas pu r&#233;sister &#224; lenvie de faire une petite promenade.

Andie lui lan&#231;a un regard furibond. Elle aurait d&#251; se douter quil ne fallait pas lui faire enti&#232;rement confiance. Ce num&#233;ro dapparition ridicule! Skerry &#233;tait un &#234;tre impr&#233;visible. Elle seffor&#231;a dignorer cette partie du personnage qui s&#233;tait permis dexplorer ses souvenirs les plus intimes, pour se concentrer sur les r&#233;actions du groupe qui faisait cercle autour delle.

Lhomme imposant &#224; la chemise rouge fonc&#233;, le leader du groupe, celui qui se nommait Halden, la gratifia dun sourire.

Merci, madame Greenberg, dit-il. Tr&#232;s convaincant, en effet. (Et apr&#232;s un regard sur les visages autour de la table:) Y a-t-il encore des sceptiques parmi nous?

Cinquante t&#234;tes firent signe que non.

Nous sommes donc tous daccord, poursuivit-il, pour dire que des exp&#233;riences inhabituelles et alarmantes ont lieu au Br&#233;sil. Je propose que nous formions notre propre commission denqu&#234;te. Si nous attendons que le gouvernement constitue un nouveau comit&#233;, il sera peut-&#234;tre trop tard.

Quy a-t-il &#224; craindre de si terrible de la part de supermutants? demanda Andie.

Rien, r&#233;pondit Halden, tant quils ne sont pas contr&#244;l&#233;s par des &#233;l&#233;ments ind&#233;sirables.

Par exemple?

Lhomme haussa les &#233;paules.

Je pourrais vous citer une douzaine de groupes aux int&#233;r&#234;ts particuliers, et vous aussi, madame Greenberg. &#192; commencer par les terroristes, fascistes, et autres n&#233;o-nazis.

Et vous croyez quun de ces groupes nuisibles est derri&#232;re les exp&#233;riences sur les supermutants?

Un groupe nuisible, oui. Quelle autre raison y aurait-il de garder la chose secr&#232;te? Et pourquoi nont-ils pas r&#233;clam&#233; notre concours? Les g&#233;n&#233;ticiens mutants sont connus pour leurs dons.

Cela dit sans toffenser, mon oncle, intervint Skerry, ceux-l&#224; ne semblent pas avoir besoin de nos dons en mati&#232;re de g&#233;n&#233;tique.

Vous est-il d&#233;j&#224; arriv&#233; dengendrer naturellement un supermutant? sinforma Andie.

Halden secoua la t&#234;te.

Jusquici, la forme la plus &#233;volu&#233;e que nous ayons atteinte, cest le mutant &#224; double pouvoir, comme le jeune Ryton ici pr&#233;sent. Mais sil existait des mutants dot&#233;s de pouvoirs sup&#233;rieurs, n&#233;s dexp&#233;riences g&#233;n&#233;tiques pratiqu&#233;es, sans doute de fa&#231;on grossi&#232;re, dans la clandestinit&#233;, des mutants destin&#233;s &#224; &#234;tre manipul&#233;s par Dieu sait quelle organisation &#224; des fins dont nous ne soup&#231;onnons pas la vilenie, alors cela pourrait avoir des cons&#233;quences dramatiques.

Madame Greenberg, ajouta James Ryton, les forces arm&#233;es de la plan&#232;te nont eu de cesse, depuis que nous avons r&#233;v&#233;l&#233; au grand jour notre existence, dessayer de s&#233;duire les mutants pour les attirer dans leurs rangs. Combien de services despionnage aimeraient b&#233;n&#233;ficier des talents de nos meilleurs pr&#233;cognitifs! Combien de gu&#233;rillas verraient leurs r&#233;sultats affect&#233;s par des intervenants dou&#233;s de pouvoirs t&#233;l&#233;kin&#233;siques! Pour lheure, nos dons ne sont pas assez fiables pour int&#233;resser les militaires. Mais un mutant dot&#233; de pouvoirs d&#233;velopp&#233;s, voil&#224; qui devrait int&#233;resser le gouvernement vous pouvez en &#234;tre s&#251;re. Un tel &#234;tre pourrait se r&#233;v&#233;ler une chance merveilleuse pour lhumanit&#233;, ou une menace consid&#233;rable. Et vous avez eu la d&#233;monstration, aux premi&#232;res loges, de ce que peut &#234;tre la violence avec laquelle certains normaux sopposent aux mutants ordinaires. Imaginez le toll&#233; g&#233;n&#233;ral devant des mutants aux pouvoirs sup&#233;rieurs.

Dans ce cas, pourquoi ne pas vous adresser au gouvernement f&#233;d&#233;ral pour lui faire part de votre inqui&#233;tude?

Nous avions esp&#233;r&#233; que lenqu&#234;te men&#233;e au Br&#233;sil d&#233;boucherait sur des r&#233;sultats officiels dont nous aurions pu nous servir pour cr&#233;er une ouverture. Mais la mort de Jacobsen a fait d&#233;vier nos pr&#233;occupations vers dautres sujets. Nos pr&#233;occupations et celles du gouvernement.

Andie hocha la t&#234;te.

Cest vrai. Il va s&#233;couler des ann&#233;es avant quils nenvisagent une autre enqu&#234;te. Pour le Congr&#232;s, cette affaire est enterr&#233;e.

Alors quelle a &#233;t&#233; peut-&#234;tre un &#233;l&#233;ment d&#233;terminant dans lassassinat, dit Skerry. Ce qui signifie que nous ne pouvons nous permettre dattirer davantage lattention l&#224;-dessus.

Il prit la traditionnelle tasse bleue qui se trouvait devant lui et avala une gorg&#233;e de th&#233;.

Il a raison, confirma Halden. Nous devons commencer par mener notre propre enqu&#234;te. Il y en a assur&#233;ment plusieurs parmi nous qui ont les comp&#233;tences requises. Le DrLagnin est en cong&#233; sabbatique de Stanford. Et Christopher Ruschas a son propre laboratoire de g&#233;n&#233;tique &#224; Berkeley. Et quelques autres. Avec votre concours, madame Greenberg, nous suivrons la piste amorc&#233;e par le groupe denqu&#234;te du Congr&#232;s.

Il vous est acquis, dit Andie en souriant.

Skerry, il se peut que nous ayons besoin de toi en cette affaire.

Je ne sais pas, Halden. Je pr&#233;f&#232;re agir isol&#233;ment.

Andie laurait gifl&#233;. N&#233;tait-ce pas lui qui les avait entra&#238;n&#233;s dans cette affaire? Et voil&#224; qu&#224; pr&#233;sent il voulait se retirer!

Bon, essayons, pour le bien de tous, de passer outre notre aversion naturelle, proposa Halden dun ton sarcastique. Si tu ne te sens pas concern&#233;, que fais-tu ici?

Skerry haussa les &#233;paules.

Je viens faire une petite visite &#224; mon paternel &#224; lasile des mutants.

Halden serra les l&#232;vres.

Il serait temps que tu viennes voir ton p&#232;re.

Pour ce que &#231;a lui fait Ils lui ont fil&#233; tellement de drogues quil ne se reconna&#238;t pas lui-m&#234;me.

En attendant quon ait trouv&#233; un moyen de traiter les crises mentales, lorsque le stade terminal est atteint, nous navons que les s&#233;datifs pour lutter contre la douleur.

Et leuthanasie?

Halden croisa les bras.

L&#224;, on sort vraiment du sujet. Skerry, nous aimerions que tu fasses partie de l&#233;quipe. Sil te faut du temps avant de prendre une d&#233;cision, fais-le-moi savoir. Mais avec ou sans toi, nous allons nous atteler &#224; la t&#226;che.

Andie observait la sc&#232;ne avec fascination. Des crises mentales? De quoi sagissait-il? Il faudrait quelle interroge Skerry.

Notre premi&#232;re d&#233;marche sera, naturellement, lenqu&#234;te sur lassassinat, d&#233;clara Halden. Nous ne savons toujours pas pour qui travaillait le meurtrier, ni comment il a &#233;t&#233; tu&#233;. Il sest &#233;coul&#233; plus dune semaine depuis le meurtre de Jacobsen.

Halden, intervint Michael Ryton, la fili&#232;re officielle pour obtenir cette information ne nous a men&#233;s nulle part. Peut-&#234;tre serait-il temps dutiliser des moyens non officiels.

Que sugg&#232;res-tu? Quon sam&#232;ne en force pour exiger une enqu&#234;te?

Pourquoi pas? Est-ce que cest mieux de rester sans agir et de laisser nos leaders se faire tuer?

Plusieurs membres du clan approuv&#232;rent de la t&#234;te. Certains le firent m&#234;me dune voix forte.

Andie jeta un regard inquiet sur lassembl&#233;e. &#201;tait-on en train de lui adresser des reproches? Lambiance tournait &#224; laigre.

Michael, dit Halden, cest la col&#232;re qui te pousse &#224; parler ainsi. Je comprends ce que tu &#233;prouves. Mais nous devons op&#233;rer avec prudence. &#201;videmment, nous m&#232;nerons notre propre enqu&#234;te sur la mort de Jacobsen. Mais je propose que nous discutions de celui ou celle que nous allons soutenir comme son successeur, et cela, avant mon entretien avec le gouverneur Akins de lOregon.

Et moi, je propose que Mme Greenberg nous attende en haut, intervint Zenora. Ce quelle avait &#224; nous communiquer &#233;tait int&#233;ressant, mais je ne vois pas en quoi le reste de la r&#233;union la concerne.

Andie ressentait dans sa chair lhostilit&#233; de la mutante, qui &#233;mettait des ondes de col&#232;re.

Je ne veux pas mimposer, dit Andie. Excusez-moi.

Elle grimpa lescalier et referma la porte derri&#232;re elle.

Zenora, quand apprendras-tu &#224; ma&#238;triser tes humeurs? fit Halden dune voix dure.

Zenora jeta un regard furieux &#224; son mari.

Je ne vois aucun int&#233;r&#234;t &#224; laisser les petites amies de Skerry, des normales qui plus est, simmiscer dans nos affaires.

Michael en &#233;tait g&#234;n&#233; pour elle. Jamais auparavant il navait vu Zenora dans un tel &#233;tat de rage. Commen&#231;ait-elle &#224; son tour &#224; conna&#238;tre des crises mentales?

Essayons davancer sur le probl&#232;me de la succession de Jacobsen, sugg&#233;ra James Ryton.

Dans le cerveau de Michael, se forma limage dun homme en costume de couleur ocre, avec une tignasse ch&#226;taine et un fort menton carr&#233;. Il lui trouvait un air connu.

Voici Stephen Jeffers, dit Halden. Comme vous le savez peut-&#234;tre, il sest pr&#233;sent&#233; contre Jacobsen aux primaires s&#233;natoriales. Ayant perdu, il est devenu un solide supporter dans la campagne quelle a men&#233;e. Il est avocat &#224; Washington depuis dix ans, mais conserve une r&#233;sidence dans lOregon. Il a travaill&#233; avec Jacobsen sur plusieurs questions. Il est s&#233;rieux et digne de confiance. M&#234;me les normaux lappr&#233;cient.

Limage seffa&#231;a. Michael se souvint que lui et son p&#232;re avaient vu Jeffers dans le bureau de Jacobsen au printemps. Cela paraissait un bon choix.

Nous lavons d&#233;j&#224; rencontr&#233;, dit James Ryton. Quelle est son approche politique?

Plut&#244;t agressive. Il veut abroger le Principe d&#201;quit&#233;. Naturellement, il poursuivrait certains des projets de conciliation dont Jacobsen avait &#233;pous&#233; la cause.

Il serait temps, fit remarquer Ren Miller. Franchement, jen ai assez de patauger dans le provisoire. Je pense que nous devrions exiger une repr&#233;sentation plus large. Une voix plus puissante. &#192; quoi sert lUnion des Mutants si nous ne lutilisons pas?

Et selon toi, que dirait cette voix?

Ryton s&#233;tait lev&#233;, fusillant Miller du regard. Le jeune homme lui retourna son regard, soulevant sa forte carrure pour prendre appui sur ses robustes avant-bras.

Jen ai marre de courber l&#233;chine devant ces normaux! Ces inf&#233;rieurs! sexclama Miller dun ton qui secoua lassistance.

Tu veux mettre tout le clan en p&#233;ril? Tu es devenu fou?

Ryton hurlait lui aussi, &#224; pr&#233;sent.

Nous navons pas le choix, r&#233;torqua Miller. Ou alors, nous les laissons nous &#233;liminer en toute impunit&#233;. Puis nous rampons &#224; leurs pieds en les suppliant: Oh, sil vous pla&#238;t, sil vous pla&#238;t, juste un petit renseignement!

Michael bondit, pr&#234;t &#224; venir au secours de son p&#232;re si Miller lagressait. Des cris de col&#232;re s&#233;lev&#232;rent, tandis que Halden hurlait encore plus fort.

James! Ren! &#199;a suffit!

Le Gardien du Livre se leva en renversant son si&#232;ge. Halden &#233;tait lun de leurs plus puissants t&#233;l&#233;pathes, et il le prouva une fois de plus en projetant des ondes mentales dont les &#233;chos vibr&#232;rent &#224; travers lesprit de toutes les personnes pr&#233;sentes, tant et si bien que tous les yeux dor&#233;s, sans exception, se fix&#232;rent sur lui.

Nous avons d&#233;j&#224; discut&#233; de cela, dit-il dun ton plus mesur&#233;. Nous ne sommes pas assez forts pour exiger quoi que ce soit. Cela ne nous rapporterait quune seule chose:nous ali&#233;ner lopinion sans aucune contrepartie. Nous avons fait quelques progr&#232;s, certes, mais il est imp&#233;ratif que nous avancions prudemment.

Michael se rassit. Pour lui, Halden avait raison.

Si nous narrivons pas &#224; discuter calmement entre nous, reprit Halden en parcourant du regard son auditoire, nous navons aucune raison desp&#233;rer que des &#233;trangers acceptent de n&#233;gocier avec nous. Larrogance croissante envers les normaux que je d&#233;tecte chez certains dentre nous me met terriblement mal &#224; laise. Je vous rappelle que nous sommes tous des &#234;tres humains, qui avons re&#231;u de la nature des dons diff&#233;rents. Je ne soulignerai jamais assez les dangers dun exc&#232;s de confiance de notre part.

Alors, dans ce cas, ne choisissez pas Jeffers, intervint Skerry. Cest chercher les ennuis.

Halden redressa son si&#232;ge et se rassit.

Quest-ce qui te fait dire &#231;a?

Il est plus conservateur que vous ne le pensez. Plus, et moins aussi.

Arr&#234;te de parler par &#233;nigmes, dit James Ryton en sessuyant le front.

Skerry reposa sa tasse.

Vous navez pas dautres candidats? Toi, Halden, par exemple?

Lhomme secoua la t&#234;te.

Je ne tiens pas &#224; occuper ce poste. Et qui plus est, je ne suis pas qualifi&#233; pour cela.

Et que savez-vous exactement de Stephen Jeffers? demanda Skerry.

On en dit beaucoup de bien. M&#234;me sil na pas assist&#233; r&#233;cemment aux r&#233;unions du clan, il a la r&#233;putation d&#234;tre prudent, mod&#233;r&#233; et responsable.

Je crois que vous devriez choisir quelquun de plus connu, de plus s&#251;r. Je nai pas confiance en lui.

Ryton repoussa sa chaise.

Venant de toi, je dirais que cest un bel &#233;loge.

Skerry pr&#233;f&#233;ra ignorer la remarque.

Croyez-moi sur parole, daccord?

Tu sais que nous pourrions te forcer &#224; te soumettre &#224; la communion desprits, lan&#231;a Zenora dun ton acerbe.

Un viol psychique? Toi et cette arm&#233;e de mutants? (La voix de Skerry criait son m&#233;pris.) Vous savez que je suis lun des plus forts dans cette assembl&#233;e. Vous tenez vraiment &#224; essayer?

Il avait lair pr&#234;t &#224; la lutte. Michael frissonna. Skerry serait un adversaire redoutable.

&#201;videmment non. Mais tu ne nous donnes pas beaucoup de renseignements utiles, dit Halden en adressant un regard s&#233;v&#232;re &#224; sa femme.

Skerry se tourna vers lui.

Je suis venu pour vous &#233;clairer sur ce qui se trame au Br&#233;sil et pour voter contre Jeffers. Je nai aucune information pr&#233;cise &#224; son sujet, mais je pense que vous vous trompez sur son compte.

Si tu fr&#233;quentais un peu plus les r&#233;unions du clan, reprit Zenora, peut-&#234;tre accorderions-nous davantage de cr&#233;dit &#224; tes intuitions.

Arr&#234;te ton refrain, r&#233;pliqua-t-il s&#232;chement. Vous savez tr&#232;s bien que je mint&#232;gre mal au clan. Si vous pouviez seulement vous rendre compte que je vous suis plus utile en restant en dehors quen ralliant votre petit cercle de claustrophiles, vous comprendriez que jai raison &#224; propos de Jeffers.

Skerry, tu ne peux pas nous donner une preuve de ce que tu avances? demanda Michael.

Rien qui puisse vous convaincre.

En ce cas, nous ne pouvons pas simplement nous fier &#224; ta parole, d&#233;clara Halden. Sois raisonnable. Tu texcites un peu trop. Jeffers est un bon candidat.

Ce sera notre enterrement, r&#233;torqua Skerry en croisant les bras.

Au-dessus de la table, apparut une vision, un badge g&#233;ant, symbole de lunit&#233; des mutants. Et soudain, tous les bras qui entouraient l&#339;il dor&#233; grav&#233; sur le badge se lev&#232;rent, poing ferm&#233;, en signe de r&#233;volte. Les bras se tendirent, sallong&#232;rent en direction des membres du clan assembl&#233;s, avant de se tordre selon des angles bizarres. La distance entre coudes et poignets saccrut. Les poings disparurent. &#201;tir&#233;s jusqu&#224; linfini, les bras se dress&#232;rent et soulev&#232;rent dans les airs le disque central. C&#233;tait un corps &#224; pr&#233;sent, non plus un &#339;il. Le corps dune araign&#233;e dor&#233;e g&#233;ante qui d&#233;guerpit, cliquetant des mandibules en qu&#234;te dune proie. Skerry eut un sourire. Limage sestompa.

Durant un moment, personne ne dit mot. Puis James Ryton abattit sa tasse sur la table.

Assez avec ces stupides jeux de salon, dit-il. Je ne tiendrai pas compte de lopinion de Skerry. Je propose que nous nommions Stephen Jeffers et que nous soutenions sa candidature.

Je suis pour, dit Sue Li.

Halden appela &#224; un vote qui fut quasiment unanime. Seul Skerry sabstint.

La motion est adopt&#233;e, d&#233;clara Halden. LUnion des Mutants du Centre-Est appuie par la pr&#233;sente la candidature de Stephen Jeffers.

&#192; ses c&#244;t&#233;s, Zenora nota la d&#233;lib&#233;ration sur un &#233;cran portable reli&#233; au r&#233;seau C.S.T.

Halden, lassembl&#233;e de San Bernardino et le groupe de Berkeley ont &#233;galement choisi Jeffers. Ainsi que ceux de lAlaska, de Hawaii et du Midwest.

Bien, commenta Halden. Je transmettrai la recommandation au gouverneur Akins d&#232;s lundi.

Skerry se leva.

Eh bien, en tout cas, lintention est louable.

Il grimpa lescalier et disparut. Michael jeta un regard sur les visages qui faisaient cercle autour de la table. La r&#233;union semblait toucher &#224; sa fin. Il d&#233;cida daller retrouver Andr&#233;a Greenberg.


Cette communion t&#233;l&#233;pathique ne ressemblait en rien &#224; ce que jimaginais, remarqua Andie.

Elle avait une tasse jaune &#224; la main et sirotait un caf&#233; dont elle semblait appr&#233;cier la chaleur bienfaisante.

Vous vous imaginiez quoi? demanda Michael en souriant. Quon allait vous attacher sur une table et vous envoyer une d&#233;charge &#233;lectrique dans le corps? Ou vous transformer en une esp&#232;ce de zombie?

Pas exactement. Mais je ne pensais pas que ce serait comme &#231;a, disons, agr&#233;able. Je vous envie presque de pouvoir vous unir et communiquer de cette fa&#231;on.

Cest un des plus grands avantages dont b&#233;n&#233;ficient les mutants.

Alors que les crises mentales sont un des pires inconv&#233;nients? Parlez-moi de ces crises.

Elles semblent se produire pour la plupart chez les mutants m&#226;les les plus &#226;g&#233;s. Mon p&#232;re commence tout juste &#224; en avoir.

Elles sont mortelles?

Pas en elles-m&#234;mes, non. Mais parfois, le suicide para&#238;t une solution pr&#233;f&#233;rable au vacarme et &#224; la souffrance quelles entra&#238;nent.

&#199;a a lair terrible, murmura Andie avec une grimace.

Je pr&#233;f&#232;re ne pas trop y penser.

&#199;a se soigne?

Michael haussa les &#233;paules.

Nos gu&#233;risseurs arrivent &#224; les contr&#244;ler plus ou moins. Apr&#232;s, on se rabat sur les drogues.

Quavez-vous pens&#233; de notre entr&#233;e?

Du Skerry tout crach&#233;. Il faut toujours quil se singularise. Jaime &#231;a. Et lui aussi, je laime bien.

Les a&#238;n&#233;s de votre clan ne semblent pas partager cette opinion.

Disons quils sont assez conservateurs. Traditionnels. Trop traditionnels, insista-t-il en se renfrognant.

Que voulez-vous dire? demanda Andie qui sentait son irritation.

Eh bien, dans les relations, par exemple. Je fr&#233;quente une fille, et comme eux napprouvent pas, il faut que je fasse attention &#224; ne pas risquer le bl&#226;me.

Cest une mutante?

Non.

Que pourraient-ils vous faire?

Exiger que je cesse de la voir, ou alors je serais banni. Ils veulent que j&#233;pouse quelquun du clan.

Andie le regarda, &#233;bahie.

Un mariage arrang&#233;? Je croyais que &#231;a nexistait plus depuis linvention du boulier.

Pas si cest la saison des mutants.

Pardon?

D&#233;sol&#233;. Cest une plaisanterie. Vous voyez, peu importe ce qui se passe en dehors du clan. Ici, cest toujours la saison des mutants. Ce qui signifie que ce qui compte, cest la tradition.

Et bien s&#251;r, ce nest jamais la saison des amours illicites, dit Andie en lui tapotant amicalement l&#233;paule. Ne vous laissez pas d&#233;courager, Michael.

&#199;a ne risque pas, dit-il avec un sourire. Pour changer de sujet, que pensez-vous de Stephen Jeffers? Cest lui que nous avons d&#233;cid&#233; de recommander pour remplacer Jacobsen.

Cela me para&#238;t un excellent choix. Assur&#233;ment, Jacobsen lappr&#233;ciait. Je me rappelle, il &#233;tait toujours apr&#232;s elle &#224; faire le forcing en faveur dune l&#233;gislation pro-mutants. Mais vous allez pouvoir convaincre le gouverneur Akins de le nommer &#224; ce poste?

Michael sappuya au comptoir de la cuisine et hocha la t&#234;te.

Bien s&#251;r. Halden peut se montrer tr&#232;s persuasif quand il le faut. Et Akins sait quil doit apaiser la population mutante si on ne veut pas conna&#238;tre un retour de la violence des ann&#233;es 95, &#224; l&#233;poque o&#249; lUnion des Mutants a &#233;t&#233; constitu&#233;e.

Mon Dieu, jesp&#232;re que non!

Sil y a quelquun qui peut l&#233;viter, cest Jeffers. Est-ce que vous travaillerez pour lui?

Jen doute. Il voudra probablement r&#233;unir toute une nouvelle &#233;quipe. Jen profiterai pour prendre des vacances. Je r&#234;ve encore &#224; cet assassinat. Des cauchemars. Jenvisage un implant hypnotique pour men prot&#233;ger.

Sils persistent, vous pourriez demander lassistance de nos gu&#233;risseurs.

Andie sourit.

Eh bien, si le traitement ressemble &#224; cette esp&#232;ce de th&#233;rapie de groupe dont je viens de faire lexp&#233;rience, je pourrais bien faire appel &#224; vous. (Elle consulta sa montre.) Grands dieux, il est tard! Je ferais mieux de me d&#233;p&#234;cher si je veux attraper la navette de Washington. Bonne chance, Michael. On reste en contact.



14

Le premier septembre, Timon Akins, gouverneur de lOregon, nomma Stephen Jeffers &#224; la succession de Jacobsen, avec mission dexercer le mandat de lex-s&#233;nateur jusqu&#224; la prochaine &#233;ch&#233;ance. Andie apprit la nouvelle au S&#233;nat pendant le d&#233;jeuner, lorsque la t&#233;l&#233;vision de la caf&#233;t&#233;ria montra le beau visage de Jeffers. Le nouveau s&#233;nateur donnait une interview. Andie &#233;carta son assiette de tofu au curry, ayant perdu tout app&#233;tit.

Ainsi, Halden avait fait valoir son point de vue, comme lavait promis Michael. Et maintenant, quest-ce que je deviens? pensa-t-elle.

Vous ne mangez pas, fit remarquer Karim dun ton faussement r&#233;probateur. Quest-ce qui ne va pas?

Rien, mentit-elle. Je pensais au rapport denqu&#234;te sur le Br&#233;sil. Je suppose que votre patron va en faire &#233;tat, &#224; pr&#233;sent.

&#192; choisir, Craddick vaut sans doute mieux que Horner. Vous savez, je lui ai sugg&#233;r&#233; de le pr&#233;senter avec vous &#224; ses c&#244;t&#233;s, maintenant que Jacobsen est morte.

Oui. Et il a d&#233;licatement refus&#233;. Je ne len bl&#226;me pas. Apr&#232;s tout, qui suis-je? Lex-assistante dun s&#233;nateur disparu.

Quallez-vous faire, d&#233;sormais?

Vider mon bureau et partir en vacances. (La jeune femme repoussa sa chaise et se leva.) Je crois que je vais y aller. &#192; ce soir.

Lascenseur la mena au quinzi&#232;me &#233;tage, o&#249; la climatisation lui donna la chair de poule. En frissonnant, Andie actionna louverture de son bureau.

Elle navait eu aucun &#233;cho des mutants depuis sa visite &#224; Denver. Il ne s&#233;tait &#233;coul&#233; quune semaine, il est vrai, et ils avaient pourtant d&#233;j&#224; r&#233;ussi &#224; installer leur nouveau s&#233;nateur. Bon, sils avaient besoin delle, ils lappelleraient.

La prise de fonction de Jeffers &#233;tait pr&#233;vue pour le lendemain. Comment la presse allait-elle accueillir le successeur de Jacobsen, avec ses airs de vid&#233;ostar et ses costumes italiens en soie?

Si elle pensait bien ne pas &#234;tre maintenue &#224; son poste, Andie &#233;tait pr&#234;te &#224; offrir ses services pour assurer la liaison avec la nouvelle &#233;quipe. Et ensuite, peut-&#234;tre serait-il temps daller passer deux semaines &#224; Cancun ou Mendocino, ou encore au Luna-Club. Apr&#232;s, eh bien, il faudrait songer &#224; lavenir.

Linterphone se mit &#224; sonner. Elle entendit Caryl parler &#224; quelquun. La porte de son bureau souvrit, et entra un homme &#224; l&#233;paisse chevelure ch&#226;taine, au teint h&#226;l&#233; et aux yeux dor&#233;s.

Madame Greenberg? Ravi de vous revoir.

Andie se leva dun bond.

S&#233;nateur Jeffers. Nous ne vous attendions pas avant demain

Jeffers la gratifia dun sourire &#233;blouissant.

Excusez-moi de vous d&#233;ranger. Je voulais rencontrer l&#233;quipe un peu avant la date pr&#233;vue et javais peur que vous norganisiez une de ces c&#233;r&#233;monies guind&#233;es o&#249; tout le monde est mal &#224; laise.

Andie sourit &#224; son tour. Il avait lair assur&#233;ment moins formaliste que Jacobsen. Elle saisit la main quil lui tendait et, en la serrant, sentit la chaleur qui sen d&#233;gageait.

Je sais que vous &#233;tiez indispensable au s&#233;nateur Jacobsen, et jai bien peur de devoir pas mal mappuyer sur vous pour commencer. Vous restez, naturellement?

Euh, naturellement.

Andie se demanda pourquoi elle acceptait. Mais il &#233;tait si charmant. Et puis, prendre la suite dun s&#233;nateur assassin&#233; repr&#233;sentait une t&#226;che consid&#233;rable. Bien s&#251;r quelle allait lui donner un coup de main. Elle pouvait bien remettre ses vacances &#224; un peu plus tard.

Formidable! Je sais que vous &#234;tes occup&#233;e en ce moment, mais jaimerais parler avec vous, essayer de vous conna&#238;tre un peu mieux. Nous allons devoir travailler en &#233;troite collaboration. (&#192; nouveau, le fameux sourire.) Avez-vous des projets pour le d&#238;ner?

Andie songea &#224; Karim. Elle lui avait promis de cuisiner ce soir. Mais il comprendrait. C&#233;tait loccasion de partir sur de bonnes bases de travail avec son nouveau patron. Jacobsen ne lavait jamais invit&#233;e &#224; d&#238;ner.

Rien que je ne puisse reporter, r&#233;pondit-elle.

Sil ny a pas de probl&#232;me, jenverrai un glisseur vous chercher &#224; sept heures. (Sa montre sonna. Il y jeta un &#339;il et fron&#231;a les sourcils.) Hum, faut que je file. Je dois voir quelques-uns de mes coll&#232;gues. (Encore un sourire, moins &#233;lectrisant cette fois. La jeune femme avait-elle imagin&#233; la chose, ou lavait-il assorti dun clin d&#339;il?) &#192; ce soir, Andie.

Avant quelle ait pu acquiescer, il avait disparu. Caryl entra, releva une m&#232;che blonde rebelle derri&#232;re son oreille et sappuya au chambranle de la porte.

Pas mal, si je peux me permettre.

Andie sassit.

Quel contraste avec Jacobsen! dit-elle.

Disons que les femmes qui travaillent dans ladministration doivent se montrer plus compass&#233;es. Elles nont pas le droit davoir lair d&#233;tendu.

Sans doute.

Jadore ses fossettes.

Caryl, vous n&#234;tes pas cens&#233;e parler ainsi du patron.

Peut-&#234;tre, mais pourquoi vous pomponnez-vous tout &#224; coup devant ce miroir?

Andie referma brusquement son petit n&#233;cessaire &#224; maquillage.

Ce nest pas votre &#233;cran que jentends bourdonner?

Caryl tourna les talons.

Amusez-vous bien ce soir, lan&#231;a-t-elle.


Un &#233;clairage discret, dispos&#233; dans des niches &#224; claire-voie, projetait sur le plafond &#233;maill&#233; de chaudes tonalit&#233;s ambre et rose. Sur chacune des tables recouvertes de nappes en tissu, vacillait la flamme dune chandelle dress&#233;e sur une fine coupelle. Andie se f&#233;licita davoir gard&#233; dans son armoire de bureau le chemisier de soie rose et les escarpins en cuir quelle portait ce soir-l&#224; dans ce qui &#233;tait lun des meilleurs restaurants de Washington. Un menu sans soja. Merveilleux. Elle faillit rester bouche b&#233;e devant la vari&#233;t&#233; de viandes et de fruits de mer exotiques dont elle aurait cru certains impossibles &#224; se procurer.

Que me sugg&#233;rez-vous, s&#233;nateur Jeffers?

Appelez-moi Stephen, je vous en prie. Vous membarrassez.

Il sourit de ses yeux dor&#233;s. Il avait un regard candide, amical. Andie lui rendit son sourire.

Tr&#232;s bien. Stephen. Mais vous navez pas r&#233;pondu &#224; ma question.

Bon, si vous voulez mon avis, &#224; votre place je prendrais les hu&#238;tres au poivre, les coquilles Saint-Jacques farcies aux ormeaux, mais uniquement si vous &#234;tes amateur de fruits de mer. Sinon, laloyau blanchi est succulent.

Les coquilles Saint-Jacques, alors. Avec les hu&#238;tres.

Andie admirait laisance de cet homme avec les serveurs, la gr&#226;ce de ses gestes. Elle ne sattendait pas &#224; lui trouver tant de charme, un charme rehauss&#233; dune touche dexotisme. Les yeux dor&#233;s ajoutaient encore &#224; sa s&#233;duction. Il y avait quelque chose de surprenant et dun peu embarrassant &#224; se sentir ainsi attir&#233;e par ce nouveau patron.

Je suis ravi que vous restiez, dit celui-ci. Javais peur que vous nen ayez assez de Washington apr&#232;s cette trag&#233;die et que vous ne soyez tent&#233;e daller travailler ailleurs dans quelque cabinet davou&#233;s.

Andie hocha la t&#234;te, ignorant la voix qui s&#233;tait insinu&#233;e en elle pour lui demander &#224; quel moment elle avait accept&#233; de rester &#224; titre d&#233;finitif.

Parmi mes priorit&#233;s, jai lintention de poursuivre l&#339;uvre de mon pr&#233;d&#233;cesseur. Jaimerais que ce que je fais soit une sorte dhommage comm&#233;moratif &#224; Eleanor, si vous voyez ce que je veux dire.

Il avait dit cela dune voix basse, sur le ton de la confidence.

Je trouve que cest une id&#233;e merveilleuse, s&#233;n Stephen.

Je nai peut-&#234;tre pas toujours &#233;t&#233; daccord avec ses priorit&#233;s, mais jai pour elle un grand respect. Et je laurai toujours. Je vais commencer par cr&#233;er une bourse qui portera son nom. Jai aussi r&#233;fl&#233;chi sur l&#233;ventualit&#233; de financer un prix, le prix Jacobsen, qui r&#233;compenserait les efforts de ceux qui &#339;uvrent &#224; am&#233;liorer et accro&#238;tre la coop&#233;ration entre mutants et non-mutants. Ce gouffre entre nous est ridicule.

Andie but une gorg&#233;e dun vin ros&#233; l&#233;ger qui emplissait sa bouche dun parfum exquis. Son patron &#233;tait en train de faire les promesses habituelles. Bon, parfait, d&#232;s lors quil les mettrait en pratique.

&#199;a me para&#238;t une bonne id&#233;e, dit-elle sans trop savancer. De quoi gagner la confiance des &#233;lecteurs tout en honorant la m&#233;moire de votre pr&#233;d&#233;cesseur.

Cest exactement ce que je pensais, acquies&#231;a-t-il.

Au fait, quen est-il du rapport sur le Br&#233;sil? demanda-t-elle, attentive &#224; sa r&#233;action.

Jeffers lui lan&#231;a un regard perplexe.

Le rapport sur le Br&#233;sil? Je suis assez mal inform&#233; l&#224;-dessus.

Lenqu&#234;te non officielle sur les exp&#233;riences g&#233;n&#233;tiques effectu&#233;es au Br&#233;sil?

Jattends que vous me mettiez au fait, Andie. Mais vous pouvez &#234;tre s&#251;re que je prendrai part aux d&#233;clarations en me faisant le porte-parole dEleanor.

Bien, songea Andie. Puis, &#224; haute voix:

Envisagez-vous de faire r&#233;activer lenqu&#234;te sur le meurtre de Jacobsen?

Il fron&#231;a les sourcils.

Naturellement. Je vais my employer de toutes mes forces, faites-moi confiance. Cest notre devoir de d&#233;couvrir les motifs qui sont derri&#232;re cet assassinat, qui a engag&#233; le meurtrier, ce Tamlin, et dans quel but. Je vais faire en sorte que tout le monde comprenne que la saison de la chasse aux mutants est bel et bien termin&#233;e.

Il y avait brusquement dans la voix de Jeffers une duret&#233; telle quAndie se sentit frissonner. Le regard semblait lointain, puis moins absent lorsque lhomme se tourna vers elle pour lui sourire.

Plut&#244;t sinistre, non? D&#233;sol&#233;, Andie. Je me suis laiss&#233; prendre un instant dans un mauvais souvenir. Oublions cela. Il y a tant &#224; faire et je suis impatient de me mettre au travail. (Il avan&#231;a la main et prit la sienne. Les ongles &#233;taient soigneusement polis, impeccables.) Je suis convaincu quensemble nous allons accomplir de grandes choses. Eleanor serait fi&#232;re de nous.

Bien s&#251;r, approuva Andie.

Ou bien il &#233;tait le politicien le plus habile quelle e&#251;t jamais rencontr&#233;, ou bien il &#233;tait totalement sinc&#232;re. Comme il tardait &#224; lib&#233;rer sa main, elle commen&#231;a &#224; trouver que son nouveau patron outrepassait la simple prise de contact avec lemploy&#233;e comp&#233;tente. Ce qui la tracassait, c&#233;tait moins ses mani&#232;res de s&#233;ducteur que cette constatation:cela n&#233;tait pas fait pour lui d&#233;plaire.


M&#233;lanie s&#233;tira voluptueusement et roula sur le c&#244;t&#233; pour rechercher la chaleur de Ben. Lorsquelle se retrouva au bord du lit, elle comprit quil n&#233;tait plus l&#224;. Lhorloge indiquait cinq heures du matin. La pi&#232;ce &#233;tait encore plong&#233;e dans la p&#233;nombre. O&#249; &#233;tait-il pass&#233;?

Tout en b&#226;illant, elle se dirigea &#224; pas feutr&#233;s, toute nue, vers la salle de bains o&#249; elle but un verre deau. Les yeux papillotant sous le n&#233;on, elle se regarda dans le miroir. Sous la chaude lumi&#232;re rose, elle se trouva transform&#233;e; plus r&#233;elle, plus femme. Cela faisait deux mois &#224; pr&#233;sent quelle vivait avec Ben. Elle se sentait apais&#233;e, heureuse. Chaque nuit, Ben lui faisait faire de nouvelles d&#233;couvertes, et elle adorait lui plaire.

Au d&#233;but, elle s&#233;tait inqui&#233;t&#233;e de tomber enceinte, mais elle &#233;tait all&#233;e voir le gyn&#233;cologue que Ben lui avait conseill&#233; et, apr&#232;s cela, son amant lui avait assur&#233; quelle navait plus de souci &#224; se faire. Le m&#233;decin lui avait prescrit un anti-ovulatoire dune dur&#233;e de deux ans. C&#233;tait la premi&#232;re fois que M&#233;lanie entendait parler de cette m&#233;thode mais, du moment que Ben affirmait quil ny avait aucun risque, c&#233;tait s&#251;rement vrai. Cela expliquait sans doute la longueur de lintervention. Le m&#233;decin avait d&#233;cid&#233; de fourrager en elle pendant une ann&#233;e enti&#232;re, tandis que ses pieds &#233;taient prisonniers de ces maudits &#233;triers.

Elle sortit dans le couloir et aper&#231;ut de la lumi&#232;re sous la porte du bureau. Nentendait-elle pas des voix? Des gens qui parlaient?

Ben? (Elle frappa &#224; la porte. Pas de r&#233;ponse.) Ben? Je sais que tu es l&#224;. Quest-ce que tu fais?

La porte souvrit et Ben empoigna M&#233;lanie par les &#233;paules; son visage n&#233;tait quun masque de col&#232;re.

Tu me d&#233;ranges pendant un appel du boulot, dit-il dun ton d&#233;sagr&#233;able. Retourne te coucher!

Il la poussa vers la chambre.

Ben! Quest-ce quil y a?

Je travaille, bon sang! Maintenant, tire-toi!

Il claqua la porte. En larmes, elle senfuit dans la chambre. Quavait-elle fait de mal? Elle resta l&#224; &#224; sangloter pendant ce qui lui parut des heures, jusqu&#224; ce quelle sent&#238;t une pr&#233;sence &#224; ses c&#244;t&#233;s, puis une main qui la caressait tendrement dans la lueur annonciatrice de laube.

Mel! Je suis d&#233;sol&#233;. Tu mas surpris au beau milieu de d&#233;licates n&#233;gociations.

&#192; cinq heures du matin?

Un appel doutre-mer. Promets-moi de ne pas te m&#234;ler de &#231;a.

Elle se tourna sur le lit pour lui faire face.

Je tai d&#233;j&#224; d&#233;rang&#233; dans ton travail?

Non.

Cest simplement que tu me manquais et que je me demandais o&#249; tu &#233;tais.

Je suis d&#233;sol&#233; de m&#234;tre montr&#233; si brutal.

Il avait pass&#233; ses bras autour delle. Elle sentit ses doigts exercer leur magie.

Deux jours plus tard, elle rentra plus t&#244;t du travail et entendit des voix qui venaient du fond de lappartement.

Ben?

Pas de r&#233;ponse.

Prudemment, elle sapprocha du bureau. La porte &#233;tait ouverte. Ben parlait &#224; quelquun sur l&#233;cran, quelquun dont elle ne reconnut pas la voix.

Ne te laisse pas trop distraire par cette fille, disait la voix masculine.

Ne tinqui&#232;te pas. Et puis, cest toi qui en tires tout le b&#233;n&#233;fice.

Tu vois, je ne dirais pas tous les b&#233;n&#233;fices.

Les deux hommes se mirent &#224; rire.

Comment est-elle?

Inexp&#233;riment&#233;e, r&#233;pond&#238;t Ben. Mais chaude. Et elle en veut. D&#232;s lors quelle sest gliss&#233;e dans mon lit, comment refuser?

M&#233;lanie fut saisie dun tremblement. &#201;tait-ce delle quil parlait sur ce ton narquois et d&#233;sinvolte?

Au fait, comment las-tu d&#233;nich&#233;e?

Un coup de chance. J&#233;tais par hasard dans cette bo&#238;te. Tu ne vas pas me croire, Tamlin &#233;tait en train de l&#233;trangler.

Ce cingl&#233;? &#201;tonnant quil ait rep&#233;r&#233; la bonne cible.

Oui. Enfin, de toute fa&#231;on, il sest fait sauter le caisson.

Tamlin Ce nom rappelait quelque chose &#224; M&#233;lanie. C&#233;tait lhomme qui avait tu&#233; Eleanor Jacobsen.

Allez, ne te tracasse pas pour lui, dit la voix inconnue. Dans combien de temps on aura la fille?

Tu sais, &#231;a me co&#251;te de labandonner maintenant que je lui ai fait son &#233;ducation, r&#233;pliqua Ben.

Les &#233;clats de rire reprirent.

Non! pensa M&#233;lanie. Non! Non! Non!

Ne sois pas si gourmand, Ben. Tu auras une bonne r&#233;compense. Peut-&#234;tre m&#234;me quon te la rendra quand on en aura fini avec elle. Mais il y a un docteur au Br&#233;sil qui br&#251;le dimpatience de la rencontrer.

Je croyais que cette livraison dovules devait les tenir occup&#233;s pendant un an.

Ils en veulent davantage. Tu es certain que personne na rep&#233;r&#233; sa trace?

Affirmatif. Jai v&#233;rifi&#233; d&#232;s que je lai amen&#233;e ici.

Parfait. Eh bien, tiens-la-nous au chaud. On la r&#233;cup&#232;re dici une semaine.

Entendu. Je vais lui dire que nous partons en vacances.

Mel recula, an&#233;antie. C&#233;tait tout juste si elle parvenait &#224; croire ce quelle venait dentendre. Fuir. Elle devait fuir. Que projetait-il de lui faire? Le Br&#233;sil? Les ovules? Elle en avait des naus&#233;es. Elle r&#233;ussit toutefois &#224; poser sa main sur la porte dentr&#233;e pour en commander louverture et se pr&#233;cipita dans le couloir moquett&#233; de beige.

Mel? Mel, cest toi?

Elle entendit vaguement le cri de Ben. Puis la porte de lascenseur glissa et se referma. Haletante, elle pressa le bouton du sous-sol o&#249; &#233;tait gar&#233; le glisseur.

Elle devait senfuir. C&#233;tait &#231;a. Elle allait prendre le glisseur et retourner chez elle. Retrouver ses parents. Et leur dire ce quelle venait dentendre.

Non.

Elle irait &#224; la police. C&#233;tait ce quil fallait faire.

Lorsque la porte de lascenseur souvrit, elle courut vers le glisseur. Au moment o&#249; elle posait la main sur la porti&#232;re, une autre main lui saisit le poignet.

Tu fais quoi, l&#224;?

Ben, dit-elle dans un souffle. Je, euh, je voulais aller faire les magasins.

Sans me le dire? Pourquoi es-tu si p&#226;le? (Il se rapprocha, le visage dur.) Si je navais pas pris lascenseur express de lappartement, je te ratais. Si on remontait?

Je nen ai pas envie.

Elle s&#233;carta, mais il la poussait peu &#224; peu vers lascenseur.

Jaimerais te parler du voyage que nous allons faire.

La porte &#233;tait ouverte et il &#233;tait en train de lattirer &#224; lint&#233;rieur. Elle vit un &#233;clair argent&#233; briller dans sa main:c&#233;tait une seringue.

L&#226;che-moi, esp&#232;ce de salaud!

En d&#233;sespoir de cause, elle lan&#231;a sa jambe en avant et frappa lhomme &#224; laine dun coup de genou appuy&#233;. Il saffaissa en g&#233;missant.

Et moi qui croyais que tu maimais! dit-elle avec un second coup de pied.

Il lui empoigna la cheville et la fit tomber.

Esp&#232;ce de sale garce de mutante! cria-t-il en lui assenant une gifle. Tu te figures que baiser, cest aimer?

Il chercha &#224; reprendre la seringue qui tra&#238;nait sur le plancher de lascenseur. Elle r&#233;agit avec une fr&#233;n&#233;sie qui d&#233;cupla la rapidit&#233; de son geste, et sa main se referma sur lampoule une seconde avant celle de Ben. Toute tremblante, elle enfon&#231;a la seringue dans le cou de lhomme et per&#231;ut le soupir qui sortit de sa gorge. Son &#233;treinte faiblit, ses traits se rel&#226;ch&#232;rent, ses yeux se ferm&#232;rent et il seffondra sans connaissance.

Avec la m&#234;me d&#233;termination, elle fouilla dans ses poches en qu&#234;te de plaques de cr&#233;dit et trouva son portefeuille. Il contenait une somme suffisante pour lui permettre de vivre au moins un mois. Elle prit la clef du glisseur et monta dedans. Il lui faudrait abandonner lengin au plus vite, mais au moins la conduirait-il &#224; la station de m&#233;tro la plus proche. Et l&#224;, elle prendrait la navette.

Elle recula jusquau monte-charge, attendit darriver au niveau de la rue, puis emballa le moteur vers la libert&#233;.



15

Michael rep&#233;ra dun &#339;il gourmand une grosse prune pourpre dans larbre qui se dressait au milieu de la pelouse. C&#233;tait en septembre que m&#251;rissaient les fruits les plus d&#233;lectables. Il cueillit le fruit juteux, puis appliqua son autre main sur la porte pour en d&#233;clencher louverture.

La maison &#233;tait vide. Michael mordit g&#233;n&#233;reusement dans la prune, sarr&#234;ta pour suspendre son sac de sport, puis consulta le courrier sur l&#233;cran dans lentr&#233;e. Il y avait lassortiment habituel de sollicitations et de contrats. Il nota quelque part dans son cerveau de r&#233;gler les derniers d&#233;tails de la n&#233;gociation avec Haytel pr&#233;vue pour le lendemain. La lumi&#232;re t&#233;moin des messages continuait &#224; clignoter. Il pressa la touche de d&#233;filement, et limage de sa m&#232;re se mat&#233;rialisa.

Nous serons de retour dans deux jours, disait celle-ci. Les crises de ton p&#232;re ont lair de vouloir se calmer, mais il a besoin de se reposer encore un peu. &#192; mardi.

Michael termina son fruit et jeta le noyau dans le r&#233;cup&#233;rateur dordures pr&#232;s de la porte. Son p&#232;re &#233;tait trop jeune pour commencer si t&#244;t ce genre de crises; cest ce quil pensait, mais apparemment, il se trompait. Le fait d&#234;tre mutant avait d&#233;cid&#233;ment son revers.

Il entra dans la cuisine et fit un survol rapide des possibilit&#233;s alimentaires, pour s&#233;lectionner finalement des burritos avec des champignons au shoki et du porc lyophilis&#233;. Le convoyeur du r&#233;frig&#233;rateur se mit en marche. Quand la sonnerie retentit, il fit l&#233;viter l&#233;tui d&#233;congel&#233; dans le four &#224; convection, enclencha la minuterie et laissa le plat cuire trois minutes. Tandis quil mettait la table, il se demanda comment faisaient ceux qui navaient que leurs mains pour tout pr&#233;parer. Cela prenait du temps. Il prit un Red Jack dans le bar et le sirota en attendant que son repas refroidisse un peu.

Il r&#233;gla alors la s&#233;lection automatique de l&#233;cran sur dix secondes. Docile, celui-ci diffusa des images de danseurs au corps peint en noir et jaune, puis un vieux film qui avait au moins vingt ans, avec des voitures &#224; lancienne, des bagarres au fusil et des femmes poussant des cris per&#231;ants. Ce furent ensuite des journaux t&#233;l&#233;vis&#233;s o&#249; des pr&#233;sentateurs en costume sombre couvraient les &#233;v&#233;nements du monde vingt-quatre heures sur vingt-quatre; la cha&#238;ne des achats, offrant un kal&#233;idoscope de flashes:glisseurs, maisons flottantes, appartements en copropri&#233;t&#233; sur la station lunaire, extenseurs musculaires &#233;lectroniques, colliers &#224; orgasme fonctionnant &#224; l&#233;nergie solaire; et pour finir une pr&#233;sentation de chirurgie plastique. Le march&#233; de la semaine &#233;tait particuli&#232;rement enthousiasmant.

Il prit une bouch&#233;e de burrito, savourant le go&#251;t piquant des poivrons sur sa langue. Mais il avait surtout envie de voir Kelly, qui &#233;tait malheureusement partie travailler avec son p&#232;re et qui ne rentrerait pas avant la fin de la semaine. Il navait donc que la t&#233;l&#233; comme ressource. Au moins Jimmy &#233;tait-il chez des cousins jusquau lendemain.

Il allongea ses jambes sur laquafauteuil en face de lui, sinstalla confortablement au milieu des coussins &#224; eau bleus, et regarda d&#233;filer les images. Une sc&#232;ne attira son attention, et il demanda au s&#233;lecteur de se positionner sur le programme dactualit&#233;s. Un homme jeune et s&#233;duisant, &#224; l&#233;paisse tignasse ch&#226;taine, le sourire &#233;clatant sous ses yeux dor&#233;s, apparut sur l&#233;cran en vision holographique.

Stephen Jeffers. Le nouvel espoir des mutants. Encore plus s&#233;duisant &#224; la t&#233;l&#233;vision quen chair et en os. Un menton superbe. Refait peut-&#234;tre. Michael passa sur une autre cha&#238;ne. Le visage familier du pr&#233;sentateur retint son attention.

Jesp&#233;rais bien que tu me reconna&#238;trais, lui dit ce personnage en le regardant s&#233;v&#232;rement. R&#233;veille-toi, petit.

Michael cligna des yeux et sourit.

Skerry! jaurais d&#251; men douter. O&#249; es-tu?

Plus pr&#232;s que tu ne limagines. &#201;coute, il faut que je te parle, Mike.

Tu nous en veux encore pour la r&#233;union?

Disons que je suis ennuy&#233;. Cest la raison pour laquelle il faut que je te voie.

Quand?

Tout de suite.

Daccord. O&#249; &#231;a?

Tu connais le Branch&#233;?

Sur Mountain Side? Bien s&#251;r.

Retrouve-moi l&#224; dans un quart dheure.

Limage vacilla et, tout &#224; coup, le pr&#233;sentateur avait des cheveux blonds et des yeux bleus. Skerry avait disparu. Michael avala les derni&#232;res bouch&#233;es de burrito, fit l&#233;viter le plat jusquau lave-vaisselle et partit retrouver son cousin.

Le bar &#233;tait d&#233;sert, &#233;clair&#233; par quelques enseignes de bi&#232;re rouge et bleu et une rang&#233;e de lumi&#232;res blanches clignotantes. Le roboband jouait une raga interpr&#233;t&#233;e par les I-Four. Les yeux de Michael sadapt&#232;rent peu &#224; peu &#224; la p&#233;nombre caverneuse. Il n&#233;tait pas venu au Branch&#233; depuis des ann&#233;es. La bo&#238;te n&#233;tait pas particuli&#232;rement fr&#233;quent&#233;e par les mutants et, depuis lincident du couteau avec M&#233;lanie, Kelly avait pr&#233;f&#233;r&#233; l&#233;viter.

Au bar, il remarqua une femme fort s&#233;duisante qui lui souriait amicalement. Elle avait des cheveux noirs et plats, une tunique verte tr&#232;s &#233;chancr&#233;e qui montrait la naissance de seins plantureux. Sans doute une professionnelle, pensa Michael, ce qui ne lemp&#234;cha pas de ressentir un indubitable picotement de d&#233;sir. Kelly, reviens vite, dit-il en son for int&#233;rieur.

Son attention fut d&#233;tourn&#233;e par une fl&#232;che de couleur jaune fluo qui lincitait &#224; se diriger au fond de la salle. Il la suivit tandis quelle dansait devant lui. L&#224;, il trouva Skerry tapi au fond dun box. La fl&#232;che disparut en carillonnant. Michael envia, et ce n&#233;tait pas la premi&#232;re fois, cette ma&#238;trise de la t&#233;l&#233;pathie que poss&#233;dait son cousin et quil ne serait jamais capable dacqu&#233;rir. Il sassit sur un coussin brun, en face de Skerry.

Salut. Prends un kimmer.

Skerry appuya sur un bouton int&#233;gr&#233; &#224; la table et le roboserveur emplit un verre pour Michael.

Quest-ce qui se passe?

Skerry avait lair &#233;c&#339;ur&#233;.

Eh bien, cette fois, &#231;a y est, les jeux sont faits.

Michael sirotait lentement le m&#233;lange amer, appr&#233;ciant la forte saveur de lalcool.

Que veux-tu dire?

Je veux dire, cher cousin, que Stephen Jeffers nest pas celui quil para&#238;t &#234;tre.

Non? Alors, il est quoi?

Ambitieux. Dangereux, r&#233;pondit Skerry en se tassant encore plus sur son si&#232;ge.

Ambitieux? Je trouve que &#231;a nest pas plus mal. Pour moi, cest un type bien. Dailleurs, il na pas eu trop de difficult&#233;s &#224; passer. Et puis, jen ai assez de ces mutants qui avancent sur la pointe des pieds pour ne pas offenser les normaux. Quest-ce qui te fait croire que ce gars est dangereux?

Skerry vida son verre et sen commanda un autre.

Parce que je suis all&#233; y voir, tu saisis?

Michael resta un instant bouche b&#233;e.

Tu quoi?

&#201;pargne-moi le num&#233;ro, petit. De toute fa&#231;on, jimagine que tu ne me crois pas. Et pourtant, ce type a de mauvaises vibrations.

Ah oui, comment &#231;a?

Cest un de ces mutants qui pr&#244;nent la supr&#233;matie de la race. Il hait les normaux.

Tu men diras tant! La moiti&#233; des membres du clan en est l&#224;. Et la plupart des normaux nous le rendent bien, non?

Peut-&#234;tre. Mais il vaudrait mieux avoir aux affaires publiques quelquun qui soit moins de parti pris. Qui soit &#224; laise dans les n&#233;gociations avec les non-mutants. Les fanatiques me rendent nerveux.

Michael porta le verre &#224; ses l&#232;vres.

Si tu es tellement inquiet, pourquoi nas-tu rien dit &#224; la r&#233;union?

Jai bien essay&#233;. Mais je ne peux pas trop secouer le confort de notre petit comit&#233;, sinon je serai grill&#233;. Ou alors je risque ma peau. Dailleurs, ils nont pas voulu me croire. Jeffers est trop parfait. Et puis, ils &#233;taient tous impatients de rel&#233;guer derri&#232;re eux la question de lassassinat. Et aujourdhui, Jeffers est s&#233;nateur.

Skerry se remplit un plein verre du breuvage rouge et resta &#224; le contempler dun air morose.

Skerry, arr&#234;te de ten faire pour &#231;a. Jeffers nest sans doute pas si mal. Et nous avons besoin que lun des n&#244;tres si&#232;ge &#224; cette place.

Sans doute. Mieux vaut lui que Zenora.

Dis, quest-ce quil y a entre vous deux? s&#233;tonna Michael en saisissant la carafe.

Il y a trois ans, elle ma fait du rentre-dedans apr&#232;s le grand rassemblement.

Zenora?

Skerry hocha la t&#234;te.

Elle avait trop bu ou je ne sais quoi. Peut-&#234;tre quelle et Halden avaient des probl&#232;mes. Va savoir. Au d&#233;but, jai fait en sorte de lignorer. Mais elle insistait dr&#244;lement. En fin de compte, je lai prise au mot. H&#233;, ne me regarde pas comme &#231;a, petit. Ce sont des choses qui arrivent. Et pour tout dire, &#231;a a &#233;t&#233; plut&#244;t bon entre nous. Mais jai fini par arr&#234;ter les frais. Je savais que &#231;a poserait des probl&#232;mes. Jai fait de mon mieux pour la larguer en douceur, mais &#231;a ne lui a pas plu. &#199;a ne lui pla&#238;t toujours pas. Cest une des raisons pour lesquelles je me tiens &#224; distance. Rejeter un mutant, cest prendre de gros risques. Nen parle pas &#224; Halden, tu veux?

Bien s&#251;r que non.

Dans un coin de son cerveau, Michael se repr&#233;senta sa tante, cette grande femme digne, en train de se d&#233;clarer &#224; un homme plus jeune quelle; &#224; Skerry surtout, &#231;a ne manquait pas de piquant. Mais c&#233;tait triste aussi, car il soup&#231;onnait Halden d&#234;tre au courant. On gardait peu de secrets au sein du clan.

Bon, quest-ce que tu envisages &#224; pr&#233;sent?

Le Canada, r&#233;pondit Skerry en reposant bruyamment son verre vide. Je file dans le Nord dans un jour ou deux. Je voulais savoir si &#231;a tint&#233;ressait. On pourrait utiliser tes talents. Le boulot que tu fais dans lentreprise de ton vieux, tu ne trouves pas &#231;a chiant?

Lair piteux, Michael acquies&#231;a.

&#199;a, tu peux le dire.

Alors, viens avec moi.

Michael resta un instant sans mot dire, le verre &#224; mi-chemin de ses l&#232;vres. C&#233;tait bien tentant. Quitter pour de bon la maison et le clan. Ne plus avoir &#224; se tracasser pour les contrats gouvernementaux et les traditions. Skerry se pencha vers lui.

On est quelques-uns &#224; rester en contact &#224; propos des mutants. Un joli r&#233;seau clandestin. Avec Jeffers &#224; Washington et lUnion des Mutants qui recommence &#224; fl&#233;chir, il va nous falloir creuser encore plus profond. Ce type doit &#234;tre tenu &#224; l&#339;il. Et il y a aussi cette menace de supermutants.

&#199;a para&#238;t int&#233;ressant, r&#233;pondit Michael en reposant son verre.

Pourquoi pas? Pourquoi ne pas partir? Travailler avec Skerry? Vivre hors des limites &#233;troites du monde mutant? Il allait dire oui, puis il songea &#224; Kelly. Le contact satin&#233; de sa peau, le p&#233;tillement de ses yeux lorsquelle souriait, la chaleur que son rire instillait en lui, dans toute sa personne. Laisser Kelly? Impossible.

Skerry fron&#231;a les sourcils, le coin de sa bouche se tordit.

Pas la peine de mexpliquer. Je sais, tu es emb&#234;t&#233; &#224; cause de cette petite normale pour qui tu te consumes. Bon Dieu, Mike, cesse de penser avec tes hormones!

Elle me manquerait, avoua Michael en rougissant.

Dans six mois, tu lauras oubli&#233;e, assura Skerry. Et tu rencontreras de vraies femmes. Exotiques, excitantes, et exp&#233;riment&#233;es

Laisse tomber, Skerry. Ce nest pas mon truc. Du moins, pas maintenant.

Un num&#233;ro brilla dans le cerveau de Michael, des chiffres verts qui clignotaient derri&#232;re ses paupi&#232;res.

Si tu changes davis, tu peux me laisser un message ici. R&#233;fl&#233;chis, cousin. Adios.

Lair sagita autour de la table. Michael cilla. Il &#233;tait tout seul dans le box. Il poussa un soupir, termina son kimmer et paya &#224; la caisse automatique.

Une fois arriv&#233; chez lui, il vit un glisseur bleu au nez recourb&#233; stationn&#233; sur lavenue; la porte dentr&#233;e n&#233;tait plus verrouill&#233;e. Quelque peu inquiet, il entra prudemment dans la maison.

Les haut-parleurs du salon diffusaient une chanson inconnue, sur une musique vibrante quasiment inaudible. Michael fit la grimace. &#199;a sentait lodeur &#226;cre du joint. Les lumi&#232;res &#233;taient tellement basses quil eut du mal &#224; distinguer la silhouette f&#233;minine assise sur le canap&#233;.

Mel?

Il ny eut pour toute r&#233;ponse quun petit rire argentin.

Kelly?

Mais non, idiot. Cest moi, Jena.

Elle se leva et sapprocha de lui. Elle portait une combinaison collante de plastique bleu qui moulait ses longues jambes et son corps &#233;lanc&#233;. Ses cheveux blonds d&#233;nou&#233;s flottaient sur ses &#233;paules et ses yeux dor&#233;s brillaient comme des &#233;cus.

Prends un joint, proposa-t-elle.

Comment es-tu entr&#233;e?

Tes parents ont appel&#233; et mont donn&#233; le code dentr&#233;e. Ils mont demand&#233; de passer pour voir comment tu allais.

Elle se rassit et croisa les jambes. Elle avait mis des bottes noires &#224; talons hauts. La fum&#233;e du joint emplissait le salon. La t&#234;te lourde, Michael se laissa tomber lentement sur le canap&#233;. Les kimmers quil avait pris avec Skerry lui brouillaient les id&#233;es et la musique exer&#231;ait sur lui un effet hypnotique, irr&#233;sistible. Il nota que le v&#234;tement de Jena passait de lopaque au transparent juste au-dessus des mamelons. Une petite voix dans sa t&#234;te sinterrogeait sur les sensations qu&#233;prouverait sa langue &#224; partir en exploration sous la combinaison qui cachait cette peau fauve

Tes parents reviennent quand?

Mardi.

D&#233;croisant les jambes, Jena glissa sur le canap&#233; pour se rapprocher du jeune homme et lui tendre un joint. Il en mordit lextr&#233;mit&#233; et sentit le vertige familier. Au bout de quelques secondes, il se laissa aller contre les coussins tandis que sa vision se brouillait. Jena se rapprocha encore et se colla &#224; lui.

Alors, comment &#231;a va? demanda-t-elle dune voix rauque.

Un instant, Michael h&#233;sita, pensant &#224; Kelly. Puis, le rythme vibrant de la musique sempara de ses sens. Au diable. Kelly &#233;tait &#224; des kilom&#232;tres et Jena tout &#224; c&#244;t&#233;, consentante, d&#233;j&#224; pr&#234;te. Kelly ne le saurait jamais, songea-t-il en passant le bras autour de Jena.

Douce. Dieu, quelle &#233;tait douce! Ce v&#234;tement &#233;tait comme de la soie. Comme la peau. Il laissa sa main descendre le long du bras, jusqu&#224; la taille, puis remonta, cherchant une douceur encore plus &#233;lastique. Il tira sur le cordon qui maintenait la combinaison ferm&#233;e autour du cou, elle souvrit et il y glissa un doigt fureteur. Les mamelons &#233;taient durs. Jena &#233;mit un soupir et se pressa contre la main du gar&#231;on.

Il lembrassa; les l&#232;vres s&#233;cart&#232;rent et une langue vint jouer avec la sienne. Le baiser parut devoir durer l&#233;ternit&#233;, tandis que Jena se frottait contre Michael au rythme vibrant de la musique. Sa conscience, telles des rides &#224; la surface dune mare, souvrit en vagues de sensations concentriques et Michael per&#231;ut la pulsation de son sang dans ses veines. Quand il rouvrit les yeux, il &#233;tait &#233;tendu sur Jena, leurs v&#234;tements en tas sur le sol.

Le lapement insistant de langues invisibles lui courait sur la peau, explorant le moindre endroit secret, la moindre terminaison nerveuse, lui arrachant des g&#233;missements de plaisir. Appuy&#233;e sur son coude, Jena le regardait, languide, les yeux mi-clos.

Tu aimes &#231;a? murmura-t-elle avec un sourire f&#233;lin.

Mille visions &#233;rotiques dansaient dans la t&#234;te de Michael; un mandala de volupt&#233;s lui enflammait les sens. Il enfouit ses mains sous les coussins, tandis que son c&#339;ur commen&#231;ait &#224; cogner.

Jena Mon Dieu

En fait, tes parents ne mont pas du tout appel&#233;e, jubila-t-elle. Cest moi qui les ai appel&#233;s chez Halden et je leur ai dit que je minqui&#233;tais de te savoir seul.

Tu as fait &#231;a?

Bien s&#251;r. Et puis, je savais que Kelly &#233;tait partie.

Tu savais?

Michael essaya de se concentrer sur ce quelle &#233;tait en train de lui dire. Mais ce n&#233;tait pas facile. Il lentendit glousser.

&#201;videmment. Je me suis dit que tu devais te sentir seul.

Elle glissa une main entre ses jambes, le caressant lentement. &#192; chaque caresse, il soulevait son corps, sollicit&#233; par le d&#233;sir.

Je constate que je ne m&#233;tais pas tromp&#233;e, dit-elle.

Elle retira sa main, mais la sensation de caresse persista. Michael aurait bien voulu lui dire quelle n&#233;tait pas celle pour qui son c&#339;ur battait. Et il dut se mordre la l&#232;vre pour se retenir de lui dire de ne pas arr&#234;ter.

Est-ce que ta normale sait faire &#231;a? P&#233;n&#233;trer lint&#233;rieur de ton esprit et y lire ce dont tu as le plus envie, et comment tu veux quon te le fasse, et &#224; quel moment? Puis te donner ce que tu attends, multipli&#233; par mille, sans m&#234;me te toucher?

Sous les caresses ensorcelantes, invisibles, Michael commen&#231;a &#224; transpirer, chauff&#233; &#224; blanc, le corps en fusion.

Jignorais que tu avais un double pouv, haleta-t-il.

Le sourire se fit plus f&#233;lin encore.

Oui. T&#233;l&#233;pathique et t&#233;l&#233;kin&#233;sique. Tes parents ont raison. Nous ferions un beau couple. Du mat&#233;riel g&#233;n&#233;tique dexcellente qualit&#233;, dit-elle en riant. Nous pourrions peut-&#234;tre m&#234;me engendrer ce fameux supermutant qui excite tout le monde.

Mais p&#233;n&#233;trer la pens&#233;e est interdit

Uniquement si &#231;a se sait Tu vas aller leur raconter &#224; la prochaine r&#233;union comment jai p&#233;n&#233;tr&#233; ton esprit et tai donn&#233; plus de plaisir que tu nen as jamais eu de toute ta vie?

C&#233;tait comme un ronronnement. Les mains invisibles saffairaient entre les cuisses de Michael, le tourmentant &#224; le rendre fou de d&#233;sir, lamenant peu &#224; peu jusquau d&#233;lire des sens.

Le mandala se mit &#224; tournoyer dans toutes les directions, tandis quun kal&#233;idoscope dimages scintillantes se m&#234;lait aux hal&#232;tements de la passion, fresque vivante &#233;chapp&#233;e dun temple indien b&#226;ti de lumi&#232;re. Tant&#244;t il &#233;tait sur elle, tant&#244;t derri&#232;re. L&#224;, elle sagenouillait devant lui, et l&#224;, lenla&#231;ait tel un serpent.

Je sais que tu ne tint&#233;resses pas &#224; moi. Pas encore, dit Jena dune voix suave.

Elle se coula entre ses jambes et, lentement, se mit &#224; le l&#233;cher. Michael exhala son plaisir et ferma les yeux.

Mais noublie pas ceci. Chaque fois que tu seras avec elle, tu te rappelleras comment cest avec moi. Et tu auras envie de moi. Tu verras.

Michael attira Jena vers son visage et lui ferma la bouche dun baiser pour lemp&#234;cher de parler. Elle ouvrit les jambes et, dun coup de reins, il se logea en elle; dans un va-et-vient fr&#233;n&#233;tique, il entendit un rugissement sourdre en lui tandis quil montait irr&#233;sistiblement vers lorgasme. Une pens&#233;e lui traversa lesprit. Elle se trompait:demain, elle serait sortie de sa vie. Il tenta de retenir dans sa t&#234;te limage de Kelly, mais celle-ci se brouilla, sestompa, et lorsquil jouit en l&#226;chant un cri rauque, un parmi la dizaine de Michael prisonniers dune toile ensorcelante, haletants et secou&#233;s de spasmes, il ne sut pas quelle fille il appelait.


L&#233;cran bourdonna, mais Andie ny pr&#234;ta pas attention. Elle voulait terminer ses notes concernant la recherche dagents mutag&#232;nes au Br&#233;sil, notes quelle pr&#233;parait pour Stephen en vue du rapport du sous-comit&#233;.

Lappel reprit.

Caryl?

Pas de r&#233;ponse. Sa secr&#233;taire s&#233;tait sans doute accord&#233; cinq minutes de pause.

Andie l&#226;cha un juron et pressa ce quelle crut &#234;tre la touche du r&#233;pondeur automatique; elle se trompa et enfon&#231;a la touche r&#233;ponse. L&#233;cran salluma sur le visage de Karim qui la regardait.

Andie?

Oh, salut, Karim. Je suis vraiment tr&#232;s occup&#233;e en ce moment

Je vous crois volontiers. Mais cest important.

Andie poussa un soupir quelle seffor&#231;a de faire para&#238;tre moins exasp&#233;r&#233; quil n&#233;tait en r&#233;alit&#233;. La derni&#232;re chose quelle souhaitait en ce moment, c&#233;tait de bavarder avec Karim.

Daccord. Quest-ce quil y a?

Pourquoi vous ne me dites rien?

Quentendez-vous par l&#224;?

Karim fron&#231;a les sourcils.

&#201;coutez, je pr&#233;f&#233;rerais discuter de cela en priv&#233;. Depuis que votre nouveau patron est l&#224;, ca &#233;t&#233; non seulement difficile mais quasiment impossible. Est-ce quon peut d&#233;jeuner ensemble? Boire un verre? Se voir cinq minutes dans le couloir?

Karim, jai ces notes &#224; terminer.

Je vous en prie, Andie.

Il semblait si vuln&#233;rable quelle ne se sentit pas le c&#339;ur de refuser. Elle jeta un &#339;il sur son emploi du temps. Elle pourrait se lib&#233;rer pendant que Stephen consulterait ses notes.

Dici trois quarts dheure, &#231;a vous va?

Parfait. Chez Henry.

Je vous y rejoins.

Une heure plus tard, Andie d&#233;boula dans le caf&#233;. La r&#233;daction de ses notes lui avait pris plus de temps que pr&#233;vu. La salle principale &#233;tait &#224; moiti&#233; remplie, bien que lheure du d&#233;jeuner f&#251;t pass&#233;e depuis longtemps. Andie se sentait moite et assez peu &#224; son aise lorsquelle sinstalla sur le si&#232;ge, en face de Karim. Celui-ci laccueillit plut&#244;t froidement.

Je pensais que vous ne viendriez plus.

D&#233;sol&#233;e d&#234;tre en retard.

Il lui tendit une carte.

Vous voulez manger quelque chose?

Merci. Jai pris un sandwich au bureau.

Un verre?

Un caf&#233;, &#231;a ira, dit-elle en composant la commande au robobar.

Karim resta un moment &#224; la d&#233;visager. Comme le silence s&#233;ternisait, elle commen&#231;a &#224; &#233;prouver un certain embarras.

Est-ce que jai du soja entre les dents?

Non. Je suis simplement en train de me demander ce qui se passe.

Que voulez-vous dire?

Karim se pencha vers elle, le regard s&#233;v&#232;re.

Andie, en trois semaines, je ne vous ai pas vue une seule fois. &#192; peine si je vous ai parl&#233;. Vous ne trouvez pas &#231;a bizarre?

Dune main nerveuse, elle joua avec une m&#232;che de cheveux.

Cest-&#224;-dire, jai &#233;t&#233; tr&#232;s occup&#233;e

Des conneries. Du temps de Jacobsen, vous n&#233;tiez pas occup&#233;e au point de ne pas avoir un instant &#224; me consacrer. Mais que sam&#232;ne une belle gueule de mutant, soudain, je suis un &#233;tranger.

Andie eut un sourire crisp&#233;.

Karim, il me semble que vous &#234;tes jaloux.

Peut-&#234;tre. Je croyais quil s&#233;tait pass&#233; quelque chose entre nous, quelque chose de plut&#244;t bien. Apr&#232;s Rio, jai cru

Allons, Karim. C&#233;tait Rio. Les &#233;toiles, la musique, tout &#231;a met un peu la t&#234;te &#224; lenvers. On sest bien amus&#233;s. C&#233;tait tr&#232;s agr&#233;able. Mais maintenant, on est revenus &#224; Washington.

Je ne vois pas les choses comme &#231;a.

Andie chercha ses mots.

Euh, Karim, vous savez bien quon ne peut pas se permettre de prendre au s&#233;rieux ce genre de choses. Nous sommes lun et lautre beaucoup trop occup&#233;s.

Il se renfrogna.

Je croyais quon &#233;tait daccord tous les deux sur les dangers quil y a &#224; prendre son travail trop au s&#233;rieux. Surtout apr&#232;s la mort de Jacobsen.

Eh bien, je me suis rendu compte que le travail aide &#224; cicatriser. Et mon patron ne me l&#226;che pas.

Pour &#231;a, jen suis bien persuad&#233;.

Le rouge monta aux joues de la jeune femme.

Quest-ce que cette phrase est cens&#233;e signifier?

Karim prit un air d&#233;go&#251;t&#233;.

Je ne suis pas na&#239;f, Andie. Nimporte qui peut voir que vous avez un faible pour votre patron. Et tout le monde sait que &#231;a travaille beaucoup, une secr&#233;taire entich&#233;e de son patron. (Il sinterrompit pour boire une gorg&#233;e de Campari.) Oui, Jeffers est certainement tr&#232;s occup&#233;. Jai parcouru son projet de loi concernant lUnion des Mutants dans le rapport du Congr&#232;s. Il ne perd pas de temps, hein? &#201;tablir une motion de soutien &#224; labrogation du Principe d&#201;quit&#233;. La soumettre &#224; lexamen du sous-comit&#233; des Approbations. Il fait des ronds de jambe au s&#233;nateur Sulzberger, le leader de la majorit&#233;, et m&#234;me au vice-pr&#233;sident.

Quel mal y a-t-il &#224; &#231;a?

Aucun, surtout quand on est un requin qui voit un certain profit &#224; d&#233;tourner des fonds pour servir des int&#233;r&#234;ts particuliers.

Lesquels, par exemple?

Les droits des mutants.

Andie se sentit &#224; nouveau transpirer.

L&#224;, je proteste. On dirait du sectarisme antimutant. Stephen nest pas un requin. Il est simplement plus efficace. Plus engag&#233;. Sil travaille tant, cest parce que sa t&#226;che lui tient dautant plus &#224; c&#339;ur.

Karim ne put retenir un sifflement.

Vous commencez &#224; vous exprimer comme vos communiqu&#233;s de presse.

Ne soyez pas cynique, Karim.

Surtout &#224; propos de Stephen, hein? (Le ton &#233;tait glacial.) Vous avez bien chang&#233;, Andie. Je vous croyais plus lucide. D&#233;sol&#233; de vous avoir fait perdre votre temps.

Il se leva.

Karim! Attendez!

Andie se mordit la l&#232;vre tandis quil s&#233;loignait. Il se comportait comme un enfant en accordant &#224; une petite folie passag&#232;re aux couleurs de l&#233;t&#233; plus dimportance quelle nen avait jamais eu. Elle refoula la voix insistante lui disant quil lui manquait d&#233;j&#224;. Dailleurs, Jeffers allait, dici une demi-heure, prendre la parole au S&#233;nat &#224; propos de lenqu&#234;te sur le meurtre de Jacobsen.

Elle navait pas le temps de soccuper des &#233;tats d&#226;me de Karim.

Sous le soleil de cette fin dapr&#232;s-midi, elle se h&#226;ta daller rejoindre sa place sur les bancs de la Chambre. Elle arriva deux minutes avant lintervention qui lint&#233;ressait. Elle en profita pour observer le s&#233;nateur Sulzberger. Celui-ci clouait le bec &#224; un personnage qui avait d&#251; s&#233;tendre un peu trop longtemps sur son opposition au projet de loi 173, loi qui pr&#233;voyait de prot&#233;ger la base martienne contre toute exploitation commerciale. Sa mission accomplie, Sulzberger se rassit.

Puis Andie attendit impatiemment que Jeffers, dans un costume gris fait sur mesure, monte sur le podium. Il installa ses notes et jeta un regard sur la salle.

Mesdames et messieurs du S&#233;nat, je pense que vous conviendrez avec moi que cette enqu&#234;te dure depuis trop longtemps. Je r&#233;clame instamment quon nous apporte quelques &#233;claircissements sur le meurtre de mon pr&#233;d&#233;cesseur. En laissant cette affaire s&#233;terniser, daucuns font preuve dun manque dempressement f&#226;cheux. Est-ce l&#224; le message que nous voulons faire passer? Quon peut assassiner en toute impunit&#233; un membre de cette auguste assembl&#233;e?

Jeffers regagna dun pas majestueux lenceinte du s&#233;nat. Un lynx, songea Andie. Devant elle, dansaient des slogans de campagne &#233;lectorale. Stephen &#233;tait superbe, vraiment superbe. L&#233;lection lann&#233;e prochaine serait du g&#226;teau. Et pourquoi pas ensuite des charges plus hautes encore? Si seulement Jacobsen avait pu avoir son charisme. Ce n&#233;taient pas des menaces de mort qui saccumulaient sur le bureau dAndie, mais l&#233;norme courrier des admirateurs de Stephen Jeffers. M&#234;me les non-mutants ladoraient. Son projet de financement dune bourse navait pas entam&#233; son aura, pas plus que la cr&#233;ation de la Fondation pour la Coop&#233;ration. On parlait dores et d&#233;j&#224; dorganiser des jeux d&#233;t&#233; o&#249; seraient mis en valeur les talents des mutants.

M&#233;diag&#233;nique, avait comment&#233; Karim avec un sourire narquois apr&#232;s sa rencontre avec Jeffers.

Bon, c&#233;tait ind&#233;niable. Mais que pouvait-on trouver &#224; redire au charisme? Cela ne donnait que plus defficacit&#233; &#224; Jeffers dans la t&#226;che qui &#233;tait la sienne. Une t&#226;che dont il sacquittait parfaitement. Il avait fait passer trois projets de loi d&#233;fendant les int&#233;r&#234;ts des mutants et se voyait d&#233;j&#224; courtis&#233; par dautres s&#233;nateurs pour leur apporter son soutien.

Les applaudissements tir&#232;rent Andie de sa r&#234;verie. Elle ne fut nullement &#233;tonn&#233;e dentendre les coll&#232;gues de Jeffers lovationner. Il les remercia dun sourire et dun commentaire qui se voulait empreint de modestie, puis rejoignit vite son si&#232;ge, non sans adresser un clin d&#339;il &#224; Andie.

Suivait sur lagenda le rapport du sous-comit&#233; sur la mission au Br&#233;sil. Craddick exposa ce quon y avait d&#233;couvert, avec quelques commentaires de la part de Jeffers. Horner &#233;tait absent, ce qui ne semblait pas beaucoup g&#234;ner ses coll&#232;gues. Andie avait tant de fois parcouru le dossier quelle ne put semp&#234;cher de r&#233;citer en m&#234;me temps que lui les d&#233;clarations de Craddick. Toutefois, lorsque la voix de Jeffers se fit entendre de nouveau, elle redevint attentive.

Je suis daccord avec les conclusions du sous-comit&#233;. Devant le manque de preuves substantielles, je ne peux plus recommander la poursuite de lenqu&#234;te.

Hein? Andie se frotta les yeux. Elle sattendait au contraire &#224; ce que Jeffers fasse un appel retentissant en faveur dune action imm&#233;diate. Elle lui avait soumis toutes les informations quelle d&#233;tenait, y compris la disquette. Comment pouvait-il rester plant&#233; l&#224; &#224; hocher la t&#234;te et &#224; affirmer quil nexistait pas de preuves suffisantes pour soutenir un compl&#233;ment denqu&#234;te? Que Craddick et Horner &#233;cartent du rapport tout &#233;l&#233;ment de nature &#224; enflammer les esprits, passe encore. Mais Jeffers? Furieuse, elle retourna &#224; son bureau et y attendit son patron.

&#199;a a bien march&#233;, lan&#231;a-t-il avec un large sourire. Mieux que je nesp&#233;rais.

Je suis ravie que vous le preniez ainsi, r&#233;pliqua-t-elle. Mais vos commentaires sur le rapport du sous-comit&#233; nont pas manqu&#233; de m&#233;tonner.

Jeffers regarda la jeune femme dun air mal assur&#233;.

On dirait que vous &#234;tes contrari&#233;e.

Cest exact.

Pourquoi cela?

Je pensais que vous alliez exiger la poursuite de lenqu&#234;te sur les exp&#233;riences g&#233;n&#233;tiques au Br&#233;sil.

Comment aurais-je pu faire cela? Lhyst&#233;rie qui a entour&#233; lassassinat de Jacobsen nest toujours pas retomb&#233;e. En confortant lopinion dans lid&#233;e quon risquait de voir bient&#244;t appara&#238;tre de nouveaux mutants, voire des supermutants, nous ne ferions quattiser les passions. M&#234;me moi, je ne peux prendre ce risque, Andie.

Et &#224; la place, vous balayez tout &#231;a sous la carpette du S&#233;nat.

Je ne suis pas enti&#232;rement convaincu quen cette affaire il y ait autant de myst&#232;res &#224; &#233;claircir que vous semblez le penser.

Andie &#233;tait sur le point de r&#233;torquer que dautres mutants voyaient les choses diff&#233;remment, mais une petite voix dans sa t&#234;te len dissuada. C&#233;tait le probl&#232;me des mutants; elle n&#233;tait quune &#233;trang&#232;re.

Disons que jaurais aim&#233; vous voir d&#233;fendre le point de vue avec un peu plus dacharnement.

Jeffers sapprocha et lui prit le visage entre les mains.

Andie, je suis d&#233;sol&#233;. Je vous ai d&#233;&#231;ue. Et je suppose que cela rev&#234;tait une grande importance pour vous, nest-ce pas? &#201;coutez, que diriez-vous de prendre un verre &#224; sept heures, puis de discuter de tout cela autour dun d&#238;ner?

La jeune femme sentit son c&#339;ur battre dans sa poitrine.

Entendu.

Trois heures plus tard, ils &#233;taient confortablement install&#233;s dans lambiance feutr&#233;e et la lumi&#232;re tamis&#233;e dun restaurant fran&#231;ais deux &#233;toiles sur lAvenue M.

Stephen, je vous en prie, essayez de comprendre, reprit Andie. J&#233;tais au Br&#233;sil avec Jacobsen, juste avant quelle ne soit assassin&#233;e. En renon&#231;ant &#224; pousser plus avant dans cette affaire, cest comme si je la laissais tomber.

Vous avez fait de votre mieux, d&#233;clara Jeffers dune voix douce. Cest merveilleux de vouloir garder en vie sa m&#233;moire, et vous savez quels sont mes sentiments &#224; cet &#233;gard. Mais nous ne pouvons pas, jour apr&#232;s jour, nous acquitter de notre t&#226;che dans loptique de ce quaurait fait Eleanor.

Mais sil sav&#232;re que se pratiquent effectivement au Br&#233;sil des exp&#233;riences sur un &#233;ventuel supermutant? Ce qui semble &#234;tre le cas.

Jeffers jeta sa serviette sur la table et composa le montant de laddition.

Eh bien, je ne consid&#232;re toujours pas que cette disquette constitue une preuve &#233;vidente. Il me semblait dailleurs vous avoir entendue dire que les mutants menaient leur propre enqu&#234;te, pour leur compte personnel. Laffaire est donc loin d&#234;tre close.

Oui, mais

Andie, il y a des limites &#224; ce que nous pouvons faire de fa&#231;on officielle. Le Br&#233;sil est un pays &#233;tranger. Nous ne pouvons risquer de cr&#233;er un incident diplomatique. Je reconnais que lid&#233;e dexp&#233;riences sur des sujets humains est proprement r&#233;pugnante, mais nous nen avons pas la preuve. Des images qui montrent des divisions cellulaires r&#233;alis&#233;es en &#233;prouvettes ne signifient pas pour autant quil y aurait des femmes retenues dans une clinique de Rio, &#224; qui on implanterait des f&#339;tus mutants. (Les sourcils de Jeffers se soulev&#232;rent.) On dirait un t&#233;l&#233;film dhorreur. Le DrRibeiros et son &#238;le dembryons mutants.

Malgr&#233; elle, Andie se mit &#224; rire, puis elle quitta le restaurant sur les pas de Jeffers. Quand il eut gar&#233; le glisseur gris le long du trottoir devant son appartement, &#224; son grand &#233;tonnement, il coupa le moteur.

Andie, je ne saurais vous dire tout ce que repr&#233;sente pour moi laide que vous mapportez. Vous avez grandement facilit&#233; cette p&#233;riode de transition.

Jen suis heureuse, dit-elle en baissant timidement les yeux.

Jappr&#233;cie vraiment de travailler avec vous. D&#234;tre avec vous.

Il se pencha et lattira dans ses bras. Puis il lembrassa avec une fougueuse ardeur.

Vous voulez monter un moment?

&#201;tait-elle r&#233;ellement en train de lui proposer de monter &#224; son appartement? Son patron? Un mutant?

Tr&#232;s volontiers.

Andie le conduisit &#224; l&#233;tage, et ils sassirent quelques minutes pour boire un verre. Ils se retrouv&#232;rent ensuite dans la chambre.

Viens murmura-t-il en lui prenant les mains.

Les scrupules de la jeune femme disparurent comme par enchantement. Elle tomba dans ses bras sans se faire prier, comme si elle avait d&#233;j&#224; fait cela cent fois.

Une fois quils furent au lit, Andie constata avec soulagement quil navait rien que de tr&#232;s normal, quil fonctionnait comme tout &#234;tre humain m&#226;le. Rien dincongru, Dieu merci, question sexe. La jeune femme sentit les muscles onduler sous la peau h&#226;l&#233;e tandis quil sactivait sur elle, en elle. C&#233;tait la premi&#232;re fois quelle approchait un mutant de si pr&#232;s. Il &#233;tait chaud, comme si la temp&#233;rature de son corps &#233;tait plus &#233;lev&#233;e que la normale. Les yeux dor&#233;s, les yeux de lynx, la tenaient sous leur pouvoir hypnotique. &#201;tait-elle sa proie? Et puis apr&#232;s? Elle navait envie que dune chose pour linstant:avoir Stephen Jeffers dans son lit. Elle laissa &#233;chapper un faible g&#233;missement. Puis dautres, de plus en plus forts, au fur et &#224; mesure quelle commen&#231;ait &#224; jouir.



16

Michael fendait leau claire de la piscine, bras au corps, jambes immobiles, laissant derri&#232;re lui un mince sillage argent&#233;. Sur son passage, dautres nageurs lui jetaient des regards denvie. Cela le laissait indiff&#233;rent. Ce quil y avait de bien avec la t&#233;l&#233;kin&#233;sie, c&#233;tait cette facult&#233; de se propulser dans leau sans le moindre effort. Naturellement, ce don lui barrait le chemin des comp&#233;titions. Le fameux Principe d&#201;quit&#233; interdisait toute participation des mutants aux manifestations sportives. Mais cela navait pas dimportance. Se mouvoir dans leau &#233;tait une sensation merveilleuse et il se contentait de ce simple plaisir des sens. Pourquoi chercher &#224; humilier quelques pauvres normaux qui battaient des bras et des jambes? Sils voulaient maintenir leurs joutes stupides dans cette puret&#233; qui leur faisait oublier leurs propres limites, grand bien leur fasse.

Il se tourna sur le dos et glissa en direction de Kelly. Pour une normale, elle &#233;tait fort gracieuse. Il aimait la fa&#231;on dont ses cheveux noirs flottaient derri&#232;re elle, et aussi son costume de bain bleu qui collait &#224; elle comme une seconde peau.

Tu as le temps de faire encore deux longueurs? demanda-t-elle.

Michael consulta lhorloge, soudain saisi par un sentiment de culpabilit&#233;. Il avait promis &#224; Jena de passer la chercher &#224; la station de la navette &#224; neuf heures. Il &#233;tait sept heures trente.

Euh, non. Je dois rentrer de bonne heure. Des contrats &#224; &#233;tudier. Mais on peut revenir demain.

Daccord. De toute fa&#231;on, je ne travaille qu&#224; mi-temps.

Elle nagea jusqu&#224; lui, lui mit les bras autour du cou et lembrassa tendrement. Une br&#232;ve excitation sempara de lui au contact de ce corps en suspension dans leau, mais il se d&#233;gagea. Kelly fron&#231;a les sourcils.

Quelque chose ne va pas?

Non. Simplement jai froid.

Eh bien, sortons.

Elle se dirigea vers l&#233;chelle, puis lui lan&#231;a un regard espi&#232;gle.

Tu me fais lascenseur?

Usant de son pouvoir t&#233;l&#233;kin&#233;sique, il la souleva doucement hors de leau et la d&#233;posa sur un banc de h&#234;tre. Le surveillant lui d&#233;cocha un regard mauvais.

Et merde! jura Michael int&#233;rieurement; et il l&#233;vita &#224; son tour, &#233;mergeant de la piscine pour atterrir dans une &#233;l&#233;gante pirouette &#224; c&#244;t&#233; de Kelly. Celle-ci applaudit et lui jeta une serviette verte.

&#192; nouveau, le surveillant se renfrogna. Michael haussa les &#233;paules. Il ne contrevenait &#224; aucun r&#232;glement, tout juste &#224; quelques vieux pr&#233;jug&#233;s en mati&#232;re de physique. Les mutants avaient d&#233;montr&#233; dans quelles erreurs se fourvoyaient les physiciens, ce qui provoquait souvent chez eux un ravissement m&#234;l&#233; de stupeur.

On se retrouve dans un quart dheure, sugg&#233;ra Kelly.

Elle agita sa serviette en direction de Michael et se dirigea vers les douches des femmes en ondulant effront&#233;ment des hanches. Comment s&#233;tait-il d&#233;brouill&#233; pour que sa vie devienne si compliqu&#233;e? se demandait Michael en regardant la vapeur s&#233;lever de la piscine chauff&#233;e.

Lorsquil vit quun second cadenas avait &#233;t&#233; pos&#233; sur la poign&#233;e en m&#233;tal de la porte de son armoire, la verrouillant ainsi une deuxi&#232;me fois, il ne fut qu&#224; moiti&#233; surpris. Quand apprendraient-ils que cela ne servait &#224; rien? Avec un soupir, il concentra toute sa puissance t&#233;l&#233;kin&#233;sique sur le cadenas. Une fois acc&#233;l&#233;r&#233; le mouvement des mol&#233;cules &#224; lint&#233;rieur du m&#233;tal, celui-ci prit une teinte ros&#233;e et commen&#231;a &#224; fondre, coulant sur le sol avant de se refroidir en une flaque brillante. Il ralentit la course des mol&#233;cules pour activer le processus. Le zigoto qui avait bricol&#233; son armoire ne retrouverait quun tas de ferraille. Michael navait jamais cess&#233; durant des ann&#233;es, au lyc&#233;e et &#224; luniversit&#233;, de d&#233;jouer ainsi les mauvais tours des normaux.

Kelly lattendait, rev&#234;tue dune parka jaune fluo qui brillait &#224; la lumi&#232;re de cette fin de journ&#233;e dautomne. Michael enla&#231;a la jeune fille. Tandis quils sembrassaient, elle se frotta contre lui de fa&#231;on suggestive, ce qui &#233;veilla chez Michael un pincement coupable doubl&#233; dune &#233;tincelle de d&#233;sir. &#192; plus ou moins br&#232;ve &#233;ch&#233;ance, elle finirait par d&#233;couvrir quil sortait avec une autre fille. D&#233;j&#224;, elle soup&#231;onnait quelque chose. Il ne pouvait pas courir le risque de la perdre. Mais comment rompre avec Jena et renoncer ainsi &#224; la magie de leurs &#233;treintes enivrantes? Il se fit le serment de mettre un terme &#224; leur liaison. Plus tard.

Les arbres projetaient leurs silhouettes squelettiques sur la toile pourpre du ciel. C&#233;tait le moment de la journ&#233;e que Michael pr&#233;f&#233;rait. Il aurait voulu prendre Kelly par la main et se promener quelques minutes avec elle dans la fra&#238;cheur du soir. Au lieu de cela, il monta dans son glisseur et la ramena chez elle.


Andie attendit le troisi&#232;me clignotement du spot sur l&#233;cran pour prendre le message. La face de chien de Bailey apparut. La fatigue creusait des rides autour de sa bouche.

Belle rousse, jai quelque chose sur cette mutante.

M&#233;lanie Ryton?

Elle-m&#234;me. Ne texcite pas. Rien que des trucs plut&#244;t d&#233;cousus.

Cest-&#224;-dire?

Une d&#233;claration de vol de glisseur d&#233;pos&#233;e il y a deux mois par un homme daffaires du Maryland. (Bailey loucha sur une feuille qui s&#233;talait sur son bureau.) Un certain Benjamin Cariddi pr&#233;tend que M&#233;lanie Ryton lui a vol&#233; son v&#233;hicule.

Il a bien sp&#233;cifi&#233; son nom? Comment le connaissait-il?

Il d&#233;clare sur ce papier que c&#233;tait sa petite amie. Ils se sont disput&#233;s.

Avec sa petite amie?

Oui. Il dit quelle &#233;tait employ&#233;e comme danseuse exotique au Star Chamber. (Bailey releva les yeux.) Cest un endroit o&#249; je nenverrais pas mon pire ennemi.

Andie esquissa un sourire glac&#233;.

Cest peut-&#234;tre lendroit o&#249; M.Cariddi trouve toutes ses petites amies.

En tout cas, le glisseur a &#233;t&#233; retrouv&#233;. Abandonn&#233; pr&#232;s dune station de m&#233;tro dans une banlieue du Maryland.

Et &#231;a fait longtemps quon na pas de nouvelles de la petite?

Aucune piste.

Peux-tu me transmettre une copie de ce rapport?

Bien s&#251;r, belle rousse. Tu veux autre chose?

Oui. Dis-moi ce que je dois raconter &#224; ses parents.

La navette avait une demi-heure de retard. Michael faisait les cent pas &#224; la station dembarquement. Un petit groupe de mutants &#233;tait &#224; la caf&#233;t&#233;ria, mais il pr&#233;f&#233;ra &#233;viter leur compagnie. Se trouver assis en face de mutants &#233;tait bien la derni&#232;re chose dont il avait envie.

C&#233;tait leur communaut&#233; qui lui valait en ce moment la plupart de ses probl&#232;mes.

Il avait d&#233;pos&#233; Kelly rapidement; pas au point, toutefois, de navoir pas remarqu&#233; son regard troubl&#233; et d&#233;&#231;u &#224; la fois. &#192; cette heure, il aurait d&#251; se trouver avec elle.

La navette atterrit dans une secousse et roula lentement jusquau quai. Puis les portes souvrirent et Jena s&#233;lan&#231;a sur la passerelle dans une tenue moulante bleu opalescent. Michael put constater quil n&#233;tait pas le seul homme dans la foule &#224; la regarder se diriger vers lui. Il fallait bien reconna&#238;tre quelle &#233;tait fabuleuse.

Michael! Mon Dieu, comme tu mas manqu&#233;!

Elle lui jeta les bras autour du cou et lembrassa.

Malgr&#233; ses bonnes r&#233;solutions, il lattira contre lui, tout enflamm&#233; par les images subliminales quelle lui envoyait pour laguicher.

Viens, dit-il enfin en se lib&#233;rant. Trouvons-nous un endroit o&#249; nous serons seuls.


Andie avait des rendez-vous tout lapr&#232;s-midi et d&#233;j&#224; les choses allaient de travers.

La journaliste du Washington Post, Jacqui Renstrow, arriva avec dix minutes de retard. Apr&#232;s elle, Andie devait recevoir Jason Edwards, de la presse t&#233;l&#233;vis&#233;e, et Susan Johnson, lanimatrice du show de minuit. Tous les deux voulaient interviewer Jeffers sur son projet dabrogation des r&#232;glements et autres restrictions impos&#233;s aux mutants dans le domaine du sport. Quant &#224; ce que voulait Renstrow, myst&#232;re.

Andie! Quel plaisir de te revoir, attaqua Jacqui Renstrow en sinstallant dans le box, dans un tourbillon de boucles blondes. D&#233;sol&#233;e d&#234;tre en retard. Barton &#233;tait dans une de ses humeurs loquaces

Et tu ne sais jamais &#224; quel moment il risque de te glisser quelque chose &#224; loreille qui te vaudra le prix Pulitzer? Cest &#231;a, hein? Quest-ce que tu bois?

Scotch, sec. Merci.

Renstrow ouvrit sa mallette-&#233;cran et d&#233;ploya son bloc.

Attends une minute, Jacqui, lavertit Andie. Tu as dit que tu voulais faire du boulot en profondeur. Je naurai rien &#224; communiquer &#224; la presse sur labrogation du Principe d&#201;quit&#233; avant vendredi.

La journaliste eut un grand sourire.

Ne tinqui&#232;te pas, Andie. Je veux juste prendre quelques notes. Tu sais que nous pr&#233;parons un reportage sur les mutants en poste aux affaires publiques. &#201;videmment, nous nous int&#233;ressons tout particuli&#232;rement &#224; Jacobsen et &#224; Jeffers. Je voudrais en savoir un peu plus sur Jeffers.

Une sonnette dalarme se d&#233;clencha dans le cerveau dAndie.

Par exemple?

Je veux mettre laccent autant sur Jeffers lhomme daffaires que sur le personnage public. Montrer ses autres facettes. Par exemple, j&#233;tais loin de penser que son cabinet davou&#233;s priv&#233; &#233;tait si important.

Il ny a rien de secret l&#224;-dedans, fit remarquer Andie.

Bien s&#251;r. Et il y a aussi sa soci&#233;t&#233; multinationale avec toutes ses filiales.

Andie se pencha au-dessus de son bureau.

Noublie pas une chose, tous les int&#233;r&#234;ts commerciaux de Jeffers sont administr&#233;s par des soci&#233;t&#233;s paravents pendant toute la dur&#233;e de son mandat de s&#233;nateur.

Donc les activit&#233;s priv&#233;es ne peuvent pas empi&#233;ter sur les affaires publiques, cest cela? conclut Renstrow avec un rire qui sonnait faux.

Cest &#231;a, lid&#233;e.

Honn&#234;tement, Andie, ce doit &#234;tre un surhomme. Je ne sais pas comment il a fait. Toutes ces filiales. Betajef, Corjef, Unijef. Comment a-t-il trouv&#233; le temps de soccuper &#224; la fois de ses affaires dexport-import, de son cabinet davou&#233;s et de sa candidature au S&#233;nat?

Cest sans doute que certains individus ont des aptitudes particuli&#232;res.

Surtout si ce sont des mutants.

Est-ce l&#224; que tu voulais en venir?

Oh, non. Simplement, je ladmire. Ce doit &#234;tre un sorcier en mati&#232;re de gestion et de finances.

Cest un homme daffaires brillant. Mais &#231;a aussi, cest de notori&#233;t&#233; publique. Et &#231;a nest pas si exceptionnel chez les mutants. La plupart du temps, ils r&#233;ussissent ce quils entreprennent.

Surcompensation?

Je ne suis pas qualifi&#233;e pour en juger.

O&#249; a-t-il d&#233;velopp&#233; un sens si aigu de la gestion financi&#232;re?

Eh bien, son p&#232;re dirigeait une affaire dimport-export tr&#232;s prosp&#232;re. Il sest sans doute sp&#233;cialis&#233; en &#233;conomie pendant son cursus universitaire.

Prenant un air intrigu&#233;, Renstrow consulta ses notes.

Bon, mais je ne vois pas comment, &#233;tant donn&#233; quil a pass&#233; ses premiers examens de m&#233;decine.

De m&#233;decine? r&#233;p&#233;ta Andie en essayant de masquer sa confusion.

Oui. Il a pass&#233; un dipl&#244;me de recherche g&#233;n&#233;tique. &#199;a semble bizarre quil soit all&#233; en facult&#233; de droit plut&#244;t quen m&#233;decine.

Il arrive quon change davis.

Mais quest-ce que Renstrow cherchait donc &#224; prouver?

&#192; qui le dis-tu! Jai chang&#233; trois fois de discipline. (La journaliste saccorda une seconde pour finir son verre.) Bon, jaimerais beaucoup en savoir davantage sur la mani&#232;re dont il a d&#233;velopp&#233; ses talents de financier.

Peut-&#234;tre a-t-il des dons naturels dans ce domaine.

Renstrow se fendit dun sourire qui eut le don de rendre Andie plut&#244;t nerveuse.

Tu as sans doute raison, dit la journaliste. &#201;coute, je me rends compte que je pousse un peu loin le bouchon, mais jai besoin de rencontrer Jeffers pour en discuter avec lui. Tu peux mavoir un rendez-vous, Andie?

La jeune femme se renversa dans son fauteuil en simulant un b&#226;illement.

Pardonne-moi, mais jai re&#231;u des journalistes toute la journ&#233;e. Je ne peux rien te promettre pour linstant, Jacqui, mais je transmettrai ta requ&#234;te au s&#233;nateur. Quand te faut-il cela, derni&#232;re limite?

Lundi.

On tappellera, d&#233;clara Andie avant de jeter un coup d&#339;il &#224; lhorloge du bar. &#201;coute, jai un rendez-vous et je suis en retard. &#199;a ma fait plaisir de te revoir.

Attrapant son manteau, Andie bondit sur ses pieds, fit un petit signe de la main et franchit la porte avant que la journaliste, abasourdie, ait pu r&#233;agir.

Pas de taxi en vue. Zut! Andie semmitoufla dans son manteau et d&#233;cida de marcher jusqu&#224; la station de m&#233;tro. Il n&#233;tait que trois heures et le soir n&#233;tait pas encore tomb&#233;.

Les insinuations de Renstrow lavaient profond&#233;ment &#233;branl&#233;e. Que cherchait-elle avec ses allusions aux talents de gestionnaire de Jeffers? Avait-elle d&#233;couvert quelque chose &#224; propos du budget? Andie se promit de proc&#233;der &#224; un rapide examen des finances du service. Elle interrogerait Jeffers plus tard sur ses anciens comptes de soci&#233;t&#233;s. Elle tourna dans une rue lat&#233;rale bord&#233;e dh&#244;tels particuliers. Toutes les portes r&#233;fl&#233;chissaient la lumi&#232;re verte des champs de gravitation protecteurs; puis, elle coupa par une ruelle limit&#233;e par des murs en brique, qui d&#233;bouchait sur la station de m&#233;tro.



17

Jena se retourna pour regarder Michael, allong&#233; pr&#232;s delle sur le lit &#233;clair&#233; par la lune.

Tu nes pas avec moi.

Quest-ce que tu veux dire?

Elle sassit.

Je veux dire que tu es ailleurs. Avec quelquun dautre. Et je devine qui.

Ce nest pas ce que tu crois.

Non? Cest vrai que Kelly est un beau jouet.

Une constatation aigre-douce sil en fut.

Elle est tout ce que tu nes pas, songea Michael. Il commen&#231;ait &#224; regretter de ne pas avoir accept&#233; loffre de Skerry de partir avec lui pour le Canada.

Brusquement, Jena changea de tactique. Elle se fit c&#226;line et senroula autour des genoux du gar&#231;on, ses seins chuchotant &#224; sa peau des messages secrets. Michael se laissa aller sous les caresses, les nerfs encore &#224; vif de leur &#233;treinte de tout &#224; lheure. Si elle voulait seulement sen tenir &#224; ces douces caresses et ne plus parler

Tes parents sont si contents quon sorte ensemble.

Il ouvrit les yeux.

Comment lont-ils su? demanda-t-il.

Je le leur ai dit.

Pourquoi?

Jai pens&#233; que &#231;a faciliterait les choses pour nous.

Pour nous? r&#233;p&#233;ta Michael en se lib&#233;rant. Que veux-tu dire?

Jena eut lair embarrass&#233;.

Tu sais bien. Comme &#231;a, ils ne se feraient pas de souci quand tu passerais la nuit ici. Et puis, le clan shabituerait &#224; nous consid&#233;rer comme un couple.

Michael se sentit presque soulag&#233;. Quelque chose en lui de tr&#232;s pr&#233;cis venait de prendre forme. Il sauta hors du lit.

Bon sang, Jena, quest-ce que tu complotes?

Elle se redressa, ouvrant de grands yeux.

Que veux-tu dire?

Michael enfila son jean et prit sa chemise.

Je veux dire:tu joues avec moi et ma famille. Pourquoi faut-il quils soient au courant?

Ils lauraient d&#233;couvert t&#244;t ou tard.

Ce que tu fais, cest leur donner de faux espoirs. Leur faire croire que cette relation signifie quelque chose.

Mais bien s&#251;r quelle signifie quelque chose, r&#233;torqua Jena.

Sa voix navait plus rien denjou&#233;.

Pour toi, peut-&#234;tre. (Michael finit de boutonner sa chemise, enfila ses bottes et son blouson.) Si tu te figures que tes tours de magie au lit peuvent mhypnotiser en permanence!

Je ne tai pas hypnotis&#233; pour que tu couches avec moi. Cest toi qui mas cherch&#233;e, r&#233;torqua-t-elle dune voix aigre.

Cest vrai. Apr&#232;s que tu tes litt&#233;ralement jet&#233;e dans mes bras.

Et tu es revenu pour en avoir encore.

Michael sentit ses joues senflammer.

Je sais.

Pourquoi en fais-tu toute une histoire? (Jena s&#233;tira voluptueusement, exhibant son flanc satin&#233;.) Reviens te coucher. On fera cette position du lotus que tu aimes tant.

Non. (Il refoula les visions enflamm&#233;es qui dansaient devant son &#339;il mental.) Cest fini entre nous, Jena. Il fallait que &#231;a se termine.

Tu ne le penses pas vraiment, Michael.

Si.

Il se sauva, poursuivi dans le couloir, et jusque dans la rue, par le chapelet mental de Jena. Ce nest pas aussi facile que &#231;a.

Va au diable, marmonna-t-il dans un souffle, ce qui ne manqua pas de surprendre lhomme daffaires qui attendait au coin de la rue devant une cabine publique.

Rien &#224; fiche. Il savait enfin ce quil ne voulait pas, et c&#233;tait d&#233;j&#224; un d&#233;but. Plus quun d&#233;but. Limage de Kelly brillait dans son esprit, annonciatrice dune terre de promesses. Au diable, les mutants et leurs traditions. Apr&#232;s la r&#233;union du conseil annuelle, il demanderait &#224; Kelly de l&#233;pouser, et tout serait r&#233;gl&#233;.


Le m&#233;tro gris m&#233;tallis&#233; arriva au moment o&#249; Andie d&#233;bouchait sur le quai. Tant mieux, elle serait juste &#224; lheure. En effet, quelques minutes plus tard, elle entrait dans son bureau.

Bonjour.

Aten, la nouvelle r&#233;ceptionniste, adressa &#224; Andie un sourire poli. Ses yeux dor&#233;s brillaient.

Le s&#233;nateur Jeffers est l&#224;?

Oui, et il vous attend, Andie.

Parfait.

Andie jeta sa mallette sur la table, se saisit de son bloc-&#233;cran et entra dans le bureau de son patron.

Bonjour, ch&#232;re collaboratrice, dit Jeffers dune voix enjou&#233;e. Tu me parais bien d&#233;cid&#233;e.

Elle pr&#233;f&#233;ra ignorer le ton badin.

Jette un coup d&#339;il l&#224;-dessus, dit-elle en ins&#233;rant dans le lecteur la cassette de sa rencontre avec Renstrow, et en voyant avec un certain plaisir seffacer le sourire de Jeffers. Une bonne chose que jenregistre tous les rendez-vous.

Jeffers fron&#231;a les sourcils.

Que veut-elle?

Elle na pas voulu le dire. Elle a simplement demand&#233; &#224; te rencontrer. &#192; mon avis, elle fouine pour semer un peu la pagaille. Tu es sans doute trop populaire. Hier, un sondage dans le A.W.C. Journal te donnait soixante-trois pour cent dintentions de vote dans lOregon. En semant la pagaille, elle veut peut-&#234;tre, accessoirement, se rendre int&#233;ressante.

Tu as sans doute raison. Quand est-ce que je peux la voir?

Andie consulta lemploi du temps de son patron.

Demain. Avant la r&#233;union de lUnion des Mutants &#224; quatre heures.

Entendu. Trouve-moi un moment pour Renstrow demain en d&#233;but dapr&#232;s-midi. Il ne faut pas d&#233;cevoir les gens du Quatri&#232;me Pouvoir. (Puis, la regardant plus attentivement.) Quelque chose dautre te tracasse?

Stephen, jai pass&#233; toute la nuit &#224; examiner nos comptes, pour voir sil ny avait pas un probl&#232;me. Est-ce que tu es conscient que nous avons d&#233;pens&#233; trois fois plus que Jacobsen lan dernier &#224; la m&#234;me &#233;poque?

Jeffers haussa les &#233;paules.

L&#233;quipe sest agrandie, Andie. Je ne tapprends rien. Jacobsen ne finan&#231;ait pas un sous-comit&#233; s&#233;natorial aussi important. Elle navait pas nos besoins. Voil&#224; pourquoi nos d&#233;penses sont plus &#233;lev&#233;es.

Et si c&#233;tait cela qui faisait courir Renstrow? Elle cherche peut-&#234;tre &#224; &#233;taler les extravagances financi&#232;res de certains s&#233;nateurs mutants. Elle sest montr&#233;e tr&#232;s int&#233;ress&#233;e par ta formation dhomme daffaires.

Jeffers eut un grand sourire.

Quelle fouille si elle veut.

Stephen, je suis s&#233;rieuse.

Je le vois bien. Et jessaie de te rassurer. Crois-moi, je sais comment my prendre avec Renstrow et sa manie de fouiller dans mes affaires. Elles sont parfaitement en r&#232;gle. Et cesse de tinqui&#233;ter pour le budget. Dautant que &#231;a ne fait pas partie de ton service.

D&#233;sol&#233;e de tavoir ennuy&#233; avec &#231;a, r&#233;pondit Andie.

Le bravant du regard, elle referma son bloc-&#233;cran avec un bruit sec et se leva pour sortir. Jeffers la rappela.

Andie, attends. Reviens et assieds-toi. Sil te pla&#238;t.

La jeune femme sarr&#234;ta et se retourna.

Je ne sous-estime pas ce que tu fais, commen&#231;a-t-il. Ton inqui&#233;tude est tout &#224; fait louable. Simplement, lid&#233;e de te voir perdre une nuit de sommeil pour cela mest insupportable. Tu travailles d&#233;j&#224; suffisamment comme &#231;a.

Je nattends aucun remerciement, Stephen. Mais je naime pas quon me dise que ceci nest pas de mon ressort.

Il se pencha et lui prit les mains.

Andie, tu es terriblement importante pour moi. Sans toi, je ne pourrais pas men sortir. Je sais fort bien que tes responsabilit&#233;s actuelles ne te satisfont pas, mais sois patiente. &#199;a va changer.

Oublions &#231;a, Stephen.

Sans lui l&#226;cher la main, il ajouta:

Je crois que nous avons besoin de parler tous les deux. Je peux te voir, ce soir?

Pas ce soir, Stephen. Jai dautres engagements.

Annule-les.

D&#233;sol&#233;e. Cest impossible.

Demain, alors? insista-t-il avec un sourire d&#233;sarmant.

On verra cela demain.

Et elle sortit du bureau.


La soci&#233;t&#233; Ryton, Greene and Davis Engineering se trouvait dans un immeuble &#233;l&#233;gant, compos&#233; de tr&#232;s peu d&#233;tages. Ses murs &#233;taient de granit &#233;poxy gris-bleu. Un mat&#233;riau que le p&#232;re de Michael avait choisi pr&#233;cis&#233;ment parce quil amortissait les r&#233;sonances psychiques. Les fen&#234;tres de plexiglas bleu brillaient comme des turquoises serties dans l&#233;paisseur des murs.

Michael d&#233;fit le col de sa parka et sengouffra dans limmeuble. Il laissait sur son passage des nuages de condensation. Une matin&#233;e glaciale. La saison des mutants &#233;tait dans lair. Halden avait convoqu&#233; la r&#233;union du conseil pour la troisi&#232;me semaine de d&#233;cembre. Plus t&#244;t que les autres ann&#233;es.

Michael Ryton, un appel sur la ligne deux, annon&#231;a la voix &#233;lectronique au moment o&#249; le jeune homme franchissait la porte. Il suspendit sa parka orange, se pr&#233;cipita dans son bureau et alluma l&#233;cran. Andr&#233;a Greenberg le regardait, le visage sombre.

Michael, est-ce que votre p&#232;re est dans les parages?

Il est en r&#233;union.

En ce cas, cest &#224; vous que je dois annoncer la nouvelle. (Elle &#233;baucha un sourire.) Ne men veuillez pas si je suis la messag&#232;re de mauvaises nouvelles.

Que voulez-vous dire?

Jai des renseignements concernant votre s&#339;ur.

M&#233;lanie! Que lui est-il arriv&#233;? Elle est vivante?

Autant que je sache.

Quentendez-vous par l&#224;? demanda Michael en scrutant l&#233;cran.

Je nai aucune id&#233;e de lendroit o&#249; elle se trouve en ce moment.

Et avant, o&#249; &#233;tait-elle?

Dans le Maryland. Elle vivait avec un homme.

Mel?

Michael se laissa tomber dans son fauteuil.

Oui. Apparemment, elle la rencontr&#233; dans la bo&#238;te o&#249; elle travaillait comme danseuse exotique.

Comme quoi?

Michael r&#233;prima une irr&#233;sistible envie de rire. Sa petite s&#339;ur, si timide, dansant &#224; moiti&#233; nue devant des &#233;trangers? Impossible. C&#233;tait absurde.

Vous savez bien, une strip-teaseuse, crut bon de pr&#233;ciser Andie avec une certaine impatience. Enfin, il semblerait quils se soient disput&#233;s et elle sest enfuie en empruntant son glisseur.

Oh l&#224;, oh l&#224;! Elle lui a vol&#233; son glisseur?

Michael, je comprends que vous ayez du mal &#224; croire

Elle la gard&#233;?

Non. Il a &#233;t&#233; retrouv&#233; le lendemain.

Et o&#249; est-elle maintenant?

Je vous lai dit. Je nen sais rien.

Michael se renversa dans son fauteuil.

Je nen crois rien. Une danseuse exotique qui vivait avec un type et lui a vol&#233; son glisseur (Il paraissait tout &#224; fait ahuri.) Au moins, elle est vivante.

Oui, mais je ne sais pas grand-chose dautre.

Comment sappelle le type qui a port&#233; plainte?

Benjamin Cariddi.

Un non-mutant?

Apparemment. (Puis, au bout dun instant:) Quallez-vous dire &#224; vos parents?

La v&#233;rit&#233;, je crois. (Michael se frotta les paupi&#232;res.) Maintenant, donnez-moi de bonnes nouvelles, Andie. Inventez-en, au besoin.

Elle lui sourit affectueusement.

Le s&#233;nateur Jeffers travaille sur labrogation du Principe d&#201;quit&#233;.

Il serait temps.

Comment &#231;a se passe avec votre petite amie normale?

Le visage de Michael s&#233;claira.

Super! Kelly est formidable.

&#199;a a lair s&#233;rieux.

Je lesp&#232;re. Je voudrais quon se marie lann&#233;e prochaine. Mais elle parle daller &#224; luniversit&#233;.

On ne peut pas concilier les deux?

Sans doute, dit-il. Mais ce nest peut-&#234;tre pas ce quelle pense.

En tout cas, je souhaite que les choses sarrangent comme vous le voulez, Michael. Les mariages mixtes sont une sorte de pari.

Il haussa les &#233;paules.

Quel mariage ne lest pas?

Je nen sais rien. Pas encore, ajouta Andie en riant. Eh bien, bonne chance. Et envoyez-moi un carton dinvitation.

Un clin d&#339;il et elle se volatilisa. Michael resta assis un long moment devant l&#233;cran bleu d&#233;sormais vide.



18

&#192; trois heures moins cinq, Andie entra dans le bureau de Jeffers, son bloc-&#233;cran &#224; la main. Elle nota avec satisfaction la pr&#233;sence sur la table de la mince chemise verte. Jeffers avait fourni des dossiers, des chiffres et des t&#233;moignages d&#233;montrant que ses comptes &#233;taient parfaitement en r&#232;gle. Andie avait h&#226;te de voir la t&#234;te que ferait Jacqui Renstrow quand elle sapercevrait quelle rentrait bredouille de sa partie de p&#234;che.

Jeffers regarda sa montre.

Elle est en retard.

&#199;a semble &#234;tre une habitude chez elle, remarqua Andie, install&#233;e sur le canap&#233; marron. Accordons-lui encore cinq minutes.

Cest tout ce que je peux me permettre, d&#233;clara Jeffers avec un certain agacement. LUnion des Mutants va arriver, et cela nous prendra le reste de lapr&#232;s-midi.

Tant pis pour elle. Je vais en profiter pour rassembler tes notes pour la r&#233;union.

&#192; 3h25, il ny avait toujours pas la moindre trace de Jacqui Renstrow. Andie &#233;tait furieuse.

Je savais bien quelle essayait seulement de nous prendre en d&#233;faut pour semer la pagaille, dit-elle en tambourinant sur le bureau.

On arr&#234;te les frais, Andie. (Le front de Jeffers &#233;tait redevenu d&#233;tendu, de m&#234;me que sa voix.) Elle a d&#251; trouver un plus gros poisson &#224; mettre sur le gril. Dailleurs, &#231;a nous arrange. Jai maintenant un peu plus de temps pour pr&#233;parer cette r&#233;union.

Elle aurait pu au moins appeler.

Peu importe. Ces notes sont pr&#234;tes? Et rappelle-toi, je veux que ce meeting soit enregistr&#233; pour quon puisse le transcrire et le diffuser par la suite.

Tout &#224; fait. Et en tirer des extraits pour ton bulletin fax.

Andie tapa ses notes sur lordinateur de son patron. Elle avait r&#233;serv&#233; la salle de conf&#233;rences Madison, avec double &#233;cran et magn&#233;toscope.

&#192; 4h05, tous les si&#232;ges &#233;taient occup&#233;s par les mutants. Andie &#233;tait rest&#233;e au fond, soudain consciente de sa diff&#233;rence au milieu de tous ces yeux dor&#233;s.

Jeffers tr&#244;nait face &#224; lassistance, soffrant sans retenue &#224; la lumi&#232;re rose et blanc des projecteurs.

Mes amis, je tiens &#224; vous faire part de nos derni&#232;res avanc&#233;es, commen&#231;a-t-il. Comme vous le savez sans doute, jai d&#233;pos&#233; un projet de loi visant &#224; abroger le soi-disant Principe d&#201;quit&#233;.

De bruyants applaudissements s&#233;lev&#232;rent de lauditoire, ainsi que des sifflets et des cris dapprobation. Jeffers attendit que cesse le vacarme et poursuivit:

La lutte sera acharn&#233;e, ne nous m&#233;prenons pas. Les mutants font peur aux normaux. Nos talents leur font peur. (Il laissa un instant planer le silence.) Ai-je besoin de vous rappeler quil y a eu des morts parmi nous lorsque nous nous sommes manifest&#233;s pour la premi&#232;re fois dans les ann&#233;es 90? Et cette ann&#233;e, ils ont encore assassin&#233; lune des n&#244;tres, ici m&#234;me. Mais rien ne nous emp&#234;chera de reprendre nos droits. Nous sommes des citoyens et nous devons &#234;tre trait&#233;s comme tels. Il faudrait quils nous &#233;liminent tous pour que nous cessions dexiger les droits qui sont les n&#244;tres.

&#192; nouveau, les applaudissements et les ovations d&#233;ferl&#232;rent sur Jeffers. Les membres de lUnion des Mutants se mirent debout et entonn&#232;rent: Nos droits! Nos droits!

Sur leurs cous, leurs manches, les revers de leurs vestes, brillaient les boutons dor&#233;s de lunit&#233;. Jeffers hochait la t&#234;te au rythme de leur incantation. Enfin, il leva les mains pour r&#233;clamer le silence.

Il est temps pour nous daller de lavant, de nous porter au c&#339;ur de la sc&#232;ne publique. Plut&#244;t que de nous laisser exclure ou ignorer, nous devons exiger que les r&#232;gles soient revues, que nous soit reconnu le droit dexister. Il nest pas question que nous nous retirions.

Un tonnerre dapplaudissements jaillit une nouvelle fois de lassistance. Andie se demanda non sans une certaine perplexit&#233; ce quaurait pens&#233; Eleanor Jacobsen du discours de son successeur. Nulle part, il ny &#233;tait question de coop&#233;ration. Et cent paires dyeux avides contemplaient Stephen Jeffers.

Et une fois cet objectif r&#233;alis&#233;, reprit celui-ci, nous irons encore plus loin. Nous ferons abroger les r&#232;glements qui restreignent notre droit &#224; l&#233;ducation. Ainsi que ceux qui nous refusent le droit &#224; la s&#233;curit&#233; dans lexercice d&#233;licat de nos t&#226;ches gouvernementales. Et nous &#339;uvrerons jusqu&#224; ce que toutes les portes nous soient ouvertes. Jusqu&#224; ce que la soci&#233;t&#233; ait enfin compris quil lui faut compter avec nous, et que nous nous soyons appropri&#233;s les r&#244;les qui nous reviennent de droit comme leaders de cette soci&#233;t&#233;, et h&#233;ritiers du monde de demain.

Le public &#233;tait debout, toile mouvante de bleu et de vert, de rouge et de jaune. Andie adressa une pri&#232;re au ciel pour que personne en dehors de lassistance nait vent de cette profession de foi. Les h&#233;ritiers du monde de demain? &#192; quoi faisait-il allusion? Elle devrait transcrire cet enregistrement avec le plus grand soin. Mais &#224; les entendre applaudir ainsi, Jeffers devait savoir ce quil faisait.

Apr&#232;s un quart dheure consacr&#233; aux questions, Andie tenta dattirer lattention de son patron. Il &#233;tait lheure de clore la s&#233;ance. Comme il semblait ne pas lavoir vue, elle se porta &#224; lavant de la salle.

Une normale! s&#233;cria une voix indign&#233;e.

Que fiche-t-elle ici? aboya quelquun dautre. Jeffers, quest-ce que &#231;a signifie?

Jeffers savan&#231;a en souriant et passa un bras autour des &#233;paules dAndie quil serra ostensiblement.

Mes amis, je vous pr&#233;sente Andr&#233;a Greenberg, une alli&#233;e en qui jai toute confiance et qui partage nos desseins; je vous demande de lui faire le m&#234;me accueil qu&#224; moi-m&#234;me.

Il se tourna vers Andie et lui dit sotto voce: Souris.

Sa bouche souvrit en un rictus glac&#233;. Son c&#339;ur cognait dans sa poitrine. Pour elle, &#231;a ne ressemblait pas du tout &#224; un meeting de s&#233;nateur devant ses &#233;lecteurs. Plut&#244;t &#224; une de ces r&#233;unions appelant au renouveau de lordre moral. Ou &#224; un soul&#232;vement populaire. Dune voix qui se voulait ferme, Andie remercia tout le monde d&#234;tre venu, promit des enregistrements de la r&#233;union et rappela &#224; Jeffers son rendez-vous suivant. Puis elle se sauva, consciente d&#234;tre suivie par deux cents yeux dor&#233;s hostiles.


Michael, tu es occup&#233;?

Lappel mental n&#233;tait quun murmure &#224; son oreille, la voix, celle de sa m&#232;re. Tout en regardant autour de lui, Michael savait d&#233;j&#224; que la pi&#232;ce &#233;tait vide. Sue Li &#233;tait en bas dans le salon.

Non. Il mit l&#233;cran sur pause et attendit la suite.

Je crois vraiment que ce ne serait pas une bonne id&#233;e de dire &#224; ton p&#232;re ce que nous venons dapprendre sur ta s&#339;ur.

Et pourquoi pas?

Il ne sest toujours pas bien remis du meurtre de Jacobsen. Et ses crises lont affaibli. Tant que nous nen saurons pas un peu plus sur M&#233;lanie, gardons cela pour nous.

Comme tu veux, m&#232;re.

Qui est cette Andr&#233;a Greenberg?

Elle travaillait pour le s&#233;nateur Jacobsen. Et aujourdhui pour Jeffers.

Elle a d&#233;j&#224; appel&#233; ton p&#232;re il y a quelque temps.

Y avait-il dans ce propos la moindre amorce dun soup&#231;on?

Maman, elle nous a rendu service, cest tout.

Pourquoi un normal irait-il rendre service &#224; des mutants?

Pourquoi un normal travaillerait-il pour un mutant, si tu vas par l&#224;? Ne sois pas ridicule. Cest notre amie.

Si tu le dis.

Michael sentit le lien mental se dissoudre. Il &#233;tait rare que des t&#233;l&#233;pathes soient capables de recevoir un message aussi bien que de lenvoyer, mais sa m&#232;re poss&#233;dait un don puissant. En particulier lorsquelle voulait &#224; tout prix prot&#233;ger son mari. Si elle avait d&#233;cid&#233; de garder secr&#232;te la nouvelle &#224; propos de M&#233;lanie, Michael ne pouvait pas len emp&#234;cher.

Il programma sur l&#233;cran le num&#233;ro de Kelly. Elle r&#233;pondit &#224; la quatri&#232;me sonnerie.

Michael?

Elle souriait, mais des cernes marqu&#233;s &#233;taient visibles sous ses yeux.

Ma douce, on dirait que tu as sommeil.

Jai veill&#233; tard hier soir pour aider Cindy avec son expos&#233; pour l&#233;cole. Quand est-ce que je te vois?

Demain soir, &#231;a te va?

&#192; quelle heure?

Huit heures?

Parfait.

Elle se tut, lair soudain mal &#224; laise.

Quelque chose ne va pas?

Michael, jai eu une r&#233;ponse de l&#233;cole de lArm&#233;e de lAir. Ils veulent bien de moi.

Le jeune homme sentit son c&#339;ur flancher.

Ils ne sont pas les seuls, remarqua-t-il.

Kelly sourit.

Sois s&#233;rieux. Je peux commencer d&#232;s le d&#233;but juin.

Tu es s&#251;re que cest bien ce que tu veux?

Je ne sais pas. Je voudrais ten parler.

Je parie que ton vieux est dans tous ses &#233;tats.

Il a d&#233;j&#224; d&#233;cid&#233; &#224; quelle escadrille jappartiendrai.

Bon, &#233;coute, plus de projets davenir pendant au moins les prochaines quarante-huit heures, daccord?

M&#234;me si cest Hollywood qui appelle? lan&#231;a Kelly, l&#339;il espi&#232;gle.

Mets-les en attente jusqu&#224; ce que jarrive. Jai plein de choses &#224; discuter avec toi.

Michael lui envoya un baiser et coupa la communication. Il &#233;tait presque en retard pour sa partie de billard &#233;lectronique avec son cousin Seyn. Il prit sa parka, ouvrit la porte de sa chambre et faillit percuter Jimmy, son jeune fr&#232;re.

Ah, te voil&#224;, dit celui-ci.

Quest-ce quil y a? Je suis press&#233;, fit Michael en se ruant dans lescalier.

Mike, tu crois quon va revoir Mel?

Je nen sais rien.

Tu penses quelle est vivante?

&#201;videmment.

Jimmy prit un air pr&#233;occup&#233;, offrant la version r&#233;duite de leur p&#232;re.

Dis, tu crois que maman et papa me laisseraient prendre sa chambre?

Cest tout ce qui tint&#233;resse? r&#233;torqua Michael dune voix irrit&#233;e. (Il inspira profond&#233;ment et fit l&#233;viter Jimmy, la t&#234;te en bas, vers le plafond, tout en le secouant &#233;nergiquement.) Petit monstre! Tu te fiches compl&#232;tement de ce qui peut arriver &#224; ta s&#339;ur! &#192; nimporte qui, dailleurs.

Ouh! Michael, arr&#234;te!

Un vase ancien, lun des pr&#233;f&#233;r&#233;s de Sue Li, senvola de son support pr&#232;s de lescalier en direction de la t&#234;te de Michael. Celui-ci se baissa et le vase &#233;clata en mille morceaux vert et bleu contre le mur du couloir. Michael contempla les d&#233;g&#226;ts dun air horrifi&#233;.

Recommence et je te suspends la t&#234;te en bas dans la cave, mena&#231;a-t-il.

Je le dirai &#224; maman et &#224; papa

Cest &#231;a. Juste apr&#232;s leur avoir expliqu&#233; comment la cruche sest cass&#233;e.

Je vais la r&#233;parer. Mais laisse-moi redescendre.

Sans m&#233;nagement, Michael d&#233;posa sur la moquette le garnement qui se contorsionnait. Sous ses yeux, les fragments de c&#233;ramique s&#233;lev&#232;rent en une spirale &#233;tincelante qui remonta jusquau support pour reformer le vase dans son aspect dorigine. Toute trace de brisure s&#233;tait fondue dans la masse et effac&#233;e.

Du beau boulot, dut reconna&#238;tre Michael.

M&#234;me lui naurait pu faire aussi bien. Les pouvoirs t&#233;l&#233;kin&#233;siques de Jimmy commen&#231;aient &#224; d&#233;passer les siens. Lorsquil se retourna avec lid&#233;e de faire la paix avec son jeune fr&#232;re, le couloir &#233;tait vide. Il entendit claquer la porte du gamin.


Le lendemain matin, Andie tomba sur Jeffers qui sortait de lascenseur.

Bonjour, dit-il.

Bonjour, fit-elle en r&#233;glant son pas sur le sien. Stephen, quest-ce qui ta pris hier au meeting de lUnion des Mutants? Je ne tai jamais entendu parler comme cela. Est-ce que tu cherches &#224; terroriser les gens?

Jeffers se mit &#224; rire.

Tu prends &#231;a trop au s&#233;rieux, Andie. Je vois que je tai troubl&#233;e. Mais nest-ce pas toi qui me r&#233;p&#232;tes sans arr&#234;t quil faut donner aux gens ce quils veulent?

Il actionna louverture de la porte et laissa passer la jeune femme.

Oui, admit-elle. Mais pas au point de transformer son discours en cri de ralliement nazi.

Une fois dans la suite priv&#233;e de Jeffers, elle sinstalla dans le fauteuil bleu pr&#232;s du bureau. Jeffers resta debout pr&#232;s delle.

Tu d&#233;formes les choses, expliqua-t-il dune voix calme. Depuis que lUnion des Mutants a &#233;t&#233; fond&#233;e, elle na cess&#233; de r&#233;clamer des discours muscl&#233;s. Donc, quand lUnion des Mutants vient me voir, je lui donne exactement ce quelle demande. Je dis &#224; ses membres ce quils ont envie dentendre sans prendre aucun engagement v&#233;ritable.

Et toutes ces lois restrictives que tu as promis dabroger?

Lhomme haussa les &#233;paules.

Ils savent bien que je ne peux pas faire de miracles. Je ne leur ai donn&#233; aucun &#233;ch&#233;ancier. Cela &#233;tant, ces lois restrictives sont injustes.

C&#233;tait quoi, ce passage au sujet des h&#233;ritiers du monde de demain? insista-t-elle.

Du simple baratin pour quils se mettent debout.

Et que diras-tu &#224; tes &#233;lecteurs ordinaires?

Que je veillerai &#224; d&#233;fendre leurs int&#233;r&#234;ts et que je naugmenterai pas les imp&#244;ts. Que lint&#233;gration des mutants et des non-mutants se poursuivra de fa&#231;on m&#233;thodique pour le plus grand b&#233;n&#233;fice de tous les individus concern&#233;s.

Andie soupira.

Tu as des r&#233;ponses pour tout le monde.

Deux r&#233;ponses par foyer, et deux votes pour moi, conclut Jeffers en affichant un sourire cupide.

La sonnerie de son ordinateur retentit.

S&#233;nateur Jeffers. M.Canay pour vous.

Faites-le entrer.

Un homme entra, aux yeux aussi sombres que sa chevelure et au teint oliv&#226;tre, v&#234;tu dun costume luxueux. Il salua Jeffers de la t&#234;te, puis regarda Andie dun air h&#233;sitant.

Ben. Ravi de te voir, dit Jeffers en lui serrant la main. Je te pr&#233;sente Andie Greenberg, ma principale assistante et mon attach&#233;e de presse.

Canay inclina la t&#234;te.

Enchant&#233;.

Son sourire, un peu contraint, nen n&#233;tait pas moins charmant.

Bonjour, dit Andie un peu froidement.

Pourquoi Jeffers lavait-il pr&#233;sent&#233;e comme son attach&#233;e de presse?

Andie, Ben travaillait avec moi &#224; Betajef, ma soci&#233;t&#233; dimport-export. Jai d&#233;cid&#233; de lincorporer &#224; l&#233;quipe pour quil nous aide &#224; coordonner ma campagne pour l&#233;lection de 2018 et me seconde sur quelques projets particuliers.

Je vois.

Je voudrais que Ben mette sur pied le comit&#233; &#233;lectoral dont nous avons parl&#233;; celui concernant les int&#233;r&#234;ts communs des mutants et des non-mutants.

Andie ouvrit de grands yeux. C&#233;tait elle qui devait diriger ce projet.

Ben est daccord sur la n&#233;cessit&#233; de r&#233;unir un forum qui nous rapprochera tous, poursuivit Jeffers, ignorant sa r&#233;action.

Nous voulons acc&#233;l&#233;rer le processus, ajouta Canay. Gros potentiel publicitaire. Naturellement, jaurai besoin du soutien de l&#233;quipe.

Je suis certaine que vous lobtiendrez, d&#233;clara Andie dun ton glacial. (Puis, se d&#233;tournant de lhomme:) Stephen, jaimerais vous parler.

&#199;a ne peut pas attendre cet apr&#232;s-midi? Jaimerais voir certaines choses avec Ben.

Le plus t&#244;t sera le mieux.

Une heure, &#231;a va?

Tr&#232;s bien.

Ravi de vous avoir rencontr&#233;e, Andie.

Moi de m&#234;me.

La jeune femme lan&#231;a un regard furieux &#224; Jeffers, saisit son bloc-&#233;cran et sortit &#224; grands pas.

&#201;cumant de rage, elle consulta son agenda. Bon sang! Elle &#233;tait d&#233;j&#224; en retard pour le meeting du groupe Roosevelt.

Aten, je ne serai pas l&#224; avant une heure, dit-elle &#224; la secr&#233;taire avant de se ruer dans lescalier.

Le groupe Roosevelt, qui comprenait des repr&#233;sentants de toutes les commissions s&#233;natoriales du Congr&#232;s, se r&#233;unissait le premier mardi de chaque mois. Moiti&#233; groupe de soutien, moiti&#233; &#233;change de potins, il permettait &#224; Andie de rester en contact avec le r&#233;seau de secr&#233;taires de cabinet qui d&#233;ambulaient dans les couloirs du pouvoir. Selon elle, il sy faisait davantage de politique et de commerce de faveurs que sur les bancs du S&#233;nat.

Karim &#233;tait assis de lautre c&#244;t&#233; de la salle. Lorsquelle entra, il lui lan&#231;a un clin d&#339;il.

Tu savais quil sortait avec une des assistantes de Coleman? chuchota Letty Martin.

Andie fron&#231;a les sourcils.

Non. Laquelle?

La blonde.

Une seconde, elle se demanda si elle navait pas laiss&#233; &#233;chapper le bon num&#233;ro, puis chassa cette pens&#233;e de son esprit. Karim navait &#233;t&#233; quune aventure passag&#232;re. Elle navait jamais ressenti &#224; son &#233;gard la passion d&#233;vorante quelle &#233;prouvait pour Jeffers. Mais les opinions fracassantes de Karim lui manquaient. Pourquoi ne pas faire appel &#224; lui maintenant?

Elle brancha son &#233;couteur dans la fiche du pupitre et tapa le code de Karim. La r&#233;ponse arriva tr&#232;s vite. QUY A-T-IL? UN PROBL&#200;ME. ON PEUT SE VOIR? QUAND? APR&#200;S LE MEETING. ENTENDU.

Une heure plus tard, apr&#232;s l&#233;change habituel des comm&#233;rages et des plaisanteries internes, elle retrouva Karim qui attendait pr&#232;s de lascenseur, le visage perplexe.

Alors?

Allons marcher un peu.

Tu es folle? Il g&#232;le dehors!

Pas sur lall&#233;e.

Tr&#232;s bien.

La bulle de lall&#233;e du Capitole &#233;tait un abri tr&#232;s appr&#233;ciable contre les vents de cette fin novembre. &#192; travers les panneaux transparents de la palissade bleue, se dessinaient en images floues les encombrements de la circulation, et les pelouses et les arbres d&#233;nud&#233;s attendaient les premiers flocons de neige. Andie marchait &#224; c&#244;t&#233; de Karim, les yeux riv&#233;s sur ce d&#233;cor, sans le voir.

Quel est le probl&#232;me? demanda le jeune homme.

Je crois quon vient de me r&#233;trograder.

Quoi?

Jeffers a fait venir un type dune de ses soci&#233;t&#233;s pour le seconder sur des projets particuliers.

Et o&#249; tu vois que tu es r&#233;trograd&#233;e?

Il ma pr&#233;sent&#233;e &#224; lui comme son attach&#233;e de presse.

Ah, fit Karim, songeur. Mais je croyais que tu &#233;tais son attach&#233;e de presse.

Ce nest quune partie de mes attributions.

Donc, tu penses que ce type est l&#224; pour te remplacer?

Oui.

Il haussa les &#233;paules.

&#199;a tapprendra &#224; sortir avec le patron.

&#201;coute, Karim, je nai pas sollicit&#233; ton avis pour recevoir un coup bas.

Andie tourna les talons et commen&#231;a &#224; s&#233;loigner.

D&#233;sol&#233;. Je suis d&#233;sol&#233;, dit-il en lui agrippant le bras. Attends. Ce type, cest un mutant?

Non, r&#233;pondit Andie. Pourquoi cette question?

La rumeur veut que Jeffers embauche dans son &#233;quipe un maximum de mutants.

Andie regardait de nouveau les arbres au dehors.

Cest vrai, dit-elle dun ton morose. Trois ce mois-ci. Cinq le mois dernier. Tu sais que Caryl a d&#233;missionn&#233;. Elle na pas pu supporter.

Karim prit un air entendu.

Cela ne m&#233;tonne pas.

Jacobsen na jamais fait une chose pareille.

Disons quelle avait une approche diff&#233;rente.

Et que dit encore la rumeur? demanda Andie.

Que la plupart des projets de loi que Jeffers a parrain&#233;s sont pro-mutants. Mais je pense quil fallait sy attendre. Surtout apr&#232;s lassassinat de Jacobsen.

Jacobsen voyait plus loin.

Eh bien, si tu veux mon avis, Jacobsen &#233;tait moins influenc&#233;e par certains groupes particuliers, et surtout pas par celui auquel elle appartenait.

Andie sarr&#234;ta net.

Es-tu en train dinsinuer que Stephen serait un pion entre les mains des mutants?

Non. Je ne crois pas. Note, ce nest pas impossible. Mais peut-&#234;tre que, simplement, il se sent beaucoup plus investi de la mission de d&#233;fendre les droits et les int&#233;r&#234;ts des mutants. Pourquoi ne prendrait-il pas des mutants dans son &#233;quipe? Qui en a au Congr&#232;s, &#224; part lui?

Davis.

Cest le seul.

Karim regarda la jeune femme, attentif &#224; sa r&#233;ponse. Andie se mordit la l&#232;vre.

Cest exact, reconnut-elle.

&#201;coute, Andie, je crois que tu texag&#232;res limportance de cette histoire. Si j&#233;tais un mutant, et que je me retrouve seul au Congr&#232;s, jaurais sans doute envie que certains de mes cong&#233;n&#232;res travaillent avec moi. Pour ton boulot, tu tinqui&#232;tes vraiment?

Elle haussa les &#233;paules.

Je ne sais pas. Je nai pas aim&#233; ce que jai entendu ce matin.

En ce cas, demande des explications. Mais je nai pas &#224; te dire &#231;a. &#199;a te pose des probl&#232;mes de travailler avec tes nouveaux co&#233;quipiers?

Pas pour le moment.

Alors, je pense que tu tinventes des probl&#232;mes l&#224; o&#249; il ny en a pas.

Karim consulta sa montre.

&#201;coute, jai rendez-vous pour d&#233;jeuner

Merci, Karim.

Il lui effleura la joue.

Quand tu veux.

Andie le regarda se sauver, puis elle retourna au Capitole, seule.

Un message de Jeffers lattendait sur son &#233;cran:IMPOSSIBLE TE VOIR &#192; UNE HEURE.

Il &#233;tait probablement all&#233; d&#233;jeuner avec Canay. Et zut! Andie tapa le bulletin fax de d&#233;cembre. Autant prendre un peu davance.

Une heure plus tard, Jeffers franchissait la porte dun air d&#233;gag&#233;.

Andie! D&#233;sol&#233; pour le retard. L&#224;, tu es pr&#234;te?

Pr&#234;te, le mot est faible.

Elle le suivit dans son bureau, le bloc-&#233;cran &#224; la main, et referma la porte derri&#232;re elle.

Est-ce que Ben peut assister &#224; notre r&#233;union?

Je pense que non.

Jeffers eut un froncement de sourcils.

&#199;a a lair grave.

Elle attaqua sans d&#233;tours:

Stephen, quas-tu voulu dire en me pr&#233;sentant comme ton attach&#233;e de presse?

Cest ton boulot, non?

Cest une partie de mon boulot, r&#233;pliqua-t-elle s&#232;chement. En plus de la documentation, de ladministratif et de la comptabilit&#233;.

Jeffers eut un geste comme pour &#233;carter ces arguments.

&#199;a l&#233;tait jusquici. Mais tu nas plus besoin de te tracasser pour la compta et la gestion des fichiers. Cest Ben qui va sen occuper.

Quoi?

Andie, tes dons de communication sont bien trop pr&#233;cieux pour &#234;tre gaspill&#233;s &#224; remuer des papiers et &#224; m&#226;chouiller des chiffres. Jai besoin de toi dans un domaine relevant davantage des relations humaines. (Il se pencha en avant.) Jaimerais que tu assures &#224; plein temps la liaison avec les m&#233;dias.

Tu plaisantes, jesp&#232;re, dit Andie en se laissant tomber dans le fauteuil. Je suis juriste, pas relations publiques.

Ton bagage juridique te rendra dautant plus apte &#224; jouer ce r&#244;le.

Stephen, je ne suis pas venue &#224; Washington pour aller papoter avec les journalistes de la t&#233;l&#233;.

Je sais, riposta-t-il dun ton cassant. Mais dans tout ce que tu fais, tu me repr&#233;sentes. Je ne vois rien de plus important que &#231;a.

Moi si.

Jeffers se renfrogna.

Franchement, je suis surpris, dit-il. Je pensais que tu serais ravie de tenir un r&#244;le plus repr&#233;sentatif.

Tu sais tr&#232;s bien que ce qui mint&#233;resse, cest le m&#233;canisme juridique, bien plus que la repr&#233;sentation m&#233;diatique.

Eh bien l&#224; aussi, tu auras toutes sortes doccasions de timpliquer.

Ah oui, quand jaurai fini les interviews avec Washington en direct ou Bonsoir le Japon? Tu voudras aussi, sans doute, ajouta la jeune femme en croisant les bras, que je mette sur pied une &#233;mission sur la Vie des Mutants.

Tiens, &#231;a nest pas une mauvaise id&#233;e.

Stephen! s&#233;cria Andie furieuse. Je plaisantais.

&#201;coute, Andie. Ma d&#233;cision est prise. Je veux que tu toccupes des relations avec les m&#233;dias. Tu marches avec moi? demanda-t-il dun ton incisif.

Elle le regarda droit dans les yeux. Le souvenir, bien involontaire, de leur derni&#232;re nuit lui traversa lesprit et, si f&#226;ch&#233;e f&#251;t-elle en ce moment, elle &#233;prouva un picotement de d&#233;sir. Voulait-elle vraiment d&#233;missionner? Pouvait-elle le quitter? Non. S&#251;rement pas.

Je marche.

&#192; la bonne heure, dit-il en souriant. &#199;a va te plaire, tu verras. Jai laiss&#233; une liste de journalistes sur ton &#233;cran. On va essayer de donner une couverture exceptionnelle au d&#233;bat sur labrogation du Principe d&#201;quit&#233;.

Tr&#232;s bien, dit-elle en se levant pour prendre cong&#233;.

Jeffers lui mit la main sur l&#233;paule. Elle sentit son c&#339;ur battre plus fort lorsquil lattira doucement contre lui.

Je te vois ce soir? chuchota-t-il.

Bien s&#251;r.

Il glissa les mains sous son chemisier et lui prit les seins.

Partons quelque part, rien que toi et moi, dit-il. Je connais un charmant h&#244;tel dans l&#238;le de Santorin. On pourrait soffrir un merveilleux long week-end autour de No&#235;l.

Andie se laissa aller contre lui, abandonnant toute r&#233;sistance.

&#199;a me para&#238;t une excellente id&#233;e, dit-elle.

Parfait.

Jeffers lembrassa dans le cou puis il la lib&#233;ra.

Je vais demander &#224; Aten de sen occuper. Andie acquies&#231;a dun signe de t&#234;te.

Comme h&#233;b&#233;t&#233;e, elle franchit la porte au moment o&#249; Ben Canay arrivait. Il la gratifia dun sourire forc&#233; et entra dans le bureau de Jeffers dont il referma la porte.



19

Tu dis que M&#233;lanie est vivante et quelle se cache quelque part pr&#232;s de Washington?

Ils &#233;taient assis sur le canap&#233; vert du salon chez les McLeod. Kelly se blottit contre Michael.

Pour autant que je sache, r&#233;pondit celui-ci.

Pourquoi ne rentre-t-elle pas?

Ou bien elle nen a pas envie, ou bien elle a peur. Peut-&#234;tre les deux.

Michael prit une pomme dans la coupe en verre pos&#233;e sur la tablette en r&#233;sine.

Tu vas en parler &#224; la prochaine r&#233;union du Conseil des Mutants?

Je ne crois pas, r&#233;pondit-il en mordant dans le fruit m&#251;r avant de le passer &#224; Kelly. &#199;a ne peut que g&#234;ner mes parents.

La r&#233;union a lieu quand?

Le quinze d&#233;cembre.

Cest bient&#244;t. Dans deux semaines et demie seulement.

Oui, et jusqu&#224; cette date, je suis coinc&#233; par le boulot. Des heures suppl&#233;mentaires tous les soirs. Si je vois encore un sch&#233;ma de cellule photovolta&#239;que, je vais finir par avoir moi aussi des crises mentales. Ce projet de r&#233;flecteur solaire me prend beaucoup plus de temps que pr&#233;vu.

Ce ne serait pas ce contrat que mon p&#232;re a n&#233;goci&#233;?

Oui. Mais ne lui dis rien. Je crois quon va le terminer dans les temps.

Entendu.

Comme elle &#233;vitait son regard, il s&#233;tonna.

Il y a quelque chose qui ne va pas?

Elle secoua la t&#234;te dun geste nerveux. Puis elle finit par lever les yeux, et dun ton h&#233;sitant:

Cette &#233;cole de lAir dont je tai parl&#233;. Quest-ce que tu en penses?

Tu tiens &#224; y aller?

Elle poussa un soupir.

Je veux arriver &#224; quelque chose.

Cest une raison suffisante pour vouloir &#234;tre pilote?

Mike, je nai pas envie d&#234;tre une femme dint&#233;rieur. Ou une &#233;ni&#232;me op&#233;ratrice de saisie. &#199;a me donnera au moins des choix.

Dun doigt, il caressa le menton de son amie et en dessina la courbe.

&#199;a ne me pla&#238;t pas de te savoir si loin, dit-il.

Denver est &#224; quinze minutes de navette. On pourra se voir chaque fois que jaurai une permission. Dailleurs, &#233;tant donn&#233; le temps que tu passes au travail ces jours-ci, je ne te manquerai gu&#232;re pendant la semaine. Et je te fais remarquer que je suis encore l&#224; jusquen juin.

Il y avait dans sa voix quelque chose dimportant et Michael se sentit mal &#224; laise.

Tu ne peux pas prendre le programme acc&#233;l&#233;r&#233;? sugg&#233;ra-t-il.

Je ne sais pas. Pourquoi dis-tu &#231;a?

Je pense simplement que tu devrais lenvisager. Cest &#224; nous que &#231;a donnerait davantage de choix.

Elle esquissa un sourire mitig&#233;.

Tr&#232;s bien. Jaime quand tu parles de nous.

Moi aussi, dit Michael en serrant doucement Kelly dans ses bras. Je vais t&#226;cher de me lib&#233;rer avant de partir pour la r&#233;union du conseil.

Est-ce que vous allez reparler de la mort de Jacobsen?

Probablement.

Kelly pressa la main du jeune homme.

&#199;a me para&#238;t bien loin &#224; pr&#233;sent.

Pas &#224; moi. Ni aux autres mutants. Heureusement que maintenant on a Jeffers.

Oui. Jai vu un reportage sur lui &#224; la t&#233;l&#233;. Il est mignon, gloussa-t-elle.

Tu naurais pas un faible pour les mutants?

Il lembrassa tendrement, sentant battre son c&#339;ur contre lui. Dune main experte, il d&#233;grafa la robe et ses doigts jou&#232;rent sur les seins. Kelly poussa un soupir de bonheur. Il lui caressa le cou du bout des l&#232;vres, puis sa bouche descendit et vint couvrir tour &#224; tour les deux mamelons dress&#233;s. Alors que les g&#233;missements de Kelly commen&#231;aient &#224; emplir le salon, Michael releva la t&#234;te.

&#192; quelle heure as-tu dit que tes parents devaient revenir?

Pas avant deux heures, r&#233;pondit-elle les yeux brillants.

Allons en haut.

Ils firent lamour avec passion, alternant rires et caresses. Kelly atteignit lorgasme dans des hal&#232;tements violents, roulant fr&#233;n&#233;tiquement sous le corps du gar&#231;on. Sentant monter lexplosion de sa propre jouissance, celui-ci ferma les yeux. Et l&#224;, brusquement, surgit dans son esprit la vision de Jena dans sa nudit&#233; provocante. Il la refoula avec fureur.

Ma vie est ici &#224; pr&#233;sent, pensa-t-il. Cest cela que je veux.

Lorgasme, quand il vint, ne lui laissa quune vague et lointaine sensation de frustration. Kelly ne semblait pas avoir remarqu&#233; son moment dh&#233;sitation. Elle se lova amoureusement contre lui et il la tint de longues minutes dans ses bras, la cajolant comme un b&#233;b&#233;, jusqu&#224; ce que sa respiration reprenne un rythme r&#233;gulier et quil la sache endormie. Alors, il se glissa hors du lit, se rhabilla sans faire de bruit et laissa la jeune fille &#224; ses r&#234;ves.

Il rentra chez lui lentement. Il &#233;tait troubl&#233; par la vision inattendue qui s&#233;tait introduite dans son esprit en plein acte damour. Jena avait-elle provoqu&#233; ce d&#233;clic &#224; seule fin de le harceler? Ou bien avait-il encore envie delle, tout simplement?

Une fois arriv&#233; chez lui, il sentit la fatigue lenvahir. Une derni&#232;re semaine avec des horaires interminables. Puis ce serait la saison des mutants.

En passant dans la cuisine, il se commanda un Red Jack &#224; la console du bar. Le couvercle du compartiment souvrit dans un chuintement et Michael avala le liquide piquant en quelques gorg&#233;es rapides et bienvenues. Apr&#232;s la r&#233;union du Conseil des Mutants, il pourrait enfin vivre sa propre vie. Cette perspective lui redonna du courage et il leva la bo&#238;te pour porter un toast: &#192; Kelly et &#224; moi. &#192; lavenir. Ayant aval&#233; les derni&#232;res gorg&#233;es, il la fit l&#233;viter jusquau r&#233;cup&#233;rateur dordures.

Pour monter &#224; l&#233;tage, il devait passer devant le bureau de son p&#232;re. Une lumi&#232;re bleut&#233;e filtrait dans le couloir sombre par la porte entrouverte. Le gar&#231;on risqua un &#339;il. James Ryton &#233;tait en train de parler avec quelquun &#224; l&#233;cran:Andr&#233;a Greenberg. Michael regarda sa montre. Il &#233;tait tard. Pour quelle raison appelait-elle &#224; cette heure? Et pourquoi son p&#232;re?

James Ryton pronon&#231;a une phrase inaudible. Michael vit le visage acquiescer puis l&#233;cran s&#233;teignit. Il frappa doucement &#224; la porte et son p&#232;re se retourna.

Entre. Tu arrives juste?

Michael fit un signe de t&#234;te.

Il est tard, dit Ryton. Ne fais pas trop dheures suppl&#233;mentaires, fiston. Cest mauvais pour le cerveau. (Il se frotta le menton.) Je viens davoir une conversation des plus &#233;tranges avec Andr&#233;a Greenberg.

Je ne veux pas me m&#234;ler de ce qui ne me regarde pas.

&#199;a ne laurait nullement d&#233;rang&#233;e que tu sois l&#224;. Dautant que cest peut-&#234;tre &#224; toi quelle aurait voulu parler. Mais elle est tomb&#233;e sur moi.

Que voulait-elle?

Cest fichtrement bizarre. Elle voulait un conseil &#224; propos des mariages entre mutant et non-mutant.

Pourquoi est-ce &#224; toi quelle la demand&#233;?

Elle a d&#251; se dire quil ny avait personne dautre pour la renseigner. (Il secoua la t&#234;te.) Elle se croit amoureuse. De lun dentre nous.

Ah oui? Qui &#231;a?

Jeffers.

Quoi?

Michael regarda son p&#232;re, un instant d&#233;concert&#233;.

Jai &#233;t&#233; aussi surpris que toi.

Le jeune homme sassit dans le fauteuil en fourrure synth&#233;tique non loin de la porte.

&#199;a pourrait &#234;tre une tr&#232;s bonne chose.

Pour qui? demanda Ryton. Je mattendais &#224; ce que tu dises &#231;a, vu tes penchants romantiques. Honn&#234;tement, je pense que ce serait un d&#233;sastre. Et pour lui et pour elle. Et jai tout fait pour len dissuader.

Pourquoi? &#199;a peut marcher, les mariages mixtes.

Ryton poussa un soupir.

Je sais que cest ton avis. Mais pour ma part, je nai jamais vu de mariage vraiment r&#233;ussi entre mutant et non-mutant. &#199;a a toujours cr&#233;&#233; des probl&#232;mes. Dailleurs, Jeffers ne lui a rien propos&#233;.

Alors l&#224;, je ne comprends plus.

Et tu nes pas le seul, figure-toi. Jesp&#232;re que cette fille ne va pas au-devant dune d&#233;ception sentimentale.

Je croyais que tu naimais pas les normaux?

La plupart, en effet. Mais elle, cest quelquun de bien. &#199;a me ferait de la peine quelle souffre. Dautant que Jeffers ne peut pas risquer de sali&#233;ner son &#233;lectorat mutant en &#233;pousant une fille qui ne fait pas partie du clan.

Ce serait peut-&#234;tre une tr&#232;s bonne chose, sobstina Michael. &#199;a pourrait rapprocher tout le monde. Et cest de cela que nous avons besoin.

Son p&#232;re sourit tristement.

Les jeunes devraient toujours &#234;tre optimistes, dit-il dune voix douce. Bien s&#251;r, ce serait une bonne chose, &#224; condition que &#231;a marche. Mais il ne faut pas y compter.

Drap&#233;e dans son kimono rouge, Sue Li arriva en b&#226;illant et sappuya contre le montant de la porte.

James, &#224; qui parlais-tu? demanda-t-elle.

&#192; Andie Greenberg.

Michael vit les yeux de sa m&#232;re s&#233;tr&#233;cir en signe de m&#233;fiance.

Cette femme qui travaille pour le s&#233;nateur Jeffers? Pourquoi ta-t-elle encore appel&#233;? Et &#224; une heure si tardive?

Elle d&#233;sirait un conseil.

Sur des questions juridiques? Pourquoi te consulter toi?

C&#233;tait personnel, r&#233;pondit Ryton. Cela concernait un mutant.

Personnel? r&#233;p&#233;ta Sue Li en sattardant sur le mot.

Elle est amoureuse dun mutant, intervint Michael.

L&#224;, sa m&#232;re leva des sourcils &#233;tonn&#233;s.

De Skerry?

Non, reprit Ryton. Cest ce que je croyais au d&#233;but. En un sens, ce&#251;t &#233;t&#233; logique. Mais ce nest pas Skerry. Cest Jeffers.

Jeffers? (Sue Li ferma les yeux.) Pauvre fille!

Elle entonna un psaume t&#233;l&#233;pathique de s&#233;r&#233;nit&#233; que Michael entendit vaguement, puis, battant des paupi&#232;res, elle adressa &#224; son fils un regard &#233;plor&#233;.

Jaurais aim&#233; que nous soyons pr&#234;ts &#224; accepter les mariages mixtes, dit-elle dun ton chagrin. Un jour peut-&#234;tre, cela se fera. James, viens te coucher.

Puis elle tourna les talons et disparut.

Bonne nuit, fiston.

En passant devant Michael, son p&#232;re lui donna une tape amicale sur l&#233;paule puis il suivit sa femme. Michael repensa &#224; Andie et au s&#233;nateur Jeffers. Un curieux couple. Mais apr&#232;s tout, peut-&#234;tre pas plus curieux que le sien. Plus il y aurait de couples mixtes, mieux cela vaudrait. Il passa la main devant linterrupteur et gagna sa chambre dans lobscurit&#233;.


Assis c&#244;te &#224; c&#244;te, la femme blonde et lhomme aux cheveux roux se regardaient intens&#233;ment et par moments hochaient la t&#234;te. Tous deux v&#234;tus de marron, ils oscillaient doucement sur leurs si&#232;ges, &#233;paule contre &#233;paule. Lorsquils se lev&#232;rent pour quitter la rame de m&#233;tro, Andie ne s&#233;tonna pas que leurs yeux fussent dor&#233;s. Juste deux mutants t&#233;l&#233;pathes communiant en public, se dit-elle en les suivant sur le quai.

Depuis le meeting de lUnion des Mutants, elle avait vu chaque jour et de plus en plus souvent des mutants manifester leurs talents en public. Dans le m&#233;tro, dans la rue, &#224; la banque, au travail. D&#233;sormais, Andie ne tiquait pratiquement plus lorsquelle croisait un homme daffaires press&#233; aux yeux dor&#233;s, avec dans son sillage une pile de disquettes en suspension. N&#233;anmoins, certains non-mutants r&#233;agissaient avec moins de tol&#233;rance, ce spectacle les exasp&#233;rait et ils chuchotaient entre eux.

Bien en &#233;quilibre sur le trottoir roulant qui menait &#224; lannexe du Capitole, Andie se mit &#224; r&#233;fl&#233;chir &#224; ses sentiments pour Jeffers. Laimait-elle? Le souvenir de leurs &#233;treintes la laissait r&#234;veuse, perplexe, mais toujours en manque. Or, que pouvait-elle attendre de cette situation? Sa conversation avec James Ryton ne lui avait pas laiss&#233; beaucoup despoir.

Elle sauta du trottoir roulant et r&#233;ussit in extremis &#224; entrer dans lascenseur bond&#233; avant que les portes ne se referment dans un chuintement. Elle aper&#231;ut Karim dans le fond et lui fit un signe de la main. Il se faufila jusqu&#224; elle.

Tu es au courant pour Jacqui Renstrow?

Non. Quest-ce quil y a?

On a retrouv&#233; son corps dans le Potomac.

Quoi?

Andie sentit son ventre se crisper.

Oui. Je crois quelle faisait une enqu&#234;te sur Pai Gow, le syndicat du poker du Luna-Club. Comme ils disent aux journalistes qui viennent fourrer leur nez dans la Mer de la Tranquillit&#233;, sayonara. (Il agrippa l&#233;paule dAndie, soudain inquiet.) H&#233;, &#231;a va? On dirait que tu vas tourner de l&#339;il.

Elle se d&#233;gagea.

Tu es certain quelle est morte? (Et comme il acquies&#231;ait:) Karim, je lai vue pas plus tard que la semaine derni&#232;re. Je narrive pas &#224; y croire.

Lascenseur sarr&#234;ta &#224; leur &#233;tage et Karim poussa la jeune femme dehors.

Si javais su que &#231;a te mettrait dans cet &#233;tat Vous &#233;tiez bonnes amies?

Non, mais javais travaill&#233; avec elle sur certaines questions. Elle &#233;tait brillante. Et elle ne tenait pas en place.

Ce ne sera plus le cas. (Karim serra les l&#232;vres en un sombre rictus.) Tu es s&#251;re que &#231;a va?

La jeune femme &#233;carta ses cheveux de son visage.

Oui. &#199;a va. Jai &#233;t&#233; simplement un peu secou&#233;e, dit-elle en lui serrant la main. Il faut que jy aille.

O.K. &#192; un de ces jours, fit-il en la regardant s&#233;loigner.

Elle &#233;tait en avance; il ny avait encore quelle au bureau. Elle se laissa tomber dans son fauteuil. Sa derni&#232;re rencontre avec Jacqui Renstrow &#233;tait toujours vivace dans son esprit. Seigneur, quelle casse-pieds! Mais excellente journaliste. Elle avait un c&#244;t&#233; but&#233; parfaitement aga&#231;ant, mais, malgr&#233; cela, Andie laimait bien.

Une jeune femme au visage mince et aux cheveux noirs, v&#234;tue dun tailleur bleu fonc&#233;, passa la t&#234;te dans lentr&#233;e.

Mademoiselle Greenberg? Le s&#233;nateur Jeffers est l&#224;?

Pas encore. Puis-je vous aider?

La femme savan&#231;a dun air timide, serrant dans sa main un &#233;cran portatif.

Je suis Nora Rodgers. Services G&#233;n&#233;raux de la Comptabilit&#233;, Section R. Nous avons effectu&#233; un examen des comptes de votre service depuis la mort du s&#233;nateur Jacobsen.

Et alors?

Eh bien, jaurais quelques questions &#224; poser au s&#233;nateur Jeffers. Son d&#233;passement de budget pour ce trimestre atteint une somme &#233;lev&#233;e. Tr&#232;s &#233;lev&#233;e.

Je peux voir votre document comptable?

Je ne devrais pas

Je suis certaine que le s&#233;nateur Jeffers ny verrait aucun inconv&#233;nient.

Avec un sourire, Andie sempara du bloc-&#233;cran. Son sourire seffa&#231;a tandis quelle parcourait les comptes. Les chiffres &#233;taient astronomiques. Presque quatre fois plus que ce que Jacobsen avait d&#233;pens&#233; lann&#233;e pr&#233;c&#233;dente &#224; la m&#234;me p&#233;riode.

Cest impossible, marmonna Andie. Cela fait quelque temps que je nai pas vu la balance, mais il ma affirm&#233; que tout &#233;tait &#233;quilibr&#233;. On avait un peu d&#233;bord&#233;, je sais, mais &#231;a, cest impossible. Vous avez d&#251; faire une erreur dans les calculs.

Jai v&#233;rifi&#233; &#224; trois reprises.

Eh bien, v&#233;rifiez une nouvelle fois avant de faire perdre son temps au s&#233;nateur Jeffers, r&#233;torqua Andie furieuse, en rendant l&#233;cran &#224; la jeune femme.

Jessaierai de rencontrer le s&#233;nateur un peu plus tard, dit Nora Rodgers avant de battre en retraite et de dispara&#238;tre.

Ce fut non sans un certain soulagement quAndie la vit partir. Ces chiffres devaient &#234;tre faux. &#199;a ne faisait aucun doute.

La matin&#233;e commen&#231;ait mal. Dabord Renstrow, et maintenant &#231;a.

Jeffers entra dun air affair&#233;.

Stephen, il faut que nous parlions.

Il plongea dans une r&#233;v&#233;rence moqueuse.

Chez toi ou chez moi?

Chez toi.

Il la suivit dans son bureau.

Que se passe-t-il?

Jacqui Renstrow est morte.

Cette journaliste du Post? (Jeffers l&#226;cha sa mallette-&#233;cran sur la table.) Mon Dieu, quand est-ce arriv&#233;?

Je lignore. On a retrouv&#233; son corps dans le Potomac.

Jeffers baissa les yeux et fixa le sol, les l&#232;vres serr&#233;es. Finalement, il regarda Andie.

Envoyons un message de condol&#233;ances &#224; sa famille.

Oui.

Cest tout?

&#192; pr&#233;sent, c&#233;tait au tour dAndie de regarder le sol.

Non. Un expert des S.G.C. est pass&#233;.

Les S.G.C.?

La jeune femme se planta face au s&#233;nateur, les mains sur les hanches.

Stephen, les chiffres du premier trimestre sont terrifiants. Nous ne pouvons pas d&#233;cemment avoir d&#233;pens&#233; tout cet argent. Dapr&#232;s eux, nous aurions d&#233;j&#224; &#233;puis&#233; les deux tiers de notre budget pour lann&#233;e fiscale.

Jeffers parut soudain sur le point dexploser.

Cest ridicule, dit-il dun ton cassant. Ils se trompent.

Tu disais que tu avais v&#233;rifi&#233; toutes nos d&#233;penses.

Je lai fait. Tout est en ordre.

Tu ferais peut-&#234;tre mieux de convoquer les experts, dit-elle.

Cesse de te tracasser pour &#231;a, Andie. (La voix &#233;tait dure.) Je te lai dit, ce nest plus de ton ressort.

Mais

Il ny a pas de mais.

Il se leva et d&#233;signa la porte dun geste.

Je te sugg&#232;re de toccuper plut&#244;t du domaine qui est le tien, pour changer un peu.

Elle navait plus qu&#224; se retirer. Furieuse, elle se leva.

Parfait. Excuse-moi de m&#234;tre inqui&#233;t&#233;e.

Elle allait sortir lorsque le s&#233;nateur la rappela, la voix soudain redevenue douce, presque caressante. Elle se retourna.

Quy a-t-il?

Je suis d&#233;sol&#233;, dit-il en lui adressant un sourire charmeur. Tu fais de lexcellent travail. Ne va pas te surcharger avec cette histoire. Je verrai avec les S.G.C.

La fureur de la jeune femme sapaisa. Tr&#232;s bien, pensa-t-elle. Quil se d&#233;brouille avec son budget puisquil y tient tellement.

Jaccepte tes excuses.

Jeffers se pencha sur son bureau.

Je crois que nous avons tous les deux vraiment besoin de vacances.

Andie sourit.

Cest un euph&#233;misme.

Voudrais-tu menvoyer Ben en sortant?

Bien s&#251;r. Sil est l&#224;.

Andie?

Elle sarr&#234;ta &#224; la porte:

Oui?

Dans deux semaines on est &#224; Santorin dit-il en lui d&#233;cochant un clin d&#339;il.



20

Le vent de d&#233;cembre soufflant par rafales saupoudrait de neige la cabane bleue en front de mer et faisait trembler les fen&#234;tres. &#192; lint&#233;rieur, les convecteurs rougeoyaient et les cristaux de conduction &#233;clairaient la salle aux couleurs de l&#233;t&#233;.

Le psaume de la communion mentale montait des enceintes murales. Les douces sonorit&#233;s de basse se r&#233;percutaient &#224; travers la pi&#232;ce. Michael sadossa &#224; son si&#232;ge devant la grande table, go&#251;tant lagr&#233;able sensation de paix quinstillait en lui lunion des esprits. Il saper&#231;ut que Jena, &#224; lautre bout de la salle, le regardait, le visage sombre. Elle-m&#234;me ne parviendrait pas &#224; &#233;branler sa s&#233;r&#233;nit&#233;. Il lui sourit, puis d&#233;tourna les yeux.

Halden, r&#233;&#233;lu sans difficult&#233;, avait repris le si&#232;ge dhonneur en tant que Gardien du Livre. De sa voix grave et forte, il r&#233;clama lattention de lassistance:

Pour r&#233;capituler, vous savez tous quelle perte cruelle nous avons subie cette ann&#233;e. Une catastrophe.

Nous ne pourrons jamais remplacer notre s&#339;ur bien-aim&#233;e, Eleanor. Mais gr&#226;ce &#224; Jeffers, lespoir demeure en nos c&#339;urs.

Les t&#234;tes autour de la table approuv&#232;rent &#224; lunisson.

Labrogation du Principe d&#201;quit&#233;, poursuivit Halden, est un pas capital vers l&#233;galit&#233;. Le s&#233;nateur Jeffers y travaille sans rel&#226;che.

Quand je vous disais quil &#233;tait le meilleur candidat! sexclama Ren Miller, la mine r&#233;jouie.

Voil&#224; pour les bonnes nouvelles, reprit Halden. Mais il y en a aussi de mauvaises. Lenqu&#234;te du F.B.I. sur le meurtre de Jacobsen na rien donn&#233;. Laffaire a &#233;t&#233; officiellement class&#233;e le premier d&#233;cembre. Ils pensent que Tamlin a op&#233;r&#233; seul. Cependant, tout ce que nous avons pu d&#233;couvrir au cours de nos recherches nous am&#232;ne &#224; penser quil avait des complices.

Quil a op&#233;r&#233; seul? Cest une plaisanterie, dit Zenora dun ton rev&#234;che.

Et notre enqu&#234;te &#224; nous, quest-ce quelle a donn&#233;? demanda James Ryton. On a trouv&#233; quelque chose?

Halden hocha la t&#234;te.

Il ne fait pas de doute que Tamlin &#233;tait mentalement d&#233;rang&#233;; en particulier, il &#233;prouvait une haine pathologique &#224; l&#233;gard des mutants. Mais en aucun cas il na pu falsifier cette carte de presse. Quelquun lui a facilit&#233; lacc&#232;s &#224; Jacobsen.

Quest-ce qui tautorise &#224; dire &#231;a?

Nous avons nous-m&#234;mes essay&#233; de reproduire son badge didentification. &#201;chec complet, et ce, malgr&#233; les efforts de nos meilleurs artistes holo. Il nexiste quune seule boutique dhologrammes dans tout Washington, qui fabrique des coupe-file de journalistes, et elle est sous contrat exclusif avec le gouvernement. La carte de presse de Tamlin a &#233;t&#233; faite dans cette boutique.

Et le F.B.I. nest pas capable de r&#233;soudre cela? intervint Ren Miller.

Peut-&#234;tre quil ny tient pas, r&#233;pondit Halden.

Es-tu en train de pr&#233;tendre quil y a une conspiration pour &#233;touffer cette affaire?

Cest de lordre du possible.

Moi, je dis que cest Horner le coupable, d&#233;clara Tela dune voix aigre.

Ridicule, riposta Ryton. Nous nen avons aucune preuve.

Ah bon, tu ne trouves pas quil fait un suspect vraisemblable, avec tout son bla-bla sur l&#201;glise ressuscit&#233;e? semporta Tela. Et ses tentatives mesquines pour recruter certains dentre nous? Cest quand m&#234;me lui qui a rendu publique la rumeur sur le supermutant. Peut-&#234;tre quil est de m&#232;che avec un groupe dautres s&#233;nateurs qui craignaient Jacobsen et avaient d&#233;cid&#233; de la faire tomber.

Compl&#232;tement parano, songea Michael.

Nous avons d&#233;j&#224; enqu&#234;t&#233; du c&#244;t&#233; de Horner, dit Halden dun ton las. Il ne trempe pas dans cette affaire. Naturellement, nous poursuivrons nos investigations.

Et notre enqu&#234;te au sujet du supermutant? demanda Michael.

Le DrRibeiros a disparu, en m&#234;me temps que les dossiers de la clinique. (Le Gardien du Livre marqua un temps.) Aucune trace de lui au Br&#233;sil. Nous avons alert&#233; dautres camarades, sp&#233;cialement en Asie du Sud-est. On pense quil va finir par refaire surface &#224; un moment ou &#224; un autre. Nous restons vigilants.

Une agitation f&#233;brile se manifesta dans tous les rangs. Halden leva les mains pour obtenir le silence.

Sil ny a pas dautre question

Oncle Halden, lan&#231;a Jena dune voix rauque, je r&#233;clame la parole.

Michael lui jeta un coup d&#339;il, se demandant ce quelle avait en t&#234;te.

Accord&#233;e, dit Halden au bout dun instant.

Jena se leva. Elle portait une combinaison moulante en velours synth&#233;tique vert. Son visage &#233;tait fig&#233; dans une expression &#233;trangement s&#233;v&#232;re. &#192; pr&#233;sent, toutes les t&#234;tes &#233;taient tourn&#233;es vers elle.

Je voudrais faire valoir mon droit aux fian&#231;ailles, d&#233;clara-t-elle dune voix r&#233;solue.

Tes fian&#231;ailles? Avec qui? fit Halden, &#233;tonn&#233;.

Avec Michael Ryton, r&#233;pondit Jena en pointant un doigt en direction du jeune homme.

Un souffle de stup&#233;faction, &#224; la fois audible et mental, passa dans lassistance. Le c&#339;ur de Michael semballa. Bon sang, quest-ce que c&#233;tait que cette histoire? Il se tourna vers ses parents, qui le regardaient, m&#233;dus&#233;s. Michael repoussa sa chaise et se leva.

Je refuse, dit-il dune voix rageuse quil reconnut &#224; peine comme la sienne.

Jena le d&#233;visagea. Dans ses yeux, brillait une lueur f&#233;roce.

Je fais n&#233;anmoins valoir mon droit.

La requ&#234;te est d&#233;licate d&#232;s lors que la personne concern&#233;e nest pas daccord, fit remarquer Halden.

Pas daccord? s&#233;cria Jena en rejetant les &#233;paules en arri&#232;re, mains sur les hanches. Il &#233;tait plut&#244;t daccord quand il est venu dans mon lit! Quand il a d&#233;pos&#233; en moi sa semence! Sa semence par laquelle jai con&#231;u son enfant.

Les mots atteignirent Michael comme autant de gifles. Jena enceinte de lui? Impossible! Non! Non! Non!

Prouve-le, lan&#231;a Sue Li dune voix &#233;corch&#233;e, presque bris&#233;e.

Je vous invite, toi ou qui tu choisiras, &#224; communier avec moi, r&#233;pliqua Jena. Vous verrez que je dis la v&#233;rit&#233;.

La v&#233;rit&#233;, cest cela! s&#233;cria Sue Li.

Elle se leva aussit&#244;t et se dirigea vers Jena. Michael crut un instant que sa m&#232;re allait frapper la jeune fille, mais Zenora larr&#234;ta au passage.

Pas toi, Sue Li, dit-elle dun ton pos&#233;. Laisse-moi communier avec elle. Tu es trop en col&#232;re.

Dune main ferme, elle repoussa Sue Li vers son si&#232;ge. Michael agrippa la table. C&#233;tait un mauvais r&#234;ve. Forc&#233;ment.

Zenora prit les mains de Jena. Michael comprit que son esprit venait demprunter les sentiers qui suivaient les conduits nerveux dans le corps de lautre. Allait-elle sentir palpiter une vie au centre de cet organisme? Une vie nouvelle en train d&#233;clore dans le nid ut&#233;rin?

Zenora laissa retomber ses mains et, s&#233;cartant de la jeune fille, se massa le front.

Cest exact. Une vie bat dans ce corps. Mais cette vie appartient-elle pour moiti&#233; &#224; Michael? Cela reste encore &#224; prouver.

Le gar&#231;on seffondra sur sa chaise.

Jen ai la preuve, r&#233;torqua Jena en tendant la main vers l&#233;cran plac&#233; pr&#232;s delle et en brandissant une disquette verte. Voici les r&#233;sultats des tests sanguin et chromosomique que jai fait faire il y a une semaine. Ils r&#233;v&#232;lent qui est le p&#232;re, sans aucune contestation possible.

Laisse-moi voir, dit James Ryton.

Il prit la disquette et lins&#233;ra dans le lecteur de Zenora. Halden vint le rejoindre et observa attentivement l&#233;cran qui diffusait une lumi&#232;re bleut&#233;e tandis que d&#233;filaient les informations.

Hum. Le f&#339;tus est de sexe f&#233;minin, annon&#231;a Halden. Et le chromosome danormalit&#233; est bien l&#224;. (Il pianota sur la console.) Le centrom&#232;re est en position acrocentrique. Pinc&#233;, cela ne fait pas de doute.

&#199;a ne prouve quune chose, &#224; savoir que le p&#232;re est un mutant, riposta James Ryton dun ton agressif.

&#199;a prouve davantage, James. Tu sais que la localisation du centrom&#232;re indique la paternit&#233; aussi clairement quun test sanguin. (Halden se tourna vers Zenora.) Pouvons-nous acc&#233;der aux donn&#233;es chromosomiques de Michael par le R&#233;seau?

Oui.

Prends l&#233;cran de la salle qui est disponible.

Michael restait p&#233;trifi&#233; sur sa chaise, tel un prisonnier condamn&#233;, les yeux riv&#233;s sur les images qui construisaient l&#233;chafaud o&#249; il allait &#234;tre pendu.

Le temps s&#233;grenait &#224; linfini. Enfin, Zenora hocha la t&#234;te dun air sinistre et leva les yeux de l&#233;cran.

&#199;a concorde, Halden. On a une parit&#233; dans les all&#233;es dominants, dans la localisation et la configuration des centrom&#232;res, ainsi que dans le type sanguin. (Elle se tourna vers Michael et sur son visage aux contours g&#233;n&#233;reux s&#233;baucha un sourire triste.) Je suis d&#233;sol&#233;e.

Tout bruit avait cess&#233; dans la salle o&#249; le clan attendait que Halden prononce la sentence. Le Gardien du Livre regarda Michael dune &#233;trange fa&#231;on. Comme sil le voyait pour la premi&#232;re fois. &#192; c&#244;t&#233; de lui, James Ryton, les yeux perdus dans le vide, nexprimait aucune &#233;motion. Un muscle tressautait sur la joue de Sue Li. Le silence enveloppait la pi&#232;ce. Pour finir, Halden se leva.

Les fian&#231;ailles sont accord&#233;es, d&#233;clara-t-il, tandis que sa bouche prenait un pli bizarre comme si les mots avaient une saveur damertume. La nouvelle vie doit &#234;tre prot&#233;g&#233;e par le clan.

Michael se leva dun bond.

&#201;pouser Jena? Pas question. Cela ne faisait pas du tout partie de ses projets. Il avait toute son existence qui lattendait lorsquil retournerait chez lui. Une existence avec Kelly. Il ne pouvait pas &#233;pouser Jena. Mais d&#233;fier le clan signifiait lexpulsion. La honte pour ses parents. Que deviendraient-ils? Et lui, quel sort lattendait?

Dans lautre cas, sil renon&#231;ait &#224; d&#233;fier le clan, quadviendrait-il de Kelly et de lui?

Je ne veux pas l&#233;pouser! hurla Michael, &#233;tonn&#233; lui-m&#234;me de sentendre dire cela.

Dans sa rage, il balan&#231;a un coup de pied dans sa chaise et se pr&#233;cipita au-dehors dans la neige, repoussant de son esprit les r&#233;criminations mentales que lui adressaient les membres du clan.

Il allait partir pour le Canada. Retrouver Skerry. Ils ne le rattraperaient jamais. Jamais. Il se lan&#231;a dans une course &#233;perdue, loin du clan, et senfon&#231;a dans les t&#233;n&#232;bres qui se referm&#232;rent sur lui.


An&#233;antie, Sue Li avait regard&#233; dispara&#238;tre son fils. Elle narrivait plus &#224; renouer les fils de sa pens&#233;e. &#192; analyser ses sensations. Son regard se dirigea de lautre c&#244;t&#233; de la table, vers Jena. La jeune fille regardait elle aussi vers la porte, comme si elle attendait que Michael r&#233;apparaisse dun moment &#224; lautre. Puis, tristement, elle baissa les yeux et fixa le sol.

Bon, je pense que tout est pour le mieux, d&#233;clara Zenora.

Pour le mieux? r&#233;torqua s&#232;chement Sue Li. Comment sais-tu ce qui est pour le mieux? Moi, je peux te dire que je nen sais rien.

Il va revenir. Ne tinqui&#232;te pas, dit Tela.

Peut-&#234;tre vaut-il mieux pour lui quil ne revienne pas, explosa Sue Li dune voix de plus en plus forte.

Le visage bl&#234;me, Jena la regarda.

Alors Sue Li d&#233;versa sa col&#232;re sur elle.

Tu as tromp&#233; mon fils, dit-elle. Tu as gagn&#233; le droit aux fian&#231;ailles et tu pourras peut-&#234;tre ly obliger si jamais il revient. Mais je noublierai jamais ce que tu as fait, et jamais je ne te pardonnerai.

Des larmes emplirent les yeux de Jena.

Folle de rage, Sue Li chercha son mari du regard.

James Ryton &#233;tait absorb&#233; devant l&#233;cran, compulsant &#224; nouveau le contenu de la disquette. Sue Li lui trouvait une mine plut&#244;t r&#233;jouie. N&#233;tait-il pas inquiet pour Michael?

Je d&#233;clare la question ajourn&#233;e tant que nous ne conna&#238;trons pas les v&#233;ritables intentions de Michael, annon&#231;a Halden.

Mais &#231;a peut prendre des jours, fit remarquer Tela. Et nous devons rentrer chez nous. Reprendre le travail.

Halden sessuya le front.

Laissons &#224; Michael le temps de shabituer. Je lui donne trois jours pour prendre sa d&#233;cision. Apr&#232;s ce d&#233;lai, sil nest pas revenu, nous le d&#233;clarerons hors-la-loi et reprendrons les travaux du conseil.

La plupart des membres du clan, lib&#233;r&#233;s des contraintes de la r&#233;union, sattard&#232;rent dans la salle principale.

Sue Li, ne ten fais pas, il reviendra, dit Tela. Viens chez moi, nous chanterons ensemble.

Plus tard, peut-&#234;tre, Tela.

Plusieurs femmes s&#233;taient rassembl&#233;es autour de Jena.

Cest formidable, dit une cousine.

Cest pour quand? demanda une autre.

Lorsquelles saper&#231;urent que Sue Li les observait, le petit groupe se dirigea vers elle.

F&#233;licitations, Sue Li, dit la cousine Perel.

&#201;pargne-moi tes compliments, r&#233;pliqua Sue Li sans am&#233;nit&#233;.

Elle jeta un regard autour de la salle. Ren Miller n&#233;tait pas loin.

Ren, tu veux bien aller chercher Michael? le pria-t-elle.

Le jeune homme aux cheveux roux faillit s&#233;touffer sur son rouleau au soja.

Euh, Sue Li, je ne voudrais pas te faire de peine, mais je ne tiens pas &#224; &#234;tre impliqu&#233; dans des histoires de famille.

Et il lui tourna le dos. Frustr&#233;e, Sue Li sapprocha de Halden qui &#233;tait assis, les yeux ferm&#233;s, dans un fauteuil &#224; eau bleu d&#233;lav&#233;.

Halden?

Lhomme ouvrit brusquement les yeux.

Comment peux-tu rester assis l&#224;? Tu ne vas pas essayer de retrouver Michael?

Halden leva les mains en signe dimpuissance.

Et quest-ce quon y gagnerait? Tu voudrais que je te le ram&#232;ne trouss&#233; comme un poulet? Non, Sue Li. Ce que tu me demandes est parfaitement d&#233;plac&#233;. En tant que Gardien du Livre, je me dois de rester neutre. Il faut que Michael revienne parce quil laura voulu. Je regrette.

Et il retourna &#224; sa m&#233;ditation.

Sue Li fit le tour de la salle dun regard auquel personne ne voulut r&#233;pondre.

Fort bien, d&#233;clara-t-elle. Puisque personne ne veut sen occuper, cest moi qui vais y aller.

Saisissant au passage une cape thermique accroch&#233;e au portemanteau pr&#232;s de la porte, elle sortit pr&#233;cipitamment dans la neige.


Deux semaines s&#233;taient &#233;coul&#233;es depuis que lon avait rep&#234;ch&#233; le corps de Jacqui Renstrow dans le Potomac. La pol&#233;mique autour du Principe d&#201;quit&#233; &#233;chauffait les esprits. Bill Edwards, Katharine Crewall et tous les autres grands journalistes de la t&#233;l&#233;vision en &#233;taient presque &#224; camper devant le bureau de Jeffers. Andie comptait les jours qui la s&#233;paraient des vacances, impatiente de fuir la sonnerie ininterrompue du t&#233;l&#233;phone et les m&#234;mes questions mille fois r&#233;p&#233;t&#233;es. Cinq jours en Gr&#232;ce, seule avec Jeffers; elle ne se tenait plus de joie.

Un glisseur gris &#224; la carrosserie a&#233;rodynamique se rangea le long du trottoir; Ben Canay &#233;tait au volant.

Taxi, miss?

Andie monta et referma soigneusement la porti&#232;re.

Cest vraiment gentil &#224; vous, Ben, de maccompagner &#224; la station de la navette.

Il la gratifia dun bref sourire tandis que le glisseur sengageait sur la voie rapide.

Tout le plaisir est pour moi, Andie. Vous nallez pas tra&#238;ner vos bagages dans le m&#233;tro, et puisque Stephen doit vous retrouver &#224; Santorin pour votre cong&#233; de No&#235;l, jai pens&#233; que le moins que je puisse faire &#233;tait de vous offrir mes services comme chauffeur.

Canay faisait de tels efforts pour sattirer ses bonnes gr&#226;ces quAndie essaya de se montrer aimable.

Belle voiture.

Merci. Je viens de faire refaire lint&#233;rieur.

Tout en cuir? Mon Dieu, cest du luxe!

Canay se fendit dun sourire.

Disons plut&#244;t que cest une n&#233;cessit&#233;. Voyez-vous, ma petite amie la compl&#232;tement bousill&#233;.

Ce glisseur? Est-ce quelle fait &#231;a souvent?

&#199;a &#233;t&#233; son cadeau de rupture. Apr&#232;s quelle me la vol&#233;. Heureusement que je suis assur&#233;, dit Canay avec un gros rire.

Andie fron&#231;a les sourcils. La vie priv&#233;e de Canay avait lair plut&#244;t compliqu&#233;e.

Au feu proche de la station, une mutante aux formes &#233;panouies et aux longs cheveux blonds traversa devant eux. Canay la suivit des yeux.

Superbe! s&#233;cria-t-il avec un soupir.

Vous avez un faible pour les mutantes? demanda Andie. Cest assez rare chez les hommes non mutants.

Je sais. Quoique, entre vous et moi, je soup&#231;onne la majorit&#233; des hommes normaux de se demander ce que valent les mutantes au lit.

Il se tourna vers Andie et lui d&#233;cocha un clin d&#339;il. Elle d&#233;tourna la t&#234;te.

Sans doute, se contenta-t-elle de dire.

Quant &#224; moi, je me consid&#232;re comme un connaisseur, poursuivit Canay malgr&#233; lattitude glaciale de sa passag&#232;re. Ma petite amie &#233;tait mutante.

Vraiment? (Du coup Andie se tourna vers Canay pour lobserver.) Je ne pensais pas que les mutants se comportaient de fa&#231;on aussi hyst&#233;rique.

Canay haussa les &#233;paules.

Elle &#233;tait contrari&#233;e. On s&#233;tait disput&#233;s.

La fille devait &#234;tre piqu&#233;e, songea Andie. Puis, &#224; voix haute:

Les couples mixtes, &#231;a nest pas si fr&#233;quent.

Si lon exclut les deux personnes ici pr&#233;sentes. Bon, disons que jai eu de la chance.

On dirait quelle vous manque.

Il sourit.

Oui. &#199;a nest pas faux.

Au grand soulagement dAndie, la station de la navette fut bient&#244;t en vue, avec ses terminaux orange piquet&#233;s de lumi&#232;res clignotantes. Canay gara le glisseur devant lentr&#233;e des Olympic Airways, &#224; proximit&#233; dun roboporteur.

Vous avez besoin dun coup de main pour vos bagages? demanda-t-il.

Non merci, r&#233;pondit Andie avant de sauter du v&#233;hicule.

Amusez-vous bien avec le grand chef, dit Canay. Nous nous occuperons de tout jusqu&#224; votre retour.

Il agita la main et repartit.

Le roboporteur prit les bagages, valida le billet et informa Andie que lembarquement avait commenc&#233;. Elle fila vers la porte, pensant d&#233;j&#224; aux quelques jours quelle allait vivre au soleil. Bizarrement, les propos quavait tenus Canay hantaient son esprit. Les mutantes lui plaisaient? Et alors? Sil &#233;tait assez fou pour fr&#233;quenter des gens qui lui d&#233;robaient ses affaires et les saccageaient, c&#233;tait son probl&#232;me. Pourquoi sen ferait-elle pour la voiture de Canay et la petite idiote qui vivait avec lui? Chassant ces pens&#233;es troublantes, Andie se mit &#224; courir vers la navette.



21

Rendez-moi invisible, implorait Michael. Emportez-moi jusqu&#224; la mer et laissez-moi flotter sur les vagues. Je veux &#234;tre lalgue et l&#233;cume. Frissonnant sous la froidure, le jeune homme regardait les brisants gris se fracasser sur la gr&#232;ve. Cela faisait deux jours quil se cachait, depuis l&#233;pisode cauchemardesque o&#249;, devant les membres du clan r&#233;unis, Jena avait revendiqu&#233; son droit &#224; l&#233;pouser.

Il ne cessait de prier pour que, dans la minute qui vienne, Skerry entre en contact t&#233;l&#233;pathique avec lui et lui apporte enfin le signal du d&#233;part. Skerry avait toujours su lorsque Michael avait des ennuis. Oui, il partirait, il se mettrait hors la loi vis-&#224;-vis du clan. Il enverrait un message &#224; Kelly, et elle senvolerait pour Vancouver o&#249; ils se marieraient clandestinement; elle deviendrait sa femme, bannie elle aussi.

Si seulement il avait pu joindre Skerry. Mais le num&#233;ro quil conservait depuis des mois n&#233;tait plus valable. Il avait essay&#233; la veille deux heures durant, composant et recomposant les chiffres sur le cadran.

Michael?

Son esprit avait enregistr&#233; le plus l&#233;ger des murmures. Il se retourna, le souffle court.

Skerry?

Michael, tu mentends?

Oui, Skerry, r&#233;pondit le gar&#231;on, au bord des larmes, soudain soulag&#233;. O&#249; es-tu?

Pas Skerry, mon ch&#233;ri. Cest ta m&#232;re.

Oh!

Le d&#233;sespoir sempara de lui. Sue Li remontait la plage, sa grande cape flottant dans le vent comme des ailes rouge et or. &#192; chacun de ses pas, Michael sentait seffriter ses r&#234;ves d&#233;vasion.

Reviens, dit-elle.

Non.

Tu ne veux quand m&#234;me pas que le clan te bannisse? Tu te rends compte de ce que &#231;a signifie?

Elle sassit &#224; ses c&#244;t&#233;s sur le sable humide.

Oui, dit-il. Je ne serai plus tenu dassister &#224; ces damn&#233;es r&#233;unions.

Un sourire plissa le visage de Sue Li.

Cest peut-&#234;tre en effet un des rares avantages. Mais est-ce que tu veux vraiment nous quitter? Perdre ta famille, tes amis, m&#234;me ton travail?

Je le ferais si jy &#233;tais oblig&#233;.

Mais est-ce que tu le veux?

Je ne sais pas, r&#233;pondit-il en d&#233;tournant les yeux vers la mer.

Sue Li seffor&#231;ait de rester calme.

En ce cas, reviens.

Pourquoi?

Cest la coutume chez nous.

Je me fous compl&#232;tement de notre coutume. Jena sest servie de moi.

Je sais.

Et &#231;a test &#233;gal? fit-il en regardant sa m&#232;re. Tu veux vraiment lavoir pour belle-fille?

Sue Li soupira.

Il ne sagit pas de ce que je veux ou ne veux pas. Dune certaine fa&#231;on, jaurais pr&#233;f&#233;r&#233; que Kelly et toi vous ayez fui ensemble. Je pourrais supporter d&#234;tre la m&#232;re dun hors-la-loi.

Ah bon?

Interloqu&#233;, Michael essaya de lire sur le visage de sa m&#232;re. Celle-ci &#233;carta une m&#232;che de devant ses yeux.

Oui. Mais ce que je ne peux supporter, cest d&#234;tre la grand-m&#232;re dun enfant &#224; moiti&#233; hors la loi, dit-elle dune voix douce.

Je naime pas Jena.

&#199;a aussi, je le sais. Mais tu as d&#233;sormais des responsabilit&#233;s qui vont au-del&#224; de tes pr&#233;f&#233;rences.

Tu veux parler de lenfant?

Oui.

Dans sa col&#232;re, Michael repoussa la main de sa m&#232;re.

Bon sang, pourquoi Jena ne se fait pas simplement avorter? s&#233;cria-t-il.

Tu le sais, pourquoi. Le clan interdit lavortement.

Et mon bonheur, &#224; moi? r&#233;pliqua-t-il dune voix cass&#233;e.

Sue Li sourit tristement.

Tu d&#233;couvriras peut-&#234;tre que le bonheur vient avec le temps. Et quand on sy attend le moins.

Je pourrais dispara&#238;tre.

Tu le pourrais. Il y a une station de m&#233;tro au carrefour. Je te donnerai m&#234;me largent pour le billet. Mais o&#249; iras-tu, Michael? Que deviendras-tu? Et moi, quest-ce que je vais devenir si je perds encore un de mes enfants?

Il y avait de la tendresse dans cette voix. Michael remonta ses genoux contre sa poitrine et se balan&#231;a davant en arri&#232;re sur le sable humide. Des larmes coul&#232;rent sous ses paupi&#232;res closes.

Kelly, songeait-il. Kelly, je suis d&#233;sol&#233;. Vraiment d&#233;sol&#233;.

Il sentit la main de sa m&#232;re sur sa nuque. &#201;touffant un sanglot, il redressa la t&#234;te, &#233;crasant ses larmes de ses poings. Un moment il resta les yeux fix&#233;s sur les vagues gris-vert qui &#233;voluaient au rythme lent et grave de leur danse &#233;ternelle. Pour finir, il hocha la t&#234;te.

&#192; la bonne heure.

Je vais revenir. Pour lenfant. Et pour toi.

Cest vrai?

&#192; nouveau Michael hocha la t&#234;te.

Il se leva et aida sa m&#232;re &#224; se mettre debout.

Je taime, Michael, dit-elle en se haussant sur la pointe des pieds pour d&#233;poser un baiser sur la joue du gar&#231;on. Jai de la peine pour toi.

Je laimerai toujours.

Je sais.

Elle lui prit la main. Ensemble, ils retourn&#232;rent &#224; la r&#233;union, escort&#233;s par la grande cape claquant dans le vent.

Lorsquils entr&#232;rent dans la salle, Halden les accueillit avec un soupir de soulagement.

Tu las trouv&#233;? Tant mieux. Je ne voulais pas prolonger cette r&#233;union au-del&#224; daujourdhui.

Il envoya une injonction mentale pour r&#233;clamer lordre. Puis, sadressant &#224; Michael:

Es-tu revenu de ton plein gr&#233;?

Michael garda le silence un instant. Dun regard circulaire, il observa ce clan dont il faisait partie. Cent yeux dor&#233;s lui rendirent son regard.

Oui, r&#233;pondit-il. Je demande pardon davoir perturb&#233; la s&#233;ance.

Jesp&#232;re bien, dit Tela dun ton s&#233;v&#232;re.

Je crois que nous pouvons comprendre la confusion o&#249; &#233;tait notre jeune fr&#232;re, dit Halden dun ton bienveillant.

Autour de la table, les t&#234;tes acquiesc&#232;rent.

Michael sassit &#224; c&#244;t&#233; de Jena qui, le visage tout rouge, lui adressa un sourire embarrass&#233;.

Elle maime vraiment, se dit-il. Suffisamment pour avoir os&#233; employer ce moyen pour me lier &#224; elle. Au risque dessuyer ma col&#232;re, ma haine et mon refus.

Il contempla sa fianc&#233;e. Elle &#233;tait belle. Grande, fra&#238;che sous ses cheveux blonds. Lui, il pensait &#224; une autre fille, plus petite, avec des cheveux noirs et un sourire plein dentrain. Sa bouche se crispa sous leffet de la souffrance.

Kelly. Jai attendu trop longtemps.

Jena lui pressa la main. Michael la regarda &#224; nouveau. Je ne laime pas, songea-t-il. Mais est-ce que je la d&#233;teste? Jarriverai peut-&#234;tre &#224; &#234;tre gentil avec elle. Un jour.

Michael prit lautre main de la jeune fille et ferma les yeux tandis que Halden entonnait le psaume de cl&#244;ture qui scellait son destin.

		Au sein du clan, nous formons une famille.
		Dans le cercle int&#233;rieur, nous ne faisons quun.
		Des &#226;ges enfuis au futur ultime,
		Nous avan&#231;ons aujourdhui comme hier,
		Ensemble, main dans la main, c&#339;ur &#224; c&#339;ur,
		Esprit &#224; esprit. Lespoir dune vie nouvelle
		Nous unit comme un seul &#234;tre.

Sur la plage de sable volcanique, scintillaient des &#233;clats de mica. En cette journ&#233;e dhiver inhabituellement douce, elle absorbait la chaleur des p&#226;les rayons de soleil et la sensation &#233;tait trop vive sous la plante des pieds pour &#234;tre supportable. Andie courut vers la couverture en poussant des cris aigus. Stephen leva les yeux de son &#233;cran et sourit sous son panama.

Ah, le paradis! g&#233;mit Andie en se frottant les orteils. Quand tu as propos&#233; Santorin, je ne pensais pas y attraper des ampoules sous les pieds.

Tiens, prends une gorg&#233;e de ceci, dit Jeffers en lui passant une bo&#238;te de r&#233;sin&#233; concentr&#233;. &#199;a te soulagera.

Il revint &#224; son &#233;cran.

Andie avala une lamp&#233;e de ce vin vert clair aux senteurs de pin, et en appr&#233;cia la saveur fra&#238;che et am&#232;re. Puis, elle s&#233;tendit sur la chaise longue et contempla les eaux turquoise de la mer &#201;g&#233;e. Quelle bonne id&#233;e d&#234;tre venus ici! Ils avaient pass&#233; les trois journ&#233;es pr&#233;c&#233;dentes &#224; explorer les ruines dAkrotiri ensevelies sous les cendres, &#224; se promener sur les cr&#234;tes, et &#224; faire lamour dans leur suite du grand h&#244;tel aux murs blanchis &#224; la chaux, perch&#233; sur le flanc de lancien volcan. Washington &#233;tait &#224; des milliers de kilom&#232;tres. Andie ferma les yeux et, soffrant &#224; la caresse du soleil, finit par sassoupir.

Un cri la tira de sa r&#234;verie. Au bord de leau, deux femmes corpulentes en costumes de bain noirs hurlaient en montrant quelque chose du doigt. Loin du rivage, l&#224; o&#249; le bleu devenait plus profond, une minuscule t&#234;te noire se balan&#231;ait au gr&#233; des vagues. Beaucoup trop loin. La t&#234;te disparut, &#233;mergea en crachant de leau, disparut &#224; nouveau.

Stephen! s&#233;cria Andie. Cet enfant est en train de se noyer!

Elle bondit sur ses pieds et courut vers la mer. Andie &#233;tait une bonne nageuse, du moins en piscine. Mais ici, c&#233;tait loc&#233;an, glac&#233; et puissant, aux flots implacables. D&#232;s quelle se trouva dans leau, la force des vagues lutta contre ses propres forces. Cette t&#234;te quelle apercevait &#233;tait tellement loin. Andie chercha sa respiration. Cest alors quun autre nageur la doubla, un nageur qui ne bougeait pas les pieds et qui laissait derri&#232;re lui un sillage dune &#233;tonnante pr&#233;cision.

Andie revint tant bien que mal sur la gr&#232;ve et l&#224;, encore haletante, elle vit la t&#234;te de lenfant senfoncer une nouvelle fois. Retenant son souffle, elle attendit de la voir r&#233;appara&#238;tre. Et puis, il y eut une autre t&#234;te, plus grosse, avec des cheveux plus clairs.

Jeffers.

Comment avait-il fait pour arriver l&#224;-bas si vite?

Il plongea, son dos brilla un instant dans le soleil. Puis plus rien. Sur la plage, c&#233;tait langoisse. Les minutes s&#233;coulaient. Lorsque soudain, jaillit une gerbe deau verte avec, &#224; son sommet, comme un bouchon qui sautait, lenfant; et puis Jeffers juste derri&#232;re. En quelques instants, ils regagn&#232;rent le rivage, et une foule bruyante les entoura.

Jeffers reprenait son souffle. Mais lenfant restait inerte, les l&#232;vres bleuies. Andie commen&#231;a &#224; lui faire la respiration artificielle. Devait-elle appeler un robom&#233;decin? &#201;tait-il encore temps? Lenfant ne bougeait toujours pas, ne r&#233;agissait pas.

Sil te pla&#238;t, murmura Andie. Ne meurs pas. Sil te pla&#238;t.

Des mains froides sur ses &#233;paules la tir&#232;rent doucement en arri&#232;re.

Laisse-moi faire.

Jeffers se pencha sur lenfant, pla&#231;a une main sur sa poitrine et lautre sur sa t&#234;te, puis ferma les yeux. Son front se ridait sous leffet de la concentration. Il marmonna des sons gutturaux, inarticul&#233;s. Ses l&#232;vres se r&#233;tract&#232;rent dans une grimace. Lenfant fut agit&#233; de convulsions. Sur le cou de Jeffers; on vit les muscles se tendre comme des cordes de piano. Lenfant toussa et se mit &#224; pleurer. Sa jeune m&#232;re tomba &#224; genoux et serra le petit corps contre sa poitrine. Elle versait des larmes de joie tandis que les gens applaudissaient.

Le visage bl&#234;me, h&#233;b&#233;t&#233;, Jeffers se laissa tomber sur le sable. Il respirait avec difficult&#233;. Andie saisit la bo&#238;te de r&#233;sin&#233; et la lui tendit. Il but avidement. Peu &#224; peu, il reprit des couleurs, son souffle se calma.

Jai d&#251; plonger dr&#244;lement bas pour le retrouver, dit-il.

Leau &#233;tait si profonde &#224; cet endroit? demanda Andie.

Pas leau. Son esprit. Il lavait presque abandonn&#233;, expliqua Jeffers avant de prendre une nouvelle gorg&#233;e de r&#233;sin&#233;. Jai dabord essay&#233; de faire repartir son c&#339;ur, mais il &#233;tait rest&#233; longtemps sous leau. Il ma fallu appeler et appeler. Je ne suis pas tr&#232;s dou&#233; pour &#231;a. Mais ma m&#232;re &#233;tait gu&#233;risseuse. Elle ma enseign&#233; quelques trucs.

Andie sentit un frisson glac&#233; lui parcourir l&#233;chine.

Comment as-tu fait pour le rejoindre si vite?

T&#233;l&#233;kin&#233;sie. Il sen est fallu de peu que jarrive trop tard.

Moi, je dirais que le minutage &#233;tait parfait.

La jeune femme lentoura de ses bras et le ramena vers la couverture, sans plus se pr&#233;occuper du sable br&#251;lant sous ses pieds. Jeffers sallongea au soleil, compl&#232;tement &#233;puis&#233;.

Je crois que je vais dormir un peu, dit-il.

Ses yeux se ferm&#232;rent et il n&#233;tait d&#233;j&#224; plus l&#224;.

Le regard dAndie sarr&#234;ta sur le bloc-&#233;cran abandonn&#233; par Jeffers sur la plage gris&#226;tre. Elle &#233;pousseta les grains de sable noir qui le recouvraient &#224; moiti&#233;. En lettres ambr&#233;es, apparaissait sur l&#233;cran une liste de cliniques, toutes situ&#233;es dans les Cyclades.

Elle laissa son compagnon dormir une demi-heure, puis le r&#233;veilla dun orteil taquin.

Debout. Il faut rentrer. Il est d&#233;j&#224; presque cinq heures.

Dans leur chambre, Andie &#244;ta son maillot en tissu synth&#233;tique et r&#233;gla le minuteur et la temp&#233;rature de leau pour la douche. Les deux t&#234;tes de douche projet&#232;rent un filet deau argent&#233; sur le carrelage rouge.

Tu viens? fit-elle dun air fripon.

Jesp&#233;rais bien que tu me le proposerais, r&#233;pondit-il avec un sourire coquin.

Se glissant dans le bac derri&#232;re elle, il la serra contre le mur.

Stephen!

Il lembrassa avec fougue, tandis que sa main allait se perdre entre les cuisses de la jeune femme. Sous la caresse, une br&#251;lante excitation sempara delle, et un g&#233;missement lui &#233;chappa lorsque Jeffers la souleva pour la p&#233;n&#233;trer. Elle frissonnait de plaisir, les jambes nou&#233;es autour des hanches de lhomme, tandis que leau ti&#232;de lui caressait la nuque et les seins. Tr&#232;s vite, elle jouit avec un cri sauvage. En quelques violents coups de reins, Jeffers la suivit. Ils seffondr&#232;rent sur le sol carrel&#233;, bras et jambes emm&#234;l&#233;s. Un instant plus tard, un d&#233;clic interrompit les jets de la douche. Andie attrapa une serviette.

Drap&#233;e dans les plis roses et moelleux du coton synth&#233;tique, elle se coula sur le lit aux c&#244;t&#233;s de Jeffers, allong&#233;, nu comme un ver. Distraitement, elle lui caressa la poitrine.

Parle-moi de ta m&#232;re, dit-elle.

Les draps couleur p&#234;che &#233;taient dune douceur et dune fra&#238;cheur exquises. Andie &#233;prouvait cette fatigue bienfaisante qui suit dordinaire lacte damour.

Je te lai dit, d&#233;clara Jeffers en haussant les &#233;paules. Elle &#233;tait gu&#233;risseuse.

Seulement pour les mutants?

Non. Elle travaillait comme psychologue. Elle devait donc soigner &#233;galement les non-mutants.

O&#249; est-elle &#224; pr&#233;sent?

Elle a &#233;t&#233; tu&#233;e dans les &#233;meutes de 95.

Mon Dieu! Tu y &#233;tais?

Il se tourna vers le mur.

Oui. La foule a surgi et sest jet&#233;e sur nous. Ma m&#232;re ma pouss&#233; sous un glisseur et ma dit de ne pas en sortir tant quil y aurait du danger. Son corps est rest&#233; &#233;tendu l&#224;, devant mes yeux. Finalement, la police la emport&#233;e.

La voix de Jeffers avait beau &#234;tre calme, Andie percevait toute lhorreur de la sc&#232;ne presque comme si elle en avait &#233;t&#233; t&#233;moin. Toute frissonnante, elle remonta les couvertures.

Comment ten es-tu sorti?

Cest mon p&#232;re qui ma trouv&#233;, apr&#232;s la tomb&#233;e de la nuit.

Jeffers se retourna et regarda la jeune femme. Dans la semi-obscurit&#233; de la chambre, ses yeux brillaient dune lueur sinistre.

Tu ne te rappelles pas les &#233;meutes, nest-ce pas?

Andie secoua la t&#234;te.

Je navais que huit ans. Je me souviens que mes parents en parlaient. Et aussi je me rappelle le jour o&#249; jai d&#251; rester &#224; la maison alors que j&#233;tais cens&#233;e remettre un expos&#233; en classe; j&#233;tais tr&#232;s en col&#232;re. Mais non, je nai aucun souvenir des &#233;meutes elles-m&#234;mes.

Elle le regarda, songeant &#224; lenfant quil avait sauv&#233; et &#224; ce jour, vingt-deux ans auparavant, o&#249; il attendait lui aussi quon vienne le sauver, sa m&#232;re &#233;tendue morte sous ses yeux. Andie &#233;prouva un &#233;trange pincement au c&#339;ur. Une &#233;motion qui ressemblait &#224; de lamour. Ou peut-&#234;tre &#224; de la piti&#233;.

Ainsi &#233;tal&#233; dans le lit, il ressemblait &#224; une idole en or, une sculpture pa&#239;enne appartenant &#224; quelque culte du soleil. Une lumi&#232;re &#233;manait de lui, de sa peau h&#226;l&#233;e, de ses yeux dor&#233;s, de ses cheveux fauves.

En ce jour, il &#233;tait magnifique. Je pourrais &#233;pouser un tel homme, pensa Andie.

&#201;pouser cet homme en or? Elle lobserva par-dessous ses paupi&#232;res mi-closes. Pour la premi&#232;re fois, elle croyait en cette possibilit&#233;. Ils pourraient vivre ensemble. Oui. Et faire du bien ensemble. Rapprocher mutants et non-mutants. &#338;uvrer pour la m&#234;me cause. Saimer. Oui, finalement, elle voulait l&#233;pouser. Oh oui. Oui. Oui.

Elle se laissa aller &#224; une douce somnolence.

C&#233;tait bon. Je vais peut-&#234;tre faire un petit somme.

Mais oui, dit-il en effleurant son &#233;paule, puis il se leva.

La jeune femme glissa vers d&#233;tranges r&#234;ves. Elle voyait Stephen sauver le petit gar&#231;on, encore et encore. Puis, son visage changeait dexpression. C&#233;tait celui de Ben Canay, et lui aussi essayait de sauver un petit gar&#231;on. Non, c&#233;tait une petite fille &#224; pr&#233;sent. Une mutante. Ou bien voulait-il la noyer? Et la petite fille avait un air curieusement connu.

Non! cria Andie dans son r&#234;ve. Sauvez-la! Sauvez-la!

Elle se redressa. Son c&#339;ur cognait et ses cheveux coll&#233;s pendaient sur son dos et ses &#233;paules. &#192; c&#244;t&#233; delle, le lit &#233;tait vide. Elle entendit la voix de Jeffers &#224; lautre bout de la suite, mais les mots lui &#233;chappaient. Sans doute &#233;tait-il devant son &#233;cran avec un correspondant de Washington, conclut-elle dans un demi-sommeil.

Elle se recoucha, toute tremblante, et attendit que son pouls ralentisse.

C&#233;tait un r&#234;ve. Rien quun r&#234;ve.

Lentement, elle d&#233;riva dans un sommeil agit&#233;, hant&#233; par la vision dune jeune mutante en train de se noyer.


Apr&#232;s le Conseil des Mutants, le voyage de retour se passa tr&#232;s vite. Trop vite. Michael en appr&#233;henda chaque minute, du d&#233;collage &#224; latterrissage. Mais une fois dans sa chambre, il ne put attendre plus longtemps.

Les doigts quasi paralys&#233;s, il alluma son &#233;cran et tapa le code de Kelly.

Faites quelle ne soit pas chez elle, songea-t-il.

Elle r&#233;pondit &#224; la troisi&#232;me sonnerie.

Michael! Tu es rentr&#233; tr&#232;s vite, dit-elle, le visage rayonnant. Je pensais que tu resterais l&#224;-bas pour la nouvelle ann&#233;e. Comment &#231;a sest pass&#233;?

Kelly, il faut que je te voie.

Il y a un probl&#232;me? demanda la jeune fille, redevenue grave.

Il faut que je te parle. Peux-tu me retrouver &#224; laqueduc dici un quart dheure?

Ce soir? fit-elle dun air surpris. Bien s&#251;r. Michael, &#231;a va comme tu veux?

Je texpliquerai quand on se verra.

Les mains tremblantes, il coupa la communication. En cinq minutes de glisseur il arriva &#224; laqueduc. La chauss&#233;e &#233;tait craquel&#233;e, comme le vernis dun des vieux pots en c&#233;ramique de sa m&#232;re. Un arbre de No&#235;l abandonn&#233; gisait tristement, couch&#233; sur un talus de neige; le temps avait peu &#224; peu terni l&#233;clat de ses guirlandes.

Perdu dans de sombres pens&#233;es, Michael donna un coup de pied aux fragments de bitume noir que la circulation avait arrach&#233;s &#224; la chauss&#233;e et senfouit dans sa parka grise. Le soleil &#233;tait en train de d&#233;cliner et une nouvelle temp&#234;te de neige mena&#231;ait.

Si seulement j&#233;tais au Canada, songeait-il. Ou en Am&#233;rique du Sud. Nimporte o&#249;, &#224; faire nimporte quoi.

Lancien aqueduc &#233;tait un lieu de rendez-vous populaire parmi les jeunes lyc&#233;ens qui voulaient se payer une petite piq&#251;re ou un joint. Heureusement, &#224; cette heure-l&#224; il ny avait personne.

D&#233;p&#234;che-toi, Kelly, supplia-t-il.

Un glisseur bleu fonc&#233; se gara &#224; sa hauteur. Au volant, se trouvait Kelly qui lui adressa un sourire joyeux. Puis, coupant le moteur, elle sauta du v&#233;hicule. Elle portait une parka rouge, des collants noirs et des bottes couleur argent. Elle &#233;tait resplendissante.

Dieu que tu mas manqu&#233;! Je croyais que tu ne reviendrais jamais de cette r&#233;union.

Elle lui jeta les bras autour du cou. Il lembrassa tendrement, la gorge douloureuse. Puis, il se d&#233;gagea.

Marchons, dit-il dune voix sans timbre.

Un sillon se creusa entre les sourcils de Kelly.

Quest-ce qui ne va pas?

Il l&#226;cha un soupir, d&#233;cid&#233; &#224; en finir avec tous ces mensonges &#224; demi formul&#233;s.

Tout.

Que veux-tu dire?

Il lui fit face.

Je ne peux plus te voir.

Elle ouvrit de grands yeux.

Tu ne peux plus ou tu ne veux plus?

Je ne peux plus. Ne me regarde pas comme &#231;a, Kelly. Ce nest d&#233;j&#224; pas facile &#224; expliquer.

Il serra les poings quelle recouvrit de ses mains.

Essaie quand m&#234;me.

Cest &#224; cause de nos coutumes. Je suis oblig&#233; de me marier.

Elle sarr&#234;ta brusquement.

Oblig&#233; de te marier? &#199;a veut dire quoi?

Il y a une fille, une mutante. Elle est enceinte

De toi?

La voix de Kelly s&#233;tait comme bris&#233;e.

Oui.

Il la regarda tandis quelle seffor&#231;ait de rester calme.

Elle ne peut pas se faire avorter? demanda-t-elle enfin.

Non.

Pour quelle raison?

Ce nest pas autoris&#233; par le clan.

Que veux-tu dire, pas autoris&#233;? Cest quoi, ce clan? Un clan de flics?

Ce nest pas du tout &#231;a. Bon sang, je savais que tu ne comprendrais pas.

Kelly sassit sur un parapet en b&#233;ton.

Est-ce que tu laimes?

Non.

Michael sagenouilla devant elle et elle lui prit le visage dans les mains.

Et moi, tu maimes? murmura-t-elle au bout dun long moment.

Oui. (Michael se d&#233;tourna, refoulant ses larmes.) Mais &#231;a ne change rien. Je ne peux pas t&#233;pouser, Kelly. Plus maintenant. M&#234;me si je le voulais, ajouta-t-il avant de se relever.

Et pourquoi pas? Que te feraient-ils?

Je serais chass&#233;. &#199;a ne sest jamais produit. Pour la famille, ce serait la honte. Si je nassumais pas mes responsabilit&#233;s envers le clan, les autres tourneraient le dos &#224; mes parents. Je ne peux pas leur faire &#231;a.

Et &#224; la place, tu vas tengager envers une fille que tu naimes pas et d&#233;truire ta vie? Pour eux? (Kelly haussa le ton.) Pour ces mutants? Tu te rends compte de ce que tu timposes?

Tu ne comprends pas.

Ah &#231;a, tu as raison, je ne comprends pas. Michael, comment peux-tu fiche ta vie en lair comme &#231;a? Comment peux-tu fiche en lair notre vie?

Elle se dirigea vers le glisseur. Michael la rattrapa et la prit par les &#233;paules.

Je savais que jaurais mieux fait de te mentir, dit-il dun ton amer.

Kelly secoua ses cheveux noirs.

Je ne taurais pas cru, de toute fa&#231;on. &#201;coute-moi, Michael, dit-elle en lui prenant les mains, nous pouvons nous enfuir. Ce soir. Nous marier dans le Delaware. &#192; ce moment-l&#224;, ils ne pourront plus rien faire.

Le jeune homme prit une profonde inspiration. Les larmes lui piquaient les yeux, et aussi le fond de la gorge.

Je le voudrais bien. Oh, Kelly, si seulement tu savais combien je voudrais pouvoir faire &#231;a! Mais ce nest pas aussi facile que tu le dis.

Un &#233;clair passa dans le regard de la jeune fille.

Cest difficile dans la mesure o&#249; tu rends les choses difficiles.

Michael pensa subitement &#224; Mel, disparue depuis six mois. Et &#224; Skerry, qui lui avait propos&#233; daller au Canada. Il remercia le ciel que Skerry ne soit pas l&#224; pour voir dans quel p&#233;trin il s&#233;tait fourr&#233;. Il imagina le sourire moqueur sur le visage de son cousin: Ils tont eu, gamin. Taurais d&#251; tenfuir quand tu en avais loccasion.

Mais je ne veux pas rendre les choses difficiles.

Furieux &#224; pr&#233;sent, il se d&#233;tourna. Pourquoi ne pouvait-elle pas comprendre et le laisser partir? Elle ne faisait que rendre les choses plus difficiles encore.

Je ne peux rien faire, reprit-il. Cest la coutume chez les mutants. Kelly. Je regrette. Je taime et javais esp&#233;r&#233; quon se marierait, mais tout est chang&#233; maintenant. &#199;a ne d&#233;pend plus de moi.

Kelly recula dun pas, le visage froid.

Je vois bien que cest ce que tu crois. Et apr&#232;s tout, cest la seule chose qui compte, non? Bonne chance, Michael.

Elle s&#233;loigna rapidement. Michael entendit claquer la porti&#232;re, puis le rugissement du moteur. Le visage sombre, il regarda s&#233;loigner le glisseur, et, avec la poussi&#232;re quil soulevait, senvoler son avenir.



22

Assise face &#224; Jeffers, Andie parcourait rapidement son agenda de la journ&#233;e. Trois semaines s&#233;taient &#233;coul&#233;es depuis leur retour de l&#238;le de Santorin, trois semaines de lann&#233;e nouvelle. D&#233;j&#224;, les vacances n&#233;taient plus quun agr&#233;able souvenir qui sestompait, aval&#233; dans la fr&#233;n&#233;sie quotidienne des interviews, des d&#233;clarations et autres discours politiques, et des communiqu&#233;s de presse.

Noublie pas ton discours pour l&#201;glise le vingt au matin, rappela Andie. On va avoir une grosse couverture. Et il nest pas trop t&#244;t non plus pour commencer &#224; obtenir le soutien dAkins pour la course au S&#233;nat cet automne.

Halden ma assur&#233; que nous laurions, r&#233;pondit Jeffers en sadossant &#224; son si&#232;ge, les mains derri&#232;re la nuque. &#192; propos, Andie, cest quoi cette histoire de mariage apr&#232;s la campagne de financement &#224; New York?

La jeune femme leva les yeux de son &#233;cran.

Le mariage de Michael Ryton. Mon Dieu, cest samedi en huit. Jai failli oublier. Tu te souviens des Ryton? Deux mutants, le p&#232;re et le fils, qui avaient fait pression sur Jacobsen pour les restrictions gouvernementales concernant la recherche spatiale.

Ah, ces deux-l&#224;? Et le fils se marie?

Oui. Il ma dit quil en pin&#231;ait tr&#232;s s&#233;rieusement pour une fille. Je suis surprise que le clan en fasse tout un plat.

Pourquoi? Chez les mutants, les mariages sont dhabitude des &#233;v&#233;nements importants.

Cest-&#224;-dire que la mari&#233;e nest pas une mutante.

Jeffers leva les sourcils, lair sceptique.

Quoi?

La fille que Michael veut &#233;pouser est une normale. Je trouve formidable que le clan se soit ralli&#233; derri&#232;re lui. Pour te dire la v&#233;rit&#233;, je suis flatt&#233;e d&#234;tre invit&#233;e.

Permets-moi de douter que le clan donne son aval &#224; un mariage mixte, dit Jeffers dun ton chang&#233;.

Andie haussa les &#233;paules.

Peut-&#234;tre que les temps changent. Que le clan est plus progressiste que tu ne crois.

Peut-&#234;tre, dit-il, mais il ne semblait pas convaincu.

Quel cadeau offre-t-on traditionnellement pour un mariage mutant?

Des plaques de cr&#233;dit.

Andie &#233;clata de rire.

Quy a-t-il de si dr&#244;le? demanda Jeffers.

Cest bien de savoir que, par certains c&#244;t&#233;s, nous ne sommes pas si diff&#233;rents.


Les trois notes en mineur carillonn&#232;rent, famili&#232;res, &#224; la porte dentr&#233;e. Michael fit mine dy aller, mais sa m&#232;re fut plus rapide. Habill&#233;e dans la tenue dor&#233;e de tradition pour la famille du futur &#233;poux, Sue Li se pr&#233;cipita pour accueillir les invit&#233;s.

Halden. Zenora. Je suis contente de vous voir.

La tante et loncle de Michael entr&#232;rent, tr&#232;s chics dans leur parure scintillante. Dans les cheveux gris de Zenora, brillaient des &#233;toiles pourpres, assorties &#224; la robe qui descendait jusqu&#224; terre. Halden portait un costume gris flottant qui dissimulait presque son embonpoint.

Zenora donna une br&#232;ve accolade &#224; Michael, et Halden lui tapa dans le dos si cordialement que le jeune homme faillit en perdre l&#233;quilibre.

Pr&#234;t pour la grande parade? demanda-t-il de sa voix de stentor.

Michael regarda le plancher.

Oui, je crois.

&#199;a na rien de terrible, tu verras.

Venez donc, proposa Sue Li en prenant loncle et la tante par le bras. On attend encore quelques invit&#233;s avant de commencer.

Juste avant de dispara&#238;tre, Halden lan&#231;a un clin d&#339;il &#224; Michael. Celui-ci poussa un soupir de soulagement en desserrant le col de son costume, dor&#233; comme le r&#233;clamait la tradition. Il avait la sensation d&#234;tre peu &#224; peu &#233;trangl&#233; par le bouton de sa chemise.

Les trois notes retentirent &#224; nouveau. Michael alla ouvrir et resta bouche b&#233;e. Le s&#233;nateur Jeffers et Andr&#233;a Greenberg se tenaient sur le seuil, habill&#233;s de la fa&#231;on la plus stricte. Des flocons de neige voletaient autour deux.

Et voici le futur &#233;poux, lan&#231;a Jeffers avec un grand sourire. Mes f&#233;licitations, Michael. Je suis ravi de te revoir.

&#201;berlu&#233;, Michael serra la main quon lui tendait.

S&#233;nateur Jeffers! Andie! Euh, entrez.

Michael, vous mavez lair en pleine forme, dit Andie. O&#249; est la fianc&#233;e?

En haut. Elle shabille.

Vos r&#234;ves se r&#233;alisent, nest-ce pas? Je suis bien heureuse pour vous.

Merci, dit Michael dune voix sourde.

Andie lui jeta un regard perplexe.

Allons, dit Jeffers en la prenant par l&#233;paule. Laissons-le &#224; ses derniers moments de libert&#233; et allons voir le clan.

Ils descendirent et Michael resta seul dans le vestibule. Il se dirigea vers le bar pour prendre un joint.

Un chant profond montait de lescalier.

Bon sang, r&#233;agit-il. &#199;a commence d&#233;j&#224;?

Il prit une profonde inspiration et descendit &#224; son tour. Sur le seuil, il retrouva son p&#232;re, v&#234;tu dune robe dor&#233;e. Ensemble, ils savanc&#232;rent vers lautel improvis&#233; dress&#233; contre la chemin&#233;e, o&#249; les attendait Halden. Des multitudes de fleurs jaunes ornaient les murs.

Il y avait foule. &#192; gauche, pr&#232;s de lall&#233;e centrale, se trouvait Zenora, avec &#224; sa droite Chavez et Tela. Tout le clan &#233;tait l&#224;. Il y avait m&#234;me au fond un groupe venu de la c&#244;te Ouest, reconnaissable &#224; une &#233;trange peau verd&#226;tre. Au premier rang, sa m&#232;re, tout en accompagnant le chant de la t&#234;te, regardait Michael approcher. Une couronne d&#339;illets rouges ceignait ses cheveux bruns. Le s&#233;nateur Jeffers et Andie &#233;taient assis c&#244;te &#224; c&#244;te, eux aussi au premier rang. La jeune femme adressa un clin d&#339;il &#224; Michael tandis quil prenait place pr&#232;s de Halden.

Avec un hochement de t&#234;te, le p&#232;re de Michael sassit &#224; son tour. Le chant changea de tonalit&#233;, les voix sopranos dominant peu &#224; peu les barytons et les basses.

Puis Jena entra au bras de sa m&#232;re et descendit lall&#233;e. Elle &#233;tait v&#234;tue dune robe de p&#233;tales de soie ivoire rehauss&#233;s de d&#233;licats fils dor. Ses cheveux avaient &#233;t&#233; tress&#233;s sur la nuque en spirales complexes, entrelac&#233;es dorchid&#233;es lavande et dun ruban argent&#233;. Son visage &#233;tait lumineux, ses yeux dor&#233;s brillaient. Toute son attention &#233;tait concentr&#233;e sur Michael. Et il la sentait pleine dall&#233;gresse.

Comme elle est belle! songea-t-il. Comme elle est heureuse!

Comme dans un r&#234;ve, il lui prit le bras et se tourna vers Halden.

Cest loccasion pour nous de nous r&#233;jouir, de rendre gr&#226;ces au ciel, entonna ce personnage imposant. En croissant en nombre, nous croissons en force.

Halden pla&#231;a une main sur la t&#234;te de Michael, lautre sur celle de Jena. Les plis de sa robe de c&#233;r&#233;monie envelopp&#232;rent les deux jeunes gens, telles des ailes noires.

Communiez avec moi, et communiez lun avec lautre ainsi que vous le ferez chaque jour, pour le restant de vos existences.

Michael sentit des &#233;lancements dans sa t&#234;te. Une sensation &#233;trange se propagea en lui avec une violence &#233;lectrique, quasi &#233;rotique. &#192; c&#244;t&#233; de lui, Jena respirait bruyamment.

Un sourire bienveillant se dessina sur le visage de Halden et ses yeux explor&#232;rent tour &#224; tour lesprit des deux &#233;poux. Puis, il baissa les mains.

Voil&#224; qui est fait. Michael James Ryton, prends la main de ton &#233;pouse, Jena Thornton Ryton.

Le contact d&#233;clencha chez Michael une s&#233;rie de vibrations qui lui parcoururent le dos, tandis quil se tournait vers la femme aux yeux dor&#233;s qui se tenait &#224; ses c&#244;t&#233;s.

Michael? Est-ce que tu le sens? Est-ce que tu mentends?

Oui.

Nest-ce pas merveilleux? Puisse ce moment durer &#224; jamais. Oh, je taime tant

Chut. Halden na pas encore fini.

L&#233;change s&#233;tait pass&#233; &#224; merveille. Michael &#233;tait trop &#233;tourdi pour faire plus que sen &#233;tonner.

Les anneaux? demanda Halden en levant un sourcil.

Michael fouilla dans ses poches. Rien. Pourtant, il y avait mis la petite bo&#238;te avec les anneaux une heure avant!

Il se retourna et regarda sa m&#232;re, qui ferma les yeux. Constern&#233;, le petit Jimmy, son fr&#232;re, bondit du si&#232;ge quil occupait &#224; c&#244;t&#233; de sa m&#232;re. Le visage tout rouge, il sortit de la poche de sa veste l&#233;tui de velours gris.

Il est l&#224;. Oh, maman! Je suis d&#233;sol&#233;. D&#233;sol&#233;.

Michael r&#233;prima un sourire et prit la petite bo&#238;te des mains de son fr&#232;re. Jimmy se h&#226;ta de regagner sa place sous les rires de lassistance.

Halden acquies&#231;a dun signe de t&#234;te. Alors, Michael ouvrit la bo&#238;te et passa le plus petit des anneaux dor &#224; lannulaire de Jena. Elle prit lautre et le glissa au doigt du gar&#231;on. Des reflets opalins dans&#232;rent &#224; la surface des anneaux.

Jena sourit &#224; Michael et, lui ouvrant son esprit:

Michael, je taime et je ferai ton bonheur. Tu verras.

Il lembrassa tendrement pendant que Halden conduisait le chant rituel. Puis, la c&#233;r&#233;monie prit fin, et les jeunes mari&#233;s se tourn&#232;rent vers la mer de visages.


Andie avait suivi la c&#233;r&#233;monie avec une fascination m&#234;l&#233;e de perplexit&#233;. Michael avait lair d&#233;voluer dans un r&#234;ve, comme hypnotis&#233;. Assur&#233;ment, son &#233;pouse &#233;tait fort belle et elle contemplait Michael avec une &#233;vidente adoration. Mais quand le couple fit face &#224; la foule, Andie vit que Jena avait les yeux dor&#233;s. Une mutante! Qu&#233;tait-il advenu du projet de Michael d&#233;pouser l&#233;lue de son c&#339;ur, une non-mutante? Pas &#233;tonnant quil lait regard&#233;e dune dr&#244;le de fa&#231;on lorsquelle lavait f&#233;licit&#233;.

Andie prit Jeffers par le bras et suivit les autres invit&#233;s dans la salle &#224; manger brillamment &#233;clair&#233;e. Des chaises &#233;taient dispos&#233;es le long des murs, et la grande table du centre &#233;tait couverte de fleurs exotiques et de mets d&#233;licats. C&#233;tait la femme de Halden, Zenora, la grande femme en violet, qui s&#233;tait charg&#233;e des r&#233;jouissances. Andie se rappela la mani&#232;re dont elle avait protest&#233; contre la pr&#233;sence dune normale lors de cette autre r&#233;union de mutants, celle qui avait suivi la mort de Jacobsen. Comment allait-elle r&#233;agir en d&#233;couvrant quAndie &#233;tait invit&#233;e au mariage?

Un peu g&#234;n&#233;e, elle tira sur la veste de son tailleur de fonction. Les mutants portaient tous des robes aux couleurs chatoyantes. Les coiffures des femmes &#233;taient par&#233;es de fleurs et de lumi&#232;res scintillantes. Andie se sentait comme un roitelet au milieu dune vol&#233;e doiseaux exotiques.

Jeffers lui avait expliqu&#233; que les mariages mutants &#233;taient loccasion dune immense f&#234;te. La tradition consid&#233;rait comme des motifs de r&#233;jouissances la perp&#233;tuation de lesprit de clan, et celle de lesp&#232;ce, cons&#233;quence normale du mariage. Andie &#233;tait une &#233;trang&#232;re au milieu de cette f&#234;te. Elle resta aux c&#244;t&#233;s de Jeffers tandis quil f&#233;licitait les nouveaux mari&#233;s, saluait les vieux amis, faisait le tour de lassembl&#233;e. Halden revint &#224; pas pesants. Il avait troqu&#233; sa robe de c&#233;r&#233;monie contre une chemise et un pantalon.

Alors, s&#233;nateur. Vous vous occupez d&#233;j&#224; de l&#233;lection de novembre, jimagine?

Naturellement. Et avec votre soutien, Halden, je crois que nous r&#233;ussirons.

Le Gardien du Livre pressa l&#233;paule de Jeffers.

Vous nous avez donn&#233; de grands espoirs, Stephen, apport&#233; du baume dans une saison de douleurs.

Jen suis heureux.

Zenora sapprocha.

S&#233;nateur Jeffers, nous sommes fiers de vous. Jai entendu dire que vous alliez proposer labrogation du Principe d&#201;quit&#233;?

Jeffers la gratifia dun sourire.

Nous sommes fermement r&#233;solus &#224; y parvenir. D&#232;s que l&#233;lection aura eu lieu. (Il se retourna et passa un bras autour des &#233;paules dAndie.) Je vous pr&#233;sente Andr&#233;a Greenberg. Vous vous souvenez sans doute delle; c&#233;tait du temps de Jacobsen.

Oh, oui, je men souviens, dit Zenora en la saluant froidement. Soyez la bienvenue.

Laccueil de Halden fut plus chaleureux. Il lui tapota la main gentiment.

&#199;a me fait plaisir de vous revoir, madame Greenberg.

Je vous en prie, appelez-moi Andie.

Bien s&#251;r.

Je suis surprise que vous ne soyez pas avec Skerry, fit remarquer Zenora dun ton aigre.

Skerry? r&#233;p&#233;ta Jeffers, perplexe.

Veuillez nous excuser, intervint Halden. Nous avons &#233;t&#233; ravis de vous voir, Andie. Jesp&#232;re que nous aurons loccasion de bavarder tout &#224; lheure.

Il attrapa sa femme par le bras et la conduisit &#224; l&#233;cart, hors de port&#233;e des oreilles.

De quoi parlait-elle? demanda Jeffers.

Andie haussa les &#233;paules.

Va savoir, r&#233;pondit-elle en levant son verre vide. Je crois que je vais en prendre un autre.

Parfait. Je vais dire quelques mots au jeune mari&#233;.

Jeffers s&#233;loigna. Andie &#233;tait &#224; mi-chemin du bar lorsquelle per&#231;ut l&#233;clat dune fl&#251;te de champagne qui flottait dans sa direction, en suspension dans les airs.

Ne restez pas plant&#233;e l&#224;, ma belle. Allez-y, prenez-la.

M&#233;dus&#233;e, Andie faillit l&#226;cher le verre quelle tenait &#224; la main. Avec pr&#233;caution elle saisit le pied d&#233;licat de la fl&#251;te en l&#233;vitation.

Permettez que je vous d&#233;barrasse de votre verre vide.

Le verre en question lui fut &#244;t&#233; des doigts et atterrit sur le bar.

Andie embrassa la pi&#232;ce du regard, essayant de localiser la source du contact t&#233;l&#233;pathique.

Quoi de neuf? fit une voix de t&#233;nor l&#233;ger dans son dos.

Skerry! sexclama Andie en se retournant brusquement et en renversant un peu de champagne.

Pour vous servir.

Le jeune homme sinclina bien bas. Des &#233;clairs argent&#233;s fus&#232;rent sur son costume bleu.

Andie lui sourit. Pourtant, le visage barbu devant elle &#233;tait sombre.

Je ne pensais pas vous trouver ici, dit-elle.

Jaimerais vous parler.

Andie le suivit &#224; travers le salon jusqu&#224; une petite biblioth&#232;que. Skerry referma la porte et se laissa tomber dans un fauteuil. Andie trouva un tabouret et sy assit, ravie de pouvoir soulager ses pieds douloureux.

Ainsi, vous travaillez pour l&#233;minent s&#233;nateur? commen&#231;a Skerry.

Oui. Quel mal y a-t-il &#224; &#231;a?

Si je savais que vous m&#233;coutiez, jessaierais bien de vous lexpliquer.

Il renifla l&#339;illet vert fix&#233; par un ruban au revers de sa veste. Andie posa dun geste brusque sa fl&#251;te sur la table.

Jen ai vraiment assez de vos myst&#233;rieuses insinuations et de vos allusions indirectes, d&#233;clara-t-elle. Vous mavez balanc&#233; votre cartouche au Br&#233;sil, puis vous mavez fait porter le chapeau &#224; la r&#233;union du Conseil des Mutants. Pourquoi devrais-je vous &#233;couter maintenant?

Parce que je sais certaines choses que vous ignorez. Et je vous le dis tout net:vous vous trompez lourdement.

Et moi, je pense que vous &#234;tes jaloux de Stephen, r&#233;pliqua-t-elle. Vous &#233;tiez contre sa nomination Dieu sait pourquoi. Mais vous avez raison sur un point. Je ne vous &#233;couterai pas. Cest un homme remarquable. Un h&#233;ros. Il a ramen&#233; lespoir parmi nous tous qui croyions que cet espoir &#233;tait mort avec Jacobsen.

Skerry hocha la t&#234;te dun air sarcastique.

Oh oui, cest l&#234;tre le plus magnifique sur lequel les mutants aient pu fonder leurs espoirs depuis longtemps.

Je laime. Je veux travailler avec lui et laider.

Ne confondez pas amour et adoration, mon petit.

Andie se leva, les mains sur les hanches.

Que savez-vous de lamour? demanda-t-elle dun ton v&#233;h&#233;ment.

Jen sais assez pour vouloir aider quelquun qui le m&#233;rite.

Deux pas lui suffirent pour se retrouver &#224; c&#244;t&#233; delle; il la regarda intens&#233;ment.

Vous savez, dit-il, vous me plaisez vraiment.

Il lui prit le visage dans les mains. Andie sentit son c&#339;ur semballer. Elle tenta de sarracher &#224; son &#233;treinte.

Skerry. Ne faites pas &#231;a.

Laissez-vous aller. Je ne vais pas vous faire mal. Je veux vous aider. &#192; pr&#233;sent, fermez les yeux. Fermez-les.

Contre sa volont&#233;, Andie serra tr&#232;s fort les paupi&#232;res.

Tr&#232;s bien. Penchez-vous en arri&#232;re. Ne vous inqui&#233;tez pas, je vous tiens.

Elle sentit quil lui passait le bras autour des &#233;paules.

L&#224;, bravo!

Il avait pos&#233; une main sur son front; sa paume &#233;tait fra&#238;che.

Comptez &#224; rebours &#224; partir de cent, Andie.

Comment? Ne soyez pas ridicule

Faites ce que je vous dis.

Quatre-vingt-dix-neuf, quatre-vingt-dix-huit

Mentalement.

Elle sex&#233;cuta. La pression de sa paume sintensifia.

Soudain, elle &#233;prouva comme un vide dans sa t&#234;te. Des &#233;toiles bleues dansaient derri&#232;re ses paupi&#232;res. Un grondement lui emplit les oreilles.

QUATRE-VINGT-DIX-SEPT, QUATRE-VINGT-SEIZE, QUATRE-VINGT-QUINZE

Cent autres personnes, une arm&#233;e de voix, chantaient avec elle. Elle se sentait comme hypnotis&#233;e. Assourdie. Toute pens&#233;e &#233;tait devenue quasiment impossible. Et puis, le ch&#339;ur diminua de volume, les ondes sonores reflu&#232;rent lentement, hors du seuil auditif, vers le silence.

Andie ouvrit les yeux, battit par deux fois des paupi&#232;res. Elle avait la gorge s&#232;che.

Que sest-il pass&#233;?

Skerry la l&#226;cha.

Je vous ai implant&#233; un chant r&#233;flexe, &#224; d&#233;clenchement automatique et spontan&#233; pour le cas o&#249; quelquun voudrait fouiller dans votre esprit.

Fouiller? (Andie se rassit et agrippa son verre.) Vous voulez dire par intrusion t&#233;l&#233;pathique? Je croyais que c&#233;tait consid&#233;r&#233; comme de viles pratiques dans les cercles mutants? Ils ne respectent donc pas lintimit&#233; de lesprit?

Certains, oui. Pas tous.

Andie fr&#233;mit &#224; lid&#233;e de ce que cela impliquait.

Nayez pas peur, ma belle. Je voulais juste vous donner un petit surcro&#238;t de protection. (Skerry sourit gentiment.) Il est peu probable que vous en ayez besoin.

Cest quoi, ce d&#233;clenchement automatique?

Le chant commencera d&#232;s quun t&#233;l&#233;pathe essaiera davoir acc&#232;s &#224; nimporte quel niveau de votre infrastructure consciente. Le chant l&#233;loignera et sinterrompra d&#232;s lors quil se sera retir&#233;. Vous pouvez aussi le d&#233;clencher vous-m&#234;me en pensant au mot contre-ch&#339;ur. Assurez-vous de bien fermer les yeux au moment o&#249; vous le faites. Un cycle dure le temps que vous comptiez quinze fois jusqu&#224; cent, mais vous pourrez toujours linterrompre en rouvrant simplement les yeux. (Skerry leva les mains.) Illico presto. Intimit&#233; garantie.

Vous pensez r&#233;ellement que jai besoin de &#231;a?

Esp&#233;rons que non.

Andie regarda le jeune homme dun air sceptique. Il avait lair sinc&#232;re. Elle pouvait peut-&#234;tre lui faire confiance.

Skerry, demanda-t-elle, pourquoi Michael a-t-il &#233;pous&#233; une mutante?

Il eut un rire amer.

Il sest fait poss&#233;der. Ou plut&#244;t, cest elle qui la poss&#233;d&#233;. Litt&#233;ralement.

Elle est enceinte.

Ce n&#233;tait pas une question.

Eh oui. Et il est lheureux papa. Alors, ils se sont mari&#233;s, puisque la devise du clan est:croissez et multipliez. Et vice versa.

Ah.

Plus elle c&#244;toyait les mutants, moins Andie les comprenait.

Il me semble quun autre verre ne vous ferait pas de mal, dit Skerry en la hissant sur ses pieds. Venez.


Michael sattendait certes &#224; ce quil y ait beaucoup de monde, mais il naurait jamais cru que le s&#233;nateur Jeffers assisterait &#224; la c&#233;r&#233;monie.

Les fonctions quil occupait lui allaient &#224; merveille. Il &#233;tait si s&#251;r de lui. Deux fois plus dynamique que cette pauvre Jacobsen.

Les gens se pressaient autour de lui, et quand il se tourna vers Michael pour lui adresser la parole, celui-ci se sentit flatt&#233;.

Vous &#234;tes un peu &#233;tourdi, non? remarqua Jeffers dun ton amical.

Oui. Plus quun peu.

&#199;a va passer, fit-il en lui tapotant l&#233;paule. Votre femme est tr&#232;s jolie.

Merci.

Vos parents me disaient que vous aviez un double pouvoir. Tout comme votre femme. Cest une grande chance.

Une chance? s&#233;tonna Michael, perplexe.

Jeffers lui fit un clin d&#339;il.

Pour perp&#233;tuer ce don. Plus il y aura de mutants dot&#233;s dun double pouvoir, mieux ce sera.

Ah, je vois, fit Michael en souriant. On le saura bient&#244;t.

Le s&#233;nateur eut un petit rire appr&#233;ciateur.

Excellente r&#233;action. Il nous faudrait davantage de jeunes gens comme vous &#224; lUnion des Mutants. Vous en &#234;tes membre?

Jy ai song&#233;, r&#233;pondit Michael.

En r&#233;alit&#233;, jusquici, il navait jamais beaucoup r&#233;fl&#233;chi &#224; la question.

Bon. Si vous venez &#224; Washington, ne manquez pas de prendre contact avec mon service. Voici quelques informations qui pourraient vous int&#233;resser, ajouta-t-il en tendant &#224; Michael une carte &#224; puces, avec un sourire qui lui r&#233;chauffa le c&#339;ur.

Cest alors que Halden surgit pr&#232;s deux.

Ah, s&#233;nateur, vous &#234;tes l&#224;. &#192; propos de la campagne

Michael, voulez-vous mexcuser?

Et sans attendre la r&#233;ponse, Jeffers tourna le dos au jeune homme.

Michael parcourut la salle du regard. Dans langle oppos&#233;, tenant deux assiettes en &#233;quilibre, Jena &#233;tait en grande conversation avec une des cousines &#224; la peau verd&#226;tre; celle-ci, v&#234;tue dune robe turquoise, arrivait de Petaluma. Elle &#233;tait afflig&#233;e de deux yeux dor&#233;s protub&#233;rants.

Jena? appela-t-il mentalement.

Pas de r&#233;ponse.

Peut-&#234;tre que le lien psychique que Halden avait forg&#233; entre eux ne fonctionnait que lorsquils se trouvaient tout &#224; proximit&#233;.

Michael mordit dans un morceau de pain d&#233;pice sans en go&#251;ter vraiment la saveur. Lespace dun instant, il imagina le visage de Kelly encadr&#233; dorchid&#233;es pourpres, puis il chassa cette vision de son esprit.

Plus de Kelly, se dit-il. Ma vie est ici, maintenant. Je pourrais devenir membre de lUnion des Mutants. Pourquoi pas?

Alors, on m&#233;dite sur le mariage? fit une voix famili&#232;re pr&#232;s de lui.

Le visage barbu de Skerry apparut, flottant dans les airs, comme d&#233;sincarn&#233;, pr&#232;s de la table du banquet.

Michael attrapa tant bien que mal lassiette que son cousin avait fait l&#233;viter jusqu&#224; lui et, le temps de la stabiliser, il faillit la laisser tomber.

Skerry se mat&#233;rialisa en totalit&#233; dans une gerbe de mini-&#233;clairs. Il se tenait pr&#232;s de la table, le sourire aux l&#232;vres.

Je te croyais au Canada, dit Michael. Parti pour de bon. Pourquoi ne mas-tu pas dit que tu venais?

Jaime bien faire des entr&#233;es-surprises. Mais en loccurrence, cest toi le roi des surprises, petit. Mari&#233;? Avec elle? Javais cru comprendre que tu t&#233;tais entich&#233; dune normale?

Michael se retint de tiquer.

Oui. Disons quil sest pass&#233; quelque chose &#224; quoi je ne mattendais pas.

Skerry secoua la t&#234;te.

Elle ta poss&#233;d&#233;, hein? Cest bien ce que je pensais. (Il approcha son visage et dun ton de conspirateur:) Tu peux encore te tirer avec moi apr&#232;s la f&#234;te. Au diable, tout &#231;a. Pars. Commence une nouvelle vie.

Michael sourit tristement.

Tu arrives un peu tard.

Je reste un moment dans le coin, si tu changes davis. (Skerry haussa les &#233;paules et regarda en direction de Jeffers.) Mais quest-ce que Son &#201;minence le s&#233;nateur fiche ici?

Impressionnant, hein? dit Michael. Il &#233;tait &#224; New York pour une allocution et Halden en a profit&#233; pour le harponner, dapr&#232;s ce que je sais. Javais dailleurs invit&#233; Andie.

&#199;a lui pla&#238;t de travailler pour Jeffers?

Oui. Quel mal y a-t-il &#224; cela?

Pour la premi&#232;re fois depuis quil connaissait Skerry, Michael eut limpression que son cousin &#233;tait &#224; court de r&#233;ponses. Et puis, finalement, celui-ci hocha la t&#234;te et se contenta de r&#233;pondre:

Aucun.

Ne me dis pas que tu en pinces pour elle, insista Michael.

Skerry lui d&#233;cocha un regard ac&#233;r&#233;.

Je ne serais pas le premier &#224; appr&#233;cier les petites normales.

Michael lui retourna un regard tout aussi incisif.

Et merde, Skerry, laisse tomber, tu veux!

D&#233;sol&#233;, Michael. Passons. Je suis d&#233;sol&#233; davoir parl&#233; de cela. (Skerry prit une feuille de salade dans lassiette de Michael.) Mmm, pas mauvais. Zenora na pas perdu la main. Bon, je voulais te faire mes condol&#233;ances. &#192; plus tard.

Le jeune homme s&#233;loigna dun pas nonchalant.

James Ryton adressa &#224; son fils un regard perplexe.

Tu parlais tout seul?

Peut-&#234;tre.

Michael sourit. &#201;tait-il le seul &#224; avoir vu Skerry?

Ces foutues crises, dit son p&#232;re en se frottant les tempes. Je vais voir le gu&#233;risseur la semaine prochaine. Michael, tu sais quon a pr&#233;par&#233; la maison pour toi et Jena. Tu es s&#251;r que tu ne veux pas partir une huitaine de jours? Une lune de miel, cest une absence justifi&#233;e, tu sais.

Et toi, tu sais tr&#232;s bien quon est en retard sur le programme du transmetteur de micro-ondes, r&#233;pliqua Michael. Ces damn&#233;s calibreurs, la moiti&#233; de la seconde livraison &#233;tait bousill&#233;e. Je veux aller voir un nouveau fournisseur qui vient de sinstaller en Virginie. Tu nes pas en &#233;tat de faire le voyage.

Mais &#231;a fait des ann&#233;es quon fait affaire avec Kortronics.

Oui, mais &#231;a cafouille. Tu as besoin de moi pour le travail. Je partirai en voyage de noces plus tard.

Son p&#232;re lui tapota le bras.

Tu fais ce que tu veux, Michael. Tu es adulte &#224; pr&#233;sent. La lune de miel attendra bien que tu sois d&#233;cid&#233;.

Comme son p&#232;re faisait mine de s&#233;loigner, Michael larr&#234;ta.

Papa?

Oui?

Tu penses que le s&#233;nateur Jeffers a vraiment des chances d&#234;tre &#233;lu?

Mais certainement, repartit Ryton dun ton p&#233;remptoire. Lhomme a de r&#233;elles ambitions. Et ce ne serait pas la premi&#232;re fois que nous aurions un mutant au S&#233;nat.

Il hocha la t&#234;te et s&#233;loigna.

Michael envoya son assiette rejoindre en douceur les autres couverts sur la nappe blanche. &#201;tait-ce un effet de son imagination, ou son p&#232;re se d&#233;pla&#231;ait-il d&#233;j&#224; avec lallure pr&#233;cautionneuse dun vieillard?


Andie cherchait en vain Jeffers.

Pour elle, la f&#234;te avait assez dur&#233;, dautant que Skerry lavait quelque peu secou&#233;e.

Elle entra dans une pi&#232;ce o&#249; r&#233;gnait le silence, vide &#224; lexception dune silhouette solitaire qui se d&#233;coupait contre la fen&#234;tre. Le mari&#233;. Il lui tournait le dos, la t&#234;te appuy&#233;e contre la vitre en plexiglas.

Andie h&#233;sita un instant. Sagissait-il dun autre rite mutant? Le mari en recueillement? Oh, et puis zut!

Michael? Pourquoi n&#234;tes-vous pas en bas avec la noce? demanda-t-elle dune voix douce.

Il se retourna et lui sourit gentiment.

Andie. Vous vous amusez bien?

Bien s&#251;r. Vous navez pas r&#233;pondu &#224; ma question.

Peut-&#234;tre que jai besoin de passer un peu de temps seul, r&#233;pondit-il en regardant &#224; nouveau par la fen&#234;tre. Jadore regarder tomber la neige. Ces temp&#234;tes de f&#233;vrier sont terribles parfois.

Je suis ravie que vous aimiez &#231;a. Moi, parlez-moi plut&#244;t dune plage ensoleill&#233;e quelque part et dun boy attentionn&#233;.

Bien s&#251;r, bien s&#251;r, approuva Michael, lair absent.

Vous &#234;tes heureux? demanda Andie.

Michael eut un sourire mitig&#233;.

Ce serait beaucoup dire.

Quest-il arriv&#233;?

Que voulez-vous dire?

Cette fille, cette non-mutante dont vous &#233;tiez amoureux, que sest-il pass&#233;?

Le regard perdu dans le vague, la m&#226;choire crisp&#233;e, Michael se contenta de r&#233;pondre:

Cest fini.

Andie &#233;prouva un pincement de piti&#233;.

Parce que vous vouliez que &#231;a finisse?

Non, dit-il en fermant les yeux.

Michael, je suis d&#233;sol&#233;e.

Moi aussi.

Comment a-t-elle pris la chose?

Kelly? Pas bien. Jai entendu dire quelle &#233;tait partie. &#192; l&#233;cole de lArm&#233;e de lAir. Un jour, elle sera pilote de navette, sans doute.

Il y avait du d&#233;fi dans sa voix. Andie lui toucha le bras.

Vous avez envie den parler?

Pas vraiment.

D&#233;sol&#233;e, encore une fois.

Il ny a pas de mal. (Puis soudain, la d&#233;visageant:) Vous &#234;tes amoureuse de Jeffers, nest-ce pas?

Andie se mit &#224; rougir.

Michael, je

Non, cest bon. Je ne veux pas entrer dans votre vie priv&#233;e. Mais promettez-moi, Andie, que vous suivrez ce que vous dicte votre c&#339;ur. Que rien ne viendra vous en dissuader. Promettez-le-moi.

Cest promis. Promis.

Il se tourna une nouvelle fois vers la fen&#234;tre, vers la neige qui tombait au-dehors et les t&#233;n&#232;bres qui gagnaient.

Cest ce quil y a de plus important. De plus difficile aussi. Savoir ce quil y a dans votre c&#339;ur et vous y tenir.


La nuit avan&#231;ait et les invit&#233;s sattardaient. Michael ne pouvait les en bl&#226;mer. Ce n&#233;tait pas si souvent que les mutants avaient une telle occasion &#224; c&#233;l&#233;brer.

Il avait rejoint la f&#234;te pour d&#233;couvrir Halden, dans un coin, qui faisait lanimation. Le Gardien du Livre grattait son vieux banjo en beuglant les couplets dune chanson paillarde. Une douzaine de mutants, assis autour de lui, tapaient dans leurs mains et chantaient &#224; lunisson.

Avec laide de Tela, Zenora fit l&#233;viter la table pour la ranger contre le mur et m&#233;nager ainsi un espace de danse. Les mutants s&#233;lanc&#232;rent avec all&#233;gresse dans les airs, montant jusquau plafond et planant quelques secondes, avant de redescendre pour reprendre leurs &#233;volutions, effectuer des voltiges et autres figures complexes et finir le visage rouge et le souffle court. Ceux que la nature navait point dot&#233;s du pouvoir de l&#233;vitation se voyaient soulever par les plus dou&#233;s du groupe.

Sans r&#233;fl&#233;chir, Michael se lan&#231;a au milieu de la m&#234;l&#233;e, et se mit &#224; bondir et &#224; tournoyer.

Voil&#224; le mari&#233;! cria quelquun. O&#249; est la mari&#233;e?

Elle est en haut, annon&#231;a une autre voix. Allons la chercher!

Conduit par Chavez, le groupe fit l&#233;viter Jena dans lescalier. Elle riait aux &#233;clats lorsquils la d&#233;pos&#232;rent sur ses pieds, &#224; c&#244;t&#233; de Michael. Celui-ci fit une profonde r&#233;v&#233;rence.

Ma ch&#232;re, voulez-vous maccorder cette danse?

Jen serai flatt&#233;e, r&#233;pondit-elle en lui prenant la main.

Ensemble, ils s&#233;lev&#232;rent, d&#233;crivant peu &#224; peu un arc dans lespace. La robe de Jena flottait, l&#233;g&#232;re, autour delle. La jeune femme adressa &#224; Michael un regard coquin puis, dun signe entendu, fit mine daguicher Halden au moment o&#249; ils passaient au-dessus de lui.

Pas de &#231;a, dit Michael en feignant de jouer les maris jaloux.

Il lattira &#224; lui, la regarda un instant dans les yeux, puis lembrassa tendrement. En dessous, les spectateurs applaudirent.

Tout compte fait, se dit Michael, ce ne sera peut-&#234;tre pas si difficile que &#231;a. En fait, ce pourrait &#234;tre agr&#233;able.

Entourant sa femme de ses bras, il lembrassa une deuxi&#232;me fois. Puis une troisi&#232;me



23

Apr&#232;s le mariage, Jeffers passa trois jours &#224; collecter des fonds et faire des discours sur la c&#244;te Est, visitant toutes les communaut&#233;s de mutants entre Baltimore et Bangor. Lorsquil ramena Andie de la&#233;roport de la navette, ils &#233;taient lun et lautre &#224; bout de fatigue.

Andie sadossa contre le si&#232;ge du glisseur, go&#251;tant la douceur du luxueux capitonnage bleu fonc&#233;.

Jeffers n&#233;gocia un virage avec pr&#233;cision. D&#233;cid&#233;ment, il faisait tout &#224; la perfection. Berc&#233;e par le rythme du moteur, elle glissa dans une somnolence b&#233;ate o&#249; elle revit en pens&#233;e leurs vacances &#224; Santorin. La voix de Jeffers la tira de sa r&#234;verie.

Je me demande comment Ben sest d&#233;brouill&#233; au bureau.

Bien, jen suis s&#251;re, dit Andie en ouvrant aussit&#244;t les yeux.

Jeffers lui d&#233;cocha un regard oblique.

Je voudrais que tu saches mieux lappr&#233;cier.

Agac&#233;e, Andie se redressa.

Mais je lappr&#233;cie, protesta-t-elle.

Il ma &#233;t&#233; extr&#234;mement utile.

Depuis combien de temps le connais-tu?

Oh, des ann&#233;es.

Arriv&#233; &#224; un carrefour, Jeffers ralentit puis acc&#233;l&#233;ra avant m&#234;me que le feu soit pass&#233; au vert.

Alors, tu as connu sa petite amie, cette mutante? demanda Andie.

Jeffers la regarda de fa&#231;on bizarre.

Non, r&#233;pondit-il dune voix neutre. Non, je ne lai jamais rencontr&#233;e.

Eh bien, lui, il ma parl&#233; delle et de ce quelle a fait &#224; sa voiture. Cest fou.

Jeffers eut un sourire crisp&#233;.

&#199;a, cest tout Ben. (Il arr&#234;ta le glisseur devant la maison de la jeune femme.) Livraison &#224; domicile, ma ch&#232;re.

Pas mal. Tu veux entrer?

Pas ce soir, Andie. Jai quelque chose &#224; faire.

Tr&#232;s bien, dit-elle en masquant son d&#233;sappointement.

Jeffers lui envoya un baiser et red&#233;marra.

Une fois dans son appartement, Andie dit bonjour &#224; Livia, balan&#231;a ses chaussures et pianota sur le clavier de son r&#233;pondeur. Elle exp&#233;dia le bla-bla habituel et garda le message de sa m&#232;re pour se le repasser plus tard. Un autre message, prioritaire, nen finissait pas de clignoter et, sans enthousiasme, elle tapa le code de r&#233;ception.

Une image verd&#226;tre vacilla sur l&#233;cran et le visage de Ben Canay apparut.

Andie? La rempla&#231;ante de Jacqui Renstrow.

Rayma Esteron, veut vous voir le plus t&#244;t possible. Elle a dit quelle vous attendrait demain matin. Je voulais juste vous pr&#233;venir.

Ben fit un clin d&#339;il et disparut de l&#233;cran.

Oh zut! songea Andie. Encore quelquun qui vient fouiner.

Elle se commanda un bourbon au robobar et commen&#231;a &#224; d&#233;faire sa valise. Livia vint explorer les v&#234;tements &#233;parpill&#233;s sur le canap&#233;.

Le bleu nest d&#233;cid&#233;ment pas ta couleur, dit Andie &#224; la chatte abyssine. Le rouge, peut-&#234;tre. Quand on a les yeux dor&#233;s, il faut sen tenir au rouge. Cest ce que font les mutants.

&#199;a, c&#233;tait un mariage. Il avait d&#251; co&#251;ter l&#233;quivalent dune ann&#233;e de salaire. Et apr&#232;s? Pourquoi les Ryton nauraient-ils pas le droit de c&#233;l&#233;brer un &#233;v&#233;nement heureux? Apr&#232;s la disparition de leur fille et tout &#231;a

Andie se figea sur place. Une vision venait de simposer &#224; son esprit:une jeune mutante aux traits mi-caucasiens, mi-orientaux, qui tenait un couteau dans une main et sen servait pour d&#233;couper les si&#232;ges en cuir dun glisseur haut de gamme.

M&#233;lanie.

Ben Canay.

Non, se dit-elle. Ce nest pas possible.

En trois gorg&#233;es, elle vida son verre et sen commanda un deuxi&#232;me.

Et pourtant Il fallait en avoir le c&#339;ur net.

Elle jeta un &#339;il sur lhorloge. Six heures. Suffisamment t&#244;t pour que Bailey soit encore en service un mardi soir. Elle composa le num&#233;ro de la police de Washington, puis tapa le code personnel de Bailey. Elle dut attendre la cinqui&#232;me sonnerie avant quil ne r&#233;ponde. Les cernes sous ses yeux paraissaient encore plus sombres que dhabitude.

Belle rousse? fit-il en la saluant dun signe de t&#234;te. Tu sais, la journ&#233;e a &#233;t&#233; plut&#244;t longue.

D&#233;sol&#233;e de te d&#233;ranger, Bailey. Jai quelque chose qui ne peut pas attendre.

Elle prit un air suppliant et il poussa un soupir r&#233;sign&#233;.

O.K. Envoie.

Benjamin Canay.

A-Y?

Bailey se tourna vers une console, entra le nom et attendit. Au bout dun instant, il releva les yeux.

Rien.

Rien?

Pas denregistrement &#224; ce nom. Ton type nexiste pas.

Il me tarde de voir sa t&#234;te quand je le lui dirai, dit Andie. Tu veux dire quil nappara&#238;t pas du tout?

Cest ce que je pense avoir dit, r&#233;pondit Bailey dun ton agac&#233;. Tu as autre chose qui pourrait lidentifier?

Andie fron&#231;a les sourcils.

Non attends une minute! Avec un enregistrement de la voix, tu peux trouver quelque chose?

Peut-&#234;tre. Ce sera un peu plus long.

Essaie.

Elle enfon&#231;a la touche REPLAY de son r&#233;pondeur.

O.K. Jai la voix et le duplicata de limage, annon&#231;a Bailey. Ne bouge pas.

Il sortit du champ de l&#233;cran. &#192; sa place, apparut limage dun policier mont&#233;, une femme, qui souriait. Andie sassit sur le canap&#233; en sirotant son verre avec une certaine nervosit&#233;. Un instant plus tard, la femme policier disparut, aussit&#244;t remplac&#233;e par le visage de Bailey.

Toi alors, tu les choisis, dit celui-ci.

Andie posa son verre qui &#233;claboussa la table.

Tu las trouv&#233;?

Oui. Y en a sur trois kilo-octets. Benjamin Carrera, alias Cariddi, alias Ben Canay. Il a un casier &#224; te faire dresser les cheveux sur la t&#234;te. Par quoi tu veux que je commence?

Commence par le d&#233;but.

Age:trente-quatre ans. Nationalit&#233; inconnue. Peut-&#234;tre canadien, ou br&#233;silien. Incarc&#233;r&#233; en maison de correction en 1997, jug&#233; irr&#233;cup&#233;rable. Avait bris&#233; trois familles dadoption avant quon ait pu le fourrer en maison. Rel&#226;ch&#233; en 2003, &#224; dix-huit ans. Deux ans plus tard, accus&#233; de transport ill&#233;gal de mineurs &#224; travers les fronti&#232;res. Verdict:non coupable. Soup&#231;onn&#233; de trafic de substances r&#233;glement&#233;es. 2010:arr&#234;t&#233; apr&#232;s que la fouille de son glisseur eut r&#233;v&#233;l&#233; un kilo de breen. Vice de proc&#233;dure invoqu&#233; pour perquisition ill&#233;gale. 2013:deux chefs daccusation pour kidnapping. Aucune condamnation.

Suspect&#233; d&#234;tre un agent dune puissance &#233;trang&#232;re. Plus r&#233;cemment, soup&#231;onn&#233; d&#234;tre impliqu&#233; dans des trafics de main-d&#339;uvre entre les &#201;tats-Unis et lAfrique, lExtr&#234;me-Orient, le Br&#233;sil. Cinq accusations pour violation de la loi sur la main-d&#339;uvre enfantine et transport de mineurs entre les divers &#201;tats &#224; des fins illicites. Aucune condamnation.

Bailey leva les yeux de son &#233;cran.

Ce nest pas un individu recommandable, belle rousse. Do&#249; le connais-tu?

Il travaille dans mon service.

Pour le s&#233;nateur comment sappelle-t-il, d&#233;j&#224;?

Jeffers. Oui.

Bailey regarda Andie.

Je naime pas &#231;a. Est-ce que le s&#233;nateur est au courant du personnage?

Je nen sais rien. Je ne pense pas. (La jeune femme se mordilla la l&#232;vre inf&#233;rieure.) Bailey, quel &#233;tait le nom du type qui a d&#233;clar&#233; que sa voiture avait &#233;t&#233; bousill&#233;e par M&#233;lanie Ryton?

Qui &#231;a?

Cette mutante que je tavais demand&#233; de rechercher lann&#233;e derni&#232;re.

Bailey tapa un code sur une console, l&#226;cha un juron et leva &#224; nouveau les yeux.

Cariddi. Comment as-tu devin&#233;?

Juste une intuition, dit-elle dun ton d&#233;sabus&#233;. Bon, cela ma amus&#233;e de faire ton boulot &#224; ta place, Bailey. Pr&#233;viens-moi si tu veux un jour toccuper des relations publiques pour le s&#233;nateur.

Il prit un air chagrin.

Charmant. Ce Canay te pose des probl&#232;mes?

Pas encore.

Fais en sorte que &#231;a dure, belle rousse. Ce type est fuyant comme une anguille.

Apparemment, cest ce que je pensais.

Autre chose que je puisse faire?

Rentre chez toi et repose-toi. Merci, Bailey.

Elle lui envoya un baiser.

Sois prudente, Andie, dit-il dune voix qui ne plaisantait plus. Et appelle-moi quand tu veux.

Je ny manquerai pas.

L&#233;cran s&#233;teignit.

Andie finit de d&#233;faire sa valise et soffrit un autre verre.

Il ne reste plus qu&#224; en parler &#224; Stephen, pensa-t-elle avec une satisfaction morose. Il sera bien &#233;tonn&#233;.

Elle posa son verre et se mit &#224; arpenter la pi&#232;ce. Puis sarr&#234;ta. Et porta sa main &#224; sa bouche.

Et sil n&#233;tait pas du tout &#233;tonn&#233;?

Et sil avait toujours su pour Ben?

Quest-ce que je fais maintenant?


Andie passa la plus grande partie de la nuit assise sur le canap&#233; &#224; ruminer les m&#234;mes questions.

Jusqu&#224; quel point Stephen connaissait-il Ben? Jusqu&#224; quel point?

Bien avant laube, elle renon&#231;a &#224; toute id&#233;e dessayer de dormir et shabilla.

La station de m&#233;tro, d&#233;serte, avait un aspect lugubre sous les &#233;clairages cryo bleus. Andie avait le sentiment d&#234;tre la seule personne vivante dans tout Washington. Il n&#233;tait pas encore six heures quand elle arriva au bureau.

Une femme &#224; la peau sombre, v&#234;tue dun tailleur mauve, se tenait devant la porte comme sil &#233;tait deux heures de lapr&#232;s-midi.

Mme Greenberg? senquit-elle dune agr&#233;able voix dalto.

Oui?

Je suis Rayma Esteron, du Washington Post. (Elle pr&#233;senta sa carte de presse.) Pourrions-nous nous entretenir quelque part en priv&#233;?

Andie la d&#233;visagea.

Il nest pas un peu t&#244;t pour cela, madame Esteron? Comment &#234;tes-vous entr&#233;e? Vous avez camp&#233; ici toute la nuit?

La journaliste noire lui sourit dun air de conspiratrice.

Pas tout &#224; fait. Je connais certaines personnes

Cest que je ne peux pas vous recevoir sans rendez-vous, objecta Andie dun ton froid.

Cest tr&#232;s important, madame Greenberg. Vous &#234;tes s&#251;re de ne pas pouvoir maccorder quelques minutes?

Jen ai bien peur.

Cela concerne le s&#233;nateur Jeffers. Et M.Canay.

Ah? (Le visage dEsteron resta impassible.) Tr&#232;s bien, dit Andie sans se compromettre. Voulez-vous que nous parlions dans mon bureau?

Esteron fit non de la t&#234;te.

Je pr&#233;f&#233;rerais un autre endroit. Mon glisseur. Il est gar&#233; dehors.

Andie la regarda dun air &#233;tonn&#233;.

Cest absolument contraire aux r&#232;glements.

Dites oui, je vous en prie, insista la journaliste avec un sourire.

Je vous suis, dit Andie, r&#233;sign&#233;e.

Le glisseur violet dEsteron &#233;tait gar&#233; devant lentr&#233;e de service de lAile Nord. Avec un frisson, Andie suivit la femme dans lair glac&#233; de f&#233;vrier.

Cette femme devait conna&#238;tre un tas de gens. &#192; cette heure, mon glisseur &#224; moi aurait d&#233;j&#224; eu cinq contraventions.

La journaliste pressa un bouton &#224; son bracelet et les porti&#232;res souvrirent delles-m&#234;mes. Andie se glissa sur le si&#232;ge du passager.

Eh bien? dit-elle. Nous sommes &#224; labri, y compris des oreilles indiscr&#232;tes. Quavez-vous &#224; me dire?

Roulons, r&#233;pondit simplement Esteron.

Elle programma le pilote automatique et, adoss&#233;e &#224; son si&#232;ge, se tourna vers Andie. Le glisseur fila le long de lavenue en direction du boulevard de ceinture.

Madame Greenberg, reprit enfin la journaliste, avant quon la retrouve morte, Jacqui Renstrow avait amass&#233; tout un dossier sur les transactions financi&#232;res du s&#233;nateur. Auriez-vous remarqu&#233; des irr&#233;gularit&#233;s dans sa comptabilit&#233;?

Andie sentit son pouls sacc&#233;l&#233;rer.

Pourquoi me demander &#231;a &#224; moi? Je moccupe des relations avec les m&#233;dias.

Esteron lui d&#233;cocha un regard entendu.

Vous &#234;tes aussi tr&#232;s proche du s&#233;nateur.

Je pense que vous feriez mieux dinterroger quelquun de la comptabilit&#233;, r&#233;pliqua vivement Andie. Je nai rien &#224; vous dire.

La femme poussa un soupir.

Javais esp&#233;r&#233; pouvoir compter sur votre collaboration.

Elle fouilla dans son sac, en sortit un mince porte-cartes et louvrit dune pichenette. Andie vit miroiter une plaque dor&#233;e incrust&#233;e dun sch&#233;ma holographique bleu-vert.

Madame Greenberg, je travaille avec le F.B.I., pr&#233;cisa Esteron. Nous effectuons une enqu&#234;te sur les op&#233;rations financi&#232;res du s&#233;nateur Jeffers. Il appara&#238;t que de grosses sommes sont r&#233;guli&#232;rement d&#233;tourn&#233;es de ce service.

Que dites-vous? Mais o&#249; vont-elles?

Cest ce que nous aimerions d&#233;couvrir.

Pourquoi vous adressez-vous &#224; moi? Vous ne craignez pas que je lui en parle?

Esteron hocha la t&#234;te.

Pour &#234;tre franche, si. Nous sommes au courant de votre relation avec le s&#233;nateur. Cependant, vous &#234;tes lun des deux seuls non-mutants travaillant dans ce bureau. Et nous ne pouvons nous adresser &#224; Canay, comme vous vous en doutez.

Que voulez-vous dire?

Joe Bailey est un ami &#224; moi, dit tranquillement la d&#233;l&#233;gu&#233;e du F.B.I. Et le v&#244;tre, &#233;galement. Il sinqui&#232;te pour vous. Apr&#232;s votre conversation de la nuit derni&#232;re, il ma appel&#233;e. Nous avons plac&#233; une cam&#233;ra dans votre appartement. Cest ce qui explique que je vous attendais ce matin.

Bailey vous a parl&#233; de Canay? fit Andie en secouant la t&#234;te, agac&#233;e. Celui-l&#224;, je vais le tuer.

Elle serra les poings. Puis, son regard rencontra celui dEsteron et elle esquissa un sourire.

Je ne veux pas le savoir si vous le faites. (Dans la voix de la journaliste, et bien que son visage rest&#226;t de marbre, per&#231;ait un soup&#231;on dencouragement amus&#233;.) Madame Greenberg, nous soup&#231;onnons Canay d&#234;tre lourdement impliqu&#233; dans cette affaire. Le s&#233;nateur est peut-&#234;tre exempt de reproche. Si vous doutez de mes affirmations, je peux vous montrer les relev&#233;s financiers. Mais je pense que vous me croyez.

En effet.

&#192; la bonne heure. En ce cas, jaimerais vous demander de travailler avec nous.

Quoi? fit Andie qui nen croyait pas ses oreilles.

Simplement nous informer de ce qui se passe autour de vous, une fois par jour.

Je ne pense pas pouvoir faire cela.

Esteron sourit gentiment.

Vous vous rendez compte que si nous poursuivons le s&#233;nateur sous linculpation de fraude, ou M.Canay, vous pourriez vous aussi &#234;tre poursuivie pour complicit&#233;?

Ne me menacez pas avec vos chim&#232;res, r&#233;torqua Andie dun ton cassant. Comme vos fichiers doivent clairement lindiquer, je suis &#233;galement avocate. Je sais comment me d&#233;fendre dans une cour de justice. Il me semble que je commencerais par invoquer une discrimination et un acharnement d&#233;lib&#233;r&#233;s &#224; lencontre du seul s&#233;nateur mutant du Congr&#232;s. Dailleurs, si vous avez furet&#233; comme je pense que vous lavez fait, vous devez savoir que je ne me retournerai jamais contre Stephen pour vous faire plaisir. Jamais.

Javais peur que vous ne disiez cela, d&#233;clara lagent du F.B.I. en portant son regard au-del&#224; de la jeune femme, &#224; travers la vitre. Allez-vous lui parler de tout &#231;a?

Je ne sais pas, r&#233;pondit Andie avec un geste dimpuissance. Pourquoi faut-il que vous membarquiez dans cette histoire? Pourquoi ne faites-vous pas votre boulot vous-m&#234;me?

Nous avons besoin de votre aide.

Eh bien, trouvez quelquun dautre pour vous aider.

Vous &#234;tes la seule &#224; pouvoir le faire.

Alors, je dirai que vous navez pas de chance, r&#233;pliqua Andie dune voix s&#232;che. Est-ce que Jacqui Renstrow travaillait pour vous?

C&#233;tait un de nos informateurs, oui. On craint que sa mort puisse avoir un lien avec tout ceci.

Les deux femmes se regard&#232;rent un moment droit dans les yeux.

Je narrive pas &#224; y croire, dit finalement Andie. Je ne veux pas le croire. Stephen ne peut pas &#234;tre m&#234;l&#233; en quoi que ce soit &#224; cette affaire.

Nous esp&#233;rons que non.

Andie seffor&#231;ait de rester calme.

Je ne tiens pas &#224; poursuivre cette discussion plus longtemps. Jaimerais retourner &#224; mon bureau, &#224; pr&#233;sent.

Elle croisa les bras et se tourna vers la fen&#234;tre pour contempler les premiers rayons dun soleil h&#233;sitant.

Comme vous voulez.

Il y avait de la douceur, un certain regret aussi dans cette derni&#232;re r&#233;plique. Esteron poussa un bouton, le glisseur roula jusquau croisement et prit la direction du Capitole. Durant le reste du trajet, Andie pas plus quEsteron nouvrit la bouche.

Le glisseur se rangea pr&#232;s de lentr&#233;e de service de lAile Nord. Au moment o&#249; Andie en sortait, Esteron lui tendit une holocarte.

Au cas o&#249; vous changeriez davis, dit-elle.

Elle prit cong&#233; bri&#232;vement et repartit.

Andie se rua dans lescalier. Il &#233;tait sept heures pass&#233;es. Lentrevue avec Esteron avait-elle dur&#233; si longtemps? Le cr&#226;ne en &#233;bullition, Andie se pr&#233;para un caf&#233;. Quallait-elle dire &#224; Jeffers? Il fallait que ce soit Canay, le coupable. Stephen ne ferait jamais rien dill&#233;gal. Jamais.

Cest alors que Ben Canay entra dans le bureau dun pas d&#233;cid&#233;. Voyant la jeune femme, il lui adressa son sourire le plus radieux.

Bonjour! Vous &#234;tes l&#224; bien t&#244;t.

Elle se fendit dun sourire en retour.

Le bureau devait me manquer.

La sonnerie de lordinateur retentit bruyamment. C&#233;tait Jeffers qui appelait de son glisseur.

Andie, Dieu merci, je tai retrouv&#233;e. Jai dabord essay&#233; chez toi.

Quest-ce qui ne va pas, Stephen?

Jai laiss&#233; un de mes &#233;crans &#224; la maison et jai un petit d&#233;jeuner dinformation &#224; huit heures. Peux-tu envoyer quelquun le chercher?

En moins de temps quil nen faut pour op&#233;rer un transfert de donn&#233;es, la jeune femme eut une subite inspiration.

Je nai aucune confiance en ces gar&#231;ons de courses, dit-elle. Si je passais moi-m&#234;me le prendre tout de suite? Jai une matin&#233;e peu charg&#233;e.

Jeffers la gratifia dun sourire rass&#233;r&#233;n&#233;.

&#199;a ne tennuie pas?

Au contraire.

Il est dans le couloir pr&#232;s de la porte. Jinforme le syst&#232;me de verrouillage de te laisser entrer.

Parfait.

Andie, je te revaudrai &#231;a.

Avec un clin d&#339;il, il disparut de l&#233;cran.


Le trajet en taxi jusquau quartier chic o&#249; vivait Jeffers prit un quart dheure. En un rien de temps, le d&#233;cor &#233;tait pass&#233; du marbre imposant des &#233;difices administratifs aux villas r&#233;sidentielles entour&#233;es darbres magnifiques et de pelouses bien entretenues. C&#233;tait beau, m&#234;me en hiver.

Lorsque Andie mit pied &#224; terre devant la villa de Jeffers, le soleil per&#231;ait &#224; travers les nuages du matin. Elle appliqua sa paume sur le losange qui commandait louverture de la porte dentr&#233;e. Le loquet cliqueta et la jeune femme entra.

Le vestibule &#233;tait &#233;clair&#233; par des panneaux divoire solidifi&#233;. La mallette-&#233;cran de Jeffers se trouvait l&#224; o&#249; il lavait dit, sur une tablette en ch&#234;ne verni, pr&#232;s de la porte.

Andie n&#233;tait jamais venue chez Jeffers. Empoignant la mallette, elle monta lentement lescalier recouvert dune moquette vert fonc&#233; et arriva dans une vaste pi&#232;ce tout ensoleill&#233;e, lambriss&#233;e de boiseries de teck. Un long couloir bifurquait vers la gauche. Le premier local dans lequel elle entra contenait un ordinateur de bureau, un meuble &#224; classeurs et un aquadivan gris.

Elle posa la mallette et jeta un regard sur l&#233;cran de bureau.

Il faut que je sache, se dit-elle.

Elle essaya un code sur le clavier.

L&#233;cran resta noir.

Elle neut pas plus de r&#233;sultat avec le code quutilisait Jeffers pour son ordinateur personnel au bureau.

Elle demeura un moment les yeux fix&#233;s sur l&#233;cran. Jeffers avait programm&#233; pour elle le syst&#232;me douverture de la porte dentr&#233;e. Comment convaincre la machine de faire de m&#234;me? Son regard tomba sur le d&#233;clencheur &#224; empreinte manuelle situ&#233; sur le c&#244;t&#233; du clavier.

Et si tous les appareils &#233;lectroniques de la maison &#233;taient branch&#233;s sur le m&#234;me circuit? Se pourrait-il que Stephen ait par inadvertance programm&#233; son propre ordinateur de mani&#232;re quelle y ait acc&#232;s? Elle pressa sa paume contre le d&#233;clencheur et aussit&#244;t l&#233;cran salluma.

Andie d&#233;fila le menu. Des fichiers par dizaines. Par o&#249; commencer?

Elle vit passer un fichier d&#233;nomm&#233; Jacobsen. Elle sempressa de louvrir et une double page apparut, mentionnant des fonds r&#233;serv&#233;s &#224; A.T.

Explicitez A.T., demanda Andie.

Arnold Tamlin, r&#233;pondit l&#233;cran. Voir le fichier de mars.

Tamlin?

Les mains dAndie se mirent &#224; trembler.

Elle appela le fichier. Il consistait en une s&#233;rie dinstructions donn&#233;es &#224; Tamlin par Ben Canay, revues et corrig&#233;es par Jeffers.

Mon Dieu, pensa tout &#224; coup Andie, cest Jeffers qui a organis&#233; lassassinat de Jacobsen!

Ses jambes flanch&#232;rent et elle seffondra dans le fauteuil.

Non! Je ne peux pas y croire!

Elle se couvrit le visage de ses mains.

Que dois-je faire &#224; pr&#233;sent?

Partir. Pr&#233;tendre ne rien savoir.

Non.

Andie revint face &#224; l&#233;cran.

Je ne peux pas abandonner. Il faut que je sache jusquo&#249; m&#232;ne cette histoire. Elle respira profond&#233;ment et fouilla &#224; nouveau dans le menu.

Une heure plus tard, elle avait localis&#233; les documents comptables qui r&#233;v&#233;laient la destination des sommes d&#233;tourn&#233;es.

Le Br&#233;sil. Les cliniques de et autour de Rio de Janeiro.

Les recherches sur le supermutant. Il &#233;tait aussi derri&#232;re cette affaire. Andie &#233;prouva une irr&#233;sistible envie d&#233;clater de rire. Mais le seul son qui jaillit de sa gorge fut un sanglot, bref et aigu.

Il me faut une copie, d&#233;cida-t-elle. Mais o&#249; la cacher? Mon &#233;cran au bureau est trop accessible. M&#234;me celui de chez moi, on peut sy introduire trop facilement.

Elle repensa un instant au Br&#233;sil. La douceur des palmiers. Les gens, tellement adorables. Karim.

Karim!

Rien ne lemp&#234;chait de transmettre ce quelle venait de d&#233;couvrir sur son &#233;cran &#224; lui, chez lui. Elle avait toujours son code personnel. Et m&#234;me sil tombait dessus avant quelle ait pu lappeler, il ne leffacerait pas sans lui en parler dabord.

Elle poussa un soupir de soulagement et fit une copie de cette pi&#232;ce &#224; conviction quelle transmit directement d&#233;cran &#224; &#233;cran, en prenant soin deffacer ensuite le code de transmission. Puis, elle saffala &#224; nouveau dans le fauteuil.

Tu cherches quelque chose? fit une voix famili&#232;re.

Andie sursauta.

Jeffers &#233;tait appuy&#233; nonchalamment contre la porte, le visage grave.

Langoisse fit battre le c&#339;ur de la jeune femme. Mais sa voix ne trahit aucune &#233;motion.

Stephen! Je croyais que tu avais une r&#233;union?

Sans avoir lair dy toucher, Andie tendit la main et &#233;teignit lordinateur.

Ma r&#233;union a &#233;t&#233; annul&#233;e, dit Jeffers. Ben sest inqui&#233;t&#233; de ne pas te voir revenir tout de suite. Comment as-tu eu acc&#232;s &#224; la machine?

Andie haussa les &#233;paules.

Elle &#233;tait allum&#233;e quand je suis entr&#233;e. Tu as d&#251; oublier de l&#233;teindre.

Cest possible, dit Jeffers, lair pr&#233;occup&#233;. Mais pourquoi ten servais-tu?

Javais besoin de reprogrammer ma robomestique et je me suis dit que tu ne verrais pas dinconv&#233;nient &#224; ce que je le fasse de ton &#233;cran.

Tu navais pas ton bloc?

Je lai laiss&#233; au bureau, r&#233;pondit Andie en sachant pertinemment que son bloc-&#233;cran tra&#238;nait quelque part &#224; lautre bout du canap&#233;.

Bon, il ny a pas de mal, d&#233;cr&#233;ta Jeffers.

Il attira la jeune femme dans ses bras et la serra contre lui dune fa&#231;on suggestive.

Puisque nous sommes l&#224;, ajouta-t-il, autant que je te fasse visiter la maison. Tu as vu la chambre?

Il enfouit son visage dans le cou de la jeune femme. Elle sentit son estomac se contracter sous leffet de la terreur, de la r&#233;pulsion et du d&#233;sir tout &#224; la fois. Elle se d&#233;gagea.

Jaimerais dabord voir ta salle de bains, d&#233;clara-t-elle avec un sourire crisp&#233;.

Elle senfuit dans le couloir et entra dans le cabinet de toilette. Ayant referm&#233; la porte derri&#232;re elle, elle examina son reflet dans le miroir bleut&#233; et compta trente secondes, puis trente de plus.

Tu ne vas pas rester &#233;ternellement enferm&#233;e ici, se dit-elle. Tu pourrais peut-&#234;tre pr&#233;texter une migraine et ten aller.

Reste calme et continue de bouger.

Lorsquelle revint dans le bureau, Jeffers &#233;tait assis sur le canap&#233;, le bloc-&#233;cran sur ses genoux. Il la regarda comme un chat &#233;pie un oiseau qui se serait imprudemment pos&#233; devant lui.

Je croyais que tu avais laiss&#233; &#231;a au bureau? dit-il dune voix doucereuse.

Andie se sentit bl&#234;mir.

Oh, euh, oui. Eh bien non.

Ne te fatigue pas &#224; mentir, Andie. Je viens de v&#233;rifier la m&#233;moire de lordinateur. Tu as oubli&#233; deffacer les enregistrements des fichiers r&#233;cemment utilis&#233;s. (Il se d&#233;barrassa du bloc et se leva.) Tu as d&#251; avoir un choc, non?

Elle tenta de donner le change.

De quoi parles-tu?

De Tamlin.

Quoi, Tamlin?

Ne joue pas &#224; ce petit jeu avec moi, Andie. (Le ton &#233;tait froid comme lacier.) De toute fa&#231;on, c&#233;tait lid&#233;e de Ben.

Andie se d&#233;tendit un peu.

Tu veux dire que cest Ben qui a permis &#224; Tamlin de parvenir jusqu&#224; Jacobsen?

Oui.

Tu ignorais ce quil complotait?

Cest lui qui a tout maniganc&#233;, r&#233;pondit Jeffers sans ciller.

Dieu merci, dit Andie. Je le savais. Tu naurais pas pu organiser le meurtre de Jacobsen.

Un sourire triomphant apparut sur le visage de Jeffers. Andie sentit vaciller la confiance un instant retrouv&#233;e.

Non, je nai jamais voulu sa mort, dit lhomme. Tamlin &#233;tait cens&#233; la blesser seulement. Mais ce type &#233;tait trop instable, il avait tendance &#224; en faire trop.

Elle planta son regard dans celui de Jeffers.

Tu voulais quelle soit bless&#233;e? Cest donc toi qui as organis&#233; lattentat?

Oui, admit Jeffers. Il fallait que je l&#233;carte de ma route. Dabord, jaurais d&#251; gagner cette &#233;lection. Javais une vision plus claire des probl&#232;mes. Des besoins.

De quels besoins parles-tu?

Jeffers lui prit la main.

Andie, tu te rends certainement compte quil faut combler le foss&#233; qui existe entre mutants et non-mutants, et quil est grand temps de le faire.

Naturellement.

Jacobsen &#233;tait trop lente. Elle na pas vu que le poids de lhistoire pesait sur nous.

Ce n&#233;tait quand m&#234;me pas une raison pour la tuer.

Jeffers hocha la t&#234;te dun air agac&#233;.

Je te lai dit. Je nai jamais voulu la tuer. La neutraliser simplement. La mettre en incapacit&#233; temporaire. Plus tard, on lui aurait trouv&#233; une place et un r&#244;le &#224; jouer.

Une place o&#249; &#231;a?

Dans mon gouvernement. Elle aurait fait un excellent secr&#233;taire d&#201;tat. &#192; moins quelle nait pr&#233;f&#233;r&#233; un poste de cabinet. Celui quelle aurait voulu; jaurais &#233;t&#233; heureux de le lui accorder.

Andie lib&#233;ra sa main.

Un poste de cabinet? Quessaies-tu de me dire?

Andie, quel meilleur moyen de r&#233;aliser lunit&#233; totale que d&#233;lire un mutant comme pr&#233;sident?

Un mutant pr&#233;sident! (Elle eut un rire strident, presque hyst&#233;rique.) Cest tout juste si on est arriv&#233; &#224; faire &#233;lire une femme. Quest-ce que tu envisages? De balancer le pr&#233;sident Kelsey par-dessus le parapet de la Maison-Blanche?

Jeffers poursuivit comme sil navait rien entendu.

Un mutant pr&#233;sident. Mari&#233; &#224; une non-mutante, pr&#233;cisa-t-il en tournant vers la jeune femme un regard avide. &#201;pouse-moi, Andie. Il nest pas trop tard. Tu pourrais travailler &#224; mes c&#244;t&#233;s. Maider &#224; r&#233;aliser mes projets. R&#233;aliser lunion.

Elle recula jusquau bout du canap&#233;. Cen &#233;tait trop.

T&#233;pouser? fit-elle, &#233;berlu&#233;e. Taider? Stephen, et le meurtre? Et largent que tu as d&#233;rob&#233; pour ces exp&#233;riences sur des sujets humains?

Jeffers la regarda du coin de l&#339;il.

Tu es au courant pour le programme du supermutant? (Comme elle acquies&#231;ait, il dit tr&#232;s vite:) Jai &#233;t&#233; oblig&#233; de le faire. Mes ressources ne suffisaient pas aux engagements que javais pris. C&#233;tait le seul moyen. Si javais eu un peu plus de temps, jaurais fait dispara&#238;tre la preuve et les S.G.C. ne lauraient jamais trouv&#233;e. (Il sinterrompit un instant, puis reprit tout aussi vite:) Tu ne vois donc pas? Un mutant aux pouvoirs multipli&#233;s, cest le prochain pas logique dans l&#233;volution de lhumanit&#233;. Ce serait criminel demp&#234;cher la marche du progr&#232;s.

Ce que tu as fait est criminel, r&#233;pliqua Andie. Stephen, tu as commandit&#233; des kidnapping, des exp&#233;riences qui vont &#224; lencontre de la loi, et un meurtre. Et rien de tout cela ne te pose de probl&#232;me?

La fin justifie les moyens.

Andie le toisa comme sil venait dune autre plan&#232;te.

Quelle fin? Tu as tu&#233; un leader mutant courageux. Quest-ce qui pourrait justifier cela? Et ton supermutant, o&#249; est-il?

Nous sommes tr&#232;s pr&#232;s daboutir. Cest une question de jours.

Ce nest donc pas encore fait, r&#233;torqua la jeune femme.

Tu es certaine que tu ne veux pas travailler avec moi?

C&#233;tait l&#224; loffre de sa vie. Mais &#224; quel prix?

Je ne peux pas.

Jeffers secoua la t&#234;te dun air navr&#233;.

Quel dommage! Pour une normale, tu &#233;tais sacr&#233;ment dou&#233;e. (Il poussa un soupir et sassit &#224; c&#244;t&#233; delle.) Quest-ce que je vais faire de toi?

La panique sempara dAndie.

Laisse-moi partir, Stephen, supplia-t-elle dans tous ses &#233;tats. Je jure que je ne dirai jamais rien

Andie, je ne suis pas na&#239;f. M&#234;me si tu le pensais vraiment, t&#244;t ou tard, tu te sentirais tenue de r&#233;v&#233;ler ce que tu sais. Par cons&#233;quent, il me semble que la logique recommande de sassurer que tu nes plus en &#233;tat de faire quoi que ce soit.

Non!

Elle se leva dun bond et courut vers la porte. Mais il la suivit avec lagilit&#233; dun chat. Au milieu de lescalier, il la saisit dune poigne puissante.

Assassin! Tu tes servi de moi! cria-t-elle.

As-tu vraiment cru que tu &#233;tais pour moi autre chose quune exp&#233;rience sexuelle? lan&#231;a Jeffers dun ton d&#233;daigneux.

Dans son d&#233;sespoir, elle lui laboura le visage.

Il chancela sous un coup bien assen&#233;, ce qui donna &#224; Andie le temps de sarracher &#224; sa poigne. Ses forces d&#233;cupl&#233;es par la peur, elle grimpa lescalier et se pr&#233;cipita le long du couloir jusque dans la chambre. Elle claqua la porte derri&#232;re elle, la verrouilla et fouilla la pi&#232;ce du regard en qu&#234;te dun meuble susceptible den bloquer lentr&#233;e.

Mais alors quelle poussait la lourde commode en ch&#234;ne, elle entendit le verrou jouer, et la porte souvrit; Andie avait oubli&#233; lexistence des pouvoirs t&#233;l&#233;kin&#233;siques. &#192; pr&#233;sent, des mains invisibles s&#233;taient saisies delle et la poussaient vers la porte o&#249; se tenait Jeffers.

Avec un rire rauque, il agrippa la jeune femme et la jeta contre le mur, lui coupant la respiration.

Andie hoqueta, cherchant son souffle. Les yeux dor&#233;s la transperc&#232;rent, lui &#244;tant toute vell&#233;it&#233; de lutter.

Alors tu es t&#233;l&#233;pathe? demanda-t-elle dune voix faible. Et la t&#233;l&#233;kin&#233;sie?

Jai les deux dons, r&#233;pondit-il. Tu ne tes pas demand&#233; comment javais sauv&#233; le gosse sur la plage?

Je croyais que tous les mutants &#233;taient des gu&#233;risseurs en puissance.

Ah, vous, les normaux! sesclaffa Jeffers. D&#233;cid&#233;ment, vous ne nous comprendrez jamais.

Vid&#233;e de ses forces, Andie saffaissa dans les bras de lhomme. Celui-ci pla&#231;a ses mains &#224; hauteur des tempes de la jeune femme.

Quelle piti&#233;! dit-il. Lattach&#233;e de presse du s&#233;nateur Jeffers a subi une d&#233;pression nerveuse grave juste avant l&#233;lection. Elle doit &#234;tre mise sous surveillance m&#233;dicale. Un vrai l&#233;gume. (Subitement, il changea dexpression.) Peut-&#234;tre vaudrait-il mieux lhypnose. De cette fa&#231;on, tu pourrais encore m&#234;tre utile.

Il la coucha sur le lit, et lattira contre lui.

Elle &#233;tait subjugu&#233;e, impuissante sous son regard ensorcelant.

Tu sais que je suis innocent, dit Jeffers doucement. Tu sais que Canay a &#339;uvr&#233; avec mes ennemis pour me discr&#233;diter. Il a falsifi&#233; tous ces documents. Et tu las aid&#233;.

La voix &#233;tait onctueuse, envo&#251;tante. Il posa sa main sur la joue de la jeune femme, comme pour une caresse, et la laissa l&#224;.

Oui, toi et ton r&#233;seau de saboteurs, vous navez cess&#233; de travailler contre moi, probablement en liaison avec Horner. Tu d&#233;testes les mutants. Et tu as corrompu de jeunes hommes comme Canay, qui sont &#224; pr&#233;sent anim&#233;s dune haine implacable.

Une haine implacable? r&#233;p&#233;ta-t-elle dans son brouillard. Qui &#231;a?

Ce soir, reprit-il, tu appelleras Cable News et tu feras &#224; lantenne une confession compl&#232;te, o&#249; tu reconna&#238;tras ta culpabilit&#233;.

Ma culpabilit&#233;.

Les mots commen&#231;aient &#224; r&#233;sonner dans la t&#234;te de la jeune femme. Elle aurait voulu discuter, mais sa langue &#233;tait &#233;paisse, r&#233;fractaire. Ses pens&#233;es &#233;taient confuses. Sa culpabilit&#233;. Oui, sa culpabilit&#233;. Elle ferma les yeux.

QUATRE-VINGT-DIX-NEUF, QUATRE-VINGT-DIX-HUIT, QUATRE-VINGT-DIX-SEPT, QUATRE-VINGT-SEIZE

Une cacophonie lui emplit le cr&#226;ne:des voix, des centaines de voix, chantant des nombres. La voix de Jeffers, hurlant apr&#232;s elle, sacharnant &#224; vouloir dominer les stridences de ce ch&#339;ur infernal. Sans y parvenir.

QUATRE-VINGT-SIX, QUATRE-VINGT-CINQ

Jeffers rel&#226;cha sa prise. Andie nen garda pas moins les yeux clos.

SOIXANTE-DEUX, SOIXANTE ET UN

Le ch&#339;ur devint murmure, puis se tut.

Andie ouvrit les yeux.

Jeffers gisait sur le sol, sans connaissance.

Que le diable memporte, pensa Andie. &#199;a a march&#233;. Sacr&#233; Skerry, sa d&#233;fense mentale a march&#233;!

Avec pr&#233;caution, elle se mit debout. La pi&#232;ce tournoyait. Elle passa devant Jeffers en titubant et sortit dans le couloir, attrapant son bloc-&#233;cran au passage. &#192; chaque pas quelle faisait, elle retrouvait un meilleur &#233;quilibre. Lorsquelle atteignit le haut de lescalier, elle courait d&#233;j&#224;.

Elle franchit lentr&#233;e comme une fl&#232;che, sauta une haie, pataugea dans une mare aux canards &#224; moiti&#233; gel&#233;e dans larri&#232;re-cour, et bondit &#224; nouveau par-dessus une rang&#233;e de buissons pour d&#233;boucher dans une rue &#233;troite.

Aucun signe dun &#233;ventuel poursuivant.

Elle courut encore pendant cinq minutes, hors dhaleine. Finalement, alors que les poumons lui br&#251;laient dans la nuit glaciale, elle ralentit lallure.

Il lui fallut un petit moment pour retrouver la carte dans son sac, et un autre petit moment pour ouvrir son bloc-&#233;cran. De ses mains tremblantes, elle composa le code.

Une jeune femme souriante aux joues roses apparut &#224; l&#233;cran.

F.B.I., section des d&#233;lits sp&#233;ciaux.

Andie avala une grande gorg&#233;e dair.

Rayma Esteron, dit-elle. Vite. Cest urgent.



24

Ben Canay fut arr&#234;t&#233; lapr&#232;s-midi m&#234;me. Stephen Jeffers, toutefois, se r&#233;v&#233;la plus habile &#224; jouer les fant&#244;mes. On ne le revit pas &#224; son bureau et les appels &#224; son domicile rest&#232;rent sans r&#233;ponse. Lorsque le F.B.I. fit irruption dans sa villa, celle-ci &#233;tait d&#233;serte, et l&#233;cran et les fichiers avaient disparu. Le s&#233;nateur mutant s&#233;tait &#233;vanoui dans la nature, sans laisser la moindre trace.

Une semaine plus tard, le F.B.I. posait les scell&#233;s sur son bureau et Andie put retourner travailler. Lorsquelle ouvrit la porte, elle resta abasourdie devant le d&#233;sordre qui r&#233;gnait partout. Les chaises renvers&#233;es, les tiroirs &#224; moiti&#233; arrach&#233;s, les papiers, les cartouches, les disques &#233;parpill&#233;s, tout &#233;tait sens dessus dessous. Ben Canay avait eu le temps de mettre &#224; sac les locaux avant larriv&#233;e du F.B.I. Apparemment, les policiers navaient pas jug&#233; bon de faire le m&#233;nage.

Andie se tenait plant&#233;e l&#224; devant ce capharna&#252;m, lorsquun appel retentit dun &#233;cran, quelque part, elle ne savait o&#249;. Elle pr&#233;f&#233;ra lignorer.

Son &#233;cran &#224; elle gisait carbonis&#233;, en miettes.

Une chance que je naie pas &#233;t&#233; l&#224; quand ils sont venus arr&#234;ter Canay, se dit-elle. Ce salaud a eu un peu trop de temps pour d&#233;truire toutes les pi&#232;ces &#224; conviction. Dieu merci, il y a lordinateur de Karim.

Des bruits de pas. Elle se tourna vers lintrus. C&#233;tait Skerry, debout dans lentr&#233;e, en contemplation devant le d&#233;sastre.

Un beau g&#226;chis, commenta-t-il. Mest avis que le typhon Andie est pass&#233; par l&#224;.

La jeune femme se planta devant lui, mains sur les hanches.

Jaurais d&#251; deviner que vous ne vous pointeriez quapr&#232;s la fin des hostilit&#233;s!

Il sourit et l&#233;treignit avec la force dun ours polaire. Elle en perdit le souffle.

Ouaou! Doucement, haleta-t-elle. Je suis encore convalescente apr&#232;s ma course dans la jungle du Maryland.

Vous avez r&#233;ussi, ma belle! Vous avez confondu Jeffers!

Il exultait et Andie ne put semp&#234;cher de le serrer &#224; son tour dans ses bras.

Gr&#226;ce &#224; contre-ch&#339;ur. Skerry, votre suggestion a march&#233; &#224; merveille! Sinon, &#224; lheure quil est, je ne serais quun zombie sous hypnose, d&#233;tenue dans quelque prison f&#233;d&#233;rale, en train de saccuser davoir maniganc&#233; le meurtre de Jacobsen. Jeffers a bien failli mavoir.

Le mutant hocha la t&#234;te dun air sinistre et soulag&#233; &#224; la fois.

Je savais que c&#233;tait une mauvaise fr&#233;quentation, dit-il. On a une id&#233;e de lendroit o&#249; il se terre?

Cable News a annonc&#233; quil aurait &#233;t&#233; vu &#224; Panama, &#224; S&#233;oul, aux &#238;les Fidji, sur la station lunaire et &#224; Pigalle. Pour ma part, je crois quon devrait regarder du c&#244;t&#233; de Sao Paulo. Ou du Potomac.

Skerry se pencha par-dessus un bureau renvers&#233;.

Bon, quest-ce que vous allez faire, maintenant?

Andie haussa les &#233;paules.

Je vais &#234;tre t&#233;moin &#224; charge lors du proc&#232;s de Canay. Et on ma demand&#233; daider le F.B.I. dans son enqu&#234;te sur les complicit&#233;s dont a pu b&#233;n&#233;ficier Jeffers. Je ne sais pas si vous &#234;tes au courant, mais ils ont investi sa villa. Bien s&#251;r, il avait fil&#233; depuis longtemps. En emportant son argent et ses fichiers.

Ils vont le retrouver, dit Skerry dun ton lugubre. Ou alors ce sera nous.

Je lesp&#232;re, dit Andie en frissonnant. Je ne sais pas si je me sentirai en s&#233;curit&#233; tant que Jeffers ne sera pas arr&#234;t&#233;.

Vous avez encore contre-ch&#339;ur pour vous prot&#233;ger. Et si vous avez besoin de moi, envoyez un message sur l&#233;cran de Halden.

Apr&#232;s ce que jai fait, est-ce quun seul mutant voudra encore me parler?

Une lueur salluma dans les yeux du jeune homme.

Les mutants qui r&#233;fl&#233;chissent un peu se rendent bien compte que vous nous avez tous sauv&#233;s. Les imb&#233;ciles passeront leur temps &#224; l&#233;cher leurs blessures et &#224; pleurer la perte de leur roi couronn&#233;. Il y en a aussi sans doute quelques-uns qui sont daccord avec ce que Jeffers tentait dinstaurer. Mais ne vous inqui&#233;tez pas pour eux. (Il lui effleura doucement la joue.) Prenez bien soin de vous, ma belle, cest tout ce qui compte. On reste en contact.

Andie voulut toucher la main de Skerry, mais ses doigts se referm&#232;rent sur le vide. Envol&#233;.

&#192; bient&#244;t, si le hasard le veut, songea-t-elle. &#192; pr&#233;sent, faire appel aux services dentretien pour que des robomestiques viennent nettoyer tout ce fatras.

Elle &#233;crasa un certain nombre de d&#233;bris lorsquelle saventura &#224; pas pr&#233;cautionneux au-del&#224; de son bureau pour retrouver son portable. Quelques instructions pianot&#233;es sur le clavier, et toutes dispositions &#233;taient prises pour que les locaux soient enti&#232;rement d&#233;gag&#233;s, et r&#233;install&#233;s. Il fallut le restant de lapr&#232;s-midi pour tout remettre en ordre.


En sortant de la boutique Akuda situ&#233;e dans le quartier Cherryhurst &#224; Denver, Kelly McLeod, tr&#232;s chic dans son tailleur bleu marine, consulta sa montre. Il lui restait vingt minutes avant de regagner la piste o&#249; lattendait son cours de pr&#233;pilotage. O&#249; &#233;tait donc lentr&#233;e du m&#233;tro? Elle regarda derri&#232;re elle mais ne la vit nulle part.

Sans le vouloir, elle heurta une jeune femme qui arrivait en sens inverse, visiblement press&#233;e.

Pardon, fit-elle.

Et elle sarr&#234;ta net. Le visage de la jeune fille, aux traits mi-orientaux, mi-caucasiens, lui parut vaguement connu.

M&#233;lanie?

La fille &#244;ta ses lunettes de soleil pour braquer sur elle ses yeux dun bleu &#233;clatant.

Excusez-moi, dit-elle dun air mal assur&#233;.

Je suis d&#233;sol&#233;e, dit Kelly. Je vous avais prise pour quelquun que je connais. Pouvez-vous mindiquer o&#249; se trouve la station de m&#233;tro?

En suivant le p&#226;t&#233; de maisons, sur votre gauche.

Merci.

Kelly agita la main et s&#233;loigna &#224; grands pas. La jeune Orientale ne quitta pas des yeux la jeune femme brune en tailleur bleu marine jusqu&#224; ce quelle e&#251;t disparu au coin de la rue.

Je ne savais pas que Kelly &#233;tait dans lArm&#233;e de lAir, nota-t-elle. Jaurais peut-&#234;tre d&#251; la saluer. Elle a toujours &#233;t&#233; gentille avec moi.

Durant quelques secondes, elle fut tent&#233;e de la rattraper. Elle fit deux pas en direction de la station, puis sarr&#234;ta.

&#192; quoi bon? Rouvrir ce vieux chapitre de sa vie au moment o&#249; elle en commen&#231;ait un nouveau? Tout cela, c&#233;tait fini, d&#233;sormais. Le chapitre &#233;tait clos. Son pass&#233; tout entier n&#233;tait rien dautre quun chapitre clos.

Elle sortit un miroir de son sac et se regarda.

Parfait, se dit-elle, ces lentilles sont vraiment efficaces. Apr&#232;s tout, je vais peut-&#234;tre me les faire poser de fa&#231;on d&#233;finitive.

Avec un sourire satisfait, M&#233;lanie remit le miroir dans son sac et se perdit dans la foule.


Quand Andie arriva chez elle, elle &#233;tait &#233;puis&#233;e.

Dun geste las, elle appliqua sa paume sur l&#233;cran du salon, le r&#233;gla sur recherche automatique et saffala sur laquadivan. Les images d&#233;fil&#232;rent en &#233;clairs bleus, rouges, violets. Andie sattarda quelques secondes sur la cha&#238;ne principale, o&#249; une journaliste blonde retint son attention.

Selon certaines rumeurs, la disparition du s&#233;nateur Stephen Jeffers serait li&#233;e &#224; une affaire de complot politique, avec &#224; la clef des malversations financi&#232;res et un assassinat, au sein m&#234;me de la capitale. De source non officielle, le F.B.I. se serait engag&#233; dans une gigantesque chasse &#224; lhomme pour retrouver le s&#233;nateur mutant. Pour les r&#233;actions des leaders mutants, retrouvez-nous au journal du soir pr&#233;sent&#233; par Don Cliffman.

La sonnerie de lentr&#233;e retentit. Andie coupa la retransmission.

&#201;trange, pensa-t-elle, je nattends personne. Qui cela peut-il &#234;tre?

Son c&#339;ur commen&#231;a &#224; semballer &#224; lid&#233;e que ce pouvait &#234;tre Jeffers. &#201;tait-ce lui? Lattendait-il devant sa porte, les yeux brillants? Pr&#234;t &#224; lenlever? Les mains tremblantes, Andie alluma le circuit de lentr&#233;e.

Le visage sur l&#233;cran &#233;tait celui dun mutant, mais ce n&#233;tait pas Jeffers. Andie poussa un soupir de soulagement et se d&#233;tendit. Sur le pas de la porte, se tenait Michael Ryton. Il sonna une deuxi&#232;me fois.

Oh&#233;? Andie? Il y a quelquun?

Andie pressa le bouton audio.

Que faites-vous l&#224;? demanda-t-elle.

Je suis en ville pour le boulot. Je voulais prendre de vos nouvelles.

Elle d&#233;verrouilla la porte.

Pourquoi n&#234;tes-vous pas chez vous avec votre jeune femme?

Michael haussa les &#233;paules.

Jena ma accompagn&#233;. Elle fait des courses dans Georgetown Mall.

Andie le d&#233;visagea un instant. Il avait les yeux marqu&#233;s par la fatigue. Le mutant en pleine jeunesse quelle avait vu quelques semaines auparavant avait bien chang&#233;. Dans son costume gris fonc&#233;, il faisait plus adulte. Plus s&#233;rieux. Plus vieux.

Asseyez-vous, proposa-t-elle. Que puis-je vous offrir?

Vodka.

Andie tapa la commande, et un bourbon pour elle.

Ils sirot&#232;rent tranquillement leurs verres.

Comment &#231;a va, dites-moi? demanda la jeune femme.

Les yeux dor&#233;s la regard&#232;rent avec une expression candide.

Je vais tr&#232;s bien. Un peu surpris de la fa&#231;on dont les choses ont tourn&#233;, mais &#231;a va. En fait, cest chouette le mariage.

On dirait que vous navez pas mis longtemps &#224; vous y faire.

Michael haussa les &#233;paules.

Je pense avoir accept&#233; les choses comme elles sont. Je navais gu&#232;re le choix, nest-ce pas?

Et votre p&#232;re?

Les crises mentales ont empir&#233;, r&#233;pondit-il en d&#233;tournant le regard. Il ne travaille plus qu&#224; mi-temps. Il est sous s&#233;datifs la plupart du temps. Ce qui fait que je suis plus occup&#233; que jamais.

Pendant un moment, aucun des deux ne parla. Puis Michael reprit:

Et vous? Dapr&#232;s ce que jai entendu dire, les complices de Jeffers ont saccag&#233; votre bureau. Il semblerait que vous ayez travers&#233; une mauvaise passe.

Cest le moins quon puisse dire, dit Andie sans pouvoir r&#233;primer un frisson. Michael, je me fais leffet d&#234;tre une fichue imb&#233;cile. Une na&#239;ve comme on nen fait plus.

Pourquoi?

J&#233;tais tomb&#233;e amoureuse dun fou. Je r&#234;vais. Sainte Andie, patronne du rapprochement entre mutants et non-mutants!

Elle prit une pause alti&#232;re et laissa &#233;chapper un petit rire amer.

Votre r&#234;ve &#233;tait le bon, dit Michael dune voix douce. Vous avez simplement choisi le mauvais mutant.

Je me sens si g&#234;n&#233;e. Si honteuse.

Dun geste maladroit, il lui tapota l&#233;paule.

Vous avez tort. Jaimerais croire que lamour est la seule r&#233;ponse aux questions que nous nous posons. Et peut-&#234;tre que je crois encore que mutants et non-mutants seront capables de vivre ensemble et de saimer. La t&#226;che sera longue et peut-&#234;tre ny parviendrons-nous jamais. Mais votre intuition &#233;tait la bonne. Un peu en avance sur le temps, peut-&#234;tre.

&#192; votre avis, quand serons-nous pr&#234;ts?

Bient&#244;t, jesp&#232;re. On en reparlera avec ma fille dans quelques ann&#233;es quand je lemm&#232;nerai voir sa tante Andie.

Je bois &#224; ce jour.

Elle leva son verre et le fit tinter contre celui de Michael. Son sourire seffa&#231;a un instant.

Croyez-vous que votre fille acceptera une tante qui ne soit pas mutante?

Si jai mon mot &#224; dire, oui, r&#233;pondit Michael en serrant affectueusement la main de la jeune femme. Et puis, il faut bien commencer quelque part. Je ne vois pas de meilleur d&#233;but que celui-ci. Et vous?



FIN





