




Robert Silverberg

Chroniques de Majipoor



PROLOGUE

La quatri&#232;me ann&#233;e du r&#233;tablissement au pouvoir du Coronal lord Valentin, une id&#233;e pleine de malice germe dans la t&#234;te du jeune Hissune, commis de bureau &#224; la Chambre des Archives du Labyrinthe de Majipoor. Depuis six mois, la t&#226;che de Hissune consiste &#224; pr&#233;parer un inventaire des archives des collecteurs dimp&#244;ts une interminable liste de documents que personne naura jamais besoin de consulter et il semble que cette besogne doive le tenir occup&#233; pendant encore un an, voire deux ou trois. En pure perte, du point de vue de Hissune, car qui donc pourrait sint&#233;resser aux rapports de collecteurs dimp&#244;ts provinciaux ayant v&#233;cu sous le r&#232;gne de lord Dekkeret, de lord Calintane ou m&#234;me de lord Stiamot? On avait laiss&#233; ces documents p&#234;le-m&#234;le, sans nul doute avec juste raison, mais un sort malin a choisi Hissune pour les mettre en ordre, et, autant quil puisse en juger, cest un travail inutile, &#224; cela pr&#232;s quil aura une belle le&#231;on de g&#233;ographie et une vivante exp&#233;rience de limmensit&#233; de Majipoor. Tant de provinces! Tant de cit&#233;s! Les trois continents g&#233;ants sont divis&#233;s, subdivis&#233;s et divis&#233;s encore en milliers dunit&#233;s municipales comptant chacune des milliers dindividus et, &#224; mesure que son travail avance, lesprit de Hissune d&#233;borde de noms: les Cinquante Cit&#233;s du Mont du Ch&#226;teau, les grands districts urbains de Zimroel, les myst&#233;rieuses agglom&#233;rations du d&#233;sert de Suvrael, un torrent de m&#233;tropoles, un tribut vertigineux aux quatorze mille ans de fertilit&#233; ininterrompue de Majipoor: Pidruid, Narabal, Ni-moya, Alaisor, Stoien, Piliplok, Pendiwane, Amblemorn, Minimorn, Tolaghai, Kangheez, Natu Gorvinu il y en a tant, tant, tant! Une infinit&#233; de noms de lieux! Mais &#224; quatorze ans on ne peut supporter quune certaine dose de g&#233;ographie, puis on commence &#224; simpatienter.

Et limpatience sempare de Hissune. La malice qui, chez lui, nest jamais tr&#232;s loin de la surface, monte et d&#233;borde.

&#192; proximit&#233; du petit bureau poussi&#233;reux de la Chambre des Archives o&#249; Hissune passe en revue et classe ses montagnes de rapports, se trouve un endroit beaucoup plus int&#233;ressant, le Registre des Ames, auquel na acc&#232;s que le personnel autoris&#233;, et il para&#238;t que rares sont ceux qui font partie de ce personnel autoris&#233;. Hissune en sait long sur cet endroit. Il en sait long sur chaque partie du Labyrinthe, y compris sur les endroits interdits, en particulier sur les endroits interdits car na-t-il pas, depuis l&#226;ge de huit ans, gagn&#233; sa vie dans les rues de la grande capitale souterraine en guidant dans le d&#233;dale des touristes d&#233;sorient&#233;s, faisant appel &#224; son astuce pour grappiller une couronne de-ci, de-l&#224;? La Chambre des Archives, annon&#231;ait-il aux touristes. Il y a &#224; lint&#233;rieur une salle o&#249; des millions dhabitants de Majipoor ont laiss&#233; des enregistrements de souvenirs. On prend une capsule et on la glisse dans une fente sp&#233;ciale et, dun seul coup, cest comme si on &#233;tait la personne qui a fait lenregistrement, et on se retrouve au temps de lord Confalume ou de lord Siminave ou bien en train de participer aux Guerres des M&#233;tamorphes avec lord Stiamot mais, bien entendu, presque personne na le droit de p&#233;n&#233;trer dans la salle des enregistrements de souvenirs. Bien entendu. Mais serait-il vraiment difficile, se demande Hissune, de sinsinuer dans cette salle sous pr&#233;texte davoir besoin dinformations pour ses recherches dans les archives des imp&#244;ts? Et de pouvoir vivre alors dans une infinit&#233; dautres esprits &#224; une infinit&#233; dautres p&#233;riodes, &#224; toutes les plus grandes et les plus glorieuses &#233;poques de lhistoire de Majipoor oh! oui.

Cela rendrait certainement sa t&#226;che plus supportable sil parvenait &#224; se distraire de temps &#224; autre en jetant un coup d&#339;il au Registre des Ames.

Il ne lui faut pas longtemps pour passer &#224; la r&#233;alisation de ce projet. Il se munit des laissez-passer appropri&#233;s il sait o&#249; tous les tampons sont conserv&#233;s dans la Chambre des Archives et un jour, en fin dapr&#232;s-midi, il sengage dans les corridors sinueux et brillamment &#233;clair&#233;s, la gorge s&#232;che, rempli dappr&#233;hension et vibrant dexcitation. Cela fait longtemps quil na plus &#233;prouv&#233; la moindre excitation. Il &#233;tait excitant de vivre dexp&#233;dients dans la rue, mais cette &#233;poque est r&#233;volue; on la civilis&#233;, on la rendu docile, on lui a donn&#233; un travail. Un travail! Et qui est ce on? Eh bien, cest le Coronal en personne! Hissune nen est pas encore revenu. &#192; l&#233;poque o&#249; lord Valentin errait en exil, d&#233;poss&#233;d&#233; de son corps et de son tr&#244;ne par lusurpateur Barjazid, le Coronal &#233;tait venu au Labyrinthe et Hissune lavait guid&#233;, reconnaissant en lui celui quil &#233;tait r&#233;ellement; et cela avait &#233;t&#233; le d&#233;but de la chute de Hissune. Car, tout de suite apr&#232;s, lord Valentin s&#233;tait remis en route vers le Ch&#226;teau pour reconqu&#233;rir sa couronne, lusurpateur avait &#233;t&#233; renvers&#233;, et &#224; loccasion du second couronnement, Hissune avait &#233;t&#233; convoqu&#233;, le Divin seul savait pourquoi, pour assister aux c&#233;r&#233;monies au Ch&#226;teau de lord Valentin. Quels bons moments ce furent! Lui qui navait jamais mis les pieds hors du Labyrinthe pour voir la lumi&#232;re du jour, il se retrouvait en train de voyager dans un flotteur officiel, remontant la vall&#233;e du Glayge, passant devant des cit&#233;s quil navait vues quen r&#234;ve, et la masse haute de cinquante kilom&#232;tres du Mont du Ch&#226;teau s&#233;levant dans le ciel comme une autre plan&#232;te lui apparut, et il fut enfin au Ch&#226;teau, un gamin crasseux de dix ans aux c&#244;t&#233;s du Coronal et &#233;changeant des plaisanteries avec lui Oui, cela avait &#233;t&#233; magnifique, mais Hissune avait &#233;t&#233; pris par surprise par ce qui avait suivi. Le Coronal estimait que Hissune promettait beaucoup. Le Coronal d&#233;sirait quil re&#231;oive une formation pour obtenir un poste gouvernemental. Le Coronal admirait l&#233;nergie, lastuce et lesprit dinitiative du gar&#231;on. Bien. Hissune deviendrait un prot&#233;g&#233; du Coronal. Bien. Tr&#232;s bien. Alors retour au Labyrinthe et &#224; la Chambre des Archives! Pas si bien. Hissune a toujours d&#233;test&#233; les bureaucrates, ces idiots au visage masqu&#233; qui brassent de la paperasse dans les entrailles du Labyrinthe, et voil&#224; quil doit &#224; la faveur de lord Valentin d&#234;tre devenu lun deux. Certes, il suppose quil lui faut bien, pour gagner sa vie, faire autre chose que de promener les touristes mais il navait jamais imagin&#233; que ce serait cela! Rapport du collecteur dimp&#244;ts pour le Onzi&#232;me District de la Province de Chorg, Pr&#233;fecture de Bibiroon, 11e Pont. Kinniken Cor. lord Ossier oh! non, non, pas toute une vie &#224; faire cela! Hissune esp&#232;re quil en a pour un mois, six mois ou un an &#224; faire son petit boulot dans la bonne petite Chambre des Archives, puis que lord Valentin le fera mander et linstallera au Ch&#226;teau comme aide de camp et que la vie aura enfin une certaine valeur! Mais le Coronal semble lavoir oubli&#233;, comme on pouvait sy attendre. Il a tout un monde de vingt ou trente milliards dindividus &#224; gouverner, et quelle importance peut avoir un simple petit gar&#231;on du Labyrinthe? Hissune soup&#231;onne que sa vie a d&#233;j&#224; pass&#233; son point culminant, la br&#232;ve et glorieuse p&#233;riode pass&#233;e sur le Mont du Ch&#226;teau, et que maintenant, par quelque am&#232;re ironie, il a &#233;t&#233; m&#233;tamorphos&#233; en gratte-papier du Pontificat, condamn&#233; &#224; brasser des documents sa vie durant

Mais il y a le Registre des Ames &#224; explorer.

M&#234;me sil ne doit jamais plus quitter le Labyrinthe, il pourra si personne ne le surprend simmiscer dans lesprit de millions dindividus morts depuis longtemps, explorateurs, pionniers, guerriers, voire Coronals et Pontifes. Cest tout de m&#234;me une consolation, non?

Il p&#233;n&#232;tre dans une petite antichambre et pr&#233;sente son laissez-passer au Hjort &#224; l&#339;il terne qui est de garde.

Hissune est pr&#234;t &#224; d&#233;verser un flot dexplications: mission sp&#233;ciale du Coronal, importantes recherches historiques, besoin d&#233;tablir une corr&#233;lation entre des d&#233;tails d&#233;mographiques, n&#233;cessaire corroboration de profil oh! il sentend &#224; ce genre de discours et il est pr&#234;t &#224; le d&#233;biter.

Vous savez utiliser le mat&#233;riel? se contente de lui demander le Hjort.

Cela fait longtemps. Vous devriez peut-&#234;tre me montrer de nouveau.

La cr&#233;ature hideuse &#224; la chair flasque, &#224; la face verruqueuse et aux multiples mentons se l&#232;ve lentement et m&#232;ne Hissune &#224; une cabine quelle ouvre en man&#339;uvrant prestement un poucier. Le Hjort lui montre un &#233;cran et une rang&#233;e de boutons.

Votre pupitre de contr&#244;le. Demandez les capsules dont vous avez besoin. Elles senfoncent ici. Signez pour tout. Noubliez pas d&#233;teindre les lumi&#232;res quand vous aurez fini.

Cest tout. Quel syst&#232;me de s&#233;curit&#233;! Quel gardien!

Hissune se retrouve seul avec les enregistrements de souvenirs de tous ceux qui ont jamais v&#233;cu sur Majipoor.

Enfin presque tous. Nul doute que des milliards de gens naient v&#233;cu et ne soient morts sans se donner la peine de faire des capsules de leur vie. Mais tout un chacun a le droit, tous les dix ans, &#224; compter de l&#226;ge de vingt ans, dapporter sa contribution, et Hissune sait que, bien que les capsules soient minuscules, dinfimes fragments dinformations, il y en a des kilom&#232;tres et des kilom&#232;tres dans les niveaux dentreposage du Labyrinthe. Il pose les mains sur les boutons de commande. Ses doigts tremblent. Par o&#249; commencer?

Il veut tout savoir. Il veut traverser les for&#234;ts de Zimroel avec les premiers explorateurs, il veut repousser les M&#233;tamorphes, naviguer sur la Grande Mer, tuer des dragons de mer au large de lArchipel de Rodamaunt, il veut il veut il tremble, en proie &#224; un d&#233;sir ardent. Par o&#249; commencer? Il &#233;tudie les touches qui sont devant lui. Il peut sp&#233;cifier une date, un lieu, lidentit&#233; dune personne particuli&#232;re mais sur une dur&#233;e de quatorze mille ans non, plus pr&#232;s de huit ou neuf mille ans, car il sait que les enregistrements ne remontent que jusqu&#224; l&#233;poque de lord Stiamot ou un peu avant comment peut-il choisir un point de d&#233;part? Pendant dix minutes, il est paralys&#233; par lind&#233;cision.

Puis il enfonce des touches au hasard. Quelque chose dancien, se dit-il. Le continent de Zimroel; l&#233;poque du Coronal lord Barhold, qui a v&#233;cu avant m&#234;me Stiamot; et la personne eh bien, nimporte qui! Nimporte qui!

Une petite capsule brillante appara&#238;t dans la fente.

Fr&#233;missant d&#233;tonnement et de plaisir, Hissune lenfonce dans la prise d&#233;coute et coiffe le casque. Il a des gr&#233;sillements dans les oreilles. De vagues tra&#238;n&#233;es bleut&#233;es, vertes et &#233;carlates passent devant ses yeux derri&#232;re ses paupi&#232;res closes. &#199;a marche? Oui! Oui! Il per&#231;oit la pr&#233;sence dun autre esprit! Quelquun qui est mort il y a neuf mille ans, et lesprit de cette personne une femme, une jeune femme envahit celui de Hissune jusqu&#224; ce quil ne sache plus sil est Hissune du Labyrinthe ou lautre, cette Thesme de Narabal

Avec un petit fr&#233;missement de joie il se d&#233;gage enti&#232;rement du moi avec lequel il a v&#233;cu durant les quatorze ann&#233;es de sa vie et laisse l&#226;me de lautre prendre possession de lui.



I. Thesme et le ghayrog



1

Depuis maintenant six mois, Thesme vivait seule dans une hutte quelle avait b&#226;tie de ses propres mains, dans la dense jungle tropicale &#224; une dizaine de kilom&#232;tres &#224; lest de Narabal, un lieu que les brises de mer natteignaient pas et o&#249; lair lourd et humide collait &#224; tout comme une gangue pelucheuse. Elle navait jamais v&#233;cu seule auparavant, et au d&#233;but elle se demanda comment elle allait sen sortir; mais elle navait jamais non plus b&#226;ti de hutte et elle s&#233;tait fort bien d&#233;brouill&#233;e, coupant de jeunes sijaneels &#224; la tige &#233;lanc&#233;e, les d&#233;pouillant de leur &#233;corce dor&#233;e, fichant dans le sol meuble et humide leur extr&#233;mit&#233; glissante et appoint&#233;e, les attachant ensemble avec des lianes et fixant finalement cinq &#233;normes feuilles bleues de vramma pour faire un toit. Ce n&#233;tait certes pas un chef-d&#339;uvre darchitecture, mais cela prot&#233;geait de la pluie et Thesme navait pas &#224; se soucier du froid. Au bout dun mois, ses troncs de sijaneel, bien quils eussent &#233;t&#233; &#233;lagu&#233;s, avaient tous pris racine et des feuilles nouvelles et r&#233;sistantes poussaient &#224; leur extr&#233;mit&#233; sup&#233;rieure, juste au-dessus du toit; et les lianes qui les retenaient &#233;taient encore vivantes elles aussi et projetaient des vrilles rouges et charnues qui cherchaient et trouvaient le sol riche et fertile. Ainsi la maison &#233;tait maintenant une chose vivante, devenant de jour en jour plus confortable et plus solide, &#224; mesure que les lianes se resserraient et que les sijaneels grossissaient, et Thesme laimait. &#192; Narabal rien ne restait longtemps mort; lair &#233;tait trop chaud, le soleil trop brillant, les averses trop abondantes, et tout se transformait rapidement en quelque chose dautre avec laisance exub&#233;rante et joyeuse des tropiques. La solitude elle aussi se r&#233;v&#233;lait facile. Elle avait vraiment eu besoin de s&#233;loigner de Narabal o&#249; sa vie sen allait &#224; vau-leau: trop de confusion dans son esprit, trop de tapage int&#233;rieur, des amis devenant des &#233;trangers, des amants se transformant en ennemis. Elle avait vingt-cinq ans et elle avait besoin de faire une pause, de r&#233;fl&#233;chir longuement &#224; tout, de changer de rythme de vie avant quil ne la d&#233;truise. La jungle &#233;tait lendroit id&#233;al pour cela. Elle se levait t&#244;t, se baignait dans une mare quelle partageait avec un vieux gromwark indolent et un banc de minuscules chichibors cristallins, cueillait pour son petit d&#233;jeuner des baies de thokka, marchait, lisait, chantait et &#233;crivait des po&#232;mes, faisait la tourn&#233;e de ses pi&#232;ges pour y trouver des animaux captur&#233;s, grimpait aux arbres et prenait des bains de soleil dans un hamac fait de plantes grimpantes suspendu haut au-dessus du sol, somnolait, nageait, parlait toute seule et se couchait avec le soleil. Au d&#233;but, elle croyait quil ny aurait pas assez &#224; faire et quelle ne tarderait pas &#224; sennuyer, mais cela ne semblait pas &#234;tre le cas; ses journ&#233;es &#233;taient bien remplies et elle gardait toujours quelques projets en r&#233;serve pour le lendemain.

Au d&#233;but, elle pensait aller &#224; Narabal &#224; peu pr&#232;s une fois par semaine pour acheter des produits de base, choisir des livres et des cubes nouveaux, assister de temps &#224; autre &#224; un concert ou &#224; une repr&#233;sentation, ou m&#234;me rendre visite &#224; sa famille ou &#224; ceux de ses amis quelle avait encore envie de voir. Pendant quelque temps, elle alla effectivement assez souvent en ville. Mais c&#233;tait une marche qui la rendait moite de sueur et qui prenait une demi-journ&#233;e ou presque, et au fur et &#224; mesure quelle saccoutumait &#224; son existence retir&#233;e, elle trouvait Narabal de plus en plus bruyante, de plus en plus perturbante, et rares &#233;taient les avantages qui contrebalan&#231;aient les inconv&#233;nients. L&#224;-bas les gens la regardaient en &#233;carquillant les yeux. Elle savait quils pensaient quelle &#233;tait excentrique, voire un peu folle, quelle avait toujours &#233;t&#233; une nature singuli&#232;re et &#233;tait devenue bizarre, vivant l&#224;-bas toute seule et s&#233;lan&#231;ant darbre en arbre. Ses visites se firent donc plus espac&#233;es. Elle ny allait que lorsque c&#233;tait indispensable. Le jour o&#249; elle d&#233;couvrit le Ghayrog bless&#233;, elle navait pas mis les pieds &#224; Narabal depuis au moins cinq semaines.

Elle errait ce matin-l&#224; dans une zone mar&#233;cageuse &#224; quelques kilom&#232;tres au nord-est de sa hutte, ramassant des champignons jaunes et parfum&#233;s connus sous le nom de calimbots. Son sac &#233;tait presque plein et elle envisageait de faire demi-tour quand elle aper&#231;ut quelque chose d&#233;trange &#224; quelques centaines de m&#232;tres de l&#224;: une &#233;trange cr&#233;ature &#224; la peau dun gris luisant daspect m&#233;tallique et aux membres &#233;pais et tubulaires &#233;tait &#233;tendue par terre dans une posture disgracieuse sous un grand sijaneel. Elle lui &#233;voqua un reptile pr&#233;dateur que son p&#232;re et son fr&#232;re avaient tu&#233; un jour dans le Chenal de Narabal, un animal lisse et allong&#233;, aux mouvements lents, avec des griffes recourb&#233;es et une grande bouche &#224; la forte denture. Mais &#224; mesure quelle sapprochait, elle vit que l&#234;tre vivant avait une conformation vaguement humaine, avec une t&#234;te ronde et massive, de longs bras et des jambes puissantes. Elle se dit quil &#233;tait peut-&#234;tre mort, mais il remua l&#233;g&#232;rement &#224; son approche et se mit &#224; parler.

Je suis bless&#233;, dit-il. Je me suis conduit stupidement et maintenant je le paie.

Pouvez-vous remuer les bras et les jambes? demanda Thesme.

Les bras, oui. Jai une jambe cass&#233;e, et peut-&#234;tre les reins. Voulez-vous maider?

Elle saccroupit et l&#233;tudia attentivement. Il avait vraiment lair reptilien, avec des &#233;cailles brillantes et un corps lisse et ferme. Il avait des yeux verts et froids qui ne cillaient absolument pas; sa chevelure &#233;tait une curieuse masse d&#233;paisses boucles noires qui se tortillaient lentement, comme anim&#233;es dune vie propre; sa langue &#233;tait une langue de serpent, rouge vif et fourchue, qui allait et venait constamment entre les l&#232;vres &#233;troites et minces.

Qu&#234;tes-vous? demanda-t-elle.

Un Ghayrog. Avez-vous entendu parler de ma race?

Bien s&#251;r, r&#233;pondit-elle, bien quen r&#233;alit&#233; elle nen s&#251;t pas grand-chose.

Toutes sortes desp&#232;ces non humaines s&#233;taient install&#233;es sur Majipoor depuis une centaine dann&#233;es, toute une m&#233;nagerie d&#233;trangers invit&#233;s par le Coronal lord Melikand parce que les humains n&#233;taient pas assez nombreux pour remplir les immensit&#233;s de la plan&#232;te. Thesme avait entendu dire que certains &#233;taient dot&#233;s de quatre bras, que dautres avaient deux t&#234;tes, quil y en avait de minuscules avec des tentacules et ceux-ci, &#224; la peau squameuse, &#224; la langue et aux cheveux de serpent, mais aucun de ces &#234;tres venus dailleurs n&#233;tait encore arriv&#233; jusqu&#224; Narabal, une ville au bout du monde, aussi loin de la civilisation que lon pouvait aller. C&#233;tait donc cela un Ghayrog. &#201;trange cr&#233;ature, songea-t-elle, presque humaine par la forme de son corps et pourtant pas le moins du monde humaine dans les d&#233;tails, un monstre en v&#233;rit&#233;, un &#234;tre de cauchemar, mais pas particuli&#232;rement effrayant. En fait, elle avait piti&#233; du pauvre Ghayrog, un vagabond, doublement perdu, loin de sa plan&#232;te natale et loin de tout ce qui comptait sur Majipoor. Et gravement bless&#233;, en outre. Quallait-elle faire de lui? Lui souhaiter bonne chance et labandonner &#224; son sort? Faire toute la route jusqu&#224; Narabal et organiser une mission de sauvetage? Cela prendrait au moins deux jours, en admettant que quelquun veuille bien lui venir en aide. Le ramener &#224; sa hutte et le soigner jusqu&#224; ce quil soit r&#233;tabli? Cela semblait &#234;tre la meilleure chose &#224; faire, mais quadviendrait-il alors de sa solitude, de son intimit&#233;, et, dailleurs, comment soignait-on un Ghayrog, et voulait-elle r&#233;ellement assumer cette responsabilit&#233;? Sans parler du risque: c&#233;tait un &#234;tre dun autre monde, et elle navait aucune id&#233;e de ce quil fallait attendre de lui.

Je suis Vismaan, dit-il.

&#201;tait-ce son nom, son titre ou simplement une description de son &#233;tat? Elle ne posa pas la question.

Je mappelle Thesme, dit-elle seulement. Je vis dans la jungle &#224; une heure de marche dici. Comment puis-je vous aider?

Laissez-moi mappuyer sur vous tandis que jessaie de me relever. Pensez-vous &#234;tre assez forte?

Probablement.

Vous &#234;tes de sexe f&#233;minin, nest-ce pas?

Elle ne portait que des sandales. Elle sourit et effleura de la main ses seins et ses hanches.

Oui, de sexe f&#233;minin.

Cest bien ce quil me semblait. Je suis un m&#226;le et peut-&#234;tre trop lourd pour vous.

Un m&#226;le? Entre les jambes il &#233;tait aussi lisse et asexu&#233; quune machine. Elle supposa que les Ghayrogs avaient leur sexe ailleurs. Et si c&#233;taient des reptiles, ses seins ne lui r&#233;v&#233;leraient rien sur son sexe &#224; elle. Il &#233;tait tout de m&#234;me &#233;trange quil ait eu besoin de le demander.

Elle sagenouilla pr&#232;s de lui, se demandant comment il allait pouvoir se relever et marcher avec les reins bris&#233;s. Il passa le bras autour de ses &#233;paules. Le contact de sa peau contre la sienne la fit tressaillir: elle &#233;tait fra&#238;che, s&#232;che, rigide et lisse au toucher, comme sil portait une armure. Mais la texture nen &#233;tait pas d&#233;plaisante, seulement curieuse. Une odeur forte &#233;manait de lui, une odeur de mar&#233;cage, &#226;cre, avec un arri&#232;re-go&#251;t de miel. Il &#233;tait difficile de comprendre pourquoi elle ne lavait pas remarqu&#233;e plus t&#244;t, car elle &#233;tait p&#233;n&#233;trante et insistante; elle d&#233;cida quelle avait d&#251; &#234;tre distraite par ce que cette rencontre avait dimpr&#233;vu. Maintenant quelle en avait pris conscience, il n&#233;tait plus question de ne pas y pr&#234;ter attention, et au d&#233;but elle la trouva profond&#233;ment d&#233;sagr&#233;able, bien quelle cess&#226;t de limportuner au bout de quelques instants.

Essayez de tenir bon, dit-il. Je vais me relever.

Thesme sarc-bouta, enfon&#231;ant ses genoux et ses mains dans le sol et, &#224; son grand &#233;tonnement, il r&#233;ussit &#224; se hisser avec un curieux mouvement onduleux, prenant appui sur elle et portant pendant quelques secondes tout son poids entre les omoplates de Thesme qui en eut le souffle coup&#233;. Et il se retrouva debout, chancelant, saccrochant &#224; une liane qui pendait. Elle se pr&#233;para &#224; le rattraper sil tombait, mais il restait droit.

Jai la jambe cass&#233;e, lui dit-il. Le dos est touch&#233; mais je ne pense pas quil soit bris&#233;.

La douleur est-elle tr&#232;s forte?

La douleur? Non, nous n&#233;prouvons gu&#232;re de douleur. Cest un probl&#232;me fonctionnel. Ma jambe refuse de me porter. Pouvez-vous me trouver un gros b&#226;ton?

Elle se mit en qu&#234;te de quelque chose qui pourrait faire office de b&#233;quille et aper&#231;ut au bout dun moment la racine a&#233;rienne dune plante grimpante qui pendait du dais de feuillage. La racine noire et luisante &#233;tait &#233;paisse mais cassante, et elle la tordit en tous sens jusqu&#224; ce quelle r&#233;ussisse &#224; en briser un morceau de pr&#232;s de deux m&#232;tres. Vismaan sen saisit, passa lautre bras autour de Thesme et fit pr&#233;cautionneusement porter son poids sur sa jambe valide. Avec difficult&#233; il fit un pas, un second, puis encore un autre en tra&#238;nant sa jambe. Il sembla &#224; Thesme que son odeur corporelle avait chang&#233;: plus vinaigre et moins miel. La fatigue de la marche, sans doute. La douleur &#233;tait probablement moins minime quil ne voulait le reconna&#238;tre. Mais en tout cas, il parvenait &#224; avancer.

Comment vous &#234;tes-vous bless&#233;? demanda-t-elle.

Jai grimp&#233; sur cet arbre pour embrasser du regard le territoire qui s&#233;tendait devant moi. Il na pas support&#233; mon poids.

Il fit un signe de t&#234;te en direction du tronc mince et brillant au grand sijaneel. La branche la plus basse, qui se trouvait au moins &#224; une dizaine de m&#232;tres au-dessus de Thesme, &#233;tait bris&#233;e et ne tenait plus que par des lambeaux d&#233;corce. Elle fut stup&#233;faite de voir quil avait surv&#233;cu &#224; une chute dune telle hauteur; au bout dun moment, elle se demanda comment il avait bien pu r&#233;ussir &#224; monter si haut sur le tronc lisse et glissant.

Mon intention est de minstaller dans cette r&#233;gion et de cultiver des produits agricoles, dit-il. Avez-vous une ferme?

Dans la jungle? Non, je vis juste ici.

Avec un compagnon?

Seule. Jai toujours v&#233;cu &#224; Narabal mais javais besoin de partir et de me retrouver seule pendant quelque temps.

Ils arriv&#232;rent au sac de calimbots quelle avait laiss&#233; tomber d&#232;s quelle lavait aper&#231;u &#233;tendu par terre et elle le jeta sur son &#233;paule.

Vous pouvez rester avec moi jusqu&#224; ce que votre jambe soit gu&#233;rie, dit-elle. Mais cela va nous prendre tout lapr&#232;s-midi pour revenir &#224; ma hutte &#224; cette allure. &#202;tes-vous s&#251;r de pouvoir marcher?

Je suis en train de marcher, r&#233;pliqua-t-il.

Dites-moi quand vous voudrez vous arr&#234;ter.

En temps voulu. Pas encore.

Il fallut en effet pr&#232;s dune demi-heure de progression lente et certainement douloureuse en clopinant avant quil demande &#224; faire une halte, et m&#234;me alors il resta debout, appuy&#233; contre un arbre, expliquant quil lui semblait peu judicieux de simposer une seconde fois toute la p&#233;nible op&#233;ration n&#233;cessaire pour se soulever. Il paraissait tout &#224; fait calme et relativement peu g&#234;n&#233;, bien quil f&#251;t impossible de d&#233;chiffrer la moindre expression sur son visage impassible ou dans son regard qui ne cillait pas; lagitation constante de sa langue fourchue &#233;tait lunique indice d&#233;motion apparente quelle pouvait observer, et elle ne savait absolument pas comment interpr&#233;ter ce va-et-vient incessant. Apr&#232;s quelques minutes de repos ils reprirent leur marche. La lenteur de lallure lui pesait, comme pesait le corps du Ghayrog contre son &#233;paule, et elle sentait ses propres muscles se contracter douloureusement et protester &#224; mesure quils avan&#231;aient &#224; travers la jungle. Ils parlaient peu. Il semblait pr&#233;occup&#233; de la n&#233;cessit&#233; dexercer un contr&#244;le sur son corps estropi&#233; et elle se concentrait sur le trajet, cherchant des raccourcis, r&#233;fl&#233;chissant pour &#233;viter les cours deau, les sous-bois denses et autres obstacles quil ne parviendrait pas &#224; franchir. Quand ils furent &#224; mi-chemin, une pluie ti&#232;de commen&#231;a &#224; tomber et, apr&#232;s cela, ils furent envelopp&#233;s dans un brouillard chaud et moite pendant le reste du trajet. Elle &#233;tait au bord de l&#233;puisement quand elle arriva en vue de sa petite cabane.

Ce nest pas vraiment un palais, dit-elle, mais cest tout ce quil me faut. Je lai b&#226;tie moi-m&#234;me. Vous pouvez vous allonger ici.

Elle laida &#224; avancer jusqu&#224; son lit en duvet de zanja. Il se laissa tomber dessus en &#233;mettant un l&#233;ger sifflement qui exprimait certainement du soulagement.

Voulez-vous quelque chose &#224; manger? demanda-t-elle.

Pas maintenant.

Ou &#224; boire? Je pr&#233;sume que vous voulez juste vous reposer un peu. Je vais sortir pour que vous puissiez dormir sans &#234;tre d&#233;rang&#233;.

Ce nest pas ma saison de sommeil, dit Vismaan.

Je ne comprends pas.

Nous ne dormons quune partie de lann&#233;e. Dordinaire en hiver.

Et vous restez &#233;veill&#233;s tout le reste du temps?

Oui, dit-il. Jen ai fini avec le sommeil de cette ann&#233;e. Jai cru comprendre que cest diff&#233;rent chez les humains.

Extr&#234;mement diff&#233;rent, dit-elle. Je vais quand m&#234;me vous laisser vous reposer seul. Vous devez &#234;tre terriblement fatigu&#233;.

Je ne voudrais pas vous chasser de chez vous.

Ne vous inqui&#233;tez pas, dit Thesme.

Elle sortit. La pluie recommen&#231;ait &#224; tomber, la pluie famili&#232;re, presque rassurante, qui tombait toutes les trois ou quatre heures, tout le long du jour. Elle saffala sur un tapis de mousse-caoutchouc sombre et &#233;lastique et laissa les gouttelettes ti&#232;des de pluie laver la fatigue de ses &#233;paules et de son dos endoloris.

Un invit&#233;, songea-t-elle. Et un &#234;tre dune autre plan&#232;te, sil vous pla&#238;t. Eh bien, pourquoi pas? Le Ghayrog ne paraissait nullement exigeant: froid, distant, serein m&#234;me dans le malheur. Il &#233;tait manifestement plus gravement atteint quil ne voulait le reconna&#238;tre, et m&#234;me ce trajet relativement court &#224; travers la for&#234;t lui avait demand&#233; beaucoup defforts. Il n&#233;tait pas question quil p&#251;t parcourir &#224; pied dans son &#233;tat tout le chemin jusqu&#224; Narabal. Thesme se dit quelle pouvait aller en ville et sarranger pour demander &#224; quelquun de venir le chercher en flotteur, mais lid&#233;e lui d&#233;plaisait. Nul ne savait o&#249; elle vivait et elle navait aucune envie damener quelquun ici. Et elle se rendit compte, non sans un certain trouble, quelle ne voulait point abandonner le Ghayrog, quelle voulait le garder ici et le soigner jusqu&#224; ce quil ait recouvr&#233; ses forces. Elle doutait que quelquun dautre &#224; Narabal e&#251;t donn&#233; asile &#224; un &#234;tre dun autre monde, et cette pens&#233;e provoquait en elle une agr&#233;able sensation de perversit&#233;, cela la mettait un peu plus &#224; part des citoyens de sa ville natale. Depuis un ou deux ans, elle avait entendu bien des murmures &#224; propos des habitants dautres mondes qui venaient sinstaller sur Majipoor. Les gens craignaient et avaient de laversion pour les Ghayrogs reptiliens, les Skandars g&#233;ants, balourds et velus, et les autres, petits et retors, aux nombreux tentacules les Vroons, c&#233;tait bien cela? et le reste de cette bizarre engeance, et bien que ces immigrants fussent encore inconnus dans la lointaine Narabal, lhostilit&#233; envers eux y existait d&#233;j&#224;. Lincorrigible et excentrique Thesme, songea-t-elle, &#233;tait bien le genre &#224; h&#233;berger un Ghayrog, &#224; lui faire prendre rem&#232;des et bouillons de l&#233;gumes, ou ce quil fallait donner &#224; un Ghayrog ayant une jambe cass&#233;e. Elle ne savait pas vraiment comment il fallait le soigner mais elle navait pas lintention de se laisser arr&#234;ter par cela. Il lui vint &#224; lesprit quelle navait jamais soign&#233; personne dans sa vie, faute den avoir eu loccasion; elle &#233;tait la benjamine de la famille et personne ne lui avait jamais laiss&#233; prendre aucune responsabilit&#233; de quelque ordre que ce f&#251;t, et elle ne s&#233;tait pas mari&#233;e, ni navait mis denfants au monde, ni m&#234;me eu danimaux familiers, et durant la p&#233;riode mouvement&#233;e de ses innombrables et tumultueuses liaisons, elle navait jamais jug&#233; bon de rendre visite &#224; un seul de ses amants quand ils &#233;taient malades. Elle se dit que c&#233;tait tr&#232;s probablement pourquoi elle se trouvait soudain si r&#233;solue &#224; garder le Ghayrog dans sa hutte. Lune des raisons pour lesquelles elle avait quitt&#233; Narabal pour aller dans la jungle &#233;tait quelle voulait mener une vie diff&#233;rente et rompre avec les traits de caract&#232;re les plus laids de la Thesme dantan.

Elle d&#233;cida daller en ville le lendemain matin, de d&#233;couvrir, si elle le pouvait, le genre de soins dont le Ghayrog avait besoin et dacheter les m&#233;dicaments et les provisions qui para&#238;traient appropri&#233;s.



2

Au bout dun long moment, elle retourna &#224; la hutte. Vismaan &#233;tait allong&#233; dans la position o&#249; elle lavait laiss&#233;, sur le dos, les bras raides le long du corps, et il ne semblait pas bouger du tout, hormis la perp&#233;tuelle ondulation serpentine de ses cheveux. &#201;tait-il endormi? Apr&#232;s tous ses discours sur le fait de ne pas avoir besoin de sommeil? Elle sapprocha de lui et examina attentivement l&#233;trange silhouette massive &#233;tendue sur son lit. Il avait les yeux ouverts, et elle vit quil la suivait du regard.

Comment vous sentez-vous? demanda-t-elle.

Pas bien. La marche dans la for&#234;t a &#233;t&#233; plus p&#233;nible que je ne le pensais.

Elle posa la main sur son front. Sa peau ferme et squameuse &#233;tait froide. Mais labsurdit&#233; de son geste la fit sourire. Quelle &#233;tait la temp&#233;rature normale dun Ghayrog? &#201;taient-ils sujets &#224; la fi&#232;vre et, dans ce cas, comment pouvait-elle le savoir? Ils &#233;taient des reptiles, apr&#232;s tout. Les reptiles faisaient-ils de la temp&#233;rature quand ils &#233;taient malades? Soudain, tout cela lui sembla grotesque, cette id&#233;e de soigner une cr&#233;ature dun autre monde.

Pourquoi me touchez-vous la t&#234;te? demanda-t-il.

Cest ce que nous faisons quand un humain est malade. Pour voir sil a de la fi&#232;vre. Je nai pas dinstruments m&#233;dicaux ici. Savez-vous ce que je veux dire quand je parle de fi&#232;vre?

Une temp&#233;rature au-dessus de la normale. Oui. La mienne est &#233;lev&#233;e en ce moment.

Souffrez-vous?

Tr&#232;s peu. Mais mes syst&#232;mes sont perturb&#233;s. Pouvez-vous mapporter un peu deau?

Bien s&#251;r. Et avez-vous faim? Quel genre de choses mangez-vous normalement?

De la viande. Cuite. Et des fruits et des l&#233;gumes. Et beaucoup deau.

Elle alla lui chercher &#224; boire. Il se mit sur son s&#233;ant avec difficult&#233; il semblait beaucoup plus faible que lorsquil avait clopin&#233; dans la jungle; il souffrait tr&#232;s probablement dune r&#233;action &#224; retardement &#224; ses blessures et vida goul&#251;ment le bol en trois gorg&#233;es. Elle observait avec fascination les mouvements furieux de sa langue fourchue.

Encore, dit-il.

Elle lui versa un second bol. Sa cruche &#224; eau &#233;tait presque vide et elle sortit pour la remplir &#224; la source. Elle cueillit aussi quelques baies de thokka et les lui apporta. Il tint &#224; bout de bras lune des juteuses baies bleu-blanc, comme si c&#233;tait la seule mani&#232;re dont il pouvait accommoder sur elle, et sessaya &#224; la faire rouler entre deux doigts. Thesme remarqua que ses mains &#233;taient presque humaines, bien quil y e&#251;t deux doigts de plus et quil ne&#251;t pas dongles, seulement des bourrelets &#233;cailleux courant lat&#233;ralement le long des deux premi&#232;res phalanges.

Comment sappellent ces fruits? demanda-t-il.

Thokkas. Ils poussent sur une plante grimpante partout dans Narabal. Si vous les aimez, je vous en apporterai autant que vous voulez.

Il go&#251;ta la baie avec circonspection. Puis sa langue se mit &#224; aller et venir plus rapidement, il engloutit le reste et tendit la main pour en avoir une autre. Thesme se souvint de la r&#233;putation daphrodisiaque quavaient les thokkas, mais elle d&#233;tourna la t&#234;te pour dissimuler son sourire et choisit de ne rien lui dire. Il avait dit quil &#233;tait un m&#226;le, donc les Ghayrogs avaient de toute &#233;vidence des sexes, mais avaient-ils des relations sexuelles?

Elle eut soudain une image extravagante de Ghayrogs m&#226;les r&#233;pandant leur semence provenant de quelque orifice cach&#233; dans des baquets dans lesquels des Ghayrogs femelles grimpaient pour se f&#233;conder. Efficace mais pas tr&#232;s romantique, se dit-elle en se demandant si c&#233;tait effectivement ce quils faisaient f&#233;condation &#224; distance, comme les poissons, comme les serpents.

Elle lui pr&#233;para un repas de thokkas, de calimbots frits et de petits hiktigans aux nombreuses pattes et &#224; la saveur d&#233;licate quelle prenait au filet dans le ruisseau. Il ne lui restait plus de vin, mais elle avait fait r&#233;cemment une sorte de jus ferment&#233; dun gros fruit rouge dont elle ignorait le nom et elle lui en donna. Il semblait avoir un robuste app&#233;tit. Plus tard, elle demanda si elle pouvait examiner sa jambe et il acquies&#231;a.

La fracture &#233;tait dans la partie sup&#233;rieure, dans le gras de la cuisse. Aussi &#233;paisse que f&#251;t sa peau &#233;cailleuse, on distinguait &#224; cet endroit des signes denflure. Elle y posa tr&#232;s d&#233;licatement le bout de ses doigts et palpa. Il &#233;mit un sifflement &#224; peine audible, mais rien dautre nindiqua quelle accentuait son inconfort. Il sembla &#224; Thesme que quelque chose remuait &#224; lint&#233;rieur de la cuisse. Les fragments bris&#233;s de los, peut-&#234;tre. Mais les Ghayrogs avaient-il des os? Elle en savait si peu, songea-t-elle maussadement sur les Ghayrogs, sur la th&#233;rapeutique, sur tout.

Si vous &#233;tiez humain, dit-elle, nous utiliserions nos machines pour voir la fracture, nous la r&#233;duirions et la maintiendrions en place jusqu&#224; ce que les parties se soudent. Est-ce la m&#234;me chose pour vous?

Los se soudera de lui-m&#234;me, r&#233;pondit-il. Je vais rapprocher les parties de la fracture par des contractions musculaires et les maintenir jusqu&#224; ce quelle gu&#233;risse. Mais je dois rester allong&#233; pendant quelques jours pour &#233;viter que le poids de ma jambe ne rouvre la fracture quand je serai debout. Cela vous ennuie-t-il si je reste ici durant ces quelques jours?

Restez aussi longtemps que vous voudrez. Aussi longtemps quil vous faudra rester.

Vous &#234;tes tr&#232;s gentille.

Jirai en ville demain chercher des provisions. Voulez-vous quelque chose de particulier?

Avez-vous des cubes de divertissement? Musique, livres?

Je nen ai que quelques-uns ici. Je pourrai en prendre dautres demain.

Je vous remercie. Les nuits seront tr&#232;s longues pour moi quand je resterai allong&#233; sans dormir. Les gens de ma race sont tr&#232;s friands de distractions, vous savez.

Japporterai tout ce que je pourrai trouver, promit-elle.

Elle lui donna trois cubes, une pi&#232;ce, une symphonie et une composition chromatique, et vaqua &#224; son rangement du soir. La nuit &#233;tait tomb&#233;e, de bonne heure comme dhabitude, si pr&#232;s de l&#233;quateur. Elle entendit dehors une pluie l&#233;g&#232;re qui recommen&#231;ait &#224; tomber. &#192; lordinaire, elle aurait lu un peu, jusqu&#224; ce quil fasse trop sombre, puis elle se serait allong&#233;e pour dormir. Mais ce soir-l&#224;, tout &#233;tait diff&#233;rent. Une myst&#233;rieuse cr&#233;ature reptilienne occupait son lit; elle allait devoir installer par terre une nouvelle couche pour elle-m&#234;me; et toute cette conversation, la premi&#232;re quelle ait eue depuis tant de semaines, lui avait laiss&#233; lesprit vibrant dune vivacit&#233; inaccoutum&#233;e. Vismaan semblait satisfait avec ses cubes. Elle sortit et ramassa des feuilles de bubblebush, une double brassee puis une autre, et les r&#233;pandit sur le sol pr&#232;s de la porte de sa hutte. Puis, allant voir le Ghayrog, elle lui demanda si elle pouvait faire quelque chose pour lui; pour toute r&#233;ponse, il secoua l&#233;g&#232;rement la t&#234;te sans d&#233;tourner son attention du cube. Elle lui souhaita bonne nuit et sallongea sur son lit de fortune. Il &#233;tait assez confortable, plus quelle ne laurait cru. Mais elle ne parvenait pas &#224; trouver le sommeil. Elle se tournait et se retournait, se sentant &#224; l&#233;troit et ankylos&#233;e, et la pr&#233;sence de lautre &#224; quelques m&#232;tres delle semblait &#234;tre signal&#233;e par une pulsation tangible dans son &#226;me. Et il y avait lodeur du Ghayrog, &#226;cre, &#224; laquelle elle ne pouvait &#233;chapper. Elle avait cess&#233; dy pr&#234;ter attention pendant le d&#238;ner, mais l&#224;, allong&#233;e dans lobscurit&#233;, ses terminaisons nerveuses au maximum de leur sensibilit&#233;, elle la percevait comme elle aurait per&#231;u une sonnerie de trompette r&#233;p&#233;t&#233;e &#224; linfini. De temps &#224; autre, elle se dressait sur son s&#233;ant et fixait dans lobscurit&#233; Vismaan qui restait allong&#233;, immobile et silencieux. Puis elle finit par succomber au sommeil, car quand les bruits du petit matin lui parvinrent, lensemble m&#233;lodieux et familier des cris et des p&#233;piements, et que la lumi&#232;re matutinale commen&#231;a &#224; p&#233;n&#233;trer par lembrasure de la porte, elle se r&#233;veilla d&#233;sorient&#233;e comme on lest souvent quand on a dormi profond&#233;ment ailleurs que dans son lit habituel. Il lui fallut quelques instants pour rassembler ses id&#233;es, pour se souvenir o&#249; elle &#233;tait et pourquoi.

Il lobservait.

Vous avez pass&#233; une nuit agit&#233;e, dit-il. Ma pr&#233;sence vous d&#233;range.

Je my habituerai. Comment vous sentez-vous?

Ankylos&#233;. Endolori. Mais je pense que cela commence &#224; sarranger. Je sens que le processus est en cours.

Elle lui apporta de leau et un bol de fruits. Puis elle sortit dans laube douce et brumeuse et se plongea rapidement dans la mare pour se baigner. Quand elle revint &#224; la hutte, lodeur la frappa avec violence. Le contraste entre lair pur du matin et latmosph&#232;re de la hutte o&#249; flottait lodeur &#226;cre du Ghayrog &#233;tait saisissant. Mais, une fois de plus, elle ne tarda pas &#224; loublier.

Je ne serai pas de retour de Narabal avant la nuit, dit-elle en shabillant. Est-ce que cela ira si vous restez ici tout seul?

Si vous me laissez de la nourriture et de leau &#224; port&#233;e de la main. Et de la lecture.

Il ny a pas grand-chose. Je vous en rapporterai dautre. Je crains que la journ&#233;e ne soit bien morne.

Il y aura peut-&#234;tre de la visite.

De la visite! s&#233;cria Thesme avec angoisse. Qui? Quel genre de visite? Personne ne vient jamais ici! Ou bien voulez-vous parler dun autre Ghayrog qui voyageait avec vous et qui vous chercherait?

Oh! non, non. Il ny avait personne avec moi. Je pensais que, peut-&#234;tre, des amis &#224; vous

Je nai pas damis, annon&#231;a gravement Thesme.

Cela lui parut stupide d&#232;s linstant o&#249; elle le dit sattendrir ainsi sur soi-m&#234;me avec ce ton m&#233;lodramatique. Mais le Ghayrog ne fit aucun commentaire, lui interdisant toute possibilit&#233; de se d&#233;dire, et pour cacher son embarras, elle saffaira &#224; passer avec soin son sac sur ses &#233;paules.

Il garda le silence jusqu&#224; ce quelle f&#251;t pr&#234;te &#224; partir.

Narabal est-elle une tr&#232;s belle ville? demanda-t-il.

Vous ne lavez pas vue?

Je suis venu de Til-omon par lint&#233;rieur. &#192; Til-omon on ma dit que Narabal &#233;tait une ville superbe.

Narabal est sans int&#233;r&#234;t, dit Thesme. Des cabanes. Des rues boueuses. Des plantes grimpantes qui recouvrent tout et mettent les b&#226;timents en pi&#232;ces avant quils aient un an. On vous a dit cela &#224; Til-omon? On sest moqu&#233; de vous. Les gens de Til-omon m&#233;prisent Narabal. Les villes sont rivales, vous savez les deux principaux ports tropicaux. Si quelquun &#224; Til-omon vous a dit que Narabal est une ville merveilleuse, il mentait, il vous raillait.

Mais pourquoi faire cela?

Comment le saurais-je? dit Thesme en haussant les &#233;paules. Peut-&#234;tre pour vous faire quitter Til-omon plus rapidement. En tout cas, nesp&#233;rez rien de Narabal. Dans mille ans, ce sera quelque chose, je suppose, mais pour linstant, ce nest quun trou perdu.

Je souhaite tout de m&#234;me la visiter. Quand ma jambe ira mieux, pourrez-vous me montrer Narabal?

Bien s&#251;r, dit-elle. Pourquoi pas? Mais vous serez d&#233;&#231;u, je vous le promets. Et maintenant il faut que je parte. Je veux avoir fait la route jusqu&#224; Narabal avant le plus fort de la chaleur.



3

Tandis quelle se dirigeait dun bon pas vers Narabal, elle se vit arrivant en ville un jour prochain en compagnie dun Ghayrog. Comme ils allaient appr&#233;cier cela &#224; Narabal! Vismaan et elle seraient-ils accueillis par une gr&#234;le de pierres et de mottes de terre? Les gens les montreraient-ils du doigt en ricanant et la repousseraient-ils quand elle voudrait les saluer? Probablement. Cest encore cette folle de Thesme, se diraient-ils, qui am&#232;ne en ville des cr&#233;atures venues dailleurs, qui saffiche avec des Ghayrogs au corps de serpent et qui fait probablement avec eux toutes sortes de choses contre nature l&#224;-bas dans la jungle. Oui, oui, se dit Thesme en souriant. Ce pourrait &#234;tre dr&#244;le de se promener dans Narabal en compagnie de Vismaan. Elle essaierait d&#232;s quil serait capable de supporter une longue marche &#224; travers la jungle.

Le sentier n&#233;tait rien dautre quune piste grossi&#232;rement trac&#233;e, avec des encoches sur les arbres et de loin en loin un cairn, et il &#233;tait envahi par la v&#233;g&#233;tation en de nombreux endroits. Mais elle &#233;tait devenue experte &#224; voyager dans la jungle et elle perdait rarement son chemin pendant longtemps; elle atteignit les plantations des faubourgs en fin de matin&#233;e et bient&#244;t Narabal elle-m&#234;me fut en vue, s&#233;tageant &#224; flanc de coteau et d&#233;gringolant de lautre c&#244;t&#233; en formant un arc de cercle l&#233;g&#232;rement sinueux le long de la c&#244;te.

Thesme ne comprenait pas pourquoi quelquun avait voulu fonder une ville &#224; cet endroit aux antipodes de tout, &#224; lextr&#234;me pointe sud-ouest de Zimroel. C&#233;tait une id&#233;e de lord Melikand, le Coronal qui avait invit&#233; tous les habitants dautres mondes &#224; sinstaller sur Majipoor, afin dencourager le d&#233;veloppement sur le continent occidental. &#192; l&#233;poque de lord Melikand, Zimroel navait que deux cit&#233;s, toutes deux terriblement isol&#233;es, de v&#233;ritables accidents g&#233;ographiques, fond&#233;es aux premiers temps de la colonisation humaine de Majipoor, avant quil devienne manifeste que lautre continent allait &#234;tre le centre de la vie de la plan&#232;te. Il y avait Pidruid au nord-ouest, avec son climat merveilleux et son impressionnant port naturel, et Piliplok, tout &#224; fait de lautre c&#244;t&#233;, sur la c&#244;te orientale, o&#249; les p&#234;cheurs des dragons de mer migrateurs avaient leur base. Mais il y avait maintenant aussi un petit avant-poste appel&#233; Ni-moya sur lun des grands fleuves de lint&#233;rieur. Til-omon avait surgi de terre sur la c&#244;te occidentale &#224; la lis&#233;r&#233; de la zone tropicale, le bruit courait que dans les montagnes du centre on &#233;tait en train de fonder une colonie, on supposait que les Ghayrogs fondaient une ville &#224; environ quinze cents kilom&#232;tres &#224; lest de Pidruid; et il y avait Narabal dans le sud &#233;touffent et pluvieux, &#224; la pointe du continent, encercl&#233;e par la mer. Quand on se tenait au bord du Chenal de Narabal et que lon regardait vers la mer, on sentait peser de tout son poids la conscience davoir derri&#232;re soi des milliers de kilom&#232;tres d&#233;tendues sauvages et derri&#232;re cela des milliers de kilom&#232;tres doc&#233;an qui vous s&#233;paraient du continent dAlhanroel o&#249; se trouvaient les vraies cit&#233;s. Quand elle &#233;tait jeune, Thesme trouvait terrifiant dimaginer quelle vivait dans un lieu si &#233;loign&#233; des centres de la vie civilis&#233;e quil aurait aussi bien pu &#234;tre sur une autre plan&#232;te; &#224; dautres moments, Alhanroel et ses cit&#233;s prosp&#232;res lui semblaient purement mythiques et Narabal &#233;tait le v&#233;ritable centre de lunivers. Elle n&#233;tait jamais all&#233;e ailleurs et navait aucun espoir de le faire. Les distances &#233;taient trop grandes. La seule ville relativement proche &#233;tait Til-omon, mais elle &#233;tait d&#233;j&#224; &#233;loign&#233;e et ceux qui y &#233;taient all&#233;s disaient quelle ressemblait beaucoup &#224; Narabal, mais avec moins de pluie et le soleil brillant en permanence dans le ciel comme un gros &#339;il vert inquisiteur et assommant.

&#192; Narabal elle sentait des regards inquisiteurs pos&#233;s sur elle partout o&#249; elle allait: tout le monde la fixait, comme si elle &#233;tait venue en ville dans le plus simple appareil. Ils savaient tous qui elle &#233;tait Thesme lexcentrique qui s&#233;tait enfuie dans la jungle et ils lui souriaient et lui faisaient des signes de la main et lui demandaient comment cela allait, et derri&#232;re ces menues civilit&#233;s il y avait les yeux fixes, p&#233;n&#233;trants et hostiles, qui la per&#231;aient comme des vrilles et la sondaient pour d&#233;couvrir les v&#233;rit&#233;s cach&#233;es de sa vie. Pourquoi nous m&#233;prises-tu? Pourquoi nous as-tu abandonn&#233;s? Pourquoi partages-tu ton foyer avec un homme-serpent r&#233;pugnant? Et elle leur rendait leurs sourires et leurs signes de la main et disait: &#199;a fait plaisir de vous revoir et Tout va pour le mieux et elle r&#233;pondait silencieusement aux regards inquisiteurs: Je ne d&#233;teste personne. Javais simplement besoin d&#233;chapper &#224; moi-m&#234;me. Jaide le Ghayrog parce quil est temps que jaide quelquun et quil sest trouv&#233; sur mon chemin. Mais jamais ils ne pourraient comprendre.

Chez sa m&#232;re il ny avait personne. Elle alla dans son ancienne chambre et bourra son sac &#224; dos de livres et de cubes, puis elle pilla larmoire &#224; pharmacie pour y prendre des m&#233;dicaments quelle pensait pouvoir &#234;tre utiles &#224; Vismaan, un pour r&#233;duire linflammation, un autre pour favoriser la gu&#233;rison, un rem&#232;de sp&#233;cifique contre les fortes fi&#232;vres et dautres encore probablement tous inutiles pour un &#234;tre de sa race, mais elle se dit que cela valait la peine dessayer. Elle erra dans la maison qui &#233;tait en train de lui devenir &#233;trang&#232;re, bien quelle y e&#251;t v&#233;cu presque toute sa vie. Des planchers de bois &#224; la place de feuilles jonchant le sol, de vraies fen&#234;tres transparentes, des portes sur des gonds, un purificateur, un v&#233;ritable purificateur m&#233;canique avec des boutons et des poign&#233;es! toutes ces choses civilis&#233;es, les mille et une humbles petites choses que lhumanit&#233; avait invent&#233;es des milliers dann&#233;es auparavant sur un autre monde et auxquelles elle avait all&#232;grement renonc&#233; pour aller vivre dans sa petite hutte humide sur les murs de laquelle poussaient des branches vivantes

Thesme?

Elle leva les yeux, surprise. Sa s&#339;ur Mirifaine venait dentrer: sa jumelle, pour ainsi dire, m&#234;me visage, m&#234;mes jambes et bras minces et longs, m&#234;mes cheveux bruns et raides, mais de six ans son ain&#233;e, dix ans pour se faire &#224; son mode de vie, une femme mari&#233;e, une m&#232;re, une travailleuse acharn&#233;e. Thesme avait toujours trouv&#233; affligeant de regarder Mirifaine. C&#233;tait comme se regarder dans un miroir et se voir vieille.

Javais besoin dun certain nombre de choses, dit Thesme.

Jesp&#233;rais que tu avais d&#233;cid&#233; de revenir &#224; la maison.

Pourquoi?

Mirifaine se pr&#233;para &#224; r&#233;pondre selon toute vraisemblance lhabituelle hom&#233;lie, reprendre une vie normale, sint&#233;grer dans la soci&#233;t&#233; et se rendre utile, et cetera, et cetera mais Thesme la vit changer davis avant davoir ouvert la bouche.

Tu nous manques, ma ch&#233;rie, dit finalement Mirifaine.

Je fais ce que jai &#224; faire. Cela ma fait plaisir de te voir, Mirifaine.

Tu ne peux pas au moins passer la nuit ici? Maman ne va pas tarder &#224; revenir Elle serait ravie si tu restais d&#238;ner

Jai une longue route &#224; faire. Je ne peux pas rester plus longtemps.

Tu as bonne mine, tu sais. H&#226;l&#233;e, en bonne sant&#233;. On dirait que la vie dermite te r&#233;ussit, Thesme.

Oui. Beaucoup.

Cela ne te g&#234;ne pas de vivre seule?

Jadore &#231;a, r&#233;pondit Thesme en ajustant son sac &#224; dos. Et toi, comment vas-tu?

Comme dhabitude, fit Mirifaine avec un haussement d&#233;paules. Jirai peut-&#234;tre passer quelque temps &#224; Til-omon.

Veinarde.

Oui, je crois. Cela me plairait bien de quitter la zone dhumidit&#233; et de prendre quelques vacances. Holthus y a travaill&#233; tout le mois, sur un grand projet pour b&#226;tir des villes nouvelles dans les montagnes des logements pour tous ces &#233;trangers qui commencent &#224; arriver. Il veut que jemm&#232;ne les enfants, et je crois que je vais le faire.

Des &#233;trangers? demanda Thesme.

Tu nes pas au courant?

Raconte-moi.

Les habitants des autres mondes qui vivaient dans le nord commencent &#224; arriver par ici. Il y a une race qui ressemble &#224; des l&#233;zards avec des bras et des jambes humains qui aimerait &#233;tablir des fermes dans la jungle.

Les Ghayrogs.

Alors tu en as entendu parler? Et il y en a dautres, tout bouffis et couverts de verrues, avec une t&#234;te de grenouille et une peau gris fonc&#233; dapr&#232;s Holthus, ils occupent presque tous les postes administratifs &#224; Pidruid, douaniers, commis des march&#233;s, des choses comme &#231;a en tout cas, on les embauche ici aussi maintenant, et Holthus et une association dhabitants de Til-omon dressent les plans de logements pour eux &#224; lint&#233;rieur des terres

Pour quils ne souillent pas les villes c&#244;ti&#232;res?

Comment? Oui, je suppose que cela entre en ligne de compte apr&#232;s tout, personne ne sait comment ils vont sint&#233;grer ici. Mais en fait, je pense que cest seulement parce que nous navons pas de place &#224; Narabal pour une telle quantit&#233; dimmigrants et je crois quil en va de m&#234;me &#224; Til-omon, alors

Oui, je vois, dit Thesme. Eh bien, embrasse tout le monde pour moi. Il faut que je me remette en route. Jesp&#232;re que tu passeras de bonnes vacances &#224; Til-omon.

Thesme, sil te pla&#238;t

Sil te pla&#238;t quoi?

Tu es si brusque, si froide, si distante! fit tristement Mirifaine. Cela fait des mois que je ne tai vue et cest &#224; peine si tu supportes mes questions, et tu me regardes avec une telle col&#232;re pourquoi de la col&#232;re, Thesme? Tai-je jamais fait du mal? Nai-je pas toujours &#233;t&#233; affectueuse? Ne lavons-nous pas tous toujours &#233;t&#233;? Quel myst&#232;re tu es, Thesme!

Thesme savait quil &#233;tait vain de tenter une fois de plus de sexpliquer. Personne ne la comprenait, personne ne la comprendrait jamais, surtout pas ceux qui pr&#233;tendaient laimer.

Consid&#232;re cela comme une r&#233;bellion tardive dadolescente, Miri, dit-elle en essayant de sexprimer avec douceur. Vous avez tous &#233;t&#233; tr&#232;s gentils avec moi. Mais rien nallait comme je le voulais et jai &#233;t&#233; oblig&#233;e de partir.

Elle effleura du bout des doigts le bras de sa s&#339;ur.

Peut-&#234;tre reviendrai-je un de ces jours, poursuivit-elle.

Jesp&#232;re.

Mais nesp&#232;re pas que cela se produise bient&#244;t, dit Thesme. Dis bonjour &#224; tout le monde pour moi.

Elle sortit.

Elle traversa la ville en tout h&#226;te, mal &#224; laise et tendue, craignant de se trouver nez &#224; nez avec sa m&#232;re ou lun de ses vieux amis, et en particulier lun de ses anciens amants; et en faisant ses courses, elle regardait furtivement autour delle, comme une voleuse, enfilant &#224; plusieurs reprises une ruelle pour &#233;viter quelquun quil lui fallait &#233;viter. La rencontre avec Mirifaine avait &#233;t&#233; assez inqui&#233;tante. Elle ne s&#233;tait pas rendu compte, jusqu&#224; ce que Mirifaine le lui dise, quelle montrait de la col&#232;re; mais Miri avait raison, oui, Thesme sentait encore en elle des vestiges &#233;touff&#233;s de fureur fr&#233;missante. Ces gens, petits et sinistres, avec leurs petites ambitions, leurs petites craintes et leurs petits pr&#233;jug&#233;s, coulant petitement des jours d&#233;nu&#233;s de sens ils la mettaient en rage. Se r&#233;pandant sur Majipoor comme un fl&#233;au, grignotant les for&#234;ts inexplor&#233;es, &#233;carquillant les yeux devant limmensit&#233; infranchissable de loc&#233;an, fondant des villes laides et boueuses dans des lieux dune stup&#233;fiante beaut&#233;, sans jamais sinterroger sur la fin de quoi que ce f&#251;t c&#233;tait cela le pire, leur nature affable et passive. Ne levaient-ils jamais les yeux vers les &#233;toiles en se demandant ce que tout cela signifiait, ce d&#233;ferlement de lhumanit&#233; hors de la Vieille Terre, cette reproduction de la plan&#232;te m&#232;re sur mille mondes conquis? Se sentaient-ils concern&#233;s? Cela aurait fort bien pu &#234;tre la Vieille Terre, pour limportance que cela avait, sauf que cette derni&#232;re n&#233;tait plus quune enveloppe pill&#233;e et vid&#233;e, morte et oubli&#233;e, alors que Majipoor, m&#234;me apr&#232;s des si&#232;cles et des si&#232;cles doccupation humaine, &#233;tait encore belle; mais, il y avait longtemps de cela, la Vieille Terre avait sans aucun doute &#233;t&#233; aussi belle que Majipoor l&#233;tait maintenant; encore cinq mille ans, et Majipoor lui ressemblerait, avec des cit&#233;s hideuses s&#233;talant sur des centaines de kilom&#232;tres partout o&#249; se portait le regard, des encombrements partout, des rivi&#232;res remplies dordures, les animaux extermin&#233;s et les pauvres Changeformes d&#233;poss&#233;d&#233;s parqu&#233;s dans des r&#233;serves, toutes les vieilles erreurs encore une fois renouvel&#233;es sur un monde vierge. Thesme bouillait dune indignation si violente quelle en &#233;tait stup&#233;faite. Elle navait jamais soup&#231;onn&#233; que sa querelle avec le monde fut si totale. Elle avait cru quil sagissait simplement de liaisons amoureuses rat&#233;es, de nerfs &#224; fleur de peau et de buts personnels confus, mais pas de ce m&#233;contentement v&#233;h&#233;ment envers le genre humain tout entier qui lavait si brusquement submerg&#233;e. Mais en elle la fureur ne retombait pas. Elle avait envie de prendre Narabal et de la jeter dans loc&#233;an. Mais elle ne pouvait pas faire cela, elle ne pouvait absolument rien changer, elle ne pouvait arr&#234;ter pendant une seule seconde la marche de ce quils appelaient ici la civilisation; tout ce quelle pouvait faire c&#233;tait prendre la fuite, retourner dans sa jungle, retrouver les plantes grimpantes entrelac&#233;es, lair humide et brumeux et les animaux farouches des marais, regagner sa hutte, repartir aupr&#232;s de son Ghayrog &#233;clop&#233;, qui faisait lui-m&#234;me partie de la vague qui d&#233;ferlait sur la plan&#232;te mais dont elle allait soccuper, quelle allait m&#234;me ch&#233;rir, parce que le reste de lhumanit&#233; le d&#233;testait, voire le ha&#239;ssait, et quelle pourrait ainsi se servir de lui pour se distinguer deux dune autre mani&#232;re encore, et &#233;galement parce quil avait besoin delle en ce moment et que nul navait jamais eu besoin delle.

Elle avait mal &#224; la t&#234;te, les muscles de son visage &#233;taient contract&#233;s et elle se rendit compte quelle marchait la t&#234;te rentr&#233;e dans les &#233;paules, comme si le fait de les d&#233;tendre e&#251;t &#233;t&#233; se soumettre au genre de vie quelle avait r&#233;pudi&#233;. En toute h&#226;te, elle senfuit encore une fois de Narabal; mais ce ne fut quapr&#232;s avoir march&#233; deux heures sur la piste de la jungle et lorsque les derniers faubourgs de la ville furent loin derri&#232;re elle quelle sentit la tension retomber. Elle fit halte &#224; un petit lac quelle connaissait, se d&#233;shabilla et se plongea dans ses profondeurs fra&#238;ches pour se purifier des derni&#232;res souillures de la ville, puis, ses v&#234;tements de ville jet&#233;s avec d&#233;sinvolture sur l&#233;paule, elle reprit nue sa marche dans la jungle jusqu&#224; sa hutte.



4

Vismaan &#233;tait allong&#233; sur le lit et ne semblait pas avoir boug&#233; du tout pendant labsence de Thesme.

Vous sentez-vous mieux? demanda-t-elle. Avez-vous r&#233;ussi &#224; vous d&#233;brouiller tout seul?

Ce fut une journ&#233;e tr&#232;s calme. Ma jambe semble un peu plus enfl&#233;e.

Faites-moi voir.

Elle la palpa pr&#233;cautionneusement. Elle semblait effectivement plus gonfl&#233;e, et il eut un l&#233;ger mouvement de recul quand elle le toucha, ce qui signifiait probablement quil y avait vraiment quelque chose qui nallait pas, si la sensation de la douleur chez les Ghayrogs &#233;tait aussi faible quil le pr&#233;tendait. Elle d&#233;lib&#233;ra pour savoir si elle devait lemmener &#224; Narabal pour le faire soigner. Mais il navait pas lair inquiet et elle supposait que, de toute fa&#231;on, les m&#233;decins de Narabal ne sy connaissaient gu&#232;re en physiologie ghayrog. De plus, elle voulait quil reste. Elle d&#233;balla les rem&#232;des quelle avait apport&#233;s de Narabal et lui donna celui qui r&#233;duisait linflammation et celui qui faisait tomber la fi&#232;vre, puis elle pr&#233;para des l&#233;gumes et des fruits pour son d&#238;ner. Avant quil ne f&#238;t trop sombre, elle alla faire la tourn&#233;e des pi&#232;ges en bordure de la clairi&#232;re et y trouva quelques petits animaux, un jeune sigimoin et deux mintuns. Elle leur tordit le cou dune main experte cela avait &#233;t&#233; terriblement difficile au d&#233;but, mais il &#233;tait important pour elle davoir de la viande et dans la jungle personne nallait se charger de tuer les animaux &#224; sa place et les pr&#233;para pour les faire r&#244;tir. Quand le feu eut pris, elle retourna dans la hutte. Vismaan jouait avec lun des nouveaux cubes quelle lui avait rapport&#233;s mais il le posa quand elle entra.

Vous navez rien dit de votre visite &#224; Narabal, remarqua-t-il.

Je ny suis pas rest&#233;e longtemps. Jai pris ce quil me fallait, ai eu une petite discussion avec lune de mes s&#339;urs, suis repartie &#233;nerv&#233;e et d&#233;prim&#233;e et me suis sentie mieux d&#232;s que je me suis retrouv&#233;e dans la jungle.

Vous d&#233;testez vraiment cet endroit.

Cest tout ce quil m&#233;rite. Ces gens ennuyeux et lugubres, ces petits b&#226;timents trapus et laid

Elle secoua la t&#234;te.

&#192; propos, reprit-elle, ma s&#339;ur ma dit que lon va fonder &#224; lint&#233;rieur des terres des villes nouvelles pour les habitants des autres mondes, parce quils sont trop nombreux &#224; descendre dans le sud. Surtout des Ghayrogs, mais aussi une autre race &#224; la peau grise et couverte de verrues

Des Hjorts, dit Vismaan.

Peu importe. Elle ma dit quils aimaient travailler dans les douanes. On va les installer &#224; lint&#233;rieur, parce que, &#224; mon avis, personne ne veut deux &#224; Til-omon ni &#224; Narabal.

Je ne me suis jamais senti ind&#233;sirable parmi les humains, dit le Ghayrog.

Vraiment? Peut-&#234;tre, ne lavez-vous pas remarqu&#233;. Je pense quil y a beaucoup de pr&#233;jug&#233;s sur Majipoor.

Cela ne ma pas sembl&#233; &#233;vident. Bien s&#251;r, je ne suis jamais all&#233; &#224; Narabal, et peut-&#234;tre sont-ils plus forts quailleurs. Il est certain que dans le nord il ny a aucune difficult&#233;. Vous n&#234;tes jamais all&#233;e dans le nord?

Non.

&#192; Pidruid nous sommes bien accueillis par les humains.

Cest vrai? Il para&#238;t que les Ghayrogs se b&#226;tissent une ville quelque part &#224; lest de Pidruid, bien &#224; lest, sur le Grand Rift. Si vous vous trouvez si bien &#224; Pidruid, pourquoi aller vous installer ailleurs?

Cest nous qui ne nous sentons pas tout &#224; fait &#224; laise au milieu des humains, r&#233;pondit calmement Vismaan. Nos rythmes de vie sont tellement diff&#233;rents des v&#244;tres nos habitudes de sommeil, par exemple. Nous trouvons difficile de vivre dans une ville plong&#233;e dans le sommeil huit heures par nuit, alors que nous-m&#234;mes restons &#233;veill&#233;s. Et il y a dautres diff&#233;rences. Voil&#224; pourquoi nous construisons Dulorn. Jesp&#232;re que vous la verrez un jour. Elle est merveilleusement belle, enti&#232;rement b&#226;tie avec une pierre blanche qui luit dune lumi&#232;re int&#233;rieure. Nous en sommes tr&#232;s fiers.

Mais alors pourquoi ny habitez-vous pas?

Nest-ce pas votre viande qui br&#251;le? demanda-t-il.

Elle sempourpra et sortit en courant, juste &#224; temps pour arracher leur d&#238;ner des broches. Quelque peu renfrogn&#233;e, elle coupa la viande en tranches et la servit accompagn&#233;e de thokkas et dune bouteille de vin quelle avait achet&#233;e lapr&#232;s-midi &#224; Narabal. Vismaan sassit dans le lit pour manger, non sans difficult&#233;.

Jai v&#233;cu quelques ann&#233;es &#224; Dulorn, dit-il au bout dun moment. Mais cest une r&#233;gion tr&#232;s s&#232;che et je viens dun endroit sur ma plan&#232;te qui est chaud et humide, comme Narabal. Alors je suis descendu ici pour trouver des terres fertiles. Mes anc&#234;tres &#233;loign&#233;s &#233;taient des fermiers et jai eu envie de retrouver leur mode de vie. Quand jai appris que lon pouvait faire six r&#233;coltes par an sous les tropiques de Majipoor et quil y avait partout de la terre &#224; volont&#233;, jai entrepris dexplorer le territoire.

Seul?

Oui, seul. Je nai pas de compagne mais jai lintention de men procurer une d&#232;s que je serai install&#233;.

Et vous allez faire pousser des r&#233;coltes et les vendre &#224; Narabal?

Cest mon intention. Sur ma plan&#232;te natale il ny a presque pas de terres incultes et il en reste &#224; peine assez pour lagriculture. Savez-vous que nous importons la majeure partie de notre nourriture? Et Majipoor exerce sur nous une grande fascination, cette plan&#232;te gigantesque &#224; la population clairsem&#233;e et aux vastes &#233;tendues vierges attendant d&#234;tre exploit&#233;es. Je suis tr&#232;s heureux d&#234;tre ici. Et je pense que vous navez pas raison de dire que nous sommes mal accueillis par vos concitoyens. Les habitants de Majipoor sont des gens doux et gentils, aimables, respectueux des lois et disciplin&#233;s.

Pourtant si les gens savaient que je vis avec un Ghayrog, ils seraient scandalis&#233;s.

Scandalis&#233;s? Pourquoi?

Parce que vous venez dun autre monde. Parce que vous &#234;tes un reptile.

Vismaan &#233;mit une sorte de curieux grognement. Un rire, peut-&#234;tre?

Nous ne sommes pas des reptiles! Nous avons le sang chaud, nous allaitons nos petits

Reptilien, alors. Comme des reptiles.

En apparence, peut-&#234;tre. Mais nous sommes presque autant mammif&#232;res que vous, jinsiste.

Presque?

Avec cette diff&#233;rence que nous pondons des &#339;ufs. Mais il y a aussi des mammif&#232;res de cette sorte. Vous vous trompez fort si vous croyez

Peu importe, en r&#233;alit&#233;. Les humains vous per&#231;oivent comme des reptiles et nous ne nous sentons pas &#224; laise avec les reptiles et il y aura toujours une g&#234;ne entre les humains et les Ghayrogs &#224; cause de cela. Cest une tradition qui remonte aux temps pr&#233;historiques sur la Vieille Terre. En outre

Elle se retint juste avant de faire allusion &#224; lodeur ghayrog.

En outre, reprit-elle maladroitement, vous faites peur.

Plus quun &#233;norme Skandar velu? Plus quun Su-Suheris &#224; deux t&#234;tes? demanda Vismaan en se tournant vers elle et en fixant sur elle son troublant regard sans paupi&#232;res. Je pense, Thesme, que vous voulez dire que vous, vous vous sentez mal &#224; laise avec les Ghayrogs.

Non.

Les pr&#233;jug&#233;s dont vous parlez ne mont jamais &#233;t&#233; apparents pour moi. Cest la premi&#232;re fois que jen entends parler. Est-ce que je vous d&#233;range, Thesme? Faut-il que je parte?

Non. Non. Ce nest pas du tout ce que jai voulu dire. Je veux que vous restiez ici. Je veux vous aider. Je n&#233;prouve ni crainte ni r&#233;pulsion, absolument rien de n&#233;gatif. Jessayais seulement de vous dire jessayais de vous expliquer comment sont les gens &#224; Narabal, ce quils ressentent, ou ce que je pense quils ressentent et

Elle but une grande gorg&#233;e de son vin.

Je ne sais pas comment nous en sommes arriv&#233;s l&#224;, reprit-elle. Je suis d&#233;sol&#233;e. Jaimerais parler dautre chose.

Bien s&#251;r.

Mais elle soup&#231;onnait quelle lavait bless&#233;, ou au moins suscit&#233; une g&#234;ne en lui. &#192; sa mani&#232;re froide et myst&#233;rieuse, il semblait avoir une consid&#233;rable p&#233;n&#233;tration, et peut-&#234;tre avait-il raison, peut-&#234;tre &#233;tait-ce ses propres pr&#233;jug&#233;s et sa propre g&#234;ne qui se faisaient jour. Elle avait mis un terme &#224; toutes ses relations avec les humains; elle se dit quil se pouvait fort bien quelle f&#251;t incapable de sentendre avec qui que ce f&#251;t, humain ou cr&#233;ature dune autre plan&#232;te, et quelle e&#251;t montr&#233; &#224; Vismaan par mille d&#233;tails inconscients que son hospitalit&#233; n&#233;tait rien dautre quun acte de volont&#233;, artificiel et fait &#224; moiti&#233; &#224; contrec&#339;ur, dans le but de dissimuler une horreur fondamentale de sa pr&#233;sence dans la hutte. En &#233;tait-il bien ainsi? Il lui semblait, &#224; mesure quelle vieillissait, comprendre de moins en moins bien ses propres motivations. Mais o&#249; que se trouv&#226;t la v&#233;rit&#233;, elle ne voulait pas quil e&#251;t la sensation d&#234;tre un intrus. Elle prit la d&#233;cision de trouver dans les jours &#224; venir des moyens de lui montrer que le fait de laccueillir et de le soigner r&#233;pondait &#224; une sinc&#233;rit&#233; profonde.

Cette nuit-l&#224;, elle dormit plus profond&#233;ment que la nuit pr&#233;c&#233;dente, bien quelle ne f&#251;t pas encore habitu&#233;e &#224; dormir par terre sur un tas de feuilles de bubblebush ni &#224; avoir quelquun avec elle dans sa hutte, et elle se r&#233;veilla toutes les deux ou trois heures. Chaque fois quelle se r&#233;veillait, elle regardait le Ghayrog et, chaque fois, elle le voyait occup&#233; avec ses cubes. Il ne lui pr&#234;tait aucune attention. Elle essaya dimaginer ce que c&#233;tait de prendre tout son sommeil pendant trois mois daffil&#233;e et de passer le reste de son temps constamment &#233;veill&#233;; elle se dit que c&#233;tait ce quil y avait de plus &#233;tranger dans sa nature. Et rester allong&#233; heure apr&#232;s heure, incapable de se lever, incapable de dormir, incapable de dissimuler la g&#234;ne caus&#233;e par sa blessure, utilisant les distractions quil avait sous la main pour passer le temps rares &#233;taient les tourments qui pouvaient &#234;tre pires. Et pourtant son humeur ne changeait jamais: serein, calme, placide, impassible. Tous les Ghayrogs &#233;taient-ils ainsi? Ne se so&#251;laient-ils jamais, ne se mettaient-ils jamais en col&#232;re, ne se bagarraient-ils jamais dans les rues, ne se lamentaient-ils jamais sur leur sort et ne se querellaient-ils jamais avec leurs compagnons? Si Vismaan &#233;tait un &#233;chantillon repr&#233;sentatif, ils navaient aucune faiblesse humaine. Mais elle se rappela quils n&#233;taient pas humains.



5

Le lendemain matin, elle fit prendre un bain au Ghayrog, l&#233;pongeant jusqu&#224; ce que ses &#233;caillent luisent, et changea sa literie. Apr&#232;s lui avoir donn&#233; &#224; manger, elle sortit pour la journ&#233;e, selon son habitude; mais elle se sentit coupable de se promener seule dans la jungle tandis quil restait clo&#238;tr&#233; dans la hutte et se demanda si elle naurait pas d&#251; rester avec lui, pour lui raconter des histoires ou bien lui faire la conversation afin de soulager son ennui. Mais elle &#233;tait consciente que si elle restait constamment &#224; ses c&#244;t&#233;s, ils nauraient bient&#244;t plus rien &#224; se dire et se porteraient tr&#232;s vraisemblablement sur les nerfs; et, de toute fa&#231;on, il avait des dizaines de cubes pour laider &#224; &#233;chapper &#224; lennui. Peut-&#234;tre pr&#233;f&#233;rait-il rester seul la majeure partie du temps. En tout cas, elle-m&#234;me avait besoin de solitude, plus que jamais maintenant quelle partageait sa hutte avec lui, et, ce matin-l&#224;, elle fit une longue reconnaissance, ramassant un assortiment de baies et de racines pour le d&#238;ner. &#192; midi, il plut, et elle trouva refuge sous un vramma dont les larges feuilles la prot&#233;geaient parfaitement. Elle resta les yeux dans le vague et fit le vide dans son esprit, sentiments de culpabilit&#233;, doutes et craintes, le Ghayrog, sa famille, ses anciens amants, son chagrin et sa solitude. La paix qui sinstalla en elle dura bien avant dans lapr&#232;s-midi.

Elle saccoutuma &#224; vivre avec Vismaan. Il continuait &#224; &#234;tre accommodant et facile &#224; contenter, samusant avec ses cubes et faisant montre dune grande patience pour son immobilit&#233;. Ce nest que rarement quil lui posait des questions ou amor&#231;ait quelque conversation que ce f&#251;t, mais il se montrait assez amical quand elle discutait avec lui et lui parlait de sa plan&#232;te natale pauvre et affreusement surpeupl&#233;e dapr&#232;s ce quil semblait et de la vie quil y menait, du r&#234;ve quil caressait de sinstaller sur Majipoor et de lexcitation qui s&#233;tait empar&#233;e de lui quand il avait vu pour la premi&#232;re fois la beaut&#233; de sa plan&#232;te adoptive. Thesme essaya de se le repr&#233;senter manifestant de lexcitation. Ses cheveux serpentins sagitant dans tous les sens, peut-&#234;tre, au lieu de simplement se tortiller lentement. &#192; moins quil nexprim&#226;t l&#233;motion par des changements de son odeur corporelle.

Le quatri&#232;me jour, il quitta le lit pour la premi&#232;re fois. Avec laide de Thesme il se hissa debout, prenant appui sur sa b&#233;quille et sur sa jambe valide et posant pr&#233;cautionneusement lautre par terre. Elle per&#231;ut une &#226;cret&#233; soudaine de son odeur une sorte de grimace olfactive et en conclut que sa th&#233;orie devait &#234;tre exacte, que c&#233;tait bien de cette mani&#232;re que les Ghayrogs exprimaient leur &#233;motion.

Comment va la jambe? demanda-t-elle. Fragile?

Elle ne supportera pas mon poids. Mais la gu&#233;rison est en bonne voie. Encore quelques jours, et je pense que je pourrai me tenir debout. Allez, aidez-moi &#224; marcher un peu. Cette longue inactivit&#233; ma rouill&#233;.

Il sappuya sur elle et ils sortirent, allant clopin-clopant jusqu&#224; la mare et en revenant lentement et pr&#233;cautionneusement. Il parut revigor&#233; par la petite promenade. &#192; sa grande surprise Thesme se rendit compte quelle &#233;tait attrist&#233;e par cette premi&#232;re manifestation dam&#233;lioration, parce que cela signifiait que bient&#244;t dans une semaine ou deux? il serait assez fort pour partir, et elle ne voulait pas quil parte. Elle ne voulait pas quil parte. C&#233;tait une perception si &#233;trange quelle en f&#251;t sid&#233;r&#233;e. Il lui tardait de retrouver son ancienne existence recluse, le privil&#232;ge de dormir dans son propre lit, les promenades et les plaisirs de la for&#234;t, sans avoir &#224; se pr&#233;occuper de savoir si son h&#244;te avait de quoi se distraire et tout cela; par certains c&#244;t&#233;, elle trouvait de plus en plus irritant davoir le Ghayrog chez elle. Et malgr&#233; cela, et malgr&#233; tout cela, elle se sentait abattue et troubl&#233;e &#224; lid&#233;e quil allait bient&#244;t la quitter. Comme cest &#233;trange, se dit-elle, comme cest bizarre, comme cela me ressemble bien.

Elle lemmenait marcher plusieurs fois par jour maintenant. Il ne pouvait toujours pas utiliser sa jambe cass&#233;e mais il devenait plus agile et il disait que lenflure diminuait et los paraissait se souder de mani&#232;re satisfaisante. Il commen&#231;ait &#224; parler de la ferme quil allait &#233;tablir, des r&#233;coltes et des moyens de d&#233;fricher la jungle.

Un apr&#232;s-midi de la fin de la premi&#232;re semaine. Thesme, alors quelle revenait dune exp&#233;dition de cueillette de calimbots dans la prairie o&#249; elle avait d&#233;couvert le Ghayrog, sarr&#234;ta pour v&#233;rifier ses pi&#232;ges. La plupart &#233;taient vides ou contenaient les petits animaux habituels; mais il y avait d&#233;tranges et violents craquements dans les broussailles derri&#232;re la mare, et quand elle sapprocha du pi&#232;ge quelle y avait tendu, elle d&#233;couvrit quelle avait pris un bilantoon. C&#233;tait la plus grosse b&#234;te quelle e&#251;t jamais prise au pi&#232;ge. On trouvait des bilantoons dans toute la partie occidentale de Zimroel de petits animaux vifs et gracieux, aux sabots pointus, aux pattes fragiles et &#224; la petite queue en panache retrouss&#233;e mais lesp&#232;ce de Narabal &#233;tait g&#233;ante, le double de la taille de celle, d&#233;licate, du nord. Elle atteignait la taille dun homme et &#233;tait tr&#232;s pris&#233;e pour sa viande tendre et parfum&#233;e. Le premier mouvement de Thesme fut de rel&#226;cher le bel animal; il semblait beaucoup trop beau pour &#234;tre tu&#233;, et aussi beaucoup trop gros. Elle s&#233;tait appris &#224; tuer de petits animaux quelle pouvait saisir dune main, mais l&#224; c&#233;tait une tout autre affaire, un animal de belle taille, lair intelligent, noble, dot&#233; dune vie &#224; laquelle il tenait certainement, avec des espoirs, des besoins et des envies, et une compagne qui lattendait probablement &#224; proximit&#233;. Thesme se dit quelle &#233;tait stupide. Les droles, les mintuns et les sigimoins aussi &#233;taient d&#233;sireux de continuer &#224; vivre, certainement autant que l&#233;tait ce bilantoon, et elle les tuait sans h&#233;sitation. Elle savait que c&#233;tait une erreur de faire du romantisme &#224; propos des animaux dautant plus que dans sa p&#233;riode plus civilis&#233;e, elle avait accept&#233; de manger leur viande de bon c&#339;ur, &#224; condition quelle f&#251;t tu&#233;e par dautres mains que la sienne. &#192; cette &#233;poque, la compagne afflig&#233;e du bilantoon navait pas compt&#233; pour elle.

Quand elle sapprocha, elle vit que le bilantoon avait cass&#233; dans sa panique lune de ses pattes d&#233;licates et pendant un instant elle envisagea de la lui &#233;clisser et dapprivoiser lanimal. Mais c&#233;tait encore plus absurde. Elle ne pouvait pas adopter tous les estropi&#233;s que la jungle lui amenait. Le bilantoon ne se calmerait jamais assez longtemps pour quelle puisse examiner sa patte; et si, par miracle, elle r&#233;ussissait &#224; la r&#233;parer, lanimal senfuirait probablement &#224; la premi&#232;re occasion. Prenant une profonde inspiration, elle d&#233;boucha derri&#232;re lanimal en train de se d&#233;battre, le saisit par son museau satin&#233; et brisa son long cou gracieux.

Le d&#233;pe&#231;age fut plus sanglant et plus difficile quelle ne laurait cru. Elle tailla avec acharnement dans la chair pendant ce qui lui sembla &#234;tre des heures, jusqu&#224; ce que Vismaan appelle de la hutte pour senqu&#233;rir de ce quelle faisait.

Je pr&#233;pare le d&#238;ner, r&#233;pondit-elle. Une surprise. Un mets de choix: du bilantoon r&#244;ti!

Elle eut un petit rire silencieux. Elle avait tellement lair dune bonne &#233;pouse, accroupie ici, son corps nu &#233;clabouss&#233; de sang, d&#233;coupant c&#244;tes et cuissots, tandis quune cr&#233;ature reptilienne &#233;tait allong&#233;e dans son lit, attendant son d&#238;ner.

Mais elle finit par venir &#224; bout de cette t&#226;che r&#233;pugnante et elle fit lentement r&#244;tir la viande sur un feu qui d&#233;gageait de la fum&#233;e, comme on &#233;tait cens&#233; le faire, puis elle alla se laver dans la mare et entreprit de cueillir des thokkas, de faire bouillir des racines de ghumba et douvrir les bouteilles de vin de Narabal qui lui restaient. Le d&#238;ner fut pr&#234;t &#224; la tomb&#233;e de la nuit et Thesme &#233;prouva une immense fiert&#233; de ce quelle avait accompli.

Elle sattendait que Vismaan englout&#238;t le d&#238;ner sans commentaires, avec son flegme habituel, mais il nen fut rien; elle crut pour la premi&#232;re fois d&#233;celer un air danimation sur son visage peut-&#234;tre une &#233;tincelle nouvelle dans le regard, une modification des mouvements de sa langue. Elle en conclut quelle faisait peut-&#234;tre des progr&#232;s pour lire ses expressions. Il d&#233;vorait le bilantoon r&#244;ti avec enthousiasme, louait sa saveur et sa texture et ne cessait den redemander. Chaque fois quelle le resservait, elle en reprenait elle aussi, se for&#231;ant &#224; avaler la viande jusqu&#224; ce quelle se sente rassasi&#233;e et continuant quand m&#234;me bien apr&#232;s quelle fut compl&#232;tement repue, se disant que tout ce qui n&#233;tait pas consomm&#233; ce soir-l&#224; serait avari&#233; le lendemain matin.

La viande va si bien avec les thokkas, dit-elle en mettant une autre baie bleu-blanc dans sa bouche.

Oui. Encore, sil vous pla&#238;t.

Il engloutissait calmement tout ce quelle posait devant lui. Finalement, elle fut incapable davaler une bouch&#233;e de plus et m&#234;me de le regarder. Elle mit ce qui restait &#224; port&#233;e de sa main, but une derni&#232;re gorg&#233;e de vin, frissonna l&#233;g&#232;rement et rit quand quelques gouttes coul&#232;rent le long de son menton et tomb&#232;rent sur sa poitrine. Elle s&#233;tendit sur les feuilles de bubblebush. La t&#234;te lui tournait. Elle &#233;tait allong&#233;e sur le ventre, &#233;treignant le sol, &#233;coutant les bruits de rongement et de mastication qui se poursuivaient sans discontinuer &#224; proximit&#233;. Puis la bombance du Ghayrog arriva &#224; son terme et tout fut silencieux. Thesme attendit que le sommeil la gagne, mais le sommeil ne venait pas. Elle &#233;tait de plus en plus &#233;tourdie, &#224; tel point quelle en arriva &#224; craindre d&#234;tre projet&#233;e par la force centrifuge dun terrible tourbillon &#224; travers les parois de la hutte. La peau lui cuisait, ses mamelons &#233;taient durs et sensibles. Jai beaucoup trop bu, se dit-elle, et jai mang&#233; trop de thokkas. P&#233;pins compris, ce qui &#233;tait encore plus puissant, au moins une douzaine de baies dont le jus ardent circulait fi&#233;vreusement dans sa t&#234;te.

Elle ne voulait pas dormir seule, recroquevill&#233;e ainsi par terre.

Avec un soin exag&#233;r&#233; Thesme se mit &#224; genoux, se retint de tomber et rampa lentement vers le lit. Elle fixa son regard sur le Ghayrog, mais sa vue &#233;tait brouill&#233;e et elle ne put distinguer quune vague silhouette.

Vous dormez? murmura-t-elle.

Vous savez bien que je ne peux pas dormir.

Bien s&#251;r. Bien s&#251;r. Cest idiot de ma part.

Il y a quelque chose qui ne va pas, Thesme?

Qui ne va pas? Non, pas vraiment. Il ny a rien. Sauf que cest simplement que

Elle h&#233;sita.

Je suis so&#251;le, vous savez. Comprenez-vous ce que signifie &#234;tre so&#251;le?

Oui.

Je naime pas &#234;tre par terre. Puis-je mallonger &#224; c&#244;t&#233; de vous?

Si vous voulez.

Il faut que je fasse tr&#232;s attention. Je ne voudrais pas heurter votre jambe bless&#233;e. Montrez-moi laquelle cest.

Elle est presque gu&#233;rie, Thesme. Ne vous inqui&#233;tez pas. Allez, allongez-vous.

Elle sentit la main de Vismaan se refermer sur son poignet et la hisser sur le lit. Elle sentait contre elle la peau &#233;trange et dure comme une carapace de Vismaan, de la poitrine &#224; la hanche, si froide, si &#233;cailleuse, si lisse. Elle passa timidement la main sur son corps. Comme un beau sac songea-t-elle en enfon&#231;ant l&#233;g&#232;rement le bout de ses doigts et en t&#226;tant les muscles puissants sous la surface rigide Son odeur changea et devint poivr&#233;e et p&#233;n&#233;trante.

Jaime ce que tu sens, murmura-t-elle.

Elle enfouit son front contre sa poitrine et se serra contre lui. Elle navait pas couch&#233; avec quelquun depuis des mois et des mois, presque un an et c&#233;tait bon de le sentir si pr&#232;s. M&#234;me un Ghayrog, se dit-elle. M&#234;me un Ghayrog. Juste pour avoir le contact et la proximit&#233;. Cest tellement bon.

Il la toucha.

Elle ne s&#233;tait pas attendue &#224; cela. Toute la nature de leurs relations &#233;tait quelle soccupait de lui et quil acceptait passivement ses services. Mais soudain sa main froide, stri&#233;e, squameuse et lisse passa sur son corps, effleurant ses seins, descendant le long de son ventre et sarr&#234;tant &#224; ses cuisses. Quest-ce que cela voulait dire? Vismaan &#233;tait-il en train de lui faire lamour? Elle pensa &#224; son corps asexu&#233;, comme une machine. Il continua &#224; la caresser. Comme cest &#233;trange, songea-t-elle. M&#234;me pour Thesme, se dit-elle, cest une chose extr&#234;mement &#233;trange. Il nest pas humain. Et je Et je suis tr&#232;s seule Et je suis tr&#232;s so&#251;le

Oui, sil te pla&#238;t, fit-elle doucement. Sil te pla&#238;t.

Elle esp&#233;rait seulement quil allait continuer &#224; la caresser. Mais il glissa un bras autour de ses &#233;paules et la souleva ais&#233;ment, doucement, la faisant rouler sur lui et descendre, et elle sentit contre sa cuisse la raideur caract&#233;ristique dun membre viril en &#233;rection. Comment? Portait-il un p&#233;nis cach&#233; quelque part sous ses &#233;cailles et quil faisait sortir quand il en avait besoin? Et allait-il Oui.

Il semblait savoir ce quil fallait faire. Encore quil v&#238;nt dune autre plan&#232;te et quil e&#251;t &#233;t&#233; incertain lors de leur premi&#232;re rencontre du sexe de Thesme, il comprenait manifestement la th&#233;orie de lamour humain. Pendant un instant, quand elle sentit quil p&#233;n&#233;trait en elle, elle fut submerg&#233;e par la terreur, le d&#233;go&#251;t et la r&#233;pulsion, se demandant sil allait lui faire mal et sil serait douloureux de le recevoir et se disant que c&#233;tait grotesque et monstrueux, cet accouplement dun humain et dun Ghayrog, quelque chose qui, selon toute vraisemblance, ne s&#233;tait jamais produit dans lhistoire de lunivers. Elle avait envie de se d&#233;gager et de senfoncer en courant dans la nuit. Mais elle &#233;tait trop &#233;tourdie et trop so&#251;le et elle avait lesprit trop embrouill&#233; pour bouger; puis elle se rendit compte quil ne lui faisait pas mal du tout et quil allait et venait en elle comme un m&#233;canisme lent et bien huil&#233; et que des ondes de plaisir se propageaient depuis ses reins et la faisaient trembler, haleter, sangloter et se presser contre la carapace dure et lisse

Elle laissa les choses se faire et poussa un cri aigu quand vint le meilleur moment; puis elle se pelotonna contre sa poitrine, frissonnant, poussant de petits g&#233;missements et retrouvant lentement son calme. Elle &#233;tait d&#233;gris&#233;e. Elle savait ce quelle avait fait, et cela la stup&#233;fiait, mais plus encore, cela lamusait. Quen dis-tu, Narabal? Le Ghayrog est mon amant! Et le plaisir avait &#233;t&#233; si intense et si extr&#234;me. Mais lui, avait-il eu du plaisir? Elle nosait pas lui demander. Comment pouvait-on savoir si un Ghayrog avait un orgasme? Dailleurs, en avaient-ils? Ce concept signifierait-il quelque chose pour lui? Elle se demanda sil avait d&#233;j&#224; fait lamour &#224; des femmes de lesp&#232;ce humaine. Elle nosait pas le lui demander non plus. Il s&#233;tait montr&#233; si capable pas exactement habile mais indiscutablement tr&#232;s s&#251;r de ce quil fallait faire, et il lavait fait avec une plus grande comp&#233;tence que bien des hommes quelle avait connus, mais elle ne savait pas si c&#233;tait parce quil avait d&#233;j&#224; eu des exp&#233;riences avec des humains ou simplement parce que son esprit froid et lucide pouvait ais&#233;ment &#233;valuer les n&#233;cessit&#233;s anatomiques et elle doutait de le savoir un jour.

Il ne dit rien. Elle l&#233;treignit et sombra dans le sommeil le plus profond quelle e&#251;t connu depuis plusieurs semaines.



6

Le lendemain matin, elle se sentit bizarre mais pas repentante. Ils ne parl&#232;rent pas de ce qui s&#233;tait pass&#233; entre eux cette nuit-l&#224;. Il joua avec ses cubes; elle sortit &#224; laube pour aller nager et calmer les &#233;lancements de sa t&#234;te, enleva une partie des reliefs de leur festin et pr&#233;para leur petit d&#233;jeuner, puis elle fit une longue promenade vers le nord, jusqu&#224; une petite caverne moussue o&#249; elle resta assise la majeure partie de la matin&#233;e, recr&#233;ant en esprit la texture du corps de Vismaan contre le sien, le contact de sa main sur ses cuisses et le violent frisson de plaisir qui lavait parcourue. Elle ne pouvait pas dire quelle lui trouvait quoi que ce f&#251;t dattirant. La langue fourchue, des cheveux comme des serpents vivants, le corps couvert d&#233;cailles non, non, il &#233;tait certain que ce qui s&#233;tait pass&#233; la nuit pr&#233;c&#233;dente navait absolument rien &#224; voir avec une attirance physique. Alors pourquoi &#233;tait-ce arriv&#233;? Le vin et les thokkas, se dit-elle, et sa solitude, et son empressement &#224; se rebeller contre les valeurs conventionnelles des citoyens de Narabal. Se donner &#224; un Ghayrog &#233;tait la plus belle mani&#232;re quelle p&#251;t trouver de braver tout ce &#224; quoi ces gens croyaient. Mais un tel acte de bravade &#233;tait, bien entendu, d&#233;nu&#233; de sens sils ne le d&#233;couvraient pas. Elle r&#233;solut demmener Vismaan &#224; Narabal avec elle d&#232;s quil serait en &#233;tat de faire le voyage.

Apr&#232;s cela ils partag&#232;rent toutes les nuits le lit de Thesme. Il semblait absurde de faire autrement. Mais ils ne firent pas lamour la seconde nuit, ni la troisi&#232;me, ni la quatri&#232;me; ils restaient allong&#233;s c&#244;te &#224; c&#244;te sans se toucher, sans parler. Thesme se serait volontiers abandonn&#233;e sil avait tendu la main vers elle, mais il ne le fit pas. Elle ne voulut pas non plus prendre linitiative. Le silence qui pesait entre eux devint embarrassant pour elle, mais elle avait peur de le rompre, crainte dentendre des choses quelle ne voulait pas entendre quil navait pas aim&#233; lamour quils avaient fait ou quil consid&#233;rait ce genre dacte comme obsc&#232;ne et contre nature et quil ne lavait accompli cette fois-l&#224; que parce quelle semblait si insistante ou bien quil avait conscience quelle n&#233;prouvait pour lui aucun d&#233;sir v&#233;ritable mais se servait simplement de lui pour marquer un point dans la guerre quelle menait contre les conventions. &#192; la fin de la semaine, troubl&#233;e par la tension accumul&#233;e de tant dincertitudes inexprim&#233;es, Thesme se hasarda &#224; rouler contre lui quand elle se mit au lit, prenant soin de faire comme si c&#233;tait fortuit, et il lenla&#231;a tranquillement et de bon c&#339;ur et la prit dans ses bras sans h&#233;sitation. Apr&#232;s cela, ils firent lamour certaines nuits et dautres pas, et c&#233;tait toujours au hasard et sans pr&#233;m&#233;ditation, d&#233;sinvolte et presque banal, quelque chose quils faisaient de temps &#224; autre avant quelle sendorme et qui &#233;tait d&#233;nu&#233; de myst&#232;re et de magie. Cela lui apportait chaque fois un immense plaisir. L&#233;tranget&#233; du corps de Vismaan devint bient&#244;t imperceptible &#224; Thesme. Il marchait sans aide maintenant et chaque jour il passait un peu plus de temps &#224; prendre de lexercice. Dabord avec elle, puis tout seul, il explora les pistes de la jungle, se d&#233;pla&#231;ant prudemment au d&#233;but mais marchant bient&#244;t &#224; grandes enjamb&#233;es avec seulement une l&#233;g&#232;re claudication. La natation semblait acc&#233;l&#233;rer le processus de gu&#233;rison et il barbotait plusieurs heures daffil&#233;e dans la petite mare de Thesme, importunant le gromwark qui vivait sur le bord dans un terrier boueux; le vieil animal se tra&#238;nait lentement de sa cachette au bord de la mare o&#249; il se vautrait comme un vieux sac h&#233;riss&#233; et embroussaill&#233; quon aurait abandonn&#233; l&#224;. Il observait le Ghayrog dun &#339;il morne et refusait de retourner dans leau tant quil navait pas fini de nager. Thesme le consolait en lui donnant de tendres pousses vertes quelle cueillait en amont, hors datteinte des petites pattes munies de ventouses du gromwark.

Quand memm&#232;neras-tu &#224; Narabal? demanda Vismaan un soir de pluie.

Pourquoi pas demain? r&#233;pondit-elle.

Cette nuit-l&#224;, elle ressentit une excitation inhabituelle et se pressa avec insistance contre lui. Ils se mirent en route &#224; laube sous de l&#233;g&#232;res averses qui laiss&#232;rent bient&#244;t place &#224; un soleil &#233;clatant. Thesme adopta une allure prudente, mais il fut bient&#244;t manifeste que le Ghayrog &#233;tait compl&#232;tement gu&#233;ri et elle ne tarda pas &#224; marcher dun pas vif. Vismaan la suivait sans difficult&#233;. Chemin faisant, elle se mit &#224; papoter lui donnant le nom de chaque plante et de chaque animal quils rencontraient, lui racontant des bribes de lhistoire de Narabal, lui parlant de ses fr&#232;res et s&#339;urs et des gens quelle connaissait en ville. Elle &#233;tait d&#233;sesp&#233;r&#233;ment avide d&#234;tre vue par eux en sa compagnie regardez, voici mon amant dune autre plan&#232;te, cest le Ghayrog avec qui je couche et quand ils atteignirent les faubourgs de Narabal, elle commen&#231;a &#224; regarder autour delle avec une vive attention, esp&#233;rant d&#233;couvrir un visage familier; mais il semblait ny avoir presque personne de visible dans les fermes de la p&#233;riph&#233;rie et elle ne reconnaissait pas ceux qui l&#233;taient.

As-tu remarqu&#233; comment ils nous fixent? murmura-t-elle &#224; Vismann alors quils atteignaient un quartier plus populeux. Ils ont peur de toi. Ils te prennent pour lavant-garde dune sorte denvahisseurs venus dune autre plan&#232;te. Et ils se demandent ce que je fais avec toi et pourquoi je suis si affable avec toi.

Je ne remarque rien de tout cela, dit Vismaan. Ils paraissent curieux de moi, cest vrai. Mais je ne per&#231;ois ni peur ni hostilit&#233;. Est-ce parce que je connais mal les expressions du visage humain? Je croyais pourtant avoir appris &#224; les interpr&#233;ter correctement.

Attends un peu, dit Thesme.

Mais elle dut reconna&#238;tre quelle exag&#233;rait peut-&#234;tre un peu, ou m&#234;me plus quun peu. Ils &#233;taient presque arriv&#233;s au c&#339;ur de Narabal, et si certaines personnes avaient lanc&#233; au Ghayrog un coup d&#339;il surpris ou curieux, elles avaient rapidement adouci leur regard, tandis que dautres avaient simplement hoch&#233; la t&#234;te en souriant, comme si ce&#251;t &#233;t&#233; la chose la plus naturelle du monde de voir une cr&#233;ature venue dailleurs d&#233;ambuler dans les rues de la ville. Mais elle ne voyait nulle trace de v&#233;ritable hostilit&#233;. Cela lirrita. Ces gens doux et aimables, ces gens affables et gentils ne r&#233;agissaient pas du tout comme elle lavait attendu. M&#234;me quand elle rencontra enfin des personnes de connaissance Khanidor, le meilleur ami de son fr&#232;re ain&#233;. Hennimont Sibrov, qui tenait la petite auberge pr&#232;s du front de mer, et la marchande de fleurs elles se montr&#232;rent rien de moins que cordiales quand Thesme sadressa &#224; elles.

Je vous pr&#233;sente Vismaan, qui vit avec moi depuis quelque temps.

Khanidor sourit comme sil avait toujours su que Thesme &#233;tait le genre de femme &#224; se mettre en m&#233;nage avec un &#234;tre dune autre plan&#232;te et parla des nouvelles villes pour les Ghayrogs et les Hjorts que le mari de Mirifaine projetait de construire. Laubergiste serra jovialement la main de Vismaan et linvita &#224; passer boire un verre de vin dans son &#233;tablissement et la marchande de fleurs sexclama &#224; plusieurs reprises:

Comme cest int&#233;ressant, comme cest int&#233;ressant! Nous esp&#233;rons que vous appr&#233;ciez notre petite ville!

Thesme avait limpression que leur enjouement cachait de la condescendance. C&#233;tait comme sils se donnaient du mal pour ne pas se laisser choquer par elle, comme sils avaient d&#233;j&#224; support&#233; toutes les folies possibles de Thesme et quils &#233;taient pr&#234;ts &#224; tout accepter delle, absolument tout, sans sen soucier, sans &#233;tonnement et sans commentaires. Peut-&#234;tre se m&#233;prenaient-ils sur la nature de ses relations avec le Ghayrog et croyaient-ils quil prenait simplement pension chez elle. Auraient-ils la r&#233;action quelle souhaitait si elle annon&#231;ait franchement quils &#233;taient amants, que le Ghayrog &#233;tait entr&#233; en elle et quils avaient fait ce qui &#233;tait inconcevable entre un &#234;tre humain et une cr&#233;ature dune autre plan&#232;te? Probablement pas. Et m&#234;me si le Ghayrog et elle sallongeaient et saccouplaient sur la Place du Pontife, cela ne ferait probablement pas sensation dans la ville, songea-t-elle en se renfrognant.

Et Vismaan aimait-il leur petite ville? Il &#233;tait, comme toujours, difficile de d&#233;celer en lui des r&#233;actions &#233;motionnelles. Ils montaient une rue, en descendaient une autre, passaient devant des plazas con&#231;ues au petit bonheur, longeaient des &#233;choppes aux fa&#231;ades l&#233;preuses et de petites maisons au jardin envahi par la v&#233;g&#233;tation, et il parlait peu. Elle sentait dans son silence de la d&#233;ception et de la d&#233;sapprobation, et malgr&#233; sa propre aversion pour Narabal, elle commen&#231;a &#224; avoir envie de d&#233;fendre la ville. Ce n&#233;tait, apr&#232;s tout, quune agglom&#233;ration r&#233;cente, un avant-poste isol&#233; dans un coin obscur dun continent de second ordre, fond&#233; depuis seulement quelques g&#233;n&#233;rations.

Quen penses-tu? demanda-t-elle enfin. Tu nes pas tr&#232;s impressionn&#233; par Narabal, nest-ce pas?

Tu mavais pr&#233;venu de ne pas en attendre grand-chose.

Mais cest encore plus sinistre que je ne te lavais laiss&#233; pressentir, non?

Cest vrai que je trouve cela petit et primitif, dit-il. Quand on a vu Pidruid, ou m&#234;me

Pidruid a plusieurs milliers dann&#233;es.

Dulorn, poursuivit-il. Dulorn est extraordinairement belle, alors quelle est en cours de construction. Mais il faut dire que la pierre blanche quils utilisent l&#224;-bas est

Oui, linterrompit-elle, Narabal aussi devrait &#234;tre b&#226;tie en pierre, parce que le climat est tellement humide que les constructions en bois seffondrent, mais le temps a manqu&#233; jusqu&#224; pr&#233;sent. Quand la population sera assez nombreuse, on pourra exploiter des carri&#232;res dans les montagnes et b&#226;tir ici quelque chose de merveilleux. Dans cinquante ans, un si&#232;cle peut-&#234;tre, quand nous aurons une main-d&#339;uvre ad&#233;quate. Peut-&#234;tre que nous pourrons faire venir quelques-unes de ces cr&#233;atures g&#233;antes &#224; quatre bras pour travailler

Les Skandars, dit Vismaan.

Oui, les Skandars. Pourquoi le Coronal ne nous envoie-t-il pas dix mille Skandars?

Leur corps est couvert dune &#233;paisse fourrure. Ils trouveront ce climat difficile. Mais il ne fait pas de doute que des Skandars sinstalleront ici, et des Vroons, et des Su-Suheris, et beaucoup, beaucoup de Ghayrogs des contr&#233;es humides comme moi. Cest une politique extr&#234;mement audacieuse que m&#232;ne votre gouvernement, dencourager en si grand nombre les colons venus dautres mondes. Les autres plan&#232;tes ne sont pas si g&#233;n&#233;reuses avec leur terre.

Les autres plan&#232;tes ne sont pas si vastes, dit Thesme. Je crois avoir entendu dire que m&#234;me avec les &#233;normes oc&#233;ans que nous avons, l&#233;tendue continentale de Majipoor est trois ou quatre fois plus importante que celle de nimporte quelle autre plan&#232;te habit&#233;e. Ou quelque chose comme cela. Nous avons beaucoup de chance davoir un monde si vaste et malgr&#233; cela une pesanteur si faible, de sorte que les humains et les humano&#239;des peuvent y vivre &#224; leur aise. Bien s&#251;r, nous le payons cher, nayant pas grand-chose en mati&#232;re d&#233;l&#233;ments lourds, mais enfin Oh! bonjour.

Le ton de la voix de Thesme changea brusquement et elle bafouilla de surprise. Un jeune homme mince, tr&#232;s grand, aux cheveux p&#226;les et boucl&#233;s, avait failli la heurter en sortant de la banque au coin de la rue et maintenant il la regardait bouche b&#233;e et elle faisait de m&#234;me. C&#233;tait Ruskelorn Yulvan, lamant de Thesme durant les quatre mois qui avaient pr&#233;c&#233;d&#233; son retrait dans la jungle et la personne quelle avait le moins envie de voir &#224; Narabal. Mais sil devait y avoir confrontation, elle avait bien lintention den tirer le meilleur parti; et, le premier moment de confusion pass&#233;, elle prit linitiative.

Tu as bonne mine, Ruskelorn, dit-elle.

Et toi. La vie de la jungle doit te r&#233;ussir.

Beaucoup. Je viens de passer les sept mois les plus heureux de ma vie. Ruskelorn, je te pr&#233;sente mon ami Vismaan, qui a v&#233;cu avec moi ces derni&#232;res semaines. Il a eu un accident en cherchant des terres arables pr&#232;s de chez moi il sest cass&#233; la jambe en tombant dun arbre et je lai soign&#233;.

Tr&#232;s habilement, jimagine, dit Ruskelorn Yulvan dun ton &#233;gal. Il a lair d&#234;tre en pleine forme. Ravi de faire votre connaissance, ajouta-t-il en sadressant au Ghayrog dune mani&#232;re qui pouvait faire croire quil le pensait vraiment.

Il vient dune r&#233;gion de sa plan&#232;te o&#249; le climat ressemble beaucoup &#224; celui de Narabal, dit Thesme. Dapr&#232;s lui, il y aura beaucoup de repr&#233;sentants de sa race qui sinstalleront ici sous les tropiques dans les ann&#233;es &#224; venir.

Cest ce quon ma dit, fit Ruskelorn Yulvan en souriant. Vous verrez, cest un territoire &#233;tonnamment fertile. Si vous mangez une baie au petit d&#233;jeuner et jetez la graine, vous aurez une plante de la hauteur dune maison &#224; la tomb&#233;e de la nuit. Cest ce que tout le monde dit, alors ce doit &#234;tre vrai.

La mani&#232;re l&#233;g&#232;re et d&#233;sinvolte dont il parlait mettait Thesme en fureur. Ne comprenait-il pas que cette cr&#233;ature couverte d&#233;cailles, cet &#234;tre dun autre monde, ce Ghayrog, lavait remplac&#233; dans son lit? &#201;tait-il immunis&#233; contre la jalousie ou ne comprenait-il simplement pas la v&#233;ritable situation? Avec une intensit&#233; f&#233;roce et silencieuse elle essaya de faire comprendre la v&#233;rit&#233; &#224; Ruskelorn Yulvan de la mani&#232;re la plus vivante possible, se repr&#233;sentant des images ardentes delle-m&#234;me dans les bras de Vismaan, montrant &#224; Ruskelorn Yulvan les mains inhumaines de Vismaan, lui caressant la poitrine et les cuisses et sa petite langue &#233;carlate et fourchue allant et venant l&#233;g&#232;rement sur ses paupi&#232;res closes, les mamelons de ses seins et ses reins. Mais en pure perte. Ruskelorn n&#233;tait pas plus t&#233;l&#233;pathe quelle. Cest mon amant, se dit-elle, il p&#233;n&#232;tre en moi, il me donne orgasme sur orgasme. Je meurs denvie d&#234;tre de retour dans la jungle et de me pr&#233;cipiter au lit avec lui. Et pendant ce temps, Ruskelorn Yulvan continuait &#224; sourire, sentretenant poliment avec le Ghayrog, discutant avec lui des possibilit&#233;s de culture du niyk, du glein et du stajja dans la r&#233;gion, ou peut-&#234;tre de la graine de lusavender dans les zones les plus mar&#233;cageuses, et ce nest quapr&#232;s avoir longuement d&#233;battu cela quil porta de nouveau son regard sur Thesme et lui demanda, aussi calmement que sil sinformait du jour de la semaine, si elle comptait vivre ind&#233;finiment dans la jungle.

Jusqu&#224; pr&#233;sent, r&#233;pondit-elle, lair furibond, je pr&#233;f&#232;re cela &#224; la vie en ville. Pourquoi?

Je me demandais si les commodit&#233;s de notre splendide m&#233;tropole ne te manquaient pas, cest tout.

Pas encore, pas avant un bon moment. Je nai jamais &#233;t&#233; aussi heureuse.

Bien. Jen suis ravi pour toi, Thesme, dit-il avec un nouveau sourire serein. Je suis content de tavoir rencontr&#233;e. Enchant&#233; davoir fait votre connaissance, ajouta-t-il en sadressant au Ghayrog. Et il s&#233;loigna.

Thesme bouillait de rage. Il sen fichait, il sen fichait compl&#232;tement, elle pouvait coucher avec des Ghayrogs ou des Skandars, ou m&#234;me le gromwark de la mare, pour ce que cela lui faisait! Elle avait voulu le blesser ou au moins le choquer, mais au lieu de cela, il s&#233;tait simplement montr&#233; poli. Poli! Ce devrait &#234;tre parce que, comme tous les autres, il ne parvenait pas &#224; comprendre la v&#233;ritable situation entre Vismaan et elle, parce quil &#233;tait simplement inconcevable pour eux quune femme de race humaine offre son corps &#224; une cr&#233;ature reptilienne dune autre plan&#232;te et quils nenvisageaient pas quils ne soup&#231;onnaient m&#234;me pas

As-tu assez vu Narabal maintenant? demanda-t-elle au Ghayrog.

Assez pour comprendre quil y a bien peu &#224; voir.

Comment va ta jambe? Es-tu pr&#234;t &#224; commencer le voyage de retour?

Tu nas pas de courses &#224; faire en ville?

Rien dimportant, dit-elle. Jaimerais rentrer.

Alors, allons-y.

Sa jambe semblait le faire souffrir les muscles qui se raidissaient, probablement; c&#233;tait une marche &#233;prouvante, m&#234;me pour quelquun en parfaite condition physique, et il navait couvert que des distances beaucoup plus courtes depuis son r&#233;tablissement mais sans se plaindre, comme &#224; son habitude, il la suivait vers la route de la jungle. C&#233;tait la pire heure de la journ&#233;e pour entreprendre le voyage, avec le soleil presque au z&#233;nith et lair lourd et humide, signe avant-coureur de la pluie de lapr&#232;s-midi. Ils marchaient lentement, faisant souvent halte, mais pas une seule fois il ne dit quil &#233;tait fatigu&#233;; c&#233;tait Thesme qui commen&#231;ait &#224; se sentir fourbue, et elle faisait semblant de vouloir lui montrer tant&#244;t une formation g&#233;ologique, tant&#244;t une plante rare, afin de se cr&#233;er des occasions de repos. Elle ne voulait pas reconna&#238;tre quelle &#233;tait fatigu&#233;e. Elle avait eu assez de mortifications pour la journ&#233;e.

Lexp&#233;dition &#224; Narabal avait &#233;t&#233; un d&#233;sastre pour elle. Hautaine, provocante, r&#233;volt&#233;e, m&#233;prisant les m&#339;urs conventionnelles de Narabal, elle avait tra&#238;n&#233; en ville son amant Ghayrog pour lexhiber devant ses insipides concitoyens, et ils sen &#233;taient moqu&#233;. &#201;taient-ils empot&#233;s au point de ne pouvoir deviner la v&#233;rit&#233;? Ou avaient-ils dembl&#233;e devin&#233; ses intentions et avaient-ils d&#233;cid&#233; de ne pas lui donner satisfaction? Dans les deux cas elle se sentait outr&#233;e, humili&#233;e, vaincue et tout &#224; fait ridicule. Et quen &#233;tait-il du chauvinisme quelle s&#233;tait imagin&#233; avoir d&#233;couvert chez les habitants de Narabal? N&#233;taient-ils pas menac&#233;s par lafflux de ces &#233;trangers? Ils s&#233;taient tous montr&#233;s si charmants et si aimables avec Vismaan. Thesme songea lugubrement que les pr&#233;jug&#233;s n&#233;taient peut-&#234;tre que dans son esprit &#224; elle et quelle avait mal interpr&#233;t&#233; les remarques des autres, et dans ce cas, elle avait &#233;t&#233; stupide de se donner au Ghayrog, ce geste navait rien chang&#233;, navait aucunement choqu&#233; la biens&#233;ance de Narabal, navait absolument servi &#224; rien dans la guerre priv&#233;e quelle menait contre ces gens. Ce navait &#233;t&#233; quun &#233;v&#233;nement &#233;trange, d&#233;lib&#233;r&#233; et grotesque.

Ni elle ni le Ghayrog ne parl&#232;rent durant le long, lent et p&#233;nible retour dans la jungle. Quand ils atteignirent la hutte, il entra et elle saffaira inefficacement dans la clairi&#232;re, v&#233;rifiant ses pi&#232;ges, cueillant des baies, posant des objets et oubliant ce quelle en avait fait.

Au bout dun moment elle p&#233;n&#233;tra dans la hutte et sadressa &#224; Vismaan.

Je pense que tu ferais aussi bien de partir.

Tr&#232;s bien. Dailleurs il est vraiment temps que je parte.

Tu peux passer la nuit ici, bien entendu. Mais demain matin

Pourquoi ne pas partir maintenant?

Il va bient&#244;t faire nuit. Tu as d&#233;j&#224; fait tant de kilom&#232;tres aujourdhui

Je nai aucune envie de te d&#233;ranger. Je crois que je vais partir tout de suite.

Encore une fois, elle &#233;tait incapable de lire ses sentiments. &#201;tait-il surpris? Bless&#233;? En col&#232;re? Il nen laissa rien para&#238;tre. Il ne fit pas non plus de geste dadieu mais se retourna simplement et commen&#231;a &#224; s&#233;loigner dun pas r&#233;gulier vers lint&#233;rieur de la jungle. Thesme le regarda, la gorge s&#232;che, le c&#339;ur battant, jusqu&#224; ce quil disparaisse sous lentrelacement de lianes basses. Elle avait toutes les peines du monde &#224; se retenir de courir apr&#232;s lui. Mais il fut bient&#244;t hors de vue et la nuit tropicale ne tarda pas &#224; tomber.

En fouillant partout, elle se confectionna un vague d&#238;ner mais elle mangea tr&#232;s peu. Il est l&#224;, songeait-elle, assis dans lobscurit&#233;, attendant que le jour se l&#232;ve. Ils ne s&#233;taient m&#234;me pas dit au revoir. Elle aurait pu, en mani&#232;re de plaisanterie, lui conseiller de se tenir &#224; l&#233;cart des sijaneels, il aurait pu la remercier de tout ce quelle avait fait pour lui, mais il ny avait rien eu de tel, juste son renvoi et son d&#233;part, calme et sans une plainte. Un &#234;tre dune plan&#232;te diff&#233;rente, se dit-elle, et aux coutumes diff&#233;rentes. Et pourtant, quand ils avaient &#233;t&#233; ensemble au lit, quil lavait caress&#233;e et &#233;treinte et quil avait attir&#233; son corps sur le sien

Ce fut pour elle une nuit longue et sombre. Elle resta recroquevill&#233;e dans le lit de duvet de zanja grossi&#232;rement cousu quils avaient si r&#233;cemment partag&#233;, &#233;coutant la pluie nocturne tambouriner sur les grandes feuilles bleues qui faisaient office de toit, et, pour la premi&#232;re fois depuis quelle &#233;tait entr&#233;e dans la jungle, elle sentit la morsure de la solitude. Elle ne s&#233;tait pas rendu compte jusqualors &#224; quel point elle avait tenu &#224; la bizarre parodie de m&#233;nage quelle avait form&#233;e avec le Ghayrog; mais maintenant c&#233;tait termin&#233;, et elle se retrouvait seule, encore plus seule quelle ne lavait &#233;t&#233;, et beaucoup plus coup&#233;e quavant de son ancienne vie &#224; Narabal, et lui &#233;tait dehors quelque part, incapable de dormir dans lobscurit&#233;, impuissant &#224; sabriter de la pluie. Je suis amoureuse dun &#234;tre dune autre plan&#232;te, se dit-elle avec &#233;tonnement, je suis amoureuse dune cr&#233;ature &#233;cailleuse qui na jamais une parole tendre, ne pose presque pas de questions et part sans un mot de remerciement ni dadieu. Elle chercha le sommeil pendant des heures, pleurant de temps en temps. Son corps &#233;tait tendu et contract&#233; apr&#232;s la longue marche et les d&#233;boires de la journ&#233;e; elle remonta les genoux contre sa poitrine et resta un long moment dans cette position, puis elle glissa la main entre ses jambes et se caressa, et enfin vint un moment de d&#233;tente, un hal&#232;tement et un petit g&#233;missement et elle sendormit.



7

Le lendemain matin, elle se baigna, fit le tour de ses pi&#232;ges, se pr&#233;para un petit d&#233;jeuner et parcourut toutes les pistes famili&#232;res aux alentours de la hutte. Il ny avait aucun signe du Ghayrog. Vers midi, son humeur sembla sam&#233;liorer et elle fut presque gaie durant lapr&#232;s-midi; mais &#224; lapproche de la tomb&#233;e du soir, lheure du d&#238;ner solitaire, elle sentit la morosit&#233; sabattre de nouveau sur elle. Mais elle la supporta. Elle joua avec les cubes quelle avait apport&#233;s de chez elle pour lui et finit par succomber au sommeil; la journ&#233;e du lendemain fut plus facile et il en fut de m&#234;me des suivantes.

La vie de Thesme revint progressivement &#224; la normale. Elle ne voyait plus trace du Ghayrog et il commen&#231;ait &#224; sortir de son esprit. &#192; mesure que les semaines s&#233;coulaient, elle red&#233;couvrait les joies de la solitude, ou du moins, cest ce quil lui semblait, mais de temps &#224; autre, elle &#233;tait transperc&#233;e par un souvenir aigu et douloureux de lui la vue dun bilantoon dans un fourr&#233;, le sijaneel &#224; la branche bris&#233;e ou le gromwark, lair renfrogn&#233;, assis au bord de la mare et elle se rendait compte quil lui manquait encore. Elle battait la jungle en cercles de plus en plus larges, sans vraiment savoir pourquoi, jusqu&#224; ce quenfin elle reconnaisse quelle le cherchait.

Il lui fallut trois autres mois pour le trouver. Elle commen&#231;a &#224; voir les signes dun &#233;tablissement au sud-ouest une clairi&#232;re apparente, visible &#224; deux ou trois collines de distance, do&#249; rayonnaient ce qui paraissait &#234;tre des traces de pistes r&#233;centes et un beau jour, elle se mit en route dans cette direction, traversa un important cours deau qui lui &#233;tait inconnu et atteignit une zone darbres abattus derri&#232;re laquelle se trouvait une ferme nouvellement &#233;tablie. Elle r&#244;da autour de son p&#233;rim&#232;tre et aper&#231;ut un Ghayrog c&#233;tait Vismaan, elle en &#233;tait certaine labourant un champ de riche terre noire. La peur balaya son esprit et la laissa faible et tremblante. Cela pouvait-il &#234;tre un autre Ghayrog? Non, non, elle &#233;tait s&#251;re que c&#233;tait lui, elle croyait m&#234;me percevoir une l&#233;g&#232;re claudication. Elle se baissa vivement pour se cacher, craignant de sapprocher de lui. Que pouvait-elle lui dire? Comment pourrait-elle justifier le fait d&#234;tre venue le chercher si loin apr&#232;s lavoir si froidement chass&#233; de sa vie? Elle recula dans le sous-bois et faillit rebrousser chemin. Mais elle prit son courage &#224; deux mains et le h&#233;la.

Il sarr&#234;ta net et regarda autour de lui.

Vismaan? Par ici! Cest Thesme!

Elle avait les joues en feu et son c&#339;ur battait de fa&#231;on terrifiante. Pendant un instant affreux, elle fut convaincue que c&#233;tait un Ghayrog inconnu et des excuses pour son intrusion lui montaient d&#233;j&#224; aux l&#232;vres. Mais quand il savan&#231;a vers elle, elle sut quelle ne s&#233;tait pas tromp&#233;e.

Jai vu la clairi&#232;re et jai pens&#233; que c&#233;tait peut-&#234;tre ta ferme, dit-elle en sortant de lenchev&#234;trement du sous-bois. Comment vas-tu, Vismaan?

Excellemment. Et toi?

Je fais aller, r&#233;pondit-elle en haussant les &#233;paules. Tu as fait des prodiges ici, Vismaan. Cela ne fait que quelques mois et regarde tout cela!

Oui, fit-il. Nous avons travaill&#233; dur.

Nous?

Jai une compagne maintenant. Viens, je vais te pr&#233;senter &#224; elle et te montrer ce que nous avons accompli ici.

Ces paroles la glac&#232;rent. C&#233;tait peut-&#234;tre leur but au lieu de montrer du ressentiment ou du d&#233;pit de la mani&#232;re dont elle lavait chass&#233; de sa vie, il se vengeait dune fa&#231;on bien plus diabolique, par une retenue et une froideur parfaites. Mais elle se dit quil &#233;tait plus vraisemblable quil n&#233;prouvait aucun ressentiment et navait nul besoin de se venger. Sa vue de tout ce qui s&#233;tait pass&#233; entre eux &#233;tait probablement enti&#232;rement diff&#233;rente de celle de Thesme. Noublie jamais quil vient dune autre plan&#232;te, se dit-elle.

Elle le suivit et ils remont&#232;rent une pente douce, enjamb&#232;rent une rigole d&#233;coulement et contourn&#232;rent un petit champ manifestement ensemenc&#233; depuis peu. Au sommet du coteau, &#224; demi cach&#233;e par un potager luxuriant, se trouvait une chaumi&#232;re en troncs de sijaneel, pas tr&#232;s diff&#233;rente de la sienne mais plus grande et aux ar&#234;tes plus marqu&#233;es. De l&#224;-haut on voyait lensemble de lexploitation agricole qui s&#233;talait sur trois flancs du coteau. Thesme fut stup&#233;faite de voir tout ce quil &#233;tait parvenu &#224; faire il paraissait impossible davoir d&#233;frich&#233; toute cette surface, davoir b&#226;ti un logement, davoir pr&#233;par&#233; le sol pour ensemencer et m&#234;me davoir commenc&#233; lensemencement en ces quelques mois. Elle se souvint que les Ghayrogs ne dormaient pas, mais n&#233;prouvaient-ils pas le besoin de se reposer?

Turnome! cria-t-il. Nous avons de la visite, Turnome!

Thesme se for&#231;a &#224; rester calme. Elle comprenait maintenant quelle &#233;tait partie &#224; la recherche du Ghayrog parce quelle ne voulait plus &#234;tre seule et quelle avait eu &#224; moiti&#233; consciemment lid&#233;e de laider &#224; &#233;tablir sa ferme, de partager sa vie comme elle partageait son lit et de b&#226;tir avec lui une relation authentique; pendant un instant fugace, elle s&#233;tait m&#234;me vue en vacances avec lui dans le nord, visitant Dulorn la splendide, faisant connaissance avec ses compatriotes. Elle savait bien que tout cela &#233;tait idiot, mais bien quextravagant, c&#233;tait demeur&#233; plausible jusquau moment o&#249; il lui avait annonc&#233; quil avait une compagne. Maintenant elle seffor&#231;ait de garder son calme, de se montrer chaleureuse et amicale, demp&#234;cher dappara&#238;tre toute trace dune rivalit&#233; ridicule

Une Ghayrog presque aussi grande que Vismaan sortit de la chaumi&#232;re, avec la m&#234;me armure nacr&#233;e et luisante d&#233;cailles et les m&#234;mes cheveux flexueux qui se tordaient lentement; il y avait entre eux une seule diff&#233;rence ext&#233;rieure, mais elle &#233;tait v&#233;ritablement &#233;trange, car la poitrine de la Ghayrog &#233;tait festonn&#233;e de seins tubulaires et pendants, au moins une douzaine, termin&#233;s par un mamelon vert fonc&#233;. Thesme frissonna. Vismaan avait dit que les Ghayrogs &#233;taient des mammif&#232;res et l&#233;vidence sautait aux yeux, mais laspect reptilien de la femelle &#233;tait encore renforc&#233; par ces extraordinaires t&#233;tons qui lui donnaient un air non pas de mammif&#232;re mais bizarrement hybride et incompr&#233;hensible. Le regard de Thesme se portait de lune &#224; lautre de ces cr&#233;atures avec une g&#234;ne profonde.

Cest la femme dont je tai parl&#233;, dit Vismaan, celle qui ma trouv&#233; quand je me suis cass&#233; la jambe et qui ma soign&#233; jusqu&#224; la gu&#233;rison. Thesme, voici Turnome, ma compagne.

Soyez la bienvenue ici, dit la Ghayrog dun ton solennel.

Thesme bredouilla quelques nouveaux compliments sur le travail quils avaient accompli &#224; la ferme. Elle navait quune id&#233;e en t&#234;te, senfuir, sur-le-champ, mais il n&#233;tait pas question de se sauver; elle &#233;tait venue rendre visite &#224; ses voisins de la jungle et ils tenaient absolument &#224; observer les bonnes mani&#232;res. Vismaan linvita &#224; entrer. Quy aurait-il ensuite? Une tasse de th&#233;, un verre de vin, des thokkas et du mintun grill&#233;? Il ny avait presque rien &#224; lint&#233;rieur de la chaumi&#232;re, sauf une table et quelques coussins et, dans le coin du fond, un curieux r&#233;cipient tiss&#233; de grande taille et aux hautes parois, pos&#233; sur un tabouret &#224; trois pieds. Thesme le regarda, puis d&#233;tourna vivement les yeux, sentant sans savoir pourquoi quil &#233;tait mal de manifester de la curiosit&#233;; mais Vismaan la prit par le coude et lui dit:

Nous allons te montrer. Viens, regarde.

Elle regarda &#224; lint&#233;rieur.

C&#233;tait un incubateur. Sur un lit de mousse &#233;taient pos&#233;s une douzaine d&#339;ufs granuleux et ronds, dun vert vif avec de grandes taches rouges.

Notre premier-n&#233; sera &#233;clos dans moins dun mois, dit Vismaan.

Thesme sentit un vertige la gagner. Cette r&#233;v&#233;lation de la diff&#233;rence de nature de ces &#234;tres labasourdit comme rien dautre navait pu le faire, ni le regard glac&#233; des yeux fixes de Vismaan, ni le tortillement de ses cheveux, ni le contact de sa peau contre son corps nu, ni m&#234;me la sensation soudaine et stup&#233;faite quil remuait en elle. Des &#339;ufs! Une couv&#233;e! Et Turnome d&#233;j&#224; en train de se gonfler de lait pour les nourrir! Thesme eut une vision dune douzaine de petits l&#233;zards saccrochant aux nombreuses mamelles de la femelle et lhorreur la cloua sur place; elle resta p&#233;trifi&#233;e, sans m&#234;me respirer, pendant quelques interminables instants, puis elle se retourna et fila &#224; toutes jambes, descendit le coteau en courant, franchit dun bond la rigole d&#233;coulement, traversa elle sen rendit compte trop tard le champ nouvellement ensemenc&#233; et disparut dans la touffeur de la jungle.



8

Elle ne savait pas combien de temps avait pass&#233; quand Vismaan apparut &#224; sa porte. Le temps s&#233;tait &#233;coul&#233; dans une succession confuse de repas, de sommeil, de pleurs et de tremblements, et cela faisait peut-&#234;tre une journ&#233;e, peut-&#234;tre deux, peut-&#234;tre une semaine quand il apparut, passant la t&#234;te et les &#233;paules &#224; lint&#233;rieur de la hutte et criant son nom.

Que veux-tu? demanda-t-elle sans se lever.

Parler. Il y a des choses que je voulais te dire. Pourquoi es-tu partie si brusquement?

Quelle importance?

Il vint saccroupir &#224; c&#244;t&#233; delle et posa l&#233;g&#232;rement la main sur son &#233;paule.

Thesme, je te dois des excuses.

Pourquoi?

Quand je suis parti dici, jai omis de te remercier pour tout ce que tu avais fait pour moi. Nous avons cherch&#233; &#224; comprendre, ma compagne et moi, pourquoi tu t&#233;tais enfuie, et elle a dit que tu &#233;tais en col&#232;re contre moi et je ne voyais pas pourquoi. Alors nous avons pass&#233; en revue toutes les raisons possibles, et quand je lui ai racont&#233; comment toi et moi nous nous &#233;tions s&#233;par&#233;s, Turmone ma demand&#233; si je tavais dit que je t&#233;tais reconnaissant de ton aide, et je lui ai r&#233;pondu que non, que je ne lavais pas fait, que jignorais que ce genre de choses se faisait. Alors je suis venu te voir. Pardonne-moi mon impolitesse, Thesme. Pardonne-moi mon ignorance.

Je te pardonne, dit-elle dune voix sourde. Veux-tu ten aller, maintenant?

Regarde-moi, Thesme.

Je pr&#233;f&#232;re ne pas le faire.

Sil te pla&#238;t, dit-il en lui tirant l&#233;paule. Veux-tu?

Elle se tourna brusquement vers lui.

Tu as les yeux gonfl&#233;s, dit-il.

Jai d&#251; manger quelque chose qui ne ma pas r&#233;ussi.

Tu men veux encore? Pourquoi? Je tai demand&#233; de comprendre que je ne voulais pas me montrer impoli. Les Ghayrogs nexpriment pas leur gratitude de la m&#234;me mani&#232;re que les humains. Mais permets-moi de le faire maintenant. Je crois que tu mas sauv&#233; la vie. Tu as &#233;t&#233; tr&#232;s gentille. Je me souviendrai toujours de ce que tu as fait pour moi quand j&#233;tais bless&#233;. Jai eu tort de ne pas te le dire plus t&#244;t.

Et jai eu tort de te mettre &#224; la porte comme cela, dit-elle &#224; voix basse. Mais ne me demande pas dexpliquer pourquoi je lai fait. Cest tr&#232;s compliqu&#233;. Je te pardonnerai de ne pas mavoir remerci&#233;e si tu me pardonnes de tavoir fait partir comme je lai fait.

Il ny a rien &#224; pardonner. Ma jambe &#233;tait gu&#233;rie; il &#233;tait temps pour moi de partir, comme tu me las fait remarquer. Jai repris ma route et trouv&#233; la terre quil me fallait pour ma ferme.

Alors, c&#233;tait aussi simple que cela?

Oui. Bien s&#251;r.

Elle se leva et le regarda en face.

Vismaan, pourquoi as-tu fait lamour avec moi?

Parce que tu avais lair de le vouloir.

Cest tout?

Tu &#233;tais malheureuse et tu ne semblais pas vouloir dormir seule. Jesp&#233;rais que cela te r&#233;conforterait. Jessayais d&#234;tre amical, d&#234;tre compatissant.

Ah! je vois.

Je crois que cela ta procur&#233; du plaisir, dit-il.

Oui, oui. Cest vrai que cela ma donn&#233; du plaisir. Mais alors, tu ne me d&#233;sirais pas?

La langue de Vismaan sagita pour ce qui pouvait &#234;tre l&#233;quivalent dun froncement de sourcils perplexe.

Non, r&#233;pondit-il. Tu es humaine. Comment pourrais-je &#233;prouver du d&#233;sir pour un humain? Tu es si diff&#233;rente de moi, Thesme. Sur Majipoor on consid&#232;re ceux de ma race comme des &#233;trangers, mais pour moi, cest toi qui es l&#233;trang&#232;re, tu comprends?

Je suppose. Oui.

Mais je taimais beaucoup. Je te souhaitais d&#234;tre heureuse. Dans ce sens, j&#233;prouvais du d&#233;sir pour toi. Comprends-tu cela? Et je serai toujours ton ami. Jesp&#232;re que tu viendras nous rendre visite et que tu partageras les produits de notre ferme. Tu le feras, Thesme?

Je Oui, oui, je le ferai.

Bien. Je vais partir maintenant. Mais dabord Gravement, avec une profonde dignit&#233;, il lattira &#224; lui et lentoura de ses bras puissants. Elle sentit encore une fois l&#233;trange et lisse rigidit&#233; de sa peau inhumaine et encore une fois la petite langue &#233;carlate virevolta sur ses paupi&#232;res en un baiser fourchu. Il l&#233;treignit un long moment.

Je taime beaucoup, Thesme, dit-il en la l&#226;chant. Je ne pourrai jamais toublier.

Moi non plus.

Elle resta sur le seuil, le regardant s&#233;loigner jusqu&#224; ce quil disparaisse derri&#232;re la mare. Un sentiment de bien-&#234;tre, de paix et de chaleur lui emplissait l&#226;me. Elle doutait de jamais rendre visite &#224; Vismaan, &#224; Turnome et &#224; leur couv&#233;e de petits l&#233;zards, mais c&#233;tait tr&#232;s bien ainsi: Vismaan comprendrait. Tout allait pour le mieux. Thesme commen&#231;a &#224; rassembler ses affaires et &#224; les fourrer dans son sac &#224; dos. Ce n&#233;tait que le milieu de la matin&#233;e; elle avait le temps de faire le voyage jusqu&#224; Narabal.

Elle atteignit la ville juste apr&#232;s les averses de lapr&#232;s-midi. Cela faisait plus dun an quelle lavait quitt&#233;e et bien des mois depuis sa derni&#232;re visite et elle fut surprise par les changements quelle remarqua. Il y r&#233;gnait une activit&#233; de ville en pleine expansion, il y avait des b&#226;timents qui sortaient de terre partout, des navires dans le Chenal et &#233;norm&#233;ment de circulation dans les rues. Et la ville semblait avoir &#233;t&#233; envahie par des cr&#233;atures dautres plan&#232;tes des centaines de Ghayrogs et dautres esp&#232;ces, ceux qui avaient la peau verruqueuse et quelle supposait &#234;tre des Hjorts et d&#233;normes Skandars aux &#233;paules doubles, toute une m&#233;nagerie d&#234;tres &#233;tranges vaquant &#224; leurs occupations et auxquels les citoyens humains ne pr&#234;taient absolument aucune attention. Thesme eut quelque difficult&#233; &#224; trouver le chemin de la maison de sa m&#232;re. Deux de ses s&#339;urs y &#233;taient, ainsi que son fr&#232;re Dalkhan. Ils la d&#233;visag&#232;rent avec des yeux ronds et ce qui semblait &#234;tre de la peur.

Je suis de retour, dit-elle. Je sais que je ressemble &#224; un animal sauvage mais jai juste besoin dune coupe de cheveux et dune tunique propre pour reprendre forme humaine.

Quelques semaines plus tard, elle partit vivre avec Ruskelorn Yulvan et &#224; la fin de lann&#233;e ils &#233;taient mari&#233;s. Elle envisagea au d&#233;but de lui confesser que son h&#244;te ghayrog et elle avaient &#233;t&#233; amants mais elle eut peur de le faire et &#224; la longue il lui parut sans importance daborder le sujet. Elle le fit enfin dix ou douze ans plus tard apr&#232;s un d&#238;ner de bilantoon r&#244;ti dans lun des meilleurs nouveaux restaurants du quartier ghayrog de la ville, alors quelle avait bu beaucoup trop de lent&#234;tant vin dor&#233; du nord et que la pression des vieux souvenirs &#233;tait trop forte pour quelle p&#251;t y r&#233;sister.

Lavais-tu soup&#231;onn&#233;? lui demanda-t-elle quand elle eut fini de lui narrer lhistoire.

Je lai su tout de suite, r&#233;pondit-il, d&#232;s que je tai vue avec lui dans la rue. Mais pourquoi cela aurait-il d&#251; avoir de limportance?



II. Le grand incendie

Apr&#232;s cette ahurissante exp&#233;rience, Hissune nose pas retourner au Registre des Ames. C&#233;tait trop puissant, trop brut; il lui faut du temps pour le dig&#233;rer et lassimiler. Il a v&#233;cu des mois de la vie de cette femme en une heure dans cette cabine et lexp&#233;rience br&#251;le dans son &#226;me. Des images &#233;tranges et nouvelles se bousculent imp&#233;tueusement dans sa conscience. La jungle, tout dabord Hissune na jamais connu que le climat soigneusement contr&#244;l&#233; du Labyrinthe souterrain, &#224; lexception de la fois o&#249; il sest rendu sur le Mont, dont le climat est tout aussi minutieusement contr&#244;l&#233;, mais dune mani&#232;re diff&#233;rente. Il avait donc &#233;t&#233; stup&#233;fi&#233; par lhumidit&#233; et la densit&#233; de la v&#233;g&#233;tation, les averses, les chants doiseaux, les bruits dinsectes et le contact des pieds nus sur un sol mouill&#233;. Mais ce nest quun fragment de ce quil a appris. &#202;tre une femme nest-ce pas stup&#233;fiant? Et puis avoir pour amant une cr&#233;ature dune autre plan&#232;te Hissune ne sait quen dire; cest simplement un &#233;v&#233;nement qui est devenu une partie de lui-m&#234;me, incompr&#233;hensible et d&#233;concertant. Et quand il a commenc&#233; &#224; essayer de d&#233;m&#234;ler tout cela, il lui reste encore bien des sujets de m&#233;ditation: le sentiment de Majipoor, monde en plein d&#233;veloppement et en partie nouveau, des rues non pav&#233;es &#224; Narabal, des cabanes de bois, pas du tout la plan&#232;te bien ordonn&#233;e et enti&#232;rement domestiqu&#233;e quil habite, mais un pays turbulent et myst&#233;rieux aux nombreuses r&#233;gions inconnues. Heure apr&#232;s heure, Hissune rumine ces choses tout en classant distraitement ses inutiles archives dimp&#244;ts, et il lui vient petit &#224; petit &#224; lesprit quil a &#233;t&#233; transform&#233; &#224; jamais par cet interm&#232;de illicite dans le Registre des Ames. Il ne pourra plus jamais &#234;tre seulement Hissune; il sera toujours, de quelque mani&#232;re insondable, non pas seulement Hissune mais aussi Thesme, cette femme qui a v&#233;cu et est morte neuf mille ans plus t&#244;t sur un autre continent, dans une contr&#233;e chaude et humide que Hissune ne verra jamais.

Et puis, bien s&#251;r, il se met &#224; d&#233;sirer ardemment une seconde secousse du Registre miraculeux. Cest un fonctionnaire diff&#233;rent qui est de service cette fois, un petit Vroon renfrogn&#233; dont le masque est de travers, et Hissune est oblig&#233; de brandir tr&#232;s vite ses documents pour entrer. Mais pas un de ces fonctionnaires indolents nest de taille &#224; lutter contre son esprit alerte et bient&#244;t il se retrouve dans la cabine, composant des coordonn&#233;es de ses doigts prestes Les derniers jours de la conqu&#234;te des M&#233;tamorphes par les arm&#233;es des colonisateurs humains de Majipoor. Je vais prendre un soldat de larm&#233;e de lord Stiamot, dit-il &#224; la m&#233;moire cach&#233;e de la chambre forte des enregistrements. Et peut-&#234;tre pourrai-je apercevoir lord Stiamot lui-m&#234;me!


Les contreforts dess&#233;ch&#233;s &#233;taient en flammes le long dune ligne incurv&#233;e suivant les cr&#234;tes entre Milimorn et Hamifieu et m&#234;me do&#249; il &#233;tait, de son aire situ&#233;e sur le pic Zygnor &#224; quatre-vingts kilom&#232;tres &#224; lest, le colonel Eremoil percevait le souffle br&#251;lant du vent et la saveur calcin&#233;e de lair. Une &#233;paisse couronne de fum&#233;e noire s&#233;levait au-dessus de toute la cha&#238;ne de montagnes. Dans une ou deux heures, les aviateurs &#233;tendraient la ligne de feu de Hamifieu &#224; ce petit village &#224; la base de la vall&#233;e et le lendemain ils incendieraient la zone qui s&#233;tendait au sud jusqu&#224; Sintalmond. Et la province tout enti&#232;re serait alors la proie des flammes et malheur aux Changeformes qui y resteraient.

Ce ne sera plus long maintenant, dit Viggan. La guerre est presque termin&#233;e.

Eremoil leva les yeux de ses cartes de langle nord-ouest du continent et les fixa sur le lieutenant.

Croyez-vous? demanda-t-il dun air vague.

Trente ans. Cela commence &#224; suffire.

Pas trente. Cinq mille ans, six mille, depuis larriv&#233;e des premiers humains sur cette plan&#232;te. Cela a &#233;t&#233; la guerre en permanence, Viggan.

Mais pendant une bonne partie de ce temps, nous ne nous sommes pas rendu compte que nous faisions la guerre.

Non, dit Eremoil. Non, nous ne lavons pas compris. Mais nous le comprenons maintenant, nest-ce pas, Viggan?

Il reporta son attention sur les cartes, les examinant en courbant la t&#234;te et en plissant les yeux. La fum&#233;e grasse qui flottait dans lair lui faisait monter les larmes aux yeux et lui brouillait la vue et les traits des cartes &#233;taient tr&#232;s fins. Il suivit lentement de sa baguette les courbes de niveau des contreforts au-dessous de Hamifieu, cochant les villages figurant sur ses feuilles de rapports.

Il esp&#233;rait que tous les villages situ&#233;s le long de larc de flammes se trouvaient sur les cartes et que chacun deux avait re&#231;u la visite dofficiers charg&#233;s de les avertir de lincendie. Cela se passerait mal pour lui et pour ses subalternes si les cartographes avaient oubli&#233; des localit&#233;s, car lord Stiamot avait donn&#233; des ordres pour que la perte daucune vie humaine ne f&#251;t &#224; d&#233;plorer durant la phase finale de cette attaque: tous les colons devaient &#234;tre avertis et avoir le temps d&#233;vacuer la r&#233;gion. Le m&#234;me avertissement &#233;tait donn&#233; aux M&#233;tamorphes. On ne pouvait tout simplement br&#251;ler vifs ses ennemis, avait d&#233;clar&#233; lord Stiamot &#224; plusieurs reprises. Il aspirait seulement &#224; les soumettre &#224; son autorit&#233; et, dans les circonstances pr&#233;sentes, le feu paraissait &#234;tre le meilleur moyen darriver &#224; ses fins. Eremoil se dit que r&#233;ussir ensuite &#224; circonscrire lincendie serait peut-&#234;tre une autre paire de manches, mais ce n&#233;tait pas le probl&#232;me pour le moment.

Kattikawn Bizfern Domgrave Byelk. Que de petites villes, Viggan. Je me demande bien pourquoi les gens veulent vivre l&#224;-haut.

Il para&#238;t que la terre est fertile. Et le climat est doux, pour une r&#233;gion si septentrionale.

Doux? Admettons, si lon accepte de passer la moiti&#233; de lann&#233;e sans une goutte deau.

Eremoil se mit &#224; tousser. Il simaginait entendre les cr&#233;pitements lointains de lincendie &#224; travers lherbe fauve qui montait jusquaux genoux. Dans cette r&#233;gion dAlhanroel, il pleuvait durant tout lhiver mais il ne tombait pas une goutte de pluie de tout l&#233;t&#233;: cela pouvait para&#238;tre une gageure pour les fermiers, mais ils en triomphaient manifestement, &#224; en juger par le nombre dexploitations agricoles qui avaient surgi sur les pentes de ces collines et plus bas, dans les vall&#233;es qui menaient &#224; la mer. C&#233;tait le c&#339;ur de la saison s&#232;che et toute la r&#233;gion &#233;tait br&#251;l&#233;e depuis des mois par le soleil estival Secs, secs, secs, le sol noir craquel&#233; et crevass&#233;, les herbes dhiver br&#251;l&#233;es et en sommeil, les arbustes aux feuilles &#233;paisses referm&#233;s et attendant la pluie. Que le moment &#233;tait bien choisi pour mettre le feu &#224; toute la contr&#233;e et forcer ses ennemis acharn&#233;s &#224; reculer jusquau bord de loc&#233;an, ou m&#234;me dedans! Mais pas de morts, pas de morts Eremoil &#233;tudiait ses listes Chikmoge Fualle Daniup Michimang Il leva de nouveau la t&#234;te.

Viggan, dit-il au lieutenant, que ferez-vous apr&#232;s la guerre?

Ma famille a des terres dans la vall&#233;e du Glayge. Je suppose que je redeviendrai fermier. Et vous, mon colonel?

Jhabite &#224; Stee. J&#233;tais ing&#233;nieur des travaux publics aqueducs, &#233;gouts et autres choses fascinantes. Je peux le redevenir. Quand avez-vous vu le Glayge pour la derni&#232;re fois?

Il y a quatre ans, r&#233;pondit Viggan.

Moi, cela fait cinq ans que jai quitt&#233; Stee. Vous &#233;tiez &#224; la bataille de Treymone, nest-ce pas?

Bless&#233;. L&#233;g&#232;rement.

Vous avez d&#233;j&#224; tu&#233; un M&#233;tamorphe?

Oui, mon colonel.

Pas moi, dit Eremoil. Pas un. Neuf ans dans larm&#233;e et jamais &#244;t&#233; la vie de personne. Bien s&#251;r, j&#233;tais officier. Je crains de ne pas &#234;tre un bon tueur.

Aucun de nous ne lest, dit Viggan. Mais quand ils se jettent sur vous en changeant de forme toutes les dix secondes et en brandissant un couteau dune main et une hache de lautre ou quand vous savez quils ont fait un raid contre le domaine de votre fr&#232;re et assassin&#233; vos neveux

Cest ce qui est arriv&#233;, Viggan?

Pas &#224; moi, mon colonel. Mais &#224; dautres, &#224; beaucoup dautres. Les atrocit&#233;s Je nai pas besoin de vous dire ce

Non. Ce nest pas la peine. Quel est le nom de ce village, Viggan?

Le lieutenant se pencha sur les cartes.

Singaserin, mon colonel. Les caract&#232;res ont des bavures, mais cest ce qui est &#233;crit. Et il figure sur notre liste. Voyez, ici. Nous les avons avertis avant-hier.

Alors, je crois que nous les avons tous faits.

Oui, je crois, mon colonel, dit Viggan.

Eremoil mit les cartes en pile, les rangea et regarda de nouveau vers le couchant. Il y avait une ligne de d&#233;marcation distincte entre la zone de lincendie et les collines intactes au sud, dun vert sombre et qui paraissaient couvertes dune v&#233;g&#233;tation luxuriante. Mais les feuilles de ces arbres &#233;taient fl&#233;tries et huileuses apr&#232;s tous ces mois sans pluie et ces coteaux senflammeraient comme sils &#233;taient bombard&#233;s quand le feu les atteindrait. De temps &#224; autre, il percevait de petits flamboiements, des clart&#233;s soudaines comme des lumi&#232;res qui sallumaient. Mais Eremoil savait que c&#233;tait une illusion due &#224; la distance; chacun de ces petits flamboiements &#233;tait un vaste territoire nouveau qui senflammait &#224; mesure que le feu, se propageant maintenant par des &#233;tincelles port&#233;es par le vent l&#224; o&#249; les aviateurs eux-m&#234;mes ne lallumaient pas, d&#233;vorait les for&#234;ts au-del&#224; de Hamifieu.

Un messager, mon colonel, dit Viggan.

Eremoil se retourna. Un grand jeune homme en uniforme, mouill&#233; de sueur, venait de descendre dune monture et le regardait dune mani&#232;re h&#233;sitante.

Alors? demanda-t-il.

Cest le capitaine Vanayle qui menvoie, mon colonel. Il y a un probl&#232;me dans la vall&#233;e. Un colon refuse d&#234;tre &#233;vacu&#233;.

Il ferait mieux daccepter, fit Eremoil en haussant les &#233;paules. De quelle localit&#233; sagit-il?

Entre Kattikawn et Bizfern, mon colonel. Vaste domaine. Lhomme sappelle Kattikawn aussi, Aibil Kattikawn. Il a dit au capitaine Vanayle que ses terres ont &#233;t&#233; conc&#233;d&#233;es directement par le Pontife Dvorn, que sa famille y est install&#233;e depuis plusieurs milliers dann&#233;es et quil na pas lintention de

Peu mimporte que ses terres lui aient &#233;t&#233; conc&#233;d&#233;es par le Divin lui-m&#234;me, soupira Eremoil. Nous incendions cette r&#233;gion demain et il br&#251;lera vif sil reste.

Il le sait, mon colonel.

Que veut-il que nous fassions? Faire contourner sa ferme par le feu, sans doute?

Eremoil agita le bras avec impatience.

&#201;vacuez-le, sans vous occuper de ce quil est ni de ce quil a lintention de faire.

Nous avons essay&#233;, dit lestafette. Il est arm&#233; et il a oppos&#233; une r&#233;sistance. Il dit quil tuera tous ceux qui essaieront de le chasser de sa terre.

Tuer? dit Eremoil, comme si le mot &#233;tait d&#233;nu&#233; de sens. Tuer? Qui parle de tuer dautres &#234;tres humains? Il est fou. Envoyez cinquante hommes et faites-le partir en lieu s&#251;r.

Je vous ai dit quil avait oppos&#233; une r&#233;sistance, mon colonel. On a ouvert le feu des deux c&#244;t&#233;s. Le capitaine Vanayle pense quon ne pourra pas le d&#233;loger sans perte de vies humaines. Le capitaine Vanayle vous demande de descendre en personne pour ramener cet homme &#224; la raison, mon colonel.

Que moi, je

Cest peut-&#234;tre le moyen le plus simple, dit calmement Viggan. Ces gros propri&#233;taires terriens peuvent &#234;tre tr&#232;s difficiles.

Que Vanayle aille le voir, dit Eremoil.

Le capitaine Vanayle a d&#233;j&#224; tent&#233; de parlementer avec cet homme, mon colonel, dit lestafette. Il a &#233;chou&#233;. Ce Kattikawn exige d&#234;tre re&#231;u en audience par lord Stiamot. Cest &#233;videmment impossible, mais peut-&#234;tre que si vous alliez

Eremoil r&#233;fl&#233;chit. Il &#233;tait absurde que le commandant dune r&#233;gion sacquitte dune telle t&#226;che. Il &#233;tait de la responsabilit&#233; directe de Vanayle de faire &#233;vacuer le territoire avant lincendie du lendemain; il incombait &#224; Eremoil de rester o&#249; il &#233;tait pour diriger les op&#233;rations. Dautre part, Eremoil avait, en d&#233;finitive, &#233;galement la responsabilit&#233; de d&#233;gager le terrain et Vanayle avait manifestement &#233;chou&#233; dans cette entreprise. Lenvoi dune escouade pour faire partir Kattikawn par la force se terminerait probablement par sa mort et aussi par la mort de quelques soldats, ce qui n&#233;tait gu&#232;re une issue souhaitable. Pourquoi ne pas y aller? Eremoil hocha lentement la t&#234;te. Au diable le protocole: il nallait pas faire des mani&#232;res. Il navait plus rien dimportant &#224; faire cet apr&#232;s-midi-l&#224; et Viggan pourrait r&#233;gler les d&#233;tails qui se pr&#233;senteraient. Et sil pouvait sauver une vie, la vie dun vieil homme stupide et born&#233;, en faisant un petit voyage au pied de la montagne

Pr&#233;parez mon flotteur, dit-il &#224; Viggan.

Mon colonel?

Pr&#233;parez-le. Tout de suite, avant que je ne change davis. Je vais aller le voir.

Mais Vanayle a d&#233;j&#224;,

Vous me fatiguez, Viggan. Je ne serai pas absent longtemps. Vous prendrez le commandement ici jusqu&#224; mon retour, mais je ne pense pas que vous aurez beaucoup de travail. Pouvez-vous vous en charger?

Oui, mon colonel, r&#233;pondit le lieutenant dune voix morne.

Le trajet fut plus long quEremoil ne lavait pens&#233;, pr&#232;s de deux heures pour suivre la route en lacet jusqu&#224; la base du pic Zygnor, puis la travers&#233;e du plateau accident&#233; descendant jusquaux contreforts enserrant la plaine c&#244;ti&#232;re. En bas, lair &#233;tait plus chaud, mais il y avait moins de fum&#233;e; des ondes de chaleur miroitantes cr&#233;aient des mirages et le paysage semblait onduler et sestomper. Il ny avait pas de circulation sur la route, mais Eremoil &#233;tait arr&#234;t&#233; de temps &#224; autre par des animaux qui migraient, en proie &#224; la panique, d&#233;tranges animaux desp&#232;ces quil ne pouvait identifier, fuyant avec terreur la zone incendi&#233;e. Les ombres commen&#231;aient &#224; sallonger quand Eremoil atteignit les villages des contreforts. L&#224;, le feu &#233;tait une pr&#233;sence tangible, comme un second soleil dans le ciel; Eremoil sentait sa chaleur sur sa joue et une poussi&#232;re fine se d&#233;posait sur sa peau et ses v&#234;tements.

Les localit&#233;s quil avait coch&#233;es sur ses listes prenaient une troublante r&#233;alit&#233;: Byelk, Domgrave, Bizfern. Elles se ressemblaient toutes, un amoncellement central de boutiques et de b&#226;timents publics, des quartiers r&#233;sidentiels &#224; la p&#233;riph&#233;rie et, plus loin encore, une ceinture de fermes; chaque village &#233;tait nich&#233; dans sa petite vall&#233;e o&#249; un cours deau descendait des collines et se perdait dans la plaine. Ils &#233;taient maintenant tous vides, ou presque; il ne restait que quelques tra&#238;nards, les autres &#233;taient d&#233;j&#224; sur les routes menant &#224; la c&#244;te. Eremoil se prit &#224; penser quil pouvait entrer dans nimporte laquelle de ces maisons et y trouver des livres, des sculptures, des souvenirs de vacances lointaines et peut-&#234;tre m&#234;me des animaux familiers abandonn&#233;s dans la d&#233;tresse; et le lendemain, tout serait r&#233;duit en cendres. Mais ce territoire &#233;tait infest&#233; de Changeformes. Les colons install&#233;s ici avaient v&#233;cu pendant des si&#232;cles sous la menace dun ennemi sauvage et implacable qui entrait et sortait des for&#234;ts sous des traits demprunts, ceux damis, damants ou denfants, pour commettre des meurtres, une guerre sourde et secr&#232;te entre ceux qui avaient &#233;t&#233; d&#233;poss&#233;d&#233;s et ceux qui &#233;taient arriv&#233;s apr&#232;s eux, une guerre qui avait &#233;t&#233; in&#233;vitable depuis que les premiers avant-postes sur Majipoor &#233;taient devenus des cit&#233;s et des territoires agricoles tentaculaires empi&#233;tant de plus en plus sur le domaine des autochtones. Certains rem&#232;des n&#233;cessitent des mesures drastiques: dans ces ultimes convulsions de la lutte entre les humains et les Changeformes, il ny avait pas moyen de faire autrement, Byelk, Domgrave et Bizfern devaient &#234;tre d&#233;truites pour quun terme soit mis &#224; ces tourments. Mais il n&#233;tait pas facile pour autant dabandonner son foyer, songea Eremoil, pas plus quil n&#233;tait particuli&#232;rement facile de d&#233;truire le foyer dautrui, comme il le faisait depuis plusieurs jours, &#224; moins de le faire &#224; distance, &#224; une confortable distance o&#249; tout ce feu n&#233;tait quune abstraction strat&#233;gique.

Apr&#232;s Bizfern, les contreforts obliquaient vers louest sur une longue distance et la route suivait leur contour. Il y avait de beaux cours deau par-l&#224;, presque de petites rivi&#232;res, et le terrain &#233;tait couvert de for&#234;ts, sauf l&#224; o&#249; il avait &#233;t&#233; d&#233;bois&#233; pour la culture. Mais l&#224; aussi les mois sans pluie avaient rendu les for&#234;ts terriblement combustibles, avec des amoncellements de feuilles mortes partout, des branches tomb&#233;es et de vieux troncs fendus.

Cest ici, mon colonel, dit lestafette.

Eremoil vit une gorge encaiss&#233;e, &#224; lentr&#233;e &#233;troite mais beaucoup plus large &#224; lint&#233;rieur, avec un cours deau coulant au milieu. Dans lobscurit&#233; qui s&#233;paississait il distingua un imposant manoir, un grand b&#226;timent blanc au toit de tuiles vertes, et, derri&#232;re, ce qui paraissait &#234;tre une vaste superficie de terres cultiv&#233;es. Des gardes arm&#233;s attendaient &#224; lentr&#233;e de la gorge. Il ne sagissait pas de la propri&#233;t&#233; dun simple fermier; c&#233;tait le domaine de quelquun qui se consid&#233;rait comme un duc. Eremoil sentit quil y avait des ennuis en perspective.

Il mit pied &#224; terre et se dirigea vers les gardes qui lobservaient froidement et &#233;taient pr&#234;ts &#224; faire usage de leur lanceur d&#233;nergie. Il sadressa &#224; celui qui paraissait le plus imposant.

Le colonel Eremoil voudrait voir Aibil Kattikawn, dit-il.

La r&#233;ponse fusa, glaciale et cat&#233;gorique.

Le Kattikawn attend lord Stiamot.

Lord Stiamot est occup&#233; &#224; dautres t&#226;ches. Cest moi qui le repr&#233;sente aujourdhui. Je suis le colonel Eremoil, commandant de la r&#233;gion.

Nous avons lordre de ne laisser passer que lord Stiamot.

Dites &#224; votre ma&#238;tre, reprit Eremoil dun ton las, que le Coronal est au regret de ne pouvoir venir et lui demande de pr&#233;senter ses dol&#233;ances au colonel Eremoil.

Le garde parut accueillir ces paroles avec indiff&#233;rence. Mais au bout de quelques instants, il pivota sur lui-m&#234;me et p&#233;n&#233;tra dans la gorge. Eremoil le regarda marcher sans se h&#226;ter le long de la berge du ruisseau et dispara&#238;tre dans les denses bosquets darbustes devant le manoir. Un long moment s&#233;coula; le vent tourna, apportant une bouff&#233;e br&#251;lante venant de la zone incendi&#233;e et une couche dair noir qui piquait les yeux et irritait la gorge. Eremoil se repr&#233;senta une pellicule poudreuse de particules sombres sur ses poumons. Mais do&#249; il &#233;tait, de cet endroit abrit&#233;, le feu lui-m&#234;me &#233;tait invisible.

Le garde revint enfin, toujours sans se h&#226;ter.

Le Kattikawn va vous recevoir, annon&#231;a-t-il.

Eremoil fit signe &#224; son chauffeur et &#224; son guide, lestafette. Mais le garde de Kattikawn secoua la t&#234;te.

Vous seul, colonel.

Le chauffeur parut inquiet. Eremoil lui fit signe de reculer.

Attendez-moi ici, dit-il. Je ne pense pas &#234;tre long.

Il suivit le garde le long du sentier de la gorge jusquau manoir.

Il attendait dAibil Kattikawn le m&#234;me genre daccueil glac&#233; que celui que les gardes lui avaient offert; mais Eremoil avait sous-estim&#233; la courtoisie dont un aristocrate provincial se sentait tenu de faire preuve. Kattikawn laccueillit avec un sourire chaleureux et un regard intense et p&#233;n&#233;trant, lui donna une accolade qui parut sinc&#232;re &#224; Eremoil et le fit entrer dans le grand logis qui &#233;tait peu meubl&#233; mais &#233;l&#233;gant &#224; sa mani&#232;re aust&#232;re et d&#233;pouill&#233;e. Des poutres apparentes de bois noir verni supportaient les plafonds vo&#251;t&#233;s; des troph&#233;es de chasse &#233;taient accroch&#233;s en haut des murs; le mobilier &#233;tait massif et manifestement ancien. Tout avait un air archa&#239;que. Il en &#233;tait de m&#234;me dAibil Kattikawn. Il &#233;tait bien b&#226;ti, beaucoup plus grand quEremoil qui &#233;tait plut&#244;t court de stature, et large d&#233;paules, un lourd manteau de fourrure de steetmoy rehaussant sa carrure de mani&#232;re spectaculaire. Il avait le front haut et une chevelure grise mais &#233;paisse, qui formait des crans; les yeux &#233;taient sombres et les l&#232;vres minces. Tout dans son apparence concourait &#224; faire de lui un homme de noble prestance.

Quand il eut servi des coupes de vin ambr&#233; et scintillant et quils eurent bu les premi&#232;res gorg&#233;es, Kattikawn demanda:

Vous avez donc besoin dincendier mes terres?

Je crains quil nous faille incendier la province tout enti&#232;re.

Un stratag&#232;me idiot, peut-&#234;tre laction la plus stupide de toute lhistoire de la guerre humaine. Connaissez-vous la valeur des produits de cette r&#233;gion? Savez-vous combien de g&#233;n&#233;rations de dur labeur il a fallu pour b&#226;tir ces fermes?

Toute la zone comprise entre Milimorn et Sintalmond et au-del&#224; est un centre de gu&#233;rilla m&#233;tamorphe, le dernier demeurant sur Alhanroel. Le Coronal est r&#233;solu &#224; mettre un terme &#224; cette guerre affreuse, ce qui ne peut &#234;tre r&#233;alis&#233; quen enfumant les Changeformes pour les obliger &#224; sortir de leurs cachettes dans ces collines.

Il y a dautres m&#233;thodes.

Nous les avons essay&#233;es et elles ont &#233;chou&#233;, dit Eremoil.

Vraiment? Avez-vous essay&#233; de ratisser les for&#234;ts pour les d&#233;busquer? Avez-vous fait venir ici tous les soldats de Majipoor pour mener &#224; bien lop&#233;ration de nettoyage? Bien s&#251;r que non. Ce serait se donner trop de mal. Il est beaucoup plus simple denvoyer vos appareils et de mettre le feu &#224; toute la contr&#233;e.

Une g&#233;n&#233;ration tout enti&#232;re a souffert de cette guerre.

Et le Coronal commence &#224; simpatienter, dit Kattikawn. &#192; mes d&#233;pens.

Le Coronal est un grand strat&#232;ge. Le Coronal a vaincu un ennemi dangereux et presque incompr&#233;hensible et a fait pour la premi&#232;re fois de Majipoor un lieu s&#251;r pour loccupation humaine mis &#224; part cette r&#233;gion.

Nous ne nous sommes pas mal d&#233;brouill&#233;s avec ces M&#233;tamorphes r&#244;dant tout autour de nous, colonel. Je nai pas encore &#233;t&#233; massacr&#233;. Jai su my prendre avec eux. Ils sont loin davoir &#233;t&#233; pour mon bien-&#234;tre une menace aussi grave que mon propre gouvernement semble l&#234;tre. Votre Coronal, colonel, est un imb&#233;cile.

Eremoil se contr&#244;la.

Les g&#233;n&#233;rations futures le salueront comme un h&#233;ros parmi les h&#233;ros.

Tr&#232;s probablement, dit Kattikawn. Il est de ceux dont on fait en g&#233;n&#233;ral des h&#233;ros. Je vous affirme quil n&#233;tait pas n&#233;cessaire de d&#233;truire une province enti&#232;re afin de semparer des quelques milliers daborig&#232;nes qui restent en libert&#233;. Je vous affirme que cest une man&#339;uvre imprudente et inconsid&#233;r&#233;e de la part dun g&#233;n&#233;ral &#233;puis&#233; qui a h&#226;te de retrouver ses aises au Mont du Ch&#226;teau.

Quoi quil en soit, la d&#233;cision a &#233;t&#233; prise et de Milimorn &#224; Hamifieu tout est en flammes.

Cest bien ce que jai remarqu&#233;.

Le feu avance vers le village de Kattikawn. D&#232;s laube peut-&#234;tre, les abords de votre domaine seront sous sa menace. Durant la journ&#233;e, nous continuerons les attaques incendiaires au-del&#224; de cette r&#233;gion et vers le sud jusqu&#224; Sintalmond.

Vraiment? fit calmement Kattikawn.

Cette zone deviendra un v&#233;ritable enfer. Nous vous demandons de labandonner pendant quil en est encore temps.

Je choisis de rester, colonel.

Eremoil poussa un long soupir.

Nous ne pouvons &#234;tre responsable de votre s&#233;curit&#233; si vous faites cela.

Personne dautre que moi-m&#234;me na jamais &#233;t&#233; responsable de ma s&#233;curit&#233;.

Ce que je veux dire, cest que vous allez mourir, et avoir une mort horrible. Il nous est impossible de rompre la ligne de feu de mani&#232;re &#224; &#233;pargner votre domaine.

Je comprends.

Alors vous nous demandez de vous assassiner.

Je ne demande rien de tel. Il ny a pas darrangement entre nous. Vous faites votre guerre; je prends soin de ma propri&#233;t&#233;. Si lincendie que n&#233;cessite votre guerre p&#233;n&#232;tre sur le territoire que je consid&#232;re comme le mien, tant pis pour moi, mais il ne sagit pas dun assassinat. Nos voies divergent, colonel Eremoil.

Votre raisonnement est &#233;trange. Votre mort sera le r&#233;sultat direct de nos attaques incendiaires. Votre vie p&#232;sera sur notre conscience.

Je reste ici de mon plein gr&#233;, apr&#232;s avoir &#233;t&#233; d&#251;ment averti, dit Kattikawn. Ma vie ne p&#232;sera que sur ma propre conscience.

Et la vie des v&#244;tres. Ils vont mourir aussi.

Ceux qui choisissent de rester, oui. Je les ai pr&#233;venus de ce qui va se passer. Trois dentre eux sont partis pour la c&#244;te. Les autres vont rester. De leur plein gr&#233;, et non pour me faire plaisir. Cest notre foyer. Une autre coupe de vin, colonel?

Eremoil refusa, puis changea imm&#233;diatement davis et tendit son r&#233;cipient vide.

Est-il impossible que je mentretienne avec lord Stiamot? demanda Kattikawn en versant du vin.

Absolument.

Jai cru comprendre que le Coronal est dans la r&#233;gion.

Oui, il est &#224; une demi-journ&#233;e dici. Mais il est inaccessible &#224; ce genre de requ&#234;te.

&#192; dessein, je pr&#233;sume, fit Kattikawn en souriant. Croyez-vous quil soit devenu fou, Eremoil?

Le Coronal? Pas du tout.

Mais cet incendie une man&#339;uvre si d&#233;sesp&#233;r&#233;e, une man&#339;uvre si stupide. Les r&#233;parations quil lui faudra verser apr&#232;s des millions de royaux; ce sera la faillite du Tr&#233;sor; cela co&#251;tera plus cher que cinquante ch&#226;teaux aussi grandioses que celui quil a fiait b&#226;tir au sommet du Mont. Et pour quel r&#233;sultat? Quon nous donne encore deux ou trois ans et nous soumettrons les Changeformes.

Ou cinq, ou dix, ou vingt, dit Eremoil. Il faut que cette guerre se termine, sur-le-champ, cet &#233;t&#233;. Cet &#233;pouvantable fl&#233;au, cette honte sur tous, cette souillure, ce long cauchemar

Oh! alors vous croyez que la guerre a &#233;t&#233; une erreur?

Eremoil secoua vivement la t&#234;te.

Lerreur fondamentale a &#233;t&#233; commise il y a longtemps, dit-il, quand nos anc&#234;tres ont choisi de sinstaller sur un monde d&#233;j&#224; habit&#233; par une esp&#232;ce intelligente. Cela nous a mis dans cette alternative, ou bien &#233;craser les M&#233;tamorphes, ou bien nous retirer enti&#232;rement de Majipoor, et comment aurions-nous pu le faire?

Oui, dit Kattikawn, comment aurions-nous pu abandonner les foyers qui ont &#233;t&#233; les n&#244;tres et ceux de nos a&#239;eux pendant si longtemps, hein?

Nous avons arrach&#233; cette plan&#232;te &#224; son peuple, reprit Eremoil sans tenir compte de lironie pesante. Pendant des milliers dann&#233;es, nous avons essay&#233; de vivre en paix avec eux avant de reconna&#238;tre que la coexistence &#233;tait impossible. Nous imposons maintenant notre volont&#233; par la force, ce qui nest pas beau, mais les autres solutions sont encore pires.

Que compte faire lord Stiamot des Changeformes qui sont dans ses camps dinternement? De lengrais pour les champs quil a br&#251;l&#233;s?

On leur donnera une vaste r&#233;serve sur Zimroel, r&#233;pondit Eremoil. La moiti&#233; dun continent pour eux seuls on peut difficilement appeler cela de la cruaut&#233;. Alhanroel sera &#224; nous et il y aura un oc&#233;an pour nous s&#233;parer. Le repeuplement est d&#233;j&#224; en cours. Votre r&#233;gion reste la seule &#224; ne pas &#234;tre pacifi&#233;e. Lord Stiamot a assum&#233; le terrible fardeau de la responsabilit&#233; dune action dure mais n&#233;cessaire et lavenir le glorifiera pour cela.

Je le glorifie d&#232;s maintenant, dit Kattikawn. &#212; sage et juste Coronal! Qui, dans son infinie sagesse, d&#233;truit cette terre afin de d&#233;barrasser la plan&#232;te des aborig&#232;nes g&#234;nants qui r&#244;dent. Il e&#251;t &#233;t&#233; pr&#233;f&#233;rable pour moi, Eremoil, que votre royal h&#233;ros ait eu moins de noblesse d&#226;me. Ou peut-&#234;tre plus. Il me semblerait beaucoup plus admirable sil avait choisi une m&#233;thode plus lente pour r&#233;duire ces derni&#232;res poches de r&#233;sistance. Apr&#232;s trente ans de guerre, que repr&#233;sentent deux ou trois ann&#233;es suppl&#233;mentaires?

Mais cest cette m&#233;thode quil a choisie. Lincendie approche tandis que nous discutons.

Quil approche. Je serai l&#224; pour d&#233;fendre ma maison contre lui.

Vous navez pas vu la zone de feu, dit Eremoil. Votre d&#233;fense ne tiendra pas dix secondes. Le feu d&#233;vore tout sur son passage.

Cest tr&#232;s probable. Mais je vais courir le risque.

Je vous en supplie

Vous me suppliez? Allons donc! Et si moi, je vous suppliais? Je vous en supplie, colonel, &#233;pargnez mon domaine!

Cest impossible. Mais, vraiment, je vous en supplie, retirez-vous et &#233;pargnez votre vie et celle des v&#244;tres.

Que voudriez-vous que je fasse, me tra&#238;ner sur cette route jusqu&#224; la c&#244;te et vivre dans quelque masure sordide &#224; Alaisor ou &#224; Bailemoona? &#202;tre serveur dans une auberge, balayer les rues ou &#233;triller les montures dans une &#233;curie? Cette maison est mon foyer. Je pr&#233;f&#233;rerais mourir ici demain en dix secondes que vivre mille ans dans un l&#226;che exil. Kattikawn se dirigea vers la fen&#234;tre.

La nuit tombe, colonel, reprit-il. Voulez-vous &#234;tre mon h&#244;te &#224; d&#238;ner?

Je regrette, mais je ne peux pas rester.

Est-ce que cette discussion vous ennuie? Nous pouvons parler dautre chose.Je pr&#233;f&#233;rerais.

Eremoil saisit la grosse patte de son interlocuteur.

Jai des obligations au quartier g&#233;n&#233;ral. Ce&#251;t &#233;t&#233; un immense plaisir daccepter votre hospitalit&#233;. Jaurais aim&#233; que cela f&#251;t possible. Me pardonnerez-vous de d&#233;cliner votre invitation?

Cela me peine de vous voir partir sans vous &#234;tre restaur&#233;. Allez-vous voir lord Stiamot?

Eremoil ne r&#233;pondit pas.

Je vous demanderais de mobtenir une audience, dit Kattikawn.

Cest impossible, et cela ne servirait &#224; rien. Je vous en prie, partez dici ce soir. D&#238;nons ensemble, puis abandonnez votre domaine.

Je suis ici chez moi, et jy reste, dit Kattikawn. Je vous souhaite bonne chance, colonel, et une vie longue et heureuse. Et je vous remercie pour cette conversation.

Il ferma les yeux quelques instants et inclina la t&#234;te: un l&#233;ger salut, un cong&#233;diement d&#233;licat. Eremoil se dirigea vers la porte donnant dans la grande entr&#233;e.

Lautre officier, dit Kattikawn, croyait pouvoir marracher de force dici. Vous avez eu plus de bon sens, et je vous en f&#233;licite. Adieu, colonel Eremoil.

Eremoil chercha des paroles de circonstance, nen trouva pas et prit le parti de faire un salut. Les gardes de Kattikawn le reconduisirent &#224; lentr&#233;e de la gorge o&#249; le chauffeur dEremoil et lestafette attendaient en jouant aux d&#233;s &#224; c&#244;t&#233; du flotteur. Ils se mirent au garde-&#224;-vous en voyant Eremoil, mais il leur fit signe dabandonner la position. Il tourna les yeux vers lest, vers les grandes montagnes qui s&#233;levaient de lautre c&#244;t&#233; de la vall&#233;e. Sous ces latitudes septentrionales, par cette nuit d&#233;t&#233;, le ciel &#233;tait encore clair, m&#234;me &#224; lorient, et la lourde masse du pic Zygnor se d&#233;tachait &#224; lhorizon comme une muraille noire sur le fond gris p&#226;le du ciel. Au sud se trouvait son jumeau, le Mont Haimon, o&#249; le Coronal avait &#233;tabli son quartier g&#233;n&#233;ral. Eremoil &#233;tudia pendant quelque temps les deux puissants pics, les contreforts quils dominaient, la colonne de feu et de fum&#233;e qui s&#233;levait de lautre c&#244;t&#233; et les lunes qui faisaient leur apparition dans le ciel; puis il secoua la t&#234;te, se retourna et porta son regard vers le manoir dAibil Kattikawn qui disparaissait dans lobscurit&#233; du cr&#233;puscule finissant. Durant son ascension dans les rangs de larm&#233;e, Eremoil avait fait la connaissance de ducs, de princes et de beaucoup dautres notabilit&#233;s quun simple ing&#233;nieur des travaux publics na gu&#232;re loccasion de rencontrer dans sa vie priv&#233;e et il avait fr&#233;quent&#233; le Coronal en personne et le petit cercle de ses intimes et de ses conseillers; mais il ne pensait jamais avoir rencontr&#233; quelquun qui ressembl&#226;t &#224; ce Kattikawn, soit lhomme le plus noble, soit le plus malavis&#233; de la plan&#232;te et peut-&#234;tre les deux.

Allons-y, dit-il au chauffeur. Prenez la route du Haimon.

Du Haimon, mon colonel?

Pour aller voir le Coronal, oui. Pourrez-vous y arriver avant minuit?

La route menant au pic m&#233;ridional ressemblait beaucoup &#224; celle du Zygnor mais en plus escarp&#233;e et en moins bien pav&#233;e. Dans lobscurit&#233; ses tours et ses d&#233;tours auraient probablement &#233;t&#233; dangereux &#224; la vitesse &#224; laquelle allait le chauffeur dEremoil, une femme de Stoien, mais la lueur rougeoyante de lincendie &#233;clairait la vall&#233;e et les contreforts et r&#233;duisait grandement les risques. Eremoil nouvrit pas la bouche durant le long trajet. Il ny avait rien &#224; dire: comment le chauffeur ou la jeune estafette auraient-ils pu comprendre la nature dAibil Kattikawn? Eremoil lui-m&#234;me, lorsquil avait appris que lun des fermiers locaux refusait dabandonner sa terre, s&#233;tait m&#233;pris sur cette nature, simaginant quil sagissait de quelque vieux fou born&#233;, de quelque fanatique ent&#234;t&#233;, aveugle aux r&#233;alit&#233;s du p&#233;ril quil courait. Kattikawn &#233;tait certainement ent&#234;t&#233; et on pouvait peut-&#234;tre le consid&#233;rer comme un fanatique, mais aucun des autres qualificatifs ne lui convenait, pas m&#234;me celui de fou, bien que sa philosophie p&#251;t para&#238;tre folle &#224; ceux qui, tel Eremoil, vivaient selon des codes diff&#233;rents.

Il se demanda ce quil allait dire &#224; lord Stiamot.

Il ne servait &#224; rien de le pr&#233;parer; les mots viendraient deux-m&#234;mes ou ils ne viendraient pas. Au bout dun certain temps, il glissa dans une sorte de demi-sommeil, lesprit lucide mais fig&#233;, ne songeant &#224; rien, ne calculant rien. Le flotteur, remontant l&#233;g&#232;rement et rapidement la route qui donnait le tournis, sortit de la vall&#233;e et senfon&#231;a dans un paysage d&#233;chiquet&#233;. &#192; minuit, il &#233;tait encore sur les premi&#232;res pentes du Mont Haimon, mais cela navait pas dimportance: il &#233;tait bien connu que le Coronal se couchait tard, et souvent ne dormait pas du tout. Eremoil ne doutait pas quil f&#251;t visible.

Quelque part sur les derni&#232;res pentes du Haimon il senfon&#231;a sans sen rendre compte dans un vrai sommeil et il fut surpris et embarrass&#233; quand lestafette le secoua doucement pour le r&#233;veiller.

Nous sommes au camp de lord Stiamot, mon colonel.

Clignant des yeux, d&#233;sorient&#233;, Eremoil saper&#231;ut quil &#233;tait encore appuy&#233; sur son s&#233;ant, les jambes ankylos&#233;es, le dos raide. Les lunes &#233;taient mont&#233;es dans le ciel et la nuit &#233;tait devenue noire, &#224; lexception des fantastiques rougeoiements qui la d&#233;chiraient au couchant. Eremoil descendit maladroitement du flotteur. M&#234;me en plein milieu de la nuit le camp du Coronal &#233;tait un lieu anim&#233; avec des messagers courant en tous sens et des lumi&#232;res brillant dans de nombreux b&#226;timents. Un adjudant-major apparut, reconnut Eremoil et lui fit un salut excessivement c&#233;r&#233;monieux.

Votre visite est une surprise, colonel Eremoil!

Pour moi aussi, vous dirais-je. Lord Stiamot est-il au camp?

Le Coronal participe &#224; une r&#233;union d&#233;tat-major. Vous attend-il, mon colonel?

Non, r&#233;pondit Eremoil. Mais je dois lui parler.

Cela ne parut pas troubler ladjudant-major. Des r&#233;unions d&#233;tat-major au milieu de la nuit, des commandants de r&#233;gion d&#233;barquant &#224; limproviste et demandant un entretien eh bien, pourquoi pas? On &#233;tait en guerre et le protocole &#233;tait improvis&#233; au jour le jour. Eremoil suivit lofficier &#224; travers le camp jusqu&#224; une tente octogonale portant lembl&#232;me du Coronal, la constellation. Un cordon de gardes lentourait, aussi r&#233;barbatifs et lair aussi d&#233;vou&#233; que ceux qui tenaient lentr&#233;e de la gorge de Kattikawn. Il y avait eu quatre attentats contre lord Stiamot depuis dix-huit mois tous l&#339;uvre de M&#233;tamorphes, tous d&#233;jou&#233;s. Dans lhistoire de Majipoor, aucun Coronal navait jamais p&#233;ri de mort violente, mais avant celui-ci, aucun navait fait la guerre.

Ladjudant-major discuta avec le commandant de la garde; Eremoil se trouva soudain au centre dun groupe dhommes arm&#233;s, des lumi&#232;res irritantes laveuglant et des doigts senfon&#231;ant douloureusement dans ses bras. Pendant quelques instants, cette attaque le laissa tout interdit. Mais il retrouva vite son assurance.

Que signifie cela? demanda-t-il. Je suis le colonel Eremoil.

&#192; moins que vous ne soyez un Changeforme, dit lun des gardes.

Et vous croyez le d&#233;couvrir en me serrant et en maveuglant avec vos lumi&#232;res?

Il existe des m&#233;thodes, dit une autre voix.

Aucune qui se soit jamais montr&#233;e s&#251;re, dit Eremoil en riant. Mais allez-y, mettez-moi &#224; l&#233;preuve, et faites vite. Il faut que je parle &#224; lord Stiamot.

Ils firent effectivement des exp&#233;riences. Quelquun lui donna un morceau de papier vert et lui demanda de poser la langue dessus. Il sex&#233;cuta et le papier vira &#224; lorange. Quelquun dautre lui demanda un cheveu et lenflamma. Eremoil les regardait faire avec stupeur. Sa derni&#232;re visite au camp du Coronal remontait &#224; un mois et toutes ces pratiques navaient pas eu cours; il en conclut quil devait y avoir eu une autre tentative dassassinat ou bien que quelque scientifique &#233;tait arriv&#233; avec ces techniques charlatanesques. Il nexistait, &#224; la connaissance dEremoil, aucun moyen r&#233;el de distinguer un M&#233;tamorphe dun humain authentique quand le M&#233;tamorphe avait pris une apparence humaine, hormis la dissection, et il navait pas lintention de sy soumettre.

&#199;a va, lui dit-on enfin. Vous pouvez entrer.

Mais on laccompagna. Le regard dEremoil, d&#233;j&#224; aveugl&#233;, accommoda avec difficult&#233; dans la p&#233;nombre de la tente du Coronal, mais apr&#232;s quelques instants, il distingua au fond une demi-douzaine de silhouettes, parmi lesquelles se trouvait lord Stiamot. Ils paraissaient &#234;tre en pri&#232;res. Eremoil per&#231;ut des invocations et des r&#233;pons murmur&#233;s, des bribes des anciennes &#201;critures. &#201;tait-ce le genre de r&#233;union d&#233;tat-major que le Coronal tenait maintenant? Eremoil savan&#231;a et sarr&#234;ta &#224; quelques m&#232;tres du groupe. Il ne connaissait que lun des membres de la suite du Coronal, Damlang de Bibiroon, g&#233;n&#233;ralement consid&#233;r&#233; comme lun des deux ou trois pr&#233;tendants au tr&#244;ne. Les autres ne paraissaient m&#234;me pas &#234;tre des soldats. C&#233;taient des hommes plus &#226;g&#233;s, en v&#234;tements civils, &#224; lair doux et urbain, des po&#232;tes peut-&#234;tre, ou des interpr&#232;tes des r&#234;ves, certainement pas des hommes de guerre. Mais la guerre &#233;tait presque termin&#233;e.

Le Coronal regarda dans la direction dEremoil sans para&#238;tre sapercevoir de sa pr&#233;sence.

Eremoil fut stup&#233;fait par lair fl&#233;tri et ravag&#233; de lord Stiamot. Le Coronal avait manifestement vieilli durant les trois derni&#232;res ann&#233;es de la guerre, mais le processus semblait s&#234;tre acc&#233;l&#233;r&#233;; il paraissait ratatin&#233;, blafard et fragile, la peau parchemin&#233;e et l&#339;il terne. On lui aurait donn&#233; cent ans, mais il n&#233;tait pas plus &#226;g&#233; quEremoil, encore dans la force de l&#226;ge. Eremoil se souvenait du jour o&#249; Stiamot &#233;tait mont&#233; sur le tr&#244;ne et o&#249; il avait fait v&#339;u de mettre fin &#224; la folie de cette permanente guerre larv&#233;e avec les M&#233;tamorphes, de rassembler les autochtones de la plan&#232;te et de leur faire &#233;vacuer les territoires colonis&#233;s par les humains. Trente ans seulement, et le Coronal avait lair davoir vieilli de pr&#232;s de cent ans; mais il avait pass&#233; son r&#232;gne sur les champs de bataille, comme aucun Coronal ne lavait fait avant lui et comme aucun ne le ferait probablement jamais apr&#232;s lui, faisant campagne dans la vall&#233;e au Glayge et dans les pays chauds du sud, dans les denses for&#234;ts du nord-est et dans les riches plaines bordant le golfe de Stoien, encerclant les Changeformes ann&#233;e apr&#232;s ann&#233;e avec ses vingt ann&#233;es et les parquant dans des camps. Maintenant sa t&#226;che touchait &#224; sa fin seuls les gu&#233;rilleros du nord-ouest restaient en libert&#233;, une lutte incessante, une longue et violente vie de guerre, avec &#224; peine le temps de retourner au tendre climat printanier du Mont du Ch&#226;teau pour jouir des plaisirs du tr&#244;ne. Eremoil s&#233;tait parfois demand&#233;, alors que la guerre tra&#238;nait en longueur, comment r&#233;agirait lord Stiamot si le Pontife venait &#224; mourir et quil &#233;tait appel&#233; &#224; lautre royaut&#233; et oblig&#233; d&#233;tablir sa r&#233;sidence dans le Labyrinthe; refuserait-il et conserverait-il la couronne du Coronal afin de pouvoir poursuivre la campagne? Mais le Pontife &#233;tait en bonne sant&#233;, dapr&#232;s ce que lon disait, et lord Stiamot &#233;tait devenu un vieux petit homme &#233;puis&#233;, qui paraissait avoir lui-m&#234;me un pied dans la tombe. Eremoil saisit brusquement ce quAibil Kattikawn navait pas compris, pour quelles raisons lord Stiamot &#233;tait si avide de mener, co&#251;te que co&#251;te, &#224; sa conclusion lultime phase de la guerre.

Qui vient darriver? demanda le Coronal. Est-ce Finiwain?

Eremoil, monseigneur. Responsable des forces charg&#233;es de propager lincendie.

Eremoil. Oui. Eremoil. Je me souviens. Venez, asseyez-vous avec nous. Nous rendons gr&#226;ce au Divin pour la fin de la guerre, Eremoil. Ces gens sont venus me voir de la part de ma m&#232;re, la Dame de lIle, qui nous prot&#232;ge dans nos r&#234;ves, et nous allons passer la nuit &#224; chanter ses louanges, car demain matin le cercle de feu sera ferm&#233;. Allons, Eremoil, venez vous asseoir et chantez avec nous. Vous connaissez les cantiques de la Dame, nest-ce pas?

La voix lasse et f&#234;l&#233;e du Coronal donna un choc &#224; Eremoil. Un mince filet de voix &#233;tait tout ce qui subsistait de cet organe nagu&#232;re majestueux. Ce h&#233;ros, ce demi-dieu &#233;tait &#233;tiol&#233; et ravag&#233; par ses longues campagnes; il ne restait plus rien de lui, c&#233;tait un spectre, une ombre. En le voyant ainsi, Eremoil se demanda si lord Stiamot avait jamais &#233;t&#233; la grande figure qui vivrait dans la m&#233;moire des hommes ou si ce n&#233;tait que propagande et mythification et si le Coronal navait pas &#233;t&#233; surfait depuis le d&#233;but.

Lord Stiamot lui fit signe davancer. Eremoil sapprocha &#224; contrec&#339;ur.

Il songea &#224; ce quil &#233;tait venu dire. Monseigneur, il y a sur le trajet du feu un homme qui refuse de partir, qui ne veut pas quon l&#233;vacue et ne pourra pas &#234;tre &#233;vacu&#233; sans perte de vies humaines et, monseigneur, cet homme est trop noble pour p&#233;rir de cette mani&#232;re. Cest pourquoi je vous demande, monseigneur, darr&#234;ter lincendie, de concevoir peut-&#234;tre une nouvelle strat&#233;gie afin de pouvoir nous emparer des M&#233;tamorphes qui fuiront la zone incendi&#233;e sans avoir besoin d&#233;tendre la destruction au-del&#224; du point quelle atteint maintenant, car

Non.

Il voyait limpossibilit&#233; totale de demander au Coronal de retarder dune seule heure la fin de la guerre. Ni par &#233;gard pour Kattikawn, ni par &#233;gard pour Eremoil, ni pour lamour de la sainte Dame, sa m&#232;re, lincendie ne pouvait &#234;tre arr&#234;t&#233;, car c&#233;taient les derniers jours de la guerre et la n&#233;cessit&#233; pour le Coronal den finir au plus t&#244;t balayait tout devant elle. Eremoil pouvait essayer darr&#234;ter lincendie de son propre chef mais il ne pouvait demander le consentement du Coronal. Lord Stiamot tendit la t&#234;te vers Eremoil.

Que se passe-t-il, colonel? Quest-ce qui vous tracasse? Venez. Asseyez-vous &#224; c&#244;t&#233; de moi. Chantez avec nous, colonel.

Ils entonn&#232;rent un hymne, un air quEremoil ne connaissait pas. Il se joignit &#224; eux en fredonnant, improvisant une harmonie. Apr&#232;s quoi, ils en chant&#232;rent un second, puis encore un autre, et celui-l&#224;, Eremoil le connaissait. Il chanta, mais dune voix caverneuse et discordante. Laube ne pouvait plus &#234;tre loin. Il se coula tranquillement dans la p&#233;nombre et sortit de la tente. En effet, le soleil se levait et commen&#231;ait &#224; lancer ses premi&#232;res lueurs verd&#226;tres &#224; lassaut de la face orientale du Mont Haimon, mais il faudrait encore au moins une heure avant que ses rayons franchissent la paroi de la montagne et &#233;clairent les vall&#233;es maudites au sud-ouest. Eremoil aspirait &#224; dormir pendant une semaine. Il se mit &#224; la recherche de ladjudant-major.

Voulez-vous envoyer un message de ma part &#224; mon lieutenant sur le pic Zygnor, lui demanda-t-il.

Bien s&#251;r, mon colonel.

Dites-lui dassumer la responsabilit&#233; de la phase suivante de lincendie et de continuer comme pr&#233;vu. Je vais passer la journ&#233;e ici et je regagnerai mon quartier g&#233;n&#233;ral dans la soir&#233;e, apr&#232;s avoir pris un peu de repos.

Bien, mon colonel.

Eremoil se retourna et regarda vers le ponant encore envelopp&#233; dans la nuit sauf &#224; lendroit o&#249; les terribles rougeoiements de la zone incendi&#233;e lilluminaient. Aibil Kattikawn avait probablement pass&#233; toute la nuit &#224; arroser ses terres avec des pompes et des tuyaux. Cela ne servirait &#224; rien, bien entendu; un feu de cette importance d&#233;vore tout sur son passage et br&#251;le jusqu&#224; ce quil ne reste plus de combustible. Kattikawn allait mourir et le toit de tuiles du manoir allait seffondrer, et il ny avait rien &#224; faire. Il ne pouvait &#234;tre sauv&#233; quen risquant la vie dinnocents soldats, et encore &#233;tait-ce peu probable; il pouvait &#233;galement &#234;tre sauv&#233; si Eremoil d&#233;cidait de passer outre aux ordres de lord Stiamot, mais pas pour longtemps. Alors il mourra. Eremoil se dit quapr&#232;s neuf ans de guerre, il allait enfin &#234;tre la cause dune mort et que c&#233;tait lun de ses propres fr&#232;res de race. Tant pis. Le sort en &#233;tait jet&#233;.

Il resta &#224; son poste dobservation encore &#224; peu pr&#232;s une heure, las mais incapable de bouger, jusqu&#224; ce quil voie les premi&#232;res explosions dans les contreforts pr&#232;s de Bizfern, ou peut-&#234;tre Domgrave, et il comprit que le bombardement incendiaire du matin avait commenc&#233;. La guerre sera bient&#244;t finie, se dit-il. Nos derniers ennemis sont en fuite et vont chercher refuge sur la c&#244;te o&#249; ils seront intern&#233;s et transport&#233;s sur lautre continent et le monde retrouvera la paix. Il sentit la chaleur du soleil estival sur ses &#233;paules et la chaleur de lincendie qui lui chauffait les joues. Le monde retrouvera la paix, songea-t-il, et il alla chercher un endroit pour dormir.



III. La cinqui&#232;me ann&#233;e de la travers&#233;e

Cette exp&#233;rience est tr&#232;s diff&#233;rente de la premi&#232;re. Hissune nest pas frapp&#233; de stupeur comme la premi&#232;re fois, il est moins boulevers&#233;; cest une histoire triste et &#233;mouvante, mais elle ne le secoue pas jusquau tr&#233;fonds de lui-m&#234;me comme l&#233;treinte du Ghayrog et de l&#234;tre humain. Elle lui a pourtant beaucoup appris sur la nature de la responsabilit&#233;, sur les conflits qui surviennent entre des forces antagonistes dont on ne peut dire ni de lune ni de lautre quelle est dans lerreur et sur la signification de la v&#233;ritable tranquillit&#233; desprit. Il a &#233;galement d&#233;couvert quelque chose sur le processus de la mystification, car dans toute lhistoire de Majipoor il ny a pas eu un personnage plus divinis&#233; que lord Stiamot, le brillant roi-guerrier qui brisa la force des sinistres M&#233;tamorphes indig&#232;nes, et huit mille ans didol&#226;trie ont fait de lui un &#234;tre imposant de majest&#233; et de magnificence. Le lord Stiamot du mythe existe encore dans lesprit de Hissune, mais il a fallu le mettre un peu de c&#244;t&#233; de mani&#232;re &#224; faire de la place au Stiamot quil a vu par les yeux dEremoil ce petit homme &#233;puis&#233;, blafard et ratatin&#233;, vieux avant l&#226;ge, consum&#233; par une vie pass&#233;e sur les champs de bataille. Un h&#233;ros? Assur&#233;ment, sauf peut-&#234;tre pour les M&#233;tamorphes. Mais un demi-dieu? Non, un &#234;tre humain, trop humain, toute vuln&#233;rabilit&#233; et fatigue. Il est important de ne jamais oublier cela, se dit Hissune, et il se rend compte &#224; cet instant que les minutes d&#233;rob&#233;es dans le Registre des Ames lui procurent sa v&#233;ritable &#233;ducation, son doctorat es vie.

Il lui faut longtemps avant de se sentir pr&#234;t &#224; retourner suivre un autre cours. Mais au bout dun certain temps, la poussi&#232;re des archives des imp&#244;ts commence &#224; sinsinuer jusquaux profondeurs de son &#234;tre et il &#233;prouve le besoin dune diversion, dune aventure. Donc, il retourne au Registre. Il y a une autre l&#233;gende &#224; explorer. Un jour, il y a bien longtemps, un bateau charg&#233; de fous a lev&#233; lancre pour entreprendre la travers&#233;e de la Grande Mer de la d&#233;mence sil y eut jamais entreprise d&#233;mente, mais une glorieuse d&#233;mence et Hissune d&#233;cide de prendre place &#224; bord de ce navire et de d&#233;couvrir ce quil est advenu de son &#233;quipage. Quelques recherches lui fournissent le nom du capitaine: Sinnabor Lavon, originaire du Mont du Ch&#226;teau. Les doigts de Hissune courent l&#233;g&#232;rement sur les touches pour indiquer la date, le lieu et le nom et il senfonce dans son si&#232;ge, calme, attendant, pr&#234;t &#224; prendre la mer.


Cest durant la cinqui&#232;me ann&#233;e de la travers&#233;e que Sinnabor Lavon remarqua les premiers filaments dherbe &#224; dragon qui ondulaient et se tortillaient dans la mer le long de la coque du navire.

Il navait, bien entendu, aucune id&#233;e de ce que c&#233;tait, car personne sur Majipoor navait jamais vu dherbe &#224; dragon. Ces parages lointains de la Grande Mer navaient jamais &#233;t&#233; explor&#233;s. Mais il savait que c&#233;tait la cinqui&#232;me ann&#233;e de la travers&#233;e, car Sinnabor Lavon avait consciencieusement not&#233; tous les matins sur le livre de bord la date et la position du navire afin que les explorateurs conservent des rep&#232;res psychologiques sur cet oc&#233;an infini et monotone. Il &#233;tait donc certain que ce jour &#233;tait dans la vingti&#232;me ann&#233;e du Pontificat de Dizimaule, lord Arioc &#233;tant Coronal, et d&#234;tre dans le courant de la cinqui&#232;me ann&#233;e depuis que le Spurifon avait appareill&#233; du port de Til-omon pour son voyage autour du monde.

Au d&#233;but, il prit lherbe &#224; dragon pour une masse de serpents de mer. Elle paraissait mue par une force int&#233;rieure, ondoyant, se tortillant, se contractant et se rel&#226;chant. Sur londe calme et sombre elle avait des chatoiements de couleurs &#233;clatantes, chaque filament iridescent lan&#231;ant des reflets &#233;meraude, indigo et vermillon. Il y en avait un petit amas &#224; b&#226;bord et une bande un peu plus large qui tachait la mer &#224; tribord.

Lavon regarda le pont inf&#233;rieur par-dessus le bastingage et vit un trio de silhouettes hirsutes &#224; quatre bras: des Skandars de l&#233;quipage, ravaudant des filets ou faisant semblant. Ils le gratifi&#232;rent dun regard morne et dur. Comme de nombreux membres de l&#233;quipage ils &#233;taient depuis longtemps las de la travers&#233;e.

H&#233;! vous, l&#224;-bas! hurla Lavon. Sortez l&#233;cope! Pr&#233;levez des &#233;chantillons de ces serpents!

Des serpents, capitaine? Quels serpents?

L&#224;! l&#224;! Vous ne voyez donc pas?

Les Skandars regard&#232;rent leau, puis, avec une certaine gravit&#233; condescendante, lev&#232;rent les yeux vers Sinnabor Lavon.

Vous parlez de ces herbes?

Lavon regarda de plus pr&#232;s. Des herbes? Le navire avait d&#233;j&#224; d&#233;pass&#233; les premiers amas, mais il y en avait dautres devant, des masses plus importantes, et il plissa les yeux, essayant de distinguer des fibres v&#233;g&#233;tales dans lenchev&#234;trement flottant. La masse remuait, comme des serpents auraient pu le faire. Mais Lavon ne voyait ni t&#234;tes ni yeux. Alors c&#233;taient peut-&#234;tre des herbes. Il gesticula impatiemment et les Skandars, sans se presser, commenc&#232;rent &#224; d&#233;plier l&#233;cope articul&#233;e mont&#233;e sur un espar avec laquelle les sp&#233;cimens biologiques &#233;taient recueillis.

Quand Lavon atteignit le pont inf&#233;rieur, un petit tas d&#233;goulinant dherbes s&#233;levait sur les bordages et une demi-douzaine de membres de lexp&#233;dition &#233;taient rassembl&#233;s autour, Vormecht, le second, Galimoin, le chef navigateur, Joachil Noor et deux de ses scientifiques et Mikdal Hasz, le chroniqueur du bord. Une odeur piquante dammoniac flottait dans lair. Les trois Skandars restaient en retrait, se bouchant ostensiblement le nez et grommelant, mais les autres, riant, montrant les herbes ou les poussant du doigt, paraissaient plus anim&#233;s et excit&#233;s quils ne lavaient &#233;t&#233; depuis des semaines.

Lavon sagenouilla pr&#232;s deux. Il ny avait aucun doute, il sagissait bien dun genre dalgue dont chaque fibre plate et charnue &#233;tait &#224; peu pr&#232;s de la taille dun homme, large comme le bras et &#233;paisse comme un doigt. Elle remuait et se contractait convulsivement, comme mue par un ressort, mais ses mouvements devenaient visiblement plus lents dinstant en instant &#224; mesure quelle s&#233;chait et les couleurs vives perdaient rapidement leur &#233;clat.

Prenez-en un peu plus, dit Joachil Noor aux Skandars. Et cette fois, mettez-les dans un baquet deau de mer pour quelles restent en vie.

Les Skandars ne firent pas un geste.

Lodeur quelle puanteur grogna lun des &#234;tres velus.

Joachil Noor se dirigea vers eux la petite femme tout en nerfs avait lair dune enfant aupr&#232;s des cr&#233;atures gigantesques et agita brusquement la main. Les Skandars hauss&#232;rent les &#233;paules et all&#232;rent ex&#233;cuter leur t&#226;che.

Quen pensez-vous? lui demanda Sinnabor Lavon.

Des algues. Une vari&#233;t&#233; inconnue, mais tout est inconnu si loin en mer. Les changements de couleur sont int&#233;ressants. Je ne sais pas sils sont caus&#233;s par des variations des pigments ou sils r&#233;sultent simplement dune illusion doptique, du jeu de la lumi&#232;re sur les couches superficielles changeantes.

Et les mouvements? Les algues nont pas de muscles.

De nombreuses plantes sont capables de mouvement. De faibles oscillations &#233;lectriques causant des diff&#233;rences dans les colonnes de fluide &#224; lint&#233;rieur de la structure de la plante vous connaissez les sensitives du nord-ouest de Zimroel? Quand on crie, elles se contractent. Leau de mer est un excellent conducteur; ces algues doivent capter toutes sortes dimpulsions &#233;lectriques. Nous les &#233;tudierons attentivement.

Je dois vous avouer, poursuivit Joachil Noor avec un sourire, que cela arrive comme un pr&#233;sent du Divin. Encore une semaine de cette mer vide et jaurais saut&#233; par-dessus bord.

Lavon opina du chef. Il avait &#233;prouv&#233; la m&#234;me chose: cet ennui mortel, ce sentiment affreux et &#233;touffant de s&#234;tre condamn&#233; &#224; une interminable travers&#233;e sans but. Lui-m&#234;me, qui avait consacr&#233; sept ans de sa vie &#224; lorganisation de cette exp&#233;dition et qui &#233;tait pr&#234;t &#224; passer le reste de ses jours &#224; en assurer la r&#233;ussite, lui-m&#234;me, la cinqui&#232;me ann&#233;e de la travers&#233;e, paralys&#233; par lindolence, engourdi par lapathie

Faites-moi un rapport pour ce soir, hein? dit-il. R&#233;sultats pr&#233;liminaires. Nouvelle et exceptionnelle esp&#232;ce dalgues.

Joachil Noor fit un geste et les Skandars hiss&#232;rent le baquet dalgues sur leurs larges &#233;paules et le transport&#232;rent vers le laboratoire. Les trois biologistes les suivirent.

Ils auront largement de quoi &#233;tudier, dit Vormecht.

Regardez l&#224;-bas! s&#233;cria le second en tendant la main. Il y en a une &#233;paisse couche devant nous!

Trop &#233;paisse, peut-&#234;tre, dit Mikdal Hasz.

Sinnabor Lavon se tourna vers le chroniqueur, un petit homme &#224; la voix s&#232;che et aux yeux p&#226;les, dont une &#233;paule &#233;tait plus haute que lautre.

Que voulez-vous dire? demanda-t-il.

Les rotors obstru&#233;s, capitaine. Si les algues deviennent beaucoup plus &#233;paisses. Jai lu les histoires de la Vieille Terre qui parlent doc&#233;ans o&#249; les algues &#233;taient imp&#233;n&#233;trables et de navires irr&#233;m&#233;diablement emp&#234;tr&#233;s, dont l&#233;quipage se nourrissait de crabes et de poissons et finissait par mourir de soif, et les b&#226;timents continuaient de d&#233;river pendant des si&#232;cles avec les squelettes &#224; bord

Des fables, des l&#233;gendes, grogna Galimoin, le chef navigateur.

Et si cela nous arrive? demanda Mikdal Hasz.

Est-ce possible? demanda Vormecht.

Lavon se rendit compte que tous les regards convergeaient sur lui. Il regarda la mer. C&#233;tait vrai, les algues paraissaient plus &#233;paisses; elles formaient de grosses touffes devant l&#233;trave et leurs oscillations cadenc&#233;es produisaient des palpitations et des gonflements &#224; la surface plate et inerte de leau.

Mais il restait de larges trou&#233;es entre les bancs. &#201;tait-ce possible que ces algues puissent engloutir un excellent navire comme le Spurifon? Le silence r&#233;gnait sur le pont. C&#233;tait presque comique: lhorrible menace des algues, les officiers tendus, divis&#233;s et irritables, le capitaine auquel incombait de prendre la d&#233;cision qui pouvait signifier la vie ou la mort

Lavon se dit que la v&#233;ritable menace n&#233;tait pas les algues mais lennui. Pendant des mois, la travers&#233;e avait &#233;t&#233; si peu mouvement&#233;e que les journ&#233;es &#233;taient devenues des vides quil avait fallu remplir avec les distractions les plus d&#233;sesp&#233;r&#233;es. Chaque jour &#224; laube, la boule de soleil vert bronze des tropiques se levait au-dessus de Zimroel, &#224; midi, il brillait au z&#233;nith dans un ciel sans nuages, lapr&#232;s-midi, il plongeait vers lhorizon inconcevablement lointain, et le lendemain, c&#233;tait la m&#234;me chose. Il ny avait pas eu de pluie depuis plusieurs semaines, pas le moindre changement de temps. La Grande Mer emplissait tout lunivers. Ils ne voyaient aucune terre, pas le plus petit &#238;lot &#224; cette distance des c&#244;tes, aucun oiseau, aucun animal marin. Dans une telle existence, une esp&#232;ce inconnue dalgues marines devenait une exquise nouveaut&#233;. Une f&#233;roce impatience rongeait lesprit des voyageurs, ces explorateurs qui s&#233;taient consacr&#233;s &#224; leur projet &#233;pique et qui maintenant, tristes et maussades, supportaient le tourment de savoir quils avaient g&#226;ch&#233; leur vie dans un moment de folie romantique. Quand ils avaient lev&#233; lancre pour accomplir la premi&#232;re travers&#233;e de lhistoire de la Grande Mer qui occupait pr&#232;s de la moiti&#233; de la plan&#232;te g&#233;ante, aucun dentre eux navait pens&#233; que cela se passerait ainsi. Ils avaient imagin&#233; des aventures quotidiennes, des animaux nouveaux dune nature fabuleuse, des &#238;les inconnues, des temp&#234;tes dantesques, un ciel d&#233;chir&#233; par les &#233;clairs et color&#233; de nuages de dizaines de teintes rares. Mais pas cela, pas cette p&#233;nible uniformit&#233;, cette immuable r&#233;p&#233;tition des jours. Lavon avait d&#233;j&#224; commenc&#233; &#224; &#233;valuer les risques de mutinerie, car il sen fallait peut-&#234;tre encore de sept, neuf ou m&#234;me onze ans avant quils abordent les c&#244;tes du lointain continent dAlhanroel, et il doutait quil y en e&#251;t beaucoup &#224; bord qui auraient le courage daller jusquau bout. Il devait y en avoir des dizaines qui avaient commenc&#233; &#224; r&#234;ver de faire demi-tour et de remettre le cap sur Zimroel; lui-m&#234;me en avait parfois r&#234;v&#233;. Cherchons donc les risques, songea-t-il, et si besoin est, fabriquons-les par limagination. Bravons-donc le p&#233;ril, r&#233;el ou imaginaire, des algues marines. La possibilit&#233; du danger nous sortira de notre funeste l&#233;thargie.

Nous pouvons affronter les algues, dit Lavon. Poursuivons notre route.

Au bout dune heure, il commen&#231;a &#224; avoir des doutes. Du haut de la passerelle il contemplait avec m&#233;fiance les algues qui allaient s&#233;paississant. Elles formaient de petits &#238;lots de cinquante &#224; cent m&#232;tres de largeur et les trou&#233;es qui les s&#233;paraient se r&#233;tr&#233;cissaient. Toute la surface de la mer &#233;tait en mouvement, palpitait et fr&#233;missait. Sous les rayons ardents du soleil presque &#224; la verticale, les algues prenaient des teintes plus riches, passant dun ton &#224; un autre, comme activ&#233;es par le d&#233;ferlement d&#233;nergie solaire. Il voyait des animaux se d&#233;placer au milieu de lenchev&#234;trement v&#233;g&#233;tal: d&#233;normes crustac&#233;s ressemblant &#224; des crabes, avec de nombreuses pattes, sph&#233;riques, &#224; la carapace verte et noueuse, et des animaux serpentins &#233;voquant un peu le calmar, se repaissant dautres &#234;tres vivants trop petits pour que Lavon p&#251;t les voir.

Peut-&#234;tre quun changement de cap fit nerveusement Vormecht.

Peut-&#234;tre, dit Lavon. Je vais envoyer une vigie pour savoir jusquo&#249; s&#233;tend cette salet&#233;.

Changer de cap, m&#234;me de quelques degr&#233;s, ne lui disait rien du tout. Sa route &#233;tait trac&#233;e; sa d&#233;cision &#233;tait arr&#234;t&#233;e; il craignait que la moindre d&#233;viation nan&#233;ant&#238;t sa r&#233;solution d&#233;j&#224; chancelante. Pourtant ce n&#233;tait pas un maniaque, fon&#231;ant sans tenir compte des risques. C&#233;tait seulement quil voyait &#224; quel point il serait facile pour les passagers du Spurifon de perdre ce quil leur restait denthousiasme pour la folle entreprise dans laquelle ils s&#233;taient lanc&#233;s.

C&#233;tait un &#226;ge dor pour Majipoor, une &#233;poque de figures h&#233;ro&#239;ques et de hauts faits m&#233;morables. Des explorateurs partaient dans toutes les directions, dans les d&#233;serts arides de Suvrael, les for&#234;ts et les marais de Zimroel et les r&#233;gions vierges de la p&#233;riph&#233;rie dAlhanroel, dans les archipels et les groupes d&#238;les qui bordaient les trois continents. La population augmentait rapidement, de petites villes se transformaient en cit&#233;s et des cit&#233;s en m&#233;tropoles dune taille invraisemblable, des colons non humains affluaient des mondes avoisinants pour chercher fortune, tout &#233;tait croissance, excitation, changement. Et Sinnabor Lavon s&#233;tait r&#233;serv&#233; lexploit le plus fou de tous, la travers&#233;e de la Grande Mer en bateau. Nul ne lavait jamais tent&#233;. De lespace on voyait que la moiti&#233; de la surface de la plan&#232;te g&#233;ante &#233;tait de leau, que les continents, aussi &#233;normes quils fussent, &#233;taient tous tass&#233;s dans un seul h&#233;misph&#232;re et que toute lautre moiti&#233; de la plan&#232;te n&#233;tait quun oc&#233;an uniforme. Et bien que la colonisation humaine de Majipoor e&#251;t commenc&#233; depuis plusieurs milliers dann&#233;es, il y avait eu beaucoup de travail &#224; faire sur terre et la Grande Mer avait &#233;t&#233; abandonn&#233;e &#224; elle-m&#234;me et aux armadas de dragons de mer qui la traversaient infatigablement douest en est pendant leurs migrations qui duraient des d&#233;cennies.

Mais Lavon aimait Majipoor et aspirait &#224; lembrasser tout enti&#232;re. Il lavait travers&#233;e dAmblemorn, au pied du Mont du Ch&#226;teau, &#224; Til-omon, sur lautre rivage de la Grande Mer; et maintenant, mu par le besoin de boucler la boucle, il avait investi toutes ses ressources et toute son &#233;nergie dans larmement de cet imposant b&#226;timent, aussi autonome et ind&#233;pendant quune &#238;le, &#224; bord duquel lui-m&#234;me et un &#233;quipage aussi fou que lui avaient lintention de passer une d&#233;cennie ou plus &#224; explorer cet oc&#233;an inconnu. Il savait, et les autres savaient probablement aussi, quils s&#233;taient embarqu&#233;s dans une aventure qui &#233;tait peut-&#234;tre vou&#233;e &#224; l&#233;chec. Mais sils r&#233;ussissaient, et sils arrivaient &#224; bon port avec leur vaisseau sur la c&#244;te orientale dAlhanroel o&#249; aucun long-courrier navait jamais accost&#233;, leurs noms vivraient &#224; jamais.

Oh&#233;! s&#233;cria soudain la vigie. Dragons en vue! Oh&#233;!

Des semaines dennui, grommela Vormecht, et puis tout arrive dun seul coup!

Lavon vit la vigie dont la silhouette se d&#233;coupait sur le ciel &#233;blouissant tendre le bras au nord-nord-ouest. Il mit sa main en visi&#232;re et suivit la direction du bras tendu. Oui! De grandes formes bossu&#233;es glissaient paisiblement vers eux, les caudales dress&#233;es, les ailes ramen&#233;es pr&#232;s du corps ou, pour quelques-uns, magnifiquement d&#233;ploy&#233;es

Des dragons! cria Galimoin.

Des dragons, regardez! hurl&#232;rent une douzaine dautres voix &#224; la fois.

Le Spurifon avait d&#233;j&#224; rencontr&#233; deux troupes de dragons de mer au cours de la travers&#233;e, apr&#232;s six mois de mer, au milieu des &#238;les quils avaient baptis&#233;es lArchipel Stiamot, et deux ans plus tard, dans la partie de loc&#233;an quils avaient nomm&#233; la Fosse Arioc. Les deux fois, les troupes avaient &#233;t&#233; importantes, compos&#233;es de centaines de gigantesques animaux avec de nombreuses femelles gravides, et elles &#233;taient rest&#233;es &#224; distance du Spurifon. Mais ceux-ci ne semblaient &#234;tre que des &#233;l&#233;ments isol&#233;s de leur troupe, pas plus dune dizaine ou dune vingtaine, une poign&#233;e de m&#226;les g&#233;ants et des jeunes mesurant &#224; peine une douzaine de m&#232;tres. Les algues fr&#233;missantes semblaient maintenant sans importance alors que les dragons approchaient. Tout le monde semblait &#234;tre sur le pont en m&#234;me temps, tr&#233;pignant dexcitation.

Lavon agrippait la rambarde. Il avait choisi de prendre un risque pour cr&#233;er une diversion; eh bien, le risque &#233;tait l&#224;. Un dragon de mer adulte en col&#232;re pouvait d&#233;semparer un navire, m&#234;me aussi bien d&#233;fendu que le Spurifon, en lui assenant quelques coups violents. Ils nattaquaient que rarement des vaisseaux qui ne les avaient pas assaillis les premiers, mais cela s&#233;tait parfois produit. Ces animaux imaginaient-ils que le Spurifon &#233;tait un navire &#233;quip&#233; pour la p&#234;che au dragon? Tous les ans, une nouvelle troupe de dragons de mer traversait les eaux entre Piliplok et lIle du Sommeil, parages dans lesquels la p&#234;che &#233;tait autoris&#233;e, et des flottes de dragonniers r&#233;duisaient sensiblement leur nombre; les gros, au moins, devaient &#234;tre des survivants de ce massacre, et qui pouvait savoir quelles rancunes ils nourrissaient? Les harponneurs du Spurifon se mirent en position de tir sur un signe de Lavon.

Mais il ny eut pas dattaque. Les dragons semblaient consid&#233;rer le navire comme une curiosit&#233;, rien de plus. Ils &#233;taient venus ici pour se nourrir. Quand ils atteignirent les premiers amas dalgues, ils ouvrirent leur immense bouche et commenc&#232;rent &#224; en engloutir d&#233;normes quantit&#233;s, absorbant en m&#234;me temps les sortes de crabes et de calmars et tout le reste. Pendant plusieurs heures, ils p&#226;tur&#232;rent bruyamment au milieu des algues, puis, comme dun commun accord, ils senfonc&#232;rent sous la surface de la mer et disparurent en quelques instants.

Un grand cercle de mer libre entourait maintenant le Spurifon.

Ils ont d&#251; en avaler des tonnes, murmura Lavon. Des tonnes!

Et maintenant la voie est libre, dit Galimoin.

Non, dit Vormecht en secouant la t&#234;te. Vous voyez, capitaine? Lherbe &#224; dragon, l&#224;-bas. De plus en plus &#233;paisse?

Lavon regarda dans le lointain. Partout o&#249; il portait son regard une mince ligne sombre bordait lhorizon.

La terre, sugg&#233;ra Galimoin. Des &#238;les des atolls

Tout autour de nous? fit Vormecht dun ton m&#233;prisant. Non, Galimoin. Nous nous sommes enfonc&#233;s au milieu dun continent de cette herbe &#224; dragon. La trou&#233;e que les dragons ont faite en mangeant nest quune illusion. Nous sommes pris au pi&#232;ge!

Ce ne sont que des algues, r&#233;pliqua Galimoin. Sil le faut, nous nous fraierons un chemin &#224; travers.

Lavon gardait les yeux fix&#233;s sur lhorizon avec inqui&#233;tude. Il commen&#231;ait &#224; partager le malaise de Vormecht. Quelques heures plus t&#244;t, lherbe &#224; dragon &#233;tait limit&#233;e &#224; quelques filaments &#233;pars, puis s&#233;tait transform&#233;e en touffes et en bancs; mais maintenant, et bien que le navire vogu&#226;t provisoirement en eau libre, il semblait v&#233;ritablement quun cercle continu dalgues les entour&#226;t de la poupe &#224; la proue. Mais pouvaient-elles devenir assez &#233;paisses pour entraver leur progression?

C&#233;tait lheure du cr&#233;puscule. Lair lourd et chaud rosit, puis devint rapidement gris. Lobscurit&#233; venue du ciel &#224; lorient sabattit sur les voyageurs.

Demain matin, nous enverrons des canots pour voir ce quil y a &#224; voir, annon&#231;a Lavon.

Ce soir-l&#224; apr&#232;s d&#238;ner, Joachil Noor fit un rapport sur lherbe &#224; dragon: une algue g&#233;ante, compliqu&#233;e sur le plan de la biochimie et m&#233;ritant un examen approfondi. Elle parla longuement de son syst&#232;me complexe de coloration et de sa puissante contractilit&#233;. Tout le monde &#224; bord, y compris ceux qui &#233;taient &#233;gar&#233;s dans le brouillard dune d&#233;pression sans espoir depuis des semaines, se rassembla pour scruter les sp&#233;cimens dans le baquet, les toucher, sinterroger et faire des remarques. Sinnabor Lavon se r&#233;jouit de retrouver une telle animation &#224; bord du Spurifon apr&#232;s toutes ces semaines de cafard.

Il r&#234;va cette nuit-l&#224; quil dansait sur leau, ex&#233;cutant un vigoureux pas seul dans un ballet plein dentrain. Lherbe &#224; dragon &#233;tait ferme et souple sous ses pieds a&#233;riens.

Il fut r&#233;veill&#233; une heure avant laube par des coups insistants frapp&#233;s &#224; la porte de sa cabine. C&#233;tait un Skandar, Skeen, du troisi&#232;me quart.

Venez vite, capitaine lherbe &#224; dragon

M&#234;me aux premiers reflets nacr&#233;s du jour nouveau lampleur du d&#233;sastre &#233;tait &#233;vidente. Durant toute la nuit, le Spurifon avait suivi sa route et lherbe &#224; dragon avait avanc&#233;, si bien que le navire se trouvait au c&#339;ur dun enchev&#234;trement serr&#233; dalgues marines qui paraissait s&#233;tendre jusquaux confins de lunivers. Le paysage qui se pr&#233;sentait aux yeux de Lavon tandis que les premi&#232;res tra&#238;n&#233;es vertes du matin teintaient le ciel paraissait sortir tout droit dun r&#234;ve: un tapis uni et continu compos&#233; de milliards de fibres v&#233;g&#233;tales enchev&#234;tr&#233;es, dont la surface fr&#233;missait, se convulsait, palpitait et tremblait et dont les couleurs en perp&#233;tuel changement passaient par toute une gamme de tons profonds et agressifs. On pouvait voir &#231;&#224; et l&#224; les habitants de cet inextricable r&#233;seau courir, ramper, glisser, onduler, grimper et d&#233;taler. De limp&#233;n&#233;trable lacis dalgues s&#233;levait une odeur si p&#233;n&#233;trante quelle semblait traverser directement les narines jusquau fond du cr&#226;ne. On ne voyait nulle part deau libre. Le Spurifon &#233;tait arr&#234;t&#233;, encalmin&#233;, aussi immobile que sil avait couvert durant la nuit quinze cents kilom&#232;tres par voie de terre jusquau c&#339;ur du d&#233;sert de Suvrael.

Lavon tourna les yeux vers Vormecht le second, si bougon et &#233;nerv&#233; toute la journ&#233;e de la veille, arborait maintenant lair calme de celui dont les craintes se voient justifi&#233;es, puis vers le chef navigateur Galimoin dont la confiance d&#233;bordante avait laiss&#233; place &#224; une disposition desprit tendue et explosive que traduisaient clairement son regard dur et fixe et ses l&#232;vres s&#233;v&#232;rement pinc&#233;es.

Jai fait stopper les machines, dit Vormecht. Nous aspirions de pleins barils dherbe &#224; dragon. Les rotors ont &#233;t&#233; compl&#232;tement obstru&#233;s presque instantan&#233;ment.

Peut-on les d&#233;sobstruer? demanda Lavon.

Nous sommes en train de le faire, r&#233;pondit Vormecht. Mais d&#232;s que nous remettrons les machines en marche, nous allons aspirer des algues par toutes les ou&#239;es.

Les sourcils fronc&#233;s, Lavon se tourna vers Galimoin.

Avez-vous r&#233;ussi &#224; &#233;valuer la superficie de la masse dalgues?

Nous nen voyons pas les limites, capitaine.

Et avez-vous sond&#233; sa profondeur?

Cest comme une pelouse. On ne peut pas faire traverser les plombs.

Lavon poussa un long soupir.

Mettez imm&#233;diatement des canots &#224; la mer. Nous devons &#233;tudier ce que nous affrontons. Vormecht, envoyez deux plongeurs pour d&#233;couvrir jusqu&#224; quelle profondeur va la couche dalgues et si nous pouvons trouver un moyen de prot&#233;ger nos entr&#233;es dair. Et demandez &#224; Joachil Noor de monter ici.

La petite biologiste apparut promptement, lair las mais obstin&#233;ment pleine dentrain. Avant que Lavon ait pu dire un mot, elle annon&#231;a:

Jai pass&#233; toute la nuit &#224; &#233;tudier les algues. Elles fixent les m&#233;taux, avec une forte concentration de rh&#233;nium et de vanadium dans

Avez-vous remarqu&#233; que nous sommes immobilis&#233;s?

Cela parut la laisser indiff&#233;rente.

Je vois, dit-elle.

Nous nous retrouvons comme dans les vieilles l&#233;gendes o&#249; des navires sont pris dans des herbes imp&#233;n&#233;trables et sont abandonn&#233;s en mer. Nous sommes peut-&#234;tre ici pour un bon moment.

Cela nous donnera une chance d&#233;tudier cet &#233;cosyst&#232;me unique, capitaine.

Pendant le reste de notre vie, peut-&#234;tre.

Croyez-vous? demanda Joachil Noor, enfin alarm&#233;e.

Je nen sais rien. Mais je veux que vous changiez lorientation de vos recherches, pour le moment. Trouvez-moi ce qui peut tuer ces herbes, &#224; part lexposition &#224; lair. Il nous faudra peut-&#234;tre mener contre elles une guerre biologique si nous voulons un jour sortir dici. Je veux un produit chimique, une m&#233;thode, un proc&#233;d&#233; pour d&#233;gager nos rotors.

Emparez-vous de deux dragons de mer, r&#233;pondit imm&#233;diatement Joachil Noor, encha&#238;nez-les &#224; la proue, un de chaque c&#244;t&#233;, et laissez-les manger pour nous lib&#233;rer.

R&#233;fl&#233;chissez-y plus s&#233;rieusement, fit Sinnabor Lavon sans sourire, et revenez plus tard me faire votre rapport.

Il regarda tandis que lon mettait deux canots &#224; la mer, chacun avec quatre membres de l&#233;quipage. Lavon se prit &#224; esp&#233;rer, mais il ny avait aucune chance: presque aussit&#244;t, les pales forent bloqu&#233;es et les marins durent se r&#233;soudre &#224; prendre les avirons et &#224; effectuer une lente et ext&#233;nuante progression &#224; travers les algues, sarr&#234;tant parfois pour repousser &#224; coups de gourdins les intr&#233;pides crustac&#233;s g&#233;ants qui grouillaient sur la surface du tapis dalgues. En un quart dheure, les canots ne s&#233;taient pas &#233;loign&#233;s du navire de plus dune centaine de m&#232;tres. Entre-temps, deux plongeurs, un Hjort et un humain, munis de masques, &#233;taient descendus, taillant des ouvertures dans lherbe &#224; dragon le long de la coque et disparaissant dans les profondeurs. Au bout dune demi-heure, ils n&#233;taient pas remont&#233;s et Lavon sadressa &#224; son second.

Vormecht, combien de temps des hommes peuvent-ils rester sous leau avec ces masques?

&#192; peu pr&#232;s jusqu&#224; maintenant, capitaine. Peut-&#234;tre un peu plus longtemps pour le Hjort, mais gu&#232;re plus.

Cest bien ce que je pensais.

Nous nallons certainement pas envoyer dautres plongeurs &#224; leur recherche, nest-ce pas?

Certainement pas, fit sombrement Lavon. Croyez-vous que le submersible pourrait p&#233;n&#233;trer dans les algues?

Probablement pas. Jen doute &#233;galement. Mais nous allons devoir essayer. Demandez des volontaires.

Le Spurifon transportait un petit sous-marin quil utilisait pour ses recherches scientifiques. Il navait pas servi depuis des mois et quand il fut pr&#234;t &#224; descendre, plus dune heure s&#233;tait &#233;coul&#233;e; le sort des deux plongeurs ne faisait plus de doute. Et Lavon sentit la conscience de leur mort peser sur son esprit comme une chape de m&#233;tal glac&#233;. Il navait jamais vu quelquun mourir, sauf dextr&#234;me vieillesse, et il lui &#233;tait difficile de comprendre l&#233;tranget&#233; de la mortalit&#233; accidentelle, presque autant que de savoir quil &#233;tait responsable de ce qui s&#233;tait pass&#233;.

Trois volontaires mont&#232;rent dans le sous-marin qui fut hiss&#233; par-dessus bord &#224; laide dun treuil. Il reposa un moment &#224; la surface de leau, puis ses occupants firent sortir les pinces escamotables dont il &#233;tait &#233;quip&#233; et, comme un gros crabe luisant, il commen&#231;a &#224; senfoncer en creusant. Ce fut long, car lherbe &#224; dragon adh&#233;rait &#233;troitement &#224; lui et reconstituait son tissu v&#233;g&#233;tal presque aussi vite que les pinces le d&#233;chiraient. Mais peu &#224; peu, le petit b&#226;timent cessa d&#234;tre visible.

Galimoin hurlait quelque chose dans un porte-voix sur un autre pont. Lavon leva les yeux et vit les deux canots quil avait fait mettre &#224; la mer aux prises avec les algues &#224; quelque huit cent m&#232;tres du navire. C&#233;tait maintenant le milieu de la matin&#233;e et, avec l&#233;clat aveuglant de la lumi&#232;re, il &#233;tait difficile de dire dans quelle direction ils allaient, mais ils semblaient &#234;tre en train de revenir.

Seul et silencieux, Lavon attendait sur la passerelle. Nul nosait sapprocher de lui. Il tenait les yeux fix&#233;s sur le tapis flottant dherbe &#224; dragon, soulev&#233; &#231;&#224; et l&#224; par d&#233;tranges et effrayants organismes, et songeait aux deux noy&#233;s, aux autres dans le submersible, &#224; ceux qui &#233;taient dans les canots et &#224; ceux qui &#233;taient rest&#233;s en s&#233;curit&#233; &#224; bord du Spurifon, tous grotesquement emp&#234;tr&#233;s dans cette situation critique. Comme il e&#251;t &#233;t&#233; facile d&#233;viter cela, se dit-il; et comme cest facile davoir de telles pens&#233;es. Et vain.

Il resta &#224; son poste, immobile, bien apr&#232;s midi, dans le silence, les vapeurs, la chaleur et la puanteur. Puis il regagna sa cabine. Plus tard dans la journ&#233;e, Vormecht vint lui annoncer que l&#233;quipage du submersible avait d&#233;couvert pr&#232;s des rotors immobilis&#233;s les corps des plongeurs &#233;troitement envelopp&#233;s dans un linceul dherbe &#224; dragon, comme si les algues s&#233;taient d&#233;lib&#233;r&#233;ment jet&#233;es sur eux pour les &#233;touffer. Cela laissa Lavon sceptique; il soutint quils avaient seulement d&#251; semp&#234;trer dedans, mais sans conviction. Le sous-marin lui-m&#234;me avait eu du mal et avait failli griller ses moteurs dans son effort pour senfoncer &#224; quinze m&#232;tres. Dapr&#232;s Vormecht, les algues formaient une couche compacte denviron trois m&#232;tres cinquante sous la surface de la mer.

Et les canots? demanda Lavon.

Le second lui r&#233;pondit quils &#233;taient bien revenus et que les marins &#233;taient &#233;puis&#233;s par leffort quils avaient fourni pour ramer dans lenchev&#234;trement dalgues. Dans toute la matin&#233;e, ils navaient pas r&#233;ussi &#224; s&#233;loigner de plus dun kilom&#232;tre et demi du navire et ils navaient pas vu de limites &#224; lherbe &#224; dragon, pas la moindre br&#232;che dans cette trame ininterrompue. Lun des marins avait &#233;t&#233; attaqu&#233; par un crabe pendant le retour mais sen &#233;tait tir&#233; avec de petites coupures.

Il ny eut aucune &#233;volution de la situation pendant la journ&#233;e. Aucune &#233;volution ne paraissait possible. Lherbe &#224; dragon s&#233;tait empar&#233;e du Spurifon, elle navait aucune raison de rel&#226;cher le navire, &#224; moins que les voyageurs ne ly contraignent, et Lavon ne voyait pas pour linstant comment ils pourraient sy prendre.

Il demanda &#224; Mikdal Hasz, le chroniqueur, de se promener parmi les passagers du Spurifon et de v&#233;rifier leur &#233;tat desprit.

Calme, dans lensemble, d&#233;clara Hasz. Certains sont inquiets. La plupart trouvent notre situation &#233;trangement int&#233;ressante: une stimulation, un changement bienvenu apr&#232;s la monotonie de ces derniers mois.

Et vous-m&#234;me?

Je nourris quelques craintes, capitaine. Mais je veux croire que nous trouverons un moyen den sortir. Et la beaut&#233; de cet &#233;trange paysage provoque chez moi un plaisir inattendu.

De la beaut&#233;? Il n&#233;tait jamais venu &#224; lid&#233;e de Lavon dy trouver de la beaut&#233;. Le visage ferm&#233;, il contempla les kilom&#232;tres dherbe &#224; dragon, rouge bronze sous le ciel que le soleil couchant ensanglantait. Une brume rouge s&#233;levait de leau et dans cette &#233;paisse vapeur les habitants des algues se d&#233;pla&#231;aient en grand nombre, de sorte que l&#233;norme tissu dalgues semblable &#224; un radeau &#233;tait en perp&#233;tuel mouvement. De la beaut&#233;? Une certaine beaut&#233;, en effet, reconnut Lavon. Il eut limpression que le Spurifon s&#233;tait &#233;chou&#233; au milieu de quelque gigantesque peinture, un vaste parchemin aux formes estomp&#233;es et fluides repr&#233;sentant un monde onirique et d&#233;concertant, sans points de rep&#232;res, sur la surface liquide duquel se produisaient dincessants changements de motifs et de couleurs. Tant quil pourrait semp&#234;cher de consid&#233;rer lherbe &#224; dragon comme lennemie et la destructrice de tout ce pour quoi il avait &#339;uvr&#233;, il lui serait possible dadmirer dans une certaine mesure les formes et les reflets mouvants qui lenvironnaient.

Il resta &#233;veill&#233; une grande partie de la nuit, cherchant sans succ&#232;s une tactique &#224; utiliser contre cet ennemi v&#233;g&#233;tal.

Le matin amena de nouvelles teintes dans les algues, des verts p&#226;les et des jaunes marbr&#233;s sous un ciel d&#233;primant couvert de petits nuages. Cinq ou six dragons de mer colossaux &#233;taient visibles &#224; une grande distance, se frayant lentement un chemin dans leau en mangeant. Comme ce serait commode, songea Lavon, si le Spurifon pouvait en faire autant!

Il alla rejoindre ses officiers. Eux aussi avaient remarqu&#233; la s&#233;r&#233;nit&#233;, voire la fascination, qui avaient pr&#233;domin&#233; la veille au soir. Mais ils discernaient des tensions qui commen&#231;aient &#224; se faire jour d&#232;s le matin.

Ils &#233;taient d&#233;j&#224; insatisfaits et avaient le mal du pays, dit Vormecht, et il leur faut maintenant supporter un nouveau retard de plusieurs jours ou m&#234;me de plusieurs semaines.

Et pourquoi pas de mois ou dann&#233;es ou &#224; jamais, fit Galimoin dun ton brusque. Quest-ce qui vous autorise &#224; croire que nous en sortirons un jour?

La tension rendait la voix du navigateur discordante et des tendons saillaient sur les c&#244;t&#233;s de son cou &#233;pais. Lavon avait senti depuis longtemps quil y avait une instabilit&#233; quelque part chez Galimoin mais il ne sattendait tout de m&#234;me pas &#224; la rapidit&#233; avec laquelle il craquait devant lassaut de lherbe &#224; dragon.

Vormecht paraissait tout aussi stup&#233;fait.

Vous nous avez dit vous-m&#234;me avant-hier, fit-il dune voix o&#249; per&#231;ait l&#233;tonnement, ce ne sont que des algues. Nous nous fraierons un chemin &#224; travers. Vous vous en souvenez?

Je ne savais pas alors ce que nous affrontions, grommela Galimoin.

Lavon tourna les yeux vers Joachil Noor.

Est-il possible que cette v&#233;g&#233;tation soit migratrice? demanda-t-il. Que toute cette formation se disloque et nous rel&#226;che?

Ce pourrait arriver, r&#233;pondit la biologiste en secouant la t&#234;te. Mais je ne vois aucune raison de compter l&#224;-dessus. Il sagit plus vraisemblablement dun &#233;cosyst&#232;me permanent. Les courants pourraient lentra&#238;ner vers dautres parties de la Grande Mer, mais dans ce cas, ils nous y porteraient aussi.

Vous voyez? dit Galimoin dun ton sinistre. Cest d&#233;sesp&#233;r&#233;.

Pas encore, dit Lavon. Vormecht, nous serait-il possible dutiliser le submersible pour installer des &#233;crans devant les entr&#233;es dair?

Peut-&#234;tre. Peut-&#234;tre.

Essayez. Demandez aux fabricateurs de construire des &#233;crans sur-le-champ. Joachil Noor, peut-on envisager une contre-attaque chimique contre les algues?

Nous poursuivons les analyses, r&#233;pondit-elle. Je ne puis rien promettre.

Personne ne pouvait rien promettre. Ils pouvaient seulement r&#233;fl&#233;chir et travailler, attendre et esp&#233;rer.

Il fallut deux jours pour tracer les plans des &#233;crans et cinq autres pour la construction. Entretemps, Joachil Noor exp&#233;rimentait des m&#233;thodes pour tuer lherbe &#224; dragon autour du navire, sans r&#233;sultat apparent.

Durant ces journ&#233;es, non seulement le Spurifon mais le temps m&#234;me sembla sarr&#234;ter. Lavon faisait le point quotidiennement et tenait le livre de bord; le navire se d&#233;pla&#231;ait en fait de quelques milles marins par jour, se dirigeant r&#233;guli&#232;rement vers le sud-sud-ouest; mais il nallait nulle part par rapport &#224; toute la masse des algues; pour avoir un point de rep&#232;re ils enduisirent de teinture lherbe &#224; dragon tout autour du navire, mais les jours qui passaient napportaient aucun mouvement dans les grandes taches jaunes et &#233;carlates. Et sur cet oc&#233;an, port&#233;s par les courants, ils pouvaient d&#233;river &#224; jamais sans sapprocher de la terre.

Le d&#233;couragement commen&#231;ait &#224; semparer de Lavon. Il avait des difficult&#233;s &#224; continuer &#224; se tenir droit; ses &#233;paules commen&#231;aient &#224; tomber et sa t&#234;te &#233;tait comme un poids mort. Il se sentait plus vieux; il se sentait vieux. Il &#233;tait rong&#233; par un sentiment de culpabilit&#233;. La responsabilit&#233; de ne pas s&#234;tre &#233;cart&#233; de la zone dherbe &#224; dragon au moment o&#249; le danger &#233;tait devenu apparent pesait sur lui. Il se disait que quelques heures seulement auraient tout chang&#233;, mais il s&#233;tait laiss&#233; distraire par le spectacle des dragons de mer et par sa stupide th&#233;orie selon laquelle un peu de risques ajouterait du piquant &#224; ce qui &#233;tait devenu un voyage dune mortelle fadeur. Pour cela il saccablait sans piti&#233; et il navait quun pas &#224; franchir pour se reprocher davoir entra&#238;n&#233; ces gens &#224; leur corps d&#233;fendant dans tout cet absurde et vain voyage. Une travers&#233;e dune dur&#233;e de dix ou quinze ans, de nulle part &#224; nulle part. Pourquoi? Mais pourquoi?

Il faisait pourtant en sorte dentretenir le moral des autres. La ration de vin limit&#233;e, car les r&#233;serves du navire devaient durer toute la travers&#233;e fut doubl&#233;e. Il y eut des soir&#233;es &#224; bord. Lavon ordonna &#224; tous les groupes de recherches de mettre leurs &#233;tudes oc&#233;anographiques &#224; jour, estimant que ce n&#233;tait pas le moment pour quiconque de se laisser aller &#224; loisivet&#233;. Des travaux qui auraient d&#251; &#234;tre &#233;crits des mois, voire des ann&#233;es plus t&#244;t mais qui avaient &#233;t&#233; mis de c&#244;t&#233; au fil de la longue et lente progression du navire devaient maintenant &#234;tre achev&#233;s dans les meilleurs d&#233;lais. Le travail &#233;tait le meilleur rem&#232;de &#224; lennui, &#224; la d&#233;ception et un facteur nouveau et en aggravation &#224; la peur.

Quand les premiers &#233;crans furent pr&#234;ts, un &#233;quipage de volontaires descendit dans le submersible pour essayer de les souder &#224; la coque par-dessus les entr&#233;es dair. Cette t&#226;che, d&#233;j&#224; d&#233;licate dans les meilleures conditions, &#233;tait rendue encore plus difficile par la n&#233;cessit&#233; de lex&#233;cuter enti&#232;rement &#224; laide des pinces escamotables du petit b&#226;timent. Apr&#232;s la perte des deux plongeurs Lavon ne voulait plus risquer de laisser quelquun entrer dans leau, sauf dans le submersible. Les travaux avan&#231;aient jour apr&#232;s jour sous la direction dun m&#233;canicien qualifi&#233; nomm&#233; Duroin Klays, mais c&#233;tait une t&#226;che ingrate. Les pesantes masses dherbe &#224; dragon, venant heurter la coque &#224; chaque mouvement de la houle, arrachaient fr&#233;quemment les fragiles fixations et les soudeurs navan&#231;aient gu&#232;re.

Durant le sixi&#232;me jour du travail, Duroin Klays vint voir Lavon avec une poign&#233;e de photographies glac&#233;es. Elles montraient des taches orange sur un rond gris terne.

Quest-ce que cest? demanda Lavon.

Corrosion de la coque, capitaine. Je lai remarqu&#233; hier et jai pris une s&#233;rie de clich&#233;s sous-marins ce matin.

Corrosion de la coque? r&#233;p&#233;ta Lavon avec un sourire forc&#233;. Cest presque impossible. La coque est exceptionnellement r&#233;sistante. Quant &#224; ce que vous me montrez ici, il doit sagir danatifes, ou dune vari&#233;t&#233; d&#233;ponges, ou bien

Non, capitaine, dit Duroin Klays Ce nest peut-&#234;tre pas net sur les photos, mais on le voit clairement quand on est dans le submersible. Cela fait de petites marques qui rongent le m&#233;tal. Jen suis tout &#224; fait s&#251;r, capitaine.

Lavon cong&#233;dia le m&#233;canicien et fit appeler Joachil Noor. Elle &#233;tudia longuement les photographies.

Cest tout &#224; fait vraisemblable, d&#233;clara-t-elle enfin.

Que lherbe &#224; dragon ronge la coque?

Nous soup&#231;onnons cette possibilit&#233; depuis quelques jours. Lune de nos premi&#232;res d&#233;couvertes fut lexistence dune forte variation du pH entre cette partie de loc&#233;an et la mer libre. Nous sommes dans un bain acide, capitaine, et je suis persuad&#233;e que ce sont les algues qui s&#233;cr&#232;tent ces acides. Et nous savons quelles fixent les m&#233;taux et quelles sont riches en &#233;l&#233;ments lourds. En temps normal elles tirent leurs m&#233;taux de leau de mer, bien entendu. Mais elles doivent consid&#233;rer le Spurifon comme une gigantesque table de festin. Je ne serais pas &#233;tonn&#233;e dapprendre que la raison pour laquelle lherbe &#224; dragon est devenue si &#233;paisse en si peu de temps &#224; proximit&#233; de nous est que les algues ont afflu&#233; depuis des kilom&#232;tres &#224; la ronde pour avoir part au g&#226;teau.

Si cest le cas, il est stupide desp&#233;rer que lamoncellement dalgues se dispersera de lui-m&#234;me.

Effectivement.

Et si nous y restons bloqu&#233;s assez longtemps, dit Lavon en plissant les yeux, lherbe &#224; dragon fera des trous qui finiront par transpercer la coque.

Cela pourrait prendre des si&#232;cles, fit la biologiste en riant. La famine est un probl&#232;me plus imm&#233;diat.

Comment cela?

Combien de temps pouvons-nous tenir en ne nous nourrissant que de ce qui est actuellement entrepos&#233; &#224; bord?

Quelques mois, je suppose. Vous savez que nous comptons sur ce que nous attrapons &#224; mesure que nous avan&#231;ons. Voulez-vous dire

Oui, capitaine. Tout est probablement toxique pour nous dans l&#233;cosyst&#232;me qui nous entoure en ce moment. Les algues absorbent les m&#233;taux oc&#233;aniques. Les petits crustac&#233;s et les poissons se nourrissent des algues. Les gros animaux mangent les petits. La concentration en sels m&#233;talliques devient de plus en plus forte &#224; mesure que nous remontons la cha&#238;ne. Et nous

ne nous porterons pas bien en nous nourrissant de rh&#233;nium et de vanadium.

Ainsi que de molybd&#232;ne et de rhodium. Non, capitaine. Avez-vous pris connaissance des derniers rapports m&#233;dicaux? Une &#233;pid&#233;mie de naus&#233;es, des acc&#232;s de fi&#232;vre, quelques probl&#232;mes circulatoires vous-m&#234;me, comment vous sentez-vous, capitaine? Et ce nest que le d&#233;but. Aucun de nous na encore rien eu de grave. Mais dans une semaine, ou deux, ou trois

Que la Dame nous prot&#232;ge! souffla Lavon.

La b&#233;n&#233;diction de la Dame ne s&#233;tend pas si loin &#224; louest, dit Joachil Noor.

Elle eut un sourire froid.

Je recommande que lon cesse imm&#233;diatement toute p&#234;che, poursuivit-elle, et que lon se serve de nos provisions jusqu&#224; ce que nous soyons sortis de ces parages. Et que nous achevions de poser les &#233;crans de protection des rotors aussi rapidement que possible.

Daccord, fit Lavon.

Quand elle leut quitt&#233;, il monta sur la passerelle et contempla dun air sombre leau encombr&#233;e et fr&#233;missante. Ce jour-l&#224;, les couleurs &#233;taient plus riches que jamais, ocre, s&#233;pia, feuille-morte, indigo. Lherbe &#224; dragon &#233;tait florissante. Lavon imagina les fibres charnues venant frapper contre la coque, attaquant le m&#233;tal luisant avec leurs s&#233;cr&#233;tions acides, le br&#251;lant mol&#233;cule apr&#232;s mol&#233;cule, transformant le navire en bouillie dions et lavalant gloutonnement. Il frissonna. Toute beaut&#233; lui paraissait maintenant bannie de la texture enchev&#234;tr&#233;e des algues marines. Cette masse dense et &#233;troitement entrelac&#233;e de v&#233;g&#233;taux qui s&#233;tendait jusqu&#224; lhorizon ne repr&#233;sentait plus pour lui que la puanteur et la pourriture, le danger et la mort, les gaz barbotant de la d&#233;composition et les m&#226;choires secr&#232;tes de la destruction. Dheure en heure, les flancs du grand vaisseau samincissaient et il restait assis, immobile, impuissant, au milieu de lennemi qui le d&#233;vorait.

Lavon essaya demp&#234;cher ces nouveaux p&#233;rils d&#234;tre connus de tous. C&#233;tait, bien entendu, impossible; les secrets ne pouvaient durer longtemps dans un univers clos comme le Spurifon. Linsistance quil mettait &#224; garder le secret servit au moins &#224; r&#233;duire au minimum la discussion publique de ces probl&#232;mes, qui pouvait si rapidement conduire &#224; la panique. Chacun &#233;tait au courant mais chacun faisant comme sil &#233;tait le seul &#224; se rendre compte de la gravit&#233; de la situation.

Mais la tension montait. Les caract&#232;res devenaient irascibles; les conversations &#233;taient difficiles; des mains tremblaient, il y avait des bafouillages, on laissait &#233;chapper des objets. Lavon restait &#224; l&#233;cart des autres autant que ses fonctions le lui permettaient. Il priait pour leur d&#233;livrance et cherchait conseil dans les r&#234;ves, mais Joachil Noor semblait avoir raison: les voyageurs &#233;taient hors datteinte de la bienveillante Dame de lIle dont les conseils apportaient du r&#233;confort &#224; ceux qui souffraient et la sagesse &#224; ceux qui &#233;taient inquiets.

Lunique et nouvelle lueur despoir vint des biol&#233;gistes. Joachil Noor sugg&#233;ra quil &#233;tait peut-&#234;tre possible de perturber le champ &#233;lectrique de lherbe &#224; dragon en faisant passer un courant &#224; travers leau. Cela parut douteux &#224; Lavon, mais il lautorisa &#224; faire travailler l&#224;-dessus quelques-uns des techniciens du navire.

Et enfin le dernier &#233;cran fut en place. C&#233;tait vers la fin de la troisi&#232;me semaine de leur captivit&#233;.

Lancez les rotors, ordonna Lavon.

Le navire se mit &#224; vibrer dune vie retrouv&#233;e quand les rotors se mirent en marche. Sur la passerelle, les officiers restaient p&#233;trifi&#233;s: Lavon, Vormecht et Galimoin, silencieux, immobiles, respirant &#224; peine. De minuscules vaguelettes se form&#232;rent le long de la proue. Le Spurifon commen&#231;ait &#224; bouger! Lentement, opini&#226;trement, le navire se frayait un chemin &#224; travers la masse dense dherbe &#224; dragon fr&#233;missante puis il tr&#233;pida, fut parcouru dune secousse et les vibrations des rotors cess&#232;rent

Les &#233;crans ne tiennent pas! hurla Galimoin dune voix angoiss&#233;e.

Trouvez ce qui se passe, ordonna Lavon &#224; Vormecht.

Il se tourna vers Galimoin qui se tenait debout comme si ses pieds avaient &#233;t&#233; clou&#233;s au pont, tremblant, transpirant, les muscles fr&#233;missant curieusement sur ses l&#232;vres et ses joues.

Ce nest probablement quun petit contretemps, lui dit doucement Lavon. Venez, allons boire un peu de vin, et dans un instant nous repartirons.

Non, beugla Galimoin. Jai senti les &#233;crans sarracher. Lherbe &#224; dragon est en train de les d&#233;vorer.

Les &#233;crans tiendront, dit Lavon dun ton plus pressant. Demain &#224; la m&#234;me heure, nous serons loin dici et vous aurez remis le cap sur Alhanroel

Nous sommes perdus! hurla Galimoin.

Il se d&#233;gagea brusquement, se pr&#233;cipita en bas des marches en battant lair de ses bras et disparut. Lavon h&#233;sita. Vormecht revint, lair sombre: les &#233;crans avaient effectivement l&#226;ch&#233;, les rotors &#233;taient obstru&#233;s et le navire s&#233;tait de nouveau arr&#234;t&#233;. Lavon sentit son courage vaciller. Il &#233;tait contamin&#233; par le d&#233;sespoir de Galimoin. Le r&#234;ve de sa vie se terminait par un &#233;chec, une catastrophe absurde, une farce grotesque. Joachil Noor apparut.

Capitaine, savez-vous que Galimoin est devenu fou furieux? Il est mont&#233; sur le pont dobservation, il g&#233;mit, il hurle, il danse et il veut provoquer une mutinerie.

Je vais aller le voir, dit Lavon.

Jai senti les rotors d&#233;marrer. Et puis

Encore obstru&#233;s, fit Lavon en hochant la t&#234;te. Les &#233;crans ont l&#226;ch&#233;.

Tandis quil se dirigeait vers la passerelle, il entendit Joachil Noor dire quelque chose &#224; propos de son projet &#233;lectrique et quelle &#233;tait pr&#234;te &#224; effectuer les premi&#232;res exp&#233;riences &#224; une grande &#233;chelle; il lui r&#233;pondit de commencer imm&#233;diatement et de lui faire un rapport d&#232;s quil y aurait des r&#233;sultats encourageants. Mais les paroles de la biologiste lui sortirent rapidement de lesprit. Il &#233;tait absorb&#233; par le probl&#232;me que posait Galimoin.

Ce dernier avait pris position sur la haute plateforme &#224; tribord o&#249; il faisait ses observations et ses calculs des latitudes et des longitudes. Il faisait maintenant des bonds d&#233;sordonn&#233;s danimal au cerveau d&#233;rang&#233;, allant et venant en se pavanant, battant lair de ses bras, hurlant des propos incoh&#233;rents, chantant dune voix rauque des bribes de ballades, accusant Lavon d&#234;tre un imb&#233;cile qui les avait intentionnellement men&#233;s dans ce pi&#232;ge. &#192; peu pr&#232;s une douzaine de membres de l&#233;quipage &#233;taient rassembl&#233;s au-dessous de la plate-forme et &#233;coutaient; certains lan&#231;aient des quolibets, dautres criaient leur approbation et dautres encore arrivaient rapidement; c&#233;tait lamusement du moment, le divertissement du jour. Lavon vit avec horreur Hasz d&#233;boucher sur la plate-forme de Galimoin en venant de lautre c&#244;t&#233;. Hasz parlait &#224; voix basse, faisant des signes au navigateur, lexhortant calmement &#224; redescendre; &#224; plusieurs reprises Galimoin interrompit sa harangue pour regarder dans la direction de Hasz et grogner des menaces. Mais Hasz continuait davancer. Il n&#233;tait plus qu&#224; un ou deux m&#232;tres de Galimoin et parlait toujours, souriant et &#233;tendant ses mains ouvertes comme pour lui montrer quil ne portait pas darme.

Fichez le camp! rugit Galimoin. Reculez!

Lavon, qui lui-m&#234;me sapprochait furtivement de la plate-forme, fit signe &#224; Hasz de rester hors de port&#233;e. Trop tard: pris de fureur, Galimoin bondit sur Hasz comme un forcen&#233;, souleva le petit homme comme une poup&#233;e de chiffon et le projeta dans la mer par-dessus le bastingage. Un cri de stup&#233;faction s&#233;leva du groupe de spectateurs. Lavon se pr&#233;cipita vers le bastingage juste &#224; temps pour voir Hasz, les membres battant lair, s&#233;craser sur la surface de leau. Il y eut instantan&#233;ment une activit&#233; convulsive dans lherbe &#224; dragon. Telles des anguilles rendues folles, les fibres charnues se mirent &#224; grouiller, &#224; onduler et &#224; se tortiller; pendant quelques instants la mer parut &#234;tre en &#233;bullition; puis Hasz disparut.

Un vertige terrifiant sempara de Lavon. Il eut limpression que son c&#339;ur emplissait toute sa poitrine et &#233;crasait ses poumons et que son cerveau tournoyait dans son cr&#226;ne. Il ne s&#233;tait jamais trouv&#233; en pr&#233;sence de la violence. Il navait de sa vie jamais eu connaissance du meurtre dun &#234;tre humain commis volontairement par un autre &#234;tre humain. Il &#233;tait intol&#233;rable et c&#233;tait une blessure mortelle que cela d&#251;t se produire sur son navire et &#234;tre commis par lun de ses officiers sur un autre. Il savan&#231;a comme quelquun qui marche en r&#234;vant, posa les mains sur les &#233;paules puissantes et musculeuses de Galimoin et, avec une force quil ne s&#233;tait jamais connue, il fit passer le navigateur pardessus le bastingage, ais&#233;ment, sans r&#233;fl&#233;chir. Il entendit une plainte &#233;trangl&#233;e et le bruit dun plongeon; il baissa la t&#234;te, h&#233;b&#233;t&#233;, &#233;pouvant&#233;, et vit la mer entrer une seconde fois en &#233;bullition tandis que lherbe &#224; dragon se refermait sur le corps de Galimoin qui se d&#233;battait.

Lentement, dune d&#233;marche engourdie, Lavon descendit de la plate-forme.

Il se sentait &#233;tourdi et avait les joues en feu. Il lui semblait que quelque chose s&#233;tait bris&#233; en lui. Un cercle de visages flous lentouraient. Petit &#224; petit, il discerna des yeux, des bouches, les contours de visages familiers. Il commen&#231;a &#224; dire quelque chose, mais aucun mot ne sortait, seulement des sons. Il perdit l&#233;quilibre et fut rattrap&#233; et allong&#233; sur le pont. Quelquun avait pass&#233; le bras autour de ses &#233;paules; quelquun lui donnait du vin. Il entendit une voix dire:

Regardez ses yeux. Il est en &#233;tat de choc!

Lavon commen&#231;a &#224; frissonner. Sans savoir comment il navait pas eu conscience d&#234;tre transport&#233; il se retrouva dans sa cabine, Vormecht pench&#233; sur lui et dautres debout derri&#232;re.

Le navire vogue, capitaine, dit calmement le second.

Quoi? Quoi? Hasz est mort. Galimoin a tu&#233; Hasz et jai tu&#233; Galimoin.

C&#233;tait la seule chose &#224; faire. Il &#233;tait devenu fou.

Je lai tu&#233;, Vormecht!

Nous naurions pas pu garder un fou enferm&#233; &#224; bord pendant encore dix ans. Il repr&#233;sentait un danger pour nous tous. Sa vie &#233;tait perdue. Vous aviez la responsabilit&#233;. Vous avez bien agi.

Nous ne tuons pas, dit Lavon. Nos anc&#234;tres barbares, sur la Vieille Terre, il y a bien longtemps, se donnaient la mort, mais nous ne tuons pas. Je ne tue pas. Nous &#233;tions des animaux, jadis, mais c&#233;tait &#224; une autre &#233;poque, sur une plan&#232;te diff&#233;rente. Je lai tu&#233;, Vormecht.

Cest vous le capitaine. Vous aviez le droit. Il mena&#231;ait le succ&#232;s de notre entreprise.

Le succ&#232;s? Le succ&#232;s?

Le navire a recommenc&#233; &#224; voguer, capitaine.

Lavon le fixa du regard, mais il ne parvenait pas &#224; accommoder.

Que dites-vous?

Venez. Venez voir.

Lavon sentit quatre bras massifs lentourer et il per&#231;ut lodeur forte et musqu&#233;e de la fourrure du Skandar. Le marin g&#233;ant le souleva et le transporta jusquau pont, puis il le reposa pr&#233;cautionneusement. Lavon tituba, mais Vormecht &#233;tait &#224; ses c&#244;t&#233;s, ainsi que Joachil Noor. Le second montra la mer du doigt. Une zone deau d&#233;gag&#233;e bordait le Spurifon sur toute la longueur de sa coque.

Nous avons mis des c&#226;bles dans leau et nous avons donn&#233; &#224; lherbe &#224; dragon une bonne d&#233;charge &#233;lectrique, dit Joachil Noor. Cela a provoqu&#233; un court-circuit dans leur syst&#232;me contractile. Les algues les plus proches de nous sont mortes instantan&#233;ment et les autres ont commenc&#233; &#224; se retirer. Il y a maintenant devant nous un chenal d&#233;gag&#233; &#224; perte de vue.

Le voyage est sauv&#233;, s&#233;cria Vormecht. Nous pouvons poursuivre notre route, capitaine!

Non, fit Lavon.

Il sentait le brouillard et la confusion se retirer de son esprit.

Qui est le navigateur maintenant? Faites-lui faire demi-tour et mettre le cap sur Zimroel.

Mais

Demi-tour! Cap sur Zimroel!

Ils le regardaient bouche b&#233;e, abasourdis, sid&#233;r&#233;s.

Capitaine, vous n&#234;tes pas redevenu vous-m&#234;me. Donner un tel ordre, au moment-m&#234;me o&#249; tout va de nouveau bien. Vous avez besoin de vous reposer, et dans quelques heures vous vous sentirez

Le voyage est termin&#233;, Vormecht. Nous faisons demi-tour.

Non!

Non? Alors cest une mutinerie?

Leur regard &#233;tait vide, leur visage restait impassible.

Voulez-vous vraiment continuer? demanda Lavon. &#192; bord dun navire maudit command&#233; par un meurtrier? Vous en aviez tous assez de ce voyage avant que tout cela arrive. Croyez-vous que je ne le savais pas? Vous &#233;tiez avide de rentrer. Vous nosiez pas le dire, cest tout. Eh bien, maintenant, j&#233;prouve la m&#234;me chose que vous.

Nous sommes en mer depuis cinq ans, dit Vormecht. Nous sommes peut-&#234;tre &#224; la moiti&#233; de la travers&#233;e. Il ne nous faudrait peut-&#234;tre pas plus longtemps pour atteindre les c&#244;tes dAlhanroel que pour parcourir la m&#234;me route en sens inverse.

Mais nous ne les atteindrons peut-&#234;tre jamais, r&#233;pliqua Lavon. Quimporte. Je nai plus le courage daller de lavant.

Demain, vous penserez peut-&#234;tre diff&#233;remment, capitaine.

Demain, jaurai encore du sang sur les mains, Vormecht. Je n&#233;tais pas destin&#233; &#224; amener ce navire &#224; bon port de lautre c&#244;t&#233; de la Grande Mer. Nous avons pay&#233; notre libert&#233; de quatre vies, mais cela a mis un terme au voyage.

Capitaine

Faites demi-tour, ordonna Lavon.

Quand ils vinrent le voir le lendemain, limplorant de les laisser continuer le voyage et soutenant que la gloire &#233;ternelle et limmortalit&#233; les attendaient sur les c&#244;tes dAlhanroel, Lavon refusa calmement et simplement den discuter avec eux. Il leur r&#233;p&#233;ta quil &#233;tait impossible de continuer. Alors ils &#233;chang&#232;rent des regards entre eux, eux qui avaient d&#233;test&#233; la travers&#233;e et avaient aspir&#233; &#224; en &#234;tre d&#233;barrass&#233;s et qui, dans les moments euphoriques de la victoire sur lherbe &#224; dragon, avaient chang&#233; davis, et ils chang&#232;rent une nouvelle fois davis, car sans la force de volont&#233; de Lavon il n&#233;tait plus question de continuer. Ils remirent le cap &#224; lest et ne parl&#232;rent plus de la travers&#233;e de la Grande Mer. Un an plus tard, ils essuy&#232;rent des temp&#234;tes et furent durement secou&#233;s et lann&#233;e suivante se produisit un violent affrontement avec des dragons de mer qui endommagea gravement la poupe du navire; mais ils poursuivirent leur route et, sur les cent soixante-trois voyageurs qui avaient quitt&#233; Til-omon depuis si longtemps, plus dune centaine &#233;taient encore en vie et parmi eux le capitaine Lavon quand le Spurifon r&#233;ussit &#224; regagner tant bien que mal son port dattache dans le courant de la onzi&#232;me ann&#233;e du voyage.



IV. Calintane explique

Hissune reste abattu pendant plusieurs jours. Il sait, bien entendu, que la tentative sest sold&#233;e par un &#233;chec: aucun navire na jamais travers&#233; la Grande Mer, et aucun navire ne le fera jamais, car lid&#233;e est absurde et sa r&#233;alisation probablement impossible. Mais &#233;chouer de cette mani&#232;re, aller si loin et faire demi-tour, non par l&#226;chet&#233; ni &#224; cause dune maladie ou dune famine mais simplement par d&#233;tresse Hissune trouve cela difficile &#224; comprendre. Il naurait jamais fait demi-tour. Tout au long des quinze ann&#233;es de sa vie, il est toujours obstin&#233;ment all&#233; de lavant vers ce quil percevait comme son but et ceux qui c&#233;daient en chemin lui avaient toujours paru futiles et faibles. Mais enfin, il nest pas Sinnabor Lavon; et puis il na jamais donn&#233; la mort. Commettre un tel acte de violence peut bouleverser nimporte qui. Il &#233;prouve pour Sinnabor Lavon un certain m&#233;pris et &#233;norm&#233;ment de compassion et puis, plus il pense &#224; lhomme, en le voyant de lint&#233;rieur, plus une sorte dadmiration remplace le m&#233;pris, car il se rend compte que Sinnabor Lavon n&#233;tait pas une poule mouill&#233;e mais, en fait, une personne dune &#233;norme force morale. Hissune d&#233;couvre cela avec saisissement et son abattement disparait aussit&#244;t. Mon &#233;ducation se poursuit, se dit-il.

Tout de m&#234;me, il a choisi lenregistrement de Sinnabor Lavon pour chercher de laventure et de la distraction et non une philosophie si s&#233;rieuse. Il na pas trouv&#233; tout &#224; fait ce quil cherchait. Mais il sait que quelques ann&#233;es plus tard il y eut, dans le Labyrinthe m&#234;me, un &#233;v&#233;nement qui divertit follement tout le monde et qui, m&#234;me apr&#232;s plus de six mille ans, sest propag&#233; &#224; travers lHistoire comme lun des &#233;v&#233;nements les plus &#233;tranges quait connus Majipoor. Quand ses t&#226;ches le lui permettent, Hissune prend le temps de faire quelques recherches historiques; puis il retourne au Registre des Ames pour p&#233;n&#233;trer dans lesprit dun jeune fonctionnaire &#224; la cour de ce Pontife Arioc de bizarre r&#233;putation.


Le lendemain du jour o&#249; la crise avait atteint son point culminant et o&#249; les derni&#232;res extravagances s&#233;taient produites, un &#233;trange silence tomba sur le Labyrinthe de Majipoor, comme si tout le monde &#233;tait trop abasourdi pour simplement ouvrir la bouche. Limpact des &#233;v&#233;nements extraordinaires de la veille commen&#231;ait juste &#224; se faire sentir, bien que m&#234;me ceux qui avaient &#233;t&#233; t&#233;moins de ce qui s&#233;tait pass&#233; ne pussent encore enti&#232;rement le croire. Tous les minist&#232;res &#233;taient ferm&#233;s ce matin-l&#224; par ordre du nouveau Pontife. Du haut en bas de la hi&#233;rarchie, les bureaucrates avaient &#233;t&#233; soumis &#224; une tension extr&#234;me par les r&#233;cents bouleversements et ils avaient &#233;t&#233; autoris&#233;s &#224; se remettre de leurs &#233;motions en dormant tandis que le nouveau Pontife et le nouveau Coronal tous deux stup&#233;faits par laccession inattendue au tr&#244;ne qui les avait frapp&#233;s avec la force dun coup de tonnerre se retiraient dans leurs appartements pour r&#233;fl&#233;chir &#224; leur ahurissante transformation. Ce qui donnait enfin &#224; Calintane une occasion de voir Silimoor, sa bien-aim&#233;e. Avec appr&#233;hension car il lavait tr&#232;s mal trait&#233;e pendant tout un mois et elle n&#233;tait pas du genre &#224; pardonner facilement il lui envoya un message qui disait: Je sais que je suis coupable de tavoir honteusement n&#233;glig&#233;e, mais peut-&#234;tre commences-tu &#224; comprendre maintenant. Rendez-vous &#224; midi pour d&#233;jeuner au caf&#233; pr&#232;s de la Cour des Globes et je texpliquerai tout.

M&#234;me dans des circonstances favorables, elle &#233;tait prompte &#224; semporter. C&#233;tait pratiquement son seul d&#233;faut, mais il &#233;tait grave et Calintane craignait son courroux. Leur liaison durait depuis un an; ils &#233;taient presque fianc&#233;s; tous les hauts fonctionnaires de la cour pontificale reconnaissaient que c&#233;tait un beau parti. Silimoor &#233;tait jolie, intelligente et bien inform&#233;e en mati&#232;re politique; elle &#233;tait dune excellente famille, avec trois Coronals parmi ses anc&#234;tres, y compris le l&#233;gendaire lord Stiamot lui-m&#234;me. Elle serait de toute &#233;vidence une compagne id&#233;ale pour un jeune homme destin&#233; &#224; de hautes fonctions. Bien que n&#233;tant pas encore &#226;g&#233; de trente ans, Calintane avait d&#233;j&#224; atteint le bord ext&#233;rieur du petit cercle qui entourait le Pontife et s&#233;tait vu confier des responsabilit&#233;s tr&#232;s inhabituelles pour son &#226;ge. C&#233;taient en fait ces responsabilit&#233;s qui lavaient totalement emp&#234;ch&#233; ces derniers temps de voir Silimoor et m&#234;me de lui parler. Il sattendait donc &#224; se faire r&#233;primander et esp&#233;rait, sans grande conviction, quelle finirait par lui pardonner.

Tout au long des heures sans sommeil de la nuit pr&#233;c&#233;dente, il avait repass&#233; dans son esprit ext&#233;nu&#233; un long discours de justification qui commen&#231;ait ainsi: Comme tu le sais, je me suis occup&#233; ces derni&#232;res semaines daffaires urgentes de l&#201;tat, trop d&#233;licates pour que jen discute en d&#233;tail avec toi, et donc Et tout en remontant les niveaux du Labyrinthe jusqu&#224; la Cour des Globes pour son rendez-vous avec elle, il continuait de tourner et retourner les phrases dans sa t&#234;te. Laffreux silence qui r&#233;gnait dans le Labyrinthe ce matin-l&#224; lui mettait dautant plus les nerfs &#224; vifs. Les niveaux inf&#233;rieurs, o&#249; se trouvaient les bureaux du gouvernement, paraissaient enti&#232;rement d&#233;sert&#233;s et plus haut on ne voyait que quelques individus rassembl&#233;s en petits groupes serr&#233;s dans les coins les plus sombres, murmurant et chuchotant comme sil y avait eu un coup d&#201;tat, ce qui, dans un sens, n&#233;tait pas tr&#232;s &#233;loign&#233; de la v&#233;rit&#233;. Tout le monde le fixait du regard. Certains le montraient du doigt. Calintane se demanda comment ils pouvaient reconna&#238;tre en lui un fonctionnaire du Pontificat jusqu&#224; ce quil se souvienne quil portait encore le masque de sa charge. Il le garda quand m&#234;me, comme une sorte de protection contre la lumi&#232;re artificielle aveuglante, si cruelle pour ses yeux douloureux. Ce jour-l&#224;, le Labyrinthe semblait &#233;touffant et oppressant. Il aspirait &#224; &#233;chapper &#224; ses obscures profondeurs souterraines, &#224; cet entassement de vastes salles en spirale qui descendaient en serpentant. En lespace dune nuit, il en &#233;tait venu &#224; abhorrer cet endroit.

Arriv&#233; au niveau de la Cour des Globes, il sortit de lascenseur et coupa en diagonale &#224; travers cette vaste et complexe &#233;tendue d&#233;cor&#233;e de ses milliers de sph&#232;res myst&#233;rieusement suspendues jusquau petit caf&#233; de lautre c&#244;t&#233;. Midi sonnait quand il y p&#233;n&#233;tra. Silimoor &#233;tait d&#233;j&#224; l&#224; il savait quelle y serait; elle utilisait la ponctualit&#233; pour exprimer son m&#233;contentement, assise &#224; une petite table le long du mur du fond en onyx poli. Elle se leva et lui tendit non pas ses l&#232;vres mais sa main, comme il sy &#233;tait &#233;galement attendu. Elle lui souriait dun air froid et guind&#233;. &#201;puis&#233; comme il l&#233;tait, il trouva sa beaut&#233; presque excessive: les cheveux courts et dor&#233;s dispos&#233;s comme une couronne, les yeux turquoise &#233;tincelants, les l&#232;vres pleines et les pommettes hautes, une &#233;l&#233;gance trop p&#233;nible &#224; supporter dans l&#233;tat o&#249; il &#233;tait.

Tu mas tellement manqu&#233;, fit-il dune voix rauque.

Bien s&#251;r. Une si longue s&#233;paration cela a d&#251; &#234;tre insupportable

Comme tu le sais, je me suis occup&#233; ces derni&#232;res semaines daffaires urgentes de l&#201;tat, trop d&#233;licates pour que jen discute en d&#233;tail avec toi, et donc

&#192; mesure quil les pronon&#231;ait, ces paroles lui semblaient incroyablement stupides. Ce fut un soulagement pour lui quand elle linterrompit dun ton doucereux.

Nous en avons le temps pour tout cela, mon ch&#233;ri. Veux-tu que nous prenions un peu de vin?

Oui. Volontiers.

Elle fit un signe de la main. Un gar&#231;on en livr&#233;e, un Hjort &#224; lair hautain, vint prendre la commande et s&#233;loigna avec raideur.

Et tu ne veux m&#234;me pas enlever ton masque? demanda Silimoor.

Oh! pardon. Jai &#233;t&#233; tellement bouscul&#233; ces jours derniers

Il retira la bande d&#233;toffe jaune vif qui lui couvrait le nez et les yeux et le d&#233;signait comme un homme de lentourage du Pontife. Lexpression de Silimoor changea quand elle le vit enfin distinctement; son air de fureur sereine et satisfaite s&#233;vanouit et quelque chose ressemblant &#224; de linqui&#233;tude se peignit sur son visage.

Tu as les yeux inject&#233;s de sang Tes joues sont si p&#226;les et tes traits si tir&#233;s

Je nai pas dormi. Cela a &#233;t&#233; une p&#233;riode de folie.

Pauvre Calintane.

Crois-tu que je suis rest&#233; loin de toi parce que je le voulais? Jai &#233;t&#233; entra&#238;n&#233; dans cette folie, Silimoor.

Je sais. Je vois que cela a d&#251; &#234;tre tr&#232;s &#233;prouvant.

Il se rendit soudain compte quelle ne se moquait pas de lui, que sa sympathie &#233;tait sinc&#232;re et que, tout compte fait, cela allait peut-&#234;tre &#234;tre plus facile quil ne lavait imagin&#233;.

Lennui lorsquon est ambitieux est que lon sembarque dans des affaires absolument impossibles &#224; contr&#244;ler et que lon na pas dautre solution que de se laisser entra&#238;ner. Tu es au courant de ce que le Pontife Arioc a fait hier?

Elle r&#233;prima un rire.

Oui, bien entendu. Je veux dire que jai entendu les rumeurs. Comme tout le monde. Sont-elles vraies? Cela sest-il vraiment produit?

Malheureusement, oui.

Cest merveilleux, cest absolument merveilleux! Mais ce genre de chose met le monde sens dessus dessous, non? Cela te touche dune mani&#232;re affreuse?

Cela te touche, cela me touche et cela touche tout le monde, dit Calintane avec un geste qui s&#233;tendait au-del&#224; de la Cour des Globes et du Labyrinthe lui-m&#234;me, englobant au-del&#224; de ces profondeurs claustrophobiques la plan&#232;te tout enti&#232;re, depuis limpressionnant sommet du Mont du Ch&#226;teau jusquaux lointaines cit&#233;s du continent occidental. Cela nous touche tous &#224; un degr&#233; que jai moi-m&#234;me de la peine &#224; comprendre encore. Mais laisse-moi te raconter lhistoire depuis le commencement

Tu ignores peut-&#234;tre que le Pontife Arioc se conduisait bizarrement depuis plusieurs mois. Je suppose quil y a pour ceux qui d&#233;tiennent les hautes charges une sorte de tension qui finit par les rendre fous, &#224; moins quil ne faille &#234;tre d&#233;j&#224; un peu fou pour solliciter de hautes fonctions. Mais tu sais quArioc a &#233;t&#233; Coronal pendant treize ans sous Dizimaule et que cela fait une douzaine dann&#233;es de plus quil est Pontife, ce qui fait une longue p&#233;riode &#224; assumer ce genre de responsabilit&#233;s. En particulier en vivant ici, dans le Labyrinthe. Je pr&#233;sume que de temps &#224; autre le Pontife doit avoir la nostalgie du monde ext&#233;rieur sentir le souffle du vent sur le Mont du Ch&#226;teau, chasser le gihorna &#224; Zimroel ou tout simplement nager nimporte o&#249; dans une vraie rivi&#232;re et il reste &#224; des kilom&#232;tres sous terre dans ce d&#233;dale, dirigeant ses rituels et r&#233;gnant sur ses bureaucrates jusqu&#224; la fin de sa vie.

Un jour, il y a &#224; peu pr&#232;s un an de cela, Arioc a soudain commenc&#233; &#224; parler dentreprendre un Grand P&#233;riple sur Majipoor. J&#233;tais de service &#224; la cour ce jour-l&#224;, ainsi que le duc Guadeloom. Le Pontife demanda des cartes et commen&#231;a &#224; tracer un itin&#233;raire: descendre jusqu&#224; Alaisor, sembarquer pour lIle du Sommeil pour faire un p&#232;lerinage et rendre visite &#224; la Dame dans le Temple Int&#233;rieur, reprendre la mer jusqu&#224; Zimroel, avec des &#233;tapes &#224; Piliplok, Ni-moya, Pidruid et Narabal, tu vois, aller partout, un voyage qui durerait au moins cinq ans. Guadeloom me regarda dun dr&#244;le dair et fit gentiment remarquer &#224; Arioc que ce sont les Coronals qui font de Grands P&#233;riples et non les Pontifes et que lord Struin en avait juste achev&#233; un deux ans plus t&#244;t.

Alors cela mest interdit? demanda le Pontife.

Pas pr&#233;cis&#233;ment interdit, Votre Majest&#233;, mais la coutume exige

Que je reste prisonnier dans le Labyrinthe?

Pas du tout prisonnier, Votre Majest&#233;, mais

Mais je ne puis que rarement, voire jamais, maventurer dans le monde den haut?

Et ainsi de suite. Je dois dire que toute ma sympathie allait &#224; Arioc, mais souviens-toi que je ne suis pas, comme toi, originaire du Labyrinthe mais quelquun que ses t&#226;ches gouvernementales ont amen&#233; ici et quil marrive parfois de trouver la vie souterraine quelque peu artificielle. Quoi quil en soit, Guadeloom r&#233;ussit &#224; convaincre Sa Majest&#233; quun Grand P&#233;riple &#233;tait hors de question. Mais je lisais limpatience dans les yeux du Pontife.

Ce quil advint ensuite fut que Sa Majest&#233; commen&#231;a &#224; sesquiver nuitamment pour errer seul dans le Labyrinthe. Nul ne sait combien de fois il le fit avant que nous d&#233;couvrions ce qui se passait, mais d&#233;tranges rumeurs commenc&#232;rent &#224; filtrer, selon lesquelles un personnage masqu&#233; ressemblant beaucoup au Pontife avait &#233;t&#233; vu au petit matin r&#244;dant dans la Cour des Pyramides ou la Salle des Vents. Nous avons consid&#233;r&#233; tout cela comme des b&#234;tises jusqu&#224; ce quune nuit un laquais simagine avoir entendu le Pontife sonner pour lappeler, entre dans la chambre et trouve la pi&#232;ce vide. Je crois que tu te souviendras de cette nuit, Silimoor, parce que je la passais avec toi et que quelquun de la suite de Guadeloom est venu me chercher et ma oblig&#233; &#224; le suivre, pr&#233;tendant quune r&#233;union urgente des hauts conseillers avait &#233;t&#233; d&#233;cid&#233;e et que lon avait besoin de mes services. Tu &#233;tais fort contrari&#233;e furieuse, m&#234;me. La raison de cette r&#233;union &#233;tait naturellement la disparition du Pontife, bien que par la suite nous ayons &#233;touff&#233; laffaire en pr&#233;tendant quil sagissait dune discussion &#224; propos du raz de mar&#233;e qui avait d&#233;vast&#233; une grande partie de Stoienzar.

Nous d&#233;couvr&#238;mes Arioc vers quatre heures du matin. Il &#233;tait dans lAr&#232;ne tu sais, ce ridicule espace vide que le Pontife Dizimaule a fait construire, lune de ses lubies &#224; lui, assis en tailleur dans un coin, chantant et saccompagnant au zootibar devant un auditoire de cinq ou six gar&#231;onnets d&#233;guenill&#233;s. Nous lavons ramen&#233; dans ses appartements. Quelques semaines plus tard, il sortit de nouveau et r&#233;ussit &#224; atteindre la Cour des Colonnes. Guadeloom en discuta avec lui: Arioc affirmait quil &#233;tait important pour un monarque de se m&#234;ler &#224; son peuple et dentendre ses dol&#233;ances et il cita des pr&#233;c&#233;dents remontant jusquaux rois de la Vieille Terre. Guadeloom commen&#231;a tranquillement &#224; poster des sentinelles dans les appartements royaux, soi-disant pour en interdire lacc&#232;s &#224; des assassins mais qui assassinerait un Pontife? Les gardes &#233;taient l&#224; pour emp&#234;cher Arioc de sortir. Mais bien quexcentrique, le Pontife est loin d&#234;tre b&#234;te, et malgr&#233; les gardes, il nous faussa compagnie &#224; deux autres reprises dans les deux mois suivants. Cela commen&#231;ait &#224; devenir un probl&#232;me crucial. Et sil disparaissait pendant une semaine? Et sil sortait enti&#232;rement du Labyrinthe et allait se promener dans le d&#233;sert?

Puisquil semble que nous ne pouvons pas lemp&#234;cher derrer, dis-je &#224; Guadeloom, pourquoi ne pas lui donner un compagnon, quelquun qui le suivra dans ses aventures et veillera en m&#234;me temps &#224; ce quil ne lui arrive pas de mal?

Cest une excellente id&#233;e, r&#233;pondit le duc, et je vous nomme &#224; ce poste. Le Pontife vous aime bien, Calintane. Et vous &#234;tes assez jeune et assez agile desprit pour le sortir de toute situation d&#233;licate dans laquelle il se mettrait.

Cela se passait il y a six semaines, Silimoor. Tu te souviendras s&#251;rement que jai brusquement cess&#233; de passer mes nuits avec toi &#224; cette &#233;poque, all&#233;guant un accroissement de mes responsabilit&#233;s &#224; la cour, et cest ainsi qua commenc&#233; mon &#233;loignement. Je ne pouvais pas te dire quelle &#233;tait la t&#226;che qui occupait mes nuits et il ne me restait plus qu&#224; esp&#233;rer que tu ne me soup&#231;onnais pas davoir report&#233; mon affection sur une autre. Mais je peux maintenant te r&#233;v&#233;ler que j&#233;tais contraint de minstaller &#224; proximit&#233; de la chambre du Pontife et de laccompagner toutes les nuits; que je commen&#231;ais &#224; grappiller des heures de sommeil dans la journ&#233;e; et qu&#224; force de ruse, je suis devenu le compagnon dArioc dans ses balades nocturnes.

C&#233;tait tr&#232;s &#233;prouvant. J&#233;tais, en r&#233;alit&#233;, le gardien du Pontife, et nous le savions tous deux, mais je devais prendre soin de ne pas souligner ce fait en lui imposant exag&#233;r&#233;ment ma volont&#233;. Pourtant il me fallait le prot&#233;ger de camarades trop brutaux et dexp&#233;ditions risqu&#233;es. Il y a des gredins, il y a des querelleurs, il y a des t&#234;tes br&#251;l&#233;es; personne ne ferait sciemment de mal au Pontife, mais il pouvait facilement tomber par hasard sur deux individus qui se voulaient du mal. Durant mes rares moments de sommeil, je demandais conseil &#224; la Dame de lIle quelle repose dans le sein du Divin! et elle mest apparue dans un message et ma dit que je devais devenir lami du Pontife si je navais pas lintention d&#234;tre son ge&#244;lier. Quelle chance nous avons davoir dans nos r&#234;ves les conseils dune m&#232;re si bienveillante! Et cest ainsi que jai os&#233; proposer &#224; Arioc un certain nombre de ses aventures.

Venez, sortons ce soir, lui disais-je.

Ce qui e&#251;t glac&#233; le sang de Guadeloom sil lavait su. Cest moi qui ai eu lid&#233;e demmener le Pontife dans les niveaux publics du Labyrinthe pour faire la tourn&#233;e des tavernes masqu&#233;s, bien entendu, pour navoir aucune chance d&#234;tre reconnus. Je le menai dans de myst&#233;rieuses ruelles o&#249; officiaient des joueurs connus de moi, qui ne pr&#233;sentaient pas de menace. Et cest moi qui, la nuit o&#249; nous nous montr&#226;mes le plus audacieux, lai guid&#233; &#224; lext&#233;rieur de lenceinte du Labyrinthe. Je savais que c&#233;tait son d&#233;sir le plus cher et lui-m&#234;me craignait de lentreprendre, alors je le lui ai propos&#233;, comme un pr&#233;sent secret, et nous avons emprunt&#233; pour monter le corridor priv&#233; et royal qui d&#233;bouche &#224; lEntr&#233;e des Eaux. Nous nous sommes arr&#234;t&#233;s ensemble si pr&#232;s du Glayge que nous pouvions sentir lair frais qui souffle depuis le Mont du Ch&#226;teau et nous avons lev&#233; les yeux vers le firmament &#233;toil&#233;.

Je ne suis pas sorti depuis six ans, dit le Pontife.

Il tremblait et je pense quil pleurait derri&#232;re son masque; et moi qui navais pas vu non plus les &#233;toiles depuis beaucoup trop longtemps, j&#233;tais presque aussi profond&#233;ment &#233;mu. Il me les montrait du doigt, disant de lune que c&#233;tait l&#233;toile de la plan&#232;te do&#249; venaient les Ghayrogs, dune autre que c&#233;tait l&#233;toile des Hjorts et dune autre encore, insignifiant petit point lumineux, quil sagissait ni plus ni moins du soleil de la Vieille Terre. Ce dont je doutais, puisquon mavait appris autre chose &#224; l&#233;cole, mais il avait lair tellement transport&#233; de joie que je ne pouvais le contredire. Puis il se tourna vers moi, magrippa le bras et me dit &#224; voix basse:

Calintane, je suis le souverain supr&#234;me de tout ce monde colossal et je ne suis rien du tout, un esclave, un prisonnier. Je donnerais tout pour &#233;chapper &#224; ce Labyrinthe et passer les derni&#232;res ann&#233;es de ma vie en libert&#233; sous les &#233;toiles.

Alors, pourquoi ne pas abdiquer? sugg&#233;rai-je, stup&#233;fiait de ma propre audace.

Ce serait de la l&#226;chet&#233;, r&#233;pondit-il en souriant. Je suis l&#233;lu du Divin, comment puis-je rejeter cette charge? Je suis destin&#233; &#224; &#234;tre une Puissance de Majipoor jusqu&#224; la fin de mes jours. Mais il doit y avoir un moyen pour moi d&#233;chapper &#224; cette mis&#232;re souterraine.

Et je compris que le Pontife n&#233;tait ni fou, ni mauvais, ni fantasque, mais quil regrettait la nuit, les montagnes et les lunes, les arbres et les cours deau de ce monde quil avait &#233;t&#233; oblig&#233; dabandonner pour supporter le poids du gouvernement.

Puis il y a quinze jours, la nouvelle se r&#233;pandit que la Dame de lIle, la m&#232;re de lord Struin et notre m&#232;re &#224; tous, &#233;tait tomb&#233;e malade et avait peu de chances de gu&#233;rir. C&#233;tait une crise exceptionnelle qui cr&#233;ait un probl&#232;me constitutionnel majeur, car la Dame est, bien entendu, une Puissance de m&#234;me rang que le Pontife et le Coronal et on ne peut la remplacer au petit bonheur. On disait que lord Struin avait quitt&#233; le Mont du Ch&#226;teau et &#233;tait en route vers le Labyrinthe pour sentretenir avec le Pontife, renon&#231;ant &#224; se rendre dans lIle du Sommeil, car il lui &#233;tait impossible dy arriver &#224; temps pour faire ses adieux &#224; sa m&#232;re. Entre-temps, le duc Guadeloom, en sa qualit&#233; de porte-parole officiel du Pontificat et de haut fonctionnaire &#224; la cour, avait commenc&#233; &#224; dresser une liste des candidates pour le poste, qui serait compar&#233;e &#224; celle de lord Struin pour voir sil y avait des noms qui figuraient sur les deux. Lavis du Pontife Arioc &#233;tait n&#233;cessaire pour tout cela et nous avons pens&#233; quil lui serait b&#233;n&#233;fique dans son &#233;tat de perturbation de se plonger plus profond&#233;ment dans les affaires de lempire. Juridiquement au moins, la Dame mourante &#233;tait son &#233;pouse, car selon les dispositions de notre loi de succession il avait adopt&#233; lord Struin comme son fils quand il lavait choisi pour &#234;tre Coronal; la Dame avait naturellement un &#233;poux l&#233;gitime quelque part sur le Mont du Ch&#226;teau, mais tu comprends les obligations du droit coutumier, nest-ce pas? Guadeloora informa le Pontife de la mort imminente de la Dame et une s&#233;rie de conf&#233;rences gouvernementales commen&#231;a. Je ny pris pas part, puisque je ne suis pas &#224; cet &#233;chelon dautorit&#233; ni de responsabilit&#233;.

Je crains que nous nayons suppos&#233; que la gravit&#233; de la situation allait rendre Arioc moins capricieux dans son attitude et, au moins inconsciemment, nous avons d&#251; rel&#226;cher notre vigilance. La nuit m&#234;me o&#249; la nouvelle du d&#233;c&#232;s de la Dame parvint au Labyrinthe, le Pontife sesquiva seul pour la premi&#232;re fois depuis que lon mavait confi&#233; sa surveillance. Il &#233;chappa aux gardes, &#224; moi-m&#234;me, &#224; ses serviteurs et se volatilisa dans les profondeurs interminables et compliqu&#233;es du Labyrinthe et nul ne put le trouver. Nous le cherch&#226;mes toute la nuit et la moiti&#233; du jour suivant. J&#233;tais fou de terreur, &#224; la fois pour lui et pour ma carri&#232;re. En proie &#224; la plus vive appr&#233;hension, jenvoyai des fonctionnaires &#224; chacune des sept entr&#233;es du Labyrinthe pour passer au peigne fin le d&#233;sert torride et sinistre qui nous entoure; je fis personnellement la tourn&#233;e de tous les lieux de d&#233;bauche que je lui avais fait conna&#238;tre; les hommes de Guadeloom all&#232;rent r&#244;der dans des endroits qui m&#233;taient inconnus; et durant tout ce temps, nous avons essay&#233; demp&#234;cher le peuple dapprendre que le Pontife avait disparu. Je pense que nous avons d&#251; r&#233;ussir.

Nous le d&#233;couvr&#238;mes au milieu de lapr&#232;s-midi du lendemain de sa disparition. Il se trouvait dans une maison du quartier connu sous le nom de Dents de Stiamot dans le premier anneau du Labyrinthe et &#233;tait d&#233;guis&#233; en femme. Nous ne laurions peut-&#234;tre jamais trouv&#233; si une querelle navait &#233;clat&#233; &#224; propos dune note impay&#233;e et navait attir&#233; des gardes imp&#233;riaux sur les lieux; et quand le Pontife fut incapable de prouver son identit&#233; de mani&#232;re satisfaisante et que cette pr&#233;tendue femme sexprima avec une voix dhomme, les gardes eurent lintelligence de me faire appeler et je me h&#226;tai daller prendre le Pontife sous ma garde. Il avait lair terriblement &#233;trange avec sa robe et ses bracelets, mais il maccueillit calmement en mappelant par mon nom, se conduisant de mani&#232;re pos&#233;e et raisonnable, et me dit quil esp&#233;rait ne pas mavoir caus&#233; trop de d&#233;rangement.

Je mattendais &#224; &#234;tre r&#233;trograd&#233; par Guadeloom. Mais le duc &#233;tait dune humeur cl&#233;mente, &#224; moins quil ne&#251;t &#233;t&#233; trop absorb&#233; par lautre crise pour se pr&#233;occuper de ma d&#233;faillance, car il ne dit pas un mot sur le fait que javais laiss&#233; le Pontife sortir de sa chambre.

Lord Struin est arriv&#233; ce matin, me dit Guadeloom, lair las et tourment&#233;. Il voulait, bien entendu, sentretenir imm&#233;diatement avec le Pontife, mais nous lui avons dit quArioc dormait et quil n&#233;tait pas souhaitable de le d&#233;ranger; pendant ce temps, la moiti&#233; de mes hommes &#233;taient en train de le chercher. Cela me fait de la peine de mentir au Coronal, Calintane.

Le Pontife est v&#233;ritablement en train de dormir dans ses appartements en ce moment, dis-je.

Oui. Oui. Et il y restera, je pense.

Je ferai tous mes efforts pour cela.

Ce nest pas ce que je veux dire, fit Guadeoom. Le Pontife Arioc a manifestement perdu lesprit. Il rampe dans des conduits de linge sale, il erre dans la ville en pleine nuit, il se pare datours f&#233;minins Il ne sagit plus dexcentricit&#233;s, Calintane. D&#232;s que nous serons d&#233;barrass&#233;s du probl&#232;me de la nouvelle Dame, je vais proposer de lenfermer &#224; titre d&#233;finitif et sous bonne garde dans ses appartements pour sa propre sauvegarde, Calintane, pour sa propre sauvegarde et de confier les t&#226;ches pontificales &#224; une r&#233;gence. Il y a un pr&#233;c&#233;dent. Jai consult&#233; les annales. Quand Barhold &#233;tait Pontife, il a &#233;t&#233; atteint de paludisme et a eu le cerveau d&#233;rang&#233; et

Monseigneur, dis-je, je ne crois pas que le Pontife soit fou.

Les traits de Guadeloom se rembrunirent.

Alors comment pouvez-vous d&#233;finir quelquun qui se conduit comme il le fait?

Ce sont les actes dun homme qui a &#233;t&#233; monarque trop longtemps et dont l&#226;me se rebelle contre tout ce quil doit continuer &#224; supporter. Mais jai appris &#224; bien le conna&#238;tre et je me permettrais de dire que ce quil exprime par ces frasques est un tourment de l&#226;me et non une folie de quelque sorte que ce soit.

C&#233;tait un discours &#233;loquent et, &#224; mon humble avis, courageux, car je n&#233;tais quun conseiller subalterne et Guadeloom &#233;tait &#224; ce moment-l&#224; le troisi&#232;me personnage du royaume, apr&#232;s Arioc et lord Struin. Mais il vient un moment o&#249; il faut renoncer &#224; la diplomatie, &#224; lambition et &#224; la rouerie et dire la v&#233;rit&#233; sans fard; et lid&#233;e denfermer le malheureux Pontife comme un d&#233;ment ordinaire, alors quil souffrait d&#233;j&#224; affreusement de sa claustration dans le Labyrinthe, cette id&#233;e mhorrifiait. Guadeloom garda le silence pendant un long moment et je suppose que jaurais d&#251; &#234;tre effray&#233; et me demander si jallais &#234;tre totalement relev&#233; de mes fonctions ou simplement rel&#233;gu&#233; dans les services des archives pour passer le reste de ma vie &#224; brasser de la paperasse, mais je demeurai calme, profond&#233;ment calme, en attendant sa r&#233;ponse.

On frappa &#224; la porte: c&#233;tait un messager portant une lettre cachet&#233;e avec la grande constellation qui &#233;tait le sceau personnel du Coronal. Le duc Guadeloom brisa le sceau, prit connaissance du message, le relut, puis le lut une troisi&#232;me fois, et je nai jamais vu un tel air dincr&#233;dulit&#233; et dhorreur se peindre sur un visage humain. Ses mains tremblaient; toute la couleur s&#233;tait retir&#233;e de son visage.

Il me regarda et dit dune voix &#233;trangl&#233;e:

Cest de la propre main du Coronal qui minforme que le Pontife a quitt&#233; ses appartements et sest rendu sur la Place des Masques o&#249; il a promulgu&#233; un d&#233;cret si stup&#233;fiant que mes l&#232;vres se refusent &#224; former les mots.

Il me tendit le message.

Venez, dit-il, je pense quil faut nous d&#233;p&#234;cher de nous rendre &#224; la Place des Masques.

Il sortit en courant et je le suivis, essayant d&#233;sesp&#233;r&#233;ment de d&#233;chiffrer le message. Mais l&#233;criture de lord Struin est irr&#233;guli&#232;re et difficile &#224; lire, Guadeloom se d&#233;pla&#231;ait &#224; une vitesse ph&#233;nom&#233;nale, les corridors sont sinueux et mal &#233;clair&#233;s; je ne pus donc d&#233;chiffrer &#231;&#224; et l&#224; que des fragments du contenu, o&#249; il &#233;tait question dune proclamation, de la d&#233;signation dune nouvelle Dame, dune abdication. De quelle abdication pouvait-il sagir, sinon de celle du Pontife Arioc? Il mavait pourtant confi&#233; du fond du c&#339;ur que ce serait de la l&#226;chet&#233; de tourner le dos au destin qui lavait choisi pour &#234;tre une Puissance du royaume.

Jarrivai hors dhaleine &#224; la Place des Masques, une zone du Labyrinthe que je trouve inqui&#233;tante m&#234;me dans les meilleures circonstances, car ces grands visages aux fentes creus&#233;es &#224; la place des yeux et mont&#233;s sur des socles de marbre luisants sont pour moi une vision cauchemardesque. Les pas de Guadeloom r&#233;sonnaient sur le sol dall&#233; et les miens faisaient comme un &#233;cho &#224; bonne distance, car bien quil e&#251;t plus du double de mon &#226;ge, il courait comme un d&#233;rat&#233;. Jentendis devant moi des cris, des rires et des applaudissements. Puis je vis un attroupement denviron cent cinquante personnes, parmi lesquelles je reconnus plusieurs des principaux ministres du Pontificat. Nous bouscul&#226;mes les gens pour nous forcer un passage et ne nous arr&#234;t&#226;mes que lorsque nous v&#238;mes des silhouettes v&#234;tues de luniforme vert et or de la garde du Coronal, puis le Coronal lui-m&#234;me. Lord Struin avait lair &#224; la fois furieux et h&#233;b&#233;t&#233;, un homme en &#233;tat de choc.

Il ny a pas moyen de larr&#234;ter, fit le Coronal dune voix rauque. Il va de salle en salle en r&#233;p&#233;tant sa proclamation. &#201;coutez-le, il recommence!

Et je vis le Pontife Arioc &#224; la t&#234;te du groupe, mont&#233; sur les &#233;paules dun colossal serviteur skandar. Sa Majest&#233; &#233;tait v&#234;tue dune robe blanche flottante de style f&#233;minin avec une splendide bordure de brocart et avait sur la poitrine une rutilante pierre pr&#233;cieuse rouge dune taille et dun &#233;clat merveilleux.

Attendu quune vacance est survenue parmi les Puissances de Majipoor! hurla le Pontife dune voix &#233;tonnamment puissante. Et attendu quil est n&#233;cessaire quune nouvelle Dame de lIle du Sommeil! Soit nomm&#233;e imm&#233;diatement et sans retard! Afin quelle puisse prendre soin de l&#226;me du peuple! En apparaissant dans ses r&#234;ves pour lui apporter aide et r&#233;confort! Et! Attendu que mon d&#233;sir le plus cher! Est de c&#233;der la charge du Pontificat que je supporte depuis douze ans!

Par cons&#233;quent

En vertu des pouvoirs supr&#234;mes dont je suis investi! Je proclame devoir &#234;tre dor&#233;navant reconnu comme &#233;tant de sexe f&#233;minin! Et en ma qualit&#233; de Pontife, je nomme Dame de lIle la femme Arioc, anciennement m&#226;le!

De la folie, grommela le duc Guadeloom.

Cest la troisi&#232;me fois que je lentends et je ne parviens toujours pas &#224; y croire, dit lord Struin.

et jabdique simultan&#233;ment mon tr&#244;ne pontifical! Et je somme les habitants du Labyrinthe! Daller qu&#233;rir un carrosse pour la Dame Arioc! Pour la transporter jusquau port de Stoien! Et de l&#224; jusqu&#224; lIle du Sommeil afin quelle puisse apporter la consolation &#224; tout un chacun.

&#192; ce moment-l&#224;, le regard dArioc se tourna vers moi et ses yeux crois&#232;rent les miens pendant un instant. Il &#233;tait rouge dexcitation et avait le front luisant de sueur. Il me reconnut, il sourit et il me fit un clin d&#339;il, il ny avait pas &#224; sy tromper, un clin d&#339;il de joie, un clin d&#339;il de triomphe. Puis il fut emport&#233; hors de ma vue.

Il faut emp&#234;cher cela, dit Guadeloom.

&#201;coutez les acclamations! fit lord Struin en secouant la t&#234;te. Ils adorent cela. La foule va en grossissant de niveau en niveau. Ils vont lentra&#238;ner jusquen haut et jusqu&#224; lEntr&#233;e des Lames et le mettre sur la route de Stoien avant la fin de la journ&#233;e.

Vous &#234;tes le Coronal, insista Guadeloom. Ny a-t-il rien que vous puissiez faire?

Contrecarrer la volont&#233; du Pontife &#224; tous les ordres de qui jai jur&#233; dob&#233;ir? Non, non, non, Guadeloom, ce qui est fait est fait, aussi grotesque que cela puisse &#234;tre, et nous devons maintenant nous en accommoder.

Vive la Dame Arioc! hurla une voix tonitruante.

Vive la Dame! Vive la Dame Arioc!

Je regardai avec une incr&#233;dulit&#233; totale la procession traverser la Cour des Masques et se diriger vers la Salle des Vents ou la Cour des Pyramides. Guadeloom, le Coronal et moi ne la suiv&#238;mes pas. Fig&#233;s, silencieux, nous rest&#226;mes immobiles tandis que disparaissait la foule gesticulante et hurlante. Je me sentais confus d&#234;tre en compagnie de ces grands hommes de notre royaume &#224; un moment si humiliant. C&#233;tait absurde et fantastique, cette abdication et cette nomination dune Dame, et ils en &#233;taient boulevers&#233;s. Guadeloom rompit enfin le silence.

Si vous acceptez labdication, lord Struin, dit-il pensivement, vous n&#234;tes plus Coronal, mais vous devez vous pr&#233;parer &#224; &#233;tablir votre r&#233;sidence dans le Labyrinthe, car vous &#234;tes maintenant notre Pontife.

Ces paroles furent un coup de masse pour lord Struin. Dans la fi&#232;vre des &#233;v&#233;nements, il navait manifestement pas consid&#233;r&#233; la d&#233;cision dArioc dans tous ses d&#233;tails ni m&#234;me song&#233; &#224; sa premi&#232;re cons&#233;quence.

Il ouvrit la bouche mais rien nen sortit. Il ouvrit les mains et les referma, comme sil faisait le signe de la constellation en son propre honneur, mais je compris que ce n&#233;tait quune expression dabasourdissement. J&#233;tais parcouru de frissons de r&#233;v&#233;rence, car ce nest pas peu de chose d&#234;tre t&#233;moin dune transmission du pouvoir et Struin &#233;tait totalement pris au d&#233;pourvu. Renoncer aux joies du Mont du Ch&#226;teau en pleine force de l&#226;ge, troquer ses cit&#233;s &#233;blouissantes et ses for&#234;ts splendides contre les t&#233;n&#232;bres du Labyrinthe, abandonner la couronne &#224; la constellation pour ceindre le diad&#232;me non, il n&#233;tait pas du tout pr&#234;t, et quand cette v&#233;rit&#233; p&#233;n&#233;tra en lui, son teint devint cendreux et ses paupi&#232;res se mirent &#224; se convulser fr&#233;n&#233;tiquement.

Eh bien, soit, dit-il au bout dun long moment. Je suis le Pontife. Et qui, je vous le demande, va &#234;tre Coronal &#224; ma place?

Je supposai que cette question n&#233;tait pos&#233;e que pour la forme. Je me gardai bien de donner une r&#233;ponse et le duc Guadeloom fit de m&#234;me.

Qui va &#234;tre Coronal? r&#233;p&#233;ta Truin dune voix brusque et rageuse. Je vous le demande!

Son regard &#233;tait plong&#233; dans celui de Guadeloom. Je tassure que j&#233;tais presque an&#233;anti d&#234;tre t&#233;moin de ces &#233;v&#233;nements qui ne seront jamais oubli&#233;s, m&#234;me si notre civilisation devait encore durer dix mille ans. Mais quel impact tout cela a d&#251; avoir sur eux! Guadeloom recula en bafouillant. Comme Arioc et lord Struin &#233;taient tous deux des hommes relativement jeunes, la succession &#224; leurs tr&#244;nes navait gu&#232;re donn&#233; lieu &#224; des conjectures; et bien que Guadeloom e&#251;t un air de majest&#233; et dautorit&#233;, je doute quil se f&#251;t jamais attendu &#224; atteindre les sommets du Mont du Ch&#226;teau, et certainement pas de cette mani&#232;re. Il restait bouche b&#233;e comme un gromwark gaff&#233; et &#233;tait incapable de parler; &#224; la fin ce fut moi qui r&#233;agis le premier: je me jetai &#224; genoux, fis le signe de la constellation et criai dune voix &#233;trangl&#233;e:

Guadeloom! Lord Guadeloom! Vive lord Guadeloom! Longue vie &#224; lord Guadeloom!

Jamais plus je ne reverrai deux hommes aussi stup&#233;faits, aussi boulevers&#233;s et aussi d&#233;compos&#233;s que lancien lord Struin devenu Pontife et lancien duc Guadeloom devenu Coronal. Struin avait le visage d&#233;fait de rage et de peine et lord Guadeloom &#233;tait h&#233;b&#233;t&#233; de stupeur.

Il y eut un autre silence interminable.

Si je suis Coronal, dit enfin lord Guadeloom dune voix &#233;trangement chevrotante, la coutume exige que ma m&#232;re soit nomm&#233;e Dame de lIle, nest-ce?

Quel &#226;ge a votre m&#232;re? demanda Struin.

Elle est &#226;g&#233;e. Vraiment tr&#232;s vieille.

Oui. Et elle nest ni pr&#233;par&#233;e aux t&#226;ches qui incombent &#224; la Dame ni assez forte pour les supporter.

Cest vrai, dit lord Guadeloom.

En outre, poursuivit Struin, nous avons eu aujourdhui une nouvelle Dame et il ne convient pas den nommer une autre aussi vite. Voyons comment se conduit la Dame Arioc dans le Temple Int&#233;rieur avant de chercher &#224; mettre quelquun dautre &#224; sa place.

Cest de la folie, dit lord Guadeloom.

De la folie, cest vrai, dit le Pontife Struin. Venez, allons retrouver la Dame et veillons &#224; ce quelle parte sans incident dans son &#238;le.

Je les accompagnai aux niveaux les plus hauts du Labyrinthe, o&#249; nous d&#233;couvr&#238;mes dix mille personnes acclamant Arioc tandis quil ou elle, pieds nus et v&#234;tu dune splendide robe, sappr&#234;tait &#224; monter dans le carrosse qui allait le conduire au port de Stoien. Il &#233;tait impossible de sapprocher dArioc, tellement il y avait de bousculade autour de lui.

De la folie, ne cessait de r&#233;p&#233;ter lord Guadeloom. Cest de la folie, de la folie!

Mais je savais quil nen &#233;tait rien, car javais vu le clin d&#339;il dArioc et je comprenais parfaitement. Il ny avait l&#224; aucune Folie. Le Pontife Arioc avait trouv&#233; le moyen de sortir du Labyrinthe, ce qui &#233;tait son v&#339;u le plus cher. Je suis s&#251;r quil sera pour les g&#233;n&#233;rations &#224; venir synonyme de d&#233;mence et de ridicule; mais je sais quil &#233;tait absolument sain desprit, que c&#233;tait un homme pour qui la couronne &#233;tait devenue un supplice et dont lhonneur lui interdisait de revenir simplement &#224; sa vie priv&#233;e.

Et cest ainsi, apr&#232;s les &#233;tranges &#233;v&#233;nements dhier, que nous avons un Pontife, un Coronal et une Dame, et quaucun deux nest celui que nous avions le mois dernier; et tu comprends maintenant, Silimoor ch&#233;rie, tout ce qui est arriv&#233; &#224; notre monde.

Calintane arr&#234;ta de parler et but une longue gorg&#233;e de vin. Silimoor le d&#233;visageait avec une expression qui semblait &#234;tre un m&#233;lange de piti&#233;, de m&#233;pris et de sympathie.

Vous &#234;tes comme de petits enfants, dit-elle enfin, avec vos titres, vos cours royales et vos engagements dhonneur. Mais je crois que je comprends ce que tu as &#233;prouv&#233; et pourquoi cela ta perturb&#233;.

Il y a encore une chose, dit Calintane.

Oui?

Le Coronal lord Guadeloom, avant de se retirer dans ses appartements pour assimiler tous ces changements, a fait de moi son chancelier. Il va partir la semaine prochaine pour le Mont du Ch&#226;teau. Et je dois naturellement &#234;tre &#224; ses c&#244;t&#233;s.

Cest merveilleux pour toi, fit froidement Silimoor.

Je te demande donc de me rejoindre au Ch&#226;teau, pour y partager ma vie, dit-il dun ton aussi mesur&#233; que possible.

Elle plongea le regard glacial de ses yeux turquoise &#233;tincelants dans ceux de Calintane.

Je suis n&#233;e dans le Labyrinthe, r&#233;pondit-elle. Jadore vivre dans son enceinte.

Alors, cest ma r&#233;ponse?

Non, dit Silimoor. Tu auras ta r&#233;ponse plus tard. Comme ton Pontife et ton Coronal, il me faut du temps pour maccoutumer &#224; de grands changements.

Alors, la voil&#224; ta r&#233;ponse!

Plus tard, dit-elle.

Elle le remercia pour le vin et pour lhistoire quil venait de lui raconter et le laissa &#224; la table. Calintane finit par se lever et erra comme un spectre dans les profondeurs du Labyrinthe dans un &#233;tat d&#233;puisement tel quil nen avait jamais connu; il entendait les murmures de la foule &#224; mesure que la nouvelle se r&#233;pandait Arioc &#233;tait devenu Dame, Struin le Pontife et Guadeloom le Coronal et cela faisait comme un bourdonnement dinsectes dans ses oreilles. Il se retira dans sa chambre et essaya de dormir, mais le sommeil ne venait pas, et il sabandonna &#224; des id&#233;es noires sur l&#233;tat de sa vie, craignant que cette am&#232;re p&#233;riode de s&#233;paration davec Silimoor nait caus&#233; un tort fatal &#224; leur amour et que malgr&#233; son allusion d&#233;tourn&#233;e au contraire, elle rejette sa demande. Mais il se trompait. Car le lendemain, elle lui fit savoir quelle &#233;tait pr&#234;te &#224; partir avec lui, et quand Calintane &#233;tablit sa nouvelle r&#233;sidence au Mont du Ch&#226;teau, elle &#233;tait aupr&#232;s de lui, comme elle l&#233;tait encore bien des ann&#233;es plus tard quand il succ&#233;da &#224; lord Guadeloom comme Coronal. Son r&#232;gne &#224; ce poste fut bref mais heureux et, pendant le temps o&#249; il remplit cette fonction, il accomplit la construction de la grande route au sommet du Mont du Ch&#226;teau qui porte son nom; et quand, l&#226;ge venu, il retourna au Labyrinthe en tant que Pontife, ce fut sans le moindre &#233;tonnement, car il avait perdu toute capacit&#233; d&#233;tonnement ce jour lointain o&#249; le Pontife Arioc s&#233;tait proclam&#233; Dame de lIle.



V. Le d&#233;sert des r&#234;ves vol&#233;s


Hissune saper&#231;oit maintenant que la l&#233;gende dArioc a occult&#233; la v&#233;rit&#233; sur lhomme, comme la l&#233;gende occulte la v&#233;rit&#233; de bien dautres mani&#232;res. Car avec les d&#233;formations de lHistoire, Arioc appara&#238;t maintenant comme un &#234;tre grotesque et fantasque, un bouffon &#224; linstabilit&#233; soudaine; et pourtant si le t&#233;moignage de lord Calintane a une valeur quelconque, il nen &#233;tait pas du tout ainsi. Un homme souffrant cherchait la libert&#233; et a choisi une mani&#232;re bizarre pour latteindre: ni un bouffon ni un fou. Hissune, emprisonn&#233; lui-m&#234;me dans le Labyrinthe et avide de respirer lair pur de lext&#233;rieur, d&#233;couvre en Arioc un personnage tout &#224; fait sympathique son fr&#232;re par lesprit par-del&#224; les mill&#233;naires.

Hissune ne retourne pas au Registre des Ames pendant longtemps. Limpact de ces voyages illicites dans le pass&#233; a &#233;t&#233; trop fort; dans sa t&#234;te se bousculent des bribes &#233;parses de l&#226;me de Thesme et de Calintane, de Sinnabor Lavon et du colonel Eremoil, de sorte que lorsquils se mettent &#224; hurler tous ensemble, il a de la difficult&#233; &#224; retrouver Hissune, et cest consternant. En outre, il a dautres choses &#224; faire. Au bout dun an et demi, il a fini linventaire des documents des collecteurs dimp&#244;ts, et il sest si bien implant&#233; dans la Chambre des Archives quune autre t&#226;che lattend, une &#233;tude sur la r&#233;partition des groupes de population aborig&#232;ne sur Majipoor. Il sait que lord Valentin a eu des probl&#232;mes avec les M&#233;tamorphes que c&#233;tait en fait une conspiration du peuple des Changeformes qui lavait chass&#233; de son tr&#244;ne lors des singuliers &#233;v&#233;nements survenus quelques ann&#233;es auparavant et il se souvient, dapr&#232;s ce quil a entendu dire chez les grands personnages du Mont du Ch&#226;teau pendant la visite quil y a faite, quil entre dans les intentions de lord Valentin de les int&#233;grer plus profond&#233;ment &#224; la vie de la plan&#232;te, si cest possible. Hissune soup&#231;onne donc que ces statistiques quon lui a demand&#233; de compiler rempliront une fonction dans la grande strat&#233;gie du Coronal, et cela lui procure un plaisir intime.

Cela lui donne aussi loccasion davoir quelques sourires ironiques. Car il est assez clairvoyant pour sapercevoir de ce qui arrive &#224; Hissune, le gamin des rues. Le garnement leste et malin qui a attir&#233; lattention du Coronal sept ans plus t&#244;t est maintenant un jeune bureaucrate, m&#233;tamorphos&#233;, apprivois&#233;, poli, calm&#233;. Soit, se dit-il, on ne peut pas avoir toujours quatorze ans, et le moment vient dabandonner les rues et de devenir un membre utile &#224; la soci&#233;t&#233;. Il &#233;prouve malgr&#233; tout des regrets pour la disparition du gar&#231;on quil &#233;tait. Une partie de la malice de ce gar&#231;on bouillonne encore en lui, une partie seulement, mais il en reste assez. Il commence &#224; remuer de profondes pens&#233;es sur la nature de la soci&#233;t&#233; sur Majipoor, la corr&#233;lation organique des forces politiques et le concept que le pouvoir implique la responsabilit&#233;, que tous les &#234;tres sont maintenus dans une union harmonieuse par un sentiment dobligation mutuelle. Hissune se demande comment les quatre grandes Puissances du royaume le Pontife, le Coronal, la Dame de lIle, le Roi des R&#234;ves ont r&#233;ussi &#224; travailler si bien ensemble. M&#234;me dans cette soci&#233;t&#233; profond&#233;ment conservatrice o&#249;, tout au long de plusieurs milliers dann&#233;es, il y a eu si peu de changements, lharmonie des Puissances para&#238;t miraculeuse, un &#233;quilibre de forces qui doit &#234;tre dinspiration divine. Hissune na pas re&#231;u d&#233;ducation scolaire; il ny a personne vers qui il puisse se tourner pour apprendre ces choses; mais il y a le Registre des Ames, avec toute la vie grouillante de Majipoor merveilleusement tenue en suspens, pr&#234;t &#224; lib&#233;rer sa formidable vitalit&#233; &#224; la demande. Ce serait folie de ne pas explorer ce r&#233;servoir de connaissances maintenant que ce genre de questions lui trotte par la t&#234;te. Et cest ainsi quune fois de plus Hissune falsifie les documents, quune fois de plus il franchit avec aisance le barrage des gardiens des archives &#224; lesprit lent et quune fois de plus il enfonce des touches, ne cherchant plus maintenant uniquement la distraction et le plaisir de go&#251;ter au fruit d&#233;fendu mais &#233;galement une compr&#233;hension de l&#233;volution des institutions politiques de sa plan&#232;te. Quel jeune homme s&#233;rieux tu es en train de devenir, se dit-il, tandis que les lumi&#232;res &#233;blouissantes de toutes les couleurs palpitent dans sa t&#234;te et que la pr&#233;sence intense et myst&#233;rieuse dun autre &#234;tre humain, mort depuis longtemps mais vivant &#224; jamais, commence &#224; envahir son &#226;me.



1

Suvrael s&#233;tendait au sud comme un sabre incandescent qui barrait lhorizon une bande m&#233;tallique de lumi&#232;re rougeoyante qui envoyait dans le ciel des ondes de chaleur miroitantes. Dekkeret, debout &#224; la proue du cargo sur lequel il avait effectu&#233; la longue et monotone travers&#233;e, sentit son pouls sacc&#233;l&#233;rer. Enfin Suvrael! Ce lieu affreux, cet abominable continent, ce pays inutile et mis&#233;rable n&#233;tait plus qu&#224; quelques jours de mer, et qui savait quelles horreurs allaient lui arriver l&#224;-bas? Mais il &#233;tait pr&#234;t. Dekkeret &#233;tait persuad&#233; que tout ce qui arrive est pour le mieux, &#224; Suvrael comme sur le Mont du Ch&#226;teau. Il avait vingt ans et &#233;tait solidement charpent&#233;, avec un cou engonc&#233; dans des &#233;paules dune largeur impressionnante. C&#233;tait le second &#233;t&#233; du glorieux r&#232;gne de lord Prestimion sous le Pontificat du grand Confalume.

C&#233;tait par p&#233;nitence que Dekkeret avait entrepris le voyage jusquaux terres d&#233;sol&#233;es et br&#251;lantes de laride Suvrael. Il avait commis une action honteuse assur&#233;ment sans en avoir lintention et se rendant &#224; peine compte au d&#233;but de ce quelle avait de honteux en chassant dans les Marches de Khyntor &#224; lextr&#234;me nord de Zimroel, et il lui avait sembl&#233; n&#233;cessaire de lexpier dune mani&#232;re ou dune autre. Il savait que c&#233;tait dans un sens un geste romanesque et ostentatoire, mais cela il pouvait se le pardonner. Sil ne faisait pas ce genre de geste &#224; vingt ans, quand le ferait-il? Certainement pas dix ou quinze ans plus tard, quand il aurait &#233;t&#233; entra&#238;n&#233; par son destin et se serait douillettement install&#233; dans une in&#233;luctable et facile carri&#232;re dans lentourage de lord Prestimion. C&#233;tait le moment ou jamais. Alors en route pour Suvrael pour purifier son &#226;me, quelles quen soient les cons&#233;quences.

Akbalik, son ami, son mentor et son compagnon de chasse &#224; Khyntor, navait pas r&#233;ussi &#224; comprendre. Mais, bien s&#251;r, Akbalik n&#233;tait pas romanesque et il avait depuis longtemps d&#233;pass&#233; l&#226;ge de vingt ans. Une nuit, au d&#233;but du printemps, Dekkeret lui avait fait part de ses intentions et Akbalik &#233;tait parti dun rire brusque.

Suvrael! s&#233;cria-t-il. Tu te juges trop durement. Il nest pas de p&#233;ch&#233; si inf&#226;me quil m&#233;rite un s&#233;jour &#224; Suvrael.

Et Dekkeret, piqu&#233; au vif et se sentant trait&#233; avec condescendance, avait lentement secou&#233; la t&#234;te.

Le mal est comme une tache sur moi. Je veux en purifier mon &#226;me sous le soleil des terres br&#251;l&#233;es.

Fais plut&#244;t le p&#232;lerinage de lIle, si tu estimes que tu as besoin de faire quelque chose. Laisse la bienheureuse Dame gu&#233;rir ton esprit.

Non, Suvrael.

Pourquoi?

Pour souffrir, r&#233;pondit Dekkeret. Pour marracher aux d&#233;lices du Mont du Ch&#226;teau et me rendre dans lendroit le moins agr&#233;able de Majipoor, ce d&#233;sert sinistre aux vents br&#251;lants et rempli deffroyables dangers. Pour mortifier ma chair, Akbalik, et montrer ma contrition. Pour minfliger la punition de linconfort et m&#234;me de la souffrance la souffrance, tu sais ce que cest? jusqu&#224; ce que je puisse me pardonner. Daccord?

Akbalik enfon&#231;a les doigts en souriant dans l&#233;pais manteau de lourdes fourrures noires de Khyntor que portait Dekkeret.

Daccord. Mais si tu dois absolument te mortifier, fais-le compl&#232;tement. Je pr&#233;sume que tu garderas cela sur le corps tout le temps que tu resteras sous le soleil de Suvrael.

Il y a des limites &#224; mon besoin dinconfort, fit Dekkeret avec un petit rire.

Il tendit la main pour prendre le vin. Akbalik avait presque le double de l&#226;ge de Dekkeret et trouvait sans nul doute son s&#233;rieux comique. Dekkeret aussi, dans une certaine mesure, mais cela ne le d&#233;tournait pas de sa r&#233;solution.

Puis-je essayer encore une fois de ten dissuader?

Inutile.

Songe au g&#226;chis, poursuivit malgr&#233; tout Akbalik. Tu as une carri&#232;re dont tu dois toccuper. On commence &#224; entendre souvent ton nom au Ch&#226;teau. Lord Prestimion a dit beaucoup de bien de toi. Un jeune homme qui promet, qui doit aller loin, une grande force de caract&#232;re, il nest bruit que de cela. Prestimion est jeune; son r&#232;gne sera long; ceux qui sont jeunes au d&#233;but de son r&#232;gne s&#233;l&#232;veront &#224; mesure quil vieillira. Et toi tu es l&#224;, en train de tamuser au fin fond des Marches de Khyntor alors que tu devrais &#234;tre &#224; la cour, et d&#233;j&#224; en train de pr&#233;parer un autre voyage bien plus hasardeux. Renonce &#224; ce projet absurde de Suvrael, Dekkeret, et retourne au Mont avec moi. Ex&#233;cute les ordres du Coronal, montre ton m&#233;rite aux grands de la cour et b&#226;tis ton avenir. Nous vivons une &#233;poque fantastique sur Majipoor, et il sera merveilleux de faire partie de ceux qui exercent le pouvoir &#224; mesure que les choses &#233;volueront. Hein? Pourquoi aller g&#226;cher ta vie &#224; Suvrael? Personne nest au courant de ce du p&#233;ch&#233; que tu as commis, de cette petite d&#233;faillance

Moi, je le sais.

Alors promets de ne plus jamais le refaire et absous-toi.

Ce nest pas si simple, dit Dekkeret.

Perdre un ou deux ans de ta vie, ou peut-&#234;tre la g&#226;cher tout enti&#232;re pour un voyage d&#233;nu&#233; de sens et inutile &#224;

Pas d&#233;nu&#233; de sens. Ni inutile.

Sauf dun point de vue purement personnel.

Il nen est rien. Akbalik. Je suis entr&#233; en contact avec les gens du Pontificat et je me suis d&#233;brouill&#233; pour obtenir une fonction officielle. Je serai une mission denqu&#234;te. Tu ne trouves pas cela impressionnant? Suvrael nexporte pas ses quotas de viande et de b&#233;tail et le Pontife veut savoir pourquoi. Tu vois? Je continue &#224; travailler pour ma carri&#232;re tout en membarquant dans ce qui te para&#238;t &#234;tre une aventure tout &#224; fait personnelle.

Alors tu as d&#233;j&#224; pris tes dispositions.

Je pars Quatredi prochain, dit Dekkeret en tendant la main &#224; son ami. Je serai absent au moins deux ans. Nous nous retrouverons sur le Mont. Quen dis-tu, Akbalik, les jeux &#224; High Morpin dans deux ans, le premier jour de lhiver?

Akbalik plongea le regard calme de ses yeux gris dans celui de Dekkeret.

Jy serai, dit-il lentement. Je prie pour que tu y sois aussi.

Cette conversation ne remontait qu&#224; quelques mois; mais pour Dekkeret qui sentait les pulsations de chaleur du continent m&#233;ridional se propager vers lui par-dessus les flots vert p&#226;le de la Mer Int&#233;rieure, elle semblait avoir eu lieu il y avait incroyablement longtemps, comme la travers&#233;e semblait avoir &#233;t&#233; infiniment longue. La premi&#232;re partie du voyage avait &#233;t&#233; assez agr&#233;able la descente des montages jusqu&#224; la magnifique m&#233;tropole de Ni-moya, puis la descente du Zimr en bateau jusquau port de Piliplok sur la c&#244;te orientale. De l&#224; il s&#233;tait embarqu&#233; sur un cargo, le navire de transport le plus &#233;conomique quil avait pu trouver, &#224; destination de Tolaghai, sur le continent de Suvrael. Cap au sud durant tout l&#233;t&#233;, dans une horrible petite cabine situ&#233;e juste au-dessus dune cale remplie de balles de b&#233;b&#233;s dragons de mer s&#233;ch&#233;s et, tandis que le bateau senfon&#231;ait dans les tropiques, il faisait dans la journ&#233;e une chaleur telle quil nen avait jamais connu et la nuit ce n&#233;tait gu&#232;re mieux; l&#233;quipage, compos&#233; en majeure partie de Skandars velus, se moquait de son inconfort et lui disait quil ferait mieux de profiter du temps frais tant quil en avait loccasion, car la v&#233;ritable canicule lattendait &#224; Suvrael. Il avait voulu souffrir et son v&#339;u &#233;tait d&#233;j&#224; amplement exauc&#233;, mais le pire allait venir. Il ne se plaignait pas. Il n&#233;prouvait aucun regret. Mais sa vie douillette au milieu des jeunes chevaliers du Mont du Ch&#226;teau ne lavait pas pr&#233;par&#233; &#224; des nuits blanches dans la puanteur des dragons de mer qui lui transper&#231;ait les narines comme des stylets, ni &#224; la chaleur &#233;touffante qui s&#233;tait abattue sur le bateau quelques semaines apr&#232;s avoir quitt&#233; Piliplok, ni &#224; lennui intense de limmuable panorama marin. La plan&#232;te &#233;tait dune immensit&#233; invraisemblable, c&#233;tait cela le probl&#232;me. Il fallait une &#233;ternit&#233; pour aller dun point &#224; un autre. La travers&#233;e dAlhanroel, son continent natal, &#224; Zimroel, le continent occidental, avait &#233;t&#233; une entreprise suffisamment vaste, navigation fluviale du Mont jusqu&#224; Alaisor, puis hauturi&#232;re jusqu&#224; Piliplok et remont&#233;e du fleuve jusquaux Marches de Khyntor, mais il avait eu Akbalik avec lui pour laider &#224; passer le temps et il y avait eu lexcitation de son premier grand voyage, la d&#233;couverte de nouveaux lieux, de nouvelles nourritures, de nouveaux accents. Et il y avait eu lexp&#233;dition de chasse quil avait attendue avec impatience. Mais cela? Cette r&#233;clusion &#224; bord dun sale rafiot grin&#231;ant bourr&#233; de viande s&#233;ch&#233;e &#224; lodeur pestilentielle? Cette suite interminable de jours vides, sans amis, sans occupations, sans conversations? Si seulement un monstrueux dragon de mer pouvait poindre &#224; lhorizon et pimenter le voyage dun peu de danger; mais non, non, les dragons de mer &#233;taient ailleurs, en train daccomplir leur migration. On disait quune grande troupe &#233;tait plus &#224; louest en ce moment, au large de Narabal, et quune autre &#233;tait &#224; mi-chemin entre Piliplok et lArchipel de Rodamaunt, et Dekkeret navait pas vu un seul des gigantesques animaux, pas m&#234;me un tra&#238;nard. Ce qui rendait lennui encore plus insupportable &#233;tait quil ne semblait avoir aucune valeur cathartique. Il souffrait, c&#233;tait vrai, et il avait imagin&#233; que la souffrance le gu&#233;rirait de sa blessure, mais la conscience de lacte horrible quil avait commis dans les montagnes ne semblait pas diminuer le moins du monde. Il mourait de chaleur, dennui et dimpatience et il continuait &#224; &#234;tre rong&#233; par un sentiment de culpabilit&#233;, et il continuait &#224; se tourmenter en songeant ironiquement quil &#233;tait lou&#233; par le Coronal lord Prestimion en personne pour sa grande force de caract&#232;re alors quil ne trouvait en lui que faiblesse, l&#226;chet&#233; et b&#234;tise. Dekkeret en conclut quil fallait peut-&#234;tre plus que de lhumidit&#233;, de lennui et des odeurs infectes pour se purifier l&#226;me. En tout cas, il en avait assez de ce long voyage qui le rapprochait de Suvrael et il &#233;tait pr&#234;t &#224; entamer la phase suivante de son p&#232;lerinage dans linconnu.



2

Tout voyage a une fin, m&#234;me un voyage interminable. Le vent br&#251;lant venant du sud augmentait jour apr&#232;s jour jusqu&#224; ce que le pont devienne trop chaud pour que lon puisse marcher dessus et les Skandars aux pieds nus devaient passer le faubert toutes les deux ou trois heures. Puis soudain, la masse sombre et embras&#233;e &#224; lhorizon se mua en un littoral et lentr&#233;e dun port. Ils avaient enfin atteint Tolaghai.

Lensemble de Suvrael &#233;tait dans la zone tropicale; la majeure partie de lint&#233;rieur du continent &#233;tait d&#233;sertique, perp&#233;tuellement oppress&#233;e par une masse colossale dair sec et immobile &#224; la p&#233;riph&#233;rie de laquelle tourbillonnaient des cyclones d&#233;vastateurs; mais les confins du continent &#233;taient plus ou moins habitables et il y avait sur la c&#244;te cinq villes principales parmi lesquelles Tolaghai &#233;tait la plus grande et celle qui avait les &#233;changes commerciaux les plus d&#233;velopp&#233;s avec le reste de Majipoor. Quand le cargo entra dans le vaste port, Dekkeret fut frapp&#233; par l&#233;tranget&#233; du lieu. Il avait vu dans sa courte vie un grand nombre de cit&#233;s de la plan&#232;te g&#233;ante une douzaine des cinquante sur les flancs du Mont du Ch&#226;teau, Alaisor, imposante et battue par les vents, l&#233;norme et stup&#233;fiante Ni-mayo aux murs blancs, la magnifique Piliplok et bien dautres mais il navait jamais contempl&#233; de ville &#224; laspect aussi dur, myst&#233;rieux et r&#233;barbatif que celle-ci. Tolaghai &#233;tait accroch&#233;e comme un crabe &#224; une basse corniche courant le long de la mer. Les b&#226;timents de brique orange s&#233;ch&#233;e par le soleil &#233;taient tristes et ramass&#233;s, avec des meurtri&#232;res en guise de fen&#234;tres, entour&#233;s de plantations clairsem&#233;es, surtout de ch&#233;tifs et consternants palmiers se r&#233;duisant &#224; un tronc nu couronn&#233; dun minuscule plumet. &#192; midi, les rues &#233;taient presque d&#233;sertes. Le vent br&#251;lant poussait des nuages de sable sur les pav&#233;s fissur&#233;s. Aux yeux de Dekkeret la ville semblait &#234;tre une sorte de colonie p&#233;nitentiaire, laide et sauvage, ou bien une cit&#233; hors du temps appartenant &#224; quelque peuplade pr&#233;historique dune race autoritaire et &#224; la discipline s&#233;v&#232;re. Comment avait-on pu b&#226;tir quelque chose daussi hideux? Sans doute par simple souci defficacit&#233;, se dit Dekkeret, une telle laideur &#233;tant le meilleur moyen de faire face au climat de ce continent, mais enfin la lutte contre la chaleur et la s&#233;cheresse aurait s&#251;rement pu donner naissance &#224; une architecture moins repoussante.

Dans son innocence, Dekkeret simaginait pouvoir d&#233;barquer imm&#233;diatement, mais les choses ne se passaient pas aussi simplement ici. Le navire resta &#224; lancre pendant plus dune heure avant que les fonctionnaires du port, trois Hjorts &#224; la mine lugubre, ne montent &#224; bord. Ce fut interminable: linspection sanitaire, le manifeste, le marchandage sur les droits damarrage; enfin, la douzaine de passagers fut autoris&#233;e &#224; d&#233;barquer. Un porteur de race ghayrog sempara des bagages de Dekkeret et lui demanda le nom de son h&#244;tel. Il r&#233;pondit quil navait r&#233;serv&#233; de chambre nulle part et la cr&#233;ature &#224; laspect reptilien dont la langue allait et venait et dont les gros cheveux noirs se tortillaient comme une masse de serpents lui adressa un regard glacial et moqueur.

Combien pouvez-vous payer? demanda-t-il. &#202;tes-vous riche?

Pas tr&#232;s. Que puis-je avoir pour trois couronnes par nuit?

Pas grand-chose. Une paillasse. De la vermine sur les murs.

Emmenez-moi l&#224;-bas, dit Dekkeret.

Le Ghayrog eut lair aussi &#233;tonn&#233; quun Ghayrog est capable de l&#234;tre.

Vous ne vous plairez pas l&#224;-bas, mon beau seigneur. Vous avez un port plein de noblesse.

Peut-&#234;tre bien, mais jai la bourse dun pauvre homme. Je vais courir ma chance avec la vermine.

En fait, lauberge ne se r&#233;v&#233;la pas aussi catastrophique quil le craignait: vieille, sordide et d&#233;primante, certes, mais il en &#233;tait de m&#234;me de tout ce qui lenvironnait, et la chambre quon lui donna lui parut presque luxueuse apr&#232;s la cabine du bateau. Il ny avait pas non plus la puanteur de la chair de dragon de mer, seulement lodeur d&#233;sagr&#233;able et p&#233;n&#233;trante de lair de Suvrael, semblable au contenu dune bouteille cachet&#233;e depuis mille ans. Il donna au Ghayrog une pi&#232;ce dune demi-couronne, pour laquelle il ne re&#231;ut aucun remerciement, et d&#233;balla ses quelques affaires.

Dekkeret sortit en fin dapr&#232;s-midi. La chaleur &#233;touffante &#233;tait loin d&#234;tre tomb&#233;e, mais le vent cinglant paraissait moins violent et il y avait plus de gens dans les rues. Mais la ville avait toujours lair sinistre. C&#233;tait lendroit r&#234;v&#233; pour faire p&#233;nitence. Il ha&#239;ssait les b&#226;timents de brique aux fa&#231;ades nues, il d&#233;testait laspect dess&#233;ch&#233; du paysage, il regrettait la douceur de lair de Normork, sa ville natale, sur les premi&#232;res pentes du Mont du Ch&#226;teau. Il se demanda comment lon pouvait choisir de vivre ici alors quil y avait tant de possibilit&#233;s sur les continents plus cl&#233;ments. Quel besoin dasc&#232;se poussait des millions de ses concitoyens &#224; simposer laust&#233;rit&#233; quotidienne de la vie sur Suvrael?

Les repr&#233;sentants du Pontificat avaient leurs bureaux sur la grande place nue donnant sur le port. Les instructions de Dekkeret lui prescrivaient de sy pr&#233;senter et malgr&#233; lheure tardive, il les trouva ouverts, car avec la chaleur accablante tous les citoyens de Tolaghai respectaient la fermeture de midi et traitaient les affaires bien avant dans la soir&#233;e. On le fit attendre un moment dans une antichambre d&#233;cor&#233;e d&#233;normes portraits de c&#233;ramique blanche des monarques r&#233;gnants, le Pontife Confalume repr&#233;sent&#233; de face avec un air de grandeur bienveillante mais imposante et le jeune lord Prestimion, le Coronal, de profil, les yeux p&#233;tillant dintelligence et de dynamisme. Dekkeret se dit que Majipoor avait de la chance avec ses souverains. Quand il &#233;tait enfant, il avait vu Confalume, alors Coronal, avec sa cour dans la merveilleuse cit&#233; de Bombifale, tout en haut du Mont, et il avait eu envie de crier de pure joie devant le calme et la force radieuse de cet homme. Quelques ann&#233;es plus tard, lord Confalume parvint au Pontificat et alla sinstaller dans les replis souterrains du Labyrinthe et Prestimion fut fait Coronal un homme tr&#232;s diff&#233;rent, tout aussi impressionnant, mais toute fougue, vigueur et &#233;nergie irr&#233;sistible. C&#233;tait au cours du Grand P&#233;riple quil effectuait &#224; travers les cit&#233;s du Mont que lord Prestimion avait remarqu&#233; le jeune Dekkeret &#224; Normork et lavait choisi, au hasard et de la mani&#232;re impr&#233;visible qui &#233;tait la sienne, pour se joindre aux chevaliers recevant leur formation dans les Cit&#233;s Hautes. Ce qui semblait faire une &#233;ternit&#233;, des changements si profonds s&#233;tant produits depuis lors dans la vie de Dekkeret. &#192; l&#226;ge de dix-huit ans, il s&#233;tait laiss&#233; aller &#224; r&#234;ver de monter lui-m&#234;me un jour sur le tr&#244;ne du Coronal; mais ensuite &#233;taient venues ces funestes vacances dans les montagnes de Zimroel et maintenant, &#224; l&#226;ge de vingt ans &#224; peine r&#233;volus, attendant avec impatience dans une pi&#232;ce poussi&#233;reuse dans cette morne ville du triste continent de Suvrael, il avait limpression de ne plus avoir davenir du tout, rien quune vaine suite dann&#233;es vides de sens. Un Hjort rondouillard &#224; lair rev&#234;che apparut.

LArchiregimand Golator Lasgia va vous recevoir, annon&#231;a-t-il.

C&#233;tait un titre ronflant; mais son possesseur se r&#233;v&#233;la &#234;tre une femme svelte &#224; la peau brune, gu&#232;re plus &#226;g&#233;e que Dekkeret, qui lexamina de la t&#234;te aux pieds avec de grands yeux graves et brillants. Elle le salua en faisant n&#233;gligemment de la main le signe du Pontificat et lui prit ses papiers officiels.

Initi&#233; Dekkeret, murmura-t-elle. Mission denqu&#234;te mandat&#233;e par la superstrate provinciale de Khyntor. Je ne comprends pas, Initi&#233; Dekkeret. Servez-vous le Coronal ou le Pontife?

Je suis au service de lord Prestimion, r&#233;pondit Dekkeret avec g&#234;ne, &#224; un &#233;chelon tr&#232;s bas. Mais tandis que je me trouvais dans la province de Khyntor, le besoin sest fait sentir au bureau du Pontificat denqu&#234;ter sur certaines choses &#224; Suvrael et quand les fonctionnaires locaux ont appris que je me rendais de toute fa&#231;on &#224; Suvrael, ils mont demand&#233; par souci d&#233;conomie de me charger de cette t&#226;che, bien que n&#233;tant pas au service du Pontife. Et

Golator Lasgia tapota pensivement les documents de Dekkeret sur son bureau.

Vous deviez vous rendre de toute fa&#231;on &#224; Suvrael, dit-elle. Puis-je vous demander pourquoi?

Une affaire personnelle, si vous me permettez, r&#233;pondit Dekkeret en sempourprant.

Elle ninsista pas.

Et quelles affaires de Suvrael peuvent &#234;tre dun int&#233;r&#234;t si pressant pour mes coll&#232;gues du Pontificat de Khyntor? Ou bien ma curiosit&#233; sur ce chapitre est-elle &#233;galement d&#233;plac&#233;e?

La g&#234;ne de Dekkeret saccrut.

Il sagit dun d&#233;s&#233;quilibre de la balance du commerce, r&#233;pondit-il, r&#233;ussissant &#224; grand-peine &#224; soutenir son regard froid et p&#233;n&#233;trant. Khyntor est un centre de produits manufactur&#233;s qui &#233;change ses produits contre le b&#233;tail sur pied de Suvrael; depuis deux ans, les exportations de blaves et de montures de Suvrael sont en constante diminution et des tensions commencent &#224; se faire jour dans l&#233;conomie de Khyntor. Les fabricants &#233;prouvent des difficult&#233;s &#224; supporter tant de cr&#233;dit.

Vous ne mapprenez rien.

On ma demand&#233; dinspecter les p&#226;turages dici, poursuivit Dekkeret, afin de d&#233;terminer si lon peut esp&#233;rer &#224; court terme un accroissement de la production de b&#233;tail.

Voulez-vous un peu de vin? demanda subitement Golator Lasgia.

Dekkeret sinterrogea sur ce quexigeaient les convenances. Tandis quil balan&#231;ait, elle sortit deux flacons de vin dor&#233;, brisa prestement leur cachet et lui en tendit un. Il le prit avec un sourire de gratitude. Le vin &#233;tait frais et doux, l&#233;g&#232;rement p&#233;tillant.

Du vin de Khyntor, dit-elle. Cest ainsi que nous contribuons au d&#233;ficit commercial de Suvrael. La r&#233;ponse, Initi&#233; Dekkeret, est que la derni&#232;re ann&#233;e du pontificat de Prankipin, Suvrael a subi une terrible s&#233;cheresse vous pouvez vous demander, Initi&#233;, comment nous pouvons savoir la diff&#233;rence quil y a ici entre une ann&#233;e de s&#233;cheresse et une ann&#233;e de pr&#233;cipitations normales, mais il y a une diff&#233;rence, Initi&#233;, il y a une diff&#233;rence consid&#233;rable et les p&#226;turages ont souffert. Nous navions plus de quoi nourrir notre b&#233;tail, alors nous avons abattu tout ce que le march&#233; pouvait absorber et nous avons vendu une grande partie du cheptel restant &#224; des propri&#233;taires de ranches de louest de Zimroel. Peu apr&#232;s que Confalume se fut install&#233; dans le Labyrinthe, les pluies revinrent et lherbe recommen&#231;a &#224; pousser dans nos savanes. Mais il faut plusieurs ann&#233;es pour reconstituer les troupeaux. Le d&#233;s&#233;quilibre de la balance commerciale continuera donc pendant quelque temps, puis il sera r&#233;sorb&#233;.

Elle eut un sourire sans chaleur.

Voil&#224;. Je vous ai &#233;pargn&#233; le d&#233;sagr&#233;ment dun voyage sans int&#233;r&#234;t &#224; lint&#233;rieur des terres.

Dekkeret sentit quil transpirait abondamment.

Je dois quand m&#234;me le faire, Archiregimand Golator Lasgia.

Vous napprendrez rien de plus que ce que je viens de vous dire.

Je ne voudrais pas vous manquer de respect, mais mon mandat demande express&#233;ment que je voie de mes propres yeux

Elle ferma les siens pendant quelques instants.

Pour atteindre les p&#226;turages en ce moment il vous faudra vous exposer &#224; de grandes difficult&#233;s, un manque de confort extr&#234;me et peut-&#234;tre de consid&#233;rables p&#233;rils personnels. Si j&#233;tais &#224; votre place, je resterais &#224; Tolaghai, go&#251;tant aux plaisirs qui sont &#224; votre disposition ici et r&#233;glant laffaire personnelle qui vous a amen&#233;e &#224; Suvrael; puis, au bout dun d&#233;lai convenable, je r&#233;digerais mon rapport en collaboration avec mes services et me rembarquerais pour Khyntor.

Dekkeret con&#231;ut imm&#233;diatement des soup&#231;ons. La branche du gouvernement pour laquelle elle travaillait ne se montrait pas toujours coop&#233;rative avec les services du Coronal; elle semblait manifestement essayer de dissimuler quelque chose qui se passait &#224; Suvrael; et, bien que sa mission denqu&#234;te ne f&#251;t que le pr&#233;texte &#224; son voyage sur ce continent et non sa t&#226;che principale, il lui fallait tout de m&#234;me songer &#224; sa carri&#232;re et sil se laissait embobiner trop facilement par une Archiregimand pontificale, il pourrait lui en cuire plus tard. Il regrettait davoir accept&#233; le vin. Mais pour cacher son trouble, il se permit den boire quelques gorg&#233;es onctueuses.

Mon sens de lhonneur ne me permettrait pas de suivre une voie aussi facile, dit-il enfin.

Quel &#226;ge avez-vous, Initi&#233; Dekkeret?

Je suis n&#233; dans la douzi&#232;me ann&#233;e de lord Confalume.

Oui, dans ce cas votre sens de lhonneur doit encore vous chatouiller. Venez, regardez cette carte avec moi.

Elle se leva vivement. Elle &#233;tait plus grande quil ne laurait cru, presque aussi grande que lui, ce qui la faisait para&#238;tre fr&#234;le. Ses cheveux bruns &#233;troitement torsad&#233;s exhalaient une odeur &#233;tonnante qui couvrait m&#234;me le bouquet du vin fort. Golator Lasgia toucha le mur et une carte de Suvrael dans les tons ocre et auburn apparut.

Voici Tolaghai, dit-elle en tapotant langle nord-ouest du continent. Les p&#226;turages sont l&#224;.

Elle montra une bande qui commen&#231;ait &#224; un millier de kilom&#232;tres &#224; lint&#233;rieur des terres et formait un cercle grossier entourant le d&#233;sert du c&#339;ur de Suvrael.

&#192; partir de Tolaghai, poursuivit-elle, il y a trois itin&#233;raires principaux pour rejoindre la r&#233;gion des p&#226;turages. En voici un. Il est en ce moment ravag&#233; par des temp&#234;tes de sable et on ne peut lemprunter pour des raisons de s&#233;curit&#233;. Voici le second itin&#233;raire: nous rencontrons actuellement certaines difficult&#233;s avec des bandits changeformes et il est &#233;galement ferm&#233; aux voyageurs. Voici le troisi&#232;me, qui passe par le col de Khulag, mais cette route est &#224; labandon depuis quelque temps et un bras du grand d&#233;sert a commenc&#233; &#224; empi&#233;ter sur elle. Voyez-vous les probl&#232;mes?

Mais si cest le r&#244;le de Suvrael d&#233;lever du b&#233;tail pour lexportation, dit Dekkeret aussi doucement quil le pouvait, et si toutes les routes entre les zones de p&#226;ture et le port principal sont coup&#233;es, est-il exact de dire que le manque de p&#226;turages est la v&#233;ritable cause des r&#233;centes insuffisances des exportations de b&#233;tail?

Il y a dautres ports do&#249; nous exp&#233;dions notre production dans la situation actuelle, r&#233;pondit-elle en souriant.

Eh bien, alors, si je me rends dans lun deux, je devrais trouver une route ouverte jusquaux r&#233;gions d&#233;levage.

Elle tapota de nouveau la carte.

Depuis lhiver dernier, le port de Natu Gorvinu est le centre du commerce du b&#233;tail. Il est l&#224;, &#224; lest, sous la c&#244;te dAlhanroel, &#224; pr&#232;s de dix mille kilom&#232;tres dici.

Dix mille

Il ny a gu&#232;re de commerce entre Tolaghai et Natu Gorvinu. &#192; peu pr&#232;s une fois par an, un navire va de lun &#224; lautre port. Par voie de terre la situation est pire, car les routes qui partent de Tolaghai ne sont pas entretenues &#224; lest de Kangheez.

Elle indiqua une ville distante denviron quinze cents kilom&#232;tres.

Et au-del&#224;, qui sait? Ce nest pas un continent tr&#232;s peupl&#233;.

Alors il ny a pas moyen datteindre Natu Gorvinu? demanda Dekkeret, abasourdi.

Il y en a un. En bateau de Tolaghai &#224; Stoien sur Alhanroel et de Stoien &#224; Natu Gorvinu. Cela ne devrait vous prendre quun peu plus dun an. Mais, bien entendu, quand vous d&#233;barquerez de nouveau sur Suvrael et que vous p&#233;n&#233;trerez &#224; lint&#233;rieur, la crise sur laquelle vous &#234;tes venu enqu&#234;ter sera probablement termin&#233;e. Un autre flacon de vin dor&#233;, Initi&#233; Dekkeret?

H&#233;b&#233;t&#233;, il accepta le vin. Il &#233;tait atterr&#233; par les distances. Une autre &#233;pouvantable travers&#233;e de la Mer Int&#233;rieure, refaire tout le chemin jusqu&#224; son continent natal dAlhanroel, pour faire de nouveau demi-tour et traverser la mer une troisi&#232;me fois en mettant le cap sur lautre extr&#233;mit&#233; de Suvrael et pour sapercevoir que les routes vers lint&#233;rieur avaient probablement &#233;t&#233; ferm&#233;es entre-temps et que non. Non. Il ne fallait pas pousser trop loin le d&#233;sir de p&#233;nitence. Mieux valait renoncer enti&#232;rement &#224; sa mission que de se soumettre &#224; de telles absurdit&#233;s.

Il est tard, dit Golator tandis quil h&#233;sitait, et vos probl&#232;mes demandent plus ample r&#233;flexion. Avez-vous des projets pour le d&#238;ner, Initi&#233; Dekkeret?

Brusquement, de mani&#232;re stup&#233;fiante, ses yeux sombres se mirent &#224; luire dune malice bien connue.



3

En compagnie de lArchiregimand Golator Lasgia, Dekkeret d&#233;couvrit que la vie &#224; Tolaghai n&#233;tait pas n&#233;cessairement aussi morne quun examen superficiel lavait laiss&#233; supposer. Elle laccompagna en flotteur &#224; son h&#244;tel il vit son d&#233;go&#251;t &#224; laspect de l&#233;tablissement et lui ordonna de prendre un peu de repos, de se laver et d&#234;tre pr&#234;t dans une heure. Un cr&#233;puscule cuivr&#233; &#233;tait descendu et quand lheure fut &#233;coul&#233;e, le ciel &#233;tait enti&#232;rement noir, avec seulement les figures en zigzag de quelques constellations lointaines qui le traversaient et la trace en croissant dune ou deux lunes pr&#232;s de lhorizon. Elle passa le prendre &#224; lheure dite. &#192; la place de son aust&#232;re tunique officielle, elle &#233;tait maintenant v&#234;tue dun tissu &#224; mailles collant, presque ridiculement provocant. Tout cela rendait Dekkeret perplexe. Il avait eu sa part de succ&#232;s f&#233;minins, certes, mais, &#224; sa connaissance, il ne lui avait t&#233;moign&#233; aucun int&#233;r&#234;t, rien que le respect le plus guind&#233;; et pourtant elle sattendait manifestement &#224; une soir&#233;e dintimit&#233;. Pourquoi? Certainement pas &#224; cause de son irr&#233;sistible &#233;l&#233;gance et de son charme physique, ni dun quelconque avantage politique quil pouvait lui conf&#233;rer, ni de nimporte quel autre mobile rationnel. Sauf un, &#224; savoir que c&#233;tait un trou perdu o&#249; la vie &#233;tait terne et d&#233;sagr&#233;able et quil &#233;tait un jeune &#233;tranger susceptible dapporter &#224; une femme encore jeune une soir&#233;e de distraction. Il se sentait utilis&#233; en cela, mais sinon ny voyait gu&#232;re de mal. Et apr&#232;s des mois en mer, il &#233;tait dispos&#233; &#224; courir quelques risques pour un peu de plaisir.

Ils d&#238;n&#232;rent dans un club priv&#233; dans les faubourgs de la ville, dans un jardin &#233;l&#233;gamment d&#233;cor&#233; des c&#233;l&#232;bres plantes anim&#233;es de Stoienzar et autres merveilles florales, ce qui amena Dekkeret &#224; calculer la quantit&#233; des modestes r&#233;serves deau de Tolaghai qui &#233;tait d&#233;tourn&#233;e pour permettre &#224; ce lieu de rester florissant. &#192; dautres tables, largement espac&#233;es, &#233;taient assis des Suvraeliens dans leurs beaux costumes, que Golator Lasgia saluait de-ci de-l&#224; dun signe de t&#234;te, mais personne ne vint la voir et personne ne d&#233;visagea Dekkeret avec trop dinsistance. De lint&#233;rieur du b&#226;timent soufflait un agr&#233;able vent rafra&#238;chissant, le premier quil sentait depuis des semaines, comme si une machine miraculeuse des anciens, s&#339;ur de celles qui entretenaient le d&#233;licieux climat du Mont du Ch&#226;teau, &#233;tait &#224; l&#339;uvre dans ses entrailles. Le d&#238;ner fut somptueux, fruits l&#233;g&#232;rement ferment&#233;s et tranches moelleuses dun poisson p&#226;le &#224; la chair verte arros&#233;s dun bon vin sec dAmblemorn, rien que cela, au pied du Mont du Ch&#226;teau. Elle but sans retenue et il en fit de m&#234;me; leurs yeux devinrent brillants et ils s&#233;chauff&#232;rent; la froideur qui avait caract&#233;ris&#233; leur entretien dans le bureau fondit rapidement. Il apprit quelle &#233;tait de neuf ans son a&#238;n&#233;e, quelle &#233;tait originaire de lhumide et luxuriante Narabal sur le continent occidental, quelle &#233;tait entr&#233;e au service du Pontife alors quelle &#233;tait encore tr&#232;s jeune et quelle &#233;tait en poste &#224; Suvrael depuis dix ans, s&#233;levant &#224; loccasion de laccession de Confalume au Pontificat &#224; son haut poste administratif actuel &#224; Tolaghai.

Vous plaisez-vous vraiment ici? demanda-t-il.

On sy habitue, r&#233;pondit-elle avec un haussement d&#233;paules.

Je doute de pouvoir my habituer. Pour moi, Suvrael nest quun lieu de tourments, une sorte de purgatoire.

Exactement, fit Golator Lasgia avec un hochement de t&#234;te.

Un &#233;clair passa de ses yeux dans ceux de Dekkeret. Il nosa pas lui demander de d&#233;velopper; mais quelque chose lui disait quils avaient beaucoup en commun.

Il remplit encore une fois leurs verres et se hasarda &#224; lui adresser un sourire paisible et entendu.

Cest le purgatoire que vous venez chercher ici? demanda-t-elle.

Oui.

Elle montra le jardin luxuriant, les bouteilles de vin vides, la vaisselle de valeur et les mets d&#233;licats &#224; demi consomm&#233;s.

Alors vous avez mal commenc&#233;, dit-elle.

Madame, il nentrait pas dans mes projets de d&#238;ner avec vous.

Ni dans les miens. Mais le Divin prescrit et nous nous soumettons. Nest-ce pas?

Elle se pencha vers lui.

Quallez-vous faire maintenant? La travers&#233;e jusqu&#224; Natu Gorvinu?

Cela semble &#234;tre une entreprise trop p&#233;nible.

Alors faites comme je vous ai dit. Restez &#224; Tolaghai jusqu&#224; ce que vous vous en lassiez; puis repartez et rendez votre rapport. Personne ne sapercevra de rien &#224; Khyntor.

Non. Il faut que je p&#233;n&#232;tre dans les terres. Lexpression de la jeune femme se fit narquoise.

Quel d&#233;vouement! Mais comment ferez-vous? &#192; partir dici toutes les routes sont ferm&#233;es.

Vous en avez cit&#233; une qui passe par le col de Khulag et qui est &#224; labandon. Cela ne me semble pas aussi dangereux que des temp&#234;tes de sable mortelles ou des bandits changeformes. Peut-&#234;tre pourrai-je engager un guide de caravanes pour me conduire par cette route?

Dans le d&#233;sert?

Si cest n&#233;cessaire.

Le d&#233;sert est hant&#233;, dit Golator Lasgia dun ton d&#233;sinvolte. Vous devriez renoncer &#224; cette id&#233;e. Appelez le serveur; il nous faut encore du vin.

Je crois que jen ai bu assez.

Alors venez. Nous allons ailleurs.

Cela faisait un choc de quitter lair frais du jardin pour retrouver lair nocturne chaud et sec de la rue; mais ils mont&#232;rent rapidement dans le flotteur de Golator Lasgia et se retrouv&#232;rent peu de temps apr&#232;s dans un second jardin, celui-ci dans la cour de sa r&#233;sidence de fonction et qui entourait une piscine. Il ny avait pas de machines pour att&#233;nuer la chaleur, mais lArchiregimand connaissait un autre moyen. Elle se d&#233;pouilla de sa robe et se dirigea vers la piscine. Son corps mince et souple luit quelques instants &#224; la clart&#233; des &#233;toiles; puis elle plongea, senfon&#231;ant sous la surface de leau presque sans &#233;clabousser. Elle lui fit signe de venir et il la rejoignit rapidement.

Ensuite, ils s&#233;treignirent sur un lit dherbe rase et drue. C&#233;tait presque autant de la lutte que de lamour, car elle le serrait entre ses longues jambes muscl&#233;es, essayait de lui lier les bras et se roulait avec lui en riant; il &#233;tait stup&#233;fait de sa force et de la f&#233;rocit&#233; espi&#232;gle de ses mouvements. Mais quand ils eurent fini de se mettre &#224; l&#233;preuve, ils remu&#232;rent avec plus dharmonie et ils eurent cette nuit-l&#224; peu de sommeil et se d&#233;pens&#232;rent beaucoup.

Laube les surprit: sans pr&#233;venir, le soleil fut dans le ciel comme une sonnerie de trompette, dardant sur les collines environnantes ses rayons br&#251;lants.

Ils &#233;taient allong&#233;s, &#233;puis&#233;s, sans &#233;nergie. Dekkeret se tourna vers elle &#224; la lumi&#232;re cruelle du matin elle avait lair moins juv&#233;nile qu&#224; la clart&#233; des &#233;toiles et lui demanda brusquement:

Parle-moi de ce d&#233;sert hant&#233;. Quels esprits vais-je y rencontrer?

Comme tu es obstin&#233;!

Raconte-moi.

Il y a des fant&#244;mes qui peuvent entrer dans tes r&#234;ves et te les volent. Ils privent ton &#226;me de toute joie et y laissent la peur &#224; la place. Dans la journ&#233;e ils chantent au loin, tembrouillant les id&#233;es et te faisant quitter la route avec leur cliquetis et leur musique.

Suis-je cens&#233; croire cela?

Ces derni&#232;res ann&#233;es, beaucoup de ceux qui sont entr&#233;s dans le d&#233;sert y ont p&#233;ri.

&#192; cause de ces fant&#244;mes qui volent les r&#234;ves.

Cest ce que lon dit.

Cela fera une bonne histoire &#224; raconter quand je retournerai au Mont du Ch&#226;teau.

Si tu y retournes.

Tu mas dit que tous ceux qui &#233;taient entr&#233;s dans le d&#233;sert nen &#233;taient pas morts. &#201;videmment, car quelquun en est ressorti pour raconter lhistoire. Alors je vais engager un guide et courir ma chance avec les fant&#244;mes.

Personne ne taccompagnera.

Alors jirai seul.

Et tu mourras sans doute.

Elle caressa ses bras puissants et &#233;mit un petit ronronnement.

As-tu tellement envie de mourir, si jeune? La mort na pas de valeur. Elle napporte aucun avantage. Quelle que soit la paix que tu cherches, ce nest pas la paix de la tombe. Oublie ce voyage dans le d&#233;sert. Reste ici aupr&#232;s de moi.

Nous irons ensemble.

Je ne pense pas, fit-elle en riant.

Dekkeret se rendit compte que c&#233;tait de la folie. Il doutait de ses histoires desprits et de voleurs de r&#234;ves, &#224; moins que ce qui se passait dans ce d&#233;sert f&#251;t quelque fourberie des Changeformes, les aborig&#232;nes rebelles, et m&#234;me dans ce cas, il en doutait. Peut-&#234;tre que toutes ces histoires de danger n&#233;taient que des ruses pour le faire rester plus longtemps &#224; Tolaghai. C&#233;tait flatteur, si c&#233;tait vrai, mais daucune utilit&#233; pour ses recherches. Et elle avait raison de dire que la mort &#233;tait une forme inutile de purification. Si ses aventures &#224; Suvrael devaient avoir une signification, il lui fallait r&#233;ussir &#224; leur survivre.

Golator Lasgia le fit lever. Ils se baign&#232;rent rapidement dans la piscine; puis elle lemmena &#224; lint&#233;rieur, dans le logement le plus joliment am&#233;nag&#233; quil e&#251;t vu depuis quil avait quitt&#233; le Mont du Ch&#226;teau, et lui pr&#233;para un petit d&#233;jeuner compos&#233; de fruits et de poisson s&#233;ch&#233;.

Es-tu vraiment oblig&#233; daller &#224; lint&#233;rieur des terres? lui demanda-t-elle soudain au milieu de la matin&#233;e.

Une n&#233;cessit&#233; profonde me pousse dans cette direction.

Tr&#232;s bien. Il y a &#224; Tolaghai un gredin qui saventure souvent &#224; lint&#233;rieur en passant par le col de Khulag, du moins &#224; ce quil pr&#233;tend, et semble en revenir vivant. Pour une bourse remplie de royaux, il ne fait aucun doute quil ty guidera. Il sappelle Barjazid; et si tu persistes dans ton id&#233;e, je le ferai appeler et lui demanderai de taider.



4

Gredin semblait vraiment &#234;tre le terme qui convenait &#224; Barjazid. C&#233;tait un petit homme maigre &#224; laspect peu recommandable, pauvrement v&#234;tu dune vieille robe brune et de sandales en cuir usag&#233; et portant autour du cou un antique collier dos de dragons de mer d&#233;pareill&#233;s. Il avait les l&#232;vres minces, un regard vitreux o&#249; se lisait la f&#233;brilit&#233; et la peau tellement br&#251;l&#233;e par le soleil du d&#233;sert quelle en &#233;tait presque noire. Il regarda Dekkeret comme sil soupesait le contenu de sa bourse.

Si je vous emm&#232;ne, dit Barjazid dune voix totalement d&#233;nu&#233;e de r&#233;sonnante sans &#234;tre faible, vous signerez dabord une d&#233;charge me lib&#233;rant de toute responsabilit&#233; envers vos h&#233;ritiers si vous veniez &#224; mourir.

Je nai pas dh&#233;ritiers, r&#233;pondit Dekkeret.

Votre famille, alors. Je ne veux pas &#234;tre tra&#238;n&#233; devant les tribunaux pontificaux par votre p&#232;re ou votre s&#339;ur a&#238;n&#233;e parce que vous avez p&#233;ri dans le d&#233;sert.

Avez-vous d&#233;j&#224; p&#233;ri dans le d&#233;sert? demanda Dekkeret.

Votre question est ridicule, fit Barjazid, lair d&#233;concert&#233;.

Vous allez dans ce d&#233;sert, insista Dekkeret, et vous en revenez vivant. Daccord? Alors si vous connaissez votre m&#233;tier, vous en ressortirez vivant cette fois encore, et moi aussi. Je ferai ce que vous faites et jirai o&#249; vous allez. Si vous vivez, je vivrai. Si je p&#233;ris, vous aurez p&#233;ri aussi, et ma famille ne pourra plus rien contre vous.

Je peux r&#233;sister au pouvoir des voleurs de r&#234;ves, dit Barjazid. Bien des exp&#233;riences men ont assur&#233;. Comment savez-vous si vous les vaincrez aussi ais&#233;ment?

Dekkeret se versa une nouvelle tasse du th&#233; de Barjazid, une riche et forte infusion pr&#233;par&#233;e avec les feuilles de quelque arbrisseau des dunes. Les deux hommes &#233;taient accroupis sur des piles de couvertures de peaux de haigus dans larri&#232;re-boutique sentant le renferm&#233; dun commerce appartenant au fils du fr&#232;re de Barjazid: il sagissait manifestement dun grand clan. Dun air pensif, Dekkeret but quelques petites gorg&#233;es du breuvage &#226;cre et amer.

Qui sont ces voleurs de r&#234;ves? demanda-t-il au bout dun moment.

Je ne saurais le dire.

Des Changeformes, peut-&#234;tre?

Ils nont pas daign&#233; me donner leur p&#233;digr&#233;e, dit Barjazid en haussant les &#233;paules. Changeformes, Ghayrogs, Vroons, humains ordinaires comment le saurais-je? Dans les r&#234;ves, toutes les voix se ressemblent. Il y a assur&#233;ment des tribus de Changeformes en libert&#233; dans le d&#233;sert et certains dentre eux sont belliqueux et port&#233;s &#224; faire le mal; peut-&#234;tre ont-ils le don datteindre les esprits en plus de celui de transformer leur corps. Mais peut-&#234;tre pas.

Si les Changeformes ont ferm&#233; deux des trois routes qui sortent de Tolaghai, les forces du Coronal ont du travail &#224; faire ici.

Cest pas mon affaire.

Les Changeformes sont une race assujettie. Il ne faut pas les laisser perturber le cours quotidien de la vie sur Majipoor.

Cest vous qui avez sugg&#233;r&#233; que les voleurs de r&#234;ves &#233;taient des Changeformes, fit remarquer Barjazid dun ton acide. En ce qui me concerne, je ne soutiens pas cette th&#233;orie. Et il nest pas important de savoir qui sont les voleurs de r&#234;ves. Ce qui est important, cest quils rendent la r&#233;gion au-del&#224; du col de Khulag dangereuse pour les voyageurs.

Pourquoi y allez-vous, alors?

Il y a peu de chances que je r&#233;ponde jamais &#224; une question qui commence par pourquoi, dit Barjazid. Jy vais parce que jai mes raisons pour y aller. Contrairement &#224; dautres, il semble que jen revienne vivant.

Tous ceux qui franchissent le col meurent-ils?

Jen doute. Je nen sais rien. Il est incontestable que beaucoup ont p&#233;ri depuis que lon a entendu parler des voleurs de r&#234;ves. De tout temps, ce d&#233;sert a &#233;t&#233; p&#233;rilleux.

Barjazid remua son th&#233;. Il commen&#231;ait &#224; donner des signes dimpatience.

Si vous maccompagnez, je vous prot&#233;gerai de mon mieux. Mais je ne peux garantir votre s&#233;curit&#233;. Cest pourquoi je vous demande de me d&#233;charger l&#233;galement de toute responsabilit&#233;.

Signer ce papier serait signer mon arr&#234;t de mort, dit Dekkeret. Quest-ce qui vous emp&#234;cherait de massassiner quelques kilom&#232;tres apr&#232;s le col, et de faire dispara&#238;tre mon cadavre et de mettre tout cela sur le dos des voleurs de r&#234;ves?

Par la Dame, je ne suis pas un assassin! Je ne suis m&#234;me pas un voleur.

Mais vous signer un papier d&#233;clarant que si je meurs pendant le voyage vous ne devez pas &#234;tre consid&#233;r&#233; comme responsable ny a-t-il pas l&#224; de quoi tenter m&#234;me un honn&#234;te homme au-del&#224; de toute limite?

Les yeux de Barjazid &#233;tincelaient de fureur. Il se mit &#224; gesticuler comme pour mettre un terme &#224; lentretien.

Ce qui d&#233;passe les limites, cest votre audace, dit-il en se levant et en repoussant sa tasse. Trouvez un autre guide si vous me craignez tant.

Dekkeret resta assis.

Je regrette ce que je viens de dire, fit-il calmement. Je vous demande seulement de comprendre ma position: un jeune homme et un &#233;tranger dans un pays lointain et difficile, oblig&#233; davoir recours &#224; des gens quil ne conna&#238;t pas pour lemmener dans des endroits o&#249; se passent des choses invraisemblables. Je dois &#234;tre prudent.

Eh bien, soyez encore plus prudent. Prenez le premier bateau pour Stoien et allez retrouver la vie facile du Mont du Ch&#226;teau.

Je vous demande encore une fois de me servir de guide. Pour un bon prix et lon ne parle plus de signer une d&#233;charge pour ma vie. Quel est votre tarif?

Trente royaux, dit Barjazid.

Dekkeret poussa un grognement comme sil avait &#233;t&#233; frapp&#233; sous les c&#244;tes. La travers&#233;e de Piliplok &#224; Tolaghai lui avait co&#251;t&#233; moins cher. Trente royaux &#233;tait l&#233;quivalent dune ann&#233;e de salaire pour quelquun comme Barjazid; pour le payer, Dekkeret allait &#234;tre oblig&#233; de tirer une co&#251;teuse lettre de cr&#233;dit. Son premier mouvement fut de r&#233;agir avec un m&#233;pris de chevalier et den proposer dix; mais il se rendit compte quil avait &#233;puis&#233; ses atouts dans le marchandage en refusant de signer le papier. Sil se mettait aussi &#224; discuter sur le prix, Barjazid allait tout simplement mettre un terme aux n&#233;gociations.

Daccord, dit-il enfin. Mais pas de d&#233;charge.

Tr&#232;s bien, fit Barjazid avec un regard mauvais. Pas de d&#233;charge, puisque vous insistez.

Comment largent doit-il vous &#234;tre vers&#233;?

La moiti&#233; maintenant, la moiti&#233; le matin du d&#233;part.

Dix maintenant, dit Dekkeret, dix le matin du d&#233;part et dix le jour de mon retour &#224; Tolaghai.

Cela fait un tiers de mon salaire qui d&#233;pend de votre survie au voyage. Souvenez-vous que je ne garantis pas cela.

Jaurai peut-&#234;tre de meilleures chances de survie si je garde le tiers de la somme jusqu&#224; la fin.

On sattend &#224; une certaine morgue de la part dun chevalier du Coronal et on apprend &#224; ne la consid&#233;rer que comme une affectation, jusqu&#224; un certain point. Mais je pense que vous avez d&#233;pass&#233; les bornes.

Barjazid fit une nouvelle fois le geste de le cong&#233;dier.

Il y a trop peu de confiance entre nous, dit-il. Ce serait une mauvaise id&#233;e de voyager ensemble.

Je ne voulais pas vous manquer de respect, dit Dekkeret.

Mais vous me demandez de men remettre &#224; la merci de votre famille si vous mourez, vous semblez me consid&#233;rer comme un vulgaire assassin ou, au mieux, un brigand, et vous estimez n&#233;cessaire de fractionner le salaire afin que je sois moins tent&#233; de vous assassiner.

Barjazid cracha.

La courtoisie est lautre face de la morgue, jeune chevalier, dit-il. Un chasseur de dragons skandar se serait montr&#233; plus courtois &#224; mon &#233;gard. Souvenez-vous que je nai pas cherch&#233; &#224; travailler pour vous. Je ne veux pas mhumilier pour vous aider. Si vous voulez bien

Attendez.

Jai dautres affaires &#224; r&#233;gler ce matin.

Quinze royaux maintenant, dit Dekkeret, et quinze quand nous partirons, comme vous lavez dit. Cest daccord?

Alors m&#234;me que vous croyez que je vais vous assassiner dans le d&#233;sert?

Je me suis montr&#233; trop soup&#231;onneux parce que je ne voulais pas para&#238;tre trop na&#239;f, dit Dekkeret. C&#233;tait peu d&#233;licat de ma part de vous dire ce que je vous ai dit. Je vous demande de vous engager &#224; mon service au tarif convenu.

Barjazid garda le silence.

Dekkeret sortit trois pi&#232;ces de cinq royaux de sa bourse. Deux &#233;taient des pi&#232;ces de lancienne monnaie qui montraient le Pontife Prankipin et lord Confalume. La troisi&#232;me, nouvellement frapp&#233;e, &#233;tait brillante et montrait Confalume en Pontife et limage de lord Prestimion sur lenvers. Il les tendit &#224; Barjazid qui prit la nouvelle pi&#232;ce et lexamina avec une vive curiosit&#233;.

Je nen ai pas encore vu de ce type, dit-il. Pourrions-nous appeler le fils de mon fr&#232;re pour quil nous donne son opinion sur son authenticit&#233;?

Cen &#233;tait trop.

Me prenez-vous pour quelquun qui &#233;coule de la fausse monnaie? rugit Dekkeret en se relevant dun bond pour dominer f&#233;rocement le petit homme de toute sa taille.

Il fr&#233;missait de rage; il &#233;tait sur le point de frapper Barjazid.

Mais il saper&#231;ut que lautre ne manifestait aucune crainte et restait placide devant sa col&#232;re. &#192; vrai dire, Barjazid souriait et il prit les deux autres pi&#232;ces dans la main tremblante de Dekkeret.

Ainsi vous non plus vous nappr&#233;ciez gu&#232;re les accusations sans fondement, jeune chevalier? dit Barjazid en riant. Concluons donc un pacte. Vous ne redoutez pas que je vous assassine apr&#232;s le col de Khulag et je nenverrai pas vos pi&#232;ces chez le changeur pour une expertise, hein? Alors? Daccord?

Dekkeret acquies&#231;a dun signe de t&#234;te empreint de lassitude.

Mais cela reste un voyage hasardeux, dit Barjazid, et il ne faut pas que vous soyez trop assur&#233; de revenir sain et sauf. Cela d&#233;pendra beaucoup de votre propre force quand viendra le moment de l&#233;preuve.

Soit. Quand partons-nous?

Cindi, au coucher du soleil. Nous quitterons la ville par la porte Pinitor. Connaissez-vous cet endroit?

Je trouverai, r&#233;pondit Dekkeret. &#192; Cindi, au coucher du soleil.

Il tendit la main au petit homme.



5

Il restait trois jours avant cindi. Dekkeret ne regrettait pas ce d&#233;lai, car cela lui laissait trois autres nuits avec lArchiregimand Golator Lasgia; cest du moins ce quil croyait, mais cela ne se passa pas ainsi. Le soir de la rencontre de Dekkeret avec Barjazid, elle n&#233;tait pas &#224; son bureau pr&#232;s des quais et ses assistants refus&#232;rent de lui transmettre un message. Inconsolable, Dekkeret erra dans la ville torride bien apr&#232;s la tomb&#233;e de la nuit sans trouver la moindre compagnie, puis il alla finalement prendre un repas morne et grumeleux &#224; son h&#244;tel, esp&#233;rant encore que Golator Lasgia allait miraculeusement appara&#238;tre et lenlever. Il nen fut rien, et il dormit dun sommeil agit&#233; et troubl&#233;, lesprit obs&#233;d&#233; par le souvenir de ses flancs lisses, de ses petits seins fermes et de sa bouche affam&#233;e et vorace. &#192; lapproche de laube, il fit un r&#234;ve, vague et difficile &#224; comprendre, dans lequel Barjazid et elle, ainsi que quelques Hjorts et quelques Vroons, ex&#233;cutaient une danse compliqu&#233;e dans des ruines de pierre sans toit et battues par un vent de sable, apr&#232;s quoi il sombra dans un profond sommeil, ne se r&#233;veillant que le lendemain midi. &#192; cette heure-l&#224;, toute la ville paraissait se terrer, mais quand les heures plus fra&#238;ches arriv&#232;rent, il se rendit de nouveau au bureau de lArchiregimand, fut de nouveau &#233;conduit et passa la soir&#233;e dans le m&#234;me d&#233;s&#339;uvrement que la veille. En sabandonnant au sommeil, il adressa une pri&#232;re fervente &#224; la Dame de lIle pour quelle lui envoie Golator Lasgia. Mais il nappartient pas &#224; la Dame de r&#233;aliser ce genre de choses et tout ce quil re&#231;ut pendant la nuit fut un r&#234;ve doux et r&#233;confortant, peut-&#234;tre un pr&#233;sent de la bienheureuse Dame mais probablement pas, dans lequel il demeurait dans une hutte au toit de chaume sur le rivage de la Grande Mer pr&#232;s de Til-omon et grignotait des fruits sucr&#233;s et violac&#233;s do&#249; giclait un jus qui lui tachait les joues. &#192; son r&#233;veil, il trouva un Hjort travaillant sous les ordres de lArchiregimana qui lattendait devant sa porte pour le convoquer devant Golator Lasgia.

Ce soir-l&#224;, ils d&#238;n&#232;rent tard ensemble et retourn&#232;rent dans la r&#233;sidence de Golator Lasgia pour passer une nuit damour qui fit para&#238;tre la pr&#233;c&#233;dente comme un mois de chastet&#233;. Dekkeret ne lui demanda &#224; aucun moment pourquoi elle lavait rejet&#233; les deux derni&#232;res nuits, mais tandis quils prenaient un petit d&#233;jeuner de peau de gihorna &#233;pic&#233;e et de vin dor&#233;, encore fringants et vigoureux tous les deux sans avoir ferm&#233; l&#339;il de la nuit, elle lui dit:

Je regrette de navoir pas eu plus de temps &#224; te consacrer cette semaine, mais au moins nous avons pu partager ta derni&#232;re nuit. Tu vas maintenant tenfoncer dans le D&#233;sert des R&#234;ves Vol&#233;s avec le go&#251;t de mon corps sur tes l&#232;vres. Tai-je fait oublier toutes les autres femmes?

Tu connais la r&#233;ponse.

Bien. Bien. Tu n&#233;treindras peut-&#234;tre plus jamais une femme; mais la derni&#232;re fut la meilleure, et rares sont ceux qui ont eu cette chance.

Ainsi tu es persuad&#233;e que je vais p&#233;rir dans le d&#233;sert?

Rares sont les voyageurs qui en reviennent, dit-elle. Les chances que jai de te revoir sont minimes.

Dekkeret frissonna l&#233;g&#232;rement non de peur mais en reconnaissant le mobile int&#233;rieur de Golator Lasgia. Il y avait manifestement en elle un c&#244;t&#233; morbide qui lavait pouss&#233;e &#224; le rejeter les deux nuits pr&#233;c&#233;dentes afin que la troisi&#232;me f&#251;t dautant plus ardente, car elle devait croire quil nallait pas tarder &#224; mourir et elle voulait avoir le plaisir particulier d&#234;tre sa derni&#232;re femme. Cela lui fit froid dans le dos. Sil devait mourir sous peu, Dekkeret aurait autant aim&#233; avoir &#233;galement les deux autres nuits; mais apparemment les subtilit&#233;s du cerveau de Golator Lasgia faisaient fi de notions aussi grossi&#232;res. Il lui fit des adieux courtois, ignorant sils se reverraient ou m&#234;me sil le d&#233;sirait, malgr&#233; sa beaut&#233; et son savoir-faire en mati&#232;re de volupt&#233;. Il y avait tapies en elle trop de choses myst&#233;rieuses et dangereusement capricieuses.

Peu avant le coucher du soleil, il se pr&#233;senta &#224; la porte Pinitor, au sud-est de la ville. Il naurait pas &#233;t&#233; &#233;tonn&#233; si Barjazid avait manqu&#233; &#224; leur accord, mais non, un flotteur attendait juste derri&#232;re larche de gr&#232;s piquet&#233; de la vieille porte et le petit homme &#233;tait appuy&#233; contre le v&#233;hicule. Il &#233;tait avec trois compagnons: un Vroon, une Skandar et un jeune homme mince au regard dur qui &#233;tait manifestement le fils de Barjazid.

Sur un signe de t&#234;te de Barjazid, la Skandar g&#233;ante &#224; quatre bras saisit les deux sacs rebondis de Dekkeret et les mit dune chiquenaude dans le coffre du flotteur.

Elle sappelle Khaymak Gran, dit Barjazid. Elle ne peut pas parler mais est loin d&#234;tre b&#234;te. Cela fait de nombreuses ann&#233;es quelle est &#224; mon service, depuis que je lai trouv&#233;e dans le d&#233;sert, la langue coup&#233;e et plus qu&#224; demi morte. Le Vroon sappelle Serifain Reinaulion; il parle souvent trop mais il conna&#238;t les pistes du d&#233;sert mieux que quiconque dans cette ville.

Dekkeret &#233;changea un brusque salut avec le petit &#234;tre tentaculaire.

Et mon fils, Dinitak, nous accompagnera aussi, poursuivit Barjazid. &#202;tes-vous bien repos&#233;, Initi&#233;?

Assez bien, r&#233;pondit Dekkeret.

Il avait dormi durant la majeure partie de la journ&#233;e apr&#232;s sa nuit blanche.

Nous voyagerons surtout de nuit et installerons le campement au plus chaud de la journ&#233;e. Il est entendu que je dois vous faire passer par le col de Khulag et vous faire traverser la zone aride connue sous le nom de D&#233;sert des R&#234;ves Vol&#233;s jusquau bord des p&#226;turages qui s&#233;tendent autour de Ghyzyn Kor, o&#249; vous avez certaines investigations &#224; faire aupr&#232;s des gardiens de troupeaux. Puis nous revenons &#224; Tolaghai. Cest bien cela?

Exactement, dit Dekkeret.

Barjazid ne fit aucun mouvement pour monter dans le flotteur. Dekkeret fron&#231;a les sourcils, puis il comprit. Il sortit de sa bourse trois autres pi&#232;ces de cinq royaux dont deux &#233;taient les anciennes de la monnaie de Prankipin et la troisi&#232;me une pi&#232;ce brillante de lord Prestimion. Il les tendit &#224; Barjazid qui saisit la pi&#232;ce de Prestimion et la lan&#231;a &#224; son fils. Le gar&#231;on regarda la pi&#232;ce brillante dun &#339;il soup&#231;onneux.

Le nouveau Coronal, dit Barjazid. Familiarise-toi avec son visage. Nous le verrons souvent.

Il aura un r&#232;gne glorieux, dit Dekkeret. Il surpassera en grandeur lord Confalume lui-m&#234;me. Une vague de prosp&#233;rit&#233; nouvelle touche d&#233;j&#224; les continents septentrionaux, et ils &#233;taient d&#233;j&#224; prosp&#232;res avant. Lord Prestimion est un homme plein d&#233;nergie et de d&#233;cision et ses projets sont ambitieux.

Les &#233;v&#233;nements se produisant sur les continents septentrionaux ont peu de poids ici, dit Barjazid en haussant les &#233;paules, et il se trouve que la prosp&#233;rit&#233; dAlhanroel ou de Zimroel importe vraiment peu &#224; Suvrael. Mais nous nous r&#233;jouissons de ce que le Divin nous ait accord&#233; le bonheur davoir un nouveau grand Coronal. Puisse-t-il se souvenir, de temps &#224; autre, quil existe aussi un continent m&#233;ridional et que des citoyens de son royaume y demeurent. Allons-y maintenant, il est temps de se mettre en route.



6

La porte Pinitor marquait une fronti&#232;re absolue entre la ville et le d&#233;sert. Dun c&#244;t&#233; il y avait un quartier o&#249; s&#233;tendaient des villas basses entour&#233;es de murs et anonymes; de lautre il ny avait que le d&#233;sert aride au-del&#224; du p&#233;rim&#232;tre de la ville. Luniformit&#233; de cette &#233;tendue d&#233;sertique n&#233;tait rompue que par la route, une large voie pav&#233;e qui s&#233;levait lentement en sinuant vers la cr&#234;te de la cha&#238;ne de montagnes qui cernait Tolaghai.

La chaleur &#233;tait insupportable. La nuit, le d&#233;sert &#233;tait sensiblement plus frais que le jour, mais il demeurait torride. Bien que le grand &#339;il ardent du soleil e&#251;t disparu, les sables orange, d&#233;gageant vers le ciel la chaleur emmagasin&#233;e durant la journ&#233;e, miroitaient et gr&#233;sillaient avec lintensit&#233; dun fourneau. Un vent fort soufflait Dekkeret avait remarqu&#233; qu&#224; lapproche de la nuit le vent tournait et se mettait &#224; souffler du c&#339;ur du continent vers la mer mais cela ne changeait rien: quil souffl&#226;t de la terre vers la mer ou linverse, c&#233;tait toujours un &#233;touffant d&#233;placement dair sec et br&#251;lant sans merci.

Dans cette atmosph&#232;re limpide et aride la clart&#233; des &#233;toiles et des lunes avait une brillance inaccoutum&#233;e; la terre aussi &#233;mettait une clart&#233;, un &#233;trange rayonnement spectral et verd&#226;tre qui s&#233;levait en taches irr&#233;guli&#232;res sur les talus bordant la route. Dekkeret demanda de quoi il sagissait.

Cela provient de certaines plantes, r&#233;pondit le Vroon. Elles brillent dune lumi&#232;re int&#233;rieure dans lobscurit&#233;. Il est toujours douloureux et souvent fatal de les toucher.

Comment pourrai-je les reconna&#238;tre &#224; la lumi&#232;re du jour?

Elles ressemblent &#224; des bouts de vieille ficelle us&#233;e et poussent en grappes dans les fissures de la roche. Toutes les plantes ayant cette forme ne sont pas dangereuses, mais vous feriez bien de toutes les &#233;viter.

Ainsi que toutes les autres, ajouta Barjazid. Dans ce d&#233;sert les plantes sont bien d&#233;fendues, parfois de mani&#232;re surprenante. Tous les ans, nous d&#233;couvrons dans notre jardin un nouveau et vilain secret.

Dekkeret hocha la t&#234;te. Il navait pas lintention daller se balader dans le d&#233;sert, mais si cela arrivait, il se ferait une r&#232;gle de ne toucher &#224; rien.

Le flotteur &#233;tait vieux et lent et la pente de la route &#233;tait raide. Dans la nuit br&#251;lante le v&#233;hicule avan&#231;ait p&#233;niblement et sans h&#226;te. &#192; lint&#233;rieur, il ny avait gu&#232;re de conversation. La Skandar conduisait, le Vroon &#224; ses c&#244;t&#233;s, et, de temps &#224; autre, Serifain Reinaulion faisait une remarque sur l&#233;tat de la route. Dans le compartiment arri&#232;re les deux Barjazid restaient assis en silence, laissant Dekkeret contempler seul le paysage infernal avec une consternation croissante. Sous limpitoyable mart&#232;lement du soleil, le sol avait pris un aspect battu et d&#233;fonc&#233;. Lhumidit&#233; que lhiver avait apport&#233;e avait depuis longtemps &#233;t&#233; absorb&#233;e, laissant des crevasses &#233;troites et anguleuses. De petits crat&#232;res s&#233;taient form&#233;s &#224; la surface du sol, l&#224; o&#249; les vents incessants lavaient bombard&#233;e de grains de sable, et les plantes, basses et clairsem&#233;es, &#233;taient de nombreuses vari&#233;t&#233;s mais paraissaient toutes tordues, tortur&#233;es, noueuses et rabougries. Dekkeret saper&#231;ut quil shabituait &#224; la chaleur; elle &#233;tait simplement l&#224;, comme une autre peau, et au bout dun certain temps on en venait &#224; laccepter. Mais la mortelle laideur de tout ce quil contemplait, toute cette d&#233;solation &#226;pre et s&#232;che, hostile et h&#233;riss&#233;e lui gla&#231;aient le c&#339;ur. Un paysage ha&#239;ssable &#233;tait pour lui un concept nouveau et presque inconcevable. Partout o&#249; il &#233;tait all&#233; sur Majipoor il navait connu que la beaut&#233;. Il pensa &#224; Normork, sa ville natale, saccrochant aux pentes escarp&#233;es du Mont, &#224; ses boulevards sinueux, &#224; sa merveilleuse muraille de pierre et &#224; ses douces pluies nocturnes. Il pensa &#224; la cit&#233; g&#233;ante de Stee, plus haut sur le Mont, o&#249; un jour il avait march&#233; &#224; laube dans un jardin o&#249; les arbres lui arrivaient &#224; la cheville et avaient des feuilles dune teinte verte qui l&#233;blouissait. Il pensa &#224; High Morpin, cette prodigieuse cit&#233; miroitante enti&#232;rement consacr&#233;e au plaisir qui s&#233;levait presque &#224; lombre de limposant ch&#226;teau du Coronal au sommet du Mont. Et les r&#233;gions sauvages accident&#233;es et couvertes de for&#234;ts des environs de Khyntor, et les tours dune blancheur &#233;blouissante de Ni-moya, et les paisibles prairies de la vall&#233;e du Glayge que ce monde est beau, songea Dekkeret, et que de merveilles il contient, et que lendroit o&#249; je me trouve maintenant est affreux!

Il se dit quil devait changer ses valeurs et sefforcer de d&#233;couvrir les beaut&#233;s de ce d&#233;sert, sinon il risquait davoir lesprit paralys&#233;. Quil y ait donc de la beaut&#233; dans cette aridit&#233; absolue, se dit-il, et de la beaut&#233; dans ces anguleuses menaces, de la beaut&#233; dans ces crat&#232;res qui criblent le sol et de la beaut&#233; dans ces plantes effiloch&#233;es qui &#233;mettent la nuit une p&#226;le lueur verte. Que ce qui est h&#233;riss&#233;, ce qui est d&#233;sol&#233;, ce qui est rigoureux soit beau. En effet, se demanda Dekkeret, quest la beaut&#233; sinon une r&#233;action acquise &#224; ce que lon regarde? Pourquoi une prairie est-elle intrins&#232;quement plus belle quun d&#233;sert de pierre? La beaut&#233;, dit-on, est dans l&#339;il de celui qui regarde; r&#233;&#233;duque donc ton &#339;il, Dekkeret, de crainte que la laideur de ce pays ne te tue.

Il essaya de sobliger &#224; aimer le d&#233;sert. Il extirpa de son esprit des mots tels que d&#233;sol&#233;, morne et r&#233;pugnant comme on arrache les crocs dune b&#234;te sauvage et sapprit &#224; consid&#233;rer ce pays comme doux et rassurant. Il se for&#231;a &#224; admirer les strates onduleuses des parois rocheuses mises &#224; nu et les longues cannelures de lits &#224; sec de cours deau. Il trouva des aspects ravissants dans la broussaille des pauvres arbustes. Il d&#233;couvrit des choses &#224; appr&#233;cier chez les petits animaux nocturnes aux longues dents qui traversaient de temps en temps la route &#224; toute allure. Et &#224; mesure que la nuit s&#233;coulait, le d&#233;sert lui devint moins ha&#239;ssable, puis indiff&#233;rent, et enfin il crut pouvoir y percevoir r&#233;ellement une certaine beaut&#233;; une heure avant laube, il avait totalement cess&#233; dy penser.

Le matin arriva subitement: la flamme dun trait de lumi&#232;re orange allant se briser &#224; louest contre la paroi montagneuse, une courbe de feu rouge vif s&#233;levant au-dessus de la ligne de fa&#238;te oppos&#233;e, puis le soleil, dont le disque jaune &#233;tait plus teint&#233; de vert bronze que sous les latitudes septentrionales, jaillissant dans le ciel comme un ballon prenant son envol. Et devant ce spectacle grandiose du lever du soleil, Dekkeret saper&#231;ut avec surprise quil pensait avec une vive douleur &#224; lArchiregimand Golator Lasgia, se demandant si elle regardait poindre laube, et avec qui; il savoura un peu sa douleur, puis, chassant cette pens&#233;e, sadressa &#224; Barjazid.

Ce fut une nuit sans fant&#244;mes, dit-il. Ce d&#233;sert nest-il pas cens&#233; &#234;tre hant&#233;?

Cest apr&#232;s le col que commencent les v&#233;ritables difficult&#233;s, r&#233;pondit le petit homme.

Ils continu&#232;rent daller de lavant durant les premi&#232;res heures de la journ&#233;e. Dinitak servit un petit d&#233;jeuner frugal, pain sec et vin aigre. En se retournant, Dekkeret eut une vue superbe; le terrain s&#233;talant en pente au-dessous de lui comme un grand tablier fauve, succession de plis, de crevasses et de rides, la ville de Tolaghai &#224; peine visible en contrebas, ses maisons en d&#233;sordre blotties les unes contre les autres, et au nord limmensit&#233; de la mer s&#233;tendant jusqu&#224; lhorizon. Le ciel &#233;tait sans nuages et le bleu &#233;tait tellement rehauss&#233; par les teintes ocre de la terre quil semblait presque &#234;tre une seconde mer au-dessus de Dekkeret. La chaleur augmentait d&#233;j&#224;. Au milieu de la matin&#233;e, elle &#233;tait presque intol&#233;rable, mais le flotteur conduit par la Skandar continuait &#224; gravir imperturbablement les pentes de la montagne. Dekkeret sassoupissait de temps &#224; autre, mais il &#233;tait impossible de dormir dans le v&#233;hicule exigu. Allaient-ils avancer toute la journ&#233;e apr&#232;s lavoir fait toute la nuit? Il ne posa pas de questions. Mais juste au moment o&#249; la lassitude et linconfort devenaient insoutenables, Khaymak Gran engagea brusquement le flotteur sur une courte voie de d&#233;gagement et fit halte.

Notre premier campement, annon&#231;a Barjazid.

Au bout de la voie de d&#233;gagement, une saillie rocheuse s&#233;levait du sol du d&#233;sert, formant un abri vo&#251;t&#233;. Devant labri, ombrag&#233;e &#224; cette heure du jour, se trouvait une vaste &#233;tendue sablonneuse qui avait manifestement &#233;t&#233; maintes fois utilis&#233;e comme emplacement de campement. &#192; la base de la formation rocheuse Dekkeret vit une tache sombre o&#249; de leau suintait myst&#233;rieusement du sol, pas exactement une source jaillissante mais utile et bienvenue pour les voyageurs assoiff&#233;s dans ce terrible d&#233;sert. Lendroit &#233;tait id&#233;al. Et manifestement tout le trajet du premier jour avait &#233;t&#233; calcul&#233; pour les y amener avant le plus fort de la chaleur.

La Skandar et le jeune Barjazid sortirent des nattes de paille dun compartiment du flotteur et les &#233;tal&#232;rent sur le sable; le d&#233;jeuner fut servi, des morceaux de viande s&#233;ch&#233;e, un fruit acidul&#233; et de lhydromel skandar chaud; puis, sans un mot, les deux Barjazid, le Vroon et la Skandar s&#233;tendirent sur leur natte et sombr&#232;rent instantan&#233;ment dans un profond sommeil. Dekkeret resta seul, se curant les dents pour en retirer un fragment de viande. Maintenant quil pouvait dormir, il navait plus du tout sommeil. Il se promena au bord du campement, regardant les &#233;tendues d&#233;sertiques br&#251;l&#233;es par le soleil juste au-del&#224; de la zone dombre. Il ny avait pas un animal en vue et m&#234;me les plantes, ch&#233;tives et pitoyables, semblaient essayer de senfoncer dans le sol. Les versants abrupts des montagnes s&#233;levaient au sud; le col ne pouvait &#234;tre loin. Et apr&#232;s? Et apr&#232;s?

Il essaya de dormir. Des images importunes le harcelaient. Golator Lasgia se tenait au-dessus de sa natte, si proche quil eut limpression de pouvoir lui prendre la main et de lattirer vers lui, mais elle se d&#233;roba dun bond et s&#233;vanouit dans la brume de chaleur. Il se revit pour la milli&#232;me fois dans la for&#234;t des Marches de Khyntor, poursuivant sa proie, visant et se mettant soudain &#224; trembler. Il chassa cela et se retrouva avan&#231;ant le long de la grande muraille de Normork, les poumons remplis dair frais et d&#233;lectable. Mais ce n&#233;taient pas des r&#234;ves, seulement des images d&#233;cousues et des r&#233;miniscences fugaces. Le sommeil ne voulut pas venir avant un long moment, et quand il vint, il fut profond, sans r&#234;ve et bref.

Des sons &#233;tranges l&#233;veill&#232;rent: des bourdonnements, des chants, des instruments de musique au loin, les bruits faibles mais distincts dune caravane compos&#233;e de nombreux voyageurs. Il crut entendre des cloches tinter et des tambours r&#233;sonner. Pendant quelque temps, il resta immobile, tendant son oreille, essayant de comprendre. Puis il se dressa sur son s&#233;ant, cligna des yeux et regarda autour de lui. Le cr&#233;puscule &#233;tait arriv&#233;. Il avait dormi durant les heures o&#249; la chaleur &#233;tait la plus forte et lombre sallongeait maintenant de lautre c&#244;t&#233;. Ses quatre compagnons &#233;taient debout et rangeaient les nattes. Dekkeret dressa loreille pour d&#233;couvrir la source des bruits. Mais ils semblaient provenir de partout, ou de nulle part. Il se souvint de lhistoire que lui avait racont&#233;e Golator Lasgia, les fant&#244;mes du d&#233;sert qui chantent le jour, troublant les voyageurs et leur faisant perdre le bon chemin avec leurs cliquetis et leur musique.

Quels sont ces bruits? demanda-t-il &#224; Barjazid.

Des bruits?

Vous nentendez pas? Des voix, des cloches, des pas, les bruits de nombreux voyageurs.

Vous parlez des chants du d&#233;sert, fit Barjazid, lair amus&#233;.

Les chants des fant&#244;mes?

Cest peut-&#234;tre cela. Ou simplement les bruits de voyageurs descendant la montagne, faisant cliqueter des cha&#238;nes et frappant sur des gongs. Quest-ce qui est le plus vraisemblable?

Ni lun ni lautre, r&#233;pondit Dekkeret dun ton morose. Il ny a pas de fant&#244;mes dans le monde o&#249; je vis. Mais il ny a pas non plus de voyageurs sur cette route, &#224; part nous.

En &#234;tes-vous s&#251;r, Initi&#233;?

Quil ny a pas de voyageurs, ou pas de fant&#244;mes?

Les deux.

Dinitak Barjazid, qui &#233;tait rest&#233; &#224; l&#233;cart en &#233;coutant cette conversation, sapprocha de Dekkeret.

Avez-vous peur? demanda-t-il.

Linconnu est toujours inqui&#233;tant. Mais pour linstant, j&#233;prouve plus de curiosit&#233; que de peur.

Alors je vais satisfaire votre curiosit&#233;. Quand la chaleur du jour diminue, les escarpements rocheux et les sables lib&#232;rent leur chaleur et, en refroidissant, ils se contractent et &#233;mettent des sons. Ce sont les tambours et les cloches que vous entendez. Il ny a pas de fant&#244;mes ici.

Barjazid p&#232;re fit un geste brusque. Le gar&#231;on s&#233;loigna paisiblement.

Vous ne vouliez pas quil me raconte cela, nest-ce pas? demanda Dekkeret. Vous pr&#233;f&#233;rez que je pense quil y a des fant&#244;mes tout autour de moi.

Cela mest &#233;gal, r&#233;pliqua Barjazid en souriant. Croyez lexplication qui vous para&#238;t la plus r&#233;confortante. Vous trouverez des fant&#244;mes en quantit&#233; suffisante, je vous lassure, de lautre c&#244;t&#233; du col.



7

Toute la soir&#233;e du steldi, ils gravirent la route sinueuse qui se lan&#231;ait &#224; lassaut du versant de la montagne et atteignirent le col de Khulag vers minuit. Lair y &#233;tait plus frais, car ils &#233;taient &#224; plus de mille m&#232;tres au-dessus du niveau de la mer et les vents apportaient un peu de soulagement &#224; l&#233;tuve. Le col &#233;tait une large br&#232;che dans la muraille de la montagne, et dune profondeur surprenante; ce nest que le soldi matin de bonne heure quils achev&#232;rent la travers&#233;e et commenc&#232;rent la descente vers le d&#233;sert plus vaste de lint&#233;rieur.

Dekkeret fut abasourdi par ce qui s&#233;tendait devant lui. &#192; la vive clart&#233; de la lune, il contempla une sc&#232;ne dune incomparable tristesse, telle que les terres situ&#233;es de lautre c&#244;t&#233; du col paraissaient &#234;tre des jardins. Lautre d&#233;sert &#233;tait un d&#233;sert de pierres, mais celui-ci &#233;tait un d&#233;sert de sable, un oc&#233;an de dunes interrompu &#231;&#224; et l&#224; par des surfaces d&#233;gag&#233;es de sol ferme jonch&#233; de pierraille. Il ny avait presque pas de v&#233;g&#233;tation, pas du tout sur les dunes et quelques plantes pitoyablement ch&#233;tives partout ailleurs. Et la chaleur! Du bassin obscur qui s&#233;tendait devant eux remontaient des souffles dair incroyablement br&#251;lants, dair qui paraissait priv&#233; de tout &#233;l&#233;ment nutritif, dair cuit et recuit. Dekkeret &#233;tait sid&#233;r&#233; de savoir que quelque part dans cette fournaise se trouvaient des p&#226;turages. Il essaya de se souvenir de la carte quil avait vue dans le bureau de lArchiregimand: la r&#233;gion d&#233;levage formait une ceinture entourant le c&#339;ur du d&#233;sert, mais l&#224;, en contrebas du col de Khulag, un bras de la zone d&#233;sertique centrale avait r&#233;ussi &#224; empi&#233;ter sur elle c&#233;tait cela. De lautre c&#244;t&#233; de cette bande &#224; limpressionnante st&#233;rilit&#233; s&#233;tendait une zone verdoyante dherbages o&#249; paissait le b&#233;tail, du moins il priait pour quil en f&#251;t ainsi.

Durant les heures pr&#233;c&#233;dant le lever du jour, ils descendirent le versant int&#233;rieur de la montagne et sengag&#232;rent sur le grand plateau central. &#192; laube, Dekkeret remarqua loin en contrebas quelque chose de curieux, une surface ovale dun noir dencre qui se d&#233;coupait nettement sur le fond chamois du d&#233;sert, et quand ils sapproch&#232;rent, il vit quil sagissait dune sorte doasis et la surface sombre se transforma en un bosquet darbres &#233;lanc&#233;s aux longues branches et aux minuscules feuilles violettes. Cet endroit &#233;tait le campement du second jour. Des traces sur le sable montraient o&#249; dautres groupes de voyageurs avaient bivouaqu&#233;; il y avait des d&#233;bris &#233;pars sous les arbres; dans une clairi&#232;re situ&#233;e au c&#339;ur du bosquet se trouvaient une demi-douzaine dabris rudimentaires faits de pierres empil&#233;es surmont&#233;es de vieilles branches s&#232;ches. Juste derri&#232;re, un ruisseau saum&#226;tre serpentait entre les arbres et se terminait par une petite mare stagnante, verte dalgues. Et encore un peu plus loin se trouvait une seconde mare; apparemment aliment&#233;e par un ruisseau enti&#232;rement souterrain et dont leau &#233;tait pure. Entre les deux mares Dekkeret vit une curieuse construction, sept colonnes de pierre au sommet arrondi qui lui arrivaient &#224; la taille et dispos&#233;es en un double arc. Il les examina.

L&#339;uvre de Changeformes, lui dit Barjazid.

Un autel m&#233;tamorphe?

Cest ce que nous pensons. Nous savons que les Changeformes visitent souvent cette oasis. Nous y trouvons de petits souvenirs Piurivars b&#226;tons de pri&#232;re, bouts de plumes, petites corbeilles de vannerie bien faites.

Dekkeret laissa avec inqui&#233;tude son regard courir sur les arbres, comme sil sattendait &#224; les voir se transformer dun moment &#224; lautre en un groupe de sauvages aborig&#232;nes. Il avait eu peu de contacts avec la race autochtone de Majipoor, ces indig&#232;nes des for&#234;ts vaincus et d&#233;plac&#233;s, et ce quil savait deux consistait surtout en des rumeurs et des fantasmes, n&#233;s de la peur, de lignorance et dun sentiment de culpabilit&#233;. Ils avaient jadis eu de grandes cit&#233;s, cela au moins &#233;tait certain leurs ruines &#233;taient diss&#233;min&#233;es sur tout le continent dAlhanroel, et Dekkeret avait vu &#224; l&#233;cole des images de la plus c&#233;l&#232;bre de toutes, la vaste cit&#233; de pierre de Velalisier, non loin du Labyrinthe du Pontife; mais ces cit&#233;s &#233;taient mortes depuis des mill&#233;naires et, avec larriv&#233;e sur Majipoor des humains et des autres races, les indig&#232;nes Piurivars avaient &#233;t&#233; refoul&#233;s dans les endroits les plus isol&#233;s de la plan&#232;te, principalement une grande r&#233;serve bois&#233;e sur Zimroel, quelque part au sud-est de Khyntor. Dekkeret ne se souvenait avoir vu de vrais M&#233;tamorphes qu&#224; deux ou trois reprises, de petits &#234;tres fr&#234;les et verd&#226;tres au visage sans expression, mais qui, tout le monde le savait, passaient dune forme &#224; lautre pour faire des imitations avec une aisance merveilleuse et le petit Vroon qui &#233;tait avec eux aurait fort bien pu &#234;tre un Changeforme sous des traits demprunts, ou Barjazid lui-m&#234;me.

Comment les Changeformes ou les autres peuvent-ils survivre dans ce d&#233;sert? demanda Dekkeret.

Ils sont pleins de ressources, r&#233;pondit Barjazid. Ils sadaptent.

Sont-ils nombreux par ici?

Allez savoir! Jen ai rencontr&#233; quelques petits groupes, cinquante, soixante-quinze en tout. Il y en a probablement dautres. &#192; moins que je ne rencontre toujours les m&#234;mes sous des apparences diff&#233;rentes.

Un peuple &#233;trange, dit Dekkeret en passant n&#233;gligemment la main sur le chapiteau de pierre polie qui couronnait la plus proche des colonnes de lautel.

Avec une rapidit&#233; stup&#233;fiante, Barjazid saisit le poignet de Dekkeret et le tira en arri&#232;re.

Ny touchez pas!

Mais pourquoi? demanda Dekkeret &#233;bahi.

Ces pierres sont sacr&#233;es.

Pour vous?

Pour ceux qui les ont &#233;rig&#233;es, fit durement Barjazid. Nous les respectons. Nous honorons la magie qui peut sy trouver. Et dans ces contr&#233;es on ne provoque jamais l&#233;g&#232;rement son prochain &#224; la vengeance.

Dekkeret regarda avec ahurissement le petit homme, les colonnes, les deux mares et les arbres gracieux aux feuilles effil&#233;es qui les entouraient. Malgr&#233; la chaleur, il frissonna. Il porta son regard plus loin, au-del&#224; de la limite de la petite oasis, sur lensellement des dunes tout autour deux, sur le ruban poussi&#233;reux de la route qui disparaissait au sud dans le pays des myst&#232;res. Le soleil montait rapidement maintenant et sa chaleur &#233;tait comme quelque terrible fl&#233;au battant le ciel, la terre et les rares voyageurs vuln&#233;rables faisant route en ces lieux effrayants. Puis il regarda derri&#232;re lui les montagnes quil venait juste de traverser, muraille &#233;norme et mena&#231;ante qui le coupait de ce qui passait pour la civilisation sur ce continent torride. Il se sentit horriblement seul, faible et perdu.

Dinitak Barjazid apparut, chancelant sous une lourde charge de bouteilles quil laissa tomber presque aux pieds de Dekkeret. Dekkeret aida le gar&#231;on &#224; les remplir dans la mare deau pure, t&#226;che qui fut beaucoup plus longue que pr&#233;vu. Il go&#251;ta leau, fra&#238;che, limpide, &#224; l&#233;trange go&#251;t m&#233;tallique, pas d&#233;plaisant, qui, dapr&#232;s Dinitak, venait de min&#233;raux dissous. Il fallut une douzaine de voyages pour transporter toutes les bouteilles jusquau flotteur. Dinitak expliqua quils ne trouveraient pas dautres sources deau douce pendant plusieurs jours.

Ils eurent pour d&#233;jeuner lhabituelle nourriture sommaire, apr&#232;s quoi, tandis que la chaleur montait vers son accablant maximum de midi, ils sinstall&#232;rent sur les nattes de paille pour dormir. C&#233;tait le troisi&#232;me jour que Dekkeret dormait pendant la journ&#233;e et son organisme commen&#231;ait maintenant &#224; shabituer au changement; il ferma les yeux, recommanda son &#226;me &#224; la bien-aim&#233;e Dame de lIle, la sainte m&#232;re de lord Prestimion, et sombra presque instantan&#233;ment dans un profond sommeil.

Cette fois, il fit des r&#234;ves.

Il ne se souvenait plus depuis combien de temps il navait pas r&#234;v&#233; convenablement. Pour Dekkeret comme pour tous les habitants de Majipoor, les r&#234;ves &#233;taient une partie essentielle de lexistence, apportant chaque nuit consolation, r&#233;confort, directives, &#233;claircissements, conseils, bl&#226;mes et bien dautres choses encore. Depuis lenfance, tout le monde sexer&#231;ait &#224; rendre son esprit r&#233;ceptif aux messages du sommeil, &#224; observer et &#224; enregistrer ses r&#234;ves et &#224; les conserver en soi toute la nuit durant et apr&#232;s le r&#233;veil. Et lon avait toujours pench&#233;e sur soi lomnipr&#233;sente et bienveillante Dame de lIle, aidant &#224; comprendre les rouages de lesprit et entrant par linterm&#233;diaire de ses messages en communication directe avec chacune des milliards d&#226;mes qui vivaient sur la vaste plan&#232;te de Majipoor.

Dekkeret se vit marchant sur la ligne de fa&#238;te dune montagne quil reconnut comme &#233;tant la cr&#234;te de la cha&#238;ne quils venaient de traverser. Il &#233;tait seul et le soleil &#233;tait dune taille invraisemblable, remplissant la moiti&#233; du ciel; mais la chaleur n&#233;tait pas p&#233;nible &#224; supporter. La pente &#233;tait si abrupte quil pouvait regarder par-dessus le bord vers le bas sur ce qui semblait &#234;tre des centaines de kilom&#232;tres, et loin, tr&#232;s loin en contrebas, il apercevait un chaudron grondant et fumant, un crat&#232;re volcanique dans lequel bouillonnait un magma rougeoyant et tumultueux. Cet &#233;norme tourbillon d&#233;nergie souterraine ne lui faisait pas peur; au vrai, il exer&#231;ait sur lui une &#233;trange attraction, un attrait puissant, de sorte quil aspirait ardemment &#224; se pr&#233;cipiter dedans, &#224; plonger dans ses profondeurs et &#224; nager dans son noyau en fusion. Il commen&#231;a &#224; descendre en courant et en bondissant, quittant souvent le sol, flottant, glissant et volant sur le versant immense, et en sapprochant il crut distinguer des visages dans la lave bouillonnante, le visage de lord Prestimion et du Pontife, celui de Barjazid et de Golator Lasgia et n&#233;taient-ce pas des M&#233;tamorphes, ces silhouettes furtives et &#224; demi visibles pr&#232;s de la p&#233;riph&#233;rie? Le c&#339;ur du volcan &#233;tait un creuset de puissantes figures. Dekkeret courut vers elles avec passion en songeant: Prenez-moi en vous, me voici, jarrive; et quand il aper&#231;ut, derri&#232;re toutes les autres formes, un grand disque blanc quil comprit &#234;tre le visage affectueux de la Dame de lIle, une profonde et puissante joie envahit son &#226;me, car il sut quil sagissait dun message, et cela faisait de nombreux mois que la douce Dame navait atteint son esprit endormi.

Dormant mais conscient, observant le Dekkeret du r&#234;ve, il attendait la consommation, lunion du Dekkeret du songe avec la Dame du songe, limmolation dans le volcan qui apporterait la r&#233;v&#233;lation dune v&#233;rit&#233;, un instant de connaissance conduisant &#224; la f&#233;licit&#233;. Mais cest alors que quelque chose d&#233;trange se produisit dans le r&#234;ve, comme si un voile s&#233;tendait. Les couleurs perdirent leur &#233;clat; les visages sestomp&#232;rent. Il continua de descendre le versant de la montagne en courant, mais il se mit &#224; tr&#233;bucher, il perdait l&#233;quilibre et s&#233;talait de tout son long, il s&#233;corchait les mains et les genoux sur les pierres br&#251;lantes du d&#233;sert, puis il s&#233;carta de la bonne direction, se d&#233;pla&#231;ant obliquement au lieu de continuer &#224; suivre la ligne de pente, incapable de progresser. Il avait &#233;t&#233; sur le point datteindre au bonheur, mais celui-ci &#233;tait maintenant hors de port&#233;e et il en &#233;prouvait de lanxi&#233;t&#233;, de la stup&#233;faction et de la d&#233;tresse. Le ravissement que le r&#234;ve avait sembl&#233; promettre seffa&#231;ait. Les couleurs vives furent noy&#233;es dans une grisaille g&#233;n&#233;rale et tout mouvement cessa: il restait p&#233;trifi&#233; sur le flanc de la montagne, le regard fix&#233; sur le crat&#232;re mort en contrebas, et cette vue le fit trembler et ramener ses genoux sur sa poitrine et il resta dans cette position en sanglotant jusqu&#224; ce quil s&#233;veille.

Il cligna des yeux et se mit sur son s&#233;ant. Le cr&#226;ne lui &#233;lan&#231;ait affreusement, il avait les yeux irrit&#233;s et il sentait une forte tension dans sa poitrine et ses &#233;paules. Ce n&#233;tait pas ce que les r&#234;ves, m&#234;me les plus terrifiants, &#233;taient cens&#233;s provoquer, un r&#233;sidu tenace de malaise, de confusion et de peur. C&#233;tait le d&#233;but de lapr&#232;s-midi et le soleil aveuglant &#233;tait haut au-dessus de la cime des arbres. Pr&#232;s de lui &#233;taient allong&#233;s Khaymak Gran et le Vroon, Serifain Reinaulion; un peu plus loin se trouvait Dinitak Barjazid. Ils paraissaient dormir profond&#233;ment. Dekkeret ne vit pas la&#238;n&#233; des Barjazid. Il se retourna, pressa ses joues contre le sable chaud &#224; c&#244;t&#233; de la natte et seffor&#231;a de se d&#233;tendre. Il savait que quelque chose avait cloch&#233; dans son sommeil, quune force obscure s&#233;tait ing&#233;r&#233;e dans son r&#234;ve, en avait subtilis&#233; la vertu et lui avait inflig&#233; une souffrance &#224; la place. Ainsi c&#233;tait donc cela qui faisait dire que le d&#233;sert &#233;tait hant&#233;. Quil y avait des voleurs de r&#234;ves. Il se roula en boule. Il se sentait souill&#233;, utilis&#233;, viol&#233;. Il se demanda sil allait en &#234;tre de m&#234;me pour chaque p&#233;riode de sommeil, &#224; mesure quils senfon&#231;aient plus profond&#233;ment dans cet horrible d&#233;sert; il se demanda si cela pouvait m&#234;me devenir pire.

Au bout dun moment, Dekkeret se rendormit. Il fit dautres r&#234;ves, fragmentaires, indistincts et isol&#233;s, d&#233;nu&#233;s de rythme et de forme. Il ny attacha aucune importance. Quand il se r&#233;veilla, le jour touchait &#224; sa fin et les bruits du d&#233;sert, les bruits des fant&#244;mes lui parvenaient, des tintements, des murmures et des rires lointains. Il se sentait plus fatigu&#233; que sil navait pas ferm&#233; l&#339;il.



8

Rien nindiquait que le sommeil des autres e&#251;t &#233;t&#233; perturb&#233;. En se levant, ils salu&#232;rent Dekkeret comme &#224; leur habitude la gigantesque et taciturne Skandar pas du tout, le petit Vroon avec daimables murmures indistincts et force tortillements et entrelacements de tentacules, les deux Barjazid dun bref signe de t&#234;te, et sils savaient que lun dentre eux avait &#233;t&#233; tourment&#233; dans ses r&#234;ves, ils nen parl&#232;rent pas. Apr&#232;s le petit d&#233;jeuner, Barjazid p&#232;re sentretint rapidement avec Serifain Reinaulion pour d&#233;terminer quelle route ils allaient suivre cette nuit-l&#224;, puis ils partirent une nouvelle fois au clair de lune.

Je vais faire comme sil ne s&#233;tait rien pass&#233; dextraordinaire, d&#233;cida Dekkeret. Je ne vais pas leur montrer que je suis vuln&#233;rable &#224; ces fant&#244;mes.

Mais ce fut une r&#233;solution de courte dur&#233;e. Alors que le flotteur traversait une r&#233;gion de lacs ass&#233;ch&#233;s o&#249; d&#233;tranges bosses pierreuses gris-vert s&#233;levaient par milliers, Barjazid se tourna soudain vers lui et rompit un long silence.

Avez-vous fait de beaux r&#234;ves? demanda-t-il.

Dekkeret comprit quil ne pouvait dissimuler sa fatigue.

Jai pass&#233; de meilleures nuits, grommela-t-il.

Les yeux brillants de Barjazid restaient inexorablement fix&#233;s sur lui.

Mon fils pr&#233;tend que vous avez g&#233;mi dans votre sommeil, que vous vous &#234;tes retourn&#233; &#224; plusieurs reprises et que vous vous &#234;tes &#233;treint les genoux. Avez-vous senti le contact des voleurs de r&#234;ves, Initi&#233;?

Jai senti dans mes r&#234;ves la pr&#233;sence dune force inqui&#233;tante. Je ne saurais dire si c&#233;tait le contact des voleurs de r&#234;ves.

Voulez-vous me d&#233;crire vos sensations?

&#202;tes-vous donc un interpr&#232;te des r&#234;ves, Barjazid? lan&#231;a Dekkeret avec une brusque flamb&#233;e de col&#232;re. Pourquoi vous laisserais-je fouiller et fouiner dans mon esprit? Mes r&#234;ves nappartiennent qu&#224; moi!

Du calme, du calme, beau chevalier. Je ne voulais pas &#234;tre indiscret.

Alors laissez-moi tranquille.

Je suis responsable de votre s&#233;curit&#233;. Si les d&#233;mons de ce d&#233;sert ont commenc&#233; &#224; atteindre votre esprit, il est dans votre propre int&#233;r&#234;t de men informer.

Alors ce sont des d&#233;mons?

Des d&#233;mons, des fant&#244;mes, des esprits, des Changeformes rebelles, peu importe, fit Barjazid avec agacement. Les &#234;tres qui sattaquent aux voyageurs endormis. Vous ont-il attaqu&#233; ou non?

Mes r&#234;ves n&#233;taient pas agr&#233;ables.

Je vous demande de me dire de quelle mani&#232;re.

Dekkeret poussa un long soupir.

Je croyais recevoir un message de la Dame, un r&#234;ve de paix et de joie. Mais il a progressivement chang&#233; de nature, vous voyez? Il sest assombri et est devenu chaotique, toute la joie sen est retir&#233;e et la fin du r&#234;ve &#233;tait bien pire que le d&#233;but.

Oui, oui, dit Barjazid en hochant gravement la t&#234;te. Ce sont les sympt&#244;mes. Un contact avec lesprit, une invasion du r&#234;ve, une troublante superposition, une perte d&#233;nergie.

Une sorte de vampirisme? sugg&#233;ra Dekkeret. Des cr&#233;atures qui sont &#224; laff&#251;t dans ce d&#233;sert et absorbent la force vitale des voyageurs sans m&#233;fiance?

Vous tenez &#224; faire des suppositions, dit Barjazid en souriant. Je n&#233;mets aucune sorte dhypoth&#232;se, Initi&#233;.

Avez-vous senti cette agression dans votre sommeil?

Non, non, jamais, r&#233;pondit le petit homme en fixant bizarrement Dekkeret.

Jamais. &#202;tes-vous immunis&#233;?

Apparemment.

Et votre fils?

Cela sest produit plusieurs fois. Cela ne lui arrive que rarement par ici, une fois sur cinquante, peut-&#234;tre. Mais il semble que limmunit&#233; ne soit pas h&#233;r&#233;ditaire.

Et la Skandar? Et le Vroon?

Eux aussi ont &#233;t&#233; attaqu&#233;s, r&#233;pondit Barjazid. Peu fr&#233;quemment. Ils trouvent cela g&#234;nant mais pas insupportable.

Pourtant certains sont morts des attaques des voleurs de r&#234;ves.

Encore une hypoth&#232;se, dit Barjazid. La plupart des voyageurs qui ont emprunt&#233; cette route ces derni&#232;res ann&#233;es ont signal&#233; quils avaient fait des r&#234;ves &#233;tranges. Certains dentre eux ont perdu leur chemin et ne sont pas revenus. Comment savoir sil existe un rapport entre ces r&#234;ves inqui&#233;tants et le fait de ne plus retrouver son chemin.

Vous &#234;tes un homme tr&#232;s prudent, dit Dekkeret. Vous ne tirez aucune conclusion h&#226;tive.

Et jai surv&#233;cu jusqu&#224; un &#226;ge respectable, alors que beaucoup, au caract&#232;re plus fougueux, sont retourn&#233;s &#224; la Source.

Vous estimez que la simple survie est la plus belle r&#233;ussite &#224; laquelle on puisse parvenir?

Je reconnais bien l&#224; un chevalier du Ch&#226;teau! fit Barjazid en riant. Non, Initi&#233;, je pense que la vie ne consiste pas seulement &#224; &#233;viter la mort. Mais la survie est bien utile, nest-ce pas, Initi&#233;? La survie est une n&#233;cessit&#233; fondamentale pour ceux qui sont en qu&#234;te de hauts faits. Les morts naccomplissent rien.

Dekkeret navait pas envie de poursuivre sur ce sujet. Les codes de valeurs dun chevalier-initi&#233; et de quelquun comme Barjazid &#233;taient difficilement comparables; de plus, il y avait dans largumentation de Barjazid quelque chose de roublard et de fuyant qui faisait que Dekkeret se sentait lent, lourdaud et sans r&#233;action, et il d&#233;testait sexposer &#224; ces sentiments. Il garda le silence pendant quelques instants puis il demanda:

Les r&#234;ves deviennent-ils pires &#224; mesure que lon senfonce dans le d&#233;sert?

Je suis port&#233; &#224; le croire, r&#233;pondit Barjazid.

Mais quand la nuit sacheva et que le moment arriva dinstaller le campement, Dekkeret se trouva pr&#234;t et m&#234;me impatient de combattre une nouvelle fois les fant&#244;mes du sommeil. Ils bivouaquaient ce jour-l&#224; bien avant dans le bassin du d&#233;sert, dans une zone basse o&#249; une grande partie du sable avait &#233;t&#233; balay&#233;e par les vents et o&#249; l&#233;rosion &#233;olienne avait fait affleurer le bouclier rocheux. Il y avait de curieux cr&#233;pitements dans lair sec, une sorte de bourdonnement port&#233; par le vent, comme si la force du soleil mettait &#224; nu les particules de la mati&#232;re &#224; cet endroit. Il &#233;tait d&#233;j&#224; onze heures quand ils furent pr&#234;ts &#224; dormir. Dekkeret sinstalla calmement sur sa natte de paille et, sans crainte, juste avant de succomber au sommeil, offrit son &#226;me &#224; tout ce qui pouvait advenir. On lui avait naturellement inculqu&#233; dans son ordre de chevalerie les habituelles notions de courage et on lui demandait de relever sans peur les d&#233;fis, mais il navait gu&#232;re &#233;t&#233; mis &#224; l&#233;preuve jusqualors. Sur la calme plan&#232;te de Majipoor, il fallait se donner du mal pour trouver de tels d&#233;fis et se rendre dans les contr&#233;es sauvages, car dans les r&#233;gions civilis&#233;es la vie &#233;tait douce et polic&#233;e; cest pourquoi Dekkeret avait quitt&#233; Alhanroel, mais sa premi&#232;re &#233;preuve dimportance dans les for&#234;ts des Marches de Khyntor navait pas &#233;t&#233; un succ&#232;s. Il avait une autre chance. Ces mauvais r&#234;ves contenaient, dune certaine mani&#232;re, une promesse de r&#233;demption.

Il sabandonna au sommeil.

Et bient&#244;t il r&#234;va. Il &#233;tait revenu &#224; Tolaghai, mais une Tolaghai &#233;trangement transform&#233;e, une ville avec des villas dalb&#226;tre aux fa&#231;ades lisses et aux denses jardins verdoyants, bien que la chaleur f&#251;t toujours dune intensit&#233; tropicale. Il remontait un boulevard et en descendait un autre, admirant l&#233;l&#233;gance de larchitecture et la splendeur de la v&#233;g&#233;tation. Il &#233;tait v&#234;tu de vert et or, les couleurs traditionnelles de lentourage du Coronal, et quand il rencontrait des citoyens de Tolaghai faisant leur promenade vesp&#233;rale, il les saluait gracieusement et &#233;changeait avec eux le signe de la constellation, symbole de lautorit&#233; du Coronal. Puis il vit sapprocher la fine silhouette de la ravissante Archiregimand Golator Lasgia. Elle lui sourit, elle le prit par la main, elle le conduisit dans un endroit o&#249; les gouttelettes fra&#238;ches de fontaines cascadantes flottaient dans lair, ils de d&#233;barrass&#232;rent de leurs v&#234;tements et se baign&#232;rent, puis ils sortirent nus du bassin parfum&#233; et, leurs pieds touchant &#224; peine le sol, sengag&#232;rent dans un jardin rempli de plantes &#224; la tige arqu&#233;e et aux grandes feuilles verniss&#233;es multilob&#233;es. Sans parler, elle lengageait &#224; avancer le long dall&#233;es ombreuses bord&#233;es de rang&#233;es darbres serr&#233;s. Golator Lasgia marchait juste devant lui, silhouette tentante et insaisissable, flottant &#224; quelques centim&#232;tres seulement de lui, puis portant progressivement la distance &#224; un m&#232;tre puis plusieurs. Au d&#233;but, cela ne sembla pas &#234;tre une t&#226;che bien ardue de la rattraper, mais il ny parvenait pas et il lui fallait se d&#233;placer de plus en plus vite pour ne pas la perdre de vue. Sa riche peau olive luisait au clair de lune naissant et elle se retournait souvent avec un sourire &#233;clatant, secouant la t&#234;te pour lexhorter &#224; revenir &#224; sa hauteur. Mais il ne pouvait pas. Elle avait maintenant presque toute une longueur de jardin davance sur lui. Avec un d&#233;sespoir croissant, il s&#233;lan&#231;a vers elle, mais elle diminuait, elle disparaissait, si loin de lui maintenant quil avait de la peine &#224; distinguer le jeu des muscles sous la peau nue et luisante et, tandis quil se pr&#233;cipitait dune all&#233;e du jardin &#224; une autre, il prit conscience dune hausse de la temp&#233;rature et dun changement soudain et r&#233;gulier de latmosph&#232;re, car le soleil &#233;tait en train de se lever dans la nuit et le frappait de toute sa force entre les &#233;paules. Les arbres se dess&#233;chaient et sinclinaient. Des feuilles tombaient. Il luttait pour rester droit. Golator Lasgia n&#233;tait plus quun point &#224; lhorizon, lui faisant toujours signe, souriant toujours et remuant toujours la t&#234;te, mais elle devenait de plus en plus petite et le soleil continuait &#224; monter, de plus en plus fort, br&#251;lant, fl&#233;trissant et dess&#233;chant tout ce qui &#233;tait &#224; sa port&#233;e. Le jardin &#233;tait devenu un lieu aux branches sinistres et d&#233;pouill&#233;es et au sol aride, raboteux et craquel&#233;. Il souffrait dune soif horrible, mais il ny avait pas deau, et quand il vit des silhouettes tapies derri&#232;re les arbres dess&#233;ch&#233;s et noircis c&#233;taient des M&#233;tamorphes, des &#234;tres trompeurs et retors dont la forme ne restait jamais constante mais vacillait et ondulait dune mani&#232;re exasp&#233;rante il cria pour leur demander quelque chose &#224; boire mais ne re&#231;ut que des rires l&#233;gers et argentins pour &#233;tancher sa soif. Il continua &#224; avancer en titubant. Le feu ardent du ciel commen&#231;ait &#224; le r&#244;tir; il sentait sa peau se durcir, se craqueler, se racornir et se fendre. Encore quelques minutes et il serait calcin&#233;. O&#249; &#233;tait pass&#233;e Golator Lasgia? O&#249; &#233;taient les habitants de Tolaghai avec leurs sourires, leurs saluts et leurs signes de la constellation? Il ne voyait plus de jardin. Il &#233;tait dans le d&#233;sert, titubant et tr&#233;buchant dans la fournaise de ces &#233;tendues torrides o&#249; m&#234;me les ombres &#233;taient br&#251;lantes. Une v&#233;ritable terreur monta en lui, car alors m&#234;me quil r&#234;vait il sentait les souffrances que lui causait la chaleur, et la partie de son &#226;me qui observait tout cela salarma &#224; lid&#233;e que le pouvoir du r&#234;ve pourrait fort bien devenir assez fort pour atteindre son moi physique. On racontait &#224; ce sujet des histoires de gens qui avaient p&#233;ri dans leur sommeil &#224; cause de la force irr&#233;sistible de certains r&#234;ves. Bien quil f&#251;t contraire &#224; son &#233;ducation de mettre pr&#233;matur&#233;ment fin &#224; un r&#234;ve et bien quil s&#251;t quil lui fallait dordinaire passer par la pire des horreurs pour arriver &#224; la r&#233;v&#233;lation finale, Dekkeret envisagea de se r&#233;veiller par souci de s&#233;curit&#233; et faillit le faire; mais il consid&#233;ra cela comme une sorte de l&#226;chet&#233; et jura de rester dans son r&#234;ve, m&#234;me si cela devait lui co&#251;ter la vie. Il se retrouva &#224; genoux, se vautrant dans le sable br&#251;lant, regardant avec une &#233;trange nettet&#233; de myst&#233;rieux petits insectes au corps dor&#233; qui se d&#233;pla&#231;aient en file indienne sur le bord des dunes et se dirigeaient vers lui; c&#233;taient des fourmis aux hideuses mandibules gonfl&#233;es qui lune apr&#232;s lautre grimp&#232;rent sur son corps et y plant&#232;rent leur m&#226;choire une infime morsure, saccroch&#232;rent &#224; lui et se cramponn&#232;rent, de sorte quau bout de quelques instants il eut la peau couverte de milliers de minuscules insectes. Il essaya de sen d&#233;barrasser mais ne put leur faire l&#226;cher prise. Elles tenaient bon et leur t&#234;te se d&#233;tachait de leur corps; autour de lui le sable &#233;tait noir de fourmis sans t&#234;te, mais elles s&#233;tendaient sur sa peau comme un manteau et plus il se brossait avec une vigueur croissante, plus il y avait de fourmis qui montaient sur lui et plantaient leurs m&#226;choires dans sa chair. Il se lassa de se brosser. Il se dit quen fait il faisait plus frais dans son manteau de fourmis. Elles le prot&#233;geaient du plus fort du soleil et si elles le piquaient et le br&#251;laient, ce n&#233;tait pas aussi douloureux que les rayons du soleil. Le r&#234;ve se terminerait-il jamais? Il essaya den prendre le contr&#244;le, de transformer le flot de fourmis qui se pr&#233;cipitaient sur lui en un ruisseau deau fra&#238;che et pure, mais il ny parvint pas et il se laissa retomber dans le cauchemar et continua &#224; ramper p&#233;niblement sur le sable.

Et, petit &#224; petit, Dekkeret prit conscience quil ne r&#234;vait plus.

Il ne per&#231;ut pas de fronti&#232;re entre le sommeil et la veille, mais il se rendit finalement compte quil avait les yeux ouverts et que ses deux centres de conscience, le r&#234;veur qui observait et le Dekkeret du r&#234;ve qui souffrait, ne faisaient plus quun. Mais il &#233;tait encore dans le d&#233;sert, sous le terrible soleil de midi. Il &#233;tait nu. Il avait limpression davoir la peau &#233;corch&#233;e et couverte dampoules. Et il y avait des fourmis qui rampaient sur lui, qui remontaient sur ses jambes jusquaux genoux, de minuscules fourmis p&#226;les qui plantaient effectivement leurs petites m&#226;choires dans sa chair. D&#233;rout&#233;, il se demanda sil se trouvait projet&#233; &#224; un niveau de r&#234;ve encore plus profond, mais non, autant quil p&#251;t en juger c&#233;tait l&#233;tat de veille, c&#233;tait le d&#233;sert authentique et il se trouvait au beau milieu. Il se releva, se brossa pour se d&#233;barrasser des fourmis et comme dans le r&#234;ve elles y laissaient leur t&#234;te plut&#244;t que de l&#226;cher prise et regarda autour de lui pour trouver le campement.

Il ne le vit pas. Dans son sommeil il s&#233;tait &#233;loign&#233; dans le d&#233;sert d&#233;nud&#233; et torride et il &#233;tait perdu. Que ce soit encore un r&#234;ve, songea-t-il avec ferveur, et que je me r&#233;veille &#224; lombre du flotteur de Barjazid. Mais il ny eut pas de r&#233;veil. Dekkeret comprenait maintenant comment lon pouvait perdre la vie dans le D&#233;sert des R&#234;ves Vol&#233;s.

Barjazid? cria-t-il. Barjazid!



9

Les collines lointaines lui renvoy&#232;rent des &#233;chos. Il appela encore deux ou trois fois et &#233;couta sa voix qui se r&#233;percutait mais nentendit pas de r&#233;ponse. Combien de temps pouvait-il survivre ici? Une heure? Deux? Il navait pas deau, pas dabri, pas le moindre v&#234;tement. Il &#233;tait nu-t&#234;te sous le grand globe flamboyant du soleil. C&#233;tait le moment le plus chaud de la journ&#233;e. Dans toutes les directions le paysage &#233;tait le m&#234;me, plat, un bassin peu profond balay&#233; par les vents. Il suivit la trace de ses pas, mais la piste sarr&#234;ta au bout de quelques m&#232;tres car le sol &#233;tait dur et rocheux &#224; cet endroit et il navait pas laiss&#233; dempreintes. Le campement pouvait &#234;tre nimporte o&#249;, cach&#233; par la plus petite &#233;volution du terrain. Il appela encore une fois au secours et encore une fois seul l&#233;cho lui parvint. Peut-&#234;tre que sil trouvait une dune, il pourrait senfoncer dans le sable jusquau cou et attendre ainsi la fin de la grosse chaleur et, la nuit venue, rep&#233;rer le campement gr&#226;ce au feu de camp; mais il ne voyait pas de dune. Sil y avait par l&#224; un endroit &#233;lev&#233; lui permettant dembrasser lensemble du paysage, il y monterait et scruterait lhorizon pour y d&#233;couvrir le campement. Mais il ne voyait pas de tertre. Que ferait lord Stiamot dans cette situation, se demanda-t-il, ou lord Thimin, ou bien lun des autres grands guerriers du pass&#233;? Et que va faire Dekkeret? Cest une mani&#232;re stupide de mourir, se dit-il, une mort inutile et d&#233;plaisante, une sale mort. Il se tournait dans tous les sens, promenant son regard dans toutes les directions. Aucun indice; absolument inutile de marcher sil ne savait o&#249; aller. Il haussa les &#233;paules et saccroupit dans un endroit o&#249; il ny avait pas de fourmis. Il ny avait pas de brillant stratag&#232;me quil p&#251;t utiliser pour se tirer daffaire. Il ny avait pas de ressource int&#233;rieure qui p&#251;t, contre toute probabilit&#233;, le conduire en lieu s&#251;r. Il s&#233;tait &#233;gar&#233; pendant son sommeil, il allait mourir exactement comme Golator Lasgia le lui avait pr&#233;dit et il ny avait rien &#224; faire. Il ne lui restait quune seule chose, et c&#233;tait la force de caract&#232;re: il allait mourir calmement et sereinement, sans larmes ni col&#232;re, sans enrager contre les forces du destin. Cela prendrait peut-&#234;tre une heure. Peut-&#234;tre moins. Limportant &#233;tait de mourir honorablement, car quand la mort est in&#233;luctable, il vaut mieux ne pas la rater. Il attendit quelle arrive.

Mais, &#224; la place, il vit arriver dix minutes, une demi-heure ou une heure plus tard, il naurait su le dire Serifain Reinaulion. Le Vroon apparut &#224; lest comme un mirage, avan&#231;ant lentement vers Dekkeret et peinant sous le poids de deux bouteilles deau, et quand il fut &#224; une centaine de m&#232;tres, il agita deux de ses tentacules et cria:

&#202;tes-vous vivant?

Plus ou moins. &#202;tes-vous r&#233;el?

Tout &#224; fait. Et nous vous avons cherch&#233; la moiti&#233; de lapr&#232;s-midi.

Dans un grouillement de membres caoutchouteux le petit &#234;tre &#233;leva lune des bouteilles et la mit entre les mains de Dekkeret.

Tenez. Buvez &#224; petites gorg&#233;es. Pas dun trait. Surtout pas dun trait. Vous &#234;tes tellement d&#233;shydrat&#233; que vous allez vous noyer lestomac si vous buvez trop avidement.

Dekkeret r&#233;sista &#224; lenvie de vider la bouteille dun seul coup. Le Vroon avait raison: &#224; petites gorg&#233;es, &#224; petites gorg&#233;es, bois mod&#233;r&#233;ment, sinon il arrivera malheur. Il fit couler un filet deau dans sa bouche, en humecta sa langue gonfl&#233;e et finalement la fit descendre dans sa gorge. Ah! Il reprit un petit peu deau avec prudence. Puis encore un peu, et une bonne gorg&#233;e. Sa t&#234;te commen&#231;a &#224; tourner. Serifain Reinaulion lui fit signe de lui rendre la bouteille. Dekkeret le repoussa, but encore une fois et se passa un peu deau sur les joues et les l&#232;vres.

Sommes-nous loin du campement? demanda-t-il enfin.

Dix minutes. Vous sentez-vous assez fort pour marcher ou faut-il que jaille chercher les autres?

Je peux marcher.

Alors, allons-y.

Dekkeret acquies&#231;a de la t&#234;te.

Encore une petite gorg&#233;e

Gardez la bouteille. Buvez quand vous en aurez envie. Si vous vous sentez faible, dites-le-moi et nous nous reposerons. Souvenez-vous que je ne peux pas vous porter.

Le Vroon se dirigea lentement vers une basse ride de sable &#224; environ cinq cents m&#232;tres &#224; lest. Flageolant et &#233;tourdi, Dekkeret le suivit et fut &#233;tonn&#233; de constater que le sol s&#233;levait en pente; il se rendit compte que la ride de sable n&#233;tait pas si basse que cela, mais que la lumi&#232;re &#233;blouissante avait caus&#233; une erreur de perception. Elle s&#233;levait en fait &#224; deux ou trois fois sa propre taille, assez haut pour dissimuler deux autres rides de moindre importance qui se trouvaient de lautre c&#244;t&#233;. Le flotteur &#233;tait stationn&#233; &#224; lombre de la plus &#233;loign&#233;e.

Barjazid &#233;tait seul au campement. Il leva les yeux vers Dekkeret avec dans le regard quelque chose qui ressemblait &#224; du m&#233;pris ou &#224; de la contrari&#233;t&#233;.

Alors, on fait une balade? &#192; midi?

Du somnambulisme. Les voleurs de r&#234;ves mont eu. Comme si javais &#233;t&#233; ensorcel&#233;.

Dekkeret se mit &#224; frissonner; les coups de soleil commen&#231;aient &#224; perturber la r&#233;gularit&#233; thermique de son organisme. Il se laissa tomber le long du flotteur et se recroquevilla sous une robe l&#233;g&#232;re.

Quand je me suis r&#233;veill&#233;, je nai plus vu le campement. J&#233;tais s&#251;r que jallais mourir.

Une demi-heure de plus et vous seriez mort. Vous devez d&#233;j&#224; &#234;tre aux deux tiers grill&#233;. Vous avez eu de la chance que mon fils se r&#233;veille et saper&#231;oive que vous aviez disparu.

Dekkeret senroula plus &#233;troitement dans la robe.

Est-ce ainsi que lon meurt par ici? En devenant somnambule &#224; midi?

Oui, cest une des mani&#232;res.

Je vous dois la vie.

Vous me devez la vie depuis que nous avons franchi le col de Khulag. Si vous aviez &#233;t&#233; seul, vous seriez d&#233;j&#224; mort cinquante fois. Mais remerciez le Vroon si vous tenez &#224; remercier quelquun. Cest lui qui a fait le travail effectif de vous trouver.

Dekkeret hocha la t&#234;te.

O&#249; est votre fils? Et Khaymak Gran? Ils sont aussi partis &#224; ma recherche?

Ils reviennent, r&#233;pondit Barjazid.

Et en effet, la Skandar et le gar&#231;on apparurent quelques instants plus tard. Sans un regard pour Dekkeret, la Skandar se jeta sur sa natte; Dinitak Barjazid lui adressa un sourire sournois.

Vous avez fait une bonne promenade? demanda-t-il.

Pas vraiment. Je regrette le d&#233;rangement que je vous ai caus&#233;.

Nous aussi.

Je devrais peut-&#234;tre dormir attach&#233;, dor&#233;navant.

Ou avec un gros poids pos&#233; sur la poitrine, sugg&#233;ra Dinitak.

Il b&#226;illa.

T&#226;chez de ne pas bouger au moins jusquau coucher du soleil. Daccord?

Cest bien mon intention, dit Dekkeret.

Mais il lui fut impossible de trouver le sommeil. La peau lui d&#233;mangeait des centaines de morsures dinsectes et les coups de soleil, malgr&#233; un onguent calmant que lui avait donn&#233; Serifain Reinaulion, &#233;taient un supplice. Il sentait sa gorge dess&#233;ch&#233;e et poussi&#233;reuse et aucune quantit&#233; deau ne semblait pouvoir y porter rem&#232;de et ses yeux &#233;taient douloureusement irrit&#233;s. Comme pour remuer le fer dans la plaie, il ne cessait de passer en revue les souvenirs de son &#233;preuve dans le d&#233;sert le r&#234;ve, la chaleur, les fourmis, la soif, la conscience dune mort imminente. Il essaya avec rigueur de d&#233;couvrir des moments de l&#226;chet&#233; mais nen trouva point. De labattement, certes, de la col&#232;re et de la d&#233;tresse, mais il navait aucun souvenir de panique ni de peur. Bien. Tr&#232;s bien. Il estima que le pire de cette exp&#233;rience navait &#233;t&#233; ni la chaleur ni la soif ni le p&#233;ril, mais le r&#234;ve sinistre et alarmant, ce r&#234;ve qui, une fois de plus, avait d&#233;but&#233; dans la joie et avait subi au beau milieu une funeste m&#233;tamorphose. Se voir refuser le r&#233;confort de r&#234;ves salutaires est une sorte de mort dans la vie, se dit-il, bien pire que de p&#233;rir dans le d&#233;sert, car la mort nest que laffaire dun moment alors que les songes affectent la totalit&#233; de la vie. Et quelles lumi&#232;res apportaient ces lugubres r&#234;ves de Suvrael? Dekkeret savait que lorsque les r&#234;ves venaient de la Dame, il fallait les &#233;tudier attentivement, si n&#233;cessaire avec laide de quelquun qui pratique lart de linterpr&#233;tation des songes, car ils contiennent des informations vitales pour se conduire correctement dans la vie; mais ces r&#234;ves ne venaient certainement pas de la Dame, ils semblaient plut&#244;t &#233;maner dune autre Puissance inqui&#233;tante, quelque force sinistre et oppressive plus experte &#224; prendre qu&#224; donner. Des Changeformes? C&#233;tait possible. Il se pouvait quune de leurs tribus se f&#251;t procur&#233; par supercherie lun des appareils gr&#226;ce auxquels la Dame de lIle pouvait atteindre lesprit de ses ouailles et f&#251;t tapie ici, au c&#339;ur br&#251;lant de Suvrael, pour sattaquer aux voyageurs sans m&#233;fiance, pillant leur &#226;me, drainant leur vitalit&#233; et exer&#231;ant une vengeance myst&#233;rieuse et insondable sur ceux qui les avaient d&#233;poss&#233;d&#233;s de leur monde.

Il r&#233;ussit enfin &#224; se rendormir alors que les ombres de lapr&#232;s-midi sallongeaient. Il lutta contre le sommeil, craignant de voir son &#226;me devenir de nouveau la proie des invisibles intrus. Il tenta d&#233;sesp&#233;r&#233;ment de garder les yeux ouverts, regardant le d&#233;sert qui sassombrissait et &#233;coutant les bourdonnements et les chants du d&#233;sert; mais il &#233;tait impossible de lutter plus longtemps contre l&#233;puisement. Il succomba &#224; un sommeil l&#233;ger et agit&#233; entrecoup&#233; de r&#234;ves qui, il le sentait, ne provenaient ni de la Dame ni de toute autre force ext&#233;rieure mais flottaient au hasard et &#224; travers les couches de son esprit las, des fragments d&#233;v&#233;nements sans structure et dincompr&#233;hensibles images &#233;parses. Puis il sentit que quelquun le secouait pour le r&#233;veiller il se rendit compte que c&#233;tait le Vroon. Dekkeret avait les id&#233;es confuses et lesprit lent. Il se sentait engourdi. Il avait les l&#232;vres gerc&#233;es et le dos endolori. La nuit &#233;tait tomb&#233;e et ses compagnons &#233;taient d&#233;j&#224; en train de lever le camp. Serifain Reinaulion offrit &#224; Dekkeret une tasse dun jus bleu-vert, &#233;pais et sucr&#233;. Il le but dun trait.

Allez, dit le Vroon. Il est lheure de se mettre en route.



10

Le d&#233;sert changea encore et le paysage devint accident&#233; et tourment&#233;. Il y avait manifestement eu de grands s&#233;ismes dans cette r&#233;gion, et plus dun, car l&#233;corce de la plan&#232;te &#233;tait fractur&#233;e et soulev&#233;e, d&#233;normes blocs du sol du d&#233;sert &#233;taient entass&#233;s les uns contre les autres &#224; des angles invraisemblables et de gigantesques talus d&#233;boulis s&#233;talaient au pied des collines basses et mutil&#233;es. Pour traverser cette zone chaotique de bouleversements et de d&#233;formations il ny avait quun seul itin&#233;raire praticable, le large lit aux courbes douces dune rivi&#232;re depuis longtemps disparue dont le fond sablonneux d&#233;crivait de longs m&#233;andres entre les amas de roches crevass&#233;es et &#233;clat&#233;es. La grande lune &#233;tait pleine et &#233;clairait ce paysage fantastique presque comme en plein jour. Apr&#232;s avoir travers&#233; pendant plusieurs heures un terrain tellement immuable de kilom&#232;tre en kilom&#232;tre quil avait limpression que le flotteur navan&#231;ait pas du tout, Dekkeret se tourna vers Barjazid.

Dans combien de temps atteindrons-nous Ghyzyn Kor? demanda-t-il.

Cette vall&#233;e marque la fronti&#232;re entre le d&#233;sert et les r&#233;gions de p&#226;turage.

Barjazid tendit le bras vers le sud-ouest o&#249; le lit de la rivi&#232;re disparaissait entre deux imposants pics escarp&#233;s qui s&#233;levaient comme des poignards du sol du d&#233;sert.

Au-del&#224; de cet endroit la gorge de Munnerak le climat change du tout au tout. De lautre c&#244;t&#233; de la montagne des brouillards de mer arrivent la nuit, venant de louest, et les terres sont verdoyantes et propres au p&#226;turage. Nous camperons demain &#224; mi-chemin de la gorge et nous la traverserons apr&#232;s-demain. Mardi au plus tard, vous serez install&#233; &#224; Ghyzyn Kor.

Et vous? demanda Dekkeret.

Mon fils et moi avons &#224; faire ailleurs dans la r&#233;gion. Nous reviendrons vous chercher &#224; Ghyzyn Kor au bout de trois jours? Cinq?

Cinq devraient suffire.

Oui. Puis le voyage retour.

Par le m&#234;me itin&#233;raire?

Il ny en a pas dautre, dit Barjazid. On vous a bien expliqu&#233; &#224; Tolaghai que les acc&#232;s aux p&#226;turages &#233;taient coup&#233;s, sauf en traversant ce d&#233;sert? Pourquoi redouter cet itin&#233;raire? Les r&#234;ves ne sont pas si terribles que &#231;a. Et tant que vous ne vous baladerez pas dans votre sommeil, vous ne courrez aucun danger.

Cela avait lair assez simple. En fait, il se sentait s&#251;r de pouvoir survivre au voyage; mais le r&#234;ve de la veille lavait suffisamment tourment&#233; et il envisageait sans plaisir ce qui pouvait encore arriver. Quand ils install&#232;rent leur campement le lendemain matin, Dekkeret se sentit de nouveau anxieux &#224; lid&#233;e de sabandonner au sommeil. Durant la premi&#232;re heure de la p&#233;riode de repos, il se tint &#233;veill&#233;, &#233;coutant le bruit m&#233;tallique des rochers nus et &#233;boul&#233;s qui se dilataient et palpitaient sous laction de la chaleur de midi jusqu&#224; ce quenfin le sommeil sabatte sur son esprit comme un dense nuage noir et survienne &#224; limproviste.

Et, au bout dun moment, un r&#234;ve le poss&#233;da; il sut d&#232;s le d&#233;but quil allait &#234;tre plus terrible que les autres.

Il y eut dabord la douleur une douleur aigu&#235;, un &#233;lancement, un pincement puis, sans pr&#233;venir, une explosion atroce de lumi&#232;re &#233;blouissante contre les parois de son cr&#226;ne qui lui fit pousser un grognement et se prendre la t&#234;te entre les mains. Ce spasme &#233;pouvantable passa rapidement et il sentit en songe pr&#232;s de lui la douce pr&#233;sence de Golator Lasgia qui lapaisait et le serrait contre sa poitrine. Elle le ber&#231;a et le calma en murmurant jusqu&#224; ce quil ouvre les yeux, se redresse, regarde autour de lui et saper&#231;oive quil &#233;tait sorti du d&#233;sert et quil avait quitt&#233; Suvrael. Il se trouvait avec Golator Lasgia dans la fra&#238;che clairi&#232;re dune for&#234;t o&#249; des arbres g&#233;ants au tronc parfaitement droit, &#224; l&#233;corce jaune, s&#233;levaient &#224; des hauteurs inconcevables et o&#249; un cours deau au courant rapide, parsem&#233; daffleurements rocheux, passait imp&#233;tueusement en rugissant presque &#224; leurs pieds. Derri&#232;re le cours deau le terrain descendait en pente raide, laissant voir une vall&#233;e et, au bout de la vall&#233;e, une grande montagne gris&#226;tre en dents de scie et couronn&#233;e de neige que Dekkeret reconnut imm&#233;diatement: c&#233;tait lun des neuf hauts pics des Marches de Khyntor.

Non, dit-il. Ce nest pas l&#224; que je veux &#234;tre.

Golator Lasgia se mit &#224; rire et le tintement charmant de ce rire &#233;veilla en Dekkeret des r&#233;sonances sinistres, les bruits t&#233;nus que faisait le d&#233;sert au cr&#233;puscule.

Mais cest un r&#234;ve, mon ami! Tu dois prendre ce qui vient, dans les r&#234;ves!

Je vais diriger mon r&#234;ve. Je nai pas envie de retourner aux Marches du Khyntor. Regarde: le d&#233;cor change. Nous sommes sur le Zimr, nous approchons du grand coude du fleuve. Tu vois? Tu vois? La ville de Ni-moya qui scintille l&#224;-bas, devant nous?

Il voyait en effet la gigantesque cit&#233;, blanche sur la toile de fond verte des collines couvertes de for&#234;ts. Mais Golator Lasgia secoua la t&#234;te.

Il ny a pas de ville ici, mon amour. Il ny a que la for&#234;t septentrionale. Sens-tu le vent? &#201;coute le chant de la rivi&#232;re. Tiens, agenouille-toi et ramasse les aiguilles tomb&#233;es sur le sol. Ni-moya est loin et nous sommes ici pour chasser.

Je ten prie, soyons &#224; Ni-moya.

Une autre fois, dit Golator Lasgia.

Il ne put simposer. Les tours magiques de Ni-moya vacill&#232;rent, devinrent transparentes et s&#233;vanouirent et il ne resta plus que les arbres au f&#251;t jaune, le vent froid et les bruits de la for&#234;t. Dekkeret se mit &#224; trembler. Il &#233;tait prisonnier de son r&#234;ve et il ny avait pas moyen de s&#233;chapper.

Et cinq chasseurs v&#234;tus de peaux de haigus noires et r&#234;ches apparurent et, avec des gestes n&#233;gligents de d&#233;f&#233;rence, lui tendirent des armes, le tube mat et &#233;vas&#233; dun lanceur d&#233;nergie, une dague courte et &#233;tincelante et une lame plus longue &#224; la pointe recourb&#233;e. Il secoua la t&#234;te en signe de refus et lun des chasseurs, une femme, sapprocha et lui fit un sourire moqueur, un sourire de br&#232;che-dent &#224; la grande bouche empestant le poisson s&#233;ch&#233;. Dekkeret reconnut son visage et, honteux, d&#233;tourna les yeux, car c&#233;tait la chasseresse qui &#233;tait morte dans les Marches de Khyntor, il y avait une &#233;ternit&#233; de cela. Si seulement elle n&#233;tait pas ici, se dit-il, le r&#234;ve pourrait &#234;tre supportable. Mais c&#233;tait une torture diabolique de le forcer &#224; revivre tout cela.

Prends les armes quelle te donne, dit Golator Lasgia. Les steetmoys senfuient et nous devons les poursuivre.

Je nai pas envie de

Cest folie de simaginer que les r&#234;ves respectent les envies! Le r&#234;ve est ton envie. Prends les armes.

Dekkeret comprit. Il prit dans ses doigts gourds les armes blanches et le lanceur d&#233;nergie et les disposa &#224; leur place dans son ceinturon. Les chasseurs sourirent et grommel&#232;rent quelque chose &#224; son adresse dans leur dialecte guttural du Nord. Puis ils commenc&#232;rent &#224; courir le long de la berge de la rivi&#232;re &#224; grands bonds pleins daisance, touchant &#224; peine le sol une foul&#233;e sur cinq; et bon gr&#233; mal gr&#233;, Dekkeret courut avec eux, maladroitement dabord, puis avec la m&#234;me gr&#226;ce flottante. &#192; ses c&#244;t&#233;s Golator Lasgia suivait facilement, ses cheveux bruns voletant autour de sa t&#234;te, les yeux brillants dexcitation. Ils obliqu&#232;rent &#224; gauche, senfon&#231;ant dans la for&#234;t, et se d&#233;ploy&#232;rent en &#233;ventail pour affronter leur proie.

Leur proie! Dekkeret vit trois steetmoys &#224; la blanche livr&#233;e brillant comme des fanaux au c&#339;ur de la for&#234;t. Les animaux erraient nerveusement en grondant, conscient de la pr&#233;sence dintrus mais refusant encore dabandonner leur territoire de grands animaux, peut-&#234;tre les b&#234;tes sauvages les plus dangereuses de Majipoor, rapides, puissants et rus&#233;s, la terreur des pays du nord. Dekkeret d&#233;gaina sa dague. Tuer un steetmoy avec un lanceur d&#233;nergie n&#233;tait pas sportif; de plus, cela risquait de trop endommager la pr&#233;cieuse fourrure; on &#233;tait cens&#233; arriver &#224; proximit&#233; de lanimal et le tuer avec sa lame, de pr&#233;f&#233;rence la dague, si n&#233;cessaire la machette recourb&#233;e.

Les chasseurs se tourn&#232;rent vers lui. Prenez-en un, dirent-ils. Choisissez votre proie. Dekkeret hocha la t&#234;te. Il d&#233;signa celui du milieu. Ils sourirent avec froideur. Que savaient-ils dont ils ne lui faisaient pas part? Cela s&#233;tait &#233;galement pass&#233; ainsi lautre fois, le m&#233;pris &#224; peine dissimul&#233; des montagnards pour les noblaillons choy&#233;s en qu&#234;te de distractions p&#233;rilleuses dans leurs for&#234;ts; et cette partie de chasse s&#233;tait mal termin&#233;e. Dekkeret leva sa dague. Les steetmoys du r&#234;ve qui se d&#233;pla&#231;aient nerveusement derri&#232;re les arbres &#233;taient invraisemblablement &#233;normes, des animaux gigantesques &#224; la lourde croupe qui ne pouvaient manifestement &#234;tre tu&#233;s par un homme seul brandissant uniquement des armes de main, mais il n&#233;tait pas question de se d&#233;rober, car il savait quil &#233;tait li&#233; au sort que le r&#234;ve lui r&#233;servait. Avec des trompes de chasse et en tapant des mains, les chasseurs commenc&#232;rent &#224; faire fuir le gibier; rendus furieux et d&#233;concert&#233;s par lexplosion soudaine des sonneries stridentes, les steetmoys bondirent, tournoy&#232;rent, griff&#232;rent les arbres de leurs sabots, pivot&#232;rent et prirent la fuite, pouss&#233;s plus par le d&#233;go&#251;t que par la peur. La poursuite commen&#231;a.

Dekkeret savait que les chasseurs s&#233;paraient les animaux, &#233;cartant les deux qui navaient pas &#233;t&#233; choisis pour lui laisser la voie libre derri&#232;re celui quil avait d&#233;sign&#233;. Mais il ne regardait ni de droite ni de gauche. Accompagn&#233; de Golator Lasgia et de lun des chasseurs, il fon&#231;ait droit devant lui, poursuivant le steetmoy du centre qui senfon&#231;ait avec fracas dans la for&#234;t. C&#233;tait le moment le plus difficile, car si les humains &#233;taient plus rapides, les steetmoys &#233;taient plus aptes &#224; enfoncer les obstacles des sous-bois et il risquait de perdre compl&#232;tement sa proie dans la confusion de la course. &#192; cet endroit la for&#234;t &#233;tait assez d&#233;gag&#233;e, mais le steetmoy essayait de se mettre &#224; couvert et Dekkeret dut bient&#244;t se frayer p&#233;niblement un chemin dans les jeunes arbres, les plantes grimpantes et les broussailles, r&#233;ussissant &#224; peine &#224; ne pas perdre de vue le fant&#244;me blanc qui s&#233;loignait. Il courait, taillait dans la v&#233;g&#233;tation &#224; coups de machette et souvrait un chemin dans les fourr&#233;s avec une t&#233;nacit&#233; rageuse. Tout &#233;tait si terriblement familier, une vieille histoire, surtout quand il se rendit compte que le steetmoy revenait sur ses pas, d&#233;crivait un cercle dans la partie pi&#233;tin&#233;e de la for&#234;t comme sil pr&#233;parait une contre-attaque

Dekkeret savait que le moment &#233;tait proche o&#249; lanimal exasp&#233;r&#233; allait se trouver par hasard face &#224; la chasseresse br&#232;che-dent, saisir la montagnarde et la projeter contre un arbre et o&#249; Dekkeret, ne voulant ou ne pouvant sarr&#234;ter, allait se ruer de lavant et continuer la poursuite, laissant la femme &#233;tendue par terre, de sorte que lorsque lanimal coprophage trapu au groin &#233;pais sortirait de sa bauge et commencerait &#224; lui d&#233;chiqueter le ventre il ny aurait personne pour la d&#233;fendre; et ce n&#233;tait que plus tard, quand les choses se seraient calm&#233;es et quil aurait eu le temps de retourner aupr&#232;s de la chasseresse bless&#233;e, quil commencerait &#224; regretter cette concentration qui lavait rendu indiff&#233;rent et insensible au sort de la montagnarde bless&#233;e pour ne pas perdre sa proie de vue. Ensuite la honte, le sentiment de culpabilit&#233;, linterminable auto-accusation oui, il allait revivre tout cela, endormi dans la chaleur suffocante de Suvrael. Non.

Non, ce n&#233;tait pas du tout aussi simple, car le langage des r&#234;ves est complexe, et dans les brumes &#233;paisses qui envelopp&#232;rent soudain la for&#234;t, Dekkeret vit le steetmoy se retourner, renverser la br&#232;che-dent et la jeter &#224; terre, mais la femme se releva, cracha quelques dents sanguinolentes et se mit &#224; rire, et la poursuite continua, ou plut&#244;t revint au m&#234;me point, le steetmoy jaillissant subitement du plus sombre des bois et frappant Dekkeret lui-m&#234;me, lui arrachant la dague et la machette des mains, se cabrant tr&#232;s haut pour lui assener un coup mortel mais ne le portant pas, car limage avait chang&#233; et c&#233;tait Golator Lasgia qui &#233;tait &#233;tendue sous les sabots qui retombaient tandis que Dekkeret allait sans but tout pr&#232;s de l&#224;, incapable de choisir une direction, puis de nouveau ce fut la chasseresse qui &#233;tait la victime, puis encore Dekkeret et, soudain, dune mani&#232;re invraisemblable, le vieux Barjazid au visage fl&#233;tri, puis de nouveau Golator Lasgia. Tandis que Dekkeret regardait, une voix s&#233;leva &#224; ses c&#244;t&#233;s. Quelle importance? Nous devons tous une mort au Divin. Il &#233;tait peut-&#234;tre plus important pour vous ce jour-l&#224; de suivre votre proie. Dekkeret &#233;carquilla les yeux. La voix &#233;tait celle de la chasseresse br&#232;che-dent. Le son de cette voix le laissa h&#233;b&#233;t&#233; et tremblant. Le r&#234;ve devenait ahurissant. Il seffor&#231;a de p&#233;n&#233;trer ses myst&#232;res.

Puis il vit Barjazid debout &#224; ses c&#244;t&#233;s dans la clairi&#232;re fra&#238;che et sombre. Une fois de plus, le steetmoy attaquait f&#233;rocement la montagnarde.

Est-ce ainsi que cela sest v&#233;ritablement pass&#233;? demanda Barjazid.

Je pr&#233;sume. Je nai pas vu.

Quavez-vous fait?

Jai continu&#233;. Je ne voulais pas perdre lanimal.

Vous lavez tu&#233;?

Oui.

Et apr&#232;s?

Je suis revenu. Et je lai trouv&#233;e. Comme cela

Dekkeret tendit le doigt. Lanimal coprophage &#233;tait &#224; cheval sur la femme et grognait. Tout pr&#232;s, Golator Lasgia, les bras crois&#233;s, souriait.

Et apr&#232;s?

Les autres sont arriv&#233;s. Ils lont enterr&#233;e. Nous avons &#233;corch&#233; le steetmoy et sommes retourn&#233;s au campement.

Et apr&#232;s? Et apr&#232;s? Et apr&#232;s?

Qui &#234;tes-vous? Pourquoi me demandez-vous cela?

Le temps dun &#233;clair, Dekkeret se vit sous le groin flanqu&#233; de d&#233;fenses de lanimal coprophage.

Vous aviez honte? demanda Barjazid.

Naturellement. Jai plac&#233; les plaisirs de mon sport avant une vie humaine.

Vous ne pouviez pas savoir quelle &#233;tait bless&#233;e.

Je lai senti. Je lai vu, mais je nai pas voulu le voir, vous comprenez? Je savais quelle &#233;tait bless&#233;e. Et jai continu&#233;.

Qui sen souciait?

Moi.

Les autres membres de sa tribu semblaient-ils sen soucier?

Moi, je men souciais.

Et alors? Et alors? Et alors?

Cela mimportait. Dautres choses leur importent.

Vous vous sentez coupable?

Bien s&#251;r.

Vous &#234;tes coupable. De jeunesse, de l&#233;g&#232;ret&#233;, de na&#239;vet&#233;.

Et vous &#234;tes mon juge?

Bien entendu, r&#233;pondit Barjazid. Regardez mon visage.

Il tira sur ses bajoues h&#226;l&#233;es et sillonn&#233;es de rides et tordit jusqu&#224; ce que sa peau parchemin&#233;e et tann&#233;e par le d&#233;sert commence &#224; se d&#233;chirer, et son visage sarracha comme un masque, d&#233;couvrant un autre visage en dessous, une face hideuse et ironique d&#233;form&#233;e par un rire moqueur et convulsif, et cet autre visage &#233;tait celui de Dekkeret.

&#192; ce moment-l&#224;, Dekkeret &#233;prouva la sensation dune aiguille brillante de lumi&#232;re per&#231;ante senfon&#231;ant dans sa vo&#251;te cr&#226;nienne. C&#233;tait la douleur la plus intense quil e&#251;t jamais connue, le supplice soudain et intol&#233;rable dune pointe br&#251;lante qui traversait son cerveau avec une force monstrueuse. Cela alluma une flamme dans sa conscience, &#224; la lumi&#232;re sinistre de laquelle il se vit cruellement &#233;clair&#233;, un imb&#233;cile, un romantique, un enfant, seul et unique inventeur dun drame dont nul autre ne se souciait, cr&#233;ant une trag&#233;die dont il &#233;tait seul spectateur, cherchant la purification pour un p&#233;ch&#233; sans contexte, qui n&#233;tait pas un p&#233;ch&#233; du tout, sauf peut-&#234;tre le p&#233;ch&#233; dinsensibilit&#233;. Au milieu de ce supplice, Dekkeret entendit un grand gong r&#233;sonner au loin et le bruit &#226;pre et grin&#231;ant du rire de Barjazid, puis, au prix dun effort soudain et violent, il sarracha au sommeil et se retourna, tremblant, secou&#233;, encore accabl&#233; par la douleur lancinante dont les &#233;lancements commen&#231;aient &#224; diminuer dintensit&#233; &#224; mesure que se d&#233;nouaient les derniers liens qui lattachaient au sommeil.

Il seffor&#231;a de se relever mais saper&#231;ut quil &#233;tait envelopp&#233; dans une fourrure &#233;paisse et musqu&#233;e, comme si le steetmoy lavait &#233;treint pour l&#233;craser contre son poitrail. Des bras puissants le serraient il en sentit quatre et quand Dekkeret acheva de sortir de son r&#234;ve, il comprit que c&#233;tait l&#233;treinte des bras de Khaymak Gran, la Skandar g&#233;ante. Il avait probablement cri&#233; dans son sommeil en sagitant et en se d&#233;battant et quand il avait essay&#233; de se relever, elle avait suppos&#233; quil allait entreprendre une nouvelle exp&#233;dition somnambulique et &#233;tait r&#233;solue &#224; len emp&#234;cher. Elle l&#233;treignait avec une force &#224; lui briser les c&#244;tes.

&#199;a va, grommela-t-il, press&#233; contre la dense fourrure grise. Je suis r&#233;veill&#233;! Je ne vais nulle part!

Mais elle continuait &#224; le serrer.

Vous me faites mal

Il haletait. Cette grande et maladroite sollicitude toute maternelle risquait de le faire p&#233;rir &#233;touff&#233;. Dekkeret se mit &#224; pousser et m&#234;me &#224; donner des coups de pied, &#224; se tortiller et &#224; la frapper &#224; coups de t&#234;te. En se tortillant pour &#233;chapper &#224; son &#233;treinte, il r&#233;ussit &#224; lui faire perdre l&#233;quilibre et ils bascul&#232;rent lun et lautre, elle sous lui; au dernier moment, elle ouvrit les bras, permettant &#224; Dekkeret de s&#233;chapper en pivotant. Il tomba sur les genoux et saccroupit &#224; lendroit o&#249; il s&#233;tait &#233;croul&#233;, souffrant de partout, lesprit embrouill&#233; par tout ce qui s&#233;tait produit ces derniers moments. Mais pas assez embrouill&#233; pour ne pas voir en se relevant Barjazid de lautre c&#244;t&#233; du flotteur retirer en h&#226;te une sorte de m&#233;canisme qui lui ceignait le front, un cercle mince en forme de couronne, et essayer de le dissimuler dans un compartiment du v&#233;hicule.

Quest-ce que c&#233;tait? demanda Dekkeret.

Barjazid avait lair troubl&#233;, ce qui ne lui ressemblait gu&#232;re.

Rien. Ce nest quun jouet.

Barjazid sembla faire un signe. Du coin de l&#339;il Dekkeret vit Khaymak Gran se relever et &#233;tendre les bras vers lui, mais avant que la lourde Skandar ne latteigne, Dekkeret s&#233;tait &#233;cart&#233; et avait fait le tour du flotteur &#224; toute allure pour se retrouver aux c&#244;t&#233;s de Barjazid. Le petit homme soccupait encore de son appareil compliqu&#233;. Dekkeret, le dominant de toute sa taille, saisit vivement la main de Barjazid et la fit brusquement passer derri&#232;re son dos. Puis il sortit lappareil du compartiment de rangement et lexamina.

Maintenant, tout le monde &#233;tait r&#233;veill&#233;. Le Vroon regardait ce qui se passait avec des yeux ronds et le jeune Dinitak, sortant un couteau qui n&#233;tait pas sans rappeler celui du r&#234;ve de Dekkeret, lui lan&#231;a un regard furieux.

L&#226;chez mon p&#232;re, dit-il.

Dekkeret fit pivoter Barjazid pour se faire un rempart de son corps.

Dites &#224; votre fils de ranger ce couteau, ordonna-t-il.

Barjazid garda le silence.

Soit il laisse tomber son couteau, soit je fracasse lobjet que je tiens &#224; la main, dit Dekkeret. Choisissez.

Barjazid grogna &#224; son fils lordre dob&#233;ir. Dinitak lan&#231;a le couteau dans le sable presque aux pieds de Dekkeret et ce dernier, faisant un pas en avant, le tira vers lui et le repoussa du pied derri&#232;re lui. Il balan&#231;a lappareil devant le visage de Barjazid; c&#233;tait un objet dor, de cristal et divoire, d&#233;licatement ouvrag&#233;, avec des fils et des contacts &#233;lectriques myst&#233;rieux.

Quest-ce que cest? demanda Dekkeret.

Je vous lai dit. Un jouet. Je vous en prie donnez-le-moi, avant que vous le cassiez.

Quelle est la fonction de ce jouet?

Il me distrait durant mon sommeil, r&#233;pondit Barjazid dune voix rauque.

De quelle mani&#232;re?

Il am&#233;liore mes r&#234;ves et les rend plus int&#233;ressants.

Dekkeret regarda plus attentivement lappareil.

Si je le mets sur mon front, am&#233;liorera-t-il mes r&#234;ves?

Il ne vous fera que du mal, Initi&#233;.

Expliquez-moi ce quil vous apporte.

Cest tr&#232;s difficile &#224; expliquer.

Essayez. Efforcez-vous de trouver les mots. Comment &#234;tes-vous devenu un personnage de mon r&#234;ve, Barjazid? Vous naviez rien &#224; faire dans ce r&#234;ve-l&#224;.

Le petit homme haussa les &#233;paules.

J&#233;tais dans votre r&#234;ve? dit-il, lair mal &#224; laise. Comment pourrais-je savoir ce qui se passait dans votre r&#234;ve? Tout le monde peut &#234;tre dans les r&#234;ves de tout le monde.

Je pense que cet appareil a pu vous aider &#224; y appara&#238;tre. Et a pu vous aider &#224; savoir ce que je r&#234;vais.

Pour toute r&#233;ponse, Barjazid garda un silence lugubre.

D&#233;crivez-moi le fonctionnement de cet appareil, dit Dekkeret, ou je le r&#233;duis en miettes dans ma main.

Je vous en prie

Les gros doigts robustes de Dekkeret se referm&#232;rent sur lune des parties &#224; laspect le plus fragile de lappareil. Barjazid retint son souffle et son corps se raidit sous la poigne de Dekkeret.

Alors? demanda Dekkeret.

Vous avez devin&#233; juste. Il il me permet de p&#233;n&#233;trer dans lesprit des dormeurs.

Vraiment? Et o&#249; avez-vous d&#233;nich&#233; cet appareil.

Il est de ma propre invention. Une id&#233;e que jai perfectionn&#233;e au fil des ans.

Comme les machines de la Dame de lIle?

Diff&#233;rent. Plus puissant. Elle ne peut que sadresser aux esprits; je peux lire les r&#234;ves, contr&#244;ler leur forme et exercer dans une grande mesure ma domination sur lesprit dune personne endormie.

Et vous avez enti&#232;rement fabriqu&#233; cet appareil? Vous ne lavez pas vol&#233; sur lIle?

Je lai fabriqu&#233; tout seul, murmura Barjazid.

Une vague de col&#232;re submergea Dekkeret. Pendant un instant, il eut envie de broyer lappareil de Barjazid dans sa main et de mettre Barjazid lui-m&#234;me en charpie. En se souvenant de toutes les demi-v&#233;rit&#233;s de Barjazid, de ses faux-fuyants et de ses vrais mensonges, en songeant &#224; la mani&#232;re dont Barjazid s&#233;tait immisc&#233; dans ses r&#234;ves, dont il avait gratuitement d&#233;form&#233; et transform&#233; le repos r&#233;parateur dont Dekkeret avait si grandement besoin et dont il avait interpos&#233; des couches de peurs, de tourments et de doutes dans ce pr&#233;sent de la Dame, son sommeil bienfaisant, Dekkeret &#233;prouva une fureur meurtri&#232;re &#224; s&#234;tre fait violer et manipuler de la sorte. Son c&#339;ur se mit &#224; battre la chamade, sa gorge se dess&#233;cha, sa vue se brouilla. Sa main se resserra sur le bras tordu de Barjazid jusqu&#224; ce que le petit homme se mette &#224; geindre et &#224; pousser des cris plaintifs. Plus fort encore plus fort pour le briser

Non.

La col&#232;re de Dekkeret atteignit son point culminant, y resta en &#233;quilibre pendant quelques instants avant de basculer et de d&#233;cro&#238;tre lentement jusqu&#224; ce quil retrouve son calme. Petit &#224; petit, lapaisement le gagna, son haleine redevint &#233;gale, le mart&#232;lement dans sa poitrine diminua. Il ne rel&#226;cha son &#233;treinte sur Barjazid que lorsquil se sentit totalement calm&#233;. Puis il l&#226;cha le petit homme et le poussa en avant contre le flotteur. Barjazid tituba et sagrippa au bord incurv&#233; du v&#233;hicule. Toutes les couleurs semblaient s&#234;tre retir&#233;es de son visage. Il massa d&#233;licatement son bras meurtri et leva les yeux vers Dekkeret avec une expression o&#249; se lisaient &#224; la fois la terreur, la douleur et le ressentiment. Dekkeret &#233;tudia soigneusement l&#233;trange instrument, passant doucement le bout de ses doigts sur ses &#233;l&#233;ments &#233;l&#233;gants et compliqu&#233;s. Puis il fit mine de sen ceindre le front.

Non! souffla Barjazid.

Que va-t-il se passer? Vais-je lab&#238;mer?

Oui. Et vous allez vous faire du mal.

Dekkeret hocha la t&#234;te. Il doutait que Barjazid bluff&#226;t, mais il ne tenait pas &#224; le d&#233;couvrir.

Il ny a pas de voleurs de r&#234;ves changeformes cach&#233;s dans ce d&#233;sert, cest bien cela? dit-il au bout dun moment.

Cest bien cela, murmura Barjazid.

Il ny a que vous qui vous livrez secr&#232;tement &#224; des exp&#233;riences sur lesprit des voyageurs?

Oui.

Et qui causez leur mort.

Non, dit Barjazid. Je ne voulais tuer personne. Sils sont morts, cest parce quils ont pris peur et ont &#233;t&#233; boulevers&#233;s, parce quils ont &#233;t&#233; frapp&#233;s de panique et quils sont partis dans des endroits dangereux parce quils ont commenc&#233; &#224; marcher dans leur sommeil, comme vous

Mais ils sont morts parce que vous vous &#233;tiez immisc&#233; dans leur esprit.

Qui peut en &#234;tre s&#251;r? Certains sont morts, dautres pas. Je ne d&#233;sirais faire p&#233;rir personne. Souvenez-vous, quand vous vous &#234;tes &#233;gar&#233;, nous nous sommes mis avec diligence &#224; votre recherche.

Je vous avais engag&#233; pour me guider et me prot&#233;ger, dit Dekkeret. Les autres &#233;taient dinnocents inconnus auxquels vous vous &#234;tes attaqu&#233; de loin, nest-ce pas?

Barjazid ne r&#233;pondit pas.

Vous saviez que vos exp&#233;riences avaient pour r&#233;sultat direct de faire p&#233;rir des gens et vous les avez poursuivies.

Barjazid haussa les &#233;paules.

Depuis combien de temps vous livrez-vous &#224; cela?

Plusieurs ann&#233;es.

Et pour quelle raison?

Barjazid d&#233;tourna les yeux.

Je vous lai d&#233;j&#224; dit, je ne r&#233;ponds jamais &#224; ce genre de question.

Et si je d&#233;truis votre appareil?

Vous allez le d&#233;truire de toute fa&#231;on.

Non, dit Dekkeret. Tenez. Prenez-le.

Quoi?

Dekkeret tendit la main, la machine &#224; r&#234;ves pos&#233;e sur sa paume.

Allez. Prenez-le. Gardez-le. Je nen veux pas.

Vous nallez pas me tuer? demanda Barjazid dune voix remplie d&#233;tonnement.

Suis-je votre juge? Si je vous prends encore une fois &#224; utiliser cet appareil sur moi, il est certain que je vous tuerai. Mais sinon, je ne le ferai pas. Tuer ne mamuse pas. Jai d&#233;j&#224; un p&#233;ch&#233; &#224; expier. Et jai besoin de vous pour retourner &#224; Tolaghai, lavez-vous oubli&#233;?

Bien s&#251;r. Bien s&#251;r.

Barjazid avait lair stup&#233;fait de lindulgence de Dekkeret.

Pourquoi voudrais-je vous tuer? demanda Dekkeret.

Pour avoir p&#233;n&#233;tr&#233; dans votre esprit pour m&#234;tre ing&#233;r&#233; dans vos r&#234;ves

Ah!

Pour avoir mis votre vie en danger dans le d&#233;sert.

Cela aussi.

Et malgr&#233; cela vous, n&#234;tes pas avide de vengeance?

Vous avez pris beaucoup de libert&#233;s avec mon &#226;me, dit Dekkeret en secouant la t&#234;te, et cela ma rendu furieux, mais ma col&#232;re nest plus quun souvenir. Je ne vous ch&#226;tierai pas. Nous avons conclu un march&#233;, vous et moi, et jen ai eu pour mon argent avec vous; et cet appareil ma &#233;t&#233; pr&#233;cieux.

Il se pencha vers Barjazid et parla dune voix basse et grave.

Je suis arriv&#233; &#224; Suvrael en proie &#224; des doutes, &#224; la perplexit&#233; et &#224; un sentiment de culpabilit&#233;, cherchant &#224; me purifier par des souffrances physiques. C&#233;tait de la b&#234;tise. Les souffrances physiques sont p&#233;nibles pour le corps et fortifient la volont&#233; mais ne sont que de peu dutilit&#233; &#224; lesprit bless&#233;. Vous mavez apport&#233; autre chose, vous et votre jouet &#224; simmiscer dans l&#226;me. Vous mavez tourment&#233; dans mes r&#234;ves et vous avez tendu un miroir &#224; mon &#226;me. Et je me suis vu nettement. Avez-vous r&#233;ellement pu lire beaucoup de mon dernier r&#234;ve. Barjazid?

Vous &#233;tiez dans une for&#234;t dans le nord

Oui.

&#192; la chasse. Lune des personnes qui vous accompagnaient a &#233;t&#233; bless&#233;e par un animal, cest bien cela?

Continuez.

Et vous ne vous &#234;tes pas occup&#233; delle. Vous avez continu&#233; la poursuite. Et apr&#232;s, quand vous &#234;tes revenu la voir, il &#233;tait trop tard, et vous vous &#234;tes reproch&#233; sa mort. Jai senti en vous ce grand sentiment de culpabilit&#233;. Jai senti sa force qui irradiait de vous.

Oui, dit Dekkeret. Un sentiment de culpabilit&#233; que je supporterai &#224; jamais. Mais il ny a plus rien &#224; faire pour elle maintenant.

Un calme &#233;tonnant s&#233;tait r&#233;pandu en lui. Il n&#233;tait pas tout &#224; fait s&#251;r de ce qui s&#233;tait pass&#233;, sinon que dans son r&#234;ve il avait enfin fait face aux &#233;v&#233;nements de la for&#234;t de Khynthor et quil avait regard&#233; en face la v&#233;rit&#233; de ce quil avait fait et de ce quil navait pas fait, quil avait compris, dune mani&#232;re quil ne pouvait d&#233;finir, que c&#233;tait de la folie de se fustiger jusqu&#224; la fin de ses jours pour un unique acte de n&#233;gligence et de stupide insensibilit&#233;, que le moment &#233;tait venu de mettre de c&#244;t&#233; toute auto-accusation et de recommencer &#224; se pr&#233;occuper de sa vie. Il avait commenc&#233; &#224; se pardonner. Il &#233;tait venu &#224; Suvrael pour se purifier et, sans quil s&#251;t tr&#232;s bien comment, cela s&#233;tait accompli. Et il devait des remerciements &#224; Barjazid pour le service quil lui avait rendu.

Je laurais peut-&#234;tre sauv&#233;e, dit-il &#224; Barjazid, mais peut-&#234;tre pas; javais lesprit ailleurs et dans mon aveuglement je ne me suis pas arr&#234;t&#233; pour ne pas l&#226;cher ma proie. Mais se complaire dans un sentiment de culpabilit&#233; nest pas un bon moyen dexpiation, nest-ce pas, Barjazid? Les morts sont morts. Mes services doivent &#234;tre offerts aux vivants. Allez, faites demi-tour avec votre flotteur et commen&#231;ons &#224; reprendre la route de Tolaghai.

Et votre visite dans la r&#233;gion de p&#226;turages? Et Ghyzyn Kor?

Une mission stupide. Ces questions de p&#233;nurie et de viande et de d&#233;s&#233;quilibre de la balance du commerce nont plus dimportance. Ces probl&#232;mes sont d&#233;j&#224; r&#233;solus. Ramenez-moi &#224; Tolaghai.

Et apr&#232;s?

Vous viendrez avec moi au Mont du Ch&#226;teau. Pour montrer le fonctionnement de votre jouet au Coronal.

Non! s&#233;cria Barjazid avec horreur.

C&#233;tait la premi&#232;re fois depuis que Dekkeret le connaissait quil avait lair v&#233;ritablement effray&#233;.

Je vous en supplie

P&#232;re? dit Dinitak.

Sous le soleil de midi le gar&#231;on paraissait resplendissant de lumi&#232;re. Une fiert&#233; ardente et farouche se lisait sur son visage.

P&#232;re, accompagne-le au Mont du Ch&#226;teau. Laisse-le montrer &#224; ses ma&#238;tres ce que nous avons.

Barjazid shumecta les l&#232;vres.

Je crains

Ne crains rien. Notre heure est arriv&#233;e.

Le regard de Dekkeret passa de lun &#224; lautre, du vieil homme soudain timor&#233; et ratatin&#233; au gar&#231;on transfigur&#233; et rayonnant. Il sentit que des choses historiques &#233;taient en train de se produire, que l&#233;quilibre des forces puissantes &#233;tait en train d&#234;tre modifi&#233; et quallait appara&#238;tre une nouvelle conformation, mais il avait de la peine &#224; comprendre de quoi il sagissait, il savait seulement que son destin et celui de ces habitants du d&#233;sert &#233;taient li&#233;s dune certaine mani&#232;re; et la machine &#224; lire les r&#234;ves que Barjazid avait invent&#233;e &#233;tait le lien qui unissait leur destin&#233;e.

Et que va-t-il marriver sur le Mont du Ch&#226;teau? demanda Barjazid dune voix rauque.

Je nen ai pas la moindre id&#233;e, r&#233;pondit Dekkeret. On vous coupera peut-&#234;tre la t&#234;te pour la monter au sommet de la Tour de lord Siminave. Ou bien vous serez peut-&#234;tre promu au rang de Puissance de Majipoor. Tout peut arriver. Comment puis-je le savoir?

Il se rendit compte que cela lui &#233;tait &#233;gal, quil &#233;tait indiff&#233;rent au sort de Barjazid, quil n&#233;prouvait plus aucune col&#232;re envers ce petit homme minable qui manipulait les esprits mais seulement une sorte de gratitude abstraite et perverse envers celui qui lavait aid&#233; &#224; se d&#233;barrasser de ses propres d&#233;mons.

Tout cela est entre les mains du Coronal. Mais ce qui est certain, cest que vous viendrez avec moi au Mont et que votre appareil nous suivra. Allez, nous faisons demi-tour, ramenez-moi &#224; Tolaghai.

Il fait encore jour, marmonna Barjazid. La chaleur fait rage.

Nous nous d&#233;brouillerons. Allez, mettons-nous en route, et vite! Nous avons un bateau &#224; prendre &#224; Tolaghai, et il y a dans cette ville une femme que je veux revoir avant que nous montions &#224; bord!



11

Ces &#233;v&#233;nements se produisirent au commencement de l&#226;ge dhomme de celui qui allait devenir le Coronal lord Dekkeret sous le pontificat de Prestimion. Et cest le jeune Dinitak Barjazid qui allait &#234;tre le premier &#224; r&#233;gner de Suvrael sur lesprit de tous les dormeurs de Majipoor, avec le titre de Roi des R&#234;ves.



VI. Le peintre d&#226;me et la changeforme

Cest devenu comme une drogue. Lesprit de Hissune souvre maintenant dans toutes les directions et le Registre des Ames est la cl&#233; dun monde infini de compr&#233;hension nouvelle. Quand on demeure dans le Labyrinthe, on se fait une conception particuli&#232;re du monde, vague et irr&#233;el, de simples noms plut&#244;t que des lieux concrets; seul le sombre et herm&#233;tique Labyrinthe a de la substance, tout le reste est n&#233;buleux. Mais Hissune a maintenant voyag&#233; par procuration dans tous les continents, il a go&#251;t&#233; des nourritures inconnues et vu d&#233;tranges paysages, il a connu les extr&#234;mes de la chaleur et du froid; tout cela lui a permis dacqu&#233;rir une compr&#233;hension de la complexit&#233; du monde quil soup&#231;onne bien peu dautres davoir eue. Il y retourne fr&#233;quemment. Il na m&#234;me plus &#224; se donner la peine de contrefait des documents; il est un usager si r&#233;gulier archives quun signe de t&#234;te lui suffit pour entrer et il a alors &#224; disposition les millions de pass&#233;s de Majipoor. Il lui arrive souvent de ne conserver une capsule que pendant quelques instants, le temps de d&#233;cider quelle ne contient rien qui puisse le faire avancer sur la voie du savoir. Parfois, en une matin&#233;e, il demande et renvoie huit, dix ou douze enregistrements lun apr&#232;s lautre. Il sait quil est vrai que l&#226;me de tout un chacun contient un univers; mais tous les univers nont pas le m&#234;me int&#233;r&#234;t et ce quil pourrait apprendre des profondeurs de l&#234;tre de quelquun ayant pass&#233; sa vie &#224; balayer les rues de Piliplok ou &#224; marmonner des pri&#232;res dans lentourage de la Dame de lIle ne lui semble pas dune utilit&#233; imm&#233;diate quand il envisage dautres possibilit&#233;s. Alors il demande des capsules, les rejette et en demande dautres, puisant &#231;a et l&#224; dans le pass&#233; de Majipoor, et continue jusqu&#224; ce quil se trouve en contact avec un esprit qui promette une v&#233;ritable r&#233;v&#233;lation. Il a appris que m&#234;me les Coronals et les Pontifes peuvent &#234;tre assommants. Mais il y a toujours des d&#233;couvertes merveilleuses et inattendues un homme qui est tomb&#233; amoureux dune M&#233;tamorphe, par exemple.


Cest un exc&#232;s de perfection qui conduisit le peintre d&#226;me Therion Nismile des cit&#233;s cristallines du Mont du Ch&#226;teau &#224; lobscurit&#233; des for&#234;ts du continent occidental. Il avait pass&#233; toute sa vie au milieu des merveilles du Mont, se d&#233;pla&#231;ant dans les Cinquante Cit&#233;s pour satisfaire aux exigences de sa carri&#232;re, troquant des splendeurs pour dautres tous les deux ou trois ans. Dundilmir &#233;tait sa ville natale ses premi&#232;res toiles &#233;taient des sc&#232;nes de la Vall&#233;e Ardente, imp&#233;tueuses et passionn&#233;es, avec l&#233;nergie d&#233;sordonn&#233;e de la jeunesse puis il demeura quelques ann&#233;es dans la merveilleuse Canzilaine aux statues parlantes, puis &#224; Stee, imposante cit&#233; dont la travers&#233;e des faubourgs prenait trois jours, &#224; Halanx la dor&#233;e, &#224; la p&#233;riph&#233;rie du Ch&#226;teau, et pendant cinq ans au Ch&#226;teau m&#234;me, o&#249; il peignait &#224; la cour du Coronal lord Thrayn. Ses tableaux &#233;taient pris&#233;s pour leur &#233;l&#233;gance paisible et pour leur perfection formelle qui refl&#233;tait au plus haut degr&#233; la perfection des Cinquante Cit&#233;s. Mais au bout dun certain temps la beaut&#233; de ces lieux engourdit l&#226;me et paralyse les instincts artistiques. Quand Nismile atteignit sa quaranti&#232;me ann&#233;e, il saper&#231;ut quil commen&#231;ait &#224; identifier la perfection &#224; la stagnation; il prit en horreur ses &#339;uvres les plus fameuses; il se prit &#224; aspirer de toute son &#226;me &#224; des bouleversements, &#224; limpr&#233;visibilit&#233;, au changement.

La crise le prit dans les jardins de la Barri&#232;re de Tolingar, ce parc prodigieux qui s&#233;tend dans la plaine entre Dundilmir et Stipool. Le Coronal lui avait command&#233; une s&#233;rie de peintures des jardins pour d&#233;corer une pergola en construction aux lisi&#232;res du Ch&#226;teau. Nismile effectua obligeamment le long trajet jusquau bas des pentes de la gigantesque montagne, fit la tourn&#233;e des soixante kilom&#232;tres du parc, choisit les sites o&#249; il avait lintention de travailler et sinstalla devant sa premi&#232;re toile au Promontoire Kazkas, l&#224; o&#249; les contours du jardin s&#233;cartaient majestueusement en larges rouleaux verdoyants et sym&#233;triques. Il adorait cet endroit quand il &#233;tait enfant. Sur toute la surface de Majipoor il nexistait de site plus serein et plus ordonn&#233;, car les jardins de Tolingar &#233;taient compos&#233;s de plantes cultiv&#233;es pour se maintenir dans une parfaite ordonnance. Nulle cisaille de jardinier ne touchait ces arbres et ces buissons. Ils poussaient tout seuls, gracieusement et harmonieusement, r&#233;glaient leur propre espacement et leur taux de remplacement, d&#233;truisaient toutes les mauvaises herbes dans leur voisinage et contr&#244;laient leurs proportions de telle sorte que le mod&#232;le original demeurait &#224; jamais pr&#233;serv&#233;. Quand ils perdaient leurs feuilles ou quil leur &#233;tait n&#233;cessaire de se d&#233;barrasser de toute une branche morte, ils produisaient des enzymes qui dissolvaient la mati&#232;re rejet&#233;e et la transformaient en utile compost. Lord Havilbove, plus dun si&#232;cle auparavant, avait &#233;t&#233; le cr&#233;ateur de ce jardin; ses successeurs lord Kanaba et lord Sirruth avaient poursuivi et d&#233;velopp&#233; le programme de modification g&#233;n&#233;tique qui le caract&#233;risait; le plan avait &#233;t&#233; enti&#232;rement r&#233;alis&#233; sous lord Thrayn, le Coronal actuel, si bien quil allait maintenant demeurer &#224; jamais parfait et harmonieux. C&#233;tait cette perfection que Nismile &#233;tait venu rendre.

Devant sa toile vierge il aspira profond&#233;ment et se pr&#233;para &#224; entrer en transe. Dans un moment son &#226;me, bondissant hors de son esprit, allait en un court instant imprimer lexceptionnelle intensit&#233; de la vision quil avait de ce panorama. Il regarda une derni&#232;re fois les collines en pente douce, les massifs darbustes aux formes harmonieuses, les feuilles &#224; laspect d&#233;licat et une vague de r&#233;volte furieuse le submergea, il se mit &#224; frissonner et &#224; trembler et faillit tomber. Ce paysage immobile, cette beaut&#233; statique et st&#233;rile, ce jardin impeccable et incomparable navaient nul besoin de lui; ils &#233;taient aussi immuables quune peinture et aussi inanim&#233;s, fig&#233;s dans leur perfection jusqu&#224; la fin des temps. C&#233;tait affreux! C&#233;tait abominable! Nismile oscilla et prit entre ses mains son cr&#226;ne qui lui &#233;lan&#231;ait. Il entendit les petits cris d&#233;tonnement de ses compagnons et, quand il ouvrit les yeux, il les vit tous fixant avec horreur et g&#234;ne la toile noircie et barbouill&#233;e.

Couvrez-la! s&#233;cria-t-il en d&#233;tournant les yeux.

Aussit&#244;t tout le monde sagita; et au milieu du groupe, Nismile restait immobile comme une statue. Quand il retrouva lusage de la parole, cest dune voix calme quil dit:

Annoncez &#224; lord Thrayn que je ne suis pas en mesure dex&#233;cuter sa commande.

Il acheta le jour m&#234;me &#224; Dundilmir ce dont il avait besoin et commen&#231;a son long voyage jusquau pied du Mont, sengagea dans la large et br&#251;lante plaine alluviale du Iyann et entreprit en bateau linterminable descente du fleuve indolent jusquau port occidental dAlaisor; &#224; Alaisor il sembarqua, apr&#232;s plusieurs semaines dattente, sur un navire &#224; destination de Numinor, sur lIle du Sommeil, o&#249; il demeura un mois. Puis il fit la travers&#233;e sur un bateau de p&#232;lerins jusqu&#224; Piliplok, sur le continent sauvage de Zimroel. Il &#233;tait s&#251;r de ne pas se sentir accabl&#233; d&#233;l&#233;gance ni de perfection &#224; Zimroel. Le continent navait que huit ou neuf cit&#233;s qui en r&#233;alit&#233; n&#233;taient probablement gu&#232;re plus que des villes fronti&#232;res. Tout lint&#233;rieur du continent &#233;tait une &#233;tendue sauvage o&#249; lord Stiamot avait refoul&#233; les indig&#232;nes M&#233;tamorphes apr&#232;s leur ultime d&#233;faite quatre mille ans auparavant. Un homme las de la civilisation pourrait gu&#233;rir son &#226;me dans ce d&#233;cor.

Nismile sattendait &#224; ce que Piliplok f&#251;t un trou perdu, mais &#224; son grand &#233;tonnement il d&#233;couvrit une &#233;norme cit&#233; ancienne dont le plan avait &#233;t&#233; trac&#233; avec une hallucinante rigueur g&#233;om&#233;trique. Elle &#233;tait laide mais pas dune mani&#232;re r&#233;confortante et il remonta le Zimr en bateau. Il passa &#224; Ni-moya, immense ville c&#233;l&#232;bre m&#234;me pour les habitants de lautre continent, mais ne sy arr&#234;ta pas; mais arriv&#233; &#224; une ville nomm&#233;e Verf, il c&#233;da &#224; une impulsion, quitta le bateau et senfon&#231;a dans les for&#234;ts du sud dans une roulotte de location. Quand il se fut engag&#233; si profond&#233;ment dans cette nature sauvage quil ne voyait plus trace de la civilisation, il sarr&#234;ta et b&#226;tit une hutte pr&#232;s dun cours deau rapide et sombre. Cela faisait trois ans quil avait quitt&#233; le Mont du Ch&#226;teau. Pendant toute la dur&#233;e de son voyage, il avait &#233;t&#233; seul et navait parl&#233; &#224; autrui que lorsque c&#233;tait n&#233;cessaire, et il navait pas peint du tout.

Nismile commen&#231;a &#224; sentir quil &#233;tait sur la voie de la gu&#233;rison. Tout dans ce lieu &#233;tait inconnu et merveilleux. Sur le Mont du Ch&#226;teau, o&#249; le climat &#233;tait contr&#244;l&#233; artificiellement, r&#233;gnait perp&#233;tuellement une douce atmosph&#232;re printani&#232;re, lair artificiel &#233;tait clair et pur et la pluie tombait &#224; intervalles pr&#233;visibles. Mais l&#224; il se trouvait dans une for&#234;t humide et pluvieuse o&#249; le sol &#233;tait mou et spongieux, o&#249; s&#233;talaient souvent nuages et nappes de brouillard, o&#249; les averses &#233;taient fr&#233;quentes et o&#249; la v&#233;g&#233;tation formait un enchev&#234;trement chaotique et anarchique aussi &#233;loign&#233; quil pouvait limaginer de la sym&#233;trie de la Barri&#232;re de Tolingar. Il ne portait gu&#232;re de v&#234;tements; il apprit par t&#226;tonnements &#224; reconna&#238;tre les racines, les baies et les pousses qui &#233;taient comestibles et sans danger et construisit un barrage en osier pour laider &#224; attraper les minces poissons cramoisis qui traversaient le cours deau en jetant des &#233;clairs. Il marchait pendant des heures dans la jungle dense, savourant non seulement son &#233;trange beaut&#233; mais aussi le plaisir anxieux quil avait &#224; se demander sil serait capable de retrouver son chemin jusqu&#224; la hutte. Il chantait souvent, dune voix forte et mal assur&#233;e; il navait jamais chant&#233; sur le Mont du Ch&#226;teau. De temps &#224; autre, il commen&#231;ait &#224; pr&#233;parer une toile, mais il finissait toujours par la ranger sans lavoir utilis&#233;e. Il composait des po&#232;mes absurdes, de voluptueux chapelets de syllabes quil d&#233;clamait devant un public compos&#233; dimposants arbres de haut f&#251;t et dinvraisemblables entrelacements de plantes grimpantes. Il se demandait parfois comment cela se passait &#224; la cour de lord Thrayn, si le Coronal avait engag&#233; un nouvel artiste pour peindre la d&#233;coration de la pergola et si les halatingas &#233;taient en fleur sur la route de High Morpin. Mais ces pens&#233;es ne lui venaient que rarement.

Il perdit la notion du temps. Quatre, cinq, ou peut-&#234;tre six semaines comment aurait-il pu le savoir? s&#233;coul&#232;rent avant quil ne voie son premier M&#233;tamorphe.

La rencontre eut lieu dans une prairie mar&#233;cageuse &#224; trois kilom&#232;tres en amont de sa hutte. Nismile &#233;tait all&#233; l&#224;-bas pour ramasser les succulents bulbes &#233;carlates de lis des marais quil avait appris &#224; &#233;craser et &#224; griller pour faire une sorte de pain. Les bulbes &#233;taient profond&#233;ment enfonc&#233;s et il les d&#233;terrait en plongeant le bras dans la vase jusqu&#224; l&#233;paule et en t&#226;tonnant, la joue plaqu&#233;e contre le sol. Il se redressa, le visage couvert de boue, la main ferm&#233;e sur une substance v&#233;g&#233;tale d&#233;goulinante, et d&#233;couvrit avec stup&#233;faction &#224; une douzaine de m&#232;tres de lui une silhouette qui lobservait calmement.

Il navait jamais vu de M&#233;tamorphe. La race autochtone de Majipoor avait &#233;t&#233; exil&#233;e &#224; perp&#233;tuit&#233; dAlhanroel, le continent principal, o&#249; Nismile avait pass&#233; toute sa vie. Mais il avait une id&#233;e de ce &#224; quoi ils ressemblaient et il eut la certitude que ce devait en &#234;tre un; un &#234;tre extr&#234;mement grand et fluet, au teint cireux, au visage anguleux, aux veux taill&#233;s en amande, au nez presque inexistant et &#224; la chevelure longue et souple dune teinte vert p&#226;le. Il ne portait quun pagne de cuir et un couteau &#224; lame courte et pointue de bois noir et poli &#233;tait maintenu sur sa hanche par une sangle. Le Metamorphe se tenait en &#233;quilibre avec une inqui&#233;tante dignit&#233;, lune de ses longues jambes fr&#234;les enroul&#233;e autour du tibia de lautre. Il avait lair &#224; la fois sinistre et gracieux, comique et mena&#231;ant. Nismile pr&#233;f&#233;ra ne pas salarmer.

Bonjour, dit-il. Cela ne vous ennuie pas si je ramasse des bulbes ici?

Le M&#233;tamorphe ne r&#233;pondit pas.

Jhabite dans la hutte au bord du cours deau. Je mappelle Therion Nismile. J&#233;tais peintre d&#226;me quand je vivais sur le Mont du Ch&#226;teau.

Le M&#233;tamorphe le regardait avec gravit&#233;. Une expression ind&#233;chiffrable passa comme un &#233;clair sur son visage. Puis il se retourna et se coula avec gr&#226;ce dans la jungle, disparaissant presque aussit&#244;t.

Nismile haussa les &#233;paules. Il recommen&#231;a &#224; ramasser ses bulbes de lis des marais.

Une ou deux semaines plus tard, il rencontra un autre M&#233;tamorphe &#224; moins que ce ne f&#251;t le m&#234;me cette fois pendant quil d&#233;pouillait une plante grimpante de son &#233;corce qui allait faire office de corde pour la fabrication dun pi&#232;ge &#224; bilantoons. Cette fois encore laborig&#232;ne resta silencieux, se mat&#233;rialisant rapidement devant Nismile comme une apparition et le contemplant en &#233;quilibre instable sur une jambe. Cette fois encore Nismile essaya dengager la conversation avec la cr&#233;ature, mais d&#232;s quil ouvrit la bouche le M&#233;tamorphe s&#233;vanouit comme un fant&#244;me.

Attendez! cria Nismile. Jaimerais parler avec vous. Je

Mais il &#233;tait seul.

Quelques jours plus tard, il ramassait du bois &#224; br&#251;ler quand il se sentit une nouvelle fois observ&#233;. Il sadressa imm&#233;diatement au M&#233;tamorphe.

Jai pris un bilantoon au pi&#232;ge et je vais le faire r&#244;tir. Il y a trop de viande pour moi. Voulez-vous partager mon d&#238;ner?

Le M&#233;tamorphe sourit il prit cette &#233;nigmatique expression fugitive pour un sourire, bien quelle e&#251;t pu signifier nimporte quoi et, peut-&#234;tre en guise de r&#233;ponse, subit une soudaine et stup&#233;fiante m&#233;tamorphose, se transformant en une image invers&#233;e de Nismile, r&#226;bl&#233;e et muscl&#233;e, avec ses yeux noirs p&#233;n&#233;trants et ses cheveux bruns tombant jusquaux &#233;paules. Nismile cligna violemment des yeux et se mit &#224; trembler; puis, se ressaisissant, il sourit, d&#233;cidant de prendre limitation comme une forme de communication.

Merveilleux! sexclama-t-il. Je nai pas la moindre id&#233;e de la mani&#232;re dont vous vous y prenez!

Il lui fit signe dapprocher.

Venez. Il faudra une heure et demie pour faire r&#244;tir le bilantoon, nous aurons le temps de discuter avant. Vous comprenez notre langue, nest-ce pas?

C&#233;tait dune &#233;tranget&#233; sans borne de sadresser ainsi &#224; un double de soi-m&#234;me.

Dites quelque chose, reprit-il. Dites-moi, y a-t-il un village M&#233;tamorphe &#224; proximit&#233;?

Puirivar, rectifia-t-il, se souvenant du nom que les M&#233;tamorphes se donnaient.

Hein? Il y a beaucoup de Puirivars par ici, dans la jungle?

Nismile fit derechef signe dapprocher.

Venez avec moi jusqu&#224; ma hutte et nous allumerons le feu. Vous navez pas de vin, par hasard? Je crois que cest la seule chose qui me manque, un bon vin bien fort, le vin cors&#233; quon fait &#224; Muldemar. Je crois que je ny go&#251;terai plus jamais, mais il y a du vin &#224; Zimroel, non? Alors? Dites-moi quelque chose!

Mais pour toute r&#233;ponse le M&#233;tamorphe fit une grimace qui se voulait peut-&#234;tre un sourire, et qui d&#233;forma le visage de Nismile et en fit quelque chose de cruel et d&#233;trange; puis il reprit sa forme initiale en un instant et s&#233;loigna dune d&#233;marche calme et a&#233;rienne.

Nismile esp&#233;ra pendant quelque temps quil allait revenir avec une bouteille de vin, mais il ne le revit pas. &#201;tranges cr&#233;atures, songea-t-il. Lui en voulaient-elles de s&#234;tre install&#233; sur leur territoire? Le tenaient-elles sous surveillance de crainte quil ne f&#251;t lavant-garde dune vague de colons humains? Curieusement, il ne se sentait pas en danger. Les M&#233;tamorphes &#233;taient en g&#233;n&#233;ral consid&#233;r&#233;s comme malveillants; il sagissait assur&#233;ment d&#234;tres inqui&#233;tants, imp&#233;n&#233;trables et profond&#233;ment diff&#233;rents des humains. Bien des histoires circulaient sur des raids M&#233;tamorphes contre des fermes isol&#233;es habit&#233;es par des humains et il &#233;tait hors de doute que le peuple Changeforme nourrissait une haine profonde contre ceux qui &#233;taient arriv&#233;s sur leur plan&#232;te, les en avaient d&#233;poss&#233;d&#233;s et les avaient refoul&#233;s dans la jungle; mais Nismile savait quil &#233;tait un homme de bonne volont&#233; qui navait jamais fait de mal &#224; personne et d&#233;sirait seulement quon le laisse vivre sa vie, et il se figurait que quelque sens subtil am&#232;nerait les M&#233;tamorphes &#224; se rendre compte quil n&#233;tait pas leur ennemi. Il d&#233;sirait devenir leur ami. Il commen&#231;ait &#224; avoir soif de conversation apr&#232;s tout ce temps pass&#233; dans la solitude, et il pourrait &#234;tre stimulant et salutaire d&#233;changer des id&#233;es avec ces &#234;tres &#233;tranges; il pourrait m&#234;me en peindre un. Il avait r&#233;cemment envisag&#233; de se remettre &#224; son art, de revivre ce moment dextase cr&#233;atrice o&#249; son &#226;me se transportait jusqu&#224; la toile psychosensible et y fixait les images que lui seul pouvait fa&#231;onner. Il &#233;tait certainement devenu diff&#233;rent de lhomme de plus en plus malheureux quil avait &#233;t&#233; sur le Mont du Ch&#226;teau et cette diff&#233;rence devait se manifester dans son &#339;uvre. Les jours suivants, il r&#233;p&#233;ta des discours destin&#233;s &#224; gagner la confiance des M&#233;tamorphes et &#224; vaincre cette curieuse timidit&#233;, cette r&#233;serve dans lattitude qui interdisait tout contact. Il se dit quavec le temps ils finiraient par shabituer &#224; lui, ils commenceraient &#224; parler, &#224; accepter ses invitations &#224; partager son repas, et que peut-&#234;tre ils poseraient

Mais il ne vit plus de M&#233;tamorphe pendant les jours qui suivirent. Il parcourut la for&#234;t, scrutant avec espoir les fourr&#233;s et les rang&#233;es darbres noy&#233;s dans la brume, mais il nen d&#233;couvrit aucun. Il en conclut quil s&#233;tait montr&#233; trop direct avec eux et quil leur avait fait peur tant pis pour la malveillance des abominables M&#233;tamorphes! et au bout dun moment, il cessa desp&#233;rer de nouveaux contacts avec eux. C&#233;tait regrettable. La compagnie ne lui avait pas manqu&#233; tant quelle lui avait sembl&#233; peu probable, mais le fait de savoir quil y avait dans les environs des &#234;tres intelligents faisait na&#238;tre en lui une conscience de la solitude qui n&#233;tait pas facile &#224; supporter.

Plusieurs semaines apr&#232;s sa derni&#232;re rencontre avec un M&#233;tamorphe, par une journ&#233;e chaude et humide, Nismile nageait dans l&#233;tang frais et profond form&#233; par un barrage naturel de rochers &#224; moins dun kilom&#232;tre de sa hutte quand il vit une silhouette p&#226;le et mince traverser vivement un hallier touffu aux feuilles bleut&#233;es pr&#232;s de la rive. Il sortit pr&#233;cipitamment de leau en s&#233;corchant les genoux sur les rochers.

Attendez! cria-t-il. Je vous en prie nayez pas peur ne partez pas

La silhouette disparut, mais Nismile, se frayant fr&#233;n&#233;tiquement un chemin &#224; travers les broussailles, la revit au bout de quelques minutes, n&#233;gligemment appuy&#233;e contre un arbre &#233;norme &#224; l&#233;corce rouge vif.

Nismile sarr&#234;ta net, car lautre n&#233;tait pas un M&#233;tamorphe mais une femme.

Elle &#233;tait svelte, jeune et nue et avait d&#233;pais cheveux auburn, les &#233;paules &#233;troites, de petits seins hauts et les yeux brillants et espi&#232;gles. Elle navait absolument pas lair davoir peur de lui, cette nymphe des bois qui s&#233;tait manifestement amus&#233;e &#224; lui imposer cette br&#232;ve poursuite. Tandis quil restait bouche b&#233;e devant elle, elle le regarda pos&#233;ment de la t&#234;te aux pieds et &#233;clata dun rire argentin.

Vous &#234;tes tout &#233;corch&#233; et &#233;gratign&#233;! dit-elle. Vous n&#234;tes pas capable de courir mieux que cela dans la for&#234;t?

Je ne voulais pas que vous partiez.

Oh! je navais pas lintention daller loin. Vous savez, je vous ai observ&#233; pendant un bon moment avant que vous remarquiez ma pr&#233;sence. Vous &#234;tes lhomme de la hutte, cest bien &#231;a?

Oui. Et vous o&#249; habitez-vous?

Un peu partout, r&#233;pondit-elle dun ton d&#233;gag&#233;.

Il la contemplait avec &#233;merveillement. Sa beaut&#233; le ravissait, son impudeur le stup&#233;fiait. Il se dit quelle pourrait presque &#234;tre une hallucination. Do&#249; venait-elle? Que faisait un &#234;tre humain, nu et seul, dans cette jungle primitive?

Humain?

Bien s&#251;r que non, se dit Nismile, avec le chagrin brusque et aigu dun enfant &#224; qui lon a donn&#233; en r&#234;ve quelque tr&#233;sor convoit&#233; et qui s&#233;veille rayonnant pour sapercevoir de la triste r&#233;alit&#233;. Se souvenant de la facilit&#233; avec laquelle le M&#233;tamorphe avait imit&#233; son apparence, Nismile comprit quil &#233;tait tristement probable quil sagissait dune farce, dune mascarade. Il lobserva avec attention, cherchant un signe de son identit&#233; M&#233;tamorphe, un tremblotement de la projection, une trace des pommettes aux ar&#234;tes vives ou des yeux descendant vers le centre du visage derri&#232;re le masque joyeusement effront&#233;. Elle &#233;tait humaine de mani&#232;re on ne pouvait plus convaincante. Et pourtant il &#233;tait tellement improbable de rencontrer ici quelquun de sa race et tellement plus vraisemblable quelle &#233;tait une Changeforme, quelle avait pris une fausse apparence.

Il ne voulait pas le croire. Il d&#233;cida de faire face &#224; la possibilit&#233; dune supercherie avec un acte de foi d&#233;lib&#233;r&#233;, dans lespoir que cela ferait delle ce quelle paraissait &#234;tre.

Comment vous appelez-vous? demanda-t-il.

Sarise. Et vous?

Nismile. Mais o&#249; habitez-vous?

Dans la for&#234;t.

Alors il y a un &#233;tablissement humain pas loin dici?

Je vis seule, dit-elle en haussant les &#233;paules.

Elle savan&#231;a vers lui il sentit ses muscles se contracter quand elle se rapprocha, quelque chose remua dans son estomac et sa peau sembla br&#251;lante et effleura d&#233;licatement du doigt les coupures que les plantes grimpantes avaient faites sur ses bras et sur sa poitrine.

Ces &#233;gratignures ne vous g&#234;nent pas?

Elles commencent. Je devrais les nettoyer.

Oui. Retournons &#224; l&#233;tang. Je connais un meilleur chemin que celui que vous avez pris. Suivez-moi!

Elle &#233;carta les frondes dun &#233;pais bouquet de foug&#232;res et d&#233;couvrit un &#233;troit sentier battu. Elle se mit &#224; courir gracieusement et il la suivit, enchant&#233; par laisance de ses mouvements et le jeu des muscles sur son dos et ses fesses. Il plongea dans l&#233;tang quelques instants apr&#232;s elle et ils barbot&#232;rent. Leau froide apaisa les br&#251;lures de ses &#233;gratignures. Quand ils sortirent de leau, il eut tr&#232;s envie de lattirer &#224; lui et de lenlacer, mais il nosa pas.

Ils sallong&#232;rent sur la rive moussue. Il lut de la malice dans son regard.

Ma hutte nest pas loin, dit-il.

Je sais.

Aimeriez-vous y aller?

Un autre jour, Nismile.

Daccord. Un autre jour.

Do&#249; venez-vous? demanda-t-elle.

Je suis n&#233; sur le Mont du Ch&#226;teau. Savez-vous o&#249; cela se trouve? J&#233;tais peintre d&#226;me &#224; la cour du Coronal. Savez-vous ce quest la peinture d&#226;me? Cela se fait avec lesprit et une toile sensible et je vous montrerai. Je pourrai vous peindre, Sarise. Je regarde attentivement quelque chose, je mimpr&#232;gne de son essence au plus profond de moi-m&#234;me, puis jentre dans une sorte de transe, presque un r&#234;ve &#233;veill&#233;, et je transforme ce que jai vu en quelque chose qui mest propre, je le projette sur la toile, je reproduis sa v&#233;rit&#233; en un transfert &#233;clair

Il sinterrompit.

Je vous montrerais mieux en faisant un tableau de vous.

Elle semblait &#224; peine lavoir entendu.

Aimeriez-vous me toucher, Nismile?

Oui. Beaucoup.

L&#233;paisse mousse turquoise formait comme un tapis. Elle roula vers lui et il leva la main au-dessus de son corps, puis il h&#233;sita, car il &#233;tait encore persuad&#233; quelle &#233;tait une M&#233;tamorphe sadonnant &#224; quelque pervers jeu Changeforme, un h&#233;ritage de plusieurs mill&#233;naires de peur et de haine remontait &#224; la surface et il &#233;tait terrifi&#233; &#224; lid&#233;e de la toucher et de sapercevoir que sa peau avait la r&#233;pugnante texture visqueuse quil imaginait &#234;tre celle de la peau des M&#233;tamorphes ou quelle allait se transformer et devenir une cr&#233;ature &#224; la forme si diff&#233;rente de la sienne d&#232;s quelle serait dans ses bras. Elle avait les yeux ferm&#233;s et les l&#232;vres entrouvertes, sa langue allait et venait de lune &#224; lautre comme celle dun serpent: elle attendait. Avec terreur, il se for&#231;a &#224; poser la main sur sa poitrine. Mais sa chair &#233;tait chaude et &#233;lastique et elle ressemblait tout &#224; fait &#224; ce que devait &#234;tre la chair dune jeune femme humaine, dapr&#232;s le souvenir quil en avait gard&#233; apr&#232;s toutes ces ann&#233;es de solitude. Avec un petit cri, elle se pressa contre lui. Pendant un instant de d&#233;sarroi, limage grotesque dun M&#233;tamorphe lui vint &#224; lesprit, anguleux, les membres longs, sans nez, mais il la chassa farouchement et ne soccupa plus que de son corps souple et vigoureux.

Apr&#232;s, ils rest&#232;rent longtemps immobiles, c&#244;te &#224; c&#244;te, les mains jointes, sans parler. Et m&#234;me quand ils furent surpris par une petite ond&#233;e, ils ne boug&#232;rent pas et laiss&#232;rent les gouttes brusques et cinglantes laver la sueur sur leur peau. Il ouvrit enfin les yeux et saper&#231;ut quelle lobservait avec une vive curiosit&#233;.

Je veux te peindre, dit-il.

Non.

Pas maintenant. Demain. Tu viendras dans ma hutte et

Non.

Cela fait des ann&#233;es que je nai pas essay&#233; de peindre. Il est important pour moi de my remettre. Et jai tr&#232;s envie de te peindre.

Jai tr&#232;s envie de ne pas &#234;tre peinte.

Je ten prie.

Non, dit-elle doucement.

Elle s&#233;carta de lui et se releva.

Peins la jungle. Peins l&#233;tang. Ne me peins pas, daccord, Nismile? Daccord?

Lair malheureux, il fit un signe dacquiescement.

Il faut que je parte maintenant, dit-elle.

Veux-tu me dire o&#249; tu habites?

Je te lai d&#233;j&#224; dit. Un peu partout. Dans la for&#234;t. Pourquoi poses-tu ce genre de question?

Je veux pouvoir te retrouver. Si tu disparais, comment saurais-je o&#249; te chercher?

Je sais o&#249; te trouver, dit-elle. Cela suffit.

Viendras-tu me voir demain? Dans ma hutte?

Je crois.

Il lui prit la main et lattira vers lui. Mais elle &#233;tait devenue h&#233;sitante et distante. Le myst&#232;re dans lequel elle senveloppait tracassait Nismile. En fait, elle ne lui avait rien dit dautre que son nom. Il trouvait difficile de croire quelle vivait comme lui en solitaire dans la jungle, se d&#233;pla&#231;ant au gr&#233; de ses envies; mais il doutait de navoir pas remarqu&#233;, durant toutes ces semaines, lexistence dun village humain dans les environs. Lexplication la plus vraisemblable &#233;tait toujours quelle &#233;tait une Changeforme qui, pour il ne savait quelles raisons, s&#233;tait lanc&#233;e dans une aventure avec un humain. Bien quil lutt&#226;t contre cette id&#233;e, il &#233;tait trop rationnel pour la repousser totalement. Mais elle avait lair humain, dans son apparence, au toucher et dans son attitude. Les M&#233;tamorphes excellaient-ils vraiment dans leurs transformations? Il fut tent&#233; de lui demander franchement si ses soup&#231;ons &#233;taient fond&#233;s, mais c&#233;tait stupide; elle navait r&#233;pondu &#224; rien dautre et ne r&#233;pondrait certainement pas &#224; cela. Il garda ses questions pour lui. Elle d&#233;gagea doucement sa main, sourit, lui envoya un baiser, se dirigea vers la piste bord&#233;e de foug&#232;res et disparut.

Nismile attendit &#224; sa hutte toute la journ&#233;e du lendemain. Elle ne vint pas. Cela l&#233;tonna &#224; peine. Leur rencontre avait &#233;t&#233; un r&#234;ve, un fantasme, un interm&#232;de hors du temps et de lespace. Il nesp&#233;rait plus jamais la revoir. &#192; lapproche du soir, il sortit une toile du sac quil avait apport&#233; avec lui et linstalla en se disant quil pouvait peindre la vue depuis sa hutte quand le cr&#233;puscule empourprait lair de la for&#234;t; il &#233;tudia longuement le paysage, &#233;valuant les verticales des arbres minces par rapport &#224; la lourde horizontale dun large fourr&#233; touffu portant des baies jaunes mais, tout compte fait, il secoua la t&#234;te et rangea sa toile. Rien de ce paysage navait besoin d&#234;tre rendu par lart. Il se promit le lendemain matin de remonter le cours deau au-del&#224; de la prairie jusqu&#224; un endroit o&#249; des cact&#233;es rouges et charnues jaillissaient comme des fl&#232;ches caoutchouteuses de la crevasse profonde dun gros rocher: une sc&#232;ne plus prometteuse, peut-&#234;tre.

Mais le lendemain matin il trouva des pr&#233;textes pour retarder son d&#233;part et &#224; midi, il semblait &#234;tre trop tard pour se mettre en route. &#192; la place, il travailla dans son petit jardin il avait commenc&#233; &#224; transplanter quelques-uns des v&#233;g&#233;taux dont il mangeait les fruits ou les l&#233;gumes verts et cela loccupa pendant des heures. En fin dapr&#232;s-midi, un brouillard laiteux tomba sur la for&#234;t. Il rentra, et quelques minutes plus tard on frappa &#224; la porte.

Je nesp&#233;rais plus, dit-il.

Des gouttelettes deau perlaient sur le front et les sourcils de Sarise. Le brouillard, songea-t-il, &#224; moins quelle nait dans&#233; sur le chemin.

Javais promis de venir, dit-elle doucement.

Hier.

Cest hier, fit-elle en riant.

Elle sortit une bouteille de dessous sa robe.

Tu aimes le vin? Jen ai trouv&#233;. Jai d&#251; aller loin pour lavoir. Hier.

C&#233;tait un vin gris et jeune, du genre qui p&#233;tille et picote la langue. La bouteille navait pas d&#233;tiquette, mais il supposa quil sagissait de vin de Zimroel, inconnu sur le Mont du Ch&#226;teau. Ils vid&#232;rent la bouteille, mais il en but plus quelle elle ne cessait de remplir son verre et quand elle fut termin&#233;e, ils sortirent en titubant pour faire lamour sur le sol frais et humide au bord du cours deau; puis ils somnol&#232;rent, elle le r&#233;veilla dans la nuit et le conduisit &#224; son lit. Ils pass&#232;rent le reste de la nuit serr&#233;s lun contre lautre et le lendemain matin elle ne manifesta aucun d&#233;sir de partir. Ils se rendirent &#224; l&#233;tang pour commencer la journ&#233;e par un bain; ils s&#233;treignirent de nouveau sur la mousse turquoise; puis elle le guida jusqu&#224; larbre gigantesque &#224; l&#233;corce rouge o&#249; il lavait vue pour la premi&#232;re fois et lui montra un fruit jaune colossal de plus de trois m&#232;tres de large qui &#233;tait tomb&#233; de lune de ses &#233;normes branches. Nismile le regarda dun air ind&#233;cis. Il &#233;tait fendu et lint&#233;rieur formait une pulpe &#233;carlate parsem&#233;e d&#233;normes graines noires luisantes.

Un dwikka, dit-elle. Cela va nous griser.

Elle se d&#233;pouilla de sa robe et sen servit pour envelopper de gros morceaux du fruit du dwikka quils transport&#232;rent jusqu&#224; la hutte et pass&#232;rent toute la matin&#233;e &#224; manger. Ils rirent et chant&#232;rent la plus grande partie de lapr&#232;s-midi. Pour le d&#238;ner, ils firent griller des poissons pris au barrage de Nismile et plus tard, allong&#233;s dans les bras lun de lautre en regardant la nuit tomber, elle lui posa dinnombrables questions sur son pass&#233;, sa peinture, son enfance et ses voyages, sur le Mont du Ch&#226;teau, les Cinquante Cit&#233;s et les Six Fleuves, sur la cour royale de lord Thrayn et le Ch&#226;teau royal aux innombrables salles. C&#233;tait un feu roulant de questions, la derni&#232;re jaillissait presque avant quil e&#251;t fini de r&#233;pondre &#224; la pr&#233;c&#233;dente. Sa curiosit&#233; &#233;tait inlassable. Elle servait &#233;galement &#224; refr&#233;ner celle de Nismile; car bien quil e&#251;t envie de savoir beaucoup de choses sur elle tout il navait pas la possibilit&#233; de le demander, et c&#233;tait sans doute aussi bien, car il ne pensait pas quelle lui e&#251;t donn&#233; de r&#233;ponses.

Quallons-nous faire demain? demanda-t-elle enfin.

Ils commenc&#232;rent donc &#224; vivre ensemble. Les premiers jours, ils ne firent gu&#232;re que manger, se baigner, saimer et d&#233;vorer le fruit euphorisant du dwikka. Il cessa de craindre, comme il lavait fait au d&#233;but, quelle disparaisse aussi soudainement quelle &#233;tait venue. Au bout dun moment, le flot de ses questions d&#233;crut, mais m&#234;me dans ces conditions, il sabstint de prendre le relais, pr&#233;f&#233;rant lui conserver son myst&#232;re.

Il ne pouvait se d&#233;barrasser de lobsession quelle &#233;tait peut-&#234;tre une M&#233;tamorphe. Cette pens&#233;e lui gla&#231;ait le c&#339;ur que sa beaut&#233; f&#251;t un mensonge, que derri&#232;re elle f&#251;t grotesque et dune autre race en particulier quand il laissait courir ses mains sur le velours lisse et frais de ses cuisses ou de ses seins. Il lui fallait constamment combattre ses soup&#231;ons. Mais ils ne labandonnaient pas. Il ny avait pas de colonie de peuplement humain dans cette partie de Zimroel et il &#233;tait par trop improbable que cette jeune fille car elle n&#233;tait rien dautre quune jeune fille e&#251;t choisi de mener une vie &#233;r&#233;mitique. Nismile estimait beaucoup plus vraisemblable quelle &#233;tait originaire de cette contr&#233;e et quelle faisait partie de ces Changeformes impossibles &#224; d&#233;nombrer qui hantaient ces bois humides tels des fant&#244;mes. Il lobservait parfois durant son sommeil &#224; la faible clart&#233; des &#233;toiles pour voir si elle commen&#231;ait &#224; perdre sa forme humaine. Elle restait toujours la m&#234;me mais malgr&#233; tout il la soup&#231;onnait.

Et pourtant, il n&#233;tait certainement pas dans la nature des M&#233;tamorphes de rechercher la compagnie des humains ni de faire preuve de cordialit&#233; envers eux. Pour la plupart des habitants de Majipoor, les M&#233;tamorphes &#233;taient des fant&#244;mes dune &#233;poque r&#233;volue, des revenants, irr&#233;els, l&#233;gendaires. Pourquoi lun deux irait-il le chercher dans sa solitude, se donnerait-il &#224; lui en contrefaisant lamour de mani&#232;re si convaincante et sefforcerait-il avec un tel z&#232;le danimer ses journ&#233;es et d&#233;gayer ses nuits? Dans un moment de parano&#239;a, il simagina Sarise revenant dans lobscurit&#233; &#224; sa v&#233;ritable forme et se dressant au-dessus de lui tandis quil dormait pour lui plonger un poignard luisant dans la gorge: vengeance pour les crimes de ses anc&#234;tres. Mais ces phantasmes &#233;taient pure folie. Si les M&#233;tamorphes de la r&#233;gion voulaient lassassiner, ils navaient nul besoin de recourir &#224; des artifices si compliqu&#233;s.

Il &#233;tait presque aussi absurde de croire quelle &#233;tait une M&#233;tamorphe que de croire quelle ne l&#233;tait pas.

Pour &#233;loigner ces questions de son esprit, il d&#233;cida de se remettre &#224; son art. Par une journ&#233;e exceptionnellement claire et ensoleill&#233;e, il se rendit en compagnie de Sarise au rocher o&#249; poussaient les cact&#233;es rouges en emportant une toile vierge. Elle le regarda, fascin&#233;e, pendant quil pr&#233;parait tout.

Tu fais la peinture enti&#232;rement avec ton esprit? demanda-t-elle.

Enti&#232;rement. Je fixe la sc&#232;ne dans mon &#226;me, je transforme, je r&#233;arrange et je rehausse, et puis tu vas voir.

Cela ne g&#234;ne pas si je regarde? Je ne vais pas tout g&#226;cher?

Bien s&#251;r que non.

Mais si lesprit de quelquun dautre entre dans la peinture?

Cest impossible. Les toiles sont accord&#233;es avec moi seul.

Il plissa les yeux, cadra avec ses doigts, fit quelques pas dun c&#244;t&#233;, puis de lautre. Il avait la gorge s&#232;che et les mains tremblantes. Cela faisait tant dann&#233;es quil lavait fait pour la derni&#232;re fois: aurait-il encore le don? Et la technique? Il aplanit la toile et entra en contact pr&#233;liminaire avec elle avec son esprit. La sc&#232;ne &#233;tait bonne, vivante, bizarre, les contrastes de couleurs &#233;taient forts et la composition picturale stimulante, ce rocher massif, ces &#233;tranges plantes rouges et charnues, les minuscules bract&#233;es florales jaunes qui les terminaient, la for&#234;t piquet&#233;e de taches de soleil; oui, oui, cela irait, c&#233;tait amplement suffisant pour &#234;tre le v&#233;hicule par lequel il pourrait rendre la texture de cette jungle dense et enchev&#234;tr&#233;e, de ce lieu hant&#233; par les M&#233;tamorphes

Il ferma les yeux. Il entra en transe. Il projeta limage sur la toile.

Sarise poussa un petit cri de surprise.

Nismile sentit la sueur couvrir tout son corps; il chancelait et seffor&#231;ait de reprendre haleine; au bout dun moment, il retrouva la ma&#238;trise de soi et regarda la toile.

Comme cest beau! murmura Sarise.

Mais il fut abasourdi par ce quil vit. Ces stup&#233;fiantes diagonales ces tra&#238;n&#233;es de couleurs floues ce ciel lourd et sale retombant en boucles maussades jusqu&#224; lhorizon cela ne ressemblait en rien &#224; la sc&#232;ne quil avait essay&#233; de reproduire ni, ce qui &#233;tait beaucoup plus ennuyeux, &#224; l&#339;uvre de Therion Nismile. C&#233;tait une peinture obscure et angoiss&#233;e, alt&#233;r&#233;e par des dissonances inconscientes.

Tu ne laimes pas? demanda-t-elle.

Ce nest pas ce que je voulais faire.

Tout de m&#234;me cest merveilleux de faire appara&#238;tre ainsi le tableau sur la toile et cest si joli

Tu trouves cela joli?

Mais bien s&#251;r! Pas toi?

Il la regardait en &#233;carquillant les yeux. Cela? Joli? Le flattait-elle ou &#233;tait-elle simplement ignorante des go&#251;ts en vogue, ou bien admirait-elle sinc&#232;rement ce quil avait fait? Cette peinture &#233;trangement tourment&#233;e, cette &#339;uvre sombre et dune nature &#233;trang&#232;re &#224;

Une nature &#233;trang&#232;re.

Tu ne laimes pas, dit-elle, mais cette fois, ce n&#233;tait plus une question.

Je nai pas peint depuis pr&#232;s de quatre ans. Il faut peut-&#234;tre que jy aille lentement, que je my remette comme il faut

Jai g&#226;ch&#233; ta peinture, dit Sarise.

Toi? Ne dis pas de b&#234;tises.

Mon esprit la brouill&#233;e. Ma mani&#232;re de voir les choses.

Je tai d&#233;j&#224; dit que les toiles sont accord&#233;es avec moi seul. Je pourrais me trouver au milieu dune foule de mille personnes sans quil y ait aucune interf&#233;rence.

Mais je tai peut-&#234;tre distrait, jai peut-&#234;tre fait d&#233;vier ton esprit.

Cest absurde!

Je vais faire un tour. Peins-en une autre pendant que je serai partie.

Non, Sarise. Celle-ci est splendide. Plus je la regarde et plus jen suis content. Viens, rentrons &#224; la maison, allons nager et manger du fruit du dwikka et faisons lamour. Daccord?

Il enleva la toile de son chevalet et la roula. Mais ce quelle avait dit le touchait beaucoup plus quil naurait voulu le reconna&#238;tre. Une sorte d&#233;tranget&#233; avait effectivement p&#233;n&#233;tr&#233; la peinture, cela ne faisait aucun doute. Et si elle avait vraiment r&#233;ussi &#224; la corrompre, son &#226;me cach&#233;e de M&#233;tamorphe irradiant son essence dans lesprit de Nismile, conf&#233;rant aux impulsions de son &#226;me une coloration &#233;trang&#232;re

Ils descendirent le long du cours deau en silence. Quand ils atteignirent la prairie aux lis des marais o&#249; Nismile avait vu son premier M&#233;tamorphe, il sentendit demander impulsivement:

Sarise, jai une question &#224; te poser.

Oui?

Il ne put semp&#234;cher de poursuivre.

Tu nappartiens pas &#224; lesp&#232;ce humaine, nest-ce pas? En fait, tu es une M&#233;tamorphe?

Elle le regarda en &#233;carquillant les yeux et le sang lui monta au visage.

Tu parles s&#233;rieusement?

Il hocha la t&#234;te.

Moi, une M&#233;tamorphe? dit-elle avec un rire peu convaincant. Quelle dr&#244;le did&#233;e!

R&#233;ponds-moi, Sarise. Regarde-moi dans les yeux et r&#233;ponds-moi.

Cest trop b&#234;te, Therion.

Je ten prie. R&#233;ponds-moi.

Tu veux que je te prouve que je suis de race humaine? Comment pourrais-je le faire?

Je veux que tu me dises que tu appartiens &#224; la race humaine. Ou &#224; une autre.

Je suis un &#234;tre humain, dit-elle.

Puis-je le croire?

Je ne sais pas. Je tai donn&#233; ta r&#233;ponse.

Elle avait l&#339;il p&#233;tillant de gaiet&#233;.

Je ne donne pas limpression dun &#234;tre humain? reprit-elle. Je ne me comporte pas comme un &#234;tre humain? Jai lair d&#234;tre une imitation?

Peut-&#234;tre suis-je incapable de percevoir la diff&#233;rence.

Pourquoi timagines-tu que je suis une M&#233;tamorphe?

Parce que seuls les M&#233;tamorphes vivent dans la jungle, r&#233;pondit-il. Cela semble logique. Et pourtant malgr&#233;

Il bafouilla.

Bon, reprit-il, jai eu ma r&#233;ponse. C&#233;tait une question stupide et jaimerais abandonner ce sujet. Daccord?

Comme tu es bizarre? Tu dois &#234;tre en col&#232;re contre moi. Tu penses vraiment que jai g&#226;ch&#233; ta peinture.

Ce nest pas vrai.

Tu es un pi&#232;tre menteur, Therion.

Daccord. Quelque chose a g&#226;ch&#233; ma peinture. Je ne sais pas quoi. Ce nest pas le tableau que je voulais faire.

Alors, peins-en un autre.

Cest ce que je vais faire. Laisse-moi te peindre, Sarise.

Je tai dit que je ne voulais pas &#234;tre peinte.

Jen ai besoin. Il faut que je voie ce quil y a dans mon &#226;me, et la seule mani&#232;re dont je puisse savoir

Peins le dwikka, Therion. Peins la hutte.

Pourquoi pas toi?

Cette id&#233;e me met mal &#224; laise.

Tu ne me donnes pas une vraie r&#233;ponse. Quy a-t-il dans le fait d&#234;tre peinte qui

Je ten prie, Therion.

As-tu peur que je te voie sur la toile dune mani&#232;re que tu naimeras pas? Est-ce de cela quil sagit? Que jobtienne une r&#233;ponse diff&#233;rente &#224; mes questions quand je te peindrai?

Je ten prie.

Laisse-moi te peindre.

Non.

Alors, donne-moi une raison.

Je nen ai pas, dit-elle.

Alors, tu ne peux refuser. Il sortit une toile de son sac.

Ici, dans la prairie, tout de suite. Allez, Sarise. Tiens-toi debout pr&#232;s du cours deau. Cela ne prendra quun instant

Non, Therion.

Si tu maimes, Sarise, tu me laisses te peindre.

C&#233;tait un chantage maladroit et cela lui fit honte de sy &#234;tre livr&#233;; et cela la mit en col&#232;re, car il vit dans ses yeux une lueur dure quil ny avait encore jamais vue. Ils saffront&#232;rent pendant un long moment de tension.

Pas ici, Therion, dit-elle enfin dune voix froide et blanche. &#192; la hutte. Je te laisserai me peindre l&#224;-bas, puisque tu insistes.

Ils ne parl&#232;rent ni lun ni lautre pendant le reste du chemin.

Il avait envie doublier tout cela. Il lui semblait avoir impos&#233; de force sa volont&#233;, avoir commis une sorte de viol, et il se prenait presque &#224; souhaiter se retirer de la position quil avait conquise. Mais il n&#233;tait plus question maintenant de r&#233;tablir lancienne harmonie pleine daisance qui r&#233;gnait entre eux; et il lui fallait ses r&#233;ponses. Lair g&#234;n&#233;, il commen&#231;a &#224; pr&#233;parer la toile.

O&#249; dois-je me mettre? demanda-t-elle.

Nimporte o&#249;. Au bord du cours deau. Pr&#232;s de la hutte.

Elle se dirigea vers la hutte dune d&#233;marche tra&#238;nante et indolente. Il approuva dun signe de t&#234;te et, lair d&#233;courag&#233;, effectua les ultimes pr&#233;paratifs avant dentrer en transe.

Sarise lui lan&#231;ait des regards noirs. Les larmes lui montaient aux yeux.

Je taime, cria-t-il brusquement avant dentrer en transe, et la derni&#232;re chose quil vit avant de fermer les yeux fut Sarise changeant de pose, abandonnant son attitude maussade et indolente, redressant les &#233;paules, les yeux soudain brillants et le sourire &#233;clatant.

Quand il rouvrit les yeux, la peinture &#233;tait faite et Sarise le regardait craintivement de la porte de la hutte.

Comment est-elle? demanda-t-elle.

Viens. Regarde par toi-m&#234;me.

Elle vint se placer &#224; c&#244;t&#233; de lui. Ils examin&#232;rent ensemble le tableau et au bout dun moment Nismile passa le bras autour de ses &#233;paules. Elle frissonna et se rapprocha de lui.

Le tableau montrait une femme aux yeux humains et &#224; la bouche et au nez M&#233;tamorphes sur un fond d&#233;chiquet&#233; et chaotique de rouges, dorange et de roses discordants.

Tu sais maintenant ce que tu voulais savoir, dit-elle calmement.

C&#233;tait toi dans la prairie? Et les deux autres fois?

Oui.

Pourquoi?

Tu mint&#233;ressais, Therion. Je voulais tout savoir sur toi. Je navais jamais vu personne comme toi.

Je ny crois toujours pas, murmura-t-il.

Elle montra la toile.

Crois-la, Therion.

Non. Non.

Tu as ta r&#233;ponse maintenant.

Je sais que tu es un &#234;tre humain. Cest le tableau qui ment.

Non, Therion.

Prouve-le-moi. Transforme-toi pour moi. Transforme-toi tout de suite.

Il la l&#226;cha et fit quelques pas en arri&#232;re.

Fais-le. Transforme-toi pour moi.

Elle le regarda avec tristesse. Puis, sans transition perceptible, elle se transforma en une r&#233;plique de lui-m&#234;me, comme elle lavait d&#233;j&#224; fait une fois: la preuve d&#233;cisive, la r&#233;ponse irr&#233;futable. Un muscle se mit &#224; fr&#233;mir follement sur la joue de Nismile. Il la regardait sans ciller et elle se transforma derechef, cette fois en quelque chose de terrifiant et de monstrueux, une &#233;norme chose gris&#226;tre, gonfl&#233;e, gr&#234;l&#233;e et cauchemardesque, la peau flasque, des yeux comme des soucoupes et un bec noir et crochu; puis elle prit sa forme de M&#233;tamorphe, plus grande que lui, la poitrine creuse et les traits imperceptibles et enfin elle redevint Sarise, cascade de cheveux auburn, mains fines et cuisses fermes et muscl&#233;es.

Non, dit-il. Pas cela. Assez dimitations.

Elle redevint la M&#233;tamorphe.

Oui, fit-il en hochant la t&#234;te. Cest mieux. Reste ainsi. Cest plus beau.

Beau, Therion?

Je te trouve belle. Comme cela. Comme tu es vraiment. La tromperie est toujours laide.

Il lui prit la main. Elle avait six doigts, longs et &#233;troits, sans ongles ni articulations visibles. Sa peau &#233;tait soyeuse et l&#233;g&#232;rement luisante et au toucher elle n&#233;tait pas du tout telle quil lavait imagin&#233;e. Il fit courir l&#233;g&#232;rement ses mains sur le corps mince et pratiquement d&#233;pourvu de chair. Elle restait absolument immobile.

Il faut que je parte maintenant, dit-elle.

Reste avec moi. Vis ici avec moi.

M&#234;me maintenant?

M&#234;me maintenant. Sous ta v&#233;ritable forme.

Tu veux toujours de moi?

Quand je suis venue te voir au d&#233;but, dit-elle, c&#233;tait pour tobserver, pour t&#233;tudier, pour te faire marcher, peut-&#234;tre m&#234;me pour me moquer de toi et te faire du mal. Tu es lennemi, Therion. Ta race doit toujours &#234;tre lennemi. Mais quand nous avons commenc&#233; &#224; vivre ensemble, jai compris que je navais aucune raison de te ha&#239;r. Pas toi, toi en tant quindividu, tu comprends?

C&#233;tait la voix de Sarise qui sortait de ces l&#232;vres si diff&#233;rentes. Comme cest curieux, songea-t-il, comme tout cela ressemble &#224; un r&#234;ve.

Jai commenc&#233; &#224; vouloir rester avec toi. &#192; faire durer le jeu &#224; jamais, tu vois? Mais le jeu devait se terminer. Et pourtant, je veux encore rester avec toi.

Alors, reste, Sarise.

Seulement si tu veux vraiment de moi.

Je te lai d&#233;j&#224; dit.

Je ne te fais pas horreur?

Non.

Peins-moi encore, Therion. Montre-moi avec un tableau. Montre-moi lamour sur la toile, Therion, et je resterai.

Il la peignit jour apr&#232;s jour, jusqu&#224; ce quil ait utilis&#233; toutes ses toiles quil accrochait partout &#224; lint&#233;rieur de la hutte. Sarise et le dwikka, Sarise dans la prairie, Sarise sur le fond laiteux du brouillard vesp&#233;ral, Sarise au cr&#233;puscule, verte sur larri&#232;re-plan pourpre. Il lui &#233;tait impossible de pr&#233;parer plus de toiles, mais il essaya. Cela navait pas vraiment dimportance. Ils commenc&#232;rent &#224; partir ensemble pour de longues promenades dexploration, descendant un cours deau puis un autre, senfon&#231;ant dans des parties recul&#233;es de la for&#234;t, et elle lui montrait de nouveaux arbres et de nouvelles fleurs et les animaux de la jungle, l&#233;zards aux longues dents, vers dor&#233;s fouisseurs, lourds et sinistres amorfibots passant la journ&#233;e &#224; dormir dans des lacs fangeux. Ils se parlaient peu; le moment de r&#233;pondre aux questions &#233;tait pass&#233; et les mots n&#233;taient plus utiles.

Les jours se succ&#233;daient, et les semaines, et dans cette contr&#233;e sans saisons il &#233;tait difficile de mesurer le temps. Il s&#233;coula peut-&#234;tre un mois, peut-&#234;tre six. Ils ne rencontraient personne. Elle lui confia que la jungle &#233;tait remplie de M&#233;tamorphes, mais ils gardaient leurs distances et elle esp&#233;rait quils les laisseraient seuls &#224; jamais.

Un apr&#232;s-midi de crachin tenace, il sortit pour inspecter ses pi&#232;ges, et quand il revint une heure plus tard, il comprit imm&#233;diatement que quelque chose nallait pas. Au moment o&#249; il atteignait la hutte, quatre M&#233;tamorphes en sortirent. Il &#233;tait s&#251;r que lun deux &#233;tait Sarise, mais il naurait su dire lequel.

Attendez! s&#233;cria-t-il quand ils pass&#232;rent devant lui.

Il courut apr&#232;s eux.

Que lui voulez-vous? L&#226;chez-la! Sarise? Sarise? Qui sont-ils? Que veulent-ils?

Un instant, lun des M&#233;tamorphes oscilla et il vit la jeune fille aux cheveux auburn, mais rien quun instant; et ce furent de nouveau quatre M&#233;tamorphes glissant comme des fant&#244;mes vers les profondeurs de la jungle. La pluie devint plus forte et une &#233;paisse nappe de brouillard s&#233;tira devant lui, interdisant toute visibilit&#233;. Nismile sarr&#234;ta &#224; la lisi&#232;re de la clairi&#232;re, tendant d&#233;sesp&#233;r&#233;ment loreille pour entendre des bruits par-dessus le cr&#233;pitement de la pluie et le hal&#232;tement sonore du cours deau. Il simagina entendre quelquun pleurer; il crut entendre un cri de douleur, mais cela aurait pu &#234;tre nimporte quelle autre sorte de bruit de la for&#234;t. Il navait aucun espoir de suivre les M&#233;tamorphes dans cette zone imp&#233;n&#233;trable d&#233;pais brouillard blanc.

Il ne revit jamais Sarise, ni aucun autre M&#233;tamorphe. Il esp&#233;ra pendant quelque temps rencontrer des Changeformes dans la for&#234;t et se faire tuer par eux avec leurs petits poignards polis, car la solitude &#233;tait intol&#233;rable. Mais cela ne se produisit pas, et quand il devint &#233;vident quil vivait dans une sorte de quarantaine, isol&#233; non seulement de Sarise si elle &#233;tait encore en vie mais &#233;galement coup&#233; de tout commerce avec le peuple M&#233;tamorphe, il se sentit incapable de rester plus longtemps dans la clairi&#232;re pr&#232;s du cours deau. Il roula ses tableaux de Sarise, d&#233;monta soigneusement sa hutte et entreprit le long et p&#233;rilleux voyage qui allait le ramener &#224; la civilisation. Il atteignit le pied du Mont du Ch&#226;teau une semaine avant son cinquanti&#232;me anniversaire. Il d&#233;couvrit quen son absence lord Thrayn &#233;tait devenu Pontife et que le nouveau Coronal &#233;tait lord Vildivar, un homme de peu dinclination pour les arts. Nismile loua un atelier de peintre &#224; Stee sur la rive du fleuve et se remit &#224; exercer son art. Il ne travaillait que de m&#233;moire: des sc&#232;nes sombres et inqui&#233;tantes de la vie de la jungle, montrant souvent des M&#233;tamorphes tapis au second plan. Ce n&#233;tait pas le genre d&#339;uvres susceptible de lui assurer une popularit&#233; sur la plan&#232;te riante et &#233;th&#233;r&#233;e qu&#233;tait Majipoor et Nismile eut beaucoup de peine &#224; trouver des acheteurs au d&#233;but. Mais &#224; la longue ses peintures lui valurent la faveur du duc de Qurain qui avait commenc&#233; &#224; se lasser de radieuse s&#233;r&#233;nit&#233; et de perfection des proportions. Sous le patronage du duc, les &#339;uvres de Nismile devinrent &#224; la mode et pendant la derni&#232;re partie de sa vie tout ce quil produisait se vendait facilement.

Il &#233;tait beaucoup imit&#233; mais jamais avec succ&#232;s et il &#233;tait lobjet de nombreux essais critiques et &#233;tudes biographiques.

Vos tableaux sont si tumultueux et si &#233;tranges, lui dit un jour un &#233;rudit. Avez-vous invent&#233; une m&#233;thode pour travailler &#224; partir des r&#234;ves?

Je ne travaille que de m&#233;moire, r&#233;pondit Nismile.

Une m&#233;moire marqu&#233;e par la souffrance, si je puis me permettre de hasarder une opinion.

Pas du tout, r&#233;pliqua Nismile. Tout mon travail est con&#231;u pour maider &#224; recr&#233;er une p&#233;riode de joie, une p&#233;riode damour, les moments les plus heureux et les plus pr&#233;cieux de ma vie.

Son regard se perdit dans le vide, au-del&#224; de son interlocuteur, vers des brumes lointaines, &#233;paisses et douces comme de la laine, qui formaient des volutes entre des bouquets darbres hauts et minces reli&#233;s par un r&#233;seau enchev&#234;tr&#233; de plantes grimpantes.



VII. Crime et ch&#226;timent

Cet &#233;pisode le ram&#232;ne au d&#233;but de ces explorations des archives. Exactement comme Thesme et le Ghayrog, une autre idylle dans la foret, lamour entre un humain et un non-humain. Pourtant les similitudes ne sont que superficielles, car c&#233;taient des gens tr&#232;s diff&#233;rents dans des circonstances tr&#232;s diff&#233;rentes. &#192; lissue de cette histoire, Hissune estime avoir compris de mani&#232;re raisonnablement satisfaisante le peintre d&#226;me Therion Nismile dont il para&#238;t que certaines &#339;uvres sont encore expos&#233;es dans les galeries du Ch&#226;teau de lord Valentin mais la M&#233;tamorphe reste un myst&#232;re pour lui, un myst&#232;re peut-&#234;tre aussi grand quelle lavait &#233;t&#233; pour Nismile. Il v&#233;rifie dans le catalogue sil existe des enregistrements d&#226;mes de M&#233;tamorphes, mais cest sans &#233;tonnement quil d&#233;couvre quil ny en a aucun. Les Changeformes refusent-ils les enregistrements, est-ce le dispositif qui est incapable de recueillir les &#233;manations de leur esprit, ou bien sont-ils tout simplement bannis des archives? Hissune ne le sait pas et il lui est impossible de le d&#233;couvrir. Avec le temps, se dit-il, toutes les questions recevront une r&#233;ponse. En attendant, il y a beaucoup dautres choses &#224; d&#233;couvrir. Les activit&#233;s du Roi des R&#234;ves, par exemple il lui faut en apprendre beaucoup plus long sur ce sujet. Depuis mille ans, la t&#226;che de fouailler lesprit des criminels dans leur sommeil incombe aux descendants des Barjazid. Hissune se demande comment cela seffectue. Il fur&#232;te dans les archives et la chance lui offre bient&#244;t l&#226;me dun hors-la-loi, camoufl&#233; sous les traits banals dun commer&#231;ant de la cit&#233; de Stee


Le crime fut &#233;tonnamment facile &#224; commettre. Le petit Gleim &#233;tait debout devant la fen&#234;tre ouverte de la petite chambre &#224; l&#233;tage de lauberge de Vugel o&#249; Haligome et lui avaient convenu de se rencontrer. Haligome &#233;tait pr&#232;s du lit. La discussion &#233;tait difficile. Haligome demanda une fois de plus &#224; Gleim de r&#233;fl&#233;chir.

Vous perdez votre temps et me faites perdre le mien, dit Gleim en haussant les &#233;paules. Vos arguments ne valent absolument rien.

Cest &#224; ce moment-l&#224; que Haligome eut limpression que Gleim et Gleim seul se dressait entre lui-m&#234;me et la tranquillit&#233; quil estimait m&#233;riter, que Gleim &#233;tait son ennemi, son tourmenteur, son pers&#233;cuteur. Haligome marcha calmement vers lui, si calmement que Gleim ne fut manifestement pas le moins du monde alarm&#233;, et, dun mouvement lent, il poussa subitement Gleim par-dessus lappui de la fen&#234;tre.

Gleim eut lair stup&#233;fait. Il resta comme suspendu en lair pendant un moment extraordinairement long, puis il tomba vers la rivi&#232;re au cours rapide qui coulait au bord de lauberge, frappa la surface de leau en &#233;claboussant &#224; peine et fut promptement entra&#238;n&#233; vers les contreforts lointains du Mont du Ch&#226;teau. En quelques secondes, il avait disparu.

Haligome regarda ses mains comme si elles venaient juste de pousser au bout de ses poignets. Il ne pouvait croire quelles avaient fait ce quelles avaient fait. Il se revit marchant vers Gleim; il revit Gleim, lair ahuri dans le vide; il revit Gleim dispara&#238;tre dans la rivi&#232;re sombre. Gleim &#233;tait probablement d&#233;j&#224; mort. Sil ne l&#233;tait pas encore, c&#233;tait laffaire dune ou deux minutes. Haligome savait que t&#244;t ou tard on allait le trouver rejet&#233; sur une rive rocheuse du c&#244;t&#233; de Canzilaine ou de Perimor et quon finirait par lidentifier comme un n&#233;gociant de Gimkandale disparu depuis une semaine ou une dizaine de jours. Mais y avait-il une raison pour que lon soup&#231;onn&#226;t quil avait &#233;t&#233; assassin&#233;? Le meurtre &#233;tait un crime peu fr&#233;quent. Il aurait pu tomber. Il aurait pu sauter. M&#234;me si on r&#233;ussissait &#224; prouver le Divin seul savait comment que Gleim avait trouv&#233; la mort contre sa volont&#233;, comment pourrait-on &#233;tablir quil avait &#233;t&#233; pouss&#233; par la fen&#234;tre dune auberge de Vugel par Sigmar Haligome de la cit&#233; de Stee? Haligome se dit que c&#233;tait impossible. Mais cela ne changeait rien &#224; la v&#233;rit&#233; essentielle de la situation qui &#233;tait que Gleim avait &#233;t&#233; assassin&#233; et que Haligome &#233;tait son assassin.

Son assassin? Cette nouvelle &#233;tiquette &#233;tonnait Haligome. Il n&#233;tait pas venu pour tuer Gleim, seulement pour n&#233;gocier avec lui. Mais d&#232;s le d&#233;but, les n&#233;gociations avaient mal tourn&#233;. Gleim, un petit homme tatillon, d&#233;clinait absolument toute responsabilit&#233; &#224; propos dun mat&#233;riel d&#233;fectueux et soutenait que c&#233;taient les inspecteurs de Haligome qui &#233;taient fautifs. Il avait refus&#233; de payer quoi que ce f&#251;t et m&#234;me de montrer beaucoup de compassion pour la situation financi&#232;re catastrophique de Haligome. Apr&#232;s ce refus d&#233;finitif, Gleim avait paru senfler jusqu&#224; boucher tout lhorizon, et il &#233;tait r&#233;pugnant, et Haligome navait quune envie, se d&#233;barrasser de lui, co&#251;te que co&#251;te. Sil avait pris le temps de r&#233;fl&#233;chir &#224; son acte et &#224; ses cons&#233;quences, il naurait naturellement pas pouss&#233; Gleim par la fen&#234;tre, car Haligome n&#233;tait aucunement un homme sanguinaire. Mais il navait pas pris le temps de r&#233;fl&#233;chir et maintenant Gleim &#233;tait mort et la vie de Haligome avait subi une reconversion grotesque: il s&#233;tait transform&#233; en un instant de Haligome le grossiste en instruments de pr&#233;cision en Haligome lassassin. C&#233;tait si brusque? Si &#233;trange! Si terrifiant! Et maintenant?

Tremblant, couvert de sueur, la gorge s&#232;che, Haligome referma la fen&#234;tre et se laissa tomber sur le lit. Il navait aucune id&#233;e de ce quil &#233;tait cens&#233; faire ensuite. Se pr&#233;senter aux gardes imp&#233;riaux? Avouer, se constituer prisonnier et &#234;tre jet&#233; au cachot, ou &#224; lendroit o&#249; &#233;taient envoy&#233;s les criminels? Il n&#233;tait pas pr&#233;par&#233; &#224; tout cela. Il avait lu de vieilles histoires de crimes et de ch&#226;timents, danciens mythes, danciennes l&#233;gendes, mais &#224; sa connaissance le meurtre &#233;tait un crime disparu et les m&#233;canismes pour d&#233;masquer les criminels et les faire expier &#233;taient depuis longtemps rouill&#233;s. Il avait limpression d&#234;tre pr&#233;historique; il avait limpression d&#234;tre aux premiers &#226;ges. Il y avait cette fameuse histoire du capitaine dun navire qui avait pouss&#233; par-dessus bord un homme d&#233;quipage devenu fou durant une malheureuse exp&#233;dition qui voulait traverser la Grande Mer apr&#232;s que cet homme d&#233;quipage eut tu&#233; quelquun dautre. Ce genre dhistoire avait toujours sembl&#233; extravagante et douteuse &#224; Haligome. Mais l&#224;, sans peine, sans r&#233;fl&#233;chir, il venait de faire de lui un personnage l&#233;gendaire, un monstre, quelquun qui avait pris une vie humaine. Il savait que pour lui plus rien ne serait jamais pareil.

La premi&#232;re chose &#224; faire &#233;tait de quitter lauberge. Si quelquun avait vu Gleim tomber c&#233;tait peu vraisemblable, car lauberge &#233;tait construite &#224; ras de la rive et Gleim &#233;tait sorti par une fen&#234;tre de derri&#232;re et avait &#233;t&#233; englouti aussit&#244;t par le flot tumultueux il ne servait &#224; rien de rester ici en attendant larriv&#233;e des enqu&#234;teurs. Il fit rapidement sa petite valise, v&#233;rifia quil ne restait dans la chambre rien qui appart&#238;nt &#224; Gleim et descendit. Il y avait un Hjort &#224; la r&#233;ception. Haligome sortit quelques couronnes.

Jaimerais r&#233;gler ma note, dit-il.

Il refr&#233;na son envie de bavarder. Ce n&#233;tait pas le moment de faire quelques remarques p&#233;n&#233;trantes qui auraient pu se graver dans la m&#233;moire du Hjort. R&#232;gle ta note et va-ten vite, se dit-il. Le Hjort savait-il que le client de Stee avait re&#231;u une visite dans sa chambre?Eh bien, le Hjort ne tarderait pas &#224; loublier, comme il oublierait le client de Stee si Haligome ne lui donnait pas de raison de sen souvenir. Lemploy&#233; additionna les chiffres; Haligome lui tendit quelques pi&#232;ces; au Revenez nous voir automatique du Hjort, Haligome r&#233;pondit par une formule tout aussi automatique, puis il se retrouva dans la rue, s&#233;loignant de la rivi&#232;re dun pas vif. Un vent fort et doux soufflait du Mont. Le soleil &#233;tait chaud et brillant. Cela faisait des ann&#233;es que Haligome n&#233;tait pas venu &#224; Vugel et, en dautres circonstances, il e&#251;t volontiers consacr&#233; quelques heures &#224; admirer sa fameuse place orn&#233;e de pierreries, ses c&#233;l&#232;bres peintures d&#226;me murales et les autres merveilles locales, mais ce n&#233;tait pas le moment de faire du tourisme. Il se h&#226;ta jusqu&#224; son terminal de transit et sacheta un billet de retour pour Stee.

La peur, les doutes, la honte et un sentiment de culpabilit&#233; laccompagn&#232;rent dans son voyage autour des flancs du Mont du Ch&#226;teau.

Les faubourgs familiers et tentaculaires de la gigantesque Stee lui apport&#232;rent un peu de paix. &#202;tre de retour chez lui signifiait &#234;tre en s&#233;curit&#233;. Chaque jour qui passait depuis son entr&#233;e &#224; Stee, il se sentait plus soulag&#233;. Il y avait le fleuve puissant qui avait donn&#233; son nom &#224; la ville et qui d&#233;gringolait les pentes du Mont avec une stup&#233;fiante vitesse. Il y avait les fa&#231;ades lisses et brillantes des B&#226;timents du Front de la Stee, sur quarante &#233;tages et des kilom&#232;tres de long; il y avait le Pont Kinniken; il y avait la Tour Thimin; il y avait le Terrain des Grands Os. Sa ville! Tandis quil se dirigeait du terminal central &#224; sa banlieue, la vitalit&#233; et l&#233;nergie &#233;norme de Stee palpitant tout autour de lui le r&#233;confort&#232;rent grandement. Assur&#233;ment, dans ce qui &#233;tait devenu la plus vaste cit&#233; de Majipoor immens&#233;ment d&#233;velopp&#233;e gr&#226;ce &#224; la g&#233;n&#233;rosit&#233; de son fils qui &#233;tait maintenant le Coronal lord Kinniken Haligome &#233;tait &#224; labri des cons&#233;quences funestes, quelles quelles puissent &#234;tre, de lacte de folie quil avait commis &#224; Vugel.

Il &#233;treignit sa femme, ses deux jeunes filles et son robuste fils. Sa fatigue et sa tension ne leur &#233;chapp&#232;rent pas, sembla-t-il, car ils le trait&#232;rent avec une sorte de d&#233;licatesse exag&#233;r&#233;e, comme sil &#233;tait devenu dune fragilit&#233; nouvelle durant son voyage. Ils lui apport&#232;rent du vin, une pipe, ses pantoufles; ils saffair&#232;rent autour de lui, d&#233;bordants damour et de bonne volont&#233;; ils ne lui demand&#232;rent rien sur la mani&#232;re dont son voyage s&#233;tait pass&#233; mais lui racont&#232;rent les potins locaux.

Je pense que Gleim et moi avons tout r&#233;gl&#233;, dit-il enfin au d&#238;ner. Nous avons des raisons davoir bon espoir.

Il le croyait presque lui-m&#234;me.

Y avait-il une possibilit&#233; quon lui imput&#226;t le crime sil ne sen ouvrait &#224; personne? Il doutait quil y ait eu des t&#233;moins. Il ne serait pas difficile aux autorit&#233;s de d&#233;couvrir que Gleim et lui avaient convenu de se rencontrer &#224; Vugel en terrain neutre pour discuter de leur diff&#233;rend professionnel, mais quest-ce que cela prouvait? Oui, je lai vu dans une auberge pr&#232;s de la rivi&#232;re, pouvait toujours dire Haligome. Nous avons d&#233;jeun&#233; ensemble, avons bu beaucoup de vin et sommes arriv&#233;s &#224; un arrangement, puis je suis parti. Je dois dire quil avait lair un peu flageolant quand je lai quitt&#233;. Et le pauvre Gleim, la face rubiconde et la d&#233;marche chancelante de tout le vin fort de Muldemar quil avait bu, avait d&#251; ensuite trop se pencher par la fen&#234;tre, peut-&#234;tre pour mieux voir quelque lord &#233;l&#233;gant et sa compagne descendant la rivi&#232;re en bateau non, non, non, se dit Haligome, c&#233;tait &#224; eux de faire toutes les suppositions. Nous avons d&#233;jeun&#233; ensemble et sommes arriv&#233;s &#224; un arrangement, puis je suis parti, et rien dautre. Et qui pourrait prouver quil en avait &#233;t&#233; diff&#233;remment?

Le lendemain, il retourna &#224; son bureau et vaqua &#224; ses affaires comme sil ne s&#233;tait rien pass&#233; danormal &#224; Vugel. Il ne pouvait soffrir le luxe de ressasser son crime. Il &#233;tait dans une situation pr&#233;caire; il &#233;tait au bord de la faillite, son cr&#233;dit ne pouvait &#234;tre prolong&#233; et sa solvabilit&#233; &#233;tait f&#226;cheusement amoindrie. Tout cela &#233;tait l&#339;uvre de Gleim. Mais quand on exp&#233;die des produits d&#233;fectueux, on en p&#226;tit pendant longtemps, m&#234;me si lon est irr&#233;prochable. Nayant pas obtenu de d&#233;dommagement de Gleim et nayant plus maintenant aucune chance den obtenir lunique recours de Haligome &#233;tait de s&#233;vertuer &#224; toute force de regagner la confiance de ceux &#224; qui il fournissait des instruments de pr&#233;cision tout en seffor&#231;ant de faire patienter ses cr&#233;anciers jusqu&#224; ce que les choses retrouvent leur &#233;quilibre.

Il lui &#233;tait difficile de chasser Gleim de son esprit. Les premiers jours, son nom ne cessait de venir sur le tapis et Haligome se donnait de la peine pour dissimuler ses r&#233;actions. Tous les gens du m&#233;tier semblaient comprendre que Gleim avait pris Haligome pour un imb&#233;cile et tout le monde essayait de se montrer compatissant. En soi, c&#233;tait encourageant. Mais le fait dentendre toutes les conversations tourner dune mani&#232;re ou dune autre autour de Gleim les iniquit&#233;s de Gleim, le caract&#232;re vindicatif de Gleim, la ladrerie de Gleim coupait constamment le souffle &#224; Haligome. Ce nom &#233;tait comme un d&#233;clic. Gleim! et Haligome &#233;tait p&#233;trifi&#233;. Gleim! et des muscles se mettaient &#224; tressaillir sur ses joues. Gleim! et il cachait ses mains derri&#232;re son dos, comme si elles portaient lempreinte de laura du mort. Il simaginait d&#233;clarant &#224; un client dans un moment dabattement extr&#234;me: Je lai tu&#233;, vous savez. Je lai pouss&#233; par une fen&#234;tre quand j&#233;tais &#224; Vugel. Comme ces mots tomberaient facilement de ses l&#232;vres sil rel&#226;chait son contr&#244;le.

Il envisagea de faire un p&#232;lerinage &#224; lIle pour purifier son &#226;me. Plus tard, peut-&#234;tre; pas dans limm&#233;diat, car dans limm&#233;diat il lui fallait consacrer chaque instant de sa journ&#233;e &#224; ses affaires, sinon son entreprise allait p&#233;ricliter et sa famille serait dans le besoin. Il pensa aussi &#224; passer aux aveux et &#224; arriver avec les autorit&#233;s &#224; un arrangement qui lui permettrait de racheter sa faute sans interrompre ses activit&#233;s commerciales. Une amende, peut-&#234;tre mais comment pourrait-il payer une amende maintenant! Et le laisseraient-ils sen tirer &#224; si bon compte? En d&#233;finitive, il ne fit rien du tout, sauf essayer dextirper le meurtre de sa conscience, et pendant huit &#224; dix jours cela sembla marcher. Puis les r&#234;ves commenc&#232;rent.

Le premier vint la nuit du Steldi de la seconde semaine de l&#233;t&#233; et Haligome sut instantan&#233;ment quil sagissait dun message dun caract&#232;re mena&#231;ant et douloureux. Il &#233;tait dans la troisi&#232;me phase du sommeil, la plus profonde, celle qui pr&#233;c&#233;dait la mont&#233;e de lesprit vers laube et il se trouva en train de traverser un champ de dents jaun&#226;tres luisantes et glissantes qui sagitaient et se tortillaient sous ses pieds. Lair &#233;tait vici&#233;, un air palud&#233;en dun gris d&#233;primant et des filaments dune substance crue et charnue pendaient du ciel et lui fr&#244;laient les joues et les bras en laissant des traces gluantes qui provoquaient des br&#251;lures lancinantes. Il entendait un bourdonnement: le silence vibrant et tendu dun message funeste qui donne limpression que le monde a &#233;t&#233; beaucoup trop tendu sur ses cordons et derri&#232;re cela un rire lointain et narquois. Une lumi&#232;re dun &#233;clat insupportable br&#251;lait le ciel. Il comprit quil &#233;tait en train de traverser une plante-bouche lune de ces hideuses et monstrueuses plantes carnivores du lointain continent de Zimroel quil avait vues un jour expos&#233;es parmi dautres curiosit&#233;s au Pavillon Kinniken. Mais celles-ci ne faisaient gu&#232;re que trois &#224; quatre m&#232;tres de diam&#232;tre tandis que celle dans laquelle il se trouvait avait la taille dun grand faubourg et il &#233;tait retenu dans son c&#339;ur diabolique, courant de toutes ses forces pour &#233;viter de devenir la proie de ces dents impitoyables qui voulaient le broyer.

Cest donc ainsi que cela sera, dit-il, flottant au-dessus de son r&#234;ve et lobservant lugubrement. Cest le premier message et le Roi des R&#234;ves va dor&#233;navant me tourmenter.

Il ny avait pas moyen de se cacher. Les dents avaient des yeux et les yeux &#233;taient ceux de Gleim; Haligome avan&#231;ait tant bien que mal, il glissait, il transpirait, puis il bascula en avant et fut projet&#233; contre une rang&#233;e de dents implacables qui lui mordirent la main et quand il r&#233;ussit &#224; se relever, il vit que la main ensanglant&#233;e n&#233;tait plus la sienne mais avait &#233;t&#233; transform&#233;e en la petite main p&#226;le de Gleim, mal adapt&#233;e &#224; son poignet. Haligome tomba une seconde fois, les dents le mordirent derechef et de nouveau il se produisit une sinistre m&#233;tamorphose et cela recommen&#231;a &#224; plusieurs reprises et il continua de courir en sanglotant et en g&#233;missant, moiti&#233; Gleim, moiti&#233; Haligome, jusqu&#224; ce quil sarrache au sommeil et se retrouve dress&#233; sur son s&#233;ant, tremblant, tremp&#233; de sueur, agrippant la cuisse de son &#233;pouse stup&#233;faite comme une corde de s&#233;curit&#233;.

Arr&#234;te, murmura-t-elle. Tu me fais mal. Que se passe-t-il? Que se passe-t-il?

Un r&#234;ve tr&#232;s mauvais

Un message? demanda-t-elle. Oui, ce devait en &#234;tre un. Je sens son odeur dans ta sueur. Oh! Sigmar, que se passe-t-il?

Cest quelque chose que jai mang&#233;, r&#233;pondit-il en frissonnant. La chair de dragon de mer elle &#233;tait trop s&#232;che, trop vieille

Il sortit du lit et, dun pas chancelant, alla se verser un peu de vin, ce qui le calma. Sa femme le caressa, passa un linge humide sur son front fi&#233;vreux et le tint dans ses bras jusqu&#224; ce quil se d&#233;tende un peu, mais il craignait de se rendormir et resta &#233;veill&#233; jusqu&#224; laube, le regard perdu dans lobscurit&#233; gris&#226;tre. Le Roi des R&#234;ves! Tel allait &#234;tre son ch&#226;timent. Il examina tristement la situation. Il avait toujours cru que le Roi des R&#234;ves n&#233;tait quun personnage l&#233;gendaire destin&#233; &#224; faire tenir les enfants tranquilles. Certes, on disait quil vivait &#224; Suvrael, que le titre h&#233;r&#233;ditaire &#233;tait d&#233;tenu par la famille Barjazid, que le Roi et ses serviteurs balayaient nuitamment lair de la plan&#232;te pour d&#233;couvrir chez les dormeurs un sentiment de culpabilit&#233; et quils traquaient les &#226;mes coupables et les tourmentaient, mais en &#233;tait-il vraiment ainsi? Haligome ne connaissait personne qui e&#251;t re&#231;u un message du Roi des R&#234;ves. Il croyait en avoir un jour re&#231;u un de la Dame, mais il nen &#233;tait pas s&#251;r, et de toute fa&#231;on, c&#233;tait diff&#233;rent. La Dame noffrait que des visions dun caract&#232;re extr&#234;mement g&#233;n&#233;ral. On disait que le Roi des R&#234;ves infligeait de r&#233;elles souffrances; mais le Roi des R&#234;ves pouvait-il vraiment surveiller toute cette plan&#232;te grouillante, avec ses milliards dhabitants, et qui n&#233;taient pas tous vertueux?

Ce n&#233;tait peut-&#234;tre quune indigestion, se dit Haligome.

Quand les deux nuits suivantes se furent pass&#233;es calmement, il sautorisa &#224; croire que le r&#234;ve navait &#233;t&#233; quune anomalie. Tout compte fait, le roi n&#233;tait peut-&#234;tre quune l&#233;gende. Mais Secondi il re&#231;ut un nouveau message indiscutable.

Le m&#234;me silence vibrant. La m&#234;me lumi&#232;re &#233;blouissante illuminant le paysage onirique. Des images de Gleim, des rires, des &#233;chos, des gonflements et des contractions de la structure du cosmos, de violents tournoiements infligeant &#224; son esprit de terribles vertiges. Haligome se mit &#224; geindre. Il enfouit son visage dans loreiller et seffor&#231;a de reprendre son souffle. Il nosait pas se r&#233;veiller, car il d&#233;voilerait ainsi fatalement sa d&#233;tresse &#224; sa femme qui lui conseillerait de faire &#233;tudier ses r&#234;ves par une interpr&#232;te des songes et il nen &#233;tait pas question. Nimporte quelle interpr&#232;te m&#233;ritant ses honoraires saurait imm&#233;diatement quelle unissait son &#226;me &#224; celle dun criminel, et que lui arriverait-il apr&#232;s? Il subit donc son cauchemar jusqu&#224; ce quil perde toute sa force et ce nest quapr&#232;s quil se r&#233;veilla pour rester allong&#233;, flasque et frissonnant, jusquau lever du jour.

C&#233;tait le cauchemar de Secondi. Celui du Quatredi fut pire. Haligome prit son envol, retomba et sempala sur le sommet du Mont du Ch&#226;teau, un pic aigu comme une fl&#232;che et froid comme la glace, et il y resta pendant des heures tandis que des gihornas avec le visage de Gleim lui arrachaient le ventre &#224; coups de bec et bombardaient ses blessures d&#233;goulinantes de fientes br&#251;lantes. Cindi, il dormit relativement bien, mais il resta tendu, sur ses gardes; Steldi non plus, il ny eut pas de message; Soldit le vit nager dans des oc&#233;ans de sang coagul&#233; tandis que ses dents se mettaient &#224; branler et que ses doigts se transformaient en effilochures de p&#226;te molle; Lunedi et Secondi, ce furent des images moins horribles mais horribles quand m&#234;me; Merdi matin, sa femme lui dit:

Ces r&#234;ves ne taccordent pas de r&#233;pit, Sigmar. Quas-tu fait?

Quai-je fait? Je nai rien fait!

Je sens les messages qui d&#233;ferlent en toi nuit apr&#232;s nuit.

Une erreur a &#233;t&#233; commise par les Puissances qui nous gouvernent, fit-il en haussant les &#233;paules. Cela doit arriver de temps en temps; des r&#234;ves destin&#233;s &#224; un bourreau denfants de Pendiwane sont re&#231;us par un grossiste en instruments de pr&#233;cision de Stee. T&#244;t ou tard, ils sapercevront de leur erreur et me laisseront tranquille.

Et sils ne le font pas?

Elle lui lan&#231;a un regard p&#233;n&#233;trant.

Et si ces r&#234;ves te sont destin&#233;s?

Il se demanda si elle connaissait la v&#233;rit&#233;. Elle nignorait pas quil s&#233;tait rendu &#224; Vugel pour discuter avec Gleim; peut-&#234;tre, bien que ce f&#251;t difficile &#224; imaginer, avait-elle appris que Gleim n&#233;tait jamais rentr&#233; chez lui &#224; Gimkandale; son mari recevait maintenant des messages du Roi des R&#234;ves; elle pouvait ais&#233;ment en tirer ses propres conclusions. &#201;tait-ce possible? Et si c&#233;tait le pas, quallait-elle faire? D&#233;noncer son mari? Bien quelle f&#251;t &#233;prise de lui, elle pouvait fort bien le faire, car en recelant un criminel, elle risquait dattirer &#233;galement sur son propre sommeil la vengeance du Roi des R&#234;ves.

Si les r&#234;ves continuent, poursuivit-il, je vais demander aux fonctionnaires du Pontificat dinterc&#233;der en ma faveur.

Il &#233;tait &#233;vident quil nen ferait rien. Il essaya &#224; la place daffronter r&#233;solument les r&#234;ves et de les r&#233;primer afin de ne pas &#233;veiller les soup&#231;ons de la femme qui dormait &#224; ses c&#244;t&#233;s. Dans ses m&#233;ditations pr&#233;c&#233;dant le coucher, il sordonnait de rester calme, daccepter toutes les images qui pouvaient lui venir, de ne les consid&#233;rer que comme les fantasmes dun esprit d&#233;s&#233;quilibr&#233; et non comme des r&#233;alit&#233;s quil lui fallait affronter. Mais quand il se trouva en train de flotter au-dessus dune mer ardente de feu dans laquelle il senfon&#231;ait de temps &#224; autre jusquaux chevilles, il ne put semp&#234;cher de crier; et quand des aiguilles commenc&#232;rent &#224; sortir de sa chair et &#224; br&#251;ler sa peau en la transper&#231;ant, de sorte quil ressemblait &#224; un manculain, cet animal au corps recouvert de piquants des r&#233;gions torrides du sud, il g&#233;mit et demanda gr&#226;ce dans son sommeil; et quand, se promenant dans les jardins irr&#233;prochables de lord Havilbove pr&#232;s de la Barri&#232;re de Toliugar, les buissons aux formes parfaites devinrent des cr&#233;atures moqueuses et hirsutes aux longues dents et dune laideur sinistre, il fondit en larmes et se mit &#224; ruisseler dune sueur qui impr&#233;gna le matelas de son odeur. Sa femme ne lui posa plus de questions mais elle lobservait avec g&#234;ne et semblait constamment sur le point de lui demander combien de temps encore il avait lintention de tol&#233;rer ces intrusions dans son esprit.

Il avait de la peine &#224; g&#233;rer son entreprise. Les cr&#233;anciers le traquaient; les fabricants se faisaient tirer loreille pour lui accorder davantage de cr&#233;dit; les plaintes des clients tourbillonnaient autour de lui comme des feuilles mortes en automne. Il fouillait en secret dans les biblioth&#232;ques pour d&#233;nicher des informations sur le Roi des R&#234;ves et ses pouvoirs, comme sil sagissait de quelque nouvelle maladie quil avait contract&#233;e et sur laquelle il avait besoin de tout apprendre. Mais les informations &#233;taient rares et &#233;videntes: le Roi faisait partie du gouvernement, &#233;tait une Puissance dont le pouvoir &#233;tait &#233;gal &#224; celui du Pontife, du Coronal et de la Dame de lIle et dont le r&#244;le &#233;tait depuis des si&#232;cles dinfliger aux coupables leur ch&#226;timent.

Il ny a pas eu de jugement, protesta silencieusement Haligome.

Mais il savait quaucun jugement n&#233;tait n&#233;cessaire, et manifestement le Roi le savait aussi. Et comme les terribles r&#234;ves continuaient, broyant l&#226;me de Haligome et le poussant &#224; bout de nerfs, il comprit quil ny avait aucun espoir de r&#233;sister &#224; ces messages. Sa vie &#224; Stee &#233;tait termin&#233;e. Pour un instant dincons&#233;quence, il avait fait de lui-m&#234;me un hors-la-loi, condamn&#233; &#224; errer sur la vaste surface de la plan&#232;te et &#224; chercher un endroit o&#249; se cacher.

Jai besoin de me reposer, dit-il &#224; sa femme. Je vais partir en voyage durant un ou deux mois pour retrouver ma paix int&#233;rieure.

Il appela son fils aupr&#232;s de lui le gar&#231;on &#233;tait presque un homme; il pouvait assumer des responsabilit&#233;s et lui transmit son affaire, lui donnant en une heure une liste de maximes quil lui avait fallu la moiti&#233; dune vie pour apprendre. Puis, avec le peu dargent qui lui restait de son capital amenuis&#233; comme une peau de chagrin, il quitta sa splendide cit&#233; natale &#224; bord du flotteur de troisi&#232;me classe &#224; destination de au hasard Normork, sur le cercle des Cit&#233;s des Pentes, pr&#232;s du pied du Mont du Ch&#226;teau. Au bout dune heure de voyage, il r&#233;solut de ne plus jamais sappeler Sigmar Haligome et se rebaptisa Miklan Forb. Serait-ce suffisant pour d&#233;tourner la force du Roi des R&#234;ves?

Peut-&#234;tre. Le flotteur suivait les versants du Mont du Ch&#226;teau, descendant paresseusement de Stee &#224; Normork par Lower Sunbreak, Bibiroon, Sweep et la Barri&#232;re de Tolingar, et &#224; chaque &#233;tape, il se couchait dans lhostellerie en agrippant son oreiller avec terreur, mais les seuls r&#234;ves quil faisait &#233;taient les r&#234;ves ordinaires dun homme las et nerveux, d&#233;nu&#233;s de laffreuse intensit&#233; qui caract&#233;risait les messages du Roi. Il lui fut agr&#233;able de constater que les jardins de la Barri&#232;re de Tolingar &#233;taient dune sym&#233;trie et dune propret&#233; parfaites et ne ressemblaient aucunement aux hideuses terres &#224; labandon de son r&#234;ve. Haligome commen&#231;a &#224; se d&#233;tendre un peu. Il compara les jardins avec les images oniriques et d&#233;couvrit avec &#233;tonnement que le Roi lui avait fourni une vision riche, pr&#233;cise et exacte de ces jardins, compl&#232;te jusquau plus petit d&#233;tail, avant de les transformer en un lieu dhorreur; mais il ne les avait jamais vus auparavant, ce qui signifiait que le message avait transmis &#224; son cerveau tout un ensemble dinformations nouvelles pour lui, alors que des r&#234;ves ordinaires ne font appel qu&#224; ce qui y est d&#233;j&#224; enregistr&#233;.

Cela r&#233;pondait &#224; une question qui lavait perturb&#233;. Il navait pas compris si le Roi lib&#233;rait simplement les s&#233;diments de son inconscient, remuant &#224; distance les profondeurs troubles, ou sil y projetait des images. C&#233;tait &#233;videmment la seconde solution. Mais cela appelait une autre question; les cauchemars &#233;taient-ils sp&#233;cifiquement con&#231;us pour Sigmar Haligome, &#233;labor&#233;s par des sp&#233;cialistes pour &#233;veiller ses terreurs propres? Il ny avait assur&#233;ment pas assez de personnel &#224; Suvrael pour accomplir cette t&#226;che. Mais sil y en avait assez, cela impliquait quils le surveillaient de pr&#232;s, et c&#233;tait folie de simaginer quil pourrait leur &#233;chapper. Il pr&#233;f&#233;rait croire que le Roi et ses serviteurs avaient une liste de cauchemars types envoyez-lui les dents, envoyez-lui les taches grises et graisseuses, et maintenant envoyez-lui la mer de feu qui &#233;taient utilis&#233;s tour &#224; tour pour chaque malfaiteur, un processus impersonnel et automatique. Peut-&#234;tre continuaient-ils &#224; envoyer de macabres fantasmes &#224; son oreiller d&#233;sert&#233; &#224; Stee.

Apr&#232;s Dundilmir et Stipool, il arriva &#224; Normork, cette ville fortifi&#233;e, triste et herm&#233;tique, perch&#233;e au sommet de limpressionnant &#233;peron de la Cr&#234;te de Normork. Il ne lui &#233;tait pas consciemment venu &#224; lesprit avant dy arriver que Normork, avec son &#233;norme enceinte de blocs cyclop&#233;ens de pierre noire, avait toutes les qualit&#233;s voulues pour une cachette: prot&#233;g&#233;e, s&#251;re, inexpugnable. Mais il comprit que m&#234;me les murailles de Normork ne pouvaient le prot&#233;ger des traits vengeurs du Roi des R&#234;ves.

La porte Dekkeret, une poterne dans les remparts de quinze m&#232;tres de haut, &#233;tait ouverte comme toujours, lunique br&#232;che dans les fortifications, de bois noir poli bord&#233; de bandes de m&#233;tal, une ran&#231;on de Coronal. Haligome aurait pr&#233;f&#233;r&#233; quelle f&#251;t ferm&#233;e, et ferm&#233;e &#224; triple tour, mais la grande porte &#233;tait naturellement ouverte, car lord Dekkeret, qui lavait construite la treizi&#232;me ann&#233;e de son auguste r&#232;gne, avait d&#233;cr&#233;t&#233; quelle ne serait ferm&#233;e que lorsque la plan&#232;te serait en danger, et ces temps-ci, sous la conduite heureuse de lord Kinniken et du Pontife Thimin, tout prosp&#233;rait sur Majipoor, hormis l&#226;me de lex-Sigmar Haligome qui se faisait appeler Miklan Forb.

Sous ce nom de Forb, il prit une chambre bon march&#233; dans le quartier de la ville donnant sur les pentes, o&#249; le Mont du Ch&#226;teau se dressait comme une seconde muraille dune hauteur incommensurable. Sous ce nom de Forb, il trouva un emploi dans l&#233;quipe dentretien qui patrouillait jour apr&#232;s jour le long de lenceinte de la cit&#233; pour arracher les mauvaises herbes vivaces qui poussaient entre les pierres de taille que ne liait aucun mortier. Cest Forb qui sombrait tous les soirs dans le sommeil en redoutant ce qui allait venir, mais ce qui venait, semaine apr&#232;s semaine, n&#233;tait que les songes flous et d&#233;nu&#233;s de sens du sommeil normal. Il v&#233;cut pendant neuf mois terr&#233; &#224; Normork, se demandant sil avait &#233;chapp&#233; &#224; la main de Suvrael; et puis, un soir, apr&#232;s un bon repas et une bouteille de vin violet de Bannikanniklole, il se jeta au lit en se sentant totalement heureux pour la premi&#232;re fois depuis bien longtemps, bien avant sa funeste rencontre avec Gleim, sendormit sans m&#233;fiance comme une masse et re&#231;ut un message du Roi qui sempara de son &#226;me et lui assena dabominables images de chair en fusion et de rivi&#232;res de limon. Quand le r&#234;ve le laissa enfin en paix, il se r&#233;veilla en pleurant, car il savait quil &#233;tait impossible d&#233;chapper longtemps &#224; la Puissance vengeresse qui le poursuivait.

Pourtant sa vie sous le nom de Miklan Forb lui avait valu neuf mois de r&#233;pit. Avec ses maigres &#233;conomies, il fit lacquisition dun billet pour descendre jusqu&#224; Amblemorn o&#249; il devint Degrail Giladin et gagna dix couronnes par semaine pour engluer des oiseaux sur le domaine dun prince local. Il passa cinq mois &#224; labri des tourments, jusqu&#224; la nuit o&#249; le sommeil lui apporta le silence vibrant, la violence dune lumi&#232;re insoutenable et la vision dune arche dyeux d&#233;sincarn&#233;s suspendue comme un pont au-dessus de lunivers et dont tous les yeux &#233;taient braqu&#233;s sur lui seul. Il descendit le Glayge jusqu&#224; Makroprosopos o&#249; il v&#233;cut un mois sans dommage sous lidentit&#233; de Ogvorn Brille avant la venue dun r&#234;ve o&#249; des cristaux de m&#233;tal rougeoyant se multipliaient comme des cheveux dans sa gorge. Il traversa par voie de terre lint&#233;rieur aride en se joignant &#224; une caravane qui se rendait au grand march&#233; de Sisivondal, un voyage de onze semaines. Il nen fallut que sept au Roi des R&#234;ves pour le trouver et lenvoyer rouler en hurlant en pleine nuit dans un buisson de whipstaff, et cela n&#233;tait pas un r&#234;ve, car, quand il r&#233;ussit enfin &#224; se d&#233;gager des plantes, il saignait et &#233;tait tum&#233;fi&#233; et il dut &#234;tre transport&#233; au village le plus proche pour recevoir des soins. Ceux avec qui il voyageait comprirent quil recevait des messages du Roi et ils labandonn&#232;rent; mais il finit par atteindre Sisivondal, une ville sinistre et monochrome, si diff&#233;rente des splendides cit&#233;s du Mont du Ch&#226;teau quil pleurait tous les matins en la voyant. Mais il y passa tout de m&#234;me six mois sans incident. Puis les r&#234;ves revinrent et le pouss&#232;rent vers louest, un mois ici, six semaines l&#224;, passant par neuf villes et autant didentit&#233;s, jusqu&#224; ce quil atteigne enfin Alaisor, sur la c&#244;te, o&#249; il eut un an de tranquillit&#233; sous le nom de Badril Maganorn, vidant des poissons sur un march&#233; des quais. Malgr&#233; toutes ses appr&#233;hensions, il commen&#231;a &#224; croire que le Roi des R&#234;ves en avait fini avec lui et envisagea la possibilit&#233; de reprendre son ancienne vie &#224; Stee do&#249; il &#233;tait maintenant parti depuis pr&#232;s de quatre ans. Quatre ans de ch&#226;timent n&#233;taient-ils pas assez pour un crime non pr&#233;m&#233;dit&#233; et presque accidentel?

&#201;videmment pas. Au d&#233;but de sa seconde ann&#233;e &#224; Alaisor, il per&#231;ut le bourdonnement familier et de mauvais augure dun message vibrant derri&#232;re sa bo&#238;te cr&#226;nienne et il fit un r&#234;ve qui fit ressembler tous les pr&#233;c&#233;dents &#224; des repr&#233;sentations de th&#233;&#226;tre pour enfants. Il commen&#231;a dans le morne d&#233;sert de Suvrael o&#249; il se tenait au sommet dun pic d&#233;chiquet&#233; surplombant une vall&#233;e s&#232;che et d&#233;sol&#233;e au-del&#224; de laquelle s&#233;tendait une for&#234;t de sigupas qui exhalaient des miasmes mortels pour toute vie dans un rayon de quinze kilom&#232;tres, y compris les oiseaux et les insectes sans m&#233;fiance survolant leurs grosses branches tombantes. Il voyait dans la vall&#233;e sa femme et ses enfants marchant dun pas ferme vers les arbres mortels; il courut vers eux, dans des sables qui le retenaient comme de la m&#233;lasse, et les arbres fr&#233;mirent et lui firent signe, et les &#234;tres chers furent envelopp&#233;s dans les &#233;manations fatales, tomb&#232;rent et disparurent compl&#232;tement. Mais il continua davancer jusqu&#224; ce quil se trouve &#224; lint&#233;rieur du p&#233;rim&#232;tre mortel. Il appela la mort de ses v&#339;ux, mais lui seul &#233;tait immunis&#233; contre les arbres. Il arriva au milieu deux, isol&#233;s et &#233;loign&#233;s les uns des autres, et rien ne poussait autour deux, ni buissons ni plantes rampantes ni grimpantes; ce n&#233;tait quune longue rang&#233;e darbres hideux et d&#233;nud&#233;s, comme une palissade dans un endroit perdu. C&#233;tait tout ce quil y avait dans le r&#234;ve, mais il d&#233;passait de loin en horreur toutes les images grotesques qui lui avaient &#233;t&#233; inflig&#233;es pr&#233;c&#233;demment et semblait navoir pas de fin, Haligome continuant derrer, malheureux et solitaire, au milieu de ces arbres nus dans un vide priv&#233; dair, et quand il se r&#233;veilla, il avait le visage fl&#233;tri et les yeux fr&#233;missants, comme sil avait vieilli de douze ans entre la nuit et laube.

Il &#233;tait totalement bris&#233;. Senfuir &#233;tait inutile, se cacher &#233;tait vain. Il appartenait &#224; jamais au Roi des R&#234;ves.

Il navait m&#234;me plus la force de continuer &#224; se forger de nouvelles vies et de nouvelles identit&#233;s dans ces refuges provisoires. Quand le jour chassa de son esprit les terreurs du r&#234;ve de la for&#234;t, il se rendit en titubant au temple de la Dame sur les hauteurs dAlaisor et demanda lautorisation de faire le p&#232;lerinage de lIle. Il donna comme nom Sigmar Haligome. Que lui restait-il &#224; cacher?

Il fut accept&#233;, comme lest tout le monde, et un beau jour, il embarqua sur un bateau de p&#232;lerins &#224; destination de Numinor, sur le flanc nord-est de lIle. Quelques messages le harcel&#232;rent durant la travers&#233;e, certains seulement irritants, dautres avec un impact terrible, mais quand il se r&#233;veillait en tremblant et en sanglotant, il y avait dautres p&#232;lerins pour le r&#233;conforter, et maintenant quil avait fait don de sa vie &#224; la Dame, les r&#234;ves, m&#234;me les pires, nimportaient plus gu&#232;re. Il savait que le plus difficile &#224; supporter dans les messages &#233;tait la perturbation quils apportent dans la vie de tous les jours, la hantise, l&#233;tranget&#233;. Mais maintenant quil navait plus de vie propre subissant ces perturbations, quelle importance sil ouvrait les yeux en tremblant? Il n&#233;tait plus grossiste en instruments de pr&#233;cision, ni quelquun qui arrachait les mauvaises herbes ou prenait les oiseaux &#224; la glu; il n&#233;tait rien, il n&#233;tait personne; il navait plus de moi &#224; d&#233;fendre contre les incursions de son ennemi. Au milieu dun assaut de messages une &#233;trange paix sinstalla en lui. &#192; Numinor, il fut re&#231;u &#224; la Terrasse de l&#201;valuation, au bord de lIle, o&#249; il savait quil y avait des chances quil passe le reste de sa vie. La Dame ne faisait avancer que petit &#224; petit ses p&#232;lerins vers lint&#233;rieur, suivant lallure de leurs invisibles progr&#232;s intimes, et celui dont l&#226;me &#233;tait souill&#233;e par un meurtre pouvait passer toute sa vie dans quelque r&#244;le subalterne aux confins du domaine sacr&#233;. Cela lui convenait parfaitement. Il d&#233;sirait seulement &#233;chapper aux messages du Roi et il esp&#233;rait passer t&#244;t ou tard sous la protection de la Dame et &#234;tre oubli&#233; de Suvrael.

Dans ses robes de p&#232;lerin aux tons pastel, il travailla comme jardinier sur la terrasse ext&#233;rieure pendant six ans. Il avait les cheveux blancs et s&#233;tait vo&#251;t&#233;; il apprit &#224; distinguer les diff&#233;rentes sortes de plants; il souffrit des messages tous les mois ou tous les deux mois au d&#233;but, moins fr&#233;quemment par la suite, et, bien quils ne le laissassent jamais compl&#232;tement en repos, il les trouvait de moins en moins importants, comme les tiraillements dune ancienne blessure. Il pensait parfois &#224; sa famille qui, sans aucun doute, le croyait mort. Il pensait aussi &#224; Gleim, &#233;ternellement fig&#233; de stupeur, suspendu dans le vide avant de tomber et de trouver la mort. Cet homme avait-il jamais exist&#233; et Haligome lavait-il vraiment tu&#233;? Cela lui semblait irr&#233;el maintenant; c&#233;tait si affreusement loin. Haligome n&#233;prouvait aucun sentiment de culpabilit&#233; pour un crime dont il venait &#224; douter de lexistence m&#234;me. Mais il se souvenait dun diff&#233;rend professionnel, du refus arrogant de lautre n&#233;gociant de voir la terrible situation dans laquelle il se trouvait et dun moment de rage aveugle dans lequel il avait frapp&#233; son ennemi. Oui, oui, tout cela avait bien eu lieu. Et Gleim et moi-m&#234;me, se disait Haligome, avons tous deux perdu la vie dans cet instant de fureur.

Haligome accomplissait scrupuleusement ses t&#226;ches, sacquittait de ses m&#233;ditations, consultait des interpr&#232;tes des r&#234;ves c&#233;tait obligatoire, mais elles ne proposaient jamais ni commentaires ni interpr&#233;tations et suivait linstruction religieuse. Au printemps de la septi&#232;me ann&#233;e, il fut admis &#224; l&#233;tape suivante du p&#232;lerinage, la Terrasse des Commencements, o&#249; il resta mois apr&#232;s mois tandis que dautres p&#232;lerins arrivaient et avan&#231;aient jusqu&#224; la Terrasse des Miroirs qui lui faisait suite. Il parlait peu, ne se faisait pas damis et acceptait avec r&#233;signation les messages qui lui parvenaient encore &#224; intervalles tr&#232;s espac&#233;s.

Dans le courant de sa troisi&#232;me ann&#233;e sur cette terrasse, il remarqua un homme d&#226;ge m&#251;r qui lobservait dans le r&#233;fectoire, un homme fr&#234;le et de petite taille &#224; lair curieusement familier. Durant deux semaines, le nouveau venu le surveilla de pr&#232;s jusqu&#224; ce que la curiosit&#233; de Haligome devienne trop forte pour &#234;tre refr&#233;n&#233;e; il se renseigna et apprit que lhomme sappelait Goviran Gleim.

Bien s&#251;r. Haligome alla le voir pendant une heure de libert&#233;.

Voulez-vous r&#233;pondre &#224; une question? demanda-t-il.

Si je peux.

&#202;tes-vous originaire de Gimkandale, sur le Mont du Ch&#226;teau?

Oui, r&#233;pondit Goviran Gleim. Et vous, &#234;tes-vous originaire de Stee?

Oui, dit Haligome.

Ils gard&#232;rent le silence pendant quelque temps.

Ainsi vous mavez poursuivi toutes ces ann&#233;es? demanda enfin Haligome.

Mais non. Pas du tout.

Cest par simple co&#239;ncidence que nous nous trouvons tous deux ici?

Je pense que les co&#239;ncidences nexistent pas, en fait, dit Goviran Gleim. Mais ce nest pas &#224; dessein que je suis venu &#224; lendroit o&#249; vous vous trouviez.

Vous savez qui je suis et ce que jai fait?

Oui.

Et que voulez-vous de moi? demanda Haligome.

Ce que je veux? Ce que je veux?

Les yeux de Gleim, petits, sombres et brillants comme ceux de son p&#232;re mort depuis longtemps, &#233;taient plong&#233;s dans ceux de Haligome.

Ce que je veux? Dites-moi ce qui sest pass&#233; &#224; Vugel.

Venez, dit Haligome. Marchons un peu.

Ils travers&#232;rent une haie bleu-vert taill&#233;e ras et entr&#232;rent dans le jardin dalabandinas quentretenait Haligome, diminuant le nombre des boutons pour avoir de plus belles fleurs. Dans ce cadre odorant, Haligome d&#233;crivit dune voix blanche et calme les &#233;v&#233;nements quil navait jamais racont&#233;s &#224; quiconque et qui lui &#233;taient devenus presque irr&#233;els: le diff&#233;rend, la rencontre, la fen&#234;tre, la rivi&#232;re. Nulle &#233;motion napparut sur le visage de Goviran Gleim durant ce r&#233;cit, bien que Haligome scrut&#226;t avidement ses traits pour essayer dy lire ses intentions.

Quand il eut fini de d&#233;crire le meurtre, Haligome attendit une r&#233;action. Il ny en eut pas.

Et que vous est-il arriv&#233; apr&#232;s? demanda enfin Gleim. Pourquoi avez-vous disparu?

Le Roi des R&#234;ves ma fouaill&#233; l&#226;me de messages funestes et ma inflig&#233; de tels tourments que je suis parti me cacher &#224; Normork; et quand il ma retrouv&#233;, jai continu&#233; &#224; aller de lavant, fuyant de ville en ville, et finalement ma fuite ma amen&#233; sur lIle comme p&#232;lerin.

Et le Roi vous suit toujours?

Je re&#231;ois des messages de temps &#224; autre, dit Haligome.

Puis il secoua la t&#234;te.

Mais ils sont inutiles, reprit-il. Jai souffert, jai fait p&#233;nitence, mais cela a &#233;t&#233; d&#233;nu&#233; de sens, car je n&#233;prouve aucun sentiment de culpabilit&#233; pour mon crime. Ce fut un moment de folie, et jai souhait&#233; des milliers de fois quil ne se fut pas produit, mais je ne puis trouver en moi-m&#234;me aucune responsabilit&#233; pour la mort de votre p&#232;re: il ma accul&#233; &#224; la violence, je lai pouss&#233; et il est tomb&#233;, mais cet acte na aucun rapport avec la mani&#232;re dont je me suis comport&#233; dans les autres aspects de ma vie et en cons&#233;quence il ne mappartient pas.

Cest vraiment ce que vous ressentez?

Vraiment. Et toutes ces ann&#233;es de r&#234;ves torturants &#224; quoi ont-elles servi? Si je m&#233;tais retenu de tuer par peur du Roi, tout le syst&#232;me de ch&#226;timent se verrait justifi&#233;, mais je nai pens&#233; &#224; rien, surtout pas au Roi des R&#234;ves, et je consid&#232;re donc que le code selon lequel jai &#233;t&#233; ch&#226;ti&#233; est vain. Il en est de m&#234;me de mon p&#232;lerinage: je suis venu ici non pas tant pour expier que pour me mettre &#224; labri du Roi et de ses messages, et je suppose que jai avant tout r&#233;ussi cela. Mais ni mon expiation ni mes souffrances ne rendront la vie &#224; votre p&#232;re et toute cette com&#233;die aura &#233;t&#233; inutile. Allez, tuez-moi et quon en finisse.

Vous tuer? dit Gleim.

Nest-ce pas ce que vous avez lintention de faire?

Je n&#233;tais quun enfant quand mon p&#232;re a disparu. Je ne suis plus jeune maintenant et vous &#234;tes encore plus &#226;g&#233;, et tout cela est de lhistoire ancienne. Je d&#233;sirais seulement conna&#238;tre la v&#233;rit&#233; sur sa mort, et je la connais maintenant. Pourquoi vous tuer? Si cela devait rendre la vie &#224; mon p&#232;re, peut-&#234;tre le ferais-je, mais, comme vous lavez fait remarquer vous-m&#234;me, rien ne peut le faire. Je n&#233;prouve pas de col&#232;re contre vous et je nai aucun d&#233;sir de subir des tourments des mains du Roi. Pour moi, au moins, le syst&#232;me a une vertu dissuasive.

Vous ne voulez pas me tuer? demanda Haligome, stup&#233;fait.

Absolument pas.

Non. Non. Je comprends. Pourquoi me tueriez-vous? Cela me lib&#233;rerait dune vie qui est devenue un long ch&#226;timent.

Est-ce ainsi que vous voyez les choses? demanda Gleim avec &#233;tonnement.

Vous me condamnez &#224; vivre, oui.

Mais votre ch&#226;timent est termin&#233; depuis longtemps! La gr&#226;ce de la Dame est sur vous maintenant. Par la mort de mon p&#232;re vous avez trouv&#233; le chemin qui vous m&#232;ne &#224; elle!

Haligome ne savait pas si lautre se moquait de lui ou parlait sinc&#232;rement.

Vous voyez de la gr&#226;ce en moi? demanda-t-il.

Oui.

Haligome secoua la t&#234;te.

LIle et tout ce quelle repr&#233;sente ne sont rien pour moi, dit-il. Je ne suis venu ici que pour &#233;chapper aux attaques du Roi des R&#234;ves. Jai enfin trouv&#233; une cachette et rien dautre.

Vous vous abusez, dit Gleim en le regardant droit dans les yeux.

Puis il s&#233;loigna, laissant Haligome abasourdi et m&#233;dus&#233;.

&#201;tait-ce possible? Avait-il expi&#233; son crime et ne lavait-il pas compris? Il d&#233;cida que si la nuit suivante, il recevait un message du Roi et cela devait arriver, car pr&#232;s dun an s&#233;tait &#233;coul&#233; depuis le dernier il marcherait jusquau bord de la Terrasse de l&#201;valuation et se jetterait &#224; la mer. Mais ce quil re&#231;ut cette nuit-l&#224; fut un message de la Dame, un r&#234;ve doux et chaleureux qui lui ouvrait lacc&#232;s &#224; la Terrasse des Miroirs. Il ne comprenait pas encore parfaitement et doutait de jamais comprendre. Mais son interpr&#232;te des r&#234;ves lui ordonna le lendemain matin de se mettre imm&#233;diatement en route pour la terrasse &#233;blouissante qui venait tout de suite apr&#232;s, car l&#233;tape suivante de son p&#232;lerinage avait commenc&#233;.



VIII. Chez les interpr&#232;tes des r&#234;ves

Hissune saper&#231;oit souvent maintenant quune aventure a besoin dune explication imm&#233;diate par une autre; et quand il en a termin&#233; avec la triste mais instructive histoire de lassassin Sigmar Haligome, il comprend beaucoup de choses sur le fonctionnement des activit&#233;s du Roi des R&#234;ves mais il en sait encore bien peu sur les interpr&#232;tes des r&#234;ves, ces interm&#233;diaires entre le monde du sommeil et celui de la veille. Il nen a jamais consult&#233;; il consid&#232;re ses propres r&#234;ves plus comme des &#233;v&#233;nements th&#233;&#226;traux que comme des messages qui portent conseil. Il sait que cela est &#224; loppos&#233; de la tradition spirituelle centrale de la plan&#232;te, mais une grande partie de ce quil fait et pense va &#224; lencontre de ces traditions. Il est ce quil est, un gamin des rues du Labyrinthe, un observateur attentif de ce monde, mais il ne souscrit pas pour autant sans r&#233;serve &#224; toutes ses coutumes.

Il y a, ou il y avait, &#224; Zimroel, une c&#233;l&#232;bre interpr&#232;te des r&#234;ves du nom de Tisana que Hissune la rencontr&#233;e en assistant &#224; la seconde intronisation de lord Valentin. C&#233;tait une vieille femme corpulente qui avait manifestement jou&#233; un r&#244;le dans la red&#233;couverte par lord Valentin de son identit&#233; perdue; Hissune ignore tout de cela mais il se souvient avec une certaine g&#234;ne des yeux p&#233;n&#233;trants de la vieille femme et de sa personnalit&#233; puissante et &#233;nergique. Pour une raison ou pour une autre, elle s&#233;tait prise daffection pour le petit Hissune; il se souvient de s&#234;tre tenu &#224; c&#244;t&#233; delle, rapetiss&#233; par elle, en souhaitant quil ne lui vienne pas &#224; lid&#233;e de le prendre dans ses bras, car elle laurait certainement &#233;cras&#233; contre son opulente poitrine. Elle avait dit ce jour-l&#224;: Et voici un autre petit prince perdu! Quest-ce que cela signifiait? Hissune se dit de temps &#224; autre quun interpr&#232;te des r&#234;ves pourrait le lui expliquer, mais il ne consulte pas les interpr&#232;tes des r&#234;ves. Il se demande si Tisana a laiss&#233; un enregistrement dans le Registre des Ames. Il v&#233;rifie dans les archives. Oui, il y en a un. Il le demande et saper&#231;oit rapidement quil a &#233;t&#233; effectu&#233; au d&#233;but de sa vie, une cinquantaine dann&#233;es auparavant, alors quelle ne faisait quapprendre son art, et il ny en a pas dautre. Il sen faut de peu quil le renvoie. Mais il retrouve un peu de Tisana apr&#232;s seulement quelques instants denregistrement. Il d&#233;cide quil peut encore apprendre quelque chose delle, il coiffe une nouvelle fois le casque et laisse l&#226;me ardente de la jeune Tisana p&#233;n&#233;trer dans sa conscience.


Le matin de la veille de l&#201;preuve de Tisana, il commen&#231;a soudain &#224; pleuvoir, et tout le monde sortit en courant de la salle capitulaire pour voir la pluie tomber, postulantes et novices, professes et pr&#233;ceptrices, et m&#234;me la vieille Interpr&#232;te-Sup&#233;rieure Inuelda en personne. La pluie &#233;tait un &#233;v&#233;nement rare dans le d&#233;sert de la plaine de Velalisier. Tisana sortit avec toutes les autres et sarr&#234;ta pour regarder les grosses gouttes claires tomber obliquement de lunique nuage frang&#233; de noir qui restait suspendu au-dessus de la haute fl&#232;che du b&#226;timent capitulaire comme sil y &#233;tait attach&#233;. Les gouttes frappaient le sol dess&#233;ch&#233; et sablonneux avec un bruit audible; des taches sombres qui allaient en s&#233;largissant, curieusement &#233;loign&#233;es les unes des autres, se formaient sur le sol l&#233;g&#232;rement rouge&#226;tre. Les postulantes et les novices, les professes et les pr&#233;ceptrices se d&#233;barrass&#232;rent de leur p&#232;lerine et se mirent &#224; fol&#226;trer sous laverse.

La premi&#232;re depuis bien plus dun an, dit quelquun.

Un pr&#233;sage, murmura Freylis, la novice qui &#233;tait la meilleure amie de Tisana dans le chapitre. Ton &#201;preuve sera facile.

Crois-tu vraiment &#224; ce genre de choses?

Cela ne co&#251;te pas plus de voir de bons pr&#233;sages que de mauvais, dit Freylis.

Une devise utile &#224; adopter pour une interpr&#232;te des r&#234;ves, dit Tisana, et elles &#233;clat&#232;rent toutes deux de rire.

Freylis tira la main de Tisana.

Viens danser dehors avec moi! dit-elle dun ton pressant.

Tisana secoua la t&#234;te. Elle restait &#224; labri du surplomb et Freylis avait beau tirer, cela ne servait &#224; rien. Tisana &#233;tait une grande femme, robuste et puissante, &#224; lossature forte; Freylis, fr&#234;le et menue, &#233;tait comme un oiseau &#224; c&#244;t&#233; delle. Tisana n&#233;tait certainement pas dhumeur &#224; danser sous la pluie en ce moment. Le lendemain apporterait la cons&#233;cration de sept ann&#233;es de formation; elle navait toujours aucune id&#233;e de ce quon allait lui demander pour le rite mais elle sobstinait &#224; croire quelle serait jug&#233;e indigne et honteusement renvoy&#233;e dans sa lointaine ville de province; ses craintes et ses noirs pressentiments pesaient sur son esprit comme une chape de plomb et danser dans ces circonstances lui paraissait dune invraisemblable frivolit&#233;.

Regarde! s&#233;cria Freylis. La Sup&#233;rieure!

Oui, m&#234;me la v&#233;n&#233;rable Inulda &#233;tait sortie sous la pluie et dansait avec un abandon majestueux; la vieille femme &#233;maci&#233;e et parchemin&#233;e &#224; la t&#234;te chenue d&#233;crivait des cercles dun pas chancelant mais solennel, les bras d&#233;charn&#233;s grands ouverts, le visage extatique tourn&#233; vers le ciel. Tisana sourit devant ce spectacle. La Sup&#233;rieure aper&#231;ut Tisana sous le portique, lui sourit et lui fit signe de venir, comme lon fait signe &#224; un enfant boudeur qui refuse de participer au jeu. Mais la Sup&#233;rieure avait &#233;t&#233; soumise &#224; son &#201;preuve depuis si longtemps quelle avait d&#251; oublier &#224; quel point lattente &#233;tait terrible; elle &#233;tait sans nul doute incapable de comprendre les sombres pr&#233;occupations de Tisana pour la t&#226;che du lendemain. Avec un petit geste dexcuse, Tisana se retourna et rentra. Dans son dos r&#233;sonnait le brusque tambourinement de la pluie qui redoublait de violence puis vint un silence vibrant. L&#233;trange petit orage &#233;tait termin&#233;.

Tisana entra dans sa cellule, se baissant pour passer sous la vo&#251;te basse de blocs de pierre bleut&#233;e, et sappuya pendant quelques instants contre le mur rugueux pour laisser la tension se retirer delle. La cellule &#233;tait minuscule, &#224; peine assez grande pour contenir un matelas, un lavabo, un meuble de rangement, un &#233;tabli et une petite biblioth&#232;que; et Tisana, solide et bien en chair, avec le corps robuste et sain de la campagnarde quelle avait &#233;t&#233;, remplissait presque la petite pi&#232;ce. Mais elle s&#233;tait accoutum&#233;e &#224; son exigu&#239;t&#233; et la trouvait curieusement rassurante. Comme &#233;tait rassurante la routine du chapitre, la succession quotidienne d&#233;tude, de travail manuel et dinstruction et depuis quelle avait atteint le rang de professe les le&#231;ons donn&#233;es aux novices. Au moment o&#249; la pluie avait commenc&#233;, Tisana &#233;tait en train de pr&#233;parer le vin des r&#234;ves, besogne &#224; laquelle elle consacrait une heure tous les matins depuis deux ans, et quelle reprit, ravie des difficult&#233;s de la t&#226;che. En cette journ&#233;e danxi&#233;t&#233;, c&#233;tait une diversion bienvenue.

Tout le vin des r&#234;ves utilis&#233; sur Majipoor &#233;tait produit ici, par les postulantes et les professes du chapitre de Velalisier. Pour le faire il fallait des doigts plus agiles et plus fins que ceux de Tisana, mais elle y &#233;tait tout de m&#234;me devenue experte. Dispos&#233;es devant elle se trouvaient les petites fioles contenant les herbes, les minuscules feuilles grises de muorna, les succulentes racines de vejloo, les baies s&#233;ch&#233;es de sithereel et le reste des vingt-neuf ingr&#233;dients qui provoquaient la transe permettant la compr&#233;hension des r&#234;ves. Tisana saffaira &#224; les broyer et &#224; les m&#233;langer ce devait &#234;tre fait dans un certain ordre, sinon les r&#233;actions chimiques ne se produiraient pas puis &#224; allumer le feu et faire br&#251;ler le m&#233;lange jusqu&#224; ce quil soit r&#233;duit en poudre, &#224; le dissoudre dans leau-de-vie et &#224; ajouter leau-de-vie au vin. Au bout dun moment, lintensit&#233; de sa concentration laida &#224; se d&#233;tendre et m&#234;me &#224; retrouver sa bonne humeur.

Elle sentit en travaillant une douce respiration derri&#232;re elle.

Freylis?

Je peux me permettre dentrer?

Bien s&#251;r. Jai presque fini. Sont-elles toujours en train de danser?

Non, non. Tout est redevenu normal. Le soleil brille de nouveau.

Tisana agita le vin sombre et &#233;pais dans le flacon.

&#192; Falkynkip, dit-elle, l&#224; o&#249; jai pass&#233; mon enfance, le temps est chaud et sec aussi. Pourtant nous ne laissons pas tout tomber pour aller gambader d&#232;s quil commence &#224; pleuvoir.

&#192; Falkynkip, dit Freylis, les gens ne s&#233;tonnent de rien. Un Skandar &#224; onze bras ne les exciterait pas. Si le Pontife arrivait en ville et faisait le poirier sur la plaza, il nattirerait pas une grosse foule.

Oh? Tu y es all&#233;e?

Une fois, quand j&#233;tais petite. Mon p&#232;re envisageait de faire de l&#233;levage. Mais il navait pas le temp&#233;rament pour cela et au bout dun an nous sommes retourn&#233;s &#224; Til-omon. Mais il narr&#234;tait pas de parler des gens de Falkynkip, lents, flegmatiques et pos&#233;s.

Et je suis comme &#231;a aussi? demanda Tisana avec une pointe de malice.

Tu es disons, extr&#234;mement stable.

Alors, pourquoi suis-je inqui&#232;te pour demain? La petite femme sagenouilla devant Tisana et lui prit les deux mains.

Tu nas pas &#224; tinqui&#233;ter, dit-elle doucement.

Linconnu est toujours effrayant.

Ce nest quune &#233;preuve, Tisana!

Lultime &#233;preuve. Et si je la rate? Et si je laisse voir un horrible d&#233;faut de caract&#232;re qui montre que je suis absolument inapte &#224; devenir interpr&#232;te?

Et alors? demanda Freylis.

Alors, jaurai perdu sept ans. Alors, je rentre piteusement &#224; Falkynkip comme une imb&#233;cile, sans m&#233;tier et sans aptitudes, et je passe le reste de ma vie &#224; pr&#233;parer de la p&#226;t&#233;e sur la ferme de quelquun dautre.

Si l&#201;preuve montre que tu nes pas apte &#224; devenir interpr&#232;te, dit Freylis, il te faudra &#234;tre philosophe. Nous ne pouvons laisser des incapables acc&#233;der &#224; lesprit des gens, tu sais. Dailleurs, tu nes pas inapte &#224; &#234;tre interpr&#232;te, l&#201;preuve ne sera pas un probl&#232;me pour toi et je ne comprends pas pourquoi tu te mets dans tous tes &#233;tats.

Parce que je nai pas la moindre id&#233;e de ce que ce sera.

On fera probablement une interpr&#233;tation avec toi. On te fera boire le vin, on regardera dans ton esprit et on verra que tu es forte, sage et bonne, puis on arr&#234;tera lexp&#233;rience et la Sup&#233;rieure te donnera laccolade et tannoncera que tu as r&#233;ussi et ce sera tout.

Tu en es s&#251;re? Le sais-tu?

Cest une supposition raisonnable, non?

Jen ai entendu dautres, fit Tisana en haussant les &#233;paules. Que lon te fait quelque chose qui te met face &#224; face avec ce que tu as accompli de pire dans ta vie. Ou avec ce qui te fait le plus peur au monde. Ou encore avec ce que tu redoutes avant tout que les autres d&#233;couvrent en toi. Tu nas pas entendu ces histoires?

Si.

Et si c&#233;tait la veille de ton &#201;preuve, ne serais-tu pas un peu &#233;nerv&#233;e aussi?

Ce ne sont que des histoires, Tisana. Personne ne sait en quoi consiste vraiment l&#201;preuve, sauf celles qui ont &#233;t&#233; re&#231;ues.

Et celles qui ont &#233;chou&#233;.

Connais-tu quelquun qui ait &#233;chou&#233;.

Eh bien je suppose

Je soup&#231;onne que lon &#233;limine celles qui ne sont pas dou&#233;es bien avant quelles ne deviennent professes, dit Freylis en souriant. Et m&#234;me avant quelles ne deviennent postulantes.

Elle se leva et commen&#231;a &#224; jouer avec les fioles dherbes sur l&#233;tabli de Tisana.

Quand tu seras interpr&#232;te, demanda-t-elle, tu retourneras &#224; Falkynkip?

Je pense.

Tu aimes tellement cette ville?

Cest mon pays.

Le monde est tellement vaste, Tisana. Tu pourrais aller &#224; Ni-moya ou &#224; Piliplok, ou rester &#224; Alhanroel, ou m&#234;me aller vivre sur le Mont du Ch&#226;teau

Falkynkip me conviendra, dit Tisana. Jaime ses routes poussi&#233;reuses. Jaime ses collines rousses et s&#232;ches. Je ne les ai pas vues depuis sept ans. Et on a besoin dinterpr&#232;tes des r&#234;ves &#224; Falkynkip. Pas dans les grandes villes. Tout le monde veut &#234;tre interpr&#232;te &#224; Ni-moya ou &#224; Stee, tu le sais bien. Je pr&#233;f&#232;re aller &#224; Falkynkip.

As-tu un amoureux qui tattends l&#224;-bas? demanda timidement Freylis.

Pas de danger! grogna Tisana. Apr&#232;s sept ans?

Jen avais un &#224; Til-omon. Nous allions nous marier, construire un bateau et faire le tour de Zimroel, pendant trois ou quatre ans, puis peut-&#234;tre remonter le fleuve jusqu&#224; Ni-moya, nous y installer et ouvrir une boutique sur le Portique Flottant.

Cela stup&#233;fia Tisana. Depuis tout le temps quelle connaissait Freylis, c&#233;tait la premi&#232;re fois quelles parlaient de ce genre de chose.

Que sest-il pass&#233;?

Jai re&#231;u un message qui ma dit que je devais devenir interpr&#232;te des r&#234;ves, r&#233;pondit pos&#233;ment Freylis. Je lui ai demand&#233; ce quil en pensait. Je n&#233;tais m&#234;me pas s&#251;re de le faire, tu vois, mais je voulais avoir son avis, et d&#232;s linstant o&#249; je le lui ai dit, jai compris la r&#233;ponse. Il en est rest&#233; pantois, et un peu irrit&#233;, comme si le fait que je devienne interpr&#232;te des r&#234;ves contrecarrait ses projets. Ce qui &#233;tait le cas, naturellement. Il ma demand&#233; de lui laisser un ou deux jours pour y r&#233;fl&#233;chir. Je ne lai jamais revu. Un de ses amis ma dit que cette m&#234;me nuit il avait re&#231;u un message lui demandant daller &#224; Pidruid et quil &#233;tait parti le lendemain matin; plus tard, il a &#233;pous&#233; une ancienne petite amie quil a retrouv&#233;e l&#224;-bas, et je suppose quils parlent encore de construire un bateau et de faire le tour de Zimroel. Et jai ob&#233;i au message que jai re&#231;u, jai fait le p&#232;lerinage et je suis venue ici. Et voil&#224;, le mois prochain je serai professe et dans un an, si tout se passe bien, je serai interpr&#232;te des r&#234;ves &#224; part enti&#232;re. Et jirai &#224; Ni-moya et je minstallerai dans le Grand Bazar.

Pauvre Freylis!

Tu nas pas &#224; me plaindre, Tisana. Ce qui mest arriv&#233; &#233;tait pr&#233;f&#233;rable. Cela ma fait souffrir, mais pendant peu de temps. Il ne valait pas cher, et je laurais d&#233;couvert t&#244;t ou tard. De toute fa&#231;on, jaurais fini par le quitter, mais maintenant je serai interpr&#232;te des r&#234;ves et je serai au service du Divin, alors quautrement je naurais &#233;t&#233; utile &#224; personne. Tu comprends?

Oui.

Et je navais pas vraiment besoin d&#234;tre la femme de quelquun.

Moi non plus, dit Tisana.

Elle huma son vin, eut lair satisfaite et commen&#231;a &#224; d&#233;barrasser l&#233;tabli, rebouchant m&#233;ticuleusement les fioles et les rangeant dans un ordre pr&#233;cis. Freylis &#233;tait si gentille, se dit-elle, si douce, si tendre, si compr&#233;hensive. Autant de vertus f&#233;minines. Tisana ne trouvait en elle-m&#234;me aucun de ces traits de caract&#232;re. Son &#226;me &#233;tait plut&#244;t telle quelle imaginait &#234;tre celle dun homme, solide, rude, lourde, forte, capable de r&#233;sister &#224; toutes sortes de tensions mais pas tr&#232;s souple et assur&#233;ment insensible aux nuances et aux questions de d&#233;licatesse. Tisana savait que les hommes n&#233;taient pas vraiment ainsi, pas plus que les femmes n&#233;taient invariablement des parangons de finesse et de sensibilit&#233;, mais cette id&#233;e n&#233;tait pas d&#233;pourvue dune certaine v&#233;rit&#233; grossi&#232;re et Tisana s&#233;tait toujours jug&#233;e trop grosse, trop robuste, trop carr&#233;e pour &#234;tre v&#233;ritablement f&#233;minine. Alors que Freylis, petite, fr&#234;le et p&#233;tillante de vie, &#226;me de vif-argent et esprit de colibri, lui semblait presque appartenir &#224; une esp&#232;ce diff&#233;rente. Et Freylis ferait une magnifique interpr&#232;te des r&#234;ves, p&#233;n&#233;trant intuitivement lesprit de ceux qui viendraient la consulter et leur r&#233;v&#233;lant de la mani&#232;re qui leur serait la plus utile ce quils auraient le plus besoin de savoir. Quand ils sadressaient de diff&#233;rentes mani&#232;res &#224; lesprit des dormeurs, la Dame de lIle et le Roi des R&#234;ves sexprimaient souvent en termes sibyllins et d&#233;concertants et c&#233;tait la t&#226;che de linterpr&#232;te des r&#234;ves de servir dinterm&#233;diaire entre ces imposantes Puissances et les milliards dhabitants de la plan&#232;te en d&#233;chiffrant, en interpr&#233;tant et en guidant. Il y avait l&#224; une terrifiante responsabilit&#233;. Linterpr&#232;te pouvait d&#233;terminer ou transformer le destin dun &#234;tre. Freylis se d&#233;brouillerait bien: elle savait exactement quand il fallait &#234;tre s&#233;v&#232;re ou d&#233;sinvolte et quand la consolation et la cordialit&#233; &#233;taient n&#233;cessaires. Comment avait-elle appris ces choses? Par son engagement dans la vie, cela ne faisait aucun doute, par son exp&#233;rience du chagrin, des d&#233;boires, de l&#233;chec et de la d&#233;faite. M&#234;me sans conna&#238;tre beaucoup de d&#233;tails du pass&#233; de Freylis, Tisana discernait dans les yeux gris et froids de la femme menue la pr&#233;sence de ce savoir qui avait co&#251;t&#233; tant de peine et qui, plus que les techniques et les artifices quelle apprendrait au chapitre, lui serait pr&#233;cieux dans lexercice de la profession &#224; laquelle elle se destinait. Tisana nourrissait de s&#233;rieux doutes sur sa propre vocation &#224; linterpr&#233;tation des r&#234;ves, car elle avait r&#233;ussi &#224; &#233;chapper &#224; tous les bouleversements passionnels qui fa&#231;onnaient les Freylis de ce monde. Sa vie avait &#233;t&#233; trop paisible, trop facile, trop quavait dit Freylis? stable. Le genre de vie que lon menait &#224; Falkynkip, debout avec le soleil, vaquer aux travaux du m&#233;nage, manger, travailler, samuser et se coucher le ventre plein et le corps las. Nulle temp&#234;te, nulle perturbation, nulle grande ambition entra&#238;nant sa propre ruine. Pas de v&#233;ritable douleur non plus, alors comment pourrait-elle vraiment comprendre les souffrances de ceux qui souffraient? Tisana pensa &#224; Freylis et &#224; son amoureux perfide, la trahissant du jour au lendemain parce que ses projets &#224; demi form&#233;s ne saccordaient pas parfaitement avec les siens; puis elle pensa &#224; ses propres petites aventures de cour de ferme, si l&#233;g&#232;res, si frivoles, une simple camaraderie, deux individus se rapprochant pendant quelque temps avec indiff&#233;rence, puis se s&#233;parant avec la m&#234;me indiff&#233;rence, sans anxi&#233;t&#233;, sans tourments. M&#234;me quand elle faisait lamour, ce qui &#233;tait cens&#233; &#234;tre la communion absolue, c&#233;tait simple et banal, l&#233;treinte de deux corps sains et bien d&#233;coupl&#233;s, un accouplement facile, des membres qui sagitaient, quelques mouvements de va-et-vient, des soupirs et des g&#233;missements, un bref frisson de plaisir, et lon se d&#233;gageait, et lon se s&#233;parait. Rien dautre. Tisana avait r&#233;ussi &#224; se glisser &#224; travers la vie sans &#234;tre marqu&#233;e, sans &#234;tre touch&#233;e, sans &#234;tre d&#233;tourn&#233;e. Comment apr&#232;s cela pouvait-elle &#234;tre utile &#224; autrui? La confusion de leurs id&#233;es et leurs conflits ne signifieraient rien pour elle. Et elle comprit que c&#233;tait peut-&#234;tre ce quelle craignait dans l&#201;preuve: quon finisse par lire dans son &#226;me et par sapercevoir quelle &#233;tait incapable de devenir interpr&#232;te parce quelle &#233;tait si simple et si innocente, quon d&#233;couvre enfin sa duperie. Quelle ironie de sinqui&#233;ter maintenant parce quelle avait men&#233; une vie sans inqui&#233;tude! Ses mains commenc&#232;rent &#224; trembler. Elle les leva et les regarda: des mains de paysanne, de grosses mains stupides &#224; la peau r&#234;che et aux doigts &#233;pais qui tremblaient comme des marionnettes dont on tire les ficelles. Freylis, voyant son geste, baissa les mains de Tisana et les serra dans les siennes, r&#233;ussissant &#224; peine &#224; les entourer de ses petits doigts fins.

D&#233;tends-toi, souffla-t-elle dun ton v&#233;h&#233;ment. Tu nas aucune raison de te tracasser.

Tisana hocha la t&#234;te.

Quelle heure est-il?

Il est lheure pour toi daller retrouver tes novices et pour moi de mes observances.

Oui. Oui. Bon, allons-y.

Je te verrai plus tard. Au d&#238;ner. Et je resterai cette nuit avec toi pour la veill&#233;e des r&#234;ves, daccord?

Oui, dit Tisana. Cela me ferait tr&#232;s plaisir.

Elles sortirent de la cellule. Dehors, Tisana se h&#226;ta de traverser la cour jusqu&#224; la salle de r&#233;union o&#249; une douzaine de novices lattendaient. Il ne restait plus de trace de la pluie: toute leau s&#233;tait &#233;vapor&#233;e &#224; la chaleur implacable du soleil du d&#233;sert. &#192; midi, m&#234;me les l&#233;zards se cachaient. Alors quelle approchait de lautre extr&#233;mit&#233; du clo&#238;tre, une pr&#233;ceptrice sortit, une femme de Piliplok, nomm&#233;e Vandune et presque aussi &#226;g&#233;e que la Sup&#233;rieure. Tisana lui sourit et poursuivit son chemin, mais la pr&#233;ceptrice sarr&#234;ta et la rappela.

Cest demain le grand jour? demanda-t-elle.

Jen ai bien peur.

Ta-t-on dit qui te ferait passer l&#201;preuve?

On ne ma rien dit, r&#233;pondit Tisana. On ma laiss&#233;e dans lincertitude totale.

Comme il se doit, dit Vandune. Lincertitude est bonne pour l&#226;me.

Cela vous est facile de dire &#231;a, grommela Tisana tandis que Vandune s&#233;loignait pesamment.

Elle se demanda si elle se montrerait un jour dune cruaut&#233; aussi enjou&#233;e envers des candidates de l&#201;preuve, en supposant quelle r&#233;ussisse et devienne pr&#233;ceptrice. Probablement. Probablement. Les perspectives changent quand on se retrouve de lautre c&#244;t&#233; de la barri&#232;re, songea-t-elle, se souvenant que lorsquelle &#233;tait enfant, elle s&#233;tait promis de toujours essayer de comprendre les probl&#232;mes particuliers des enfants quand elle serait devenue adulte et de ne jamais traiter les jeunes avec la sorte dall&#232;gre cruaut&#233; que leurs a&#238;n&#233;s irr&#233;fl&#233;chis r&#233;servent &#224; tous les enfants. Elle navait pas oubli&#233; sa promesse mais, dix ou quinze ans plus tard, elle avait oubli&#233; ce quil y avait de si particulier dans la situation de lenfance et elle ne pensait pas faire preuve de beaucoup de d&#233;licatesse &#224; leur &#233;gard malgr&#233; tout. Il en serait tr&#232;s vraisemblablement de m&#234;me de cela.

Elle p&#233;n&#233;tra dans la salle de r&#233;union. Lenseignement au chapitre &#233;tait principalement assur&#233; par les pr&#233;ceptrices qui &#233;taient des interpr&#232;tes de r&#234;ves &#224; part enti&#232;re s&#233;loignant volontairement quelques ann&#233;es de leur client&#232;le pour dispenser leur instruction; mais on exigeait &#233;galement des professes, les &#233;tudiantes de derni&#232;re ann&#233;e &#224; qui il ne manquait que davoir pass&#233; l&#201;preuve pour &#234;tre interpr&#232;tes, quelles travaillent avec les novices afin dacqu&#233;rir de lexp&#233;rience dans leurs rapports avec les gens. Tisana enseignait la pr&#233;paration du vin des r&#234;ves, la th&#233;orie des messages et lharmonie sociale. Les novices la regard&#232;rent avec admiration et respect quand elle sinstalla au bureau. Que pouvaient-elles savoir de ses craintes et de ses doutes? &#192; leurs yeux elle &#233;tait une haute initi&#233;e de leurs rites, &#224; peine un ou deux crans au-dessous de la Sup&#233;rieure Inuelda. Elle avait ma&#238;tris&#233; toutes les techniques quelles seffor&#231;aient de comprendre. Et si elles savaient quil existait une &#201;preuve, ce n&#233;tait gu&#232;re pour elles quun vague nuage sombre &#224; un horizon lointain, sans plus de rapport avec leurs pr&#233;occupations imm&#233;diates que la vieillesse ou la mort.

Hier, commen&#231;a Tisana en prenant une profonde inspiration et en essayant de prendre un air froid et assur&#233;, tel un oracle, une source de sagesse, nous avons parl&#233; du r&#244;le r&#233;gulateur du Roi des R&#234;ves dans le comportement de la soci&#233;t&#233; sur Majipoor. Toi, Meliara, tu as soulev&#233; la question de la malveillance fr&#233;quente des images dans les messages du Roi et tu as contest&#233; la moralit&#233; qui sous-tend un syst&#232;me social fond&#233; sur le ch&#226;timent par les r&#234;ves. Jaimerais que nous traitions aujourdhui cette question plus en d&#233;tail. Consid&#233;rons une personne hypoth&#233;tique disons un chasseur de dragons de mer de Piliplok qui, dans un moment de tension int&#233;rieure extr&#234;me, commet un acte de violence non pr&#233;m&#233;dit&#233; mais grave contre un autre membre de l&#233;quipage et

Les paroles coulaient des l&#232;vres de Tisana comme un &#233;cheveau qui se d&#233;vide. Les novices prenaient des notes, fron&#231;aient les sourcils, secouaient la t&#234;te, prenaient fr&#233;n&#233;tiquement dautres notes. Tisana se souvenait davoir connu durant son propre noviciat cette sensation abominable davoir &#224; faire face &#224; une infinit&#233; de choses &#224; apprendre, pas seulement la technique de linterpr&#233;tation mais toute sortes de nuances et de concepts accessoires. Elle ne s&#233;tait pas attendue &#224; tout cela, pas plus probablement que les novices qui &#233;taient devant elle ne sy &#233;taient attendues. Mais Tisana ne s&#233;tait naturellement gu&#232;re pr&#233;occup&#233;e des difficult&#233;s que le fait de devenir une interpr&#232;te des r&#234;ves pouvait lui cr&#233;er. Sinqui&#233;ter &#224; lavance, jusqu&#224; ce que se soit pr&#233;sent&#233; ce probl&#232;me de l&#201;preuve, navait jamais &#233;t&#233; son genre. Un jour, il y avait sept ans de cela, elle avait re&#231;u un message de la Dame qui lui disait dabandonner sa ferme et de se diriger vers linterpr&#233;tation des r&#234;ves et, sans barguigner, elle avait ob&#233;i, avait emprunt&#233; de largent et avait entrepris le long p&#232;lerinage de lIle du Sommeil pour y recevoir lenseignement pr&#233;paratoire, puis, ayant obtenu lautorisation de sinscrire au chapitre de Velalisier, elle avait retravers&#233; la mer infinie jusqu&#224; ce d&#233;sert &#233;cart&#233; et d&#233;sol&#233; o&#249; elle avait pass&#233; les quatre derni&#232;res ann&#233;es de sa vie. Sans doute, sans une h&#233;sitation.

Mais il y avait tellement &#224; apprendre! Les innombrables d&#233;tails des relations de linterpr&#232;te avec ses clients, les usages de la profession, les responsabilit&#233;s, les emb&#251;ches. La m&#233;thode pour pr&#233;parer le vin et pour op&#233;rer la fusion des esprits. Les diff&#233;rentes mani&#232;res de formuler les interpr&#233;tations en termes utilement ambigus. Et les r&#234;ves eux-m&#234;mes! Leur type, leur port&#233;e, leur signification cach&#233;e! Les sept r&#234;ves illusoires et les neuf r&#234;ves instructifs, les r&#234;ves de convocation et les r&#234;ves de cong&#233;diement, les trois r&#234;ves de transcendance, les r&#234;ves dajournement du plaisir et les r&#234;ves de conscience amoindrie, les onze r&#234;ves de tourments et les cinq r&#234;ves de f&#233;licit&#233;, les r&#234;ves de voyage interrompu et les r&#234;ves de contention, les r&#234;ves des bonnes illusions et les r&#234;ves des illusions pernicieuses, les r&#234;ves de lambition mal fond&#233;e, les treize r&#234;ves de gr&#226;ce Tisana avait tous appris &#224; les conna&#238;tre, avait int&#233;gr&#233; toute la liste dans son syst&#232;me nerveux au m&#234;me titre que la table de multiplication et lalphabet, avait connu chacun de ces nombreux types tout au long de plusieurs mois de sommeil programm&#233;, et elle &#233;tait en v&#233;rit&#233; devenue experte, elle &#233;tait une initi&#233;e, elle avait acquis tout ce que ces jeunes filles pas encore form&#233;es seffor&#231;aient dapprendre, et malgr&#233; tout, lEpreuve du lendemain risquait de tout d&#233;truire, ce quaucune delles ne pouvait comprendre.

Mais &#233;tait-ce s&#251;r? La le&#231;on se termina et Tisana resta un moment &#224; son bureau, remuant des papiers dun air absent tandis que les novices sortaient &#224; la file. Lune delles, une petite jeune fille blonde et repl&#232;te originaire de lune des Cit&#233;s Tut&#233;laires du Mont du Ch&#226;teau, sarr&#234;ta un instant devant elle &#233;cras&#233;e par sa stature comme l&#233;taient la plupart des gens leva les yeux, effleura du bout des doigts lavant-bras de Tisana, une caresse de papillon, et murmura timidement:

Ce sera facile pour vous demain. Jen suis certaine.

Puis elle sourit, se d&#233;tourna, les joues en feu, et disparut.

Ainsi elles savaient certaines dentre elles. Cette b&#233;n&#233;diction accompagna Tisana comme la lueur dun cierge tout le reste de la journ&#233;e. Et ce fut une longue et morne journ&#233;e, pleine de corv&#233;es quelle ne put esquiver, bien quelle e&#251;t pr&#233;f&#233;r&#233; sen aller seule et marcher dans le d&#233;sert plut&#244;t que de sen acquitter. Mais il y avait des rites &#224; accomplir et des observances, il fallait creuser sur le chantier de la nouvelle chapelle de la Dame, affronter dans lapr&#232;s-midi une autre classe de novices, puis un peu de solitude avant le d&#238;ner et enfin le d&#238;ner lui-m&#234;me, au coucher du soleil. &#192; ce moment-l&#224;, il semblait &#224; Tisana que la petite averse du matin avait eu lieu des semaines auparavant, ou peut-&#234;tre dans un r&#234;ve.

Le d&#238;ner fut tendu. Elle navait presque pas dapp&#233;tit, ce qui ne lui arrivait pratiquement jamais. Tout autour delle s&#233;levaient dans le r&#233;fectoire la chaleur et la vitalit&#233; du chapitre, des rires, des bavardages, des chants rauques, et Tisana restait isol&#233;e au milieu de tout cela comme si elle s&#233;tait trouv&#233;e entour&#233;e par une invisible sph&#232;re de cristal. Les femmes les plus &#226;g&#233;es feignaient consciencieusement de ne pas pr&#234;ter attention au fait que c&#233;tait la veille de son Epreuve, tandis que les jeunes, essayant de faire de m&#234;me, ne pouvaient semp&#234;cher de lui jeter des coups d&#339;il furtifs, comme lon regarde &#224; la d&#233;rob&#233;e quelquun qui a soudain &#233;t&#233; choisi pour assumer quelque charge particuli&#232;re. Tisana n&#233;tait pas s&#251;re de ce qui &#233;tait le pire, la com&#233;die l&#233;nifiante des professes et des pr&#233;ceptrices ou la curiosit&#233; excit&#233;e des postulantes et des novices. Elle mangea du bout des dents. Freylis la gronda, comme on gronderait un enfant, en lui disant quelle aurait besoin de forces le lendemain. Ce qui arracha un pauvre sourire &#224; Tisana qui tapota son ventre ferme et potel&#233;.

Jen ai d&#233;j&#224; assez en r&#233;serve pour passer une douzaine dEpreuves, dit-elle.

Cela ne fait rien, r&#233;pliqua Freylis. Mange.

Je ne peux pas. Je suis trop nerveuse.

De lestrade s&#233;leva le bruit dune cuill&#232;re tintant contre un verre. Tisana leva les yeux. La sup&#233;rieure se mettait debout pour faire une annonce.

La Dame me garde! marmonna Tisana dun air constern&#233;. Va-t-elle dire quelque chose devant tout le monde sur mon &#201;preuve?

Cest &#224; propos du nouveau Coronal, dit Freylis. La nouvelle est arriv&#233;e cet apr&#232;s-midi.

Quel nouveau Coronal?

Celui qui va remplacer lord Tyeveras, maintenant quil est Pontife. O&#249; &#233;tais-tu? Depuis cinq semaines

et, en v&#233;rit&#233;, la pluie de ce matin &#233;tait le signe dheureuses nouvelles et dun nouveau printemps, disait la Sup&#233;rieure.

Tisana se for&#231;a &#224; suivre les paroles de la vieille femme.

Jai re&#231;u aujourdhui un message qui vous r&#233;jouira toutes. Nous avons un nouveau Coronal! Le Pontife Tyeveras a choisi Malibor de Bombifale qui d&#232;s ce soir sur le Mont du Ch&#226;teau prendra sa place sur le Tr&#244;ne de Confalume!

Il y eut des acclamations, des coups sur les tables et des signes de la constellation. Tisana, comme une somnambule, fit ce que les autres faisaient. Un nouveau Coronal? Oui, oui, elle avait oubli&#233;, le vieux Pontife &#233;tait mort il y avait quelques mois et la roue de l&#201;tat avait tourn&#233; une fois de plus; lord Tyeveras &#233;tait devenu Pontife et il y avait ce jour m&#234;me un homme nouveau au sommet du Mont du Ch&#226;teau.

Malibor! Lord Malibor! Vive le Coronal! s&#233;cria-t-elle avec les autres, mais comme cela &#233;tait irr&#233;el et sans importance pour elle. Un nouveau Coronal? Un nom suppl&#233;mentaire sur une longue, longue liste. Tant mieux pour lord Malibor, qui quil soit, et puisse le Divin &#234;tre cl&#233;ment envers lui, car ses ennuis ne faisaient que commencer. Mais Tisana ne sen souciait gu&#232;re. On &#233;tait cens&#233; c&#233;l&#233;brer laube dun r&#232;gne. Elle se souvenait avoir &#233;t&#233; quelque peu &#233;m&#233;ch&#233;e avec du vin de feu quand elle &#233;tait petite et que le c&#233;l&#232;bre Kinniken &#233;tait mort, conduisant lord Ossier dans le Labyrinthe du Pontife et &#233;levant Tyeveras au Mont du Ch&#226;teau. Et maintenant lord Tyeveras &#233;tait Pontife et quelquun dautre &#233;tait Coronal et il ne faisait aucun doute que Tisana apprendrait un jour que ce Malibor avait gagn&#233; le Labyrinthe et quil y avait un autre jeune et fougueux Coronal sur le tr&#244;ne. Bien que ces &#233;v&#233;nements fussent cens&#233;s &#234;tre terriblement importants.

Tisana ne se souciait pas pour linstant le moins du monde du nom du monarque, que ce f&#251;t Malibor ou Tyeveras, Ossier ou Kinniken. Le Mont du Ch&#226;teau &#233;tait bien loin, &#224; des milliers de kilom&#232;tres, et pouvait m&#234;me fort bien ne pas exister. Ce qui se dressait aussi haut que le Mont du Ch&#226;teau dans sa vie, c&#233;tait l&#201;preuve. Cette obsession occultait tout le reste, rendant fantomatique tout autre &#233;v&#233;nement. Elle savait que c&#233;tait absurde. C&#233;tait un peu comme la bizarre exacerbation des sensations que lon &#233;prouve quand on est malade, quand lunivers tout entier semble se concentrer sur la douleur derri&#232;re l&#339;il gauche ou le vide dans son estomac et que plus rien dautre ne compte. Lord Malibor? Elle c&#233;l&#233;brerait son accession au tr&#244;ne un autre jour.

Viens, dit Freylis. Allons dans ta chambre.

Tisana acquies&#231;a de la t&#234;te. Le r&#233;fectoire n&#233;tait pas un endroit pour elle ce soir. Consciente du fait que tous les regards convergeaient sur elle, elle longea lall&#233;e centrale dun pas mal assur&#233; et sortit dans lobscurit&#233;. Un vent chaud et sec soufflait, un vent &#226;pre qui portait sur les nerfs. Quand elles arriv&#232;rent &#224; la cellule de Tisana, Freylis alluma les cierges et poussa doucement Tisana sur le lit. Du meuble de rangement elle sortit deux coupes &#224; vin et de dessous sa robe elle tira une petite bouteille.

Que fais-tu? demanda Tisana.

Du vin. Pour te d&#233;tendre.

Du vin des r&#234;ves?

Pourquoi pas?

Tisana fron&#231;a les sourcils.

Nous ne sommes pas cens&#233;es commenta-t-elle.

Nous nallons pas faire une interpr&#233;tation Cest juste pour te d&#233;tendre, pour nous rapprocher un peu plus lune de lautre pour que je puisse partager ma force avec toi. Daccord? Tiens.

Elle versa le breuvage sombre et &#233;pais dans les coupes et en mit une dans la main de Tisana.

Bois. Bois-le, Tisana.

Tisana ob&#233;it m&#233;caniquement. Freylis vida sa coupe, rapidement, et commen&#231;a &#224; se d&#233;shabiller. Tisana la regarda avec &#233;tonnement. Elle navait jamais fait lamour avec une femme. &#201;tait-ce ce que Freylis voulait faire maintenant? Pourquoi? cest une erreur, se dit Tisana. La veille de mon &#201;preuve, boire du vin des r&#234;ves, partager ma couche avec Freylis

D&#233;shabille-toi, murmura Freylis.

Que vas-tu faire?

Passer la veill&#233;e des r&#234;ves avec toi, idiote. Comme nous en &#233;tions convenues. Rien dautre. Finis ton vin et enl&#232;ve ta robe!

Freylis &#233;tait nue. Son corps &#233;tait presque celui dune enfant, maigre, les membres fluets, la peau claire et les petits seins dune toute jeune fille. Tisana laissa tomber par terre ses propres v&#234;tements. La lourdeur de sa chair lembarrassait, ses bras puissants, ses cuisses et ses jambes comme d&#233;paisses colonnes. On se mettait toujours nu pour faire des interpr&#233;tations et on en arrivait rapidement &#224; ne pas se soucier de d&#233;nuder son corps, mais cette fois, elle ne savait pourquoi, c&#233;tait diff&#233;rent, intime, personnel. Freylis leur versa &#224; chacune un peu plus de vin. Tisana le but sans protester. Puis Freylis prit Tisana par les poignets, sagenouilla devant elle et la regarda droit dans les yeux.

Grande b&#234;te, dit-elle dun ton mi-affectueux, mi-d&#233;daigneux, cesse de tinqui&#233;ter pour demain! L&#233;preuve nest rien. Rien.

Elle souffla les cierges et sallongea &#224; c&#244;t&#233; de Tisana.

Dors bien. Fais de beaux r&#234;ves.

Freylis se pelotonna contre la poitrine de Tisana et se serra &#233;troitement contre elle mais elle resta immobile et sendormit au bout de quelques instants.

Elles nallaient donc pas faire lamour. Tisana se sentait soulag&#233;e. Une autre fois, peut-&#234;tre pourquoi pas? mais ce n&#233;tait pas le moment pour ce genre daventure. Tisana ferma les yeux et &#233;treignit Freylis comme on &#233;treint un enfant endormi. Elle sentait une pulsation en elle et une chaleur provoqu&#233;es par le vin. Le vin des r&#234;ves ouvrait lesprit &#224; autrui et Tisana devenait vivement sensible &#224; lesprit de Freylis, mais ce n&#233;tait pas une interpr&#233;tation et elles navaient pas effectu&#233; les exercices de concentration qui cr&#233;aient lunion totale; de Freylis ne lui parvenaient que des &#233;manations vagues et diffuses de paix, damour et d&#233;nergie. Elle &#233;tait forte, beaucoup plus forte que son corps fr&#234;le ne laurait laiss&#233; penser et &#224; mesure que lemprise du vin des r&#234;ves sexer&#231;ait sur lesprit de Tisana, elle tirait un r&#233;confort croissant de la proximit&#233; de lautre femme. Une somnolence commen&#231;ait &#224; lengourdir. Mais elle continuait de se tracasser pour l&#201;preuve, pour ce que les autres allaient penser de leur d&#233;part si t&#244;t dans la soir&#233;e, pour la violation des r&#232;gles quelles avaient commise en partageant le vin de cette mani&#232;re et des courants tourbillonnants de honte, de peur et de sentiment de culpabilit&#233; parcoururent son esprit pendant quelque temps. Mais petit &#224; petit elle se calma. Elle sendormit. Avec l&#339;il exerc&#233; dune interpr&#232;te elle surveillait ses r&#234;ves, mais ils &#233;taient sans suite ni forme des images dune myst&#233;rieuse impr&#233;cision, un horizon vide &#233;clair&#233; par une vague et lointaine lueur puis peut-&#234;tre le visage de la Dame, ou de la Sup&#233;rieure Inuelda, ou de Freylis, mais surtout une bande de lumi&#232;re chaude et consolante. Puis ce f&#251;t laube et un oiseau se mit &#224; crier dans le d&#233;sert, annon&#231;ant la venue du jour nouveau.

Tisana cligna des yeux et se dressa sur son s&#233;ant. Elle &#233;tait seule. Freylis avait rang&#233; les cierges et lav&#233; les coupes &#224; vin et elle avait laiss&#233; un mot sur la table non, pas un mot, un dessin, les &#233;clairs entrecrois&#233;s, le symbole du Roi des R&#234;ves, &#224; lint&#233;rieur du triangle dans le triangle, lembl&#232;me de la Dame de lIle, et autour de cela, un c&#339;ur, et autour de cela, un soleil radieux: un message damour et dencouragement.

Tisana?

Elle alla ouvrir la porte. La vieille pr&#233;ceptrice Vandune &#233;tait derri&#232;re.

Cest lheure? demanda Tisana.

Largement. Le soleil est lev&#233; depuis vingt minutes. Es-tu pr&#234;te?

Oui, r&#233;pondit Tisana.

Elle se sentait &#233;trangement calme ironique, apr&#232;s cette semaine de craintes. Mais maintenant que le moment &#233;tait proche, il ny avait plus rien &#224; craindre. Ce qui devait arriver arriverait, et si elle devait &#233;chouer &#224; l&#201;preuve, ce serait pour le mieux.

Elle suivit Vandune. Elles travers&#232;rent la cour, pass&#232;rent devant le potager et sortirent de la maison chapitrale. Quelques personnes &#233;taient d&#233;j&#224; debout, mais elles ne leur adress&#232;rent pas la parole. &#192; la lumi&#232;re glauque du jour naissant elles marchaient en silence sur le sable durci du d&#233;sert, Tisana ralentissant le pas pour rester juste derri&#232;re la vieille femme. Elles march&#232;rent vers lest et vers le sud, sans &#233;changer un mot, pendant ce qui sembla durer des heures et des heures, des kilom&#232;tres et des kilom&#232;tres. Dans le vide du d&#233;sert commenc&#232;rent &#224; appara&#238;tre les ruines isol&#233;es de lancienne cit&#233; M&#233;tamorphe de Velalisier, un lieu vaste et hant&#233; dune aust&#232;re majest&#233;, vieux de plusieurs milliers dann&#233;es et depuis longtemps maudit et abandonn&#233; par ses b&#226;tisseurs. Tisana crut comprendre. Pour l&#201;preuve on allait la l&#226;cher au milieu des ruines et la laisser errer toute la journ&#233;e parmi les fant&#244;mes. Pouvait-il vraiment sagir de cela? C&#233;tait si infantile, si na&#239;f. Les fant&#244;mes ne lui inspiraient aucune terreur. De plus, si on avait lintention de la terroriser, cela se passerait de nuit. De jour, Velalisier n&#233;tait quun lieu de masses et de blocs de pierres, de temples &#233;croul&#233;s, de colonnes bris&#233;es et de pyramides enfouies dans le sable.

Elles arriv&#232;rent enfin dans une sorte damphith&#233;&#226;tre en bon &#233;tat de conservation, dont les rangs superpos&#233;s de si&#232;ges de pierre rayonnaient en formant un arc tr&#232;s ouvert. Au centre se trouvaient un autel et quelques bancs de pierre et sur lautel &#233;taient pos&#233;es une bouteille et une coupe &#224; vin. C&#233;tait donc ici quaurait lieu l&#201;preuve! Tisana supposa que maintenant la vieille Vandune et elle allaient partager le vin et s&#233;tendre ensemble sur le sol plat et sablonneux et quelles allaient faire une interpr&#233;tation; et quand elles se rel&#232;veraient, Vandune saurait sil fallait oui ou non inscrire Tisana de Falkynkip sur la liste des interpr&#232;tes des r&#234;ves.

Mais ce n&#233;tait pas non plus ce qui allait se passer. Vandune montra la bouteille &#224; Tisana.

Elle contient du vin des r&#234;ves, dit-elle. Je vais te laisser ici. Verse-toi autant de vin que tu le d&#233;sires, bois-le et regarde dans ton &#226;me. Administre-toi l&#201;preuve.

Moi?

Qui dautre peut t&#233;prouver? demanda Vandune en souriant. Allez. Bois. Je reviendrai plus tard.

La vieille pr&#233;ceptrice sinclina et s&#233;loigna. Les questions se bousculaient dans lesprit de Tisana, mais elle les retint, car elle sentait que l&#201;preuve &#233;tait d&#233;j&#224; commenc&#233;e et que la premi&#232;re partie &#233;tait quaucune question ne pouvait &#234;tre pos&#233;e. Elle regarda avec perplexit&#233; Vandune senfoncer et dispara&#238;tre dans une niche du mur de lamphith&#233;&#226;tre. Apr&#232;s quoi il ny eut plus aucun son, pas m&#234;me un bruit de pas. Dans le silence &#233;crasant de la cit&#233; morte, le sable semblait gronder, mais silencieusement. Tisana fron&#231;a les sourcils, sourit, puis &#233;clata de rire un rire retentissant qui suscita des &#233;chos lointains. Quel bon tour on lui avait jou&#233;! Concevez votre propre &#201;preuve, c&#233;tait cela le truc! Les laisser appr&#233;hender ce jour, puis les conduire au milieu des ruines et leur dire de prendre les choses en main toutes seules! Que restait-il de laffreuse appr&#233;hension de terribles &#233;preuves et des fant&#244;mes que limagination avait cr&#233;&#233;s?

Mais comment

Tisana haussa les &#233;paules. Elle versa le vin et but. Tr&#232;s sucr&#233;, peut-&#234;tre un vin dune autre ann&#233;e. C&#233;tait une grande bouteille. Tr&#232;s bien, se dit-elle, je suis une grande femme. Elle se versa une seconde rasade. Elle avait lestomac vide; elle sentit presque instantan&#233;ment le vin lui monter au cerveau. Elle en prit pourtant une troisi&#232;me fois.

Le soleil montait vite. La pointe de ses rayons atteignait le sommet du mur de lamphith&#233;&#226;tre.

Tisana! cria-t-elle.

Et &#224; son cri elle r&#233;pondit:

Oui, Tisana?

Elle rit. Et but encore une fois. Elle navait jamais pris de vin des r&#234;ves seule. On le buvait toujours en pr&#233;sence dautrui soit pour faire une interpr&#233;tation, soit avec une pr&#233;ceptrice. Le boire seule &#233;tait comme poser des questions &#224; son reflet. Elle &#233;prouvait le genre de confusion qui se produit quand on se tient entre deux miroirs et que lon voit son image r&#233;p&#233;t&#233;e &#224; linfini.

Tisana, dit-elle, voici ton &#201;preuve. Es-tu digne de devenir interpr&#232;te des r&#234;ves?

Jai &#233;tudi&#233; durant quatre ans, r&#233;pondit-elle, et avant cela jen ai pass&#233; trois autres &#224; faire le p&#232;lerinage de lIle. Je connais les sept r&#234;ves illusoires et les neuf r&#234;ves instructifs, les r&#234;ves de convocation et les r&#234;ves de

Tr&#232;s bien. Passe sur tout cela. Es-tu digne de devenir interpr&#232;te des r&#234;ves?

Je sais comment pr&#233;parer le vin et comment le boire.

R&#233;ponds &#224; la question. Es-tu digne de devenir interpr&#232;te des r&#234;ves?

Je suis tr&#232;s stable. Jai l&#226;me sereine.

Tu te d&#233;robes &#224; la question.

Je suis robuste et capable. Jai peu de m&#233;chancet&#233; en moi. Je d&#233;sire servir le Divin.

Et servir ton prochain?

Je sers le Divin en le servant.

Cest joliment tourn&#233;. Qui ta appris cela?

Cela vient de me passer par la t&#234;te. Puis-je reprendre du vin?

Autant que tu voudras.

Merci, dit Tisana.

Elle but. Elle avait la t&#234;te qui tournait, mais n&#233;tait pas encore ivre et le myst&#233;rieux pouvoir dunion des esprits quavait le vin &#233;tait absent, puisquelle &#233;tait seule et &#233;veill&#233;e.

Quelle est la question suivante? demanda-t-elle.

Tu nas pas encore r&#233;pondu &#224; la premi&#232;re.

Pose-moi la suivante.

Il ny a quune seule question, Tisana. Es-tu digne de devenir interpr&#232;te des r&#234;ves? Peux-tu apaiser l&#226;me de ceux qui sadressent &#224; toi?

Jessaierai.

Est-ce ta r&#233;ponse?

Oui, dit Tisana, cest ma r&#233;ponse. Lib&#232;re-moi et laisse-moi essayer. Je suis une femme de bonne volont&#233;. Jai les comp&#233;tences et jai le d&#233;sir daider les autres. Et la Dame ma ordonn&#233; d&#234;tre interpr&#232;te des r&#234;ves.

Accepteras-tu de t&#233;tendre avec tous ceux qui auront besoin de toi? Avec les humains, les Ghayrogs, les Skandars, les Lii, les Vroons et tous ceux de toutes les races de la plan&#232;te?

Tous, dit-elle.

Dissiperas-tu la confusion de leur esprit?

Si je peux, je le ferai.

Es-tu digne de devenir interpr&#232;te des r&#234;ves?

Laisse-moi essayer et nous le saurons, dit Tisana.

Cela semble honn&#234;te. Je nai pas dautres questions.

Elle versa le reste du vin et le but. Puis elle sassit tranquillement tandis que le soleil montait dans le ciel et que la chaleur augmentait. Elle &#233;tait parfaitement calme et n&#233;prouvait ni inconfort ni impatience. Elle pourrait rester ainsi toute la journ&#233;e et toute la nuit sil le fallait. Elle eut limpression quune heure ou un peu plus s&#233;tait &#233;coul&#233;e quand soudain Vandune se trouva devant elle, comme surgie de nulle part.

Ton Epreuve est termin&#233;e? demanda doucement la vieille femme.

Oui.

Comment sest-elle pass&#233;e?

Jai r&#233;ussi, r&#233;pondit Tisana.

Oui, dit Vandune en souriant. J&#233;tais s&#251;re que tu r&#233;ussirais. Viens maintenant. Il nous faut parler &#224; la Sup&#233;rieure et prendre des dispositions pour ton avenir, Interpr&#232;te Tisana.

Elles rentr&#232;rent au chapitre aussi silencieusement quelles &#233;taient venues, marchant rapidement dans la chaleur qui augmentait. Il &#233;tait presque midi quand elles sortirent de la zone des ruines. Les novices et les postulantes qui avaient travaill&#233; aux champs rentraient d&#233;jeuner. Elles regard&#232;rent Tisana dun air h&#233;sitant et Tisana leur sourit, un sourire &#233;clatant et rassurant.

&#192; lentr&#233;e du clo&#238;tre principal Freylis apparut, croisant Tisana comme par hasard et lui lan&#231;ant un regard rapide et inquiet.

Alors? demanda Freylis dune voix tendue.

Tisana lui sourit. Elle avait envie de dire que ce n&#233;tait rien, une plaisanterie, une formalit&#233;, un simple rite, que la v&#233;ritable &#201;preuve avait eu lieu bien longtemps auparavant. Mais Freylis devrait d&#233;couvrir toutes ces choses par elle-m&#234;me. Un &#233;norme gouffre les s&#233;parait maintenant, car Tisana &#233;tait devenue interpr&#232;te alors que Freylis n&#233;tait encore quune postulante. Et Tisana se contenta de dire:

Tout va bien.

Bien. Oh! cest bien, Tisana, cest bien! Je suis si heureuse pour toi!

Je te remercie de ton aide, dit gravement Tisana.

Une ombre traversa soudain la cour. Tisana leva les yeux. Un petit nuage noir, comme celui de la veille, errait dans le ciel, sans doute un vestige &#233;gar&#233; dun orage au-dessus de la c&#244;te lointaine. Il resta immobile, comme accroch&#233; &#224; la fl&#232;che de la maison chapitrale, puis, comme si une vanne s&#233;tait ouverte, il commen&#231;a brusquement &#224; laisser choir de grosses et lourdes gouttes deau.

Regarde! s&#233;cria Tisana. Il pleut de nouveau! Viens, Freylis! Viens, allons danser!



IX. Une voleuse &#224; Ni-moya


Vers la fin de la septi&#232;me ann&#233;e du r&#233;tablissement au pouvoir de lord Valentin, la nouvelle se r&#233;pand dans le Labyrinthe que le Coronal va bient&#244;t y faire une visite, nouvelle qui &#233;l&#232;ve le pouls de Hissune et lui fait battre le c&#339;ur. Verra-t-il le Coronal? Lord Valentin se souviendra-t-il de lui? Le Coronal sest autrefois donn&#233; la peine de le convoquer au Mont du Ch&#226;teau pour son second couronnement; le Coronal pense certainement encore &#224; lui, lord Valentin se souvient certainement du gar&#231;on qui

Probablement pas, d&#233;cide Hissune. Son excitation retombe; son moi froid et rationnel reprend le dessus. Sil aper&#231;oit seulement lord Valentin durant sa visite, ce sera extraordinaire, et si lord Valentin sait qui il est, ce sera miraculeux. Il est plus que probable que le Coronal ne fera quentrer et sortir du Labyrinthe sans voir personne dautre que les principaux ministres du Pontife. Il para&#238;t quil est en route pour un Grand P&#233;riple en direction dAlaisor, et de l&#224; jusqu&#224; lIle pour rendre visite &#224; sa m&#232;re, et une halte au Labyrinthe est obligatoire sur un tel itin&#233;raire. Mais Hissune sait que les Coronals ne sont gu&#232;re enclins &#224; appr&#233;cier les visites au Labyrinthe qui leur rappelle d&#233;sagr&#233;ablement la r&#233;sidence qui les attend quand leur tour viendra d&#234;tre &#233;lev&#233;s &#224; la charge supr&#234;me. Et il sait aussi que le Pontife Tyeveras est une cr&#233;ature fantomatique, plus morte que vive, perdue dans des r&#234;ves imp&#233;n&#233;trables &#224; lint&#233;rieur du cocon de ses syst&#232;mes de survie, incapable de prof&#233;rer des paroles intelligibles, un symbole plus quun homme, qui aurait d&#251; &#234;tre inhum&#233; depuis des ann&#233;es mais est maintenu en vie pour que le r&#232;gne de lord Valentin en tant que Coronal puisse &#234;tre prolong&#233;. Cest parfait pour lord Valentin et sans doute pour Majipoor, songe Hissune, mais pas si bien pour le vieux Tyeveras. Mais ces questions ne le regardent pas. Il retourne au Registre des Ames en sinterrogeant distraitement sur la venue prochaine du Coronal et distraitement, il pianote sur le clavier pour demander une nouvelle capsule et re&#231;oit lenregistrement dune habitante de Ni-moya qui d&#233;bute de mani&#232;re si peu prometteuse quil laurait rejet&#233; sil navait d&#233;sir&#233; se faire une rapide id&#233;e de Ni-moya, cette &#233;norme cit&#233; de lautre continent. Pour Ni-moya il accepte de vivre lexistence dune petite commer&#231;ante et bient&#244;t il na plus de regrets.



1

La m&#232;re dInyanna avait &#233;t&#233; commer&#231;ante &#224; Velathys toute sa vie, comme lavait &#233;t&#233; la grand-m&#232;re maternelle dInyanna et il semblait que ce d&#251;t &#233;galement &#234;tre le sort dInyanna. Ni sa m&#232;re ni sa grand-m&#232;re maternelle navaient paru regretter particuli&#232;rement cette vie, mais Inyanna, maintenant quelle avait dix-neuf ans et &#233;tait unique propri&#233;taire, avait limpression que la boutique &#233;tait un fardeau &#233;crasant sur son dos, une gibbosit&#233;, qui exer&#231;ait une pression intol&#233;rable. Elle pensait souvent &#224; vendre et &#224; aller chercher son v&#233;ritable destin dans une autre ville lointaine, Piliplok ou Pidruid, voire Ni-moya, l&#233;norme m&#233;galopole tr&#232;s loin au nord, dont on disait quelle &#233;tait si merveilleuse quil &#233;tait impossible de limaginer pour quiconque ny &#233;tait pas all&#233;.

Mais les temps &#233;taient maussades et les affaires languissantes, et Inyanna ne voyait pas poindre un seul acheteur pour la boutique &#224; lhorizon. De plus, cet endroit avait &#233;t&#233; le centre de la vie de sa famille pendant des g&#233;n&#233;rations et le simple fait de labandonner n&#233;tait pas facile, aussi odieux lui f&#251;t-il devenu. Elle se levait donc tous les matins &#224; laube et sortait sur la petite terrasse pav&#233;e pour se plonger dans la cuve deau de pluie quelle y gardait pour ses ablutions, puis elle shabillait, prenait un petit d&#233;jeuner de poisson s&#233;ch&#233; et de vin et descendait ouvrir la boutique. Elle vendait toutes sortes de marchandises rouleaux de tissu, poteries dargile de la c&#244;te m&#233;ridionale, barils d&#233;pices et fruits en conserve, cruches de vin et coutellerie fine de Narabal, tranches de co&#251;teuse chair de dragon de mer et les resplendissantes lanternes en filigrane fabriqu&#233;es &#224; Til-omon et bien dautres choses encore. Il y avait un grand nombre de boutiques comme la sienne &#224; Velathys et aucune ne marchait vraiment bien. Depuis la mort de sa m&#232;re, Inyanna avait tenu les comptes, g&#233;r&#233; le stock, balay&#233; le plancher, poli les comptoirs et rempli les formulaires et les permis de ladministration, et elle &#233;tait lasse de tout cela.

Mais quelles autres perspectives souvraient dans sa vie? Elle &#233;tait une jeune fille insignifiante vivant dans une ville insignifiante, pluvieuse et entour&#233;e de montagnes, et elle nesp&#233;rait pas vraiment que cela allait changer dans les soixante ou soixante-dix ans &#224; venir.

Elle avait peu de clients humains. Au fil des d&#233;cennies, ce quartier de Velathys avait &#233;t&#233; principalement occup&#233; par des Hjorts et des Lii et un grand nombre de M&#233;tamorphes aussi, car la province M&#233;tamorphe de Piurifayne s&#233;tendait juste au-del&#224; de la cha&#238;ne de montagnes au nord de la ville et un nombre consid&#233;rable de Changeformes s&#233;taient introduits dans Velathys. Elle acceptait tout le monde, m&#234;me les M&#233;tamorphes qui mettaient la plupart des humains mal &#224; laise. La seule chose quInyanna regrett&#226;t chez sa client&#232;le &#233;tait quelle navait pas loccasion de voir beaucoup de gens de sa race et en cons&#233;quence, bien quelle fut mince et s&#233;duisante, grande, lair sain, avec une allure un peu gar&#231;onni&#232;re, des cheveux roux boucl&#233;s et des yeux verts frappants, elle ne trouvait que rarement des amoureux et navait jamais rencontr&#233; quelquun avec qui elle ait eu envie de vivre. Partager la boutique lui faciliterait la t&#226;che. Par contre, cela lui co&#251;terait une grande partie de sa libert&#233;, y compris la libert&#233; de r&#234;ver &#224; une vie o&#249; elle ne tiendrait pas une boutique &#224; Velathys.

Un jour, apr&#232;s les pluies de midi, deux inconnus entr&#232;rent dans la boutique, les premiers clients depuis plusieurs heures. Lun &#233;tait petit et boulot, un petit pot &#224; tabac, et lautre, p&#226;le, &#233;maci&#233; et d&#233;gingand&#233;, le visage en lame de couteau, ressemblait &#224; quelque animal pr&#233;dateur des montagnes. Ils &#233;taient v&#234;tus de lourdes tuniques blanches avec de larges ceintures dun orange vif, un style de v&#234;tements qui, &#224; ce que lon disait, &#233;tait courant dans les grandes cit&#233;s du nord, et ils parcoururent des yeux la boutique avec le regard m&#233;prisant de ceux qui sont accoutum&#233;s &#224; des marchandises dune tout autre qualit&#233;.

&#202;tes-vous Inyanna Forlana? demanda le petit.

Oui, cest moi.

Il consulta un document.

Fille de Forlana Hayorn qui &#233;tait la fille de Hayorn Inyanna?

Cest bien moi. Puis-je vous demander

Enfin! s&#233;cria le grand. Que ce fut long et p&#233;nible de retrouver votre piste! Si vous saviez depuis combien de temps nous vous cherchons! Nous avons remont&#233; le fleuve jusqu&#224; Khyntor, puis nous sommes all&#233;s &#224; Dulorn et nous avons travers&#233; ces satan&#233;es montagnes sarr&#234;te-t-il jamais de pleuvoir par ici? et ensuite nous avons parcouru tout Velathys, de porte en porte, de boutique en boutique, demandant de-ci de-l&#224;

Et je suis celle que vous cherchez?

Oui, si vous pouvez fournir la preuve de votre ascendance.

Jai des documents, dit Inyanna en haussant les &#233;paules. Mais quelle affaire vous am&#232;ne?

Nous devrions nous pr&#233;senter, dit le petit. Je mappelle Vezan Ormus et mon coll&#232;gue Steyg; nous sommes fonctionnaires au service de Sa Majest&#233; le Pontife Tyeveras, Bureau des Successions, Ni-moya.

Dune luxueuse serviette en cuir repouss&#233; Vezan Ormus sortit une liasse de documents et les remua ostensiblement.

La s&#339;ur a&#238;n&#233; de la m&#232;re de votre m&#232;re &#233;tait une certaine Saleen Inyanna qui, en lan vingt-trois du pontificat de Kinniken, lord Ossier &#233;tant Coronal, sest install&#233;e dans la ville de Ni-moya et a &#233;pous&#233; un certain Helmyot Gavoon, cousin au troisi&#232;me degr&#233; du duc. Inyanna le regardait dun air interdit.

Je ne connais pas ces gens-l&#224;, dit-elle.

Ce nest pas &#233;tonnant, dit Steyg. C&#233;tait il y a plusieurs g&#233;n&#233;rations. Et nul doute quil y ait eu peu de contacts entre les deux branches de la famille, &#233;tant donn&#233; le foss&#233; que creusaient la distance et la fortune.

Ma grand-m&#232;re na jamais mentionn&#233; des parents riches &#224; Ni-moya, dit Inyanna.

Vezan Ormus toussota et fouilla dans ses papiers.

Quoi quil en soit, dit-il, trois enfants sont n&#233;s de Helmyot Gavoon et de Saleen Inyanna, dont la&#238;n&#233;, une fille, a h&#233;rit&#233; les biens de la famille. Elle est morte jeune dans un accident de chasse et les terres sont revenues &#224; son fils unique, Gavoon Dilamayne, qui est rest&#233; sans enfants et est d&#233;c&#233;d&#233; en lan dix du pontificat de Tyeveras, cest-&#224;-dire il y a neuf ans. Depuis lors les biens sont rest&#233;s vacants tandis que des recherches &#233;taient entreprises pour retrouver les h&#233;ritiers l&#233;gitimes. On a &#233;tabli il y a trois ans

Que je suis h&#233;riti&#232;re?

En effet, dit Steyg dun ton mielleux avec un large sourire.

Inyanna, qui avait suivi depuis quelque temps le tour que prenait la conversation, fut n&#233;anmoins stup&#233;faite. Ses jambes se mirent &#224; trembler, ses l&#232;vres et sa bouche se dess&#233;ch&#232;rent et dans son trouble elle fit un brusque mouvement du bras, renversant et brisant un vase co&#251;teux dAlhanroel. Embarrass&#233;e par tout cela, elle se ressaisit et demanda:

Et que suis-je donc cens&#233;e avoir h&#233;rit&#233;?

Le grand b&#226;timent connu sous le nom de Perspective Nissimorn sur la rive nord du Zimr &#224; Ni-moya et des domaines dans trois endroits diff&#233;rents de la vall&#233;e de la Steiche, tous lou&#233;s &#224; bail et rapportant un revenu, dit Steyg.

Toutes nos f&#233;licitations, dit Vezan Ormus.

Et moi je vous f&#233;licite, r&#233;pliqua Inyanna, pour votre ing&#233;niosit&#233;. Merci pour ces moments de distraction; et maintenant, &#224; moins que vous ne vouliez acheter quelque chose, je vous prie de me laisser continuer ma comptabilit&#233;, car jai des taxes &#224; payer et

Vous &#234;tes sceptique, reprit Vezan Ormus. Avec juste raison. Nous vous racontons une histoire &#224; dormir debout et vous &#234;tes incapable damortir limpact de nos paroles. Mais &#233;coutez, nous sommes de Ni-moya. Aurions-nous parcouru des milliers de kilom&#232;tres jusqu&#224; Velathys pour le plaisir de faire une farce &#224; des commer&#231;ants? Regardez ici

Il ouvrit en &#233;ventail sa liasse de papiers et les poussa vers Inyanna. Les mains tremblantes, elle les examina. Une vue du manoir &#233;blouissant, toute une collection de titres de propri&#233;t&#233;, un document g&#233;n&#233;alogique et un papier portant le sceau pontifical sur lequel &#233;tait &#233;crit son nom

Elle leva les yeux, abasourdie, sid&#233;r&#233;e.

Que dois-je faire maintenant? demanda-t-elle dune voix faible et voil&#233;e.

La proc&#233;dure est de pure routine, r&#233;pondit Steyg. Vous devez d&#233;clarer sous serment que vous &#234;tes r&#233;ellement Inyanna Forlana, vous devez signer des papiers par lesquels vous vous engagez &#224; rembourser les taxes sur les revenus accumul&#233;s des propri&#233;t&#233;s quand vous en aurez pris possession, il vous faudra payer les droits denregistrement pour le transfert de propri&#233;t&#233; et ainsi de suite. Nous pouvons nous charger de tout cela pour vous.

Des droits denregistrement?

Ils se montent &#224; quelques royaux.

Elle &#233;carquilla les yeux.

Que je peux payer sur les revenus accumul&#233;s des biens?

Malheureusement pas, r&#233;pondit Vezan Ormus. Largent doit &#234;tre vers&#233; avant davoir les titres de propri&#233;t&#233; et vous ne pouvez naturellement pas disposer des revenus des biens avant davoir les titres, donc

Cest une ennuyeuse formalit&#233;, dit Steyg. Mais insignifiante, si lon pense &#224; lavenir.



2

Au bout du compte les droits se montaient &#224; vingt royaux. C&#233;tait une somme &#233;norme pour Inyanna, presque la totalit&#233; de ses &#233;conomies; mais une &#233;tude des documents lui apprit que les revenus agricoles seuls s&#233;levaient &#224; neuf cents royaux par an et il y avait encore le reste de lactif, le manoir et son contenu, les loyers et les droits sur certaines propri&#233;t&#233;s en bordure du fleuve

Vezan Ormus et Steyg se montr&#232;rent extr&#234;mement obligeants pour remplir les formulaires. Elle accrocha &#224; la porte l&#233;criteau portant FERM&#201; POUR AFFAIRES, non que cela e&#251;t beaucoup dimportance en cette saison calme, et ils pass&#232;rent tout lapr&#232;s-midi assis &#224; c&#244;t&#233; delle &#224; son petit bureau &#224; l&#233;tage, lui faisant passer des choses &#224; signer et y apposant les sceaux pontificaux &#224; laspect imposant. Apr&#232;s quoi, pour c&#233;l&#233;brer cela, elle les emmena &#224; la taverne au pied de la colline boire quelques tourn&#233;es de vin. Steyg insista pour payer la premi&#232;re; il &#233;carta sa main et posa sur le comptoir une demi-couronne pour une bouteille de vin de palme de choix de Pidruid. Cette extravagance coupa le souffle &#224; Inyanna elle buvait en g&#233;n&#233;ral du vin de qualit&#233; inf&#233;rieure mais elle se souvint, alors quelle &#233;tait devenue riche et quand la bouteille fut vide, elle en commanda une autre. La salle &#233;tait bond&#233;e, surtout des Hjorts et quelques Ghayrogs, et les bureaucrates du nord avaient lair mal &#224; laise au milieu de tous ces non-humains et ils portaient pensivement de temps &#224; autre leurs doigts sur leur nez comme pour filtrer lodeur de cette chair diff&#233;rente. Inyanna, pour les mettre &#224; laise, ne cessait de leur r&#233;p&#233;ter &#224; quel point elle leur &#233;tait reconnaissante de s&#234;tre donn&#233; la peine d&#234;tre venus la sortir de son obscurit&#233; &#224; Velathys.

Mais cest notre travail! protesta Vezan Ormus. Sur cette plan&#232;te chacun doit servir le Divin en jouant son r&#244;le dans la complexit&#233; de la vie quotidienne. Des terres restent en jach&#232;re, une grande maison est inoccup&#233;e, une h&#233;riti&#232;re m&#233;ritante m&#232;ne dans lignorance une morne existence. La justice exige que de tels torts soient r&#233;par&#233;s. Cest &#224; nous quappartient le privil&#232;ge de le faire.

Tout de m&#234;me, dit Inyanna, le visage empourpr&#233; par le vin et se penchant de mani&#232;re presque provocante tant&#244;t vers un homme tant&#244;t vers lautre, vous vous &#234;tes donn&#233; beaucoup de mal pour moi et je vous en demeurerai toujours redevable. Puis-je vous offrir une autre bouteille?

La nuit &#233;tait tomb&#233;e depuis longtemps quand ils quitt&#232;rent enfin la taverne. Il y avait plusieurs lunes dans le ciel et les montagnes qui encerclaient la ville, des pics isol&#233;s de la grande cha&#238;ne des Gonghar, ressemblaient &#224; des piliers d&#233;chiquet&#233;s de glace noire sous cette clart&#233; froide. Inyanna raccompagna ses visiteurs &#224; leur h&#244;tel en bordure de la Place Dekkeret et dans son d&#233;but divresse faillit sinviter pour la nuit. Mais ils nen avaient apparemment aucune envie, se m&#233;fiant peut-&#234;tre un peu de cette possibilit&#233;, et elle fut doucement et habilement &#233;conduite &#224; leur porte. En titubant un peu elle effectua la longue et raide mont&#233;e jusque chez elle et elle sortit sur la terrasse pour respirer lair nocturne. Elle avait des &#233;lancements dans la t&#234;te. Trop de vin, trop de paroles, trop de nouvelles stup&#233;fiantes! Elle regarda autour delle. Sa ville, des rang&#233;es superpos&#233;es de petites habitations aux murs de stuc et aux toits de tuiles s&#233;tageant sur la cuvette en pente du Bassin de Velathys, quelques bandes despaces verts, des places et des h&#244;tels particuliers, le ch&#226;teau ducal d&#233;labr&#233; accroch&#233; aux pentes orientales, la route encerclant la ville comme une ceinture, et puis les montagnes hautes et oppressantes qui commen&#231;aient juste derri&#232;re, les flancs balafr&#233;s par les marbri&#232;res elle voyait tout cela de son aire au sommet de la colline. Adieu! Elle songea que cette ville n&#233;tait ni laide ni belle, que c&#233;tait juste un endroit calme, humide, morne, froid, banal, connu pour son marbre et lhabilet&#233; de ses tailleurs de pierres et pas grand-chose dautre, une ville provinciale sur un continent provincial. Elle s&#233;tait r&#233;sign&#233;e &#224; finir ses jours ici. Mais maintenant que les miracles avaient p&#233;n&#233;tr&#233; dans sa vie, il lui semblait intol&#233;rable de devoir y passer ne f&#251;t-ce quencore une heure, alors que Ni-moya l&#233;blouissante lattendait. Ni-moya, Ni-moya, Ni-moya!

Elle dormit dun sommeil intermittent. Le lendemain matin, elle retrouva Vezan Ormus et Steyg dans l&#233;tude du notaire derri&#232;re la banque et leur remit son petit sac de royaux frustes, anciens pour la plupart, certains tr&#232;s anciens, &#224; leffigie de Kinniken, de Thimin et de Ossier, et dont lun remontait m&#234;me au r&#232;gne du grand Confalume, une pi&#232;ce vieille de plusieurs si&#232;cles. En &#233;change ils lui donn&#232;rent une unique feuille de papier: un re&#231;u attestant le paiement de la somme de vingt royaux quils devaient verser en son nom pour sacquitter des droits denregistrement. Ils expliqu&#232;rent que les autres documents devaient repartir avec eux pour &#234;tre contresign&#233;s et valid&#233;s. Mais ils lui exp&#233;dieraient le tout d&#232;s que le transfert serait achev&#233; et elle pourrait alors venir &#224; Ni-moya prendre possession de ses biens.

Quand je serai sur mes terres, leur d&#233;clara-t-elle avec noblesse, vous serez mes h&#244;tes pour un mois de chasse et de r&#233;jouissances.

Oh! non, fit doucement Vezan Ormus, il ne serait gu&#232;re s&#233;ant pour des gens comme nous de frayer avec la ma&#238;tresse de la Perspective Nissimorn. Mais nous appr&#233;cions lintention et nous vous remercions pour le geste.

Inyanna les invita &#224; d&#233;jeuner. Mais Steyg r&#233;pondit quils devaient reprendre la route. Ils avaient dautres h&#233;ritiers &#224; contacter et des probl&#232;mes de succession &#224; r&#233;gler &#224; Narabal, &#224; Til-omon et &#224; Pidruid; il s&#233;coulerait encore de nombreux mois avant quils ne revoient leur foyer et leur &#233;pouse &#224; Ni-moya. Est-ce que cela signifiait, demanda-t-elle soudain en grand d&#233;sarroi, quaucune mesure concernant lenregistrement de ses titres nallait &#234;tre prise avant quils aient achev&#233; leur tourn&#233;e?

Pas du tout, dit Steyg. Nous exp&#233;dierons vos documents &#224; Ni-moya ce soir m&#234;me par courrier direct. Votre demande sera examin&#233;e d&#232;s que possible. Vous devriez recevoir des nouvelles de notre bureau dans oh! disons sept &#224; neuf semaines.

Elle les accompagna &#224; leur h&#244;tel, attendit &#224; lext&#233;rieur pendant quils faisaient leurs bagages, les escorta jusqu&#224; leur flotteur et resta sur la rue en agitant la main tandis quils s&#233;loignaient vers la route menant &#224; la c&#244;te sud-ouest. Puis elle rouvrit la boutique. Elle eut deux clients dans lapr&#232;s-midi, lun acheta pour trois pesants de clous et lautre demanda trois m&#232;tres de faux satin &#224; soixante pesants le m&#232;tre; le total des ventes de la journ&#233;e fut donc inf&#233;rieur &#224; deux couronnes, mais aucune importance. Bient&#244;t elle serait riche.

Un mois s&#233;coula sans nouvelles de Ni-moya. Puis un second, et toujours le silence.

La patience qui avait retenu Inyanna &#224; Velathys pendant dix-neuf ans &#233;tait la patience du d&#233;sespoir et de la r&#233;signation. Mais maintenant que de grands changements sannon&#231;aient, il ne lui restait plus de patience. Elle ne tenait pas en place, elle faisait les cent pas, elle cochait les jours sur le calendrier. L&#233;t&#233;, avec ses pluies quasi quotidiennes, sacheva lautomne vif et sec lui succ&#233;da et les feuilles prirent des teintes mordor&#233;es sur les contreforts. Les lourdes pr&#233;cipitations de lhiver commenc&#232;rent, des masses dair humide pouss&#233;es vers le sud depuis la vall&#233;e du Zimr et &#224; travers le territoire M&#233;tamorphe se heurtant aux vents &#226;pres des montagnes. Il y avait de la neige sur les cr&#234;tes des Gonghars et des ruisseaux de boue coulaient dans les rues de Velathys. Toujours pas de nouvelles de Ni-moya, Inyanna pensait &#224; ses vingt royaux et la terreur commen&#231;ait &#224; se m&#234;ler &#224; lirritation dans son esprit. Elle f&#234;ta seule son vingti&#232;me anniversaire, buvant avec amertume du vin aigrelet et imaginant ce que ce serait davoir &#224; sa disposition les revenus de la Perspective Nissimorn. Pourquoi &#233;tait-ce si long? Nul doute que Vezan Ormus et Steyg aient envoy&#233; comme convenu les documents aux bureaux du Pontife; mais &#224; coup s&#251;r ses papiers tra&#238;naient sur quelque bureau poussi&#233;reux, attendant que lon prenne des mesures, tandis que les mauvaises herbes poussaient dans les jardins de ses propri&#233;t&#233;s. La veille du premier jour de lhiver, Inyanna prit la r&#233;solution de se rendre &#224; Ni-moya et de prendre personnellement les choses en main.

Le voyage allait co&#251;ter cher et elle avait donn&#233; toutes ses &#233;conomies. Pour se procurer de largent elle hypoth&#233;qua la boutique &#224; une famille de Hjorts. Ils lui donn&#232;rent dix royaux; ils devaient se payer les int&#233;r&#234;ts en liquidant son stock &#224; leur propre profit; si la totalit&#233; de la dette &#233;tait rembours&#233;e avant son retour, ils continueraient &#224; g&#233;rer le commerce pour son compte en lui versant une redevance. Ce contrat &#233;tait fort avantageux pour les Hjorts, mais Inyanna nen avait cure: elle savait, mais ne sen ouvrit &#224; personne, quelle ne reverrait jamais plus la boutique, ni ces Hjorts, ni Velathys, et la seule chose qui comptait &#233;tait davoir largent pour aller &#224; Ni-moya.

Ce n&#233;tait pas un petit voyage. Litin&#233;raire le plus direct entre Velathys et Ni-moya traversait la province Changeforme de Piurifayne o&#249; il &#233;tait dangereux et imprudent de p&#233;n&#233;trer. Elle &#233;tait donc oblig&#233;e de faire un &#233;norme d&#233;tour en prenant la direction de louest par le col Stiamot puis en remontant la longue et large vall&#233;e que formait le rift de Dulorn bord&#233;e sur la droite par la stup&#233;fiante muraille de la faille de Velathys, haute dun kilom&#232;tre et demi et longue de cinq cents kilom&#232;tres: et quand elle aurait atteint la ville de Dulorn, il lui resterait encore &#224; traverser la moiti&#233; du vaste continent de Zimroel, par voie de terre et en bateau, avant darriver &#224; Ni-moya. Mais Inyanna voyait tout cela comme une glorieuse aventure, quel que f&#251;t le temps que cela d&#251;t prendre. Elle n&#233;tait jamais all&#233;e nulle part, sauf une fois quand elle avait dix ans et que sa m&#232;re, traversant un hiver une p&#233;riode de prosp&#233;rit&#233;, lavait envoy&#233;e passer un mois dans les pays chauds au sud des Gonghars. Dautres villes bien quelle en ait vu des images, &#233;taient &#224; ses yeux aussi lointaines et aussi invraisemblables que dautres plan&#232;tes. Sa m&#232;re &#233;tait all&#233;e une fois &#224; Til-omon, sur la c&#244;te, et elle disait que c&#233;tait un endroit o&#249; le soleil &#233;tait brillant comme du vin dor&#233; et o&#249; il faisait en permanence un temps estival. Sa grand-m&#232;re maternelle &#233;tait all&#233;e jusqu&#224; Narabal o&#249; lair tropical &#233;tait lourd et humide et collait comme une seconde peau. Mais le reste Pidruid, Piliplok, Dulorn, Ni-moya et toutes les autres n&#233;tait que des noms pour elle, le concept doc&#233;an &#233;tait presque au-del&#224; de son imagination et il lui &#233;tait absolument impossible de croire v&#233;ritablement quil existait au-del&#224; de cet oc&#233;an tout un autre continent, avec dix grandes cit&#233;s pour chaque cit&#233; de Zimroel, des milliards dindividus, une d&#233;concertante tani&#232;re souterraine dans le d&#233;sert appel&#233;e le Labyrinthe, o&#249; r&#233;sidait le Pontife, et une montagne de cinquante kilom&#232;tres de haut, au sommet de laquelle vivaient le Coronal et toute sa cour princi&#232;re. En pensant &#224; ces choses elle sentait une douleur dans sa gorge et des bourdonnements doreilles. Limpressionnante, linconcevable Majipoor &#233;tait une p&#226;tisserie trop gigantesque pour nen faire quune bouch&#233;e; mais la grignoter, kilom&#232;tre apr&#232;s kilom&#232;tre, &#233;tait absolument merveilleux pour quelquun qui n&#233;tait sorti quune fois de Velathys.

Invanna remarqua avec fascination le changement dans lair quand le gros flotteur de transport traversa le col et descendit dans la plaine &#224; louest des montagnes. C&#233;tait encore lhiver les jours &#233;taient courts, le soleil p&#226;le et verd&#226;tre mais le vent &#233;tait mod&#233;r&#233;, aucunement une bise cinglante, et apportait des effluves doux et &#226;cres. Elle vit avec &#233;tonnement que le sol &#233;tait dense, friable et spongieux, tr&#232;s diff&#233;rent de la couche peu profonde de terrain rocailleux et scintillant quil y avait chez elle, et quil &#233;tait par endroits dune teinte rouge vif stup&#233;fiante sur des kilom&#232;tres et des kilom&#232;tres. Les plantes &#233;taient diff&#233;rentes aussi avec de grosses feuilles luisantes; le plumage des oiseaux &#233;tait peu familier et les agglom&#233;rations qui bordaient la route &#233;taient tr&#232;s a&#233;r&#233;es, un habitat rural qui ne ressemblait en rien &#224; la triste, compacte et grise Velathys, daudacieuses petites maisons en bois d&#233;cor&#233;es de capricieux ornements en spirale et peintes de taches vives de jaune, de bleu et d&#233;carlate. Il &#233;tait &#233;galement terriblement peu familier de ne pas avoir les montagnes de tous c&#244;t&#233;s, car Velathys &#233;tait nich&#233;e au c&#339;ur des Gonghars et Inyanna se trouvait dans la grande d&#233;pression qui s&#233;tendait entre les montagnes et la lointaine bande c&#244;ti&#232;re, et quand elle regardait &#224; louest, elle pouvait voir si loin que cen &#233;tait presque effrayant, un panorama illimit&#233; qui s&#233;tendait &#224; perte de vue. De lautre c&#244;t&#233; elle avait la faille de Velathys, la paroi ext&#233;rieure de la cha&#238;ne de montagnes, mais m&#234;me cela &#233;tait &#233;trange, cette sinistre barri&#232;re verticale ne faisant que rarement place &#224; des pics isol&#233;s qui courait sans fin vers le nord. Mais la faille se termina enfin et le paysage changea de nouveau profond&#233;ment tandis quelle continuait de remonter vers le nord dans la partie sup&#233;rieure du rift de Dulorn. &#192; cet endroit la colossale vall&#233;e deffondrement &#233;tait riche en gypse et les basses collines moutonnantes &#233;taient aussi blanches que si elles avaient &#233;t&#233; couvertes de givre. La pierre &#233;tait dune &#233;trange texture, un min&#233;ral tr&#232;s l&#233;ger avec un myst&#233;rieux &#233;clat glac&#233;. Inyanna avait appris &#224; l&#233;cole que toute la ville de Dulorn &#233;tait b&#226;tie avec ce mat&#233;riau, et on lui en avait montr&#233; des images, fl&#232;ches, arcs-boutants et fa&#231;ades cristallines flamboyant comme un feu nacr&#233; &#224; la lumi&#232;re du jour. Tout cela lui avait sembl&#233; n&#234;tre que l&#233;gende, comme ces histoires de la Vieille Terre do&#249; sa race &#233;tait cens&#233;e &#234;tre issue.

Mais un jour de la fin de lhiver, Inyanna se trouva en train de contempler les faubourgs de la cit&#233; de Dulorn et elle comprit que la l&#233;gende navait rien dimaginaire. Dulorn &#233;tait beaucoup plus belle et &#233;trange quelle naurait pu limaginer. Elle semblait briller dun &#233;clat int&#233;rieur tandis que la lumi&#232;re du soleil, r&#233;fract&#233;e et d&#233;fl&#233;chie par les innombrables angles et facettes des hauts b&#226;timents baroques, tombait dans les rues en flots chatoyants.

C&#233;tait donc cela une cit&#233;! &#192; c&#244;t&#233; Velathys n&#233;tait quune tourbi&#232;re. Inyanna serait volontiers rest&#233;e un mois, un an, pour toujours, remontant une rue et descendant la suivante, admirant les tours et les ponts, regardant &#224; lint&#233;rieur des myst&#233;rieuses boutiques gorg&#233;es de marchandises co&#251;teuses, si diff&#233;rentes de sa pitoyable petite &#233;choppe. Ces hordes d&#234;tres &#224; face de serpent c&#233;tait la cit&#233; Ghayrog, peupl&#233;e de millions de ces cr&#233;atures quasi reptiliennes et de quelques repr&#233;sentants des autres races se d&#233;pla&#231;ant avec une telle d&#233;termination, exer&#231;ant des professions inconnues dune simple montagnarde les affiches lumineuses faisant de la publicit&#233; pour le c&#233;l&#232;bre Cirque Perp&#233;tuel de Dulorn les restaurants &#233;l&#233;gants, les h&#244;tels et les parcs tout cela laissait Inyanna p&#233;trifi&#233;e dadmiration et de crainte. Assur&#233;ment rien sur Majipoor ne pouvait se comparer &#224; cet endroit. On disait pourtant que Ni-moya &#233;tait beaucoup plus grande et que Stee sur le Mont du Ch&#226;teau &#233;tait sup&#233;rieure aux deux, et puis il y avait aussi la c&#233;l&#232;bre Piliplok et le port dAlaisor et il y en avait tant, tant!

Mais elle ne disposait que dune demi-journ&#233;e &#224; Dulorn, le temps que le flotteur d&#233;barque ses passagers et soit pr&#234;t &#224; repartir pour sa prochaine &#233;tape. Elle ne la vit pas passer. Le lendemain, alors quelle faisait route vers lest &#224; travers les for&#234;ts entre Dulorn et Mazadone, elle se demanda si elle avait vraiment vu Dulorn ou si elle avait r&#234;v&#233; quelle y &#233;tait all&#233;e.

De nouvelles merveilles se pr&#233;sentaient quotidiennement, des endroits o&#249; lair &#233;tait pourpre, des arbres de la taille dune colline, des buissons de foug&#232;res qui chantaient. Puis vint une longue suite de villes mornes et indiff&#233;renci&#233;es, Cynthion, Mazadone, Thagobar et bien dautres. &#192; bord du flotteur, les passagers allaient et venaient, les conducteurs &#233;taient chang&#233;s tous les quinze cents kilom&#232;tres, et seule Inyanna restait, une jeune campagnarde qui d&#233;couvrait le monde et dont la vue et le cerveau commen&#231;aient &#224; se brouiller devant le panorama qui se d&#233;roulait interminablement. Elle vit des geysers, des lacs deau chaude et autres merveilles thermales; c&#233;tait &#224; Khyntor, la grande cit&#233; du centre du continent, do&#249; elle devait embarquer sur le bateau &#224; destination de Ni-moya. &#192; cet endroit le Zimr qui descendait du nord-ouest &#233;tait un fleuve aussi grand quune mer, de sorte que lon sab&#238;mait les yeux &#224; essayer de distinguer lautre rive. &#192; Velathys Inyanna navait vu que des torrents de montagne, rapides et encaiss&#233;s, ce qui ne lavait pas pr&#233;par&#233;e &#224; cet &#233;norme et sinueux serpent deau sombre qu&#233;tait le Zimr.

Inyanna navigua pendant des semaines sur le dos de ce monstre, laissant derri&#232;re elle Verf, Stroyn, Lagomandino et cinquante autres villes dont les noms n&#233;taient que des syllabes. Tout son univers se r&#233;duisit au bateau. Dans la vall&#233;e du Zimr les saisons n&#233;taient pas tr&#232;s marqu&#233;es et il &#233;tait facile de perdre la notion du temps. Elle avait limpression d&#234;tre au printemps mais elle savait que ce devait &#234;tre l&#233;t&#233;, et m&#234;me la fin de l&#233;t&#233;, car cela faisait plus de six mois quelle avait commenc&#233; ce voyage. Peut-&#234;tre naurait-il jamais de fin, peut-&#234;tre son destin &#233;tait-il de passer de lieu en lieu, sans rien conna&#238;tre, sans toucher terre nulle part. C&#233;tait tr&#232;s bien ainsi. Elle avait commenc&#233; &#224; soublier. Il y avait quelque part une boutique qui lui avait appartenu, il y avait quelque part un grand domaine qui lui appartiendrait, il y avait quelque part une jeune femme nomm&#233;e Inyanna Forlana, mais tout cela s&#233;tait dissous dans le mouvement de son interminable p&#233;riple &#224; travers Majipoor.

Puis un beau jour, pour la centi&#232;me fois, une nouvelle ville commen&#231;a dappara&#238;tre le long des rives du Zimr et une agitation soudaine se produisit &#224; bord du bateau, une ru&#233;e vers le bastingage pour scruter les lointains brumeux. Inyanna entendit murmurer Ni-moya! Ni-moya! et elle sut que son voyage touchait &#224; son terme, que son errance sachevait et quelle allait retrouver sa patrie et son h&#233;ritage.



3

Elle &#233;tait assez avis&#233;e pour savoir quessayer de p&#233;n&#233;trer Ni-moya d&#232;s le premier jour &#233;tait aussi ridicule quessayer de compter les &#233;toiles. C&#233;tait une m&#233;tropole qui avait vingt fois la taille de Velathys et qui &#233;tendait ses tentacules sur des centaines de kilom&#232;tres le long des deux rives du Zimr. Elle sentait que lon aurait pu y passer toute sa vie et avoir encore besoin dun plan pour sorienter. Tr&#232;s bien. Elle refusa de se laisser impressionner ou &#233;craser par le gigantisme d&#233;mesur&#233; de tout ce quelle voyait autour delle. Elle allait conqu&#233;rir pas &#224; pas cette cit&#233;. Cette calme d&#233;cision &#233;tait le d&#233;but de sa transformation en une v&#233;ritable habitante de Ni-moya.

Mais il fallait savoir par quoi commencer. Le bateau avait accost&#233; ce qui semblait &#234;tre la rive sud du Zimr. La main serr&#233;e sur son petit sac, Inyanna regardait par-dessus la grande masse deau &#224; cet endroit le Zimr &#233;tait gonfl&#233; par plusieurs affluents majeurs et elle voyait des villes sur chaque rive. Laquelle &#233;tait Ni-moya? O&#249; allaient se trouver les bureaux pontificaux? Comment allait-elle trouver ses terres et son manoir? Des panneaux brillants lui indiqu&#232;rent la direction des ferry-boats, mais leurs destinations &#233;taient des endroits nomm&#233;s Gimbeluc, Istmoy, Strelain, Strand Vista, des faubourgs, supposa-t-elle. Il ny avait pas de panneau pour ferry &#224; destination de Ni-moya, parce que tous ces endroits &#233;taient Ni-moya.

&#202;tes-vous perdue? demanda une petite voix aigu&#235;.

Inyanna se retourna et vit une jeune fille qui &#233;tait sur le bateau et qui avait deux ou trois ans de moins quelle, une frimousse barbouill&#233;e et des cheveux raides &#233;trangement teints en bleu lavande. Trop fi&#232;re ou peut-&#234;tre trop timide pour accepter son aide elle ne savait pas tr&#232;s bien quoi Inyanna secoua la t&#234;te avec brusquerie et d&#233;tourna les yeux, sentant la chaleur et le sang lui monter aux joues.

Il y a une cabine publique de renseignements derri&#232;re les guichets des billets, dit la jeune fille avant de dispara&#238;tre dans la foule qui se dirigeait vers les ferry-boats.

Inyanna fit la queue et quand son tour arriva enfin, elle entra dans la cabine de communication et avan&#231;a la t&#234;te dans le dispositif &#233;lastique qui &#233;tablissait le contact.

Renseignements, dit une voix.

Services du Pontificat, dit-elle dune voix douce. Bureau des Successions.

Ce bureau nest pas r&#233;pertori&#233;.

Inyanna fron&#231;a les sourcils.

Alors, les Services du Pontificat.

853 promenade Rodamaunt, Strelain.

Vaguement inqui&#232;te, elle acheta un billet de ferry-boat pour Strelain: une couronne vingt pesants. Il lui restait exactement deux royaux, peut-&#234;tre assez pour vivre quelques semaines dans cette co&#251;teuse cit&#233;. Et apr&#232;s? Je suis lh&#233;riti&#232;re de la Perspective Nissimorn, se dit-elle avec insouciance, et elle monta &#224; bord du ferry-boat. Mais elle se demandait pourquoi ladresse du bureau des Successions n&#233;tait pas r&#233;pertori&#233;e.

C&#233;tait le milieu de lapr&#232;s-midi. Le ferry-boat, avec un rugissement de sir&#232;ne, s&#233;loigna doucement de lembarcad&#232;re. Inyanna sagrippa &#224; la rambarde, contemplant avec &#233;merveillement la ville sur la rive oppos&#233;e, o&#249; les b&#226;timents &#233;taient des tours dune blancheur &#233;clatante s&#233;tageant sur les pentes de douces collines verdoyantes au nord de lagglom&#233;ration. Une carte &#233;tait fix&#233;e sur un poteau pr&#232;s de lescalier menant aux ponts inf&#233;rieurs. Elle vit que Strelain &#233;tait le quartier central de la conurbation, juste en face de la gare des ferry-boats qui se nommait Nissimorn. Les fonctionnaires du Pontificat lui avaient dit que son domaine se trouvait sur la rive nord; il devait donc, puisquil sappelait Perspective Nissimorn et &#233;tait probablement situ&#233; en face de Nissimorn, &#234;tre dans Strelain m&#234;me, peut-&#234;tre quelque part dans cette bande c&#244;ti&#232;re couverte de for&#234;ts au nord-est. Gimbeluc &#233;tait un faubourg occidental, s&#233;par&#233; de Strelain par un affluent du Zimr enjamb&#233; par de nombreux ponts; Istmoy &#233;tait situ&#233; &#224; lest; la Steiche, une rivi&#232;re qui venait du sud, &#233;tait presque aussi large que le fleuve et les villes qui la bordaient sappelaient

Cest la premi&#232;re fois que vous venez ici?

C&#233;tait encore la jeune fille aux cheveux lavande.

Oui, jarrive de Velathys, r&#233;pondit Inyanna avec un sourire timide. Une campagnarde, quoi!

Vous semblez avoir peur de moi.

Moi? Ah bon!

Je ne vais pas vous manger. Je ne vais m&#234;me pas vous escroquer. Je mappelle Liloyve. Je suis voleuse au Grand Bazar.

Vous avez dit voleuse?

Cest une profession admise &#224; Ni-moya. Nous ne sommes pas encore autoris&#233;s mais on ne nous met pas trop de b&#226;tons dans les roues, et nous avons notre propre registre officiel, comme nimporte quelle corporation. Je viens de Lagomandino, o&#249; jai vendu pour mon oncle des marchandises vol&#233;es. &#202;tes-vous trop bien pour moi ou simplement tr&#232;s timide?

Ni lun ni lautre, r&#233;pondit Inyanna. Mais jai fait un long voyage seule et je pense que jai perdu lhabitude de parler aux gens.

Elle se for&#231;a de nouveau &#224; sourire.

Vous &#234;tes vraiment une voleuse?

Oui. Mais pas une voleuse &#224; la tire. Vous avez lair si inqui&#232;te! Au fait, comment vous appelez-vous?

Inyanna Forlana.

Cest un joli nom. Je ne connaissais pas dInyanna. Vous avez fait tout le trajet de Velathys &#224; Ni-moya? Dans quel but?

Pour r&#233;clamer mon h&#233;ritage, r&#233;pondit Inyanna. La propri&#233;t&#233; du petit-fils de la s&#339;ur de ma grand-m&#232;re. Un b&#226;timent appel&#233; Perspective Nissimorn. sur la rive nord du

Liloyve pouffa. Elle essaya de r&#233;primer son rire ses joues se gonfl&#232;rent, elle toussa et mit sa main sur sa bouche dans son hilarit&#233; presque convulsive. Mais elle se calma rapidement et son expression sadoucit pour se transformer en piti&#233;.

Dans ce cas, vous devez faire partie de la famille du duc, dit-elle doucement, et je devrais mexcuser de vous avoir abord&#233;e si impoliment.

La famille du duc? Non, bien s&#251;r que non. Pourquoi

La Perspective Nissimorn est la propri&#233;t&#233; de Calain, le fr&#232;re cadet du duc.

Non, fit Inyanna en secouant la t&#234;te. Le petit-fils de la s&#339;ur de

Ma pauvre, inutile de vous faire les poches. Quelquun est d&#233;j&#224; pass&#233;!

Inyanna se cramponna &#224; son sac.

Non, dit Liloyve. Je veux dire que vous avez &#233;t&#233; refaite, si vous croyez avoir h&#233;rit&#233; la Perspective Nissimorn.

Il y avait des papiers avec le sceau pontifical. Deux hommes de Ni-moya les ont apport&#233;s en personne &#224; Velathys. Je suis peut-&#234;tre une fille de la campagne mais je ne suis pas assez b&#234;te pour avoir fait ce voyage sans preuves. Jai eu des soup&#231;ons, cest vrai, mais jai vu les documents. Jai fait enregistrer mes droits! Cela ma co&#251;t&#233; vingt royaux, mais les papiers ont &#233;t&#233; faits dans les r&#232;gles.

O&#249; allez-vous loger quand nous arriverons &#224; Strelain? demanda Liloyve.

Je ny ai pas encore r&#233;fl&#233;chi. Une auberge, je suppose.

&#201;conomisez vos couronnes. Vous en aurez besoin. Nous vous h&#233;bergerons chez nous dans le Bazar. Et demain matin, vous raconterez tout cela aux gardes imp&#233;riaux. Peut-&#234;tre pourront-ils vous aider &#224; r&#233;cup&#233;rer une partie de ce que vous avez perdu.



4

Lid&#233;e davoir &#233;t&#233; victime descrocs avait trott&#233; dans la t&#234;te dInyanna depuis le d&#233;but, comme un bourdonnement grave et harcelant sous une belle musique, mais elle avait pr&#233;f&#233;r&#233; ne pas pr&#234;ter attention &#224; ce bourdonnement et maintenant encore, alors que le bourdonnement s&#233;tait amplifi&#233; jusqu&#224; devenir un monstrueux grondement, elle se for&#231;ait &#224; rester confiante. Cette petite souillon du Bazar qui reconnaissait &#234;tre une voleuse professionnelle avait la m&#233;fiance aiguis&#233;e de quelquun qui vivait dexp&#233;dients dans un univers hostile et voyait le mal et limposture partout, peut-&#234;tre m&#234;me o&#249; ils nexistaient pas. Inyanna &#233;tait consciente du fait que sa cr&#233;dulit&#233; avait pu lentra&#238;ner dans une terrible erreur, mais il ne servait &#224; rien de se lamenter si vite. Peut-&#234;tre, apr&#232;s tout, faisait-elle quand m&#234;me partie de la famille du duc, ou peut-&#234;tre Liloyve s&#233;tait-elle tromp&#233;e sur lidentit&#233; du propri&#233;taire de la Perspective Nissimorn; et puis, sil sav&#233;rait quelle &#233;tait venue &#224; Ni-moya en pure perte, d&#233;pensant ses derni&#232;res couronnes pour ce voyage infructueux, elle &#233;tait au moins &#224; Ni-moya plut&#244;t qu&#224; Velathys, et c&#233;tait en soi un motif de jubilation.

Quand le ferry-boat accosta le d&#233;barcad&#232;re de Strelain, Inyanna vit enfin de pr&#232;s le centre de Ni-moya. Des tours dune blancheur &#233;blouissante descendaient presque jusquau bord de leau, s&#233;levant si droit quelles en paraissaient instables, et il &#233;tait difficile de comprendre pourquoi elles ne basculaient pas dans le fleuve. La nuit commen&#231;ait &#224; tomber. Partout des lumi&#232;res scintillaient. Inyanna conservait le calme dune somnambule devant la splendeur de la cit&#233;. Je suis arriv&#233;e chez moi, ne cessait-elle de se r&#233;p&#233;ter. Je suis dans mon pays, cette ville est ma patrie, je me sens tout &#224; fait chez moi ici. Elle prit quand m&#234;me soin de rester tout pr&#232;s de Liloyve tandis quelles avan&#231;aient dans la foule grouillante le long du passage qui menait &#224; la rue.

&#192; la porte du terminal se dressaient trois &#233;normes oiseaux de m&#233;tal dont les yeux &#233;taient des pierres pr&#233;cieuses un gihorna dont les larges ailes &#233;taient d&#233;ploy&#233;es, un grand hazenmarl ridicule aux longues pattes et un troisi&#232;me que Inyanna ne connaissait pas, avec un &#233;norme bec bomb&#233; recourb&#233; comme une faucille. Les statues m&#233;caniques remuaient lentement, tendant le cou ou &#233;bouriffant leurs ailes.

Les embl&#232;mes de la cit&#233;, dit Liloyve. Tu les verras partout, ces grands nigauds! Et ils ont dans les yeux une fortune en pierres pr&#233;cieuses.

Et personne ne les vole?

Jaimerais avoir le cran de le faire. Je grimperais jusquen haut et je les arracherais. Mais on dit que cela ferait mille ans de malheur. Les M&#233;tamorphes se rel&#232;veront et nous chasseront, les tours s&#233;crouleront et tout un tas dautres b&#234;tises.

Mais si tu ne crois pas &#224; ces l&#233;gendes, pourquoi ne voles-tu pas les pierres pr&#233;cieuses?

Liloyve eut un petit rire m&#233;prisant.

Qui les ach&#232;terait? Nimporte quel trafiquant saurait do&#249; elles viennent et avec la mal&#233;diction qui est sur elles il ny aurait pas dacqu&#233;reur. Cela cr&#233;erait bien des ennuis au voleur et le Roi des R&#234;ves sifflerait dans sa t&#234;te jusqu&#224; ce quil ait envie de hurler. Je pr&#233;f&#233;rerais avoir une pleine poche de verroterie plut&#244;t que les yeux des oiseaux de Ni-moya. Allez, monte!

Elle ouvrit la porte dun petit flotteur urbain gar&#233; devant le terminal et poussa Inyanna sur un si&#232;ge.

Liloyve sinstalla pr&#232;s delle et tapa un code sur la plaque de paiement. Le petit v&#233;hicule d&#233;marra.

Nous pouvons remercier ton noble parent pour le voyage, dit-elle.

Comment? Qui?

Calain, le fr&#232;re du duc. Jai utilis&#233; son code. Il a &#233;t&#233; vol&#233; le mois dernier et nous sommes nombreux &#224; voyager gratis gr&#226;ce &#224; Calain. Bien s&#251;r, quand les factures arriveront, son secr&#233;taire fera changer le code, mais dici l&#224; tu comprends?

Je suis tr&#232;s na&#239;ve, dit Inyanna. Je crois encore que la Dame et le Roi voient nos p&#233;ch&#233;s durant notre sommeil et nous envoient des r&#234;ves pour d&#233;courager ce genre dactions.

Mais cest ce quon veut que tu croies, r&#233;pliqua Liloyve. Tue quelquun et tu auras des nouvelles du Roi des R&#234;ves, il ny a pas de doute. Mais combien dhabitants y a-t-il sur Majipoor? Dix-huit milliards? Trente? Cinquante? Et le Roi aurait le temps de g&#226;ter les r&#234;ves de tous ceux qui utilisent un flotteur urbain sans payer? Tu crois cela?

Eh bien

Ou m&#234;me de ceux qui vendent des droits sur des palais appartenant &#224; autrui?

Inyanna sempourpra et elle d&#233;tourna la t&#234;te.

O&#249; allons-nous maintenant? demanda-t-elle dune voix sourde.

Nous sommes d&#233;j&#224; arriv&#233;es. Le Grand Bazar. Descends!

Inyanna suivit Liloyve sur une grande place bord&#233;e sur trois c&#244;t&#233;s par de hautes tours et sur le quatri&#232;me par un b&#226;timent bas daspect massif auquel on acc&#233;dait par une multitude de petites marches de pierre. Des centaines, voire des milliers de gens v&#234;tus de l&#233;l&#233;gante tunique blanche de Ni-moya entraient et sortaient en se pressant par la large ouverture du b&#226;timent, au-dessus de larche de laquelle les trois oiseaux embl&#233;matiques &#233;taient sculpt&#233;s en haut-relief, l&#224; aussi avec des pierres pr&#233;cieuses &#224; la place des yeux.

Cest la porte Pidruid, dit Liloyve, lune des treize entr&#233;es. Tu sais que le Bazar couvre vingt-cinq kilom&#232;tres carr&#233;s un peu comme le Labyrinthe, mais pas aussi profond, presque partout au niveau de la rue. Il serpente dans toute la ville, traverse les autres constructions, passe sous certaines rues et entre des b&#226;timents une ville dans la ville, si tu veux. Ma famille y vit depuis des si&#232;cles. Nous sommes voleurs de g&#233;n&#233;ration en g&#233;n&#233;ration. Sans nous, les commer&#231;ants auraient de grosses difficult&#233;s.

J&#233;tais commer&#231;ante &#224; Velathys, fit s&#232;chement Inyanna. Nous navons pas de voleurs l&#224;-bas, et je ne pense pas que nous ayons jamais &#233;prouv&#233; le besoin den avoir.

Elles se laiss&#232;rent porter par la foule jusquen haut des marches et franchirent la porte du Grand Bazar.

Cest diff&#233;rent ici, reprit Liloyve.

Le Bazar s&#233;tendait dans toutes les directions. C&#233;tait un d&#233;dale d&#233;troites arcades, de ruelles, de tunnels et de galeries, brillamment &#233;clair&#233;s, divis&#233;s et subdivis&#233;s en une infinit&#233; de minuscules &#233;choppes. Au-dessus de leur t&#234;te, un dais de scintillant jaune dun seul tenant s&#233;tirait au loin, projetant la vive clart&#233; de sa propre luminescence. Cette vue stup&#233;fia Inyanna plus que tout ce quelle avait d&#233;couvert jusqualors &#224; Ni-moya, car elle avait parfois vendu de cette &#233;toffe dans sa boutique, &#224; trois royaux le coupon, et avec un coupon on ne pouvait gu&#232;re d&#233;corer quune petite pi&#232;ce; son esprit reculait devant lid&#233;e de vingt-cinq kilom&#232;tres carr&#233;s de scintillant et son cerveau, dhabitude si prompt en pareille mati&#232;re, &#233;tait absolument incapable den calculer le prix. Ni-moya! Le rire &#233;tait la seule d&#233;fense face &#224; de tels exc&#232;s. Elles senfonc&#232;rent dans le Bazar. Chaque venelle ressemblait exactement &#224; la suivante, chacune avec ses innombrables &#233;choppes o&#249; lon vendait de la porcelaine et des tissus, de la vaisselle et des v&#234;tements, des fruits, de la viande, des l&#233;gumes et des friandises, chacune avec son marchand de vin et son marchand d&#233;pices, une galerie de pierres pr&#233;cieuses, un vendeur de saucisses grill&#233;es et un autre de poisson frit et dautres encore. Liloyve semblait pourtant savoir exactement quels embranchements et quelles rues prendre et laquelle des innombrables all&#233;es identiques allait vers sa destination, car elle avan&#231;ait dun pas vif et r&#233;solu, ne sarr&#234;tant que de temps &#224; autre pour se procurer leur d&#238;ner en saisissant prestement sur un &#233;tal tant&#244;t un morceau de poisson, tant&#244;t un gobelet de vin. En plusieurs occasions le vendeur la vit faire mais il se contenta de sourire.

Ils sen fichent? demanda Inyanna, perplexe.

Ils me connaissent. Mais je te le r&#233;p&#232;te, nous autres les voleurs sommes tenus en haute estime ici. Nous sommes une n&#233;cessit&#233;.

Jaimerais comprendre cela.

Nous maintenons lordre dans le Bazar, tu vois? Personne dautre que nous ne vole ici, nous ne prenons que ce dont nous avons besoin et nous patrouillons pour d&#233;courager les amateurs. Tu imagines ce que ce serait avec cette foule si un client sur dix remplissait son sac de marchandises. Mais nous nous d&#233;pla&#231;ons parmi eux, remplissant nos propres sacs mais aussi les emp&#234;chant den faire autant. Nous sommes une quantit&#233; connue. Comprends-tu? Notre butin est une sorte de taxe pour les commer&#231;ants, une sorte de salaire quils nous paient pour contr&#244;ler tous ceux qui se pressent dans les passages. Hol&#224;! Toi, l&#224;-bas!

Ces derniers mots n&#233;taient pas destin&#233;s &#224; Inyanna mais &#224; un jeune gar&#231;on dune douzaine dann&#233;es, brun et mince comme une anguille, qui fourrageait dans une boite contenant des couteaux de chasse. Dun geste vif Liloyve saisit la main du gar&#231;onnet et du m&#234;me mouvement empoigna les tentacules ondulantes dun Vroon &#224; peine plus grand que lenfant, qui se tenait dans lombre &#224; quelques m&#232;tres. Inyanna entendit Liloyve leur parler &#224; voix basse avec v&#233;h&#233;mence mais elle ne put distinguer un seul mot; lalgarade ne dura que quelques instants et le Vroon et lenfant s&#233;loign&#232;rent piteusement.

Que sest-il pass&#233;? demanda Inyanna.

Ils volaient des couteaux. Le gar&#231;on les passait au Vroon. Je leur ai dit de quitter imm&#233;diatement le Bazar, sinon mes fr&#232;res viendraient couper les tentacules du Vroon et les feraient manger au gar&#231;on frites dans de lhuile de stinnim.

Tu aurais fait cela?

Bien s&#251;r que non. Cela m&#233;riterait une vie enti&#232;re de r&#234;ves tourment&#233;s. Mais ils ont compris. Seuls les voleurs autoris&#233;s fauchent ici. Tu vois? Nous sommes pour ainsi dire les gardiens ici. Nous sommes indispensables. Et voil&#224; cest ici que jhabite. Tu es mon h&#244;te.



5

Liloyve vivait sous terre, dans une pi&#232;ce de pierre blanchie &#224; la chaux faisant partie dune suite de sept ou huit salles semblables en dessous dune partie du Grand Bazar r&#233;serv&#233;e aux marchands de fromage et dhuile. Une trappe et une &#233;chelle de corde suspendue menaient aux salles souterraines. D&#232;s linstant o&#249; Inyanna commen&#231;a la descente, tous les bruits et la fr&#233;n&#233;sie du Bazar devinrent imperceptibles et la seule chose rappelant ce qui se trouvait au-dessus &#233;tait la l&#233;g&#232;re mais indiscutable odeur de fromage rouge de Stoienzar qui impr&#233;gnait m&#234;me les parois de pierre.

Voici notre repaire, dit Liloyve.

Elle entonna une m&#233;lodie rapide et cadenc&#233;e et des gens entr&#232;rent &#224; la file, venant des autres salles des gens pauvrement mis et &#224; lair louche, petits et malingres pour la plupart, dont laspect ressemblait fort &#224; celui de Liloyve, comme sils avaient &#233;t&#233; fabriqu&#233;s avec des mat&#233;riaux de qualit&#233; inf&#233;rieure.

Mes fr&#232;res Sidoun et Hanoun, dit-elle. Ma s&#339;ur Medill Faryun. Mes cousins Avayne, Amayne et Athayne. Et voici mon oncle Agourmole, qui est le chef de notre clan. Mon oncle, je te pr&#233;sente Inyanna Forlana, de Velathys, &#224; qui deux fripouilles ont vendu la Perspective Nissimorn pour vingt royaux. Je lai rencontr&#233;e sur le bateau. Elle va vivre avec nous et devenir une voleuse.

Mais je souffla Inyanna.

Agourmole, c&#233;r&#233;monieux, fit avec &#233;l&#233;gance et raffinement le signe de la Dame, en guise de b&#233;n&#233;diction.

Vous &#234;tes des n&#244;tres. Pouvez-vous porter des v&#234;tements dhomme?

Oui, je suppose, dit Inyanna, d&#233;concert&#233;e. Mais je ne comp

Jai un fr&#232;re cadet qui est inscrit &#224; notre corporation. Il vit &#224; Avendroyne chez les Changeformes et na pas mis les pieds &#224; Ni-moya depuis des ann&#233;es. Vous allez prendre son nom et sa place. Ce sera plus simple que dobtenir une nouvelle inscription. Donnez-lui la main.

Elle le laissa la prendre. Il avait les paumes moites et douces. Il la regarda dans les yeux.

Votre v&#233;ritable vie ne fait que commencer, dit-il &#224; voix basse et avec ferveur. Tout ce qui a eu lieu avant n&#233;tait quun r&#234;ve. Vous &#234;tes maintenant une voleuse &#224; Ni-moya et vous vous appelez Kulibhai.

Vingt royaux est un excellent prix pour la Perspective Nissimorn, ajouta-t-il avec un clin d&#339;il.

Ce n&#233;taient que les droits denregistrement, dit Inyanna. Ils mont dit que je lavais h&#233;rit&#233;e, par la s&#339;ur de ma grand-m&#232;re maternelle.

Si cest vrai, vous y donnerez une grande f&#234;te pour nous quand vous en aurez pris possession, pour nous remercier de notre hospitalit&#233;. Daccord?

Agourmole &#233;clata de rire.

Avayne! cria-t-il. Du vin pour ton oncle Kulibhai! Sidoun, Hanoun, trouvez-lui des v&#234;tements! Musique, quelquun! Qui veut danser? Allons, un peu dentrain! Medill, pr&#233;pare le lit de notre h&#244;te!

Le petit homme sagitait avec une irr&#233;sistible p&#233;tulance en aboyant ses ordres. Inyanna, entra&#238;n&#233;e par cette v&#233;h&#233;mente &#233;nergie, accepta un verre de vin, se laissa mesurer par lun des fr&#232;res de Liloyve pour prendre les dimensions dune tunique et seffor&#231;a dapprendre par c&#339;ur le flot de noms quelle venait dentendre. Dautres arrivaient encore dans la salle, quelques humains, trois Hjorts joufflus &#224; la face grise et, &#224; la stup&#233;faction dInyanna, deux sveltes et silencieux M&#233;tamorphes. Bien quelle ait eu lhabitude davoir affaire &#224; des Changeformes &#224; l&#233;poque o&#249; elle avait son commerce, elle ne sattendait pas &#224; ce que Liloyve et les siens partagent leur logement avec ces myst&#233;rieux aborig&#232;nes. Mais peut-&#234;tre que les voleurs, comme les M&#233;tamorphes, se consid&#233;raient sur Majipoor comme une race &#224; part et quils &#233;taient attir&#233;s les uns vers les autres.

La f&#234;te impromptue dura pendant des heures. Les voleurs semblaient rivaliser pour sattirer ses bonnes gr&#226;ces, venant chacun son tour lui faire du plat, lui offrant une babiole, lui racontant une histoire personnelle ou des potins confidentiels. Pour la descendante dune longue lign&#233;e de boutiquiers, les voleurs &#233;taient les ennemis naturels; mais ces gens, m&#234;me sils &#233;taient de minables parias, avaient lair chaleureux, amicaux et ouverts et ils &#233;taient ses seuls alli&#233;s dans la vaste et indiff&#233;rente cit&#233;. Inyanna ne d&#233;sirait nullement embrasser leur profession, mais elle savait que le destin, en lui faisant conna&#238;tre la famille de Liloyve, navait pas &#233;t&#233; trop cruel avec elle.

Elle dormit dun sommeil agit&#233;, fit des r&#234;ves fragmentaires et vaporeux et se r&#233;veilla &#224; plusieurs reprises en pleine confusion, nayant aucune id&#233;e de lendroit o&#249; elle se trouvait. Mais l&#233;puisement sempara enfin delle et elle sombra dans un profond sommeil. C&#233;tait en g&#233;n&#233;ral laube qui l&#233;veillait mais laube &#233;tait inconnue dans ce lieu souterrain, et quand elle se r&#233;veilla, il pouvait &#234;tre nimporte quelle heure du jour ou de la nuit.

Liloyve lui souriait.

Tu devais &#234;tre terriblement fatigu&#233;e, dit-elle.

Jai dormi trop longtemps?

Tu as dormi jusqu&#224; ce que tu aies fini de dormir. Ce devait &#234;tre ce quil te fallait, non?

Inyanna regarda autour delle. Elle vit des traces de la f&#234;te bouteilles, gobelets vides, v&#234;tements &#233;pars mais les autres &#233;taient partis. Partis faire leur tourn&#233;e matinale, expliqua Liloyve. Elle montra &#224; Inyanna o&#249; faire sa toilette et shabiller, puis elles mont&#232;rent dans le maelstr&#246;m du Bazar. De jour, il &#233;tait aussi anim&#233; quil lavait &#233;t&#233; la veille au soir, mais il paraissait moins magique &#224; la lumi&#232;re naturelle, une texture moins dense et une atmosph&#232;re moins charg&#233;e d&#233;lectricit&#233;. Ce n&#233;tait rien dautre quun vaste march&#233; grouillant, alors que la veille Inyanna avait eu limpression dun &#233;nigmatique univers autarcique. Elles ne sarr&#234;t&#232;rent que pour voler leur petit d&#233;jeuner &#224; trois ou quatre &#233;ventaires, Liloyve se servant effront&#233;ment et passant le butin &#224; une Inyanna confuse et h&#233;sitante, puis elles avanc&#232;rent dans leffroyable complexit&#233; de ce d&#233;dale, quInyanna &#233;tait s&#251;re de ne jamais pouvoir ma&#238;triser, et se retrouv&#232;rent brusquement &#224; lair libre et frais de la surface.

Nous sommes sorties par la porte Piliplok, dit Liloyve. Dici il ny a quun court trajet &#224; pied jusquau Pontificat.

Un trajet court mais stup&#233;fiant, car &#224; chaque coin de rue se pr&#233;sentaient de nouvelles merveilles. En remontant un splendide boulevard Inyanna remarqua une lumi&#232;re rayonnante surgissant de la chauss&#233;e comme un nouveau soleil. Liloyve lui expliqua que c&#233;tait le d&#233;but du Boulevard de Cristal qui rutilait jour et nuit de l&#233;clat de r&#233;flecteurs tournants. En traversant une autre rue, elle aper&#231;ut ce qui ne pouvait &#234;tre que le palais du duc de Ni-moya, loin &#224; lest, en contrebas de l&#233;minence sur laquelle s&#233;levait la cit&#233;, &#224; lendroit o&#249; le Zimr faisait son brusque coude. C&#233;tait une mince fl&#232;che de pierre lisse dress&#233;e sur une large base aux nombreuses colonnes, &#233;norme m&#234;me &#224; cette distance et entour&#233;e dun parc ressemblant &#224; un tapis de verdure. Au tournant suivant, Inyanna contempla quelque chose qui ressemblait &#224; la chrysalide l&#226;chement tiss&#233;e de quelque fabuleux insecte, mais dun kilom&#232;tre et demi de long et suspendue au-dessus dune avenue immens&#233;ment large.

Le Portique Flottant, dit Liloyve, lendroit o&#249; les riches ach&#232;tent leurs joujoux. Peut-&#234;tre un jour dilapideras-tu tes royaux dans ses boutiques. Mais pas aujourdhui. Nous sommes arriv&#233;es: promenade Rodamaunt. Nous nallons pas tarder &#224; &#234;tre fix&#233;es sur ton h&#233;ritage.

C&#233;tait une grande art&#232;re en courbe, bord&#233;e dun c&#244;t&#233; par des tours &#224; la fa&#231;ade nue toutes de la m&#234;me hauteur et de lautre par une alternance de grands et de petits b&#226;timents. Ceux-ci &#233;taient apparemment les bureaux du gouvernement. Inyanna &#233;tait intimid&#233;e par la complexit&#233; de tout cela et elle aurait pu errer dehors pendant des heures dans la plus compl&#232;te perplexit&#233; et sans oser entrer; mais Liloyve p&#233;n&#233;tra le myst&#232;re des lieux en demandant une s&#233;rie de renseignements rapides et elle fit entrer Inyanna, la conduisant dans les couloirs et les sinuosit&#233;s dun d&#233;dale &#224; peine moins compliqu&#233; que le Grand Bazar et elles se trouv&#232;rent enfin assises sur un banc de bois dans une grande salle dattente brillamment &#233;clair&#233;e, regardant les noms appara&#238;tre et dispara&#238;tre sur un tableau daffichage au-dessus de leur t&#234;te. Au bout dune demi-heure celui dInyanna apparut.

Est-ce le bureau des Successions? demanda-t-elle tandis quelles entraient.

Apparemment cela nexiste pas, r&#233;pondit Liloyve. Nous allons voir les gardes imp&#233;riaux. Si quelquun peut nous aider, ce sont eux.

Un Hjort &#224; la mine s&#233;v&#232;re, bouffi et les yeux globuleux comme la plupart de ceux de sa race, leur demanda dexposer leur probl&#232;me et Inyanna, h&#233;sitante au d&#233;but, puis de plus en plus volubile, d&#233;balla toute son histoire; les &#233;trangers de Ni-moya, le r&#233;cit stup&#233;fiant du magnifique h&#233;ritage, les documents, le sceau pontifical, les vingt royaux de droits denregistrement. Le Hjort, &#224; mesure que lhistoire se d&#233;veloppait, se tassait derri&#232;re son bureau, se massait les bajoues et faisait rouler un &#224; la fois ses yeux globuleux dune mani&#232;re d&#233;concertante. Quand elle eut termin&#233;, il prit son re&#231;u et fit pensivement courir ses gros doigts sur les bords du sceau imp&#233;rial qui y &#233;tait appos&#233;.

Vous &#234;tes le dix-neuvi&#232;me pr&#233;tendant &#224; la Perspective Nissimorn qui sest pr&#233;sent&#233; &#224; Ni-moya cette ann&#233;e, dit-il dune voix lugubre. Je crains quil ny en ait dautres. Il y en aura beaucoup dautres.

Dix-neuvi&#232;me?

&#192; ma connaissance. Dautres ne se sont peut-&#234;tre pas donn&#233; la peine de signaler lescroquerie aux gardes imp&#233;riaux.

Lescroquerie, r&#233;p&#233;ta Inyanna. Cest donc cela? Les documents quils mont montr&#233;s, la g&#233;n&#233;alogie, les papiers portant mon nom ils ont fait tout le chemin de Ni-moya &#224; Velathys simplement pour mescroquer de vingt royaux?

Oh! pas seulement pour vous escroquer, dit le Hjort. Il y a probablement trois ou quatre h&#233;ritiers de la Perspective Nissimorn &#224; Velathys, cinq &#224; Narabal, sept &#224; Til-omon et une douzaine &#224; Pidruid ce nest pas difficile de se procurer des pi&#232;ces g&#233;n&#233;alogiques, vous savez. Ni de falsifier des documents et de remplir les blancs. Vingt royaux dun c&#244;t&#233;, peut-&#234;tre trente dun autre, un bon gagne-pain si lon se d&#233;place sans arr&#234;t, vous comprenez?

Mais comment est-ce possible? De telles pratiques sont contre la loi!

Oui, reconnut le Hjort dun air las.

Et le Roi des R&#234;ves

Les ch&#226;tiera s&#233;v&#232;rement, vous pouvez en &#234;tre s&#251;re. De m&#234;me que nous ne manquerons pas de leur infliger de lourdes peines d&#232;s que nous les aurons arr&#234;t&#233;s. Vous nous serez fort utile en nous donnant leur signalement.

Et mes vingt royaux?

Le Hjort haussa les &#233;paules.

Il ny a aucun espoir de r&#233;cup&#233;rer quoi que ce soit? demanda Inyanna.

Aucun.

Mais alors, jai tout perdu!

Au nom de Sa Majest&#233;, je vous pr&#233;sente mes regrets les plus sinc&#232;res, dit le Hjort.

Et ce fut tout.

Emm&#232;ne-moi &#224; la Perspective Nissimorn, dit s&#232;chement Inyanna &#224; Liloyve quand elles furent dehors.

Mais tu ne timagines tout de m&#234;me pas

Quelle mappartient vraiment? Non, bien s&#251;r que non. Mais je veux la voir! Je veux savoir &#224; quoi ressemble le b&#226;timent que lon ma vendu pour mes vingt royaux!

Pourquoi te torturer?

Je ten prie, dit Inyanna.

Allez, viens, dit Liloyve.

Elle h&#233;la un flotteur et donna ses instructions. Les yeux &#233;carquill&#233;s, Inyanna regardait avec &#233;merveillement autour delle tandis que le petit v&#233;hicule les transportait &#224; travers les majestueuses art&#232;res de Ni-moya. Dans la chaleur du soleil de midi, tout semblait baign&#233; de lumi&#232;re et la cit&#233; flamboyait, non de l&#233;clat froid et cristallin de Dulorn, mais dune splendeur vibrante, palpitante et sensuelle qui se r&#233;verb&#233;rait sur chaque mur blanchi &#224; la chaux et dans chaque rue. Liloyve d&#233;crivait les endroits les plus importants devant lesquels elles passaient.

Voici le Mus&#233;e des Mondes, dit-elle en montrant une grande construction couronn&#233;e dun diad&#232;me de d&#244;mes de verre &#224; pans coup&#233;s. Les tr&#233;sors de mille plan&#232;tes, et m&#234;me quelques objets de la Vieille Terre. Et voici la Chambre de la Sorcellerie, une sorte de mus&#233;e aussi, consacr&#233; &#224; la magie aux r&#234;ves. Je ny suis jamais all&#233;e. Et l&#224; tu vois les trois oiseaux de la cit&#233; sur la fa&#231;ade? cest le Palais de la Cit&#233;, o&#249; r&#233;side le maire.

Elles commenc&#232;rent &#224; descendre, dans la direction du fleuve.

Les restaurants flottants sont dans cette partie du port, dit Liloyve avec un grand geste de la main. Il y en a neuf, comme de petites &#238;les. Il para&#238;t que lon peut y commander des plats de toutes les provinces de Majipoor. Un jour, nous irons y manger, dans les neuf, daccord?

Ce serait bien dy r&#234;ver, fit Inyanna avec un petit sourire triste.

Ne tinqui&#232;te pas. Nous avons toute la vie devant nous, et un voleur vit dans laisance. Jai lintention de me promener un jour dans toutes les rues de Ni-moya, et tu pourras venir avec moi. Il y a aussi un Parc des Animaux Fabuleux &#224; Gimbeluc, dans les collines, tu sais, avec des animaux qui ont disparu &#224; l&#233;tat sauvage, des sigimoins, des ghalvars, des dimilions et bien dautres, et il y a lOp&#233;ra o&#249; joue lorchestre municipal tu as entendu parler de notre orchestre? Mille instruments, il ny a rien de comparable dans lunivers. Et puis il y a Oh! nous sommes arriv&#233;es!

Elles descendirent du flotteur. Inyanna vit quelles &#233;taient presque au bord du fleuve. Devant elle coulait le Zimr, et le grand fleuve &#233;tait si large &#224; cet endroit quelle parvenait &#224; peine &#224; voir lautre rive et ne distinguait que vaguement la ligne verte de Nissimorn &#224; lhorizon. Juste &#224; sa gauche se dressait une cl&#244;ture de poteaux de m&#233;tal hauts de deux fois la taille dun homme, espac&#233;s de deux m&#232;tres cinquante &#224; trois m&#232;tres et reli&#233;s par une toile l&#233;g&#232;re comme de la gaze et presque invisible qui &#233;mettait un bourdonnement grave et sinistre. &#192; lint&#233;rieur de cette enceinte se trouvait un jardin dune grande beaut&#233;, des buissons bas et &#233;l&#233;gants couverts de fleurs dor&#233;es, turquoise et &#233;carlates et une pelouse tondue si ras quelle donnait limpression davoir &#233;t&#233; r&#233;pandue sur le sol. Plus loin, le terrain commen&#231;ait &#224; s&#233;lever et lhabitation &#233;tait b&#226;tie sur une saillie rocheuse qui surplombait le port. C&#233;tait un manoir dune taille &#233;tonnante, aux murs blancs dans le style de Ni-moya, qui utilisait beaucoup les techniques de suspension et de l&#233;g&#232;ret&#233; typiques de larchitecture de la cit&#233;, avec des portiques qui paraissaient flotter et des balcons suspendus en porte &#224; faux sur dincroyables distances. &#192; lexception du palais ducal visible pas tr&#232;s loin sur la rive et s&#233;levant magnifiquement sur son pi&#233;destal la Perspective Nissimorn semblait &#234;tre &#224; Inyanna la plus belle construction quelle e&#251;t vue jusqualors &#224; Ni-moya. Et c&#233;tait cela quelle simaginait avoir h&#233;rit&#233;! Elle se mit &#224; rire. Elle courut le long de la cl&#244;ture, sarr&#234;tant de temps &#224; autre pour contempler le grand b&#226;timent sous des angles diff&#233;rents et riant aux &#233;clats, comme si quelquun lui avait r&#233;v&#233;l&#233; la v&#233;rit&#233; la plus profonde de lunivers, la v&#233;rit&#233; qui renferme le secret de toutes les autres v&#233;rit&#233;s et doit de ce fait n&#233;cessairement susciter un rire inextinguible. Liloyve la suivait, lui criant de lattendre, mais Inyanna courait comme une poss&#233;d&#233;e. Elle arriva enfin &#224; la grille dentr&#233;e, o&#249; deux Skandars g&#233;ants rev&#234;tus dune livr&#233;e dun blanc immacul&#233; montaient la garde, tous leurs bras crois&#233;s dune mani&#232;re &#233;nergiquement possessive. Inyanna continuait &#224; rire; les Skandars se renfrogn&#232;rent; Liloyve, arrivant par-derri&#232;re, tira Inyanna par la manche et lexhorta &#224; partir avant de sattirer des ennuis.

Attends, dit-elle en haletant. Elle se dirigea vers les Skandars.

&#202;tes-vous au service de Calain de Ni-moya?

Ils la regard&#232;rent sans la voir et ne r&#233;pondirent pas.

Dites &#224; votre ma&#238;tre, poursuivit-elle pos&#233;ment, quInyanna de Velathys est venue, pour voir la maison, et quelle regrette de navoir pu venir d&#238;ner. Merci.

Viens! murmura Liloyve dune mani&#232;re pressante.

La col&#232;re commen&#231;ait &#224; remplacer lindiff&#233;rence sur la face velue des &#233;normes gardes. Inyanna les salua gracieusement, &#233;clata de nouveau de rire et fit signe &#224; Liloyve; elles coururent ensemble jusquau flotteur, Liloyve partageant enfin cette irr&#233;sistible hilarit&#233;.



6

Inyanna ne revit pas de sit&#244;t le soleil de Ni-moya, car elle commen&#231;a sa nouvelle vie de voleuse dans les profondeurs du Grand Bazar. Elle navait au d&#233;but aucunement lintention dexercer la profession de Liloyve et de sa famille. Mais des consid&#233;rations pratiques pr&#233;valurent rapidement contre les subtilit&#233;s de la moralit&#233;. Elle navait ni la possibilit&#233; de retourner &#224; Velathys ni, apr&#232;s ces premi&#232;res visions de Ni-moya, v&#233;ritablement envie de le faire. Rien dautre ne lattendait l&#224;-bas quune existence consacr&#233;e &#224; &#233;couler de la colle, des clous, du faux satin et des lanternes de Til-omon. Mais si elle restait &#224; Ni-moya, il lui faudrait trouver un gagne-pain. Elle ne connaissait pas dautre m&#233;tier que celui de commer&#231;ante et sans capital elle pouvait difficilement ouvrir une boutique ici. Tr&#232;s bient&#244;t, elle se trouverait &#224; court dargent; elle ne voulait pas vivre de la charit&#233; de ses nouveaux amis; elle navait pas dautre perspective; ils lui offraient une place dans leur soci&#233;t&#233;; et apr&#232;s tout, il semblait acceptable dembrasser une carri&#232;re de voleuse, bien que ce f&#251;t profond&#233;ment &#233;tranger &#224; son ancienne nature, maintenant quelle avait &#233;t&#233; d&#233;pouill&#233;e de toutes ses &#233;conomies par les boniments de deux escrocs. Elle accepta donc de saffubler dune tunique dhomme elle &#233;tait assez grande et son maintien &#233;tait un peu gauche, suffisamment pour que la supercherie f&#251;t plausible et, sous le nom de Kulibhai, fr&#232;re dAgourmole, le ma&#238;tre voleur, elle entra dans la corporation des voleurs.

Liloyve fut son mentor. Pendant trois jours, Inyanna la suivit &#224; travers le Bazar, regardant attentivement tandis que la jeune fille aux cheveux lavande d&#233;robait &#231;&#224; et l&#224; des marchandises. C&#233;tait parfois &#233;l&#233;mentaire, comme passer un manteau dans une boutique et dispara&#238;tre soudain dans la foule; c&#233;tait parfois un rapide tour de passe-passe sur les pr&#233;sentoirs et les &#233;talages; c&#233;tait parfois des tromperies compliqu&#233;es, embobiner un gar&#231;on de courses en lui promettant des baisers ou m&#234;me mieux tandis quun complice sesquivait avec le chariot de marchandises. Il y avait en m&#234;me temps lobligation demp&#234;cher le vol des amateurs. &#192; deux reprises durant ces trois jours, Inyanna vit Liloyve le faire la main sur le poignet, le regard froid et furieux, les paroles cinglantes prononc&#233;es &#224; voix basse, se terminant les deux fois par un regard de peur, les excuses, la retraite pr&#233;cipit&#233;e. Inyanna se demanda si elle aurait un jour le courage de le faire. Cela lui semblait plus difficile que de voler; et elle &#233;tait loin d&#234;tre s&#251;re de pouvoir se r&#233;soudre &#224; voler.

Rapporte-moi une bouteille de lait de dragonet et deux de vin dor&#233; de Piliplok, lui dit Liloyve le quatri&#232;me jour.

Mais cela doit co&#251;ter un royal pi&#232;ce! sexclama Inyanna, &#233;pouvant&#233;e.

En effet.

Laisse-moi commencer en volant des saucisses.

Il nest pas plus difficile de voler des vins fins, dit Liloyve. Et cest beaucoup plus rentable.

Je ne suis pas pr&#234;te.

Tu penses seulement ne pas l&#234;tre. Tu as vu comment il faut sy prendre. Tu peux le faire aussi. Tes craintes sont inutiles. Tu as l&#226;me dune voleuse, Inyanna.

Comment peux-tu dire de telles s&#233;cria Inyanna, furieuse.

Doucement, doucement, c&#233;tait un compliment que je voulais te faire!

Inyanna hocha la t&#234;te.

Quand m&#234;me, dit-elle. Je crois que tu te trompes.

Je pense que tu te sous-estimes, dit Liloyve. Il y a des aspects de ton caract&#232;re qui sont plus apparents pour les autres que pour toi. Je les ai vus clairement le jour o&#249; nous sommes all&#233;es &#224; la Perspective Nissimorn. Vas-y maintenant, vole-moi une bouteille de vin dor&#233; de Piliplok et une de lait de dragon, et tr&#234;ve de bavardages. Si tu dois jamais entrer dans notre corporation de voleurs, cest aujourdhui que tu commences.

Il ny avait pas moyen de faire autrement. Mais il ny avait pas de raison de risquer de le faire seule. Inyanna demanda &#224; Athayne, le cousin de Liloyve, de laccompagner et ils se dirig&#232;rent ensemble dune d&#233;marche assur&#233;e chez un marchand de vin du passage Ossier deux jeunes gens de Ni-moya allant sacheter un peu de joie en bouteille. Un calme &#233;trange envahit Inyanna. Elle chassa de son esprit tout ce qui &#233;tait hors de propos, moralit&#233;, droit de propri&#233;t&#233;, peur du ch&#226;timent; tout son esprit &#233;tait tendu vers la t&#226;che &#224; accomplir, un vol de routine. Elle tenait nagu&#232;re une boutique, maintenant elle les pillait, et il &#233;tait inutile de compliquer la situation avec des h&#233;sitations philosophiques.

Un Ghayrog &#233;tait derri&#232;re le comptoir de la boutique: des yeux froids qui ne cillaient jamais, une peau &#233;cailleuse et luisante, des cheveux qui se tortillaient, Inyanna, prenant une voix aussi grave que possible, demanda le prix du lait de dragon en fillette, en bouteille et en doublet. Pendant ce temps, Athayne soccupait &#224; regarder les petits vins rouges de lint&#233;rieur. Le Ghayrog cita des prix. Inyanna eut lair scandalis&#233;. Le Ghayrog haussa les &#233;paules. Inyanna leva une bouteille, &#233;tudia le liquide bleu p&#226;le, fron&#231;a les sourcils et dit:

Il est plus trouble que dhabitude.

Cela varie dann&#233;e en ann&#233;e. Et de dragon en dragon.

On pourrait croire que ce genre de chose est uniformis&#233;.

Leffet est uniforme, dit le Ghayrog avec l&#233;quivalent froid et reptilien dun petit sourire narquois et dun regard &#233;grillard. Quelques gorg&#233;es de &#231;a, mon gars, et tu es bon pour la nuit!

Je vais r&#233;fl&#233;chir un instant, dit Inyanna. Un royal nest pas une faible somme, m&#234;me si les effets sont merveilleux.

C&#233;tait le signal pour Athayne qui se retourna.

Ce vin de Mazadone, dit-il, il vaut vraiment trois couronnes le doublet? Je suis certain quil &#233;tait vendu deux couronnes la semaine derni&#232;re.

Si vous le trouvez &#224; deux, achetez-le &#224; deux, r&#233;pliqua le Ghayrog.

Athayne se renfrogna, fit le geste de reposer la bouteille sur l&#233;tag&#232;re, vacilla et tr&#233;bucha et renversa la moiti&#233; dune rang&#233;e de fillettes. Le Ghayrog &#233;mit un sifflement de rage. Athayne, hurlant des excuses, essaya maladroitement darranger les choses et renversa dautres bouteilles. Le Ghayrog se pr&#233;cipita vers les rayons en vocif&#233;rant. Athayne et lui se heurt&#232;rent dans leurs tentatives pour remettre de lordre et Inyanna choisit ce moment pour glisser la bouteille de lait de dragon dans sa tunique et y mettre un vin dor&#233; de Piliplok.

Je crois que je vais aller regarder les prix ailleurs, dit-elle dune voix forte, et elle sortit de la boutique.

C&#233;tait fini. Elle se for&#231;a &#224; ne pas se mettre &#224; courir, bien quelle e&#251;t les joues empourpr&#233;es et quelle fut persuad&#233;e que tous les passants savaient quelle &#233;tait une voleuse, que les autres commer&#231;ants du passage allaient sortir en trombe pour lui mettre la main au collet et que le Ghayrog lui-m&#234;me allait se lancer &#224; sa poursuite dans un instant. Mais elle atteignit sans encombre le coin de la rue, tourna &#224; gauche, vit la rue de maquillage et de parfums, la longea et entra dans la boutique dhuile et de fromage o&#249; Liloyve lattendait.

Prends-les, dit Inyanna. Elles me br&#251;lent la poitrine.

Bien jou&#233;! lui dit Liloyve. Nous boirons le vin dor&#233; ce soir, en ton honneur!

Et le lait de dragon?

Garde-le, dit Liloyve. Partage-le avec Calain, le soir o&#249; tu seras invit&#233;e &#224; d&#238;ner &#224; la Perspective Nissimorn.

Cette nuit-l&#224;, Inyanna resta &#233;veill&#233;e pendant des heures, craignant de sendormir, car le sommeil apportait les r&#234;ves et dans les r&#234;ves venaient les ch&#226;timents. Le vin avait &#233;t&#233; bu, mais la bouteille de lait de dragon &#233;tait sous son oreiller et elle &#233;tait d&#233;mang&#233;e par lenvie de sortir furtivement et daller la rendre au Ghayrog. Toute une lign&#233;e danc&#234;tres commer&#231;ants pesait sur sa conscience. Une voleuse, songea-t-elle, une voleuse, une voleuse, je suis devenue une voleuse &#224; Ni-moya. De quel droit ai-je subtilis&#233; ces bouteilles? De quel droit, se r&#233;pondit-elle, les deux autres mont-ils escroqu&#233; mes vingt royaux? Mais quest-ce que cela avait &#224; voir avec le Ghayrog? Sils me d&#233;pouillent, si cela mautorise &#224; d&#233;valiser le Ghayrog et si celui-ci va prendre les marchandises de quelquun dautre, o&#249; cela finit-il et comment la soci&#233;t&#233; peut-elle survivre? Que la Dame me pardonne. Le Roi des R&#234;ves va me fouailler l&#226;me. Mais elle sendormit enfin; elle ne pouvait semp&#234;cher &#224; jamais de dormir; et les r&#234;ves quelle fit &#233;taient des r&#234;ves de merveille et de majest&#233; o&#249; elle glissait, d&#233;sincarn&#233;e, le long des grandes art&#232;res de la cit&#233;, passant devant le Boulevard de Cristal, le Mus&#233;e des Mondes et le Portique Flottant et arrivant &#224; la Perspective Nissimorn o&#249; le fr&#232;re du duc lui prenait la main. Ce r&#234;ve la d&#233;concerta, car elle ne pouvait aucunement le consid&#233;rer comme un r&#234;ve de ch&#226;timent. O&#249; &#233;tait la moralit&#233;? O&#249; &#233;tait la bonne conduite? Cela allait &#224; lencontre de tout ce &#224; quoi elle croyait. C&#233;tait pourtant comme si le destin avait voulu faire delle une voleuse. Tout ce qui lui &#233;tait arriv&#233; depuis un an lavait pouss&#233;e dans cette direction. C&#233;tait donc peut-&#234;tre la volont&#233; du Divin quelle dev&#238;nt ce quelle &#233;tait devenue. Inyanna sourit &#224; cette pens&#233;e. Quel cynisme! Mais c&#233;tait ainsi. Elle nallait pas lutter contre le destin.



7

Elle volait souvent et elle volait bien. Son coup dessai h&#233;sitant et terrifiant en mati&#232;re de vol fut suivi en quelques jours de beaucoup dautres. Elle errait librement dans le Grand Bazar, tant&#244;t accompagn&#233;e de complices, tant&#244;t seule, et fauchait par-ci par-l&#224;. C&#233;tait si facile quelle neut bient&#244;t plus limpression quil sagissait dun crime. Le Bazar &#233;tait toujours encombr&#233;: on disait que la population de Ni-moya s&#233;levait presque &#224; trente millions dhabitants et ils semblaient tous &#234;tre dans le Bazar en permanence. Il y avait constamment une cohue grouillante. Les commer&#231;ants &#233;taient harcel&#233;s et inattentifs, en butte &#224; dincessantes questions, discussions, marchandages et visites dinspecteurs. Il n&#233;tait gu&#232;re difficile d&#233;voluer dans les flots de passants et de prendre ce dont elle avait envie.

La majeure partie du butin &#233;tait vendue. Un voleur professionnel pouvait &#224; loccasion garder quelque chose pour son propre usage et les repas &#233;taient toujours pris sur place mais presque tout &#233;tait vol&#233; en pr&#233;vision dune revente imm&#233;diate. C&#233;tait surtout la responsabilit&#233; des Hjorts qui vivaient avec la famille dAgourmole. Ils &#233;taient trois, Beyork, Hankh et Mozinhunt, qui faisaient partie dun r&#233;seau de grande envergure qui &#233;coulait les marchandises vol&#233;es, une cha&#238;ne de Hjorts qui faisaient rapidement sortir le butin du Bazar et le faisaient passer dans les fili&#232;res des grossistes qui finissaient souvent par le revendre aux commer&#231;ants &#224; qui il avait &#233;t&#233; vol&#233;. Inyanna apprit rapidement ce qui &#233;tait demand&#233; par ces gens et ce qui ne valait pas la peine d&#234;tre vol&#233;.

Comme Inyanna &#233;tait fra&#238;chement arriv&#233;e &#224; Ni-moya, les choses &#233;taient particuli&#232;rement faciles pour elle. Tous les commer&#231;ants du Grand Bazar ne se montraient pas complaisants envers la corporation des voleurs et certains connaissaient de vue Liloyve, Athayne, Sidoun et les autres membres de la famille et leur ordonnaient de sortir de leur boutique d&#232;s quils apparaissaient. Mais le jeune homme appel&#233; Kulibhai &#233;tait inconnu dans le Bazar et tant quInyanna choisissait chaque jour une partie diff&#233;rente de cet endroit presque infini, il faudrait des ann&#233;es &#224; ses victimes pour que sa silhouette leur devienne famili&#232;re.

Dans son travail, les dangers ne venaient pas tant des commer&#231;ants que des voleurs dautre familles. Ils ne la connaissaient pas non plus et ils avaient l&#339;il plus vif que les commer&#231;ants, de sorte que les dix premiers jours, Inyanna fut appr&#233;hend&#233;e &#224; trois reprises par un autre voleur. Ce fut terrifiant au d&#233;but de sentir une main se refermer sur son poignet, mais elle resta calme et fit face &#224; lautre sans paniquer.

Vous empi&#233;tez sur ma libert&#233;, dit-elle pos&#233;ment. Je suis Kulibhai, le fr&#232;re dAgourmole.

La nouvelle se r&#233;pandit rapidement. Apr&#232;s le troisi&#232;me incident de ce genre, elle ne fut plus importun&#233;e.

Cela lembarrassait dop&#233;rer elle-m&#234;me des arrestations. Au d&#233;but, il lui &#233;tait impossible de reconna&#238;tre les voleurs officiels des voleurs ill&#233;gitimes et elle h&#233;sitait &#224; saisir le poignet de quelquun qui, pour ce quelle en savait, chapardait dans le Bazar depuis l&#233;poque de lord Kinniken. Il lui devint &#233;tonnamment facile de surprendre quelquun en train de commettre un vol, mais si elle ne pouvait consulter dautre voleur du clan dAgourmole, elle ne prenait aucune initiative. Elle en arriva petit &#224; petit &#224; reconna&#238;tre beaucoup des voleurs patents des autres familles, mais il ne se passait gu&#232;re de jour sans quelle v&#238;t quelque silhouette inconnue fouillant dans les marchandises dun commer&#231;ant et finalement, au bout de plusieurs semaines dans le Bazar, elle se sentit pouss&#233;e &#224; agir. Si elle arr&#234;tait un voleur professionnel, elle pourrait toujours sexcuser; mais lessence du syst&#232;me &#233;tait que non seulement elle volait mais &#233;galement quelle maintenait lordre, et elle savait quelle manquait &#224; ce devoir. Sa premi&#232;re arrestation fut celle dune jeune fille crasseuse qui volait des l&#233;gumes; elle eut &#224; peine le temps douvrir la bouche, car la jeune fille l&#226;cha sa prise et senfuit terroris&#233;e. Le suivant se trouva &#234;tre un vieux routier du vol, vaguement apparent&#233; &#224; Agourmole, qui expliqua aimablement &#224; Inyanna son erreur; le troisi&#232;me, qui navait pas dautorisation mais navait pas peur pour autant, r&#233;pondit aux paroles dInyanna en poussant des jurons et en prof&#233;rant des menaces et Inyanna r&#233;pliqua calmement et mensong&#232;rement que sept autres voleurs de la corporation les observaient et prendraient des mesures imm&#233;diates en cas de difficult&#233;. Apr&#232;s cela, elle n&#233;prouva plus aucun scrupule et agit en toute libert&#233; et avec confiance chaque fois quelle estima quil convenait de le faire.

Le vol lui-m&#234;me cessa de tourmenter sa conscience, apr&#232;s ses premiers pas dans cette voie. Elle avait &#233;t&#233; &#233;lev&#233;e dans la crainte de la vengeance du Roi des R&#234;ves si elle tombait dans le p&#233;ch&#233; cauchemars, tourments, une fi&#232;vre de l&#226;me d&#232;s quelle fermerait les yeux mais soit le Roi ne consid&#233;rait pas ce genre de chapardage et de larcin comme un p&#233;ch&#233;, soit lui et ses serviteurs &#233;taient trop occup&#233;s avec des criminels dune autre envergure pour sint&#233;resser &#224; son cas. Quelle que f&#251;t la raison, le Roi ne lui envoya pas de messages. De temps &#224; autre, elle r&#234;vait de lui, vieil ogre implacable transmettant ses mauvaises nouvelles depuis les &#233;tendues br&#251;lantes et d&#233;sertiques de Suvrael, mais cela navait rien dextraordinaire; le Roi p&#233;n&#233;trait de temps en temps dans les r&#234;ves de tout le monde et cela ne signifiait pas grand-chose. Inyanna r&#234;vait aussi de temps &#224; autre &#224; la bienheureuse Dame de lIle, la bienveillante m&#232;re du Coronal lord Malibor, et il lui semblait que cette douce femme secouait tristement la t&#234;te, comme pour dire quelle &#233;tait fort d&#233;&#231;ue par sa fille Inyanna. Mais la Dame avait le pouvoir de sadresser plus vigoureusement &#224; ceux qui s&#233;taient &#233;cart&#233;s de sa voie et elle ne semblait pas le faire. En labsence de tout ch&#226;timent moral, Inyanna en arriva bient&#244;t &#224; prendre sa profession avec d&#233;sinvolture. Ce n&#233;tait pas un crime, simplement une redistribution des marchandises. Apr&#232;s tout, nul ne semblait beaucoup en souffrir.

Au bout de quelque temps, elle prit Sidoun, le fr&#232;re a&#238;n&#233; de Liloyve, pour amant. Il &#233;tait plus petit quInyanna et si maigre quelle sentait tous ses os en l&#233;treignant; mais c&#233;tait un homme doux et attentionn&#233; qui jouait joliment de la harpe de poche et chantait de vieilles ballades dune voix claire de t&#233;nor l&#233;ger et plus elle sortait avec lui pour faire des exp&#233;ditions de chapardage, plus elle trouvait sa compagnie agr&#233;able. Les chambres du repaire dAgourmole furent r&#233;parties diff&#233;remment et ils purent passer leurs nuits ensemble. Liloyve et les autres voleurs semblaient trouver cette situation charmante.

En compagnie de Sidoun, Inyanna allait de plus en plus loin pour &#233;cumer la grande cit&#233;. Ils formaient une &#233;quipe si efficace quil leur arrivait souvent davoir en une ou deux heures leurs quota du jour de marchandises vol&#233;es, ce qui leur laissait le reste de la journ&#233;e, car cela ne se faisait pas de d&#233;passer son quota: le contrat social du Grand Bazar nautorisait les voleurs &#224; pr&#233;lever impun&#233;ment que certaines quantit&#233;s de marchandises et pas plus. Cest ainsi quInyanna commen&#231;a &#224; faire des excursions dans les ravissants quartiers p&#233;riph&#233;riques de Ni-moya. Lun de ses endroits pr&#233;f&#233;r&#233;s &#233;tait le Parc des Animaux Fabuleux, dans le faubourg vallonn&#233; de Gimbeluc, o&#249; elle pouvait se promener au milieu danimaux dautres &#233;poques qui avaient &#233;t&#233; chass&#233;s de leur domaine par le d&#233;veloppement de la civilisation sur Majipoor. Elle y voyait des animaux aussi rares que le dimilion aux pattes flageolantes, un animal fr&#234;le au long cou qui se nourrissait de feuilles et &#233;tait deux fois plus grand quun Skandar, ou le menu sigimoin avan&#231;ant sur la pointe des pattes et qui avait une queue en panache &#224; chaque extr&#233;mit&#233;, ou encore le zampidoon, cet oiseau gauche au grand bec dont les vols assombrissaient autrefois le ciel au-dessus de Ni-moya et qui nexistait plus que dans ce parc et comme lun des embl&#232;mes officiels de la cit&#233;. Par une sorte de magie qui avait d&#251; &#234;tre imagin&#233;e &#224; une &#233;poque recul&#233;e, des voix s&#233;levaient du sol chaque fois que lun de ces animaux passait &#224; proximit&#233;, informant les spectateurs de son nom et de son habitat dorigine. Et puis le parc recelait aussi de ravissantes clairi&#232;res retir&#233;es o&#249; Inyanna et Sidoun pouvaient se promener main dans la main, parlant peu, car Sidoun n&#233;tait pas bavard.

Certains jours, ils prenaient le bateau pour traverser le Zimr jusqu&#224; la rive de Nissimorn ou, de temps en temps, descendre jusqu&#224; lembouchure de la Steiche qui, si on la suivait assez loin, menait au territoire M&#233;tamorphe interdit. Mais c&#233;tait un voyage de plusieurs semaines en remontant la rivi&#232;re et ils nallaient pas au-del&#224; des petits villages de p&#234;cheurs Lii, juste au sud de Nissimorn, o&#249; ils achetaient des poissons frais p&#233;ch&#233;s, faisaient des pique-niques sur la plage, se baignaient et sallongeaient au soleil. Ou bien, les soirs sans lune, ils allaient au Boulevard de Cristal o&#249; les r&#233;flecteurs tournants projetaient des motifs &#233;blouissants de lumi&#232;re changeante et contemplaient respectueusement les vitrines appartenant aux grandes compagnies de Majipoor, un mus&#233;e dans la rue de marchandises pr&#233;cieuses, si somptueuses et expos&#233;es avec une telle opulence que m&#234;me le plus audacieux des voleurs naurait pas os&#233; y p&#233;n&#233;trer. Ils d&#238;naient souvent dans lun des restaurants flottants et il leur arrivait fr&#233;quemment demmener Liloyve avec eux, car c&#233;taient les endroits quelle pr&#233;f&#233;rait dans toute la ville. Chaque &#238;lot &#233;tait un territoire lointain de la plan&#232;te en miniature, avec les plantes qui y poussaient et les animaux qui y vivaient et avait pour sp&#233;cialit&#233;s les nourritures et les vins de cette r&#233;gion. Il y en avait un de la venteuse Piliplok o&#249; ceux qui pouvaient se le permettre d&#238;naient de chair de dragon de mer, un de lhumide Narabal, avec ses riches baies et ses succulentes foug&#232;res, un de la grande Stee sur le Mont du Ch&#226;teau, un restaurant de Stoien, un autre de Pidruid et un de Til-omon. Mais Inyanna apprit sans surprise quil ny en avait aucun de Velathys, pas plus que Ilirivoyne, la capitale Changeforme, navait la chance davoir son &#238;lot, ni Tolaghai, la ville de Suvrael &#233;cras&#233;e de soleil, car Tolaghai et Ilirivoyne &#233;taient des endroits auxquels la plupart des habitants de Majipoor naimaient pas penser et Velathys ne m&#233;ritait tout simplement lattention de personne.

Mais de tous les endroits quInyanna visita en compagnie de Sidoun pendant ces apr&#232;s-midi et ces soir&#233;es de loisir, son pr&#233;f&#233;r&#233; &#233;tait le Portique Flottant. Cette galerie marchande longue dun kilom&#232;tre et demi et suspendue au-dessus de la rue contenait les plus belles boutiques de Ni-moya, cest-&#224;-dire les plus belles de tout le continent de Zimroel, les plus belles en dehors de celles des riches cit&#233;s du Mont. Quand ils sy rendaient, Inyanna et Sidoun mettaient leurs plus &#233;l&#233;gants v&#234;tements, ceux quils avaient vol&#233;s dans les meilleures boutiques du Grand Bazar ils ne soutenaient pas la comparaison avec ce que portaient les aristocrates mais &#233;taient bien sup&#233;rieurs &#224; leurs habits de tous les jours. Inyanna appr&#233;ciait de se d&#233;barrasser des v&#234;tements masculins quelle portait dans le r&#244;le de Kulibhai le voleur et de se parer de robes collantes pourpres ou vertes qui la moulaient en laissant ses longs cheveux roux flotter librement. Effleurant du bout des doigts ceux de Sidoun, elle faisait la grande promenade du Portique, sabandonnant &#224; dagr&#233;ables r&#234;veries tandis quils admiraient les bijoux, les masques de plumes, les amulettes polies et les bibelots de m&#233;tal qui &#233;taient &#224; la disposition, pour une poign&#233;e de pi&#232;ces luisantes dun royal, des vrais riches. Elle savait que rien de tout cela ne lui appartiendrait jamais, car une voleuse qui volerait assez bien pour soffrir ces articles de luxe serait un danger pour la stabilit&#233; du Grand Bazar; mais il &#233;tait d&#233;j&#224; bien agr&#233;able de regarder les tr&#233;sors du Portique Flottant et de faire semblant.

Ce fut lors de lune de ces sorties sur le Portique Flottant quInyanna fut entra&#238;n&#233;e dans lorbite de Calain, le fr&#232;re du duc.



8

Elle ne soup&#231;onnait absolument pas, bien entendu, quil allait en &#234;tre ainsi. La seule chose &#224; laquelle elle avait pens&#233; &#233;tait &#224; un petit flirt innocent pour prolonger les r&#234;veries que suscitait une visite au Portique Flottant. C&#233;tait une douce soir&#233;e de la fin de l&#233;t&#233; et elle &#233;tait v&#234;tue dune de ses robes les plus l&#233;g&#232;res, un tissu extr&#234;mement fin, encore plus arachn&#233;en que le treillis qui soutenait le Portique, et elle se trouvait en compagnie de Sidoun dans la boutique de sculptures dos de dragon, examinant les extraordinaires chefs-d&#339;uvre gros comme longle du pouce dun capitaine Skandar qui produisait des entrelacs d&#233;clats divoire hautement invraisemblables, quand quatre hommes v&#234;tus de robes de la noblesse entr&#232;rent. Sidoun disparut imm&#233;diatement dans un coin sombre, car il savait que ses v&#234;tements, son maintien et sa coupe de cheveux attestaient quil n&#233;tait pas leur &#233;gal; mais Inyanna, consciente du fait que sa ligne et le regard froid de ses yeux verts pouvaient compenser toutes sortes de d&#233;ficiences dans ses mani&#232;res, resta hardiment &#224; sa place au comptoir. Lun des hommes jeta un coup d&#339;il &#224; la sculpture quelle tenait &#224; la main.

Si vous achetez cela, dit-il, vous vous ferez un beau cadeau.

Je nai pas encore pris de d&#233;cision, r&#233;pliqua Inyanna.

Puis-je la voir?

Elle la laissa d&#233;licatement tomber dans sa paume et en m&#234;me temps plongea effront&#233;ment son regard dans le sien. Il sourit mais fixa surtout son attention sur lobjet divoire, un globe de Majipoor fa&#231;onn&#233; &#224; partir de nombreux petits panneaux coulissants dos. Au bout dun moment, il sadressa au propri&#233;taire.

Le prix? demanda-t-il.

Cest un cadeau, r&#233;pondit lautre, un Ghayrog mince &#224; lair aust&#232;re.

Tr&#232;s bien, dit laristocrate. Et je vous loffre aussi.

Il reposa la breloque dans la main dInyanna, m&#233;dus&#233;e. Son sourire se fit plus intime.

Vous &#234;tes de cette ville? demanda-t-il pos&#233;ment.

Jhabite &#224; Strelain, r&#233;pondit-elle.

D&#238;nez-vous souvent sur l&#238;lot de Narabal?

Quand lenvie men prend.

Bien. Voulez-vous vous y trouver demain au coucher du soleil? Il y aura quelquun avide de faire votre connaissance.

Dissimulant sa stup&#233;faction, Inyanna sinclina. Laristocrate sinclina &#224; son tour et se retourna; il fit lacquisition de trois petites sculptures et laissa tomber sur le comptoir une bourse remplie de pi&#232;ces; puis ils partirent. Inyanna ne pouvait d&#233;tacher les yeux de lobjet pr&#233;cieux quelle avait dans la main. Sidoun sortit de lombre.

Cela vaut une douzaine de royaux! chuchota-t-il. Revends-le au marchand!

Non, dit-elle.

Qui &#233;tait cet homme? demanda-t-elle au propri&#233;taire.

Vous ne le connaissez pas?

Je ne vous aurais pas demand&#233; son nom si je le savais.

Oui. Oui.

Le Ghayrog &#233;mit de petits sifflements.

Cest Durand Livolk, le chambellan du duc.

Et les trois autres?

Deux sont au service du duc et le troisi&#232;me est un compagnon de Calain, le fr&#232;re du duc.

Ah! dit Inyanna.

Elle leva le globe divoire.

Pouvez-vous le monter sur une cha&#238;ne?

Cest laffaire dun instant.

Quel est le prix dune cha&#238;ne digne de cet objet?

Il lui lan&#231;a un long regard rus&#233;.

La cha&#238;ne va avec la sculpture, et comme la sculpture est un pr&#233;sent, il en est de m&#234;me de la cha&#238;ne.

Il fixa de fins maillons dor &#224; la boule divoire et enferma la breloque dans une bo&#238;te de peau de stick luisante.

Au moins vingt royaux avec la cha&#238;ne! marmonna Sidoun avec stup&#233;faction quand ils furent sortis. Emporte-le dans cette boutique et vends-le, Inyanna!

Cest un pr&#233;sent, dit-elle dun ton glacial. Je le porterai demain soir, pour d&#238;ner sur l&#238;lot de Narabal.

Mais elle ne pouvait pas se rendre &#224; ce d&#238;ner avec la robe quelle portait ce soir-l&#224;; il lui fallut le lendemain deux heures de recherches assidues pour en d&#233;nicher une qui f&#251;t aussi arachn&#233;enne et co&#251;teuse dans les boutiques du Grand Bazar. Mais elle finit par en d&#233;couvrir une qui la laissait presque nue mais drapait sa nudit&#233; de myst&#232;re; et cest celle quelle mit pour se rendre &#224; l&#238;lot de Narabal, la sculpture divoire pendant entre ses seins.

Au restaurant, elle neut pas besoin de donner son nom. En descendant du ferry-boat, elle fut accueillie par un Vroon digne et sombre rev&#234;tu de la livr&#233;e ducale qui la conduisit &#224; travers les bouquets luxuriants des plantes grimpantes et de foug&#232;res jusqu&#224; une tonnelle ombreuse, retir&#233;e et odorante, dans une partie de l&#238;le s&#233;par&#233;e du restaurant principal par de denses plantations. Trois personnes lattendaient &#224; une table luisante de bois de nigtflower poli sous une plante grimpante dont l&#233;paisse tige velue soutenait d&#233;normes fleurs bleues globulaires. Lune de ces personnes &#233;tait Durand Livolk, celui qui lui avait offert la sculpture divoire. La deuxi&#232;me &#233;tait une femme, mince et brune, aussi lisse et luisante que le dessus de table. La troisi&#232;me &#233;tait un homme denviron le double de l&#226;ge dInyanna, au corps fragile, aux l&#232;vres minces et pinc&#233;es et aux traits doux. Tous trois &#233;taient v&#234;tus avec une telle magnificence quInyanna eut honte de sa mise recherch&#233;e. Durand Livolk se leva avec aisance et sapprocha dInyanna.

Vous paraissez encore plus jolie ce soir, murmura-t-il. Venez, je vais vous pr&#233;senter des amis. Voici ma compagne, la dame Tisiorne; et voici

Lhomme daspect ch&#233;tif se leva.

Je suis Calain de Ni-moya, dit-il simplement, dune voix douce et velout&#233;e.

Inyanna fut d&#233;concert&#233;e, mais cela ne dura quun instant. Elle avait pens&#233; que le chambellan du duc la voulait pour lui-m&#234;me; elle comprenait maintenant que Durand Livolk lavait simplement racol&#233;e pour le fr&#232;re du duc. Cela alluma en elle une indignation fugitive, mais qui s&#233;teignit rapidement. Pourquoi se vexer? Combien de jeunes femmes de Ni-moya avaient la chance de d&#238;ner sur l&#238;lot de Narabal avec le fr&#232;re du duc? Si quelquun dautre aurait pu avoir limpression d&#234;tre utilis&#233;, tant pis; elle avait bien lintention de rendre la pareille, dans cet &#233;change.

Elle avait une place pr&#234;te &#224; c&#244;t&#233; de Calain. Elle la prit et le Vroon apporta imm&#233;diatement un plateau de liqueurs, toutes inconnues delle, dont les couleurs phosphorescentes se m&#233;langeaient et tourbillonnaient. Elle en prit une au hasard: elle avait la saveur des brouillards de montagne et provoqua instantan&#233;ment des picotements sur ses joues et dans ses oreilles. Dau-dessus lui parvenait le cr&#233;pitement dune l&#233;g&#232;re pluie tombant sur les larges feuilles verniss&#233;es des arbres et des plantes grimpantes mais pas sur les d&#238;neurs, Inyanna savait que la riche v&#233;g&#233;tation tropicale de cette &#238;le &#233;tait entretenue par de fr&#233;quentes pluies artificielles qui reproduisaient le climat de Narabal.

Avez-vous des plats pr&#233;f&#233;r&#233;s ici? demanda Calain.

Je pr&#233;f&#233;rerais que vous commandiez pour moi.

Comme vous voulez. Votre accent nest pas celui de Ni-moya.

De Velathys, r&#233;pondit-elle. Je ne suis ici que depuis lan dernier.

Sage initiative, dit Durand Livolk. Quest-ce qui vous a pouss&#233; &#224; la prendre?

Je crois que je raconterai lhistoire une autre fois, dit Inyanna en riant.

Votre accent est charmant, dit Calain. Nous avons rarement loccasion de rencontrer ici des gens de Velathys. Est-ce une belle ville?

Pas pr&#233;cis&#233;ment, monseigneur.

Pourtant, nich&#233;e dans les Gonghars cela doit certainement &#234;tre beau de voir ces grandes montagnes tout autour de soi.

Cest possible. On arrive &#224; ne plus pr&#234;ter attention &#224; ce genre de choses quand on y passe toute sa vie. Peut-&#234;tre que m&#234;me Ni-moya pourrait commencer &#224; sembler quelconque pour quelquun qui y aurait toujours v&#233;cu.

O&#249; demeurez-vous? demanda Tisiorne.

&#192; Strelain, r&#233;pondit Inyanna.

Puis, malicieusement, car elle venait de prendre un autre verre de liqueur et commen&#231;ait &#224; en sentir les effets, elle ajouta:

Dans le Grand Bazar.

Dans le Grand Bazar? r&#233;p&#233;ta Durand Livolk.

Oui. Sous la rue des fromagers.

Et pour quelle raison avez-vous &#233;lu domicile l&#224;-bas? demanda Tisiorne.

Oh! r&#233;pondit l&#233;g&#232;rement Inyanna, pour &#234;tre pr&#232;s de mon lieu de travail.

Dans la rue des fromagers? demanda Tisiorne dune voix o&#249; lhorreur commen&#231;ait &#224; percer.

Vous vous m&#233;prenez. Je suis employ&#233;e dans le Bazar, mais pas par les marchands. Je suis une voleuse.

Les mots tomb&#232;rent de ses l&#232;vres comme la foudre frappant les cimes. Inyanna vit un brusque regard de stup&#233;faction passer de Calain &#224; Durand Livolk et le sang monter au visage du chambellan. Mais ces gens &#233;taient des aristocrates et ils avaient un sang-froid aristocratique. Calain fut le premier &#224; revenir de sa stupeur. Il sourit calmement.

Jai toujours pens&#233; que c&#233;tait une profession qui exigeait de la gr&#226;ce, de la dext&#233;rit&#233; et de la vivacit&#233; desprit, dit-il.

Il choqua son verre contre celui dInyanna.

Je vous salue, voleuse qui ne fait pas myst&#232;re de son &#233;tat. Il y a l&#224; une honn&#234;tet&#233; qui fait d&#233;faut &#224; beaucoup dautres.

Le Vroon revint, portant une grande jatte en porcelaine remplie de baies bleu p&#226;le, daspect cireux, aux reflets blancs. Inyanna savait que c&#233;taient des thokkas le fruit pr&#233;f&#233;r&#233; de Narabal, dont on disait quil &#233;chauffait le sang et faisait monter la passion. Elle en prit quelques-uns dans la jatte; Tisiorne en choisit soigneusement un seul; Durand Livolk en prit une poign&#233;e et Calain encore plus. Inyanna remarqua que le fr&#232;re du duc mangeait m&#234;me les graines, ce qui &#233;tait cens&#233; &#234;tre le plus efficace. Tisiorne enleva les graines de son thokka, ce qui provoqua une grimace d&#233;sabus&#233;e de Durand Livolk. Inyanna ne suivit par lexemple de Tisiorne. Puis il y eut des vins, de petits morceaux de poisson &#233;pic&#233;, des hu&#238;tres flottant dans leur jus, un plat de petits champignons aux douces teintes pastel et enfin un cuissot de viande odorante une cuisse de bilantoon g&#233;ant des for&#234;ts de lest de Narabal, dit Calain. Inyanna mangea avec mod&#233;ration, une bouch&#233;e de ceci, un morceau de cela. Cela semblait &#234;tre le plus convenable, et aussi le plus raisonnable. Au bout dun moment, des jongleurs Skandars arriv&#232;rent et firent des choses merveilleuses avec des torches, des couteaux et des hachettes, ce qui leur valut des applaudissements chaleureux des quatre d&#238;neurs. Calain lan&#231;a une pi&#232;ce brillante aux artistes velus &#224; quatre bras Inyanna vit avec stup&#233;faction que c&#233;tait une pi&#232;ce de cinq royaux. Plus tard, il plut de nouveau, mais pas sur eux, et encore plus tard, apr&#232;s une autre tourn&#233;e de liqueurs, Durand Livolk et Tisiorne sexcus&#232;rent gracieusement et laiss&#232;rent Calain et Inyanna en t&#234;te-&#224;-t&#234;te dans lobscurit&#233; brumeuse.

&#202;tes-vous vraiment une voleuse? demanda Calain.

Vraiment. Mais ce n&#233;tait pas mon projet initial. Je poss&#233;dais une boutique &#224; Velathys.

Et alors?

Jai &#233;t&#233; victime dune escroquerie, dit-elle. Et je suis arriv&#233;e &#224; Ni-moya sans le sou. Il me fallait trouver un m&#233;tier et jai rencontr&#233; des voleurs qui mont sembl&#233; gentils et sympathiques.

Et maintenant vous avez rencontr&#233; des voleurs dune tout autre envergure, dit Calain. Est-ce que cela vous g&#234;ne?

Vous vous consid&#233;rez donc comme un voleur?

Jai eu la chance d&#234;tre de haute naissance. Je ne travaille pas, sauf pour aider mon fr&#232;re quand il a besoin de moi. Je vis dans un luxe qui d&#233;passe limagination de la plupart des gens. Rien de tout cela nest m&#233;rit&#233;. Avez-vous vu ma demeure?

Je la connais bien. Seulement de lext&#233;rieur, bien entendu.

Aimeriez-vous en voir lint&#233;rieur ce soir?

Inyanna eut une pens&#233;e fugitive pour Sidoun qui lattendait dans la salle aux murs blanchis &#224; la chaux sous la rue des fromagers.

Beaucoup, r&#233;pondit-elle. Et quand je laurai vu, je vous raconterai une petite histoire sur moi et la Perspective Nissimorn et dans quelles circonstances je suis venue &#224; Ni-moya.

Je suis s&#251;r que ce sera tr&#232;s amusant. Nous y allons?

Oui, r&#233;pondit Inyanna. Mais cela vous ennuierait-il si je marr&#234;tais dabord au Grand Bazar?

Nous avons toute la nuit, dit Calain. Rien ne nous presse.

Le Vroon en livr&#233;e apparut et les &#233;claira &#224; travers les jardins luxuriants jusquau quai de l&#238;le o&#249; un ferry priv&#233; attendait. Il les transporta jusqu&#224; la rive; entre-temps, un flotteur avait &#233;t&#233; appel&#233; et peu apr&#232;s Inyanna se retrouva sur la place de la porte Pidruid.

Je nen ai pas pour longtemps, murmura Inyanna.

Spectrale dans sa robe l&#233;g&#232;re et collante, elle se perdit rapidement dans la foule qui, m&#234;me &#224; cette heure tardive, se pressait dans le Bazar. Elle descendit dans le repaire souterrain. Les voleurs &#233;taient rassembl&#233;s autour dune table et jouaient &#224; un jeu avec des jetons de verre et des d&#233;s d&#233;b&#232;ne. Ils lacclam&#232;rent et lapplaudirent quand elle fit majestueusement son entr&#233;e, mais elle ne r&#233;pondit que par un sourire rapide et forc&#233; et prit Sidoun &#224; part.

Je ressors, dit-elle &#224; voix basse, et je ne rentrerai pas cette nuit. Me pardonnes-tu?

Il nest pas donn&#233; &#224; tout le monde de taper dans l&#339;il du chambellan du duc.

Ce nest pas le chambellan du duc, dit-elle. Cest le fr&#232;re du duc.

Elle effleura des l&#232;vres la bouche de Sidoun. Il avait les prunelles vitreuses apr&#232;s ce quelle venait de dire.

Demain, nous irons au Parc des Animaux Fabuleux, daccord, Sidoun?

Elle lembrassa de nouveau et se rendit dans sa chambre. Elle sortit la bouteille de lait de dragon de dessous loreiller, o&#249; elle &#233;tait cach&#233;e depuis plusieurs mois. De retour dans la pi&#232;ce centrale, elle sarr&#234;ta devant la table de jeu, se pencha vers Liloyve et ouvrit la main, lui montrant la bouteille. Liloyve &#233;carquilla les yeux. Inyanna lui fit un clin d&#339;il.

Te souviens-tu pour quelle occasion je la gardais? Tu mas dit de la partager avec Calain quand jirai &#224; la Perspective Nissimorn. Eh bien

Liloyve avait le souffle coup&#233;. Inyanna lui adressa un nouveau clin d&#339;il, lembrassa et sortit.

Beaucoup plus tard cette nuit-l&#224;, quand elle sortit la bouteille et loffrit au fr&#232;re du duc, elle se demanda en proie &#224; une panique subite si ce n&#233;tait pas un grave manquement &#224; l&#233;tiquette de lui offrir ainsi un aphrodisiaque, ce qui pouvait impliquer que son utilisation &#233;tait souhaitable. Mais Calain ne se froissa pas. Il fut, ou tout au moins fit semblant d&#234;tre touch&#233; par son pr&#233;sent; il versa solennellement le lait bleut&#233; dans des bols de porcelaine si fins quils en &#233;taient presque transparents, il lui mit c&#233;r&#233;monieusement un bol dans la main, il leva lautre et la salua. Le lait de dragon &#233;tait un breuvage curieux et amer quInyanna eut de la peine &#224; avaler; mais elle y r&#233;ussit et sentit presque aussit&#244;t sa chaleur se r&#233;pandre dans ses cuisses. Calain sourit. Ils &#233;taient dans la Salle des Fen&#234;tres de la Perspective Nissimorn o&#249; une feuille de verre bord&#233;e dor et dun seul tenant offrait une vue de trois cent soixante degr&#233;s du port de Ni-moya et de la lointaine rive m&#233;ridionale du fleuve. Calain appuya sur un bouton. La grande fen&#234;tre devint opaque. Un lit circulaire s&#233;leva silencieusement du sol. Il la prit par la main et lattira vers le lit.



9

&#202;tre la concubine du fr&#232;re du duc semblait &#234;tre une ambition assez haute pour une voleuse du Grand Bazar. Inyanna ne se faisait aucune illusion sur sa relation avec Calain. Durand Livolk lavait choisie uniquement pour sa beaut&#233;, peut-&#234;tre quelque chose dans ses yeux, dans ses cheveux, dans la mani&#232;re dont elle se tenait. Et Calain, bien quil se fut attendu &#224; trouver une femme plus proche de sa propre classe, avait manifestement trouv&#233; quelque chose de charmant dans le fait de se retrouver avec quelquun de l&#233;chelon le plus bas de la soci&#233;t&#233;; cest ainsi quelle avait eu sa soir&#233;e &#224; l&#238;lot de Narabal et sa nuit &#224; la Perspective Nissimorn. Cela avait &#233;t&#233; un bel interm&#232;de et le lendemain matin, elle retournerait au Grand Bazar avec un souvenir quelle garderait jusqu&#224; la fin de sa vie, et ce serait tout.

Mais il nen fut rien.

Ils ne dormirent pas cette nuit-l&#224; elle se demanda si c&#233;tait leffet du lait de dragon ou sil &#233;tait toujours comme cela et &#224; laube, ils err&#232;rent nus &#224; travers le majestueux b&#226;timent pour quil puisse lui montrer ses tr&#233;sors; et au petit d&#233;jeuner, quils prirent sur une v&#233;randa dominant le jardin, il lui proposa une promenade dans son parc priv&#233; &#224; Istmoy. Ce nallait donc pas &#234;tre une aventure dune seule nuit. Elle se demanda si elle devait pr&#233;venir Sidoun au Bazar et lavertir quelle ne rentrerait pas ce jour-l&#224;, mais elle se rendit compte que Sidoun naurait pas besoin d&#234;tre pr&#233;venu. Il interpr&#233;terait correctement son silence. Elle navait pas lintention de lui faire de la peine, mais dautre part elle ne lui devait rien, sinon la politesse la plus &#233;l&#233;mentaire. Elle s&#233;tait embarqu&#233;e dans lun des grands &#233;v&#233;nements de sa vie, et quand elle retournerait au Bazar, ce ne serait pas par &#233;gard pour Sidoun mais simplement parce que laventure serait termin&#233;e.

Il se trouva quelle passa les six jours suivants en compagnie de Calain. Le jour, ils naviguaient sur le fleuve sur son yacht majestueux, ou se promenaient la main dans la main dans le parc priv&#233; du duc, un lieu o&#249; pullulaient les animaux en surplus du Parc des Animaux Fabuleux, ou restaient simplement allong&#233;s sur la v&#233;randa de la Perspective Nissimorn, regardant la trajectoire du soleil au-dessus du continent, de Piliplok &#224; Pidruid. Et la nuit, ce n&#233;taient que r&#233;jouissances et festivit&#233;s, des d&#238;ners tant&#244;t dans lun des restaurants flottants, tant&#244;t dans lune des grandes maisons de Ni-moya, un soir m&#234;me au palais ducal. Le duc ressemblait tr&#232;s peu &#224; Calain: il &#233;tait beaucoup plus robuste et beaucoup plus &#226;g&#233;, lair las et peu enclin &#224; la tendresse. Mais il sut se montrer charmant avec Inyanna, la traitant avec gr&#226;ce et gravit&#233;, sans lui faire sentir une seule fois quelle &#233;tait une fille des rues que son fr&#232;re avait ramass&#233;e dans le Bazar. Inyanna vivait ces &#233;v&#233;nements avec la sorte dapprobation d&#233;tach&#233;e dont on fait preuve dans les r&#234;ves. Elle savait que ce serait grossier de se montrer trop respectueuse. Et quil serait encore pire de feindre davoir un rang et un raffinement &#233;gaux. Mais elle adopta un comportement qui &#233;tait mesur&#233; sans &#234;tre humble, agr&#233;able sans &#234;tre effront&#233;, et cela sembla efficace. Au bout de quelques jours, il commen&#231;a &#224; lui sembler naturel d&#234;tre assise &#224; une table en compagnie de dignitaires qui revenaient du Mont du Ch&#226;teau avec les derniers potins sur le Coronal lord Malibor et son entourage, ou qui pouvaient raconter des histoires de chasse dans les marches septentrionales avec le Pontife Tyeveras &#224; l&#233;poque o&#249; il &#233;tait Coronal sous Ossier, ou encore qui avaient rencontr&#233; il y avait peu la Dame de lIle au Temple Int&#233;rieur. Elle prit tellement dassurance dans la compagnie de ces grands que si quelquun s&#233;tait tourn&#233; vers elle et lui avait demand&#233;: Et vous, madame, comment avez-vous pass&#233; ces derniers mois? elle aurait r&#233;pondu tranquillement: Comme voleuse dans le Grand Bazar, comme elle lavait fait le premier soir sur l&#238;lot de Narabal. Mais on ne lui posa pas la question. Elle d&#233;couvrit qu&#224; ce niveau de la soci&#233;t&#233; la curiosit&#233; oiseuse n&#233;tait pas de mise, mais quon laissait autrui d&#233;voiler ses histoires &#224; sa convenance.

En cons&#233;quence, quand Calain lui dit le septi&#232;me jour de se pr&#233;parer &#224; retourner au Bazar, elle ne lui demanda ni sil avait appr&#233;ci&#233; sa compagnie, ni sil s&#233;tait lass&#233; delle. Il lavait choisie comme compagne pendant un certain temps; ce moment &#233;tait maintenant termin&#233;. Elle avait pass&#233; une semaine quelle noublierait jamais.

Mais cela lui donna un coup de retourner au repaire des voleurs. Un flotteur somptueusement &#233;quip&#233; lemmena de la Perspective Nissimorn &#224; la Porte Piliplok du Grand Bazar et un serviteur de Calain lui pla&#231;a dans les bras le petit paquet de tr&#233;sors que Calain lui avait offerts durant la semaine quils avaient pass&#233;e ensemble. Puis le flotteur disparut et Inyanna plongea dans le chaos du Bazar aux effluves de sueur, et ce fut comme si elle se r&#233;veillait dun r&#234;ve rare et magique. Elle suivait les all&#233;es grouillantes sans que personne lappelle, car ceux qui la connaissaient dans le Bazar la connaissaient sous son apparence masculine de Kulibhai, et elle portait des v&#234;tements de femme. Elle se frayait un chemin &#224; travers la foule tourbillonnante, baignant encore dans laura de laristocratie et c&#233;dant dinstant en instant &#224; un sentiment de d&#233;couragement et de perte tandis quil lui devenait &#233;vident que le r&#234;ve &#233;tait termin&#233; et quelle avait retrouv&#233; la r&#233;alit&#233;. Ce soir-l&#224;, Calain allait d&#238;ner avec le duc de Mazadone qui lui rendait visite et le lendemain, il remonterait la Steiche avec ses invit&#233;s pour une exp&#233;dition de p&#234;che, et le surlendemain oh! elle nen savait rien, mais ce quelle savait cest que ce jour-l&#224; elle serait en train de voler de la dentelle, des bouteilles de parfum et des rouleaux de tissu. Les larmes lui mont&#232;rent aux yeux, mais elle les refoula en se disant que c&#233;tait idiot, quelle ne devait pas se lamenter de son d&#233;part de la Perspective Nissimorn mais plut&#244;t se r&#233;jouir davoir pu y passer une semaine.

Il ny avait personne dans les salles souterraines, &#224; lexception de Beyork le Hjort et de lun des M&#233;tamorphes. Ils se content&#232;rent dun signe de t&#234;te quand Inyanna entra. Elle alla dans sa chambre et enfila le costume de Kulibhai. Mais elle ne pouvait se r&#233;soudre &#224; reprendre si vite ses activit&#233;s de voleuse. Elle cacha soigneusement sous son lit son paquet de bijoux et de parures, pr&#233;sents de Calain. En les vendant elle pourrait gagner assez dargent pour se dispenser de voler pendant un ou deux ans; mais elle navait nullement lintention de se s&#233;parer ne f&#251;t-ce que du plus petit dentre eux. Elle d&#233;cida de retourner le lendemain dans le Bazar. Mais en attendant, elle sallongea sur le ventre sur le lit quelle allait de nouveau partager avec Sidoun, et quand elle sentit les larmes venir, elle les laissa couler. Au bout dun moment, elle se leva, se sentant plus calme, se lava et attendit que les autres reviennent.

Sidoun laccueillit avec une grande noblesse d&#226;me. Pas une question sur ses aventures, pas de trace de ressentiment, pas une insinuation perfide; il lui sourit, lui prit la main, lui dit quil &#233;tait content quelle fut revenue, lui offrit une gorg&#233;e de vin dAlhanroel quil venait de voler et lui raconta deux ou trois histoires qui s&#233;taient pass&#233;es dans le Bazar durant son absence. Elle se demanda si le fait de savoir que le dernier homme qui avait touch&#233; son corps &#233;tait le fr&#232;re du duc nallait pas cr&#233;er une inhibition chez Sidoun, mais quand ils furent au lit, il la prit tendrement et sans h&#233;siter dans ses bras et pressa avec enthousiasme et jubilation son corps maigre et osseux contre le sien. Le lendemain, apr&#232;s leur tourn&#233;e dans le Bazar, ils se rendirent ensemble au Parc des Animaux Fabuleux et virent pour la premi&#232;re fois le gossimaule de Glayge, si fin quil en &#233;tait presque invisible de c&#244;t&#233;, ils le suivirent un peu jusqu&#224; ce quil disparaisse et rirent comme sils navaient jamais &#233;t&#233; s&#233;par&#233;s.

Les autres voleurs t&#233;moign&#232;rent un grand respect &#224; Inyanna pendant quelques jours, car ils savaient o&#249; elle &#233;tait all&#233;e et ce quelle avait d&#251; faire, et cela lui conf&#233;rait l&#233;tranget&#233; qui sattache &#224; ceux qui &#233;voluent dans des cercles &#233;lev&#233;s. Seule Liloyve osa lui en parler directement, et une seule fois.

Que trouvait-il en toi? demanda-t-elle.

Comment le saurais-je? C&#233;tait comme un r&#234;ve.

Je pense que ce nest que justice.

Que veux-tu dire?

Que lon ta promis &#224; tort la Perspective Nissimorn, et que cest une sorte de r&#233;paration. Le Divin &#233;quilibre le bien et le mal, tu comprends?

Liloyve se mit &#224; rire.

Tu en as eu pour les vingt royaux que lon ta escroqu&#233;s, non?

Inyanna reconnut que c&#233;tait vrai. Mais elle d&#233;couvrit bient&#244;t que la dette n&#233;tait pas encore totalement rembours&#233;e. Le Steldi suivant, alors quelle passait devant les baraques des changeurs, subtilisant une pi&#232;ce de-ci de-l&#224;, elle sentit brusquement une main sur son poignet et se demanda quel imb&#233;cile de voleur, ne layant pas reconnue, essayait de larr&#234;ter. Mais ce n&#233;tait que Liloyve. Elle avait le visage empourpr&#233; et les yeux &#233;carquill&#233;s.

Rentre tout de suite &#224; la maison! s&#233;cria-t-elle.

Que se passe-t-il?

Il y a deux Vroons qui tattendent. Tu es mand&#233;e par Calain, et ils disent que tu dois emporter toutes tes affaires, car tu ne reviendras plus au Grand Bazar.



10

Cest ainsi quInyanna Forlana, de Velathys, une ancienne voleuse, sinstalla &#224; la Perspective Nissimorn comme compagne de Calain de Ni-moya. Calain ne lui fournit aucune explication, et elle nen demanda pas. Il la voulait pr&#232;s de lui, et c&#233;tait une explication suffisante. Les premi&#232;res semaines, elle sattendait encore tous les matins &#224; ce quon lui dise de se pr&#233;parer &#224; retourner au Bazar, mais cela ne se produisit pas et apr&#232;s quelque temps, elle cessa denvisager cette possibilit&#233;. Elle suivit Calain partout o&#249; il alla: dans les marais du Zimr pour chasser le gihoma, &#224; Dulorn l&#233;tincelante pour passer une semaine au Cirque Perp&#233;tuel, &#224; Khyntor pour le Festival des Geysers et m&#234;me dans la myst&#233;rieuse et pluvieuse province de Piurifayne pour explorer la sombre patrie des Changeformes. Et elle qui avait pass&#233; les vingt premi&#232;res ann&#233;es de sa vie dans la minable Velathys en arriva &#224; consid&#233;rer comme allant de soi de voyager comme un Coronal faisant le Grand P&#233;riple aux c&#244;t&#233;s du fr&#232;re dun duc. Mais elle ne perdait jamais tout &#224; fait le sens des proportions et ne manquait jamais de voir lironie et labsurdit&#233; des &#233;tranges transformations que sa vie avait subies.

Elle ne fut pas non plus &#233;tonn&#233;e de se trouver un jour assise &#224; table &#224; c&#244;t&#233; du Coronal en personne. Lord Malibor &#233;tait venu &#224; Ni-moya en visite officielle, car il lui incombait dentreprendre tous les huit ou dix ans un voyage sur le continent occidental pour montrer aux populations de Zimroel quelles occupaient dans les pens&#233;es du monarque une place &#233;gale &#224; celle des habitants de son continent natal dAlhanroel. Le duc offrit le banquet de rigueur et Inyanna fut plac&#233;e &#224; la table dhonneur avec le Coronal &#224; sa droite et Calain &#224; sa gauche, et le duc et son &#233;pouse de lautre c&#244;t&#233; de lord Malibor. Inyanna avait naturellement appris &#224; l&#233;cole le nom des grands Coronals, Stiamot, Confalume, Prestimion, Dekkeret et tous les autres, et sa m&#232;re lui avait souvent dit que c&#233;tait le jour m&#234;me de sa naissance que la nouvelle &#233;tait parvenue &#224; Velathys que le vieux Pontife Ossier &#233;tait mort et que lord Tyeveras lui avait succ&#233;d&#233; et avait choisi un homme de la cit&#233; de Bombifale, un certain Malibor, pour &#234;tre le nouveau Coronal; puis les nouvelles pi&#232;ces de monnaie &#233;taient enfin arriv&#233;es dans sa province, et elles montraient lord Malibor, un homme &#224; la face large, aux yeux &#233;cart&#233;s et aux sourcils touffus. Mais elle avait plus ou moins dout&#233; pendant toutes ces ann&#233;es que des &#234;tres tels que les Coronals et les Pontifes existassent r&#233;ellement et l&#224;, elle se trouvait avec son coude &#224; deux ou trois centim&#232;tres de celui de lord Malibor, et la seule chose dont elle s&#233;merveillait &#233;tait de voir &#224; quel point cet homme grand et massif v&#234;tu de vert et dor, les couleurs imp&#233;riales, ressemblait &#224; lhomme dont le visage figurait sur les pi&#232;ces. Elle s&#233;tait attendue que les portraits fussent moins pr&#233;cis.

Il lui semblait normal que la conversation dun Coronal d&#251;t tourner avant tout autour daffaires d&#201;tat. Mais, en fait, lord Malibor semblait parler surtout de chasse. Il &#233;tait all&#233; dans tel endroit &#233;cart&#233; pour abattre tel animal rare et dans tel autre endroit inaccessible et d&#233;sagr&#233;able pour rapporter la t&#234;te de tel autre animal difficile, et ainsi de suite. Et il ajoutait une nouvelle aile au Ch&#226;teau pour y loger tous ses troph&#233;es.

Dans un ou deux ans, dit le Coronal, je compte sur Calain et sur vous pour me rendre visite au Ch&#226;teau. La salle des troph&#233;es sera termin&#233;e dici l&#224;. Je sais que cela vous plaira de voir cette collection danimaux, tous pr&#233;par&#233;s par les meilleurs taxidermistes du Mont du Ch&#226;teau.

De fait, Inyanna attendait avec impatience de visiter le Ch&#226;teau de lord Malibor, car limmense r&#233;sidence du Coronal &#233;tait un lieu l&#233;gendaire qui entrait dans les r&#234;ves de tout un chacun, et elle ne pouvait rien imaginer de plus merveilleux que de monter au sommet de l&#233;norme Mont du Ch&#226;teau et de se promener dans ce grand &#233;difice, vieux de plusieurs mill&#233;naires, et dexplorer ses milliers de salles. Mais elle trouvait r&#233;pugnante lobsession de lord Malibor pour le sang. Quand il parlait de tuer des amorfibots, des ghalvars, des sigimoins et des steetmoys et de leffort extr&#234;me quil d&#233;ployait en les tuant, Inyanna se souvenait du Parc des Animaux Fabuleux o&#249;, par ordre de quelque lointain Coronal moins sanguinaire, les m&#234;mes esp&#232;ces &#233;taient prot&#233;g&#233;es et ch&#233;ries, et cela lui rappelait le placide et maigre Sidoun qui lavait si souvent accompagn&#233;e dans ce parc et qui jouait si joliment de la harpe de poche. Elle ne voulait pas penser &#224; Sidoun, &#224; qui elle ne devait rien mais pour qui elle &#233;prouvait une affection empreinte dun sentiment de culpabilit&#233;, et elle ne voulait pas entendre parler de tuer des animaux rares afin que leur t&#234;te p&#251;t orner les murs de la salle des troph&#233;es de lord Malibor. Elle r&#233;ussit pourtant &#224; &#233;couter poliment les r&#233;cits de carnage du Coronal et m&#234;me &#224; faire une ou deux remarques aimables.

Peu avant laube, ils revinrent enfin &#224; la Perspective Nissimorn et se pr&#233;par&#232;rent &#224; se coucher.

Le Coronal envisage maintenant daller chasser le dragon de mer, dit Calain. Il en cherche un qui est connu sous le nom de dragon de Kinniken et dont la longueur avait &#233;t&#233; estim&#233;e un jour &#224; quatre-vingt-quinze m&#232;tres.

Inyanna, qui &#233;tait fatigu&#233;e et dassez mauvaise humeur, haussa les &#233;paules. Les dragons de mer, au moins, &#233;taient loin d&#234;tre rares et cela ne ferait de peine &#224; personne si le Coronal en harponnait quelques-uns.

Y aura-t-il de la place dans sa salle des troph&#233;es pour un dragon de cette taille? demanda-t-elle.

Pour la t&#234;te et les ailes, je suppose. Mais il na gu&#232;re de chances de lavoir. On na vu le dragon de Kinniken que quatre fois depuis l&#233;poque de lord Kinniken, et pas depuis soixante-dix ans. Mais sil ne trouve pas celui-l&#224;, il en aura un autre. &#192; moins quil se noie dans laventure.

Y a-t-il des chances que cela arrive?

La chasse au dragon est dangereuse, dit Calain en hochant la t&#234;te. Il serait plus avis&#233; en nessayant pas. Mais il a d&#233;j&#224; tu&#233; &#224; peu pr&#232;s tout ce qui vit sur terre et comme aucun Coronal ne sest jamais embarqu&#233; sur un dragonnier, cela ne le d&#233;couragera pas. Nous partons pour Piliplok &#224; la fin de la semaine.

Nous?

Lord Malibor ma demand&#233; de laccompagner dans cette chasse.

Calain eut un triste sourire.

Au vrai, ajouta-t-il, cest le duc quil voulait, mais mon fr&#232;re sest fait excuser en arguant de ses charges. Alors il me la demand&#233;. On ne refuse pas facilement ce genre de chose.

Est-ce que je taccompagne? demanda Inyanna.

Ce nest pas ce que nous avons pr&#233;vu.

Ah! fit-elle pos&#233;ment.

Combien de temps seras-tu absent? demanda-t-elle au bout dun moment.

La chasse dure en g&#233;n&#233;ral trois mois. Pendant la saison des vents du sud. Puis il faut le temps daller &#224; Piliplok, darmer le navire et de revenir cela devrait faire six ou sept mois en tout. Je serai de retour au printemps.

Ah! Je vois.

Calain sapprocha delle et lattira contre lui.

Ce sera la plus longue s&#233;paration que nous supporterons jamais. Je te le promets.

Elle avait envie de lui demander: Ne peux-tu trouver un moyen pour refuser dy aller? ou bien Ne peux-tu trouver un moyen qui me permette daller avec toi? Mais elle savait que c&#233;tait inutile et que ce serait un manquement &#224; l&#233;tiquette qui r&#233;glait la vie de Calain. Inyanna n&#233;leva donc pas dautre protestation. Elle prit Calain dans ses bras et ils s&#233;treignirent jusquau lever du soleil.

La veille de son d&#233;part pour le port de Piliplok o&#249; stationnaient les dragonniers, Calain fit venir Inyanna dans son bureau au dernier &#233;tage de la Perspective Nissimorn et lui pr&#233;senta un &#233;pais document &#224; signer.

Quest-ce que cest? demanda-t-elle sans le prendre.

Un contrat de mariage entre nous.

Cest une cruelle plaisanterie, monseigneur.

Ce nest pas une plaisanterie, Inyanna. Pas du tout une plaisanterie.

Mais

Je voulais en parler avec toi dans le courant de lhiver, mais cette damn&#233;e chasse au dragon est survenue et ne men a pas laiss&#233; le temps. Jai donc un peu pr&#233;cipit&#233; les choses. Tu nes plus ma concubine: ces papiers r&#233;gularisent notre amour.

Notre amour a-t-il besoin d&#234;tre r&#233;gularis&#233;?

Calain plissa les yeux.

Je membarque dans une aventure risqu&#233;e et t&#233;m&#233;raire dont jesp&#232;re revenir, mais tant que je serai en mer, mon destin ne sera pas entre mes mains. En tant que concubine tu nas aucun droit l&#233;gal &#224; un h&#233;ritage. En tant qu&#233;pouse

Inyanna &#233;tait abasourdie.

Si les risques sont si grands, abandonne ce voyage!

Tu sais que cest impossible. Je dois courir ces risques. Et je veux assurer ton avenir. Signe, Inyanna.

Elle tint un long moment les yeux fix&#233;s sur le document, un manuscrit de plusieurs pages. Son regard ne pouvait accommoder correctement et elle ne pouvait ni ne voulait dissimuler les mots quun scribe avait &#233;crits avec la plus &#233;l&#233;gante des calligraphies. L&#233;pouse de Calain? Cela lui semblait presque monstrueux, c&#233;tait blesser toutes les convenances, d&#233;passer toutes les bornes. Et pourtant et pourtant

Il attendait. Elle ne pouvait refuser.

Le lendemain matin, il partit pour Piliplok dans lentourage du Coronal et Inyanna passa toute la journ&#233;e &#224; errer dans les corridors et les salles de la Perspective Nissimorn en proie &#224; la confusion et au d&#233;sarroi. Ce soir-l&#224;, le duc eut la d&#233;licatesse de linviter &#224; d&#238;ner; le lendemain, Durand Livolk et sa dame lemmen&#232;rent d&#238;ner &#224; l&#238;lot de Pidruid, o&#249; une cargaison de vin de feu venait darriver. Dautres invitations suivirent, de sorte que sa vie &#233;tait anim&#233;e, et les mois passaient. C&#233;tait le milieu de lhiver. Et puis la nouvelle arriva quun &#233;norme dragon de mer avait attaqu&#233; le navire de lord Malibor et lavait envoy&#233; par le fond de la Mer Int&#233;rieure. Lord Malibor avait p&#233;ri, ainsi que tous ceux qui s&#233;taient embarqu&#233;s avec lui, et un certain Voriax avait &#233;t&#233; nomm&#233; Coronal. Et dapr&#232;s les dispositions testamentaires de Calain, sa veuve Inyanna Forlana devenait propri&#233;taire de la grande demeure connue sous le nom de Perspective Nissimorn.



11

Quand la p&#233;riode de deuil fut termin&#233;e et quelle eut loccasion de prendre des dispositions pour ce genre de choses, Inyanna fit appeler lun de ses intendants et ordonna que de riches dons en esp&#232;ces soient remis au Grand Bazar au voleur Agourmole et &#224; toute sa famille. C&#233;tait la mani&#232;re dInyanna de dire quelle ne les avait pas oubli&#233;s.

Rapportez-moi mot pour mot ce quils diront quand vous leur remettrez les bourses, ordonna-t-elle &#224; lintendant.

Elle esp&#233;rait quils lui enverraient quelques chaleureux souvenirs des moments quils avaient partag&#233;s, mais lintendant lui rapporta quaucun deux navait dit quoi que ce f&#251;t dint&#233;ressant, quils avaient simplement exprim&#233; de l&#233;tonnement et leur gratitude envers la dame Inyanna, &#224; lexception dun certain Sidoun qui avait refus&#233; la bourse et que toute son insistance navait pas fait changer davis. Inyanna sourit avec tristesse et fit distribuer les vingt royaux de Sidoun &#224; des gamins des rues, apr&#232;s quoi elle neut plus aucun contact avec les voleurs du Grand Bazar o&#249; elle ne retourna plus.

Quelques ann&#233;es plus tard, un jour o&#249; elle faisait les boutiques du Portique Flottant, la dame Inyanna remarqua deux hommes &#224; laspect louche dans la boutique des sculptures dos de dragon. Dapr&#232;s leurs gestes et les regards quils &#233;changeaient, il lui semblait tout &#224; fait &#233;vident que c&#233;taient des voleurs en train de man&#339;uvrer pour cr&#233;er une diversion qui allait leur permettre de piller la boutique. Puis elle les regarda plus attentivement et se rendit compte quelle les avait d&#233;j&#224; rencontr&#233;s. Lun &#233;tait petit et r&#226;bl&#233; et lautre grand, bl&#234;me, le visage en lame de couteau. Elle fit signe &#224; son escorte qui se mit tranquillement en position autour des deux hommes.

Lun de vous sappelle Steyg et lautre Vezan Ormus, dit Inyanna, mais jai oubli&#233; vos noms respectifs. Par ailleurs, je me souviens fort bien des autres d&#233;tails de notre rencontre. Les voleurs &#233;chang&#232;rent des regards alarm&#233;s.

Madame, vous faites erreur, dit le plus grand. Mon nom est Elakon Mirj et mon ami sappelle Thanooz.

En ce moment, peut-&#234;tre, mais quand vous &#234;tes venus &#224; Velathys il y a bien longtemps, vous portiez dautres noms. Je vois que vous &#234;tes pass&#233;s de lescroquerie au vol, nest-ce pas? Dites-moi, combien dh&#233;ritiers de la Perspective Nissimorn avez-vous d&#233;couverts avant que le jeu ne vous lasse?

C&#233;tait maintenant la panique qui se lisait dans leurs yeux. Ils semblaient &#234;tre en train de calculer les chances quils avaient de bousculer les hommes dInyanna pour gagner la porte; mais cela e&#251;t &#233;t&#233; imprudent. Les gardes du Portique Flottant avaient &#233;t&#233; avertis et &#233;taient rassembl&#233;s &#224; lext&#233;rieur.

Nous sommes dhonn&#234;tes commer&#231;ants, madame, et rien dautre, dit le petit voleur en tremblant.

Vous &#234;tes dincorrigibles fripouilles et rien dautre, dit Inyanna. Niez encore une fois et je vous fais exp&#233;dier &#224; Suvrael aux travaux forc&#233;s!

Madame

Dites la v&#233;rit&#233;, ordonna Inyanna.

Nous reconnaissons notre culpabilit&#233;, dit le plus grand en claquant des dents. Mais c&#233;tait il y a si longtemps. Si nous vous avons port&#233; pr&#233;judice, vous obtiendrez r&#233;paration.

Port&#233; pr&#233;judice? fit Inyanna en riant. Port&#233; pr&#233;judice? Vous mavez plut&#244;t rendu le plus grand service quon aurait pu me rendre. Je n&#233;prouve que de la gratitude pour vous; sachez que j&#233;tais Inyanna Forlana, la commer&#231;ante de Velathys, que vous avez escroqu&#233;e de vingt royaux, et que je suis maintenant la dame Inyanna de Ni-moya, propri&#233;taire de la Perspective Nissimorn. Ainsi le Divin prot&#232;ge le faible et fait na&#238;tre le bien du mal.

Elle fit signe aux gardes.

Conduisez ces deux hommes aux gardes imp&#233;riaux et dites-leur que je t&#233;moignerai contre eux plus tard mais que je demande que lon montre de lindulgence pour eux, peut-&#234;tre une condamnation &#224; trois mois dentretien des routes ou quelque chose de similaire. Ensuite, je pense que je vous prendrai tous les deux &#224; mon service. Vous &#234;tes de fieff&#233;s gredins, mais rus&#233;s, et il vaut mieux vous garder &#224; port&#233;e de la main et pouvoir vous surveiller que de vous rel&#226;cher pour que vous continuiez &#224; vous attaquer aux gens sans m&#233;fiance. Elle fit un signe de la main. On les emmena. Inyanna se tourna vers le propri&#233;taire de la boutique.

Je regrette cette interruption, dit-elle. Et maintenant, ces sculptures des embl&#232;mes de la cit&#233; qui, &#224; votre avis, valent une douzaine de royaux pi&#232;ce que diriez-vous de trente royaux pour les trois, et peut-&#234;tre la petite sculpture du bilantoon, en prime



X. Voriax et Valentine

De toutes les vies par procuration que Hissune a connues dans le Registre des Ames, celle dInyanna Forlana est peut-&#234;tre celle qui lui semble la plus proche de lui-m&#234;me. En partie parce quelle est une femme de l&#233;poque contemporaine et que le monde dans lequel elle vit lui semble moins d&#233;routant que celui du peintre d&#226;me, du capitaine Sinnabor Lavon ou de Thesme de Narabal. Mais la principale raison pour laquelle Hissune &#233;prouve des affinit&#233;s envers lancienne commer&#231;ante de Velathys est quelle est partie de pratiquement rien, quelle a m&#234;me perdu cela et quelle est quand m&#234;me parvenue au pouvoir, &#224; la grandeur et, dans une certaine mesure, au contentement. Il comprend que le Divin aide ceux qui saident eux-m&#234;mes, et Inyanna lui ressemble beaucoup &#224; cet &#233;gard. Certes, elle a eu de la chance elle a attir&#233; lattention des gens quil fallait au moment o&#249; il le fallait, et ils lont bien &#233;paul&#233;e dans sa r&#233;ussite, mais ne faut-il pas savoir mettre la chance de son c&#244;t&#233;? Hissune y croit fermement, lui qui se trouvait l&#224; o&#249; il le fallait quand lord Valentin, dans le cours de ses p&#233;r&#233;grinations, &#233;tait venu au Labyrinthe des ann&#233;es auparavant. Il se demande quelles surprises et quels plaisirs le sort lui r&#233;serve et comment il peut tisser son propre destin de mani&#232;re &#224; parvenir &#224; une position plus haute que lemploi de commis dans le Labyrinthe qui est son lot depuis si longtemps. Il a dix-huit ans, et cela lui semble tr&#232;s vieux pour commencer son ascension vers la grandeur. Mais il se souvient qu&#224; son &#226;ge Inyanna vendait des poteries et des coupons d&#233;toffe &#224; Velathys et quelle a fini par h&#233;riter la Perspective Nissimorn. Impossible de savoir ce qui lattend. Dun moment &#224; lautre, lord Valentin peut le faire appeler lord Valentin qui est arriv&#233; au Labyrinthe la semaine pr&#233;c&#233;dente et qui est log&#233; dans les luxueux appartements r&#233;serv&#233;s au Coronal quand il r&#233;side dans la capitale du Pontificat lord Valentin peut le convoquer et lui dire: Hissune, tu mas servi assez longtemps dans ce lieu sinistre. Dor&#233;navant, tu vivras &#224; mes c&#244;t&#233;s sur le Mont du Ch&#226;teau.

Dun moment &#224; lautre, bien s&#251;r. Mais Hissune na pas eu de nouvelles du Coronal et nen attend pas. Cest une douce r&#234;verie, mais il ne veut pas se tourmenter avec de vains espoirs. Il vaque &#224; son morne labeur, r&#233;fl&#233;chit &#224; tout ce quil a appris au Registre des Ames, puis, un ou deux jours apr&#232;s avoir partag&#233; la vie de la voleuse de Ni-moya, il retourne au Registre et, avec la plus folle audace dont il ait jamais fait preuve, il consulte le r&#233;pertoire et demande sil existe un enregistrement de l&#226;me de lord Valentin. Il nignore pas que cest de limpudence et que cest dangereusement tenter le destin. Hissune ne sera pas &#233;tonn&#233; si des lumi&#232;res se mettent &#224; clignoter et des sonneries &#224; retentir et si des gardes arm&#233;s viennent se saisir du jeune pr&#233;somptueux qui, sans la moindre parcelle dautorit&#233;, essaie de p&#233;n&#233;trer l&#226;me et lesprit du Coronal en personne. Ce qui l&#233;tonne, cest que ce ne soit pas le cas: l&#233;norme machine linforme simplement quil existe un seul enregistrement de lord Valentin, effectu&#233; bien des ann&#233;es auparavant, quand il &#233;tait jeune homme. Hissune, effront&#233;ment, nh&#233;site pas. Il appuie vivement sur les touches.


C&#233;taient deux hommes barbus et bruns, grands et robustes, aux yeux noirs &#233;tincelants, aux larges &#233;paules, avec un air naturel dautorit&#233;, et tout le monde pouvait voir du premier coup d&#339;il quils devaient &#234;tre fr&#232;res. Cependant il y avait des diff&#233;rences. Lun &#233;tait un homme et lautre &#233;tait encore un enfant jusqu&#224; un certain point, et cela &#233;tait &#233;vident non seulement par la barbe peu fournie du plus jeune et la douceur de son visage, mais &#233;galement par une certaine chaleur, de lenjouement et de la gaiet&#233; dans son regard. Le plus &#226;g&#233; des deux &#233;tait plus grave, lexpression de son visage plus aust&#232;re et plus imp&#233;rieuse, comme sil assumait de terribles responsabilit&#233;s qui avaient laiss&#233; leur empreinte sur lui. C&#233;tait vrai, dune certaine fa&#231;on, car c&#233;tait Voriax de Halanx, fils a&#238;n&#233; du Haut Conseiller Damiandane, et depuis son enfance on disait g&#233;n&#233;ralement de lui sur le Mont du Ch&#226;teau quil &#233;tait assur&#233; de devenir Coronal un jour.

Il y en avait, bien entendu, qui disaient la m&#234;me chose de son fr&#232;re cadet Valentin que c&#233;tait un beau gar&#231;on qui promettait beaucoup et quil avait l&#233;toffe dun roi. Mais Valentin ne se faisait aucune illusion sur de tels compliments. Voriax &#233;tait de huit ans son a&#238;n&#233; et, sans aucun doute, si jamais lun deux devait &#233;tablir sa r&#233;sidence au Ch&#226;teau, ce serait Voriax. Ce n&#233;tait pas que Voriax e&#251;t la moindre assurance d&#234;tre le successeur, malgr&#233; ce que tout le monde disait. Leur p&#232;re Damiandane avait &#233;t&#233; lun des plus proches conseillers de lord Tyeveras et le monde entier s&#233;tait &#233;galement attendu &#224; ce quil f&#251;t le futur Coronal. Mais quand lord Tyeveras devint Pontife, il descendit jusqu&#224; Bombifale au pied du Mont du Ch&#226;teau pour faire de Malibor son successeur. Nul navait envisag&#233; cela car Malibor n&#233;tait quun gouverneur de province, un homme fruste plus int&#233;ress&#233; par la chasse et les jeux que par les charges du pouvoir. Valentin n&#233;tait quun enfant &#224; cette &#233;poque et sen souvenait &#224; peine, mais Voriax lui avait dit que leur p&#232;re navait jamais dit un mot de sa d&#233;ception ni de sa consternation davoir &#233;t&#233; frustr&#233; du tr&#244;ne, ce qui constituait peut-&#234;tre la meilleure preuve quil avait les qualit&#233;s requises pour &#234;tre choisi.

Valentin se demandait si Voriax se conduirait avec autant de dignit&#233; si, en d&#233;finitive, la couronne &#224; la constellation lui &#233;tait refus&#233;e et revenait &#224; quelque autre prince du Mont Elidath de Morvole, par exemple, ou bien Tunigorn, ou bien encore Stasilaine, ou Valentin lui-m&#234;me. Comme ce serait bizarre! Valentin pronon&#231;ait parfois les noms en secret pour entendre leur consonance: lord Stasilaine, lord Elidath, lord Tunigorn. Et m&#234;me lord Valentin! Mais de telles id&#233;es n&#233;taient que folie. Valentin navait aucune envie de supplanter son fr&#232;re et il &#233;tait peu probable que cela arrive. &#192; moins de quelque incroyable lubie du Divin ou quelque &#233;trange caprice de lord Malibor, ce serait Voriax qui r&#233;gnerait lorsque le moment serait venu pour lord Malibor de devenir Pontife, et la certitude de ce destin s&#233;tait grav&#233;e dans lesprit de Voriax et ressortait dans son attitude et dans son maintien.

Pour lheure les pens&#233;es de Valentin &#233;taient loin des embarras de la cour. Son fr&#232;re et lui &#233;taient en vacances dans le bas des pentes du Mont du Ch&#226;teau un voyage longtemps diff&#233;r&#233;, du fait de la terrible fracture de la jambe dont Valentin avait souffert deux ans auparavant en se promenant &#224; cheval avec son ami Elidath dans la for&#234;t darbres nains en dessous dAmblemorn, et ce n&#233;tait que depuis peu de temps quil avait &#233;t&#233; suffisamment r&#233;tabli pour une autre exp&#233;dition aussi p&#233;nible. Voriax et lui avaient fait un grand et merveilleux voyage jusquau pied de l&#233;norme montagne; c&#233;taient peut-&#234;tre les derni&#232;res longues vacances que Valentin pouvait prendre avant dentrer dans le monde des contraintes de l&#226;ge adulte. Il avait dix-sept ans maintenant et parce quil faisait partie de ce groupe privil&#233;gi&#233; de jeunes princes parmi lesquels on choisissait les Coronals, il avait beaucoup &#224; apprendre sur les techniques du gouvernement de fa&#231;on &#224; &#234;tre pr&#234;t pour tout ce quon pouvait lui demander.

Il &#233;tait donc parti avec Voriax qui &#233;chappait &#224; ses devoirs, et en &#233;tait heureux, pour le plaisir daider son fr&#232;re &#224; f&#234;ter son r&#233;tablissement de la propri&#233;t&#233; familiale de Halanx pour se rendre dans la proche cit&#233; des plaisirs de High Morpin pour chevaucher les mastodontes et traverser en titubant les tunnels d&#233;nergie. Valentin insista pour aller aussi au glisse-glace, de mani&#232;re &#224; &#233;prouver la force de sa jambe cass&#233;e et une infime h&#233;sitation passa sur le visage de Voriax, comme sil doutait que Valentin p&#251;t ma&#238;triser ce jeu mais avait trop de tact pour le dire. Quand ils arriv&#232;rent sur la surface glissante, Voriax resta tout pr&#232;s de Valentin, comme pour le prot&#233;ger, et quand Valentin fit quelques pas, Voriax le suivit.

Croix-tu que je vais tomber? demanda Valentin.

Il y a peu de chances.

Alors pourquoi restes-tu si pr&#232;s? Est-ce toi qui as peur de tomber?

Valentin se mit &#224; rire.

Rassure-toi, jarriverai &#224; temps pour te rattraper, dit-il.

Tu es toujours attentionn&#233;, r&#233;pliqua Voriax.

Puis la surface glissante sur laquelle ils se tenaient commen&#231;a &#224; tourner et les miroirs jet&#232;rent un vif &#233;clat; lheure n&#233;tait plus au badinage. De fait, Valentin &#233;prouva au d&#233;but quelques difficult&#233;s, car le glisse-glace n&#233;tait pas fait pour les invalides et sa blessure lui avait laiss&#233; une l&#233;g&#232;re mais exasp&#233;rante claudication qui perturbait sa coordination; mais il trouva rapidement le rythme et r&#233;ussit ais&#233;ment &#224; rester debout, conservant son &#233;quilibre m&#234;me dans les plus folles girations, et quand il passa en tournoyant devant Voriax, il vit que lanxi&#233;t&#233; avait disparu du visage de son fr&#232;re. Mais la nature de cet &#233;pisode fit beaucoup r&#233;fl&#233;chir Valentin tandis que Voriax et lui descendaient le Mont jusqu&#224; Tentag pour le festival de danse des arbres, puis jusqu&#224; Ertsud Grand et Minimool et, apr&#232;s avoir travers&#233; Gimkandale, jusqu&#224; Furible pour assister au vol nuptial des oiseaux de pierre. Tandis quils attendaient que le glisse-glace se mette en marche, Voriax avait &#233;t&#233; un protecteur inquiet et affectueux mais aussi un peu condescendant, un peu &#233;touffant. Cette attention fraternelle pour la s&#233;curit&#233; de Valentin semblait encore &#224; celui-ci une autre fa&#231;on quavait Voriax de garder lascendant sur lui et Valentin, au seuil de l&#226;ge dhomme, nappr&#233;ciait pas du tout cela. Mais il comprenait que les relations fraternelles &#233;taient faites &#224; la fois daffection et de conflit et il garda pour lui sa contrari&#233;t&#233;.

De Furible ils travers&#232;rent Bimbak Est et Bimbak Ouest, faisant halte dans chacune des deux cit&#233;s pour sarr&#234;ter devant la tour de quinze cents m&#232;tres de haut qui donnait au pire pr&#233;tentieux limpression de n&#234;tre quune fourmi et apr&#232;s Bimbak Est ils prirent le chemin dAmblemorn, o&#249; une douzaine de cours deau torrentueux sunissaient pour former le puissant Glayge. En contrebas dAmblemorn il y avait un endroit de quelques kilom&#232;tres de large o&#249; le sol &#233;tait fortement tass&#233; et dun blanc crayeux, et o&#249; les arbres qui partout ailleurs poussaient jusquau ciel &#233;taient sinistres et rabougris, pas plus grands quun homme et pas plus &#233;pais que le poignet dune jeune fille. C&#233;tait dans cette for&#234;t darbres nains que Valentin avait fait une chute, ayant trop &#233;peronn&#233; sa monture &#224; un passage o&#249; de sournoises racines serpentaient &#224; la surface du sol. Lanimal avait perdu l&#233;quilibre, Valentin avait &#233;t&#233; d&#233;sar&#231;onn&#233; et sa jambe avait &#233;t&#233; affreusement tordue entre deux arbres ch&#233;tifs mais r&#233;sistants dont les troncs avaient acquis de la duret&#233; au fil des si&#232;cles, et des mois de douleur et de frustration avaient suivi tandis que les os se ressoudaient lentement et une irrempla&#231;able ann&#233;e de jeunesse avait &#233;t&#233; &#224; tout jamais perdue pour lui. Pourquoi &#233;taient-ils revenus ici? Voriax errait dans la myst&#233;rieuse for&#234;t comme sil &#233;tait &#224; la recherche de quelque tr&#233;sor cach&#233;. Enfin, il se tourna vers Valentin.

Ce lieu semble magique, dit-il.

La raison en est simple. Les racines des arbres ne peuvent pas p&#233;n&#233;trer trop profond dans ce mauvais sol gris. Elles saccrochent de leur mieux car nous sommes sur le Mont du Ch&#226;teau o&#249; toute v&#233;g&#233;tation cro&#238;t mais elles sont priv&#233;es de nourriture et

Oui, je comprends, fit froidement Voriax. Je nai pas dit que ce lieu est magique, simplement quil semble l&#234;tre. Une l&#233;gion de sorciers Vroons naurait pu cr&#233;er quelque chose daussi inqui&#233;tant. Pourtant je suis heureux de le voir enfin. On traverse &#224; cheval?

Comme tu es malin, Voriax.

Malin? Je ne comprends pas

Me proposer dessayer de nouveau de traverser lendroit o&#249; jai failli perdre la jambe.

La face rougeaude de Voriax sempourpra encore davantage.

Jai du mal &#224; croire que tu tomberais de nouveau.

Certainement pas. Mais tu timagines que je pourrais le penser et crois depuis longtemps que la meilleure mani&#232;re de vaincre la peur, cest de prendre loffensive contre ce que lon craint et tu essaies donc de me man&#339;uvrer pour que je fasse une seconde course ici pour effacer les vestiges de peur que cette for&#234;t aurait pu laisser en moi. Cest le contraire de ce que tu faisais quand nous sommes all&#233;s au glisse-glace, mais cela revient au m&#234;me, non?

Je ne comprends rien &#224; tout cela, dit Voriax. As-tu de la fi&#232;vre aujourdhui?

Pas le moins du monde. Nous la faisons, cette course?

Je ne pense pas.

Valentin, d&#233;concert&#233;, frappa ses poings lun contre lautre.

Mais cest toi qui viens de le proposer!

Jai propos&#233; une promenade en monture, r&#233;pliqua Voriax. Mais tu sembles rempli de myst&#233;rieuses col&#232;res et de d&#233;fi, et tu maccuses de te man&#339;uvrer, de te manipuler alors que je nai jamais eu de telles intentions. Si nous traversons la for&#234;t alors que tu es de cette humeur tu feras certainement une autre chute et tu te casseras probablement lautre jambe. Viens, nous allons continuer jusqu&#224; Amblemorn.

Voriax

Viens.

Je veux traverser cette for&#234;t, dit Valentin en regardant son fr&#232;re droit dans les yeux. Viens-tu avec moi ou pr&#233;f&#232;res-tu attendre ici?

Je viens avec toi, je pense.

Maintenant dis-moi de faire attention et de prendre garde aux racines cach&#233;es.

Un muscle de la joue de Voriax tressaillit sous leffet de la contrari&#233;t&#233; et il laissa &#233;chapper un long soupir dagacement.

Tu nes plus un enfant. Je ne te dirai rien de tel. De plus, si je pensais que tu avais besoin de ce genre de conseils, tu ne serais plus mon fr&#232;re, je te renierais.

Il piqua des deux et sengagea avec rage dans les &#233;troites all&#233;es entre les arbres nains.

Apr&#232;s un moment Valentin suivit son fr&#232;re, poussant sa monture et seffor&#231;ant de r&#233;duire la distance qui les s&#233;parait. Le sentier &#233;tait difficile et de tous c&#244;t&#233;s il voyait des obstacles aussi mena&#231;ants que celui qui avait caus&#233; sa chute quand il avait chevauch&#233; ici avec Elidath; mais sa monture &#233;tait s&#251;re et il navait pas besoin de tirer sur les r&#234;nes. Bien que le souvenir de sa chute f&#251;t vif, Valentin n&#233;prouvait aucune crainte, rien quune esp&#232;ce de vigilance accrue: sil tombait une nouvelle fois, il savait que sa chute serait moins grave. Il se demanda sil ne r&#233;agissait pas avec exc&#232;s envers Voriax. Peut-&#234;tre &#233;tait-il trop ombrageux, trop susceptible, trop prompt &#224; se d&#233;fendre contre ce quil imaginait &#234;tre la protection excessive de son fr&#232;re a&#238;n&#233;. Apr&#232;s tout, Voriax faisait son apprentissage de seigneur de la plan&#232;te. Il ne pouvait semp&#234;cher de donner limpression d&#234;tre responsable de tout et de tous, en particulier de son fr&#232;re cadet. Valentin r&#233;solut de montrer moins dardeur dans la d&#233;fense de son autonomie.

Ils travers&#232;rent la for&#234;t et entr&#232;rent dans Amblemorn, la plus vieille des cit&#233;s du Mont du Ch&#226;teau, une ville ancienne aux rues enchev&#234;tr&#233;es et aux murs recouverts de vigne. C&#233;tait ici, douze mille ans auparavant, quavait d&#233;but&#233; la conqu&#234;te du Mont les premi&#232;res exp&#233;ditions audacieuses et insens&#233;es dans les espaces d&#233;sertiques, d&#233;sol&#233;s et sans air de la saillie de cinquante kilom&#232;tres de haut qui s&#233;levait du sol de Majipoor. Pour qui avait pass&#233; sa vie dans les Cinquante Cit&#233;s, avec leur perp&#233;tuel et odorant climat printanier, il &#233;tait difficile dimaginer l&#233;poque o&#249; le Mont &#233;tait nu et inhabitable; mais Valentin connaissait lhistoire des pionniers d&#233;frichant les pentes titanesques, transportant les machines qui procureraient chaleur et air &#224; la montagne, la transformant au fil des si&#232;cles en un royaume de f&#233;erie et de beaut&#233;, couronn&#233; &#224; son sommet par le modeste donjon que lord Stiamot avait fait &#233;difier huit mille ans auparavant et qui, par une incroyable m&#233;tamorphose, &#233;tait devenu le vaste et incompr&#233;hensible ch&#226;teau o&#249; r&#233;sidait maintenant lord Malibor. Voriax et lui sarr&#234;t&#232;rent avec respect devant le monument dAmblemorn marquant lancienne ligne de v&#233;g&#233;tation.



AU-DEL&#192; DE CETTE LIMITE TOUT &#201;TAIT JADIS D&#201;SERTIQUE


Un jardin de merveilleux halatingas aux fleurs pourpre et or entourait la st&#232;le de marbre de Velathys dun noir brillant qui portait linscription.

Les deux fr&#232;res pass&#232;rent deux jours et deux nuits &#224; Amblemorn, puis ils descendirent la vall&#233;e du Glayge jusqu&#224; un endroit appel&#233; Ghiseldorn, &#224; l&#233;cart des voies de communication principales. En bordure dune for&#234;t sombre et dense s&#233;tait d&#233;velopp&#233; un campement de quelques milliers d&#226;mes qui avaient fui les grandes cit&#233;s; ils vivaient dans des tentes de feutre noir, confectionn&#233;es avec la toison des blaves sauvages qui paissaient dans les prairies en bordure du neuve et navaient gu&#232;re de rapports avec leurs voisins. Certains disaient que c&#233;taient des magiciennes et des sorciers; dautres que c&#233;tait une tribu errante de M&#233;tamorphes qui avaient &#233;chapp&#233; &#224; la lointaine expulsion dAlhanroel de leur race et qui rev&#234;taient en permanence une apparence humaine. Valentin soup&#231;onnait quen v&#233;rit&#233; ces gens ne se sentaient pas chez eux dans le monde de commerce et de rivalit&#233; qu&#233;tait Majipoor et quils s&#233;taient install&#233;s ici pour vivre &#224; leur fa&#231;on dans une communaut&#233; &#224; eux.

En fin dapr&#232;s-midi, Voriax et lui atteignirent une colline do&#249; ils apercevaient la for&#234;t de Ghiseldorn et le village de tentes noires juste derri&#232;re. La for&#234;t ne paraissait pas accueillante des pinglas de petite taille aux troncs &#233;pais, dont les grosses branches se dressaient &#224; angle aigu et sentrela&#231;aient pour former un dais imp&#233;n&#233;trable o&#249; ne filtrait aucune lumi&#232;re. Le village ne paraissait pas plus hospitalier. Les tentes d&#233;cagonales largement espac&#233;es ressemblaient &#224; des insectes g&#233;ants &#224; la g&#233;om&#233;trie particuli&#232;re faisant une pause momentan&#233;e avant de poursuivre leur inexorable migration &#224; travers un paysage qui les laissait tout &#224; fait indiff&#233;rents. Valentin avait ressenti une imp&#233;rieuse curiosit&#233; de Ghiseldorn et de ses habitants mais maintenant quil y &#233;tait, il &#233;tait moins avide de percer leurs myst&#232;res.

Il jeta un coup d&#339;il &#224; Voriax et lut les m&#234;mes h&#233;sitations sur le visage de son fr&#232;re.

Que faisons-nous? demanda Valentin.

Je pense que nous allons camper de ce c&#244;t&#233;-ci de la for&#234;t. Demain matin nous nous approcherons du village et verrons comment nous sommes accueillis.

Est-ce quils nous attaqueraient?

Nous attaquer? Jen doute fort. Je pense quils sont encore plus pacifiques que le reste de la population. Mais pourquoi nous imposer si notre pr&#233;sence nest pas d&#233;sir&#233;e? Pourquoi ne pas respecter leur solitude?

Voriax montra une parcelle de sol herbeux en demi-lune au bord du fleuve.

Que dirais-tu de nous installer ici?

Ils mirent pied &#224; terre, firent brouter leurs montures, d&#233;roul&#232;rent leurs sacs de couchage et cueillirent de d&#233;licieuses pousses pour le d&#238;ner. Pendant quils cherchaient du bois pour le feu, Valentin demanda &#224; br&#251;le-pourpoint:

Si lord Malibor chassait quelque gibier rare dans cette for&#234;t, aurait-il une pens&#233;e pour la tranquillit&#233; des habitants de Ghiseldorn?

Rien nemp&#234;che lord Malibor de poursuivre sa proie.

Cest exact. Cette pens&#233;e ne leffleurerait jamais. Je pense que tu seras un Coronal infiniment meilleur que lord Malibor, Voriax.

Ne dis pas de b&#234;tises.

Ce ne sont pas des b&#234;tises. Cest une opinion sens&#233;e. Tout le monde saccorde &#224; dire que lord Malibor est fruste et se soucie fort peu des autres. Et quand ton tour viendra

Arr&#234;te, Valentin.

Mais tu seras Coronal, dit Valentin. Pourquoi pr&#233;tendre le contraire? Cela va certainement arriver, et bient&#244;t. Tyeveras est tr&#232;s vieux; lord Malibor se retirera dans le Labyrinthe dici deux ou trois ans, et &#224; ce moment-l&#224; il te choisira s&#251;rement comme Coronal. Il nest pas assez stupide pour aller contre lavis de tous ses conseillers. Et alors

Voriax saisit Valentin par le poignet et se pencha tout pr&#232;s. La contrari&#233;t&#233; et lanxi&#233;t&#233; se lisaient dans ses yeux.

Ce genre de bavardage ne fait quattirer la malchance. Je te demande de te taire.

Puis-je ajouter quelque chose?

Je ne veux plus entendre de conjecture sur lidentit&#233; du futur Coronal.

Valentin acquies&#231;a de la t&#234;te.

Il ne sagit pas de cela, mais dune question entre fr&#232;res que je me pose depuis quelque temps. Je me dis que, que tu seras Coronal mais jaimerais savoir si tu souhaites le devenir. Tont-ils seulement consult&#233;? As-tu vraiment envie dassumer cette charge? R&#233;ponds juste &#224; cela, Voriax.

Apr&#232;s un long silence Voriax r&#233;pondit:

Cest une charge que personne nose refuser.

Mais le veux-tu?

Si le destin me d&#233;signe, devrai-je my soustraire?

Tu ne me r&#233;ponds pas. Regarde-nous en ce moment: nous sommes jeunes, bien portants, heureux et libres. Si lon excepte nos responsabilit&#233;s &#224; la cour qui sont loin d&#234;tre &#233;crasantes, nous pouvons agir comme bon nous semble, aller partout o&#249; il nous pla&#238;t, un voyage &#224; Zimroel, un p&#232;lerinage &#224; lIle, un s&#233;jour dans les Marches de Khyntor, tout ce que nous voulons, partout o&#249; nous voulons. Abandonner tout cela pour le plaisir de porter la couronne &#224; la constellation, de signer dinnombrables d&#233;crets et de faire de Grands P&#233;riples avec tous ces discours, et devoir vivre un beau jour au fond du Labyrinthe pourquoi, Voriax? Pourquoi voudrait-on cela? Le veux-tu vraiment, toi?

Tu es encore un enfant, dit Voriax.

Valentin recula comme sil avait re&#231;u une gifle.

Encore de la condescendance!

Mais il comprit alors que c&#233;tait m&#233;rit&#233;, quil posait des questions na&#239;ves et pu&#233;riles. Il ravala sa col&#232;re.

Je croyais &#234;tre un peu entr&#233; dans l&#226;ge adulte.

Un petit peu. Mais tu as encore beaucoup &#224; apprendre.

Sans doute.

Il marqua un temps.

Tr&#232;s bien, reprit-il, tu acceptes la facilit&#233; du pouvoir supr&#234;me, sil doit t&#233;choir. Mais le veux-tu vraiment, Voriax, le d&#233;sires-tu de tout c&#339;ur, ou bien sont-ce seulement ton &#233;ducation et ton sens du devoir qui tam&#232;nent &#224; te pr&#233;parer au tr&#244;ne?

Je ne me pr&#233;pare pas au tr&#244;ne, r&#233;pliqua lentement Voriax, mais uniquement &#224; avoir un r&#244;le dans le gouvernement de Majipoor, tout comme toi, et cest vrai, cest une affaire d&#233;ducation et de sens du devoir car je suis fils du Haut Conseiller Damiandane, comme tu les &#233;galement, si je ne me trompe. Si on moffre le tr&#244;ne, je laccepterai avec fiert&#233; et je macquitterai de ses charges avec toute la comp&#233;tence dont je pourrai faire preuve. Je ne passe pas mon temps &#224; aspirer au pouvoir supr&#234;me, et encore moins &#224; me demander sil me reviendra. De plus je trouve cette conversation extr&#234;mement ennuyeuse et te serais reconnaissant de me permettre de ramasser du bois en silence.

Il lan&#231;a un regard furieux &#224; Valentin et se d&#233;tourna. Les questions fleurissaient dans lesprit de Valentin comme les alabandinas en &#233;t&#233;, mais il se garda de les poser car il vit les l&#232;vres de Voriax trembler et comprit quil avait d&#233;j&#224; d&#233;pass&#233; les limites. Voriax brisait rageusement les branches tomb&#233;es, d&#233;tachant les brindilles avec une ardeur inutile car le bois &#233;tait sec et cassant. Valentin ne tenta pas une nouvelle fois de battre en br&#232;che les d&#233;fenses de son fr&#232;re bien quil ne&#251;t appris quune partie de ce quil voulait savoir. Il soup&#231;onnait dapr&#232;s lattitude d&#233;fensive de Voriax que celui-ci &#233;tait vraiment assoiff&#233; de pouvoir et quil consacrait toutes ses journ&#233;es &#224; se pr&#233;parer dans ce but; et il entrevoyait mais ne faisait quentrevoir la raison de ce d&#233;sir. Pour le pouvoir m&#234;me, la puissance et la gloire? Eh bien, pourquoi pas? Pour laccomplissement dune destin&#233;e qui appelait certains &#224; de hautes obligations? Oui, cela aussi. Et sans nul doute pour r&#233;parer laffront fait &#224; leur p&#232;re quand il avait &#233;t&#233; frustr&#233; de la couronne. Mais tout de m&#234;me, tout de m&#234;me, renoncer &#224; sa libert&#233; uniquement pour r&#233;gner sur le monde C&#233;tait une &#233;nigme pour Valentin, et finalement il d&#233;cida que Voriax avait raison, que c&#233;taient des choses quil ne pouvait totalement comprendre &#224; l&#226;ge de dix-sept ans.

Il rapporta son fardeau de bois au campement et commen&#231;a &#224; allumer un feu. Voriax ne tarda pas &#224; le rejoindre mais il nouvrit pas la bouche, et une certaine froideur sinstalla entre les deux fr&#232;res, qui plongea Valentin dans un grand d&#233;sarroi. Il aurait voulu sexcuser aupr&#232;s de Voriax d&#234;tre all&#233; trop loin, mais c&#233;tait impossible, car il navait jamais &#233;t&#233; habile pour ce genre de choses avec Voriax, pas plus que Voriax avec lui. Il avait encore le sentiment que deux fr&#232;res pouvaient sentretenir des sujets les plus intimes sans se froisser. Dautre part, cette froideur &#233;tait p&#233;nible &#224; supporter et risquait, si elle se prolongeait, dempoisonner leurs vacances ensemble. Valentin chercha un moyen de renouer et, au bout dun moment, en choisit un qui s&#233;tait montr&#233; assez efficace quand ils &#233;taient plus jeunes.

Il sapprocha de Voriax qui d&#233;coupait la viande du d&#238;ner dun air maussade et renfrogn&#233;.

Pendant que leau bout, dit Valentin, veux-tu lutter contre moi?

Voriax, surpris, leva les yeux.

Comment?

Jai besoin dun peu dexercice.

Grimpe sur ces pinglas et danse sur les branches.

Allez. Fais quelques prises avec moi, Voriax.

Ce ne serait pas correct.

Pourquoi? Ta dignit&#233; souffrirait-elle encore plus si je te battais?

Fais attention, Valentin!

Pardonne-moi, jai parl&#233; trop vivement.

Valentin saccroupit &#224; la fa&#231;on dun lutteur et tendit les mains.

Sil te pla&#238;t? Quelques prises rapides, pour transpirer un peu avant de d&#238;ner

Ta jambe nest gu&#233;rie que depuis peu.

Mais elle est gu&#233;rie. Tu peux user de toute ta force avec moi, comme je le ferai avec toi, et naie pas peur.

Et si ta jambe se casse de nouveau? Nous sommes &#224; une journ&#233;e de voyage de toute cit&#233; digne de ce nom.

Viens, Voriax, dit Valentin avec impatience. Tu tinqui&#232;tes trop! Allons, montre-moi que tu sais te battre!

Il rit, tapa dans ses mains, fit signe &#224; son fr&#232;re davancer, tapa derechef dans ses mains, approcha son visage souriant du nez de Voriax et fit relever son fr&#232;re. Voriax c&#233;da enfin et commen&#231;a de saisir son fr&#232;re &#224; bras-le-corps.

Quelque chose nallait pas. Ils s&#233;taient affront&#233;s suffisamment souvent, d&#232;s que Valentin avait &#233;t&#233; en &#226;ge de se battre d&#233;gal &#224; &#233;gal avec son fr&#232;re et Valentin connaissait tous ses mouvements, ses petits trucs d&#233;quilibre et de coordination. Mais lhomme contre lequel il luttait maintenant semblait &#234;tre un parfait &#233;tranger. &#201;tait-ce quelque M&#233;tamorphe dissimul&#233; sous lapparence de Voriax? Non, non: Valentin comprit que c&#233;tait &#224; cause de la jambe. Voriax retenait sa force, &#233;tait volontairement gentil et maladroit, se montrait une fois de plus condescendant. Pris dune fureur subite, Valentin se jeta en avant et bien quau d&#233;but de lassaut lusage voul&#251;t quils se contentent de sobserver et de s&#233;prouver, il empoigna Voriax dans lintention de le jeter au sol et le for&#231;a &#224; mettre un genou en terre. Voriax le regarda dun air stup&#233;fait. Tandis que Valentin reprenait son souffle et rassemblait ses forces pour plaquer au sol les &#233;paules de son fr&#232;re, Voriax banda ses muscles et se souleva, d&#233;ployant pour la premi&#232;re fois toute sa formidable &#233;nergie; il faillit pourtant &#234;tre d&#233;s&#233;quilibr&#233; par lassaut de Valentin mais r&#233;ussit &#224; se d&#233;gager en roulant et bondit sur ses pieds.

Ils commenc&#232;rent &#224; tourner lun autour de lautre avec circonspection.

Je vois que je tai sous-estim&#233;, dit Voriax. Ta jambe doit &#234;tre enti&#232;rement r&#233;tablie.

Elle lest, comme je te lai dit &#224; maintes reprises. Je boite encore un peu, mais cela ne change rien. Viens, Voriax, approche un peu.

Il fit signe &#224; son fr&#232;re davancer. Ils se jet&#232;rent lun sur lautre et se tinrent serr&#233;s poitrine contre poitrine, incapable de faire plier lautre et ils demeur&#232;rent ainsi pendant ce qui sembla &#224; Valentin une heure ou davantage, bien que cela ne&#251;t probablement pas exc&#233;d&#233; quelques minutes. Puis il fit reculer Voriax de quelques centim&#232;tres, mais Voriax se bloqua, r&#233;sista et obligea Valentin &#224; reculer de la m&#234;me distance. Ils grognaient, transpiraient, se d&#233;menaient et se sourirent au beau milieu du corps &#224; corps. Valentin &#233;prouva le plus vif plaisir &#224; ce sourire de Voriax, car il signifiait quils &#233;taient redevenus fr&#232;res, que leur brouille s&#233;tait dissip&#233;e et que son insolence &#233;tait pardonn&#233;e. Il eut &#224; cet instant tr&#232;s envie dembrasser Voriax au lieu de lutter contre lui; et &#224; cet instant o&#249; sa pression se rel&#226;cha, Voriax poussa, pivota et le jeta &#224; terre, lui immobilisant la taille avec le genou et appuyant les mains sur ses &#233;paules. Valentin banda ses muscles, mais il &#233;tait impossible de r&#233;sister longtemps &#224; Voriax &#224; ce point de la lutte: Voriax poussa inexorablement Valentin jusqu&#224; ce que ses &#233;paules touchent le sol frais et numide.

Tu as gagn&#233;, dit Valentin, haletant.

Voriax s&#233;carta en roulant et sallongea aupr&#232;s de lui, puis ils partirent tous deux dun grand rire.

La prochaine fois, cest moi qui taurai!

Comme c&#233;tait bon, m&#234;me dans la d&#233;faite, davoir retrouv&#233; laffection de son fr&#232;re!

Valentin entendit soudain un bruit dapplaudissements proches. Il se dressa sur son s&#233;ant, regarda autour de lui dans le cr&#233;puscule et vit une silhouette de femme aux traits anguleux et aux cheveux noirs et raides extraordinairement longs qui se tenait &#224; lor&#233;e de la for&#234;t. Elle avait des yeux brillants et pleins de malice, des l&#232;vres charnues et des habits dun style &#233;trange de simples bandes de cuir tann&#233; grossi&#232;rement assembl&#233;es. Valentin la trouva tr&#232;s vieille, peut-&#234;tre une trentaine dann&#233;es.

Je vous ai observ&#233;s, dit-elle en sapprochant deux sans manifester la moindre crainte. Jai pens&#233; au d&#233;but que c&#233;tait une vraie dispute mais jai compris ensuite que ce n&#233;tait quun jeu.

Au d&#233;but, c&#233;tait une vraie dispute, dit Voriax, mais c&#233;tait aussi un jeu. Je suis Voriax dHalanx, et voici Valentin, mon fr&#232;re.

Le regard de la femme passa de lun &#224; lautre.

Oui, bien s&#251;r, vous &#234;tes fr&#232;res. Tout le monde peut voir cela. Je mappelle Tanunda, et je suis de Ghiseldorn. Voulez-vous que je vous dise la bonne aventure?

&#202;tes-vous donc une magicienne? demanda Valentin.

Oui, oui, r&#233;pondit Tanunda, une lueur amus&#233;e dans le regard. Quoi dautre encore?

Alors, venez nous pr&#233;dire lavenir! s&#233;cria Valentin.

Attends, dit Voriax, je naime gu&#232;re la sorcellerie.

Tu es beaucoup trop s&#233;rieux, dit Valentin. O&#249; est le mal? Nous visitons Ghiseldorn, la ville des magiciens. Pourquoi ne pas nous faire tirer les lignes de la main? De quoi as-tu peur? Cest un jeu, Voriax, rien quun jeu!

Il se dirigea vers la magicienne.

Voulez-vous partager notre repas? demanda-t-il.

Valentin

Valentin jeta un regard effront&#233; &#224; son fr&#232;re et se mit &#224; rire.

Je te prot&#233;gerai du mal, Voriax! Naie crainte!

Nous avons voyag&#233; seuls assez longtemps, mon fr&#232;re, ajouta-t-il en baissant la voix. Jai tr&#232;s envie de compagnie.

Je vois, murmura Voriax.

Mais la magicienne &#233;tait attirante et Valentin insistait; bient&#244;t Voriax parut moins g&#234;n&#233; par la pr&#233;sence de la femme. Il d&#233;coupa une tranche de viande &#224; son intention, elle alla dans la for&#234;t, en revint avec des fruits de pingla et leur montra comment les faire cuire pour que leur jus coule dans la viande et lui donne une saveur agr&#233;able et un go&#251;t de fum&#233;. Au bout dun moment, Valentin sentit la t&#234;te lui tourner un peu, et comme il doutait que les quelques gorg&#233;es de vin quil avait bues puissent en &#234;tre la cause, il pensa que c&#233;tait s&#251;rement d&#251; au jus des pinglas. La pens&#233;e quil p&#251;t y avoir l&#224; quelque perfidie lui traversa lesprit, mais il la repoussa, car le vertige qui semparait de lui &#233;tait agr&#233;able, excitant m&#234;me, et il ny voyait aucun danger. Il regarda Voriax, se demandant si le naturel plus m&#233;fiant de son fr&#232;re allait troubler leur festin, mais si le jus agissait tant soit peu sur Voriax, il paraissait seulement le rendre plus aimable: il riait bruyamment de tout, se balan&#231;ait et se tapait sur les cuisses, il se penchait tout pr&#232;s de la magicienne et lui parlait dune voix rauque et forte. Valentin reprit de la viande. La nuit tombait, une obscurit&#233; soudaine sabattit sur le campement et les &#233;toiles se mirent brusquement &#224; briller dans le firmament &#233;clair&#233; uniquement par un mince croissant de lune. Valentin simagina entendre des chants lointains et discordants, mais il lui semblait que Ghiseldorn &#233;tait trop &#233;loign&#233;e pour que de tels bruits pussent traverser l&#233;paisseur des bois. Il d&#233;cida que c&#233;tait un effet de son imagination stimul&#233;e par des fruits grisants.

Le feu br&#251;lait faiblement. Lair fra&#238;chissait. Valentin, Voriax et Tanunda se blottirent les uns contre les autres, leurs corps se serr&#232;rent dune fa&#231;on innocente au d&#233;but mais qui perdit bient&#244;t de son innocence. Tandis quils senla&#231;aient, Valentin attira lattention de son fr&#232;re et Voriax lui adressa un clin d&#339;il, comme pour dire: Ce soir, nous sommes des hommes ensemble, et nous prendrons notre plaisir ensemble, mon fr&#232;re. Il &#233;tait d&#233;j&#224; arriv&#233; &#224; Valentin de partager une femme avec Elidath ou Stasilaine, se vautrant joyeusement &#224; trois dans un lit fait pour deux, mais jamais avec Voriax, Voriax qui avait tellement conscience de sa dignit&#233;, de sa sup&#233;riorit&#233; et de son rang &#233;lev&#233;; Valentin &#233;prouvait un plaisir particulier au jeu de ce soir-l&#224;. La magicienne de Ghiseldorn s&#233;tait d&#233;pouill&#233;e de ses v&#234;tements de cuir et montrait &#224; la lueur du feu un corps souple et mince. Valentin avait craint que sa chair f&#251;t repoussante, car elle &#233;tait beaucoup plus &#226;g&#233;e que lui, et m&#234;me plus &#226;g&#233;e que Voriax de quelques ann&#233;es, mais il comprit alors que c&#233;tait une b&#234;tise due au manque dexp&#233;rience, car elle lui semblait tout &#224; fait belle. Il tendit la main vers elle et rencontra celle de Voriax pos&#233;e sur son flanc; il lui donna une petite tape pour samuser, comme lon chasse un insecte importun, les deux fr&#232;res &#233;clat&#232;rent de rire, le gloussement argentin de Tanunda se joignit &#224; leur rire grave et tous trois roul&#232;rent dans lherbe humide de ros&#233;e.

Valentin navait jamais v&#233;cu une nuit aussi folle. La drogue qui &#233;tait contenue dans le jus de pingla avait pour effet de le lib&#233;rer de toute inhibition et de stimuler son &#233;nergie, et il devait en &#234;tre de m&#234;me pour Voriax. La nuit devint pour Valentin une suite dimages morcel&#233;es, une succession d&#233;v&#233;nements sans lien entre eux. Tant&#244;t il &#233;tait allong&#233;, la t&#234;te de Tanunda sur ses genoux, caressant son front luisant tandis que Voriax l&#233;treignait, et il entendait leurs hal&#232;tements m&#234;l&#233;s avec un &#233;trange plaisir; tant&#244;t c&#233;tait lui qui enla&#231;ait la magicienne et Voriax &#233;tait tout pr&#232;s, mais il ne savait pas o&#249;; tant&#244;t Tanunda &#233;tait allong&#233;e entre les deux hommes qui l&#233;treignaient furieusement. &#192; un moment, ils quitt&#232;rent le campement pour aller &#224; la rivi&#232;re, se baign&#232;rent, s&#233;clabouss&#232;rent en riant aux &#233;clats, puis ils revinrent nus en courant et en frissonnant jusquau feu mourant et ils refirent lamour. Valentin et Tanunda, Voriax et Tanunda, Valentin, Tanuda et Voriax, la chair appelant la chair, jusqu&#224; ce que les premi&#232;res clart&#233;s gris&#226;tres du matin dissipent les t&#233;n&#232;bres.

Ils &#233;taient tous trois &#233;veill&#233;s lorsque le soleil &#233;clata dans le ciel. De grands pans de la nuit s&#233;taient effac&#233;s de la m&#233;moire de Valentin, et il se demanda sil navait pas eu des p&#233;riodes de sommeil dont il ne s&#233;tait pas rendu compte, mais maintenant son esprit &#233;tait &#233;trangement clair et ses yeux grands ouverts comme si c&#233;tait le milieu du jour. Il en &#233;tait de m&#234;me pour Voriax et pour la magicienne nue et souriante &#233;tendue entre eux.

Et maintenant, fit-elle, je vais vous dire la bonne aventure!

Voriax se racla la gorge pour manifester son embarras, mais s&#233;cria vivement:

Oui! Oui! Des proph&#233;ties!

Ramassez les graines de pingla, dit-elle.

Elles &#233;taient diss&#233;min&#233;es &#231;&#224; et l&#224;, noires, luisantes, mouchet&#233;es de rouge. Valentin en ramassa une douzaine et m&#234;me Voriax en recueillit quelques-unes. Ils les donn&#232;rent &#224; Tanunda qui en avait &#233;galement trouv&#233; une poign&#233;e, et elle commen&#231;a &#224; les rouler entre ses mains et &#224; les &#233;parpiller sur le sol comme des d&#233;s. Cinq fois de suite elle les lan&#231;a, les ramassa et les lan&#231;a de nouveau. Puis elle mit ses mains en coupe, fit tomber en cercle une ligne de graines, lan&#231;a celles qui restaient &#224; lint&#233;rieur du cercle et regarda attentivement, accroupie et approchant son visage du sol pour &#233;tudier les dessins. Elle leva enfin les yeux. Toute malignit&#233; impudique avait disparu de son visage. Elle paraissait &#233;trangement chang&#233;e, tr&#232;s grave et plus vieille de quelques ann&#233;es.

Vous &#234;tes des hommes de haute extraction, dit-elle. Mais cela se voit &#224; la mani&#232;re dont vous vous comportez. Les graines men disent bien davantage. Je vois de grands dangers pour vous deux.

Voriax d&#233;tourna les yeux, lair renfrogn&#233;, et cracha.

Vous &#234;tes sceptique, bien s&#251;r, dit-elle. Mais chacun de vous aura des dangers &#224; affronter. Vous

Elle d&#233;signa Voriax.

devez vous m&#233;fier des for&#234;ts, et vous Un coup d&#339;il &#224; Valentin.

de leau, des oc&#233;ans.

Elle fron&#231;a les sourcils.

Et de bien dautres choses, je pense, car votre destin est myst&#233;rieux et je ne peux le lire nettement. Votre ligne est bris&#233;e pas par la mort, mais par quelque chose de plus &#233;trange, un changement, une profonde transformation

Elle secoua la t&#234;te.

Cela mest incompr&#233;hensible. Je ne puis vous aider davantage.

Gare aux for&#234;ts, gare aux oc&#233;ans gare aux idioties! grogna Voriax.

Vous serez roi, dit Tanunda.

Voriax retint brusquement son souffle. La col&#232;re se retira de son visage et il la regarda bouche b&#233;e.

Valentin sourit et donna une tape dans le dos &#224; son fr&#232;re.

Tu vois? dit-il. Tu vois?

Vous aussi, vous serez roi, dit la magicienne.

Comment?

Valentin &#233;tait abasourdi.

Quelle est cette b&#234;tise? Les graines vous abusent!

Ce serait bien la premi&#232;re fois, dit Tanunda.

Elle ramassa les graines tomb&#233;es, les lan&#231;a rapidement dans la rivi&#232;re et disposa les bandes de cuir autour de son corps.

Un roi et un roi. Et jai pass&#233; une belle nuit en votre compagnie, futures majest&#233;s. Irez-vous &#224; Ghiseldorn aujourdhui?

Je ne pense pas, dit Voriax sans la regarder.

Dans ce cas, nous ne nous reverrons plus. Adieu!

Elle se dirigea rapidement vers la for&#234;t. Valentin tendit la main vers elle, mais sans rien dire, battant seulement lair de ses doigts tremblants, et elle disparut. Il se tourna vers Voriax qui pi&#233;tinait rageusement les braises du feu. Toute la joie des &#233;bats nocturnes s&#233;tait &#233;vanouie.

Tu avais raison, dit Valentin. Nous naurions pas d&#251; lautoriser &#224; faire ses pr&#233;dictions &#224; nos d&#233;pens. Les for&#234;ts! Les oc&#233;ans! Et cette folie de nous voir rois tous les deux!

Quest-ce que cela signifie? demanda Voriax. Que nous partagerons le tr&#244;ne comme nous avons partag&#233; son corps cette nuit?

Il nen est pas question, dit Valentin.

Il ny a jamais eu de royaut&#233; conjointe sur Majipoor. Cela ne tient pas debout! Cest impensable! Si je dois &#234;tre roi, Valentin, comment peux-tu l&#234;tre &#233;galement?

Tu ne m&#233;coutes pas. Je te dis de ne pas y pr&#234;ter attention, mon fr&#232;re. C&#233;tait une excentrique qui nous a donn&#233; une nuit de plaisir grisant. Il ny a rien de vrai dans la pr&#233;diction.

Elle a dit que je serais roi.

Tu le seras probablement. Mais elle a dit cela au hasard.

Et si ce nest pas le cas? Si cest une v&#233;ritable proph&#233;tesse?

Eh bien alors, tu seras roi!

Et toi? Si elle a dit la v&#233;rit&#233; en ce qui me concerne, alors tu seras &#233;galementCoronal, et comment

Non, fit Valentin. Les proph&#232;tes sexpriment souvent par &#233;nigmes et avec ambigu&#239;t&#233;. Ce quelle a dit nest pas &#224; prendre au sens litt&#233;ral. Tu seras Coronal, Voriax, tout le monde le sait et ce quelle ma pr&#233;dit a une autre signification, ou nen a pas du tout.

Cela meffraie, Valentin.

Si tu dois &#234;tre Coronal, il ny a rien &#224; craindre. Pourquoi fais-tu la moue?

Partager le tr&#244;ne avec son fr&#232;re

Cette id&#233;e le tracassait comme une dent qui fait souffrir et il refusait de labandonner.

Il nen est pas question, dit Valentin.

Il ramassa un v&#234;tement, constata quil appartenait &#224; Voriax et le lui lan&#231;a.

Tu as entendu ce que jai dit hier. Cela me d&#233;passe que quelquun puisse convoiter le tr&#244;ne. &#192; cet &#233;gard, je ne suis certainement pas une menace pour toi.

Il saisit le poignet de son fr&#232;re.

Voriax, Voriax, tu as lair si d&#233;sesp&#233;r&#233;! Les paroles dune magicienne des for&#234;ts peuvent donc taffecter &#224; ce point? Je peux te jurer ceci: quand tu seras Coronal, je serai ton serviteur et jamais ton rival. Je le jure par notre m&#232;re qui doit devenir la Dame de lIle. Et je te dis que ce qui sest pass&#233; ici cette nuit ne doit pas &#234;tre pris au s&#233;rieux.

Peut-&#234;tre pas, dit Voriax.

Certainement pas, dit Valentin. Et si nous partions maintenant, mon fr&#232;re?

Oui, je crois.

Elle savait se servir de son corps, tu ne trouves pas?

Cest s&#251;r, fit Voriax en riant. Cela mattriste un peu de penser que je ne l&#233;treindrai plus jamais. Mais non, je naimerais pas entendre encore ses folles divinations, aussi merveilleux que soit le mouvement de ses hanches. Je crois que jai assez vu cette femme et cet endroit. Allons-nous &#233;viter Ghiseldorn?

Je pense, dit Valentin. Quelles cit&#233;s bordent le Glayge pr&#232;s dici?

Jerrik est la plus proche, o&#249; sont install&#233;s de nombreux Vroons, puis il y a Mitripond et Gayles. Je pense que nous devrions trouver une chambre &#224; Jerrik et nous distraire en jouant pendant quelques jours.

Alors, en route pour Jerrik!

Oui, allons &#224; Jerrik. Et ne me parle plus de la couronne, Valentin.

Plus un mot, je te le promets.

Il rit et entoura Voriax de ses bras.

Mon fr&#232;re! dit-il. Pendant ce voyage, jai cru plusieurs fois tavoir tout &#224; fait perdu, mais je vois que tout va bien et que je tai retrouv&#233;!

Nous ne nous sommes jamais perdus, dit Voriax. Pas un seul instant. Allez, pr&#233;pare tes affaires et en route pour Jerrik!

Ils ne parl&#232;rent plus jamais de leur nuit avec la magicienne ni de ce quelle leur avait pr&#233;dit. Cinq ans plus tard, quand lord Malibor p&#233;rit en chassant le dragon de mer, Voriax fut choisi comme Coronal, ce qui ne surprit personne, et Valentin fut le premier &#224; sagenouiller devant son fr&#232;re pour lui rendre hommage. &#192; ce moment-l&#224;, Valentin avait pratiquement oubli&#233; la troublante proph&#233;tie de Tanunda mais pas le go&#251;t de sa chair ni de ses baisers. Rois tous les deux? Comment, en fin de compte, &#233;tait-ce possible, puisquun seul homme &#224; la fois pouvait &#234;tre Coronal? Valentin se r&#233;jouissait pour son fr&#232;re et &#233;tait satisfait de son propre sort. Et lorsquil comprit enfin la v&#233;ritable signification de la pr&#233;diction, qui n&#233;tait pas quil r&#233;gnerait conjointement avec Voriax mais quil lui succ&#233;derait sur le tr&#244;ne, bien que cela ne fut jamais arriv&#233; &#224; deux fr&#232;res sur Majipoor, il lui fut impossible dembrasser Voriax et de lassurer une fois encore de son affection, car Voriax &#233;tait &#224; jamais perdu pour lui, tu&#233; dans une for&#234;t par un carreau darbal&#232;te perdu. Et Valentin navait plus de fr&#232;re et &#233;tait seul lorsquil gravit avec d&#233;f&#233;rence et incr&#233;dulit&#233; les marches du Tr&#244;ne de Confalume.



XI

Ces derniers moments, cet &#233;pilogue que quelque scribe a ajout&#233; &#224; lenregistrement de l&#226;me du jeune Valentin, laissent Hissune h&#233;b&#233;t&#233;. Il reste assis sans bouger un long moment; puis il se l&#232;ve comme dans un r&#234;ve et commence &#224; quitter la cabine. Des images de cette folle nuit dans la for&#234;t tournoient dans sa t&#234;te: les fr&#232;res rivaux, la magicienne aux yeux de braise, l&#233;treinte des corps nus, la pr&#233;diction de la royaut&#233;. Oui, deux rois! Et Hissune les a espionn&#233;s au moment de leur vie o&#249; ils &#233;taient le plus vuln&#233;rables! Il se sent confus, une &#233;motion rare chez lui. Il se dit que le moment est peut-&#234;tre venu pour lui de s&#233;loigner du Registre des Ames: le pouvoir de ces exp&#233;riences est parfois &#233;crasant et il aurait bien besoin de plusieurs mois de r&#233;cup&#233;ration. Ses mains tremblent au moment o&#249; il franchit la porte.

Cest lun des fonctionnaires habituels du Registre qui la fait entrer une heure plus t&#244;t, un homme boulot et bigle du nom de Penagorn, et il est encore &#224; son bureau; mais une autre personne se tient pr&#232;s de lui, un individu grand et raide portant luniforme vert et or de la suite du Coronal, qui &#233;tudie s&#233;v&#232;rement Hissune.

Puis-je voir vos pi&#232;ces didentit&#233;, sil vous pla&#238;t? demande-t-il.

Ainsi le moment quil redoutait est arriv&#233;. On a d&#233;couvert le pot aux roses utilisation ill&#233;gale des archives et on va larr&#234;ter. Hissune pr&#233;sente sa carte. Ils sont probablement au courant depuis longtemps de ses intrusions ill&#233;gales au Registre, mais ont simplement attendu quil commette latrocit&#233; supr&#234;me, le passage de lenregistrement du Coronal en personne. Hissune se dit que ce dernier d&#233;clenche probablement une alarme qui avertit discr&#232;tement les serviteurs du Coronal, et maintenant

Vous &#234;tes bien celui que nous cherchons, dit lhomme en vert et or. Veuillez me suivre, je vous prie.

Hissune le suit en silence. Ils sortent de la Chambre des Archives, traversent la grande plazza jusqu&#224; lentr&#233;e des niveaux inf&#233;rieurs, passent un contr&#244;le o&#249; un flotteur les attend, puis ils descendent, senfoncent dans les profondeurs myst&#233;rieuses o&#249; Hissune na jamais p&#233;n&#233;tr&#233;. Il reste immobile, paralys&#233;. Le poids de toute la plan&#232;te p&#232;se sur cet endroit; couche apr&#232;s couche, le Labyrinthe d&#233;crit des spirales au-dessus de sa t&#234;te. O&#249; sont-ils maintenant? Est-ce la Cour des Tr&#244;nes o&#249; officient les ministres d&#201;tat? Hissune nose pas demander et son escorte nouvre pas la bouche. Ils traversent porte apr&#232;s porte, passage apr&#232;s passage, et enfin le flotteur sarr&#234;te. Six autres hommes en uniforme de la suite de lord Valentin apparaissent, ils le conduisent dans une pi&#232;ce brillamment &#233;clair&#233;e et restent &#224; ses c&#244;t&#233;s.

Une porte souvre et coulisse et un homme aux cheveux dor&#233;s, grand et large d&#233;paules, v&#234;tu dune simple robe blanche, p&#233;n&#232;tre dans la pi&#232;ce. Hissune a le souffle coup&#233;.

Monseigneur

Je ten prie. Je ten prie. Nous pouvons nous dispenser de tous ces salamalecs, Hissune. Tu es bien Hissune, nest-ce pas?

Oui, monseigneur, cest moi. Un peu plus &#226;g&#233;.

Cela fait huit ans, cest bien cela? Oui, huit. Tu &#233;tais haut comme &#231;a. Et te voil&#224; devenu un homme. Je suppose que cest idiot de ma part d&#234;tre &#233;tonn&#233;, mais je mattendais encore &#224; trouver un jeune gar&#231;on. Tu as dix-huit ans?

Oui, monseigneur.

Quel &#226;ge avais-tu quand tu as commenc&#233; &#224; fouiner dans le Registre des Ames?

Alors vous &#234;tes au courant, monseigneur? murmura Hissune en devenant cramoisi et en baissant les yeux &#224; terre.

Quatorze ans, cest bien cela? Je crois que cest ce quon ma dit. Je tai fait surveiller, tu sais. Cest il y a trois ou quatre ans que lon ma inform&#233; que tu &#233;tais entr&#233; au Registre en bluffant. &#192; quatorze ans, en te faisant passer pour un &#233;rudit. Je pr&#233;sume que tu as vu bien des choses que des gar&#231;ons de quatorze ans ne voient g&#233;n&#233;ralement pas.

Hissune a les joues en feu. Une pens&#233;e roule dans son esprit: Il y a une heure, monseigneur, je vous ai vus, vous et votre fr&#232;re, vous accoupler avec une magicienne aux cheveux longs de Ghiseldorn. Il pr&#233;f&#233;rerait &#234;tre englouti dans les profondeurs de la plan&#232;te plut&#244;t que de dire cela &#224; voix haute. Mais il est persuad&#233; que, de toute fa&#231;on, lord Valentin le sait, et cette certitude est &#233;crasante. Il ne peut pas lever les yeux. Cet homme aux cheveux dor&#233;s nest pas le Valentin de lenregistrement, car c&#233;tait le Valentin brun, qui fut plus tard d&#233;poss&#233;d&#233; par magie de son corps dune mani&#232;re dont tout le monde a entendu parler, et lenveloppe charnelle du Coronal est maintenant diff&#233;rente; mais la personne &#224; lint&#233;rieur est la m&#234;me, et Hissune la espionn&#233;e, et il ny a pas moyen de cacher cette v&#233;rit&#233;. Hissune garde le silence.

Je devrais peut-&#234;tre retirer cela, reprend le Coronal. Tu as toujours &#233;t&#233; pr&#233;coce. Le Registre ne ta probablement pas montr&#233; beaucoup de choses que tu navais d&#233;j&#224; apprises seul.

Il ma montr&#233; Ni-moya, monseigneur, dit Hissune dune voix sourde et &#224; peine audible. Il ma montr&#233; Suvrael, les Cit&#233;s du Mont du Ch&#226;teau, les jungles autour de Narabal

Des lieux, oui. La g&#233;ographie. Cest utile de savoir cela. Mais la g&#233;ographie de l&#226;me tu as appris cela tout seul, nest-ce pas? Regarde-moi. Je ne suis pas f&#226;ch&#233; avec toi.

Cest vrai?

Cest sur mes ordres que tu as pu acc&#233;der librement au Registre. Non pas pour que tu puisses rester bouche b&#233;e devant Ni-moya, ni pour que tu puisses espionner des gens en train de faire lamour, en particulier. Mais pour que tu puisses acqu&#233;rir une meilleure intelligence de ce quest vraiment Majipoor, pour que tu puisses avoir lexp&#233;rience de la milliardi&#232;me partie de la totalit&#233; de notre plan&#232;te. C&#233;tait ton &#233;ducation, Hissune. Ai-je raison?

Cest comme cela que je lai vu, monseigneur. Oui. Il y avait tant de choses que je voulais savoir.

As-tu tout appris?

Loin de l&#224;. Pas la milliardi&#232;me partie.

Dommage, parce que tu nauras plus acc&#232;s au Registre.

Monseigneur? Je vais &#234;tre ch&#226;ti&#233;? Lord Valentin a un curieux sourire.

Ch&#226;ti&#233;? Non, ce nest pas le mot juste. Mais tu vas quitter le Labyrinthe, et il y a des chances pour que tu ny reviennes pas de sit&#244;t, pas m&#234;me quand je serai Pontife, puisse ce jour ne pas arriver bient&#244;t. Tu feras partie de ma suite, Hissune. Ta p&#233;riode de formation est termin&#233;e. Je veux te mettre au travail. Je pense que tu as l&#226;ge maintenant. As-tu encore de la famille ici?

Ma m&#232;re, deux s&#339;urs

On subviendra &#224; leurs besoins. Elles ne manqueront de rien. Va leur faire tes adieux et pr&#233;pare tes affaires. Peux-tu partir avec moi dans trois jours?

Trois jours

Pour Alaisor. On exige de nouveau de moi le Grand P&#233;riple. Puis lIle. Nous &#233;vitons Zimroel cette fois. Retour au Ch&#226;teau dans sept ou huit mois, jesp&#232;re. Tu auras un appartement au Ch&#226;teau. Tu recevras une &#233;ducation pouss&#233;e ce ne sera pas fait pour te d&#233;plaire, hein? Et des v&#234;tements plus chics. Tu as vu tout cela venir, non? Tu sais que jai pens&#233; que tu ferais de grandes choses, alors que tu n&#233;tais quun petit gar&#231;on en haillons filoutant les touristes?

Le Coronal se mit &#224; rire.

Il se fait tard. Je tenverrai chercher de nouveau demain matin. Il y a encore beaucoup de choses dont nous devons discuter.

Il pr&#233;sente &#224; Hissune le bout de ses doigts, un petit geste plein de raffinement. Hissune incline la t&#234;te, et quand il ose relever les yeux, lord Valentin a disparu. Et voil&#224;. Son r&#234;ve sest donc enfin r&#233;alis&#233;. Hissune ne laisse aucune expression appara&#238;tre sur son visage. Raide, sombre, il se tourne vers lescorte vert et or et les suit dans les corridors. Ils laccompagnent jusquaux niveaux publics du Labyrinthe. Puis ils le quittent. Mais il ne peut retourner tout de suite dans sa chambre. Les id&#233;es se bousculent fi&#233;vreusement dans son esprit en proie &#224; une folle stupeur. De ses profondeurs surgissent tous ces &#234;tres disparus depuis longtemps quil a connus si intimement, Nismile et Sinnabor Lavon, Thesme, Dekkeret et Calintane, le pauvre Haligome et ses angoisses, Eremoil et Inyanna Forlana, Vismaan, Sarise. Ils font partie de lui et sont &#224; jamais grav&#233;s dans son &#226;me. Il a limpression davoir d&#233;vor&#233; toute la plan&#232;te. Que va-t-il devenir maintenant? Aide de camp du Coronal? Une vie nouvelle et brillante sur le Mont du Ch&#226;teau? Des vacances &#224; High Morpin et &#224; Stee et la compagnie des grands du royaume? Et puis, pourquoi ne deviendrait-il pas Coronal lui aussi un jour? Lord Hissune! Il rit de sa monstrueuse pr&#233;somption. Et pourtant, et pourtant, pourquoi pas? Calintane s&#233;tait-il attendu &#224; devenir Coronal? et Dekkeret? et Valentin? Mais Hissune se dit quil ne faut pas penser &#224; ce genre de chose. Il faut travailler et apprendre, vivre chaque moment de la vie comme il se pr&#233;sente, et la destin&#233;e de chacun saccomplira.

Il se rend soudain compte quil est perdu lui qui, &#224; l&#226;ge de dix ans, &#233;tait le meilleur guide du Labyrinthe. Il a err&#233; de niveau en niveau dans une sorte dh&#233;b&#233;tude, la moiti&#233; de la nuit sest &#233;coul&#233;e et il na pas la moindre id&#233;e de lendroit o&#249; il se trouve. Puis il se rend compte quil est au niveau sup&#233;rieur du Labyrinthe, du c&#244;t&#233; du d&#233;sert, pr&#232;s de lEntr&#233;e des Lames. En un quart dheure, il peut &#234;tre &#224; lext&#233;rieur. En temps normal, il na pas envie de sortir, mais cette nuit est particuli&#232;re et il ne r&#233;siste pas &#224; ses pieds qui lentra&#238;nent vers la porte de la cit&#233; souterraine. Il parvient &#224; lEntr&#233;e des Lames et regarde un long moment les sabres rouill&#233;s dune &#233;poque antique qui ont &#233;t&#233; plant&#233;s devant pour marquer la fronti&#232;re; puis il les d&#233;passe et sengage dans le d&#233;sert chaud et sec. Comme Dekkeret errant dans lautre d&#233;sert beaucoup plus redoutable il avance dans l&#233;tendue inhabit&#233;e jusqu&#224; ce quil se trouve &#224; bonne distance de la ruche grouillante quest le Labyrinthe et sarr&#234;te, seul sous la froide clart&#233; des &#233;toiles. Il y en a tant! Et lune delles est la Vieille Terre, do&#249; sont issus il y a si longtemps les milliards et les milliards dhumains. Hissune est transport&#233;. Il se sent parcouru par le sentiment &#233;crasant de toute la longue histoire du cosmos qui se pr&#233;cipite sur lui comme un fleuve irr&#233;sistible. Il sait que le Registre des Ames contient assez denregistrements pour loccuper pendant presque une &#233;ternit&#233;, mais ce quil contient ne repr&#233;sente quune infime fraction de tout ce qui a exist&#233; sur toutes les plan&#232;tes de toutes ces &#233;toiles. Il a envie de tout embrasser, engloutir et int&#233;grer, comme ces autres vies sont devenues partie int&#233;grante de lui-m&#234;me, mais il sait que cest naturellement impossible et il a le vertige &#224; cette seule pens&#233;e. Mais il doit abandonner ces id&#233;es et renoncer aux tentations du Registre. Il se tient immobile jusqu&#224; ce que son esprit cesse de tourbillonner. Je vais retrouver tout mon calme, se dit-il. Je vais ma&#238;triser mes &#233;motions. Il saccorde un ultime regard aux &#233;toiles et cherche en vain parmi elles le soleil de la Vieille Terre. Puis, il hausse les &#233;paules, fait demi-tour et revient lentement vers lEntr&#233;e des Lames. Lord Valentin lenverra chercher dans la matin&#233;e. Il est important de dormir un peu avant. Une nouvelle vie va commencer pour lui. Je vais vivre sur le Mont du Ch&#226;teau, se dit-il, et je serai aide de camp du Coronal, et qui sait ce qui marrivera apr&#232;s? Mais quoi quil arrive, ce sera ce quil y a de mieux pour moi, comme pour Dekkeret, Thesme et Sinnabor Lavon, et m&#234;me pour Haligome, pour tous ceux dont l&#226;me fait maintenant partie int&#233;grante de la mienne.

Hissune sarr&#234;te un moment juste devant lEntr&#233;e des Lames, rien quun moment, mais le moment se prolonge, et les &#233;toiles commencent &#224; perdre leur &#233;clat, et un &#233;norme soleil levant prend possession du ciel, et toute la terre est inond&#233;e de lumi&#232;re. Il ne bouge pas. La chaleur du soleil de Majipoor atteint son visage, comme ce fut si rarement le cas jusqualors. Le soleil le soleil le glorieux soleil ardent et brillant le p&#232;re des mondes Il tend les bras vers lui. Il l&#233;treint. Il sourit et absorbe sa b&#233;n&#233;diction. Puis il se retourne et senfonce pour la derni&#232;re fois dans le Labyrinthe.



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