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A partir du grand jour de la Désignation, où il la recevait, un Gonda ne quittait jamais sa bague. Et tout au long de ses jours elle lui procurait tout ce dont il avait besoin, tout ce qu’il désirait. Elle était la clé de sa vie, et, quand sa vie se terminait, sa bague restait à son doigt au moment où on le glissait dans la machine immobile qui rendait les morts à l’énergie universelle. Ce qui n’existe pas existe.

Aussi, l’instant où deux époux ôtaient leur bague avant de se joindre pour faire un enfant était-il baigné d’une émotion exceptionnelle. Ils se sentaient plus que nus, comme s’ils avaient ôté en même temps que la bague le cuir de leur peau. Des pieds à la tête, ils se touchaient au vif et au sang. Ils entraient en communion totale. Il pénétrait en elle et elle fondait en lui. Pour leurs deux corps l’espace devenait le même. L’enfant était conçu dans une unique joie.

La clé suffisait  à maintenir la population de Gondawa à un niveau constant. Enisoraï n’avait pas la clé, et n’en voulait pas. Enisoraï pullulait. Enisoraï connaissait l’équation de Zoran et savait utiliser l’énergie universelle, mais s’en servait pour la prolifération et non pour l’équilibre. Gondawa s’organisait, Enisoraï se multipliait. Gondawa était un lac, Enisoraï un fleuve. Gondawa était la sagesse, Enisoraï la puissance. Cette puissance ne pouvait fait autrement que s’épanouir et s’exercer au-delà d’elle-même. C’étaient les engins d’Enisoraï qui s’étaient posés les premiers sur la Lune. Gondawa avait suivi aussitôt, pour ne pas se laisser submerger. Pour des raisons balistiques, la face Est de la Lune convenait parfaitement au départ des engins d’exploration vers le système solaire. Enisoraï y construisit une base, Gondawa aussi. La troisième guerre s’alluma en ce lieu, d’un incident entre les garnisons des deux bases. Enisoraï voulait être seul sur la Lune.

La peur mit fin à la guerre. Le traité de Lampa divisa la Lune en trois zones, une gonda, une énisor et une internationale. Celle-ci était à l’Est. Les deux nations s’étaient mises d’accord pour y construire ensemble une base de départ commune.

Les autres peuples n’avaient pas de morceau de Lune. Les autres peuples s’en moquaient. Ils recevaient d’Enisoraï ou de Gondawa des promesses de protection et des machines immobiles qui pourvoyaient à leurs besoins. Les plus habiles recevaient des deux côtés. Ils avaient reçu aussi, des deux côtés, beaucoup de bombes pendant la troisième guerre. Mais moins que Gondawa et beaucoup moins qu’Enisoraï.

Enisoraï avait une population trop nombreuse pour être mise à l’abri. Mais sa fécondité, en une génération, avait remplacé les morts.

Par le traité de Lampa, Enisoraï et Gondawa s’étaient engagées à ne plus jamais utiliser les « bombes terrestres ». Celles qui restaient furent envoyées dans l’espace, en orbite autour du Soleil. Les deux grandes nations avaient pris en outre l’engagement de ne pas fabriquer d’arme qui dépassât en force destructrice celle qui venait d’être mise hors-la-loi.

Mais une formidable puissance d’expansion gonflait Enisoraï. Enisoraï se mit à fabriquer des armes individuelles utilisant l’énergie universelle. Chacune de ces armes avait une force de choc limitée, mais rien ne pourrait résister à leur multitude. Et chaque jour accroissait le nombre des armées. Le fleuve impétueux de la vie en expansion emplissait de nouveau son lit, prêt à déborder.

Alors le Conseil Directeur de Gondawa décida de sacrifier la ville du milieu, Gonda 1. Elle fut évacuée et résorbée et, dans son emplacement souterrain, les machines se mirent au travail. Et le Conseil Directeur de Gondawa fit savoir au Conseil de Gouvernement d’Enisoraï que, si une nouvelle guerre éclatait, ce serait LA DERNIERE.

Ainsi, séance après séance, par les souvenirs directs d’Eléa projetés sur l’écran, et par les multiples questions qu’ils lui posaient, les savants de l’EPI apprenaient-ils à connaître ce monde disparu, qui avait résolu certains des problèmes qui préoccupent tant le nôtre, mais qui semblait entraîné comme lui de façon inéluctable vers des affrontements que pourtant rien de raisonnable ne justifiait, et que tout pouvait permettre d’empêcher.

Très vite, il était apparu qu’on ne pouvait pas livrer au TV publiques les souvenirs d’Eléa en direct. Il était nécessaire de faire un choix, parmi les images qu’elle projetait, car elle évoquait sans la moindre gêne les moments les plus intimes de sa vie avec Païkan. D’une part, elle associait à la beauté de Païkan et à la sienne, et à leur union, la fierté et la joie – et non la honte ; d’autre part, elle semblait de plus en plus rappeler ses souvenirs pour elle-même, sans se soucier de l’assistance qui en scrutait tous les détails. Les hommes d’aujourd’hui étaient d’ailleurs si différents d’elle, si arriérés, si bizarres dans leurs pensées et leur comportement, qu’ils lui paraissaient presque aussi lointains, aussi « absents » que des animaux ou des objets.

Elle évoquait les moments les plus importants de son existence, les plus heureux, les plus dramatiques, pour les revivre une seconde fois. Elle se livrait interminablement à sa mémoire, comme à une drogue de résurrection, et seules parfois les ondes écarlates de l’émotion parvenaient à l’y arracher. Et les savants découvrirent peu à peu, autour d’elle et de Païkan, le monde fabuleux de Gondawa.

SUR son cheval blanc aux longs poils, mince comme un lévrier, Eléa galopait vers la Forêt Epargnée. Elle fuyait devant Païkan, elle fuyait en riant pour avoir le bonheur de se laisser rattraper.

Païkan avait choisi un cheval bleu parce que ses yeux avaient la couleur de ceux d’Eléa. Il galopait juste derrière elle, il la rattrapait peu à peu, il faisait durer la joie. Son cheval tendit ses naseaux bleus vers la longue queue blanche qui flottait dans le vent de la course. L’extrémité des longs poils soyeux pénétra dans les narines délicates. Le cheval bleu secoua sa longue tête, gagna encore un peu de terrain, mordit à pleine bouche la flamme de poils blancs, et tira de côté.

Le cheval blanc sauta, hennit, bondit, rua. Eléa le tenait aux poils des épaules et le serrait de ses cuisses robustes. Elle riait, elle sautait, dansait avec lui...

Païkan caressa le cheval bleu et lui fit lâcher prise. Ils entrèrent au pas dans la forêt, le blanc et le bleu, côte à côte, calmés, malins, se regardant d’un œil. Leurs cavaliers se tenaient par la main. Les arbres immenses, rescapés de la troisième guerre, dressaient en énormes colonnes leurs troncs cuirassés d’écaillés brunes. Au départ du sol, ils semblaient hésiter, essayaient une légère courbe paresseuse, mais ce n’était qu’un élan pour se lancer vertigineusement dans un assaut vertical et absurde vers la lumière que leurs propres feuilles repoussaient. Très haut, leurs palmes entrelacées tissaient un plafond que le vent brassait sans arrêt, y perçant des trous de soleil aussitôt rebouchés, avec un bruit lointain de foule en marche. Les fougères rampantes couvraient le sol d’un tapis rêche. Les biches ocellées le grattaient du sabot pour en découvrir les feuilles les plus tendres qu’elles soulevaient du bout des lèvres et arrachaient d’une brusque torsion du cou. L’air chaud sentait la résine et le champignon.

Eléa et Païkan arrivèrent au bord du lac. Ils se laissèrent glisser à bas de leurs chevaux. Ceux-ci regagnèrent la forêt au galop, en se poursuivant comme des écoliers. Il y avait peu de monde sur la plage. Une énorme tortue exténuée, fêlée, usée sur tous les bords, traînait sa lourde masse dans le sable, un enfant nu assis sur son dos.

Au loin, sur l’autre rive, que la guerre avait ravagée, s’ouvrait le grand orifice de la Bouche. On voyait s’en élever ou y descendre des gerbes de bulles de toutes couleurs. C’étaient les engins de déplacement à courte ou longue distance qui sortaient de Gonda 7 par les cheminées de départ, ou y retournaient. Quelques-uns passaient à basse altitude au-dessus du lac, avec un bruit de soie caressée.

Eléa et Païkan se dirigeaient vers les ascenseurs qui perçaient le sable, à l’extrémité de la plage, comme les pointes d’un carré d’asperges géantes.

— Attention ! dit une voix énorme.

Elle venait, semblait-il, en même temps de la forêt, du lac et du ciel.

— Attention, écoutez ! Tous les vivants de Gondawa recevront à partir de demain, par la voie du courrier, l’arme G et la Graine Noire. Des séances d’entraînement à l’arme G auront lieu dans tous les centres de loisirs de la Surface et des Profondeurs. Les vivants qui n’y assisteront pas verront leur compte débité d’un centième par jour à partir du onzième jour de convocation. Ecoutez, c’est terminé.

— Ils sont fous, dit Eléa.

L’arme G, c’était pour tuer, la Graine, c’était pour mourir.

Ni Eléa, ni Païkan n’avaient envie de tuer, ni de mourir.

Après avoir fait les mêmes études, ils avaient choisi le même métier, celui d’Ingénieur du Temps, afin de vivre à la Surface. Ils habitaient une Tour du Temps, au-dessus de Gonda 7.

Pour rentrer chez eux, ils auraient pu appeler un engin. Ils préférèrent rentrer par la ville. Ils choisirent un ascenseur pour deux dont le cône vert luisait doucement au-dessus du sable. Ils enfoncèrent chacun leur clé dans la plaque de commande, et l’ascenseur s’ouvrit comme un fruit mûr. Ils pénétrèrent dans sa tiédeur rosé. Le cône disparut dans le sol qui se referma au-dessus de lui. Ils en sortirent à la première Profondeur de Gonda 7. Ils se servirent de nouveau de leur clé pour ouvrir les portes transparentes d’un accès à la 12e avenue. C’était une voie de transport. Ses multiples pistes de gazon fleuri se déplaçaient à une vitesse croissante de l’extérieur vers le milieu. Des arbres bas servaient de sièges, et tendaient l’appui de leurs branches aux voyageurs qui préféraient rester debout. Des vols d’oiseaux jaunes, pareils à des mouettes, luttaient de vitesse avec la piste centrale, en sifflant de plaisir.

Eléa et Païkan sortirent de l’Avenue au Carrefour du Lac et prirent le sentier qui conduisait à l’ascenseur de leur Tour. Un ruisseau issu du carrefour courait le long du sentier.

Des petits mammifères blonds, au ventre blanc, pas plus gros que des chats de trois mois, musardaient dans l’herbe ou se cachaient derrière des touffes pour guetter les poissons. Ils avaient une courte queue plate et une poche ventrale d’où sortait parfois une petite tête aux yeux doux et malicieux, qui grignotait une arête. En soufflant, ss-ss-ss-ss, ils vinrent jouer entre les pieds d’Eléa et de Païkan. Vifs, ils se dégageaient quand le bord d’une sandale était sur le point de leur pincer une patte ou la queue.

Gonda 7 souterraine avait été creusée sous les ruines de Gonda 7 de surface. De la ville ancienne ne demeuraient plus que de gigantesques éboulis au-dessus desquels la Tour du Temps se dressait comme une fleur au milieu des cailloux.

Au sommet de sa longue tige s’épanouissaient les pétales de la terrasse circulaire, avec ses arbres, ses pelouses, sa piscine, et son bras d’accostage tendu à l’abri du vent qui, en cet endroit, soufflait de l’ouest.

Cerné par la terrasse, l’appartement s’ouvrait sur elle de toutes parts. Des demi-cloisons courbes, plus ou moins hautes, interrompues, le divisaient en pièces rondes, ovoïdes, irrégulières, intimes et cependant non séparées. Au-dessus de l’appartement, la coupole-observatoire couronnait la Tour d’une calotte transparente à peine fumée de bleu.

L’ascenseur aboutissait dans la pièce du centre, près de la fontaine basse.

En entrant, Eléa ouvrit d’un geste toutes les glaces. L’appartement ne fit plus qu’un avec la terrasse, et la brise légère du soir le visita. Des algues multicolores se balançaient dans les courants tièdes de la piscine. Eléa jeta ses vêtements et se laissa glisser dans l’eau. Une multitude de poissons-aiguilles, noirs et rouges, vinrent lui piqueter la peau, puis, l’ayant reconnue, disparurent en un frisson.

Dans la coupole, Païkan s’assura d’un coup d’œil que tout allait bien. Il n’y avait pas d’appareillage compliqué, c’était la coupole elle-même qui était l’instrument, obéissant aux gestes et aux contacts des mains de Païkan, et travaillant sans lui quand il le lui ordonnait.

Tout allait bien, le ciel était bleu, la coupole ronronnait doucement. Païkan se dévêtit et rejoignit Eléa dans la piscine. En le voyant arriver, elle rit et plongea. Il la retrouva derrière les voiles irisées d’un poisson-rideau nonchalant qui les regardait d’un œil rond, corail.

Païkan leva les bras et se laissa glisser derrière elle. Elle s’appuya à lui, assise, flottante, légère. Il la serra contre son ventre, prit son élan vers le haut et son désir dressé la pénétra. Ils reparurent à la surface comme un seul corps. Il était derrière elle et il était en elle, elle était blottie et appuyée contre lui, il la pressait d’un bras contre sa poitrine, il la coucha avec lui sur le côté et du bras gauche se mit à tirer sur l’eau. Chaque traction le poussait en elle, les poussait tous les deux vers la grève de sable. Eléa était passive comme une épave chaude. Ils arrivèrent au bord et se posèrent, à demi hors de l’eau. Elle sentit son épaule et sa hanche s’enfoncer dans le sable. Elle sentait Païkan au-dedans et au-dehors de son corps. Il la tenait cernée, enfermée, assiégée, il était entré comme le conquérant souhaité devant lequel s’ouvrent la porte extérieure et les portes profondes. Et il parcourait lentement, doucement, longuement, tous ses secrets.

Sous sa joue et son oreille, elle sentait l’eau tiède et le sable descendre et monter, descendre et monter. L’eau venait caresser le coin de sa bouche entrouverte. Les poissons-aiguilles frissonnaient le long de sa cuisse immergée.

Dans le ciel où la nuit commençait, quelques étoiles s’allumaient. Païkan ne bougeait presque plus. Il était en elle un arbre lisse, dur, palpitant et doux, un arbre de chair, bien-aimé, toujours là, revenu plus fort, plus doux, plus chaud, soudain brûlant, immense, embrasé, rouge, brûlant dans son ventre entier, toute la chair et les os enflammés jusqu’au ciel. Elle étreignit de ses mains les mains fermées autour de ses seins et gémit longuement dans la nuit qui venait.

Une immense paix remplaça la lumière. Elle se retrouva autour de Païkan. Il était toujours en elle, dur et doux. Elle se reposa sur lui comme un oiseau qui s’endort. Très lentement, très doucement, il commença à lui préparer une nouvelle joie.

ILS dormaient sur l’herbe de leur chambre, aussi fine et douce que le poil du ventre d’une chatte. Une couverture blanche, à peine posée sur eux, sans poids, tiède, adaptait sa forme et sa température aux besoins de leur quiétude. Eléa s’éveilla un instant, chercha la main ouverte de Païkan et y blottit son petit poing fermé. La main de Païkan se referma sur lui. Eléa soupira de bonheur et se rendormit.

Le hurlement des hurleurs d’alerte les jeta debout, effarés.

— Qu’est-ce que c’est ? Ce n’est pas possible ! dit Eléa.

Païkan enfonça sa clé dans la plaque d’image. Devant eux, le mur s’alluma et se creusa. Le visage familier de l’annonceur aux cheveux rouges y apparut.

— ...lerte générale. Un satellite non immatriculé se dirige vers Gondawa sans répondre aux demandes d’identification... Il va pénétrer dans l’espace territorial. S’il continue de ne pas répondre, notre dispositif de défense va entrer en action. Tous les vivants se trouvant en dehors doivent regagner immédiatement les villes. Eteignez toutes vos lumières. Nos émissions de surface sont suspendues. Ecoutez, c’est terminé.

L’image dans le mur s’aplatit, vint se coller à la surface et s’éteignit.

— Il faut descendre ? demanda Eléa.

— Non. Viens...

Il prit la couverture, et enveloppa Eléa et l’entraîna vers la terrasse. Ils se glissèrent entre les feuilles basses du palmier de soie et vinrent s’appuyer à la haute rampe de bord.

Le ciel était foncé, sans lune. Les étoiles innombrables y brillaient d’un éclat parfait. Les bulles lumineuses des engins en vol, multicolores, paraissant plus ou moins grosses selon leur altitude, modifiaient leur route et semblaient aspirées par un courant qui les emportait toutes dans la même direction, celle de la Bouche.